Cf. Coe, Nature, p
sélection naturelle, mais celui de la sélection sexuelle. A quoi répond cette nouvelle théorie ? |
On peut dire qu’elle répond au besoin d’expliquer la beauté du monde vivant, — les couleurs somptueuses, les sons harmonieux, toutes les grâces et tous les ornements que la nature prodigue à ses créations.
Luxe incompréhensible, semble-t-il au premier abord, pour la théorie darwinienne ‘. N’est-elle pas un utilitarisme radical, appliqué à la nature ? Suivant l’idée maîtresse de cette théorie, seuls sont retenus les caractères avantageux. Si certaines formes survivent de préférence à d’autres, c’est qu’elles assurent, à qui les possède, la faculté d’atteindre plus aisément la nourriture, ou de supporter plus longtemps le froid, ou d'éviter plus rapidement l'ennemi. Leur utilité garantit leur succès. Mais pourquoi et comment une forme inutile, si belle qu’elle soit, serait-elle préférée par la sélection ?
Or imaginons que la beauté de certains êtres, les couleurs dont ils sont revêtus, les sons qu'ils peuvent émettre leur facilitent, d’une façon ou d’une autre, l'opération de la reproduction. Ils auront donc plus de chance que leurs rivaux moins brillants de perpétuer leur type. Est-il étonnant dès lors que progressivement la race s’embellisse ? Il est naturel que la sélection retienne et développe des formes charmantes s’il est vrai qu'une prime leur est donnée, qu’une avance leur est assurée pour la reproduction. C’est cette utilité spéciale qui expliquera la survie de la beauté.
L'hypothèse se vérifie dès le monde végétal. On sait que les couleurs et les formes des fleurs ne sont pas sans influer sur leur destinée. La fécondation croisée leur est très utile, sinon nécessaire. Or dans la plupart des cas, le croisement
resterait problématique s’il ne fallait compter, pour trans-
1. Cournot insiste sur cette objection : Matérialisme, Vitalisme, Ralionalisme, p. 101.
porter le pollen au pistil , que sur les caprices du vent. Ce: sont les insectes qui se chargent de cet office. Les fleurs ont donc tout avantage à les atürer, à les faire pénétrer jusqu’à leurs pistils et à leurs étamines. C’est à quoi leur servent leurs couleurs éclatantes et leurs formes élégantes : lesplus belles: sont aussi les mieux faites pour appeler:etpour-retenir les indispensables intermédiaires. En ce sens, on peut-dire avec M. Le Dantec' que c’est l'amour du papillon pour la rose qui a développé la beauté de la rose et son parfum.
Mais c’est dans le monde animal surtout que se féra sentir l'influence de l'amour. Car ici les sexes ‘sont indépendants; et, qui plus est, leurs représentants se-trouvent.le plus sou. vent, dans chaque espèce, en nombre inégal : ily:a excédent. de mâles”. La reproduction rend donc 1ci nécessaire non seu-. lement un rapprochement d'individus séparés, mais un Choix entre individus différents, une préférence. De-même que de la trop grande quantité des vivants en général naît la lutte pour l'existence entraïnant la sélection naturelle; de:même du nombre d'ordinaire excédant des mâles va maître une nouvelle lutte, la lutte pour l’amour, entraînant la sélection sexuelle.
Et à vrai dire cette lutte affecte parfois la formelda plus. brutale, la forme directe et active de la lutte pour la vie. Les concurrents se ruent l’un contre l’autre. Ainsi font les cerfs, les taureaux et les étalons sauvages: Les blessures que portent presque tous les cadavres mâles d’écureuils, de perdrix: indiennes ou de cachalots, les saumons qu’on trouve morts au bord des étangs prouvent l’égal acharnement, chez, les espèces les plus variées, de ces « combats de noces * ». Ils. expliquent la parure guerrière de la plupart des mâles, le. développement de l'armement ‘défensif ou offensif, des cri-.