M. Fouillée
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Marx, efface les bornes de son individualité. » Des forces se dégagent, qui naissent de la coopération même; des valeurs sont créées, dont l’origine est proprement sociale |
S1 ces diverses considérations sont exactes, on comprend combien doit sembler paradoxale toute explication purement individualiste de la création des valeurs. Spencer, s’élevant avec force contre toute tentative de « nationalisation », prétend que c’est tout au plus si la collectivité pourrait légitimement revendiquer un droit éminent sur le sol vierge et brut, tel qu'il était avant l’intervention du travail humain, toutes les transformations qu'il a subies, toutes les richesses. qu on en a extraites étant l’œuvre des individus‘, Mais au contraire on voit combien il est difficile à l’individu de dire : « Gette richesse est mon œuvre. Ceci est à moi; car ceci vient de moi. » En réalité nos activités sont inextricablement mêlées ; et ce mélange même fait leur fécondité. Nul ne peut se vanter d’avoir forgé seul une valeur quelconque. La société lui fournit le fer et les marteaux, aussi bien qu’elle lui procure les commandes. En face de cet apport social, l'apport individuel est peu de chose, et il est en tous cas bien difficile à discerner. « Si on évalue à 1 000, dit M. Bellamy ?, le produit du travail de chaque homme, il y a 999 parties de ce travail qui sont le résultat de l'héritage social et des circonstances environnantes. » « Rechercher la part du travail individuel dans un produit social, dit M. Vandervelde*, c’est, « dans la majorité des cas, vouloir retrouver une aiguille dans une meule de foin ». |
Quels sentiments éveillent ces constatations ?
C'est d’abord le sentiment de la dette sociale, qui pèse sur tous les individus. Nous ne pouvons faconner un objet
1. Git. et discut. par Hobson, loc. cit., p. 141 sqq. 2. Cité par Kidd, Evol. soc., p. 256, 3. Op. cit., p. 194.
quelconque, nous ne pouvons développer, en quelque sens que ce soit, les facullés nécessaires à la transformation des choses, nous ne pouvons entretenir enfin notre vie même, matérielle et spirituelle, nécessaire au développement de ces facultés, sans puiser dans l’immense réservoir que des siècles de civilisation ont rempli. Rien qu’en vivant, en absorbant la première nourriture du corps et de l'esprit, nous avons contracté des dettes. Etce sont des dettes encore que le livre et l’outil mis À notre service par l’école et par l'atelier.
Et ainsi plus nous avancerons dans la vie, remarque M. Bourgeois‘, plus nous sentirons croître notre dette, car chaque jour un nouveau profit sortira pour nous de l’usage de l'outillage matériel et intellectuel créé par l'humanité. Dans ces conditions, n'est-il pas légitime que la société nous impose de nous libérer par notre activité même, et prélève sur les résultats de cette activité un tribut proportionnel à notre profit P
Et sans doute le genre de constatations qui a fait surgir devant nous l’idée de cette dette nous interdit la recherche d’une proportion exacte pour chaque individu. Nous savons que tous se tiennent et que tout se mêle, et que, dans ce perpétuel échange d’influences qui constitue la vie, rien n’est plus malaisé que de démêler ce qu’apporte et ce que reçoit chacun, de fixer sa créance et sa dette. Le bilan individuel est à vrai dire impossible à dresser. « Il est impossible à qui
que ce soit sur la terre de faire le compte de qui que ce.
soit”.» Toutefois, du milieu même de cette impuissance, une réflexion se dégage, qui s'impose à l’attention et commande à l’action ; et c'est qu’en matière de dette sociale il existe des classes. C’est que s’il est impossible d'évaluer dans le détail ce que doit tel ou tel individu, il est impossible aussi de méconnaître que, dans l’ensemble, telle catégorie d’indi-