‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 114 sur 161 · L. Art, cité, jp · texte numérisé non relu

L. Art, cité, jp

2 Op. 309.

3. Non seulement les nouvelles théories biologiques restreignent ainsi, dans l’évolution, la part des méthodes brutales et fatales de la sélection

Il faut aller plus ioin. Sur certains points il est possible, non plus seulement de compléter ou de rectifier, mais de

naturelle : il semble aussi qu’elles promettent une plus large place à ces interventions de la conscience &ont la sélection sexuelle nous a donné le premier exemple. On pourrait dire encore qu'en ce point les idées lamarckiennes semblent regagner sur les idées darwiniennes ; non que le principe de l’hérédité des caractères acquis ait recouvré son ancienne domination, mais du moins tend-on à expliquer plus de choses par les habitudes, par les « forces adaptives », par les efforts plus ou moins conscients des individus. Le défenseur le plus hardi du néo-lamarckisme, Cope, ne craignait pas d'attribuer à l’action de forces psychiques cette « origine des plus aptes » dont la sélection ne pourrait jamais, suivant lui, expliquer que la survivance. La conscience, dans son système, semble redevenir aritérieure à tout le reste : c’est « l’archæsthétisme* ». Sans.aller jusquelà, et sans placer la conscience à l’origine de l’évolution, toute une école reconnait aujourd'hui, dans l’activité propre des individus, une des forces qui orientent en nombre de cas les transformaiions des espèces.

C’est ainsi que les partisans de la sélection « organique » ou « subjec. tive ** » cherchent dans l’organisme lui-même, et danssa façon d’appliquer les ressources dont il dispose, une nouvelle explication de sa des- {inée. Ainsi pensent-ils, sans faire appel à l’hérédité des qualités acquises, rendre compte de la survivance des pelites variations utiles. Elles sont le plus souvent trop faibles, disions-nous, pour que la sélection les retienne ? Mais imaginons que des individus chez qui.elles se sont produites soient doués en même temps d’une certaine plasticité, qu'ils soient capables ‘de distribuer adroïtement leurs forces suivant la demande des circonstances él de développer par un exercice approprié celles de leurs facultés qui sont avantageuses, ces individus échapperont mieux que d’autres aux difficultés inattendues; et ainsi, grèce à l’acüvité qu'ils auront su déployer durant leur vie, les caractères qu'ils apportaient en naissant auront plus de chances d’être sauvés, d’être reproduits et développés de génération’en génération. Qu'un oiseau naisse avec les pattes un peu plus iongues et le cou un peu plus flexible : cela ne saurait lui constituer un avantage bien marquant. Mais qu’il sache développer ces caractères par l'exercice, les mettre en valeur par le milieu et le genre de vie qu'il choisira, qu'il devienne, par exemple, pêcheur au bord des marais, alors ses chances deviennent plus sérieuses de survivre et de perpétuer son iÿpe,

MOp.> cit, p. ho, hr.

** Baldwin, Osborn, Morgan, ete, V. le Development de Baldwin, avec les Appcodices.

retourner en quelque sorte le darwinisme. Ce ne sont plus seulement des principes distincts du principe de la guerre universelle qu'on peut montrer à l'œuvre dans la nature : c’est le principe contraire. L'association, la coopération, la solidarité sous ses formes diverses, vont nous apparaître comme des forces motrices et directrices du progrès. |

Au premier abord il semble qu'il soit difficile de leur faire place dans le monde darwinien, que les deux principes ne puissent coexister, que l'opération de la sélection exclût toute intervention de l’aide mutuelle. À quelle condition, en eflet, la sélection naturelle sera-t-elle efficace? A la condition, nous fait entendre Wallace’, que la lutte soit indivi-

duelle et que chacun des lutieurs ne puisse compter que sur

Les petits qui naïîtront dans ces conditions de vie feront effort, à l’imitation de leurs parents, pour s'y accommoder; par les habitudes transmises une sorte de milieu social se constituera à travers lequel ils s’adapteront au milieu naturel; les variations utiles à ce genre de vie auront donc le temps de réapparaître, et comme elles assureront un nee à qui les possédera, elles auront des chances de se fixer dans lairace *.

On comprend ainsi comment les habitudes acquises par les individus, capables de se transmettre de génération en génération, mais socialement plutôt que physiquement, par l’éducation plutôt que par l’hérédité, travaillent à incorporer à l'espèce certaines variations congénitales. Sans ces habitudes, ces variations auraient sans doute disparu. Il leur a fallu, pour se maintenir et se développer, la coopération des activités individuelles. En ce sens, on peut dire que nous nous retrouvons ici en présence d’une « auto-régiementation » et d’un « auto-perfectionnement ». Il apparait que la destinée des individus et par suite de l’espèce, dépend, dans une certaine mesure, de ce qu’ils font pendant leur vie et non plus seulement de ce qu'ils sont dès leur naissance, Esse sequitur operari. On comprend dans ces conditions que lorsqu'elle progressera, l'intelligence, habile à développer la force qu’il faut à la place qu’il faut, puisse ici seconder et la rendre inutile l’œuvre de la lutte pour l’existence. La conscience sera capable de suppléer aux tâtonnements brutaux de la nature et de provoquer des transformations qui n’auront pas eu forcément des combats pour préludes. Elle servira de bouclier aux êtres, dit M. Baldwin “*, contre les hasards de la sélection naturelle.

* Baldwin, op. cù., p. 37-47, 164-205. Heæll Probl TR RCONR Method, p. 305! P. 97-47 eælley, Problems, p. 154

ris Op. cit., P. 145,

1. Cité par Coe, Nature, p. 77. Cf. l’opinion d'O. Schmidt, ibid.

LA LIMITATION DU DARWINISME “19 ses seules forces. « Chacun pour soi et tous contre tous. » En fait, le monde animal ne connaîtrait généralement pas l'assistance mutuelle entre adultes ; il ignorerait la division du travail avec la coopération qu’elle implique ; il laisserait le vivant défendre seul sa chance. Et c’est pourquoi, ajoutet-on, ceux qui survivent, n'étant soutenus par aucun secours extérieur, ne peuvent être que les plus forts. Huxley semble partager la même opinion, lorsqu'il présente les vertus sociales comme essentiellement anti-naturelles *.

Nous avons déjà des raisons de penser que cette conception pèche par étroitesse et qu’elle abuse de l’antithèse. Darwin lui-même nous a avertis de ne pas prendre, dans sa théorie, l'expression de lutte pour la vie au sens fort et exclusif. Cette expression ne peut convenir à la diversité des cas envisagés par le naturaliste qu’à la condition de se présenter comme une métaphore très élastique, et propre à nous rappeler surtout la « dépendance mutuelle » des êtres. Mais on sait que nous conclurions à tort, de cette dépendance mutuelle, à un universel antagonisme des tendances ou même à une nécessaire opposition des intérêts. En fait, les mêmes phénomènes qu'on traduit en métaphores guerrières pourraient aussi bien être traduits, parfois, en métaphores pacifiques. Darwin dit, en avertissant que ce n’est qu'une image : « Les plantes luttent contre la sécheresse. » Mais cette image même, fait observer M. Vuillemin”, est antiscientifique : « La sécheresse n'est rien de positif : c’est la négation de l’humidité. Si à ce personnage allégorique que nous appelons la sécheresse nous substituons la réalité pondérable qu'est l’eau, la fiction de la lutte, de la répulsion, de l’antagonisme est du coup remplacée par la vérité de l’union, de l'attraction, de laffinité. Et si nous traduisons ces rapports en sentiments humains, l’amour

1, Evol. and Ethics, p. 82, 200. M. Topinard adopte à peu près le même point de vue dans l’Anthrop. et la sc. soc. (V. les appendices). 2. L’Assoc. pour la vie, p. 7.

GI © CONCURI ENCE

se substitue à la haine comme mobile des relations des êtres. »

Il est clair que, dans nombre de cas, une pareille substitution de traduction reste impossible. Lorsque par exemple une espèce se nourrit de la substance d’une autre “espèce, l'opposition des intérêts est manifeste, et l’on ne saurait sans ironie transformer cette dépendance en alliance. Toutefois, ici même l'opposition n’est pas irréductible. On peut remarquer que les espèces qui servent d’aliments à d’autres y trouvent parfois certains avantages inattendus. Il arrive qu'elles soient entretenues par celui même qui s'en nourrit. Si les pacifiques herbivores, observe M. Houssay”, sont plus prospères que les carnassiers et se multiplient par milliers, c’est que l’homme a pris la direction de leurs troupeaux : 1ls ont gagné à lui servir. Dans d’autres cas, ne peut-on même soutenir ce paradoxe, que « certains êtres trouvent un profit personnel à être mangés » *? C’est ainsi que la bactéridie charbonneuse, enfouie avec les cadavres de ses victimes, en retrouve de nouvelles, grâce à l'entremise des vers qui labsorbent et la ramènent à la surface des champs. De même, il y a des spores de champignons incapables de germer tant que leur membrane n’a pas été ramolhe, digérée par l’estomac des herbivores. L’absorption se trouve donc quelquefois utile à l’absorbé.

Mais, de plus et surtout, l'absorption n’est pas la règle unique : bien souvent, l'être se contente d’en exploiter un autre, qu'il se subordonne sans le faire disparaître”. Et sans doute, le plus souvent, cette exploitation n’est pas sans entraîner un dépérissement de l’exploité : on le note avec raison parmi les fâcheux effets du parasitisme. Mais il faut savoir qu'il présente parfois des effets précieux pour celui-là même dont la substance ou la force est utilisée. Les insectes

Page 1