‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 50 sur 161 · Hansen, op. cit, P · texte numérisé non relu

Hansen, op. cit, P

rait-elle pas comme la noblesse guerrière? Faut-il accuser la seule guerre de l'extinction des lignées des sénateurs d’Augsbourg ou de Nuremberg ? Force est donc de chercher ailleurs la raison essentielle de l’usure des aristocraties.

Mais les sciences naturelles ne nous offrent-elles pas cette raison toute prête? L’essence de la noblesse est l'horreur de la mésalliance. Pour préserver son sang de toute contamination, l'aristocratie se recrulera « dans son propre sein ». Les nobles chercheront femme tOujours dans le même cercle de familles. Qu'est-ce à dire, sinon que la noblesse sera amenée à mulüplier les alliances entre proches, à pratiquer les mariages consanguins? Or ne sait-on pas que l'usage du mariage consanguin a vite fait de ruiner une race ? L’imbécillité, la surdimutité, la scrofule, le rachitisme, l’albinisme, les malformations, enfin l’abätardissement, la dégénérescence et finalement la stérilité, tel serait, d’après de nombreuses observations médicales, le bilan de la consanguinité ‘

Sur ce point, d'ailleurs, la sagesse des nations avait devancé la science. De tout temps, dans presque toutes les sociétés, l’exogamie est commandée ; on défend à l’homme d’épouser une femme de son groupe : preuve qu'on a le sentiment des déplorables effets de ces alliances entre proches, auxquelles l’orgueil des noblesses les condamne.

L'argumentation est séduisante. Il est tentant de relever lPépée du naturalisme, pour montrer qu'elle à deux tranchants, et peut à son tour blesser les adversaires de la démocratie. Mais l'argument est-il autorisé par les faits ?

Nous croyons aisément aux mauvais effets des mariages consanguins ; une longue tradition nous les présente comme prohibés : comment une prohibition si répandue et si antique ne serait-elle pas fondée sur quelque observation vague, ou tout au moins sur quelque juste pressentiment des lois de la

1, V. Ribot, L’Héréd., p. 407 sqq.

nature ? Toutefois, à rechercher les origines des prescriptions exogamiques, on s'aperçoit qu'elles tiennent à des idées religieuses et principalement à des croyances totémistes qui ne semblent impliquer aucune connaissance quelconque des processus physiologiques . En fait, aux exemples par lesqueis on démontre la nocuité de la consanguinité des exemples inverses peuvent répondre.

Les Lagides et les Séleucides épousaient leurs sœurs, leurs tantes ou leurs nièces : leur sang fut vite appauvri. Les Juifs pratiquent forcément l’endogamie ; la neurasthénie est chez eux très fréquente. Mais, dans la commune de Batz ou de Bréhat, tout le monde est parent; il ne semble pas que la race dégénère. On connaît des familles, — celle du D’ Bourgeois par exemple, — où le mariage consanguin, pratiqué pendant plusieurs générations, n’a amené aucune déchéance, Tout ce qu'on peut constater, c'est que la consanguinité additionne les tendances similaires des conjoints. « En ellemême elle ne paraît avoir ni inconvénients, ni avantages : tout dépend de l’état individuel des individus qui la pratiquent*. » Elle aggrave les défauts comme elle rafline les qualités. Elle pousse les générations toujours dans le même sens ; mais elle ne les entraîne pas forcément hors du hon chemin. Elle est une cause d'accélération, non forcément une cause de déviation.

Pour expliquer la dégénérescence et finalement l'extinction des aristocraties, la consanguinité ne suffit donc pas. Elle aggrave les lares, elle ne saurait les créer. Où est donc et d'où vient la tare des aristocraties ? Quel est ce défaut de la cuirasse que la consanguinité doit élargir à chaque génération? Voilà ce qu’il faut maintenant rechercher.

. Cf. Durkheim, La Prohibilion de l'inceste et ses origines, dans L'uPt sociologique, i, 1898 (Paris, F,. Alcan), 2. Cf, Delage, Structure du prolopl., p. 248-250.

On pourra pousser cette recherche de deux côtés différents : suivant qu’on envisagera les fonctions de la noblesse ou ses privilèges, ses charges ou ses loisirs, son activité ou son inertie, on verra apparaitre différentes causes possibles de sa décadence.

L’aristocratie, avons-nous dit, exerce les fonctions sociales supérieures. Elle crée, conserve, propage la civilisation. C’est cire que sa dépense intellectuelle, par suite sa dépense cérébrale et nerveuse est plus grande que celle de la moyenne. Dès lors son appauvrissement biologique ne s’explique-t-il pas comme le corollaire d’une loi connue ? C’est la loi établie par Carey et Spencer, et en vertu de laquelle les individus les plus parfaits deviennent aussi les moins féconds. « L’évolution individuelle est en antagonisme avec la dissolution procréatrice. Soit à cause du développement plus considérable des organes qui concourent à la conservation de l’individu, soit à raison de leur plus grande complexité de structure, soit parce que leur activité est accrue, la quantité de matériaux qu'ils exigent et qu’ils absorbent diminue d'autant la réserve des matériaux destinés à perpétuer la race. » Ne voiton pas qu'à mesure qu’on s'élève dans l'échelle animale, en passant des êtres les plus amorphes aux mieux organisés, et des plus imconscients aux plus intelligents, la fécondité des espèces diminue ? On a calculé qu’un petit infusoire remplirait en un mois le soleil de sa postérité. Les petits de l'éléphant au contraire sont peu nombreux. Ainsi, dans l’espèce humaine, les plus intelligents seront aussi les moins

prolifiques. Il semble que la nature jalouse n’afline les races que pour les condamner à mort.

Cette théorie a joui d’une certaine faveur. Elle paraît avoir pour elle la logique : si la fonction intellectuelle use toutes les réserves de la force nerveuse, n'est-il pas logique que ces réserves fassent défaut à la fonction sexuelle? — Elle s'accorde

avec certaines données biologiques : nombre- d'animaux intelligents sont en effet peu féconds. — Elle flatte enfin certains sentiments : un peuple n’est pas malheureux de penser que si sa natalité diminue, c’est parce qu'il est très intelligent. |

Toutefois les faits observés de plus près permettent-ils de conserver là théorie ? Parmi les animaux, si l’éléphant est moins fécond que les protozaires, l'espèce canine est plus féconde que l'espèce bovin: ; elle n’est cependant pas moins intelligente. Parmi les hommes, il est difficile de prouver que les centres de moindre production vitale correspondent aussi exactement aux centres de surproduction intellectuelle. Rien ne prouve que ceux de nos départements où la natalité est le plus faible aient une activité cérébrale supérieure à la moyenne. On observe que le quartier de l'Élysée a une natalité plus faible que celle du Père-Lachaise ; mais sa natalité n'est pas plus faible que celle des départements du Gers, de l'Orne et du Lot-et-Garonne. Tandis que les communes agricoles des environs de Dunkerque augmentent encore de 50 pour 100,les communes agricoles des environs d’Argentan et d'Alençon n’augmentent plus que de 10 pour 100; celles-ci sont-elles plus « intellectuelles ! ? »

Il est donc difficile de tenir pour prouvé que le développement de l'intelligence provoque directement l'extinction des races supérieures. Toutefois, que ce développement puisse indirectement hâter cette extinction, c’est ce qu'il est encore permis de soutenir. Toute qualité poussée à l'extrême et

comme hypertrophiée devient un cas pathologique : elle

écrase en quelque sorte les organismes qui la véhiculent. Pour que la vitalité d’une race se maintienne, un certain équilibre des fonctions est indispensable; le déséquilibre entraîne bientôt la misère physiologique. Or il n'est pas étonnant

1. Dumont, Natalité, p. 93 sqq. — Cf. Colajanni, op. cit., p. 164 sqq.

que les races aristocratiques, étant donnée leur mission civihisatrice, soient les plus vite déséquilibrées. Esquirol notait seize fois plus de maladies mentales dans la haute noblesse et les familles royales que dans le peuple. Cette supériorité morbide est sans doute la rançon de la suractivité cérébrale. La lame a usé le fourreau. Le surmenage intellectuel a entraîné l'épuisement nerveux. La pratique du mariage consanguin accélérant les fâcheux effets physiques de leur rôle social, les éléments eugéniques devaient naturellement être les plus vite brülés. Les aristocraties seraient les victimes de cette haute culture dont elles sont les gardiennes.

Dira-t-on que, pour beaucoup d’aristocraties, l'explication semble paradoxale ? Dans la plupart des civilisations, bien plutôt que la suractivité des nobles, c’est leur oisiveté qui est proverbiale. Il arrive souvent que « la classe qui a des loisirs » mette son point d’honneur à ne pas s'occuper. Tout travail est « tabou » pour elle. Orgueilleuse de ses ongles longs, elle tue le temps par les cérémonies et les fêtes; mais on ne saurait dire qu'elle s'épuise au travail de la pensée, Elle profite de ses privilèges pour vivre dans un farniente absolu, mental aussi bien que physique.

Admettons, pour un certain nombre de cas au moins, l’exacutude de ces observations ; elles nous laissent apercevoir une autre cause possible de la ruine physiologique des aristocraties. Car l'excès de loisir n’est pas moins dangereux que l’excès d'activité : le parasitisme est aussi bien que la suractivité une cause de dégénérescence. Non que nous croyions à une action directe du farniente sur la race, abouüssant à une atrophie héréditaire de tels ou tels organes ?. Mais au moins peut-on assigner une action indirecte à cette oisiveté princière. C’est ici le cas de rappeler qu’elle est la

1. Cf. Veblen, The Theory of the leisure class. 2. Ce que parait admettre M. Colajanni, Le Socialisme, p. 312-316.

mère de tous les vices, et la cause, par conséquent, de mille dégradations physiques. Si le déséquilibre et la dégénérescence croissante de la gens Claudia ou de la maison d’Espagne peuvent être difficilement mis sur le compte d’une culture trop intensive, on les attribuera peut-être plus aisément à l’abus des débauches de toutes sortes. Les excès sensuels produisent des effets analogues à ceux des excès intellectuels. Ge qui ne s’expliquerait pas par les devoirs trop lourds que leur mission sociale impose aux noblesses, s'expliquerait ainsi par les tentations trop faciles que leur procurent leurs privilèges mêmes.

D'ailleurs, que le privilège en soi constitue un danger pour les races, on le comprendra plus aisément si l’on se rappelle que le privilège est essentiellement une barrière pour la sélection. Les naturalistes nous ont rappelé que l'opération de la sélection, destinée à éliminer les échantillons défectueux d'une espèce, est nécessaire, non seulement pour que celleci progresse, mais pour qu'elle garde son rang; qui dit arrêt de la sélection dit recul de l'espèce ". Or l'essence d’un privilège social n'est-elle: pas de soustraire les descendants d’un certain nombre de souches à la sélection naturelle? Les rejetons de la classe privilégiée ne grandiront pas en pleine terre, mais en serre chaude; ils n’auront pas à lutter pour se faire une place au soleil; ceux d’entre eux que la nature eût peut-être éliminés seront, de par la tutelle spéciale dont ils jouissent, soigneusement entourés, abrités, aidés à survivre.

Et certes — on l’a bien des fois noté — l'institution peut avoir ses avantages sociaux. Elle écarte de la jeune plante les cailloux et les ronces ; elle lui permet de donner de bonne heure tous ses fruits. Ainsi s'explique, sans doute, l'élévation précoce des Canning, des Peel, des Palmerston, des Glad-

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