‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 149 sur 161 · V. Belot, Confér. cit., p · texte numérisé non relu

V. Belot, Confér. cit., p

groupes, perdent de leur consistance séculaire et de leur ‘empire indiscuté!. Ce sont les droits de l’individualité qui gagnent à cet ébranlement. Au milieu des ruines des anciennes traditions impératives, la statue de la personne humaine se dresse, et devient à son tour le centre d’un culte, du seul qui désormais puisse s'imposer à tous. Le respect des personnalités est aujourd’hui le pilier de la morale sociale.

C'est ce qu’un historien des idées reconnaissait récemment à sa façon, en proclamant que le véritable patriotisme des temps modernes, c’est le libéralisme?. Formule très exacte, à la condition d'entendre par libéralisme non le classique laisserfaire qui permet aux fils d’une même nation de s’écraser les uns les autres, mais un effort pour y organiser enfin la vie économique elle-même, de telle façon qu'aucune personne n'y puisse être traitée en chose.

On le voit : au fur et à mesure que se déroule, au contact des faits, l'argumentation de la démocratie, de nouveaux aspects de son idéal apparaissent en pleine lumière. Pour justifier les mesures de solidarité sociale, ce n’est plus seulement le droit au produit du travail qu’elle invoque, c'est le droit à la vie. Ce n’est plus sur la puissance causale de l'indi vidu qu’elle insiste, et sur la nécessité de lui rendre le fruit légitime de ses œuvres ; c’est sur sa valeur finale, et sur la nécessilé de lui prêter les moyens indispensables À son développement. Il importe, si l’on veut dégager le sens de Peffort démocratique, de ne pas laisser ce dernier thème dans l’ombre : il révèle peut-être l'espérance la plus intime de la masse. Qu'on prête l’oreille aux doléances des prolétaires, et on le distinguera presque toujours, à côté de celui que nous avons mis d’abord en vedette, Ils ne s’indignent pas seulement en effet d’être réduits à la misère quand ils sont, pensent-ils, les

1. Durkheim, Div. du trav. Liv. I, chap. nr-vii (Paris, F. Alcan). 2. Faguet, Le Libéralisme, p. 281.

vrais créateurs de la richesse générale, et de rester les plus dénués, eux qui sont les plus utiles. Ils se plaignent encore que, fussent-ils les moins utiles en effet, tant d'êtres humains ne puissent avoir leur juste part de cette œuvre collective qu'on nomme la civilisation, et dont le bienfait devrait se répandre sur tous. Que donc le maximum d’avantages resle réservé aux plus forts, si cela est nécessaire pour stimuler leur activité dans l'intérêt de la production générale. Mais qu'un minimum du moins reste assuré même aux faibles. C’est le seul moyen, dans une civilisation où toutes les activités individuelles sont si intimement emmêlées, de garantir les consensus indispensables, et d'entretenir au cœur du peuple ce sentiment, que la vie sociale vaut la peine d'être vécue. ;

De ce point de vue, on comprend que la démocratie ne demande plus seulement une extension ou une réglementation, mais vraiment une «atténuation » de la lutte . Son idéal ne se réduit plus à ce que toutes les facultés naturelles soient également admises à la concurrence et justement clas- . sées suivant leur valeur sociale. Elle souhaite encore que, si les conséquences de ce régime sont funestes à la majorité et vraiment inhumaines, on fasse tout le possible pour les

enrayer. Elle ne réclame plus seulement qu'on supprime les

nes CS en

anciennes barrières prohibitives, mais s’il le faut, qu'on dresse de nouvelles barrières protectrices. S’en tenir stricte- , ment au droit au produit intégral du travail, c'est encore \

laisser passer, tout codifié qu'il soit, le droit du plus fort; |

jusque sous les règles du concours, la guerre reste la loi M de la vie?. Et l'intérêt social le plus manifeste commande, sans doute — en attendant de nouveaux progrès de l’organi-

sation économique et des dispositions morales, — la conser- w

1. V. Richard, Social. et se. soc, Introd. et Consliael 2. Ci. Elie Halévy, Hodgskin, p. 203.

vation d’un système de primes aux supériorités, destiné À obtenir le rendement maximum des facultés naturelles. Mais l’intérêt social bien entendu exige aussi et exigera de plus en plus, — à mesure que la conscience sociale sera plus réfléchie — que la force se déploie pour les faibles et non contre eux, que la supériorité, quelle qu’elle soit, loin d’asseoir des privilèges, pour ceux qui la possèdent, sur la misère du grand nombre, « devienne un avantage pour ceuxmêmes qui ne la partagent pas ».

Par où l’on voit en quel sens la démocratie spécifie les formules que le naturalisme, nous l'avons observé, laissait indéterminées.

De quels êtres peut-on dire, demandions-nous, qu'ils sont les plus forts, les plus aptes, les meilleurs ? Cela dépend des milieux, de leur pression, et comme de leurs demandes. Or la demande des sociétés démocratiques est claire. I1 leur faut sans aucun doute, pour les faire vivre et progresser, des peuples d'hommes forts, forts par le corps et l'esprit: mais il leur faut encore et surtout des forts qui n’abusent pas de leur force, qui sachent la consacrer au service de tous, et en . hmiter quand il le faut les exigences par le souci des droits des faibles, — des hommes forts par la conscience. Et c’est pourquoi « les plus aptes » sous un pareil régime, ceux dont il faudrait souhaiter par-dessus tout que le type allât en se multipliant, seraient en effet « les meilleurs » au sens humain du mot, les individus capables d’accepter allègrement tous les devoirs de la solidarité. En ce sens, et si l’on veut continuer à professer que les impulsions vraiment naturelles sont celles qui nous poussent à lutter les uns contre les autres, sans souci des contre-coups de la lutte, il faut convenir que la démocratie ne se borne pas à assurer le libre jeu des lois de la nature : elle nous incite à les dépasser,

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Et sans doute le « solidarisme » contemporain ne présente pas toujours les choses ainsi. Il prétend se poser à son

tour en morale « scientifique », appuyée à des inductions

naturalistes. Il insiste sur les exemples d'assistance mutuelle et de consensus intime que la nature multiplie, tant dans les sociétés animales proprement dites, que dans les sociétés cellulaires qui sont les organismes. Il conclut qu’en établissant de la sorte, que « le progrès n’a jamais été réalisé que par l'association des forces individuelles et leur harmonieuse coordination, les sciences naturelles constituent non seulement la plus haute philosophie, mais la seule capable de fournir aux gouvernements les lumières nécessaires pour sonder et guérir les plaies profondes du temps présent ‘».

Et nous avons reconnu * qu'il n’est pas indifférent, en effet, d'attirer l'attention sur la face altruiste de la nature. Le darwinisme commun n’en mettait en relief que les duretés. Il semblait légitimer l’égoïsme, en nous le démontrant quasi nécessaire au progrès de l'être. |

Il est de bonne guerre d'utiliser, contre cette nouvelle « dogmatique », les faits de toutes sortes que nous avons recueillis lorsque nous avons circonscrit le champ de l’hypothèse darwinienne. En nous rappelant que son effort n’est pas tout à fait sans précédent et que la nature même, par certains côtés, la met sur la voie d’un progrès moins cruel, ils sont propres à encourager l'humanité : elle se sent ainsi soutenue et comme autorisée dans ses essais. Elle peut dès lors cesser de concevoir un antagonisme irréductble entre le « processus cosmique » et le « processus éthique » ; celui-ci lui apparaît plutôt comme une tentative pour dégager, et pour

1. Perrier, cité par Bourgeois, Solid., p. 60. 2. V. p. 225-220,

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