Principes de sociologie, WI, p. 349 (Paris, F. Alcan
dans son effort pour anéantir tout ce qui survit du régime des castes, prend le contre-pied des lois du progrès naturel.
Tous ces raisonnements impliquent, on le voit, la solidité des principes posés par Lamarck. I] importe done de se demander si leur solidité est en effet à toute épreuve, et si les mouvements récents des sciences naturelles ont passé sur eux sans les ébranler. Il arrive assez fréquemment, pendant que la philosophie politique édifie ses palais sur une théorie scientifique, que la science mieux informée bouleverse de fond en comble cette théorie elle-même. Ily a des astres dont la lumière arrive aujourd’hui seulement à la terre, qui depuis longtemps sont éteints. Ainsi de certaines « vérités » éteintes, et pourtant toujours brillantes. Ne serait-ce pas le cas du lamarckisme ?
Nous avons indiqué en quel sens les découvertes de Darwin complètent celles de Lamarck, et rappelé la convergence des deux conceptions maîtresses du transformisme. Elles ne sont nullement, a priori, exclusives l’une de l’autre. Toutefois en fait, ne les a-t-on pas vues entrer en lutte, et la dernière venue ronger le domaine naguère reconnu à la première ? La transformation des espèces s'explique, disaient les lamarckiens, par les habitudes individuelles acquises durant la vie et transmises par l’hérédité. Elle s'explique et s'explique seulement, diront les darwinièns, par les variations individuelles données dès la naissance et ‘triées par la sélection. Le duel de ces deux thèses remplit l’histoire de la biologie contemporaine*,
1. V. l’exposé des thèses que les deux écoles opposent dans Le Dantec, Les Théories néo-lamarckiennes (Revue philos., 1897). Haxcraft. Natürl. Aus-
lese, "p.25,
À vrai dire, toujours modeste et prudent, Darwin, bien qu'il n’eût pas une haute idée des mérites de son devancier, s'était gardé de juger l'hypothèse lamarckienne inadmissible ou même utile. [l reconnaît à plusieurs reprises que la sélection n'est pas l'instrument unique de la métamorphose des espèces. Il donnera lui-même, dans les Variations des animaux et des plantes, des exemples de modifications acquises qui ont dû être transmises par l’hérédité". Mais, comme il arrive souvent, les disciples se sont montrés ‘plus intransigeants que le maïître. Les «néo-darwiniens » sont plus darwiniens que Darwin. Et l’on sait que Weismann, leur plus brillant porte-parole”, ‘proclame que l’hypothèse de l’hérédité des qualités acquises, bien loin d’être indispensable, estinvérifiable, et même mconcevable,
L'idée directrice du weismanisme est qu'il y a heu de distinguer radicalement, dans le vivant, entre Ja part de l'individu et la part de la race, entre les cellules qui appartiennent en propre à l'être détaché, composant ses organes éphémères, et celles qui, réservées pour la reproduction, sont destinées à assurer la durée du type, entre le plasma constitutif ét le plasma germinatif, entre le soma et le germen. Dès lors, si ces deux parties sont en effet nettement séparées, pourquoi et comment une modification éprouvée par celle-là déposerait-elle une trace durable sur celle-ci? Pourquoi les qualités acquises par un individu s’incorporeraient-elles au patrimoine de la race, au point de devenir, pour les descendants de cet individu, des qualités innées ? « Comment le renforcement d’un muscle ou d'une articulation par l’exercice, comment l'allongement de lœil par la Æecture assidue, comment la suppression de la queue par amputation, comment l’aptitude musicale développée par la
1. V. les passages relevés par Le Dantec, Lamarckiens, p. 82, et par
Haycraft, Nalürl. auslese, p. 52.
2. V, les Essais sur l’hérédilé. CF, les récents Vorträge, chap. xvri-xx.
culture de cet art, comment tout cela pourrait-il se trans-
mettre à l'ovule ou au spermatozoïde où iln’y a ni muscle, ni œil, ni queue, ni cerveau ? À supposer même qu'il ÿ ait dans l'élément sexuel des rudiments distincts de tous ces
organes, comment et par quelle voie la modificauon de
l'organe du corps pourrait-elle influencer son rudiment ger-
minal! » ? Ce sont ces difficultés théoriques qui éveillèrent la critique de Weismann et l’amenèrent à contester hardiment les faits que l'opinion générale tenait pour définitivement acquis.
Il semblait en effet qu’on eût vu se lever, en faveur du lamarckisme, les preuves expérimentales les plus frappantes. Ne montrait-on pas des portées de chats ou de chiens qui naissaient, de mères dont la queue avait été écourtée, pourvus tous d’une queue plus courte? De même ne signalait-on pas des fils qui portaient, disait-on, dans les malformations
congénitales de leurs yeux ou de leurs oreilles, la trace des
traumatismes survenus aux yeux ou aux oreilles de leurs parents *? — Mais, lorsqu'il fallut relever le défi des néo-darwiniens, on s’aperçut, non sans étonnement, que la plupart des observations ainsi vulgarisées étaient controuvées, ou insignifiantes ; qu’il était très difficile de les préciser, et très facile de les interpréter sans recours à l'hypothèse lamarckienne. Pflüger pouvait écrire: «J’ai pris une complète connaissance de tous les faits qui sont invoqués pour démontrer l’hérédité des caractères acquis, — c’est-à-dire des caractères ne dépendant pas d’une organisation particulière de l’œuf et de la liqueur séminale qui forment lindividu, mais résultant des influences extérieures accidentelles qui s’exercent plus tard sur l’organisme : pas un seul de ces faits ne
démontre la transmission des caractères acquis. »