CONSIDÉRATIONS MÉDICO-LÉGALES
sujet: sorti de la cellule où il était maintenu en prévention de conseil, il gardait, sous un air légèrement ahuri, la mémoire à peu près intégrale des faits antérieurs concernant ses désertions répétées; il ne se renfermait pas dans un mutisme obstiné, mais semblait répondre avec une certaine peine aux questions qu'on lui posait; interrogé sur le motif de ses fugues, lui qui jusqu'alors s'était montré un bon soldat et n'avait pas encouru de punitions, il ne répondait que ces mots: « Je ne sais pas », — « J'ai mal à la tète », etc. Celte note d'ahurissement, qui dominait ici le tableau clinique malgré que le malade demeurât orienté dans le temps et dans l'espace, n'est guère habituelle chez le simulateur qui, d'ordinaire, choisit le mutisme ou bien la loquacité el se répand alors en explications saugrenues. On avait ici l'impression qu'on se trouvait en présence d'un véritable malade qui ne se préoccupait pas de justifier son action, d'ailleurs absolument immotivée; et il suffit de le laisser quelques semaines en observation pour que le diagnostic apparût évident aux plus incrédules.
Mais ce n'est pas seulement chez les soldats que la clémence précoce posera la question de la responsabilité; tous les actes délictueux commis à l'époque de la puberté pourront soulever des problèmes analogues. Marro a bien mis en lumière les rapports de la puberté ei de la criminalité: à cet âge, on note une particulière fréquence des attentats contre la propriété : vols, incendies, etc. Ici, comme chez l'adulte, l'expert chargé de l'enquête devra surtout s'attacher à relever dans l'attitude, les actes et les paroles du malade, cetle note démentielle que nous avons toujours trouvée derrière tous les symptômes et au fond de toutes les formes cliniques étudiées.
Il paraîtrapeut-être superflu de consacrerun chapitreà Télude du Iraitementde la démenceprécoce dont, à plusieurs reprises, nous avons noté Tincurabilité presque constante. En l'absence de notions précises sur la cause déterminante comme sur les lésions de cette afl'eclion, il est en effet bien difficile d'en instituer le traitement rationnel.
Essais de traitement pathogénique. — Toutefois, en partant des données pathogéniques, à la vérité hypothétiques, qui attribuent la démence précoce à un processus d'auto-intoxication, on s'est adressé pour la combattre à Vorganothérapie. S'agissait-il d'une intoxication par insuffisance thyroïdienne, comparable au myxœdème ? On l'a supposé et l'on a donné aux déments précoces du corps thyroïde^ en nature ou sous forme d'extrait. Les résultats obtenus par les différents auteurs ont été très variables; nous-mêmes avons prescrit des lobes de glande thyroïde à deux calatoniques, sans aucun bénéfice. Il semblait plus rationnel, en raison de la fréquence delà démence précoce à l'époque de la puberté, de songer à une auto-intoxication d'origine sexuelle et d'administrer de Vovarine, Les effets de cette médication ont été contradictoires (Régis, Sérieux).
Marro croit plutôt à l'origine gastrique ou gastrointestinale de l'auto-intoxication et il en a conclu à l'utilité des lavages systématiques de Vestomac.
En se plaçant à un point de vue encore plus général, on pourrait, au début tout au moins de l'affection,, avoir recours aux injections de sérum artificiel^ aux purgatifs répétés, etc.
Traitement symptomatique. — En dehors de ces quelques essais de thérapeutique pathogénique, conduits malheureusement un peu à Taveugle, mais qu'il est légitime de poursuivre, le traitement de la démence précoce doit viser surtout les principaux accidents qui marquent les différentes étapes de cette affection.
Les phases d'excitation des hébéphréniques ou des catatoniques seront combattues par le repos au lit, V administration de bains tièdes prolongés, les enveloppements humides, etc. Les moyens de contention, qui ne font que surexciter les malades, seront proscrits d'une façon absolue. Quant aux médicaments hypnotiques ou sédatifs (chloral, bromure de potassium, etc.) ils ne seront employés qu'avec modération. On devra renoncer naturellement à l'emploi de ces médicaments chez les catatoniques, dont les états de dépression sont à peu près complètement rebelles jusqu'ici à nos moyens thérapeutiques.
Les membres des négativistes seront soumis chaque jour à une gymnastique passive (mouvements de flexion, d'extension, etc.), de façon à assouplir leurs muscles, à prévenir les raideurs articulaires, et aussi pour modifier, par une sorte de rééducation (Trômner) (i), l'activité de leurs centres psychomoteurs. C'est par des moyens analogues que certains déments précoces tranquilles pourront être utilisés comme travailleurs calmes et dociles, et quelquefois même améliorés, au point de vue mental, par Taccomplissement régulier et méthodique de quelque besogne facile.
A côté de ce traitement physique, dont les indications
(l) Trômner. Das Jugendirresein {Dementia praecox). Halle, 1900.
94 TBAITEMENT.
-varieront naturellement avec chaque cas particulier^ on ne devra pas négliger le traitement moral, qui peut avoir, au début du moins, une action fort importante.
Dès l'apparition des premiers symptômes, tout tra- \ail intellectuel sera interdit : on conseillera le changement de milieu, le séjour à la campagne, etc. Si, malgré ces mesures, le désordre des idées augmente, et surtout si les crises d'excitation se répètent et se prolongent, il ne faudra pas hésiter à recourir à Vinternement dans un établissement spécial, unique moyen d'assurer la sécurité du malade et de son entourage.
Quelque évident que paraisse le principe d'éviter les mariages de tous les tarés, tant au point de vue individuel qu'au point de vue de l'espèce, il n'est pas superflu de faire remarquer que le traitement moral de la démence précoce par le mariage ne peut donner que des résultats désastreux, aussi bien pour ces jeunes filles, hébéphréniquesau début, présentant de l'excitation à caractère religieux ou erotique, auxquelles on dit qu'il ne manque qu'un mari, que pour ces jeunes gens dont les troubles psychiques sont tous rapportés à l'éclosion de la vie génitale, comprimée ou pervertie. Maudsley rapporte trois cas de mariage chez des jeunes gens atteints de folie masturbaloire : Tun veut jeter son épouse par la fenêtre ; un autre, quatre mois après son mariage, lente de jeter sa femme d'un wagon en marche et se précipite lui-même par la portière; le troisième, impuissant aux devoirs conjugaux, est condamné pour outrages publics à la pudeur. De tels exemples montrent combien peu encourageants sont ces essais, et combien ils doivent être rigoureusement déconseillés.
Traitement prophylactique. — Si le médecin se montre trop souvent impuissant dans le traitement curalif de la démence précoce, en revanche l'hygiéniste pourrait être beaucoup mieux armé dans la lutte contre loules les causes physiques, intellectuelles et morales qui favorisent son éclosion.
L'éducation en général, et en particulier celle des enfants qui présentent, comme la plupart des déments précoces, des tares vésaniques ou névropathiques dans leurs antécédents héréditaires, réclame 1 observation soigneuse de règles spéciales, concernant Thygiône physique, intellectuelle et motale.
Nous signalerons, sans y insister, Tinlluence néfaste d'une mauvaise alimentation, de Tusage prématuré ou de Tabus des boissons spiritueuses, du tabac, etc.; et, dans un autre ordre d'idées, les mauvais effets des veilles prolongées, des spectacles, des émotions déprimantes, de la lecture des romans-feuilletons, etc. En un mot, réducateur devra chercher à éviter toutes les causes de surmenagjj et surtout se gardera de combattre Texcès de travail intellectuel par des exercices physiques trop nombreux ou trop fatigants, car ces deux excès, loin de se détruire, s'ajoutent.
Enfin, un point sur lequel il n'est peut-être pas inutile d'attirer l'attention, parce qu'il est généralement négligé, c'est la nécessité d'accorder des soins tout particuliers à la première hygiène sexuelle {baiins de siège froids et lavages quotidiens du bassin chez les filles et les garçons) et à cette sorte de préparation à la puberté qui doit prévenir l'onanisme et montrer au jeune homme « l'avantage d'une virilité relardée, mais puissante et durable » (Marro).