CHAPITRE HI
La science, nous disait-on, démontre le bien-fondé des institutions dont la démocratie dénonce l'injustice : la science déplore, par exemple, la dissolution des castes, et l’effacement des noblesses. Mais nous avons vu, au contraire, que l'apologie scientifique du régime des castes ne pouvait se soutenir — car il est douteux que les qualités acquises par l'exercice d’une fonction soient transmises par l’hérédité. L’apologie scientifique du règne de la noblesse ne nous a pas paru plus solide — car il n’est pas douteux qu’une race dont les membres se marient entre eux et sont soustraits à la sélection soit vouée à la dégénérescence. Des observations auxquelles nous a conviés l’anthroposociologie, un fait se dégage nettement : c’est que l'existence de classes fermées et privilégiées est un danger pour les races. Leurs privilèges mêmes les étouffent. Leur isolement entraîne leur étiolement,.
Est-ce donc chose démontrée que nous devions, en conséquence, balayant jusqu'aux traces de l'existence des classes, travailler méthodiquement à tout niveler et à tout mêler ? — Ou au contraire, si elle n’a pu défendre l'aristocratie proprement dite, l’anthroposociologie ne tient-elle pas en réserve
d'excellents arguments pour une apologie scientifique de la
bourgeoisie ? Si elle n’a pu justifier l’organisation hiérarchique des sociétés anciennes, ne nous apprendra-t-elle pas, du moins, à respecter les survivances modernes de lantique :
organisation p
Il est entendu que, dans nos sociétés modernes, « il n’y a plus de classes ». De quelque souche qu'ils descendent, tous les citoyens sont égaux devant la loi. Ils jouissent des mêmes droits politiques. Ils ont libre accès aux mêmes fonctions. La société n’est plus une hiérarchie de mondes distincts : tous ses membres sont placés officiellement sur le même plan. En fait, que de profondes distinctions continuent de les séparer, on le sait de reste.
Manifestées par la différence des costumes et des manières, ces distinctions correspondent aussi, d’une façon générale, à des inégalités de traitements consacrées par les mœurs, sinon sanctionnées par les lois. L'homme « comme il faut », fût-il criminel, ne sera pas traité comme le pauvre hère. Le rang social en impose même à la police. Il en impose en tout cas à l'administration. La considération dont certains citoyens sont entourés leur garantit ainsi une puissance sociale particulière, et se traduit, dans la vie de tous les jours, sinon par des privilèges proprement dits, au moins par des avantages indéniables'. Or, à quoi tient ordinairement cette considération ? Pour une part, sans doute, à la fonction exercée; pour une autre part, plus certainement, à la richesse possédée. Il est généralement admis, par exemple, qu'il est plus honorable, et comme plus noble d’être avocat que d’être greffier, d’être maitre de forges que d’être forgeron, d’être médecin que d’être
1. V. Goblot, Les Classes sociales, dans la Revue d’'Économie politique, Janvier 1899.
vétérinaire. Ï s’est ainsi établi, dans nos sociétés, comme une hiérarchie des fonctions qui détermine la situation sociale des individus. Mais est-ce seulement, ou même surtout la fonction qui détermine cette situation ? Encore fautAal, pour que l’individu qui exerce une fonction réputée noble reste considéré, qu'il puisse tenir son rang, représenter, et en un mot, suivant l’ancienne expression, « vivre noblement ». S'il n’est pas diflicile de conserver le prestige social sans rien faire, il est extrêmement difficile de le conserver sans rien posséder. Qu'est-ce à dire, sinon que le prestige social tourne | le plus souvent autour de la richesse ? Et la possession de la richesse n’est-elle pas le plus souvent, à son tour, le résultat d’un privilège ? Si quelques-uns conquiérent leurs capitaux par leur travail, le plus grand nombre ne les reçoivent-ils par l'héritage, et ne possèdent-1ls pas, à ce titre, par un véritable droit de naissance? Quelle distance entre celui qui trouve ainsi, auprès de son berceau, la bourse pleine, et celui qui n'y trouve que la besace vide ! On dira légitimement que l’un appartient à une classe privilégiée, lPautre à une classe déshéritée.
Le règne de la bourgeoisie, dans nos sociétés modernes, repose en définitive sur l'alliance des hautes fonctions avec les gros capitaux ; elle est possédante en même temps que dirigeante ; ses avantages moraux sont le plus souvent soudés à des privilèges économiques. C’est ce qui explique que, malgré l'égalité officielle et légale, nos sociétés apparaissent de plus en plus comme divisées en deux mondes, l’un sombre et terne, l’autre lumineux et brillant, empruntant son éclat à l’or autour duquel il gravite — le monde du travail, et le monde du capital. Doit-on viser à maintenir ces deux mondes aussi distincts et séparés que possible ? Ou au contraire à diminuer les distances et à rapprocher les conditions ? Telle est maintenant la question que nous posons à l’anthropo-
sociologie,
Qu'il faille réserver des passages d’une couche sociale À l'autre, et qu’en ce sens toute classe doive désormais être ouverte, on ne le contestera sans donte plus. Car, indépendamment de l’histoire de l’ancienne noblesse, Panalyse des phénomènes propres à la civilisation moderne prouve surabondamment la nécessité des renouvellements anthropologiques.
Une des caractéristiques de notre civilisation est l’hypertrophie des villes ; toutes ses activités affluent vers la ville : c’est dans la ville et par la ville que règne la bourgeoisie. Si la noblesse était surtout une aristocratie terrienne et rurale, la bourgeoisie est essentiellement une aristocratie urbaine et citadine. Or la ville fait une énormeconsommation d'hommes. Si elle continue de s’agrandir sans relâche, ce n’est pas par la multiplication progressive de ses éléments anciens, mais bien par l'infiltration iminterrompue d'éléments nouveaux. Diverses analyses statistiques l’ont clairement prouvé : ici, dans une ville catholique entourée d'une campagne protestante, on voit varier avec une extrême rapidité la proportion des membres de l’une et l’autre confession ; ailleurs la proportion des citoyens majeurs est beaucoup plus forte qu'on ne l’aurait supposé, si l'on n'avait tenu compte que du nombre des enfants nés dans la ville même ; la masse des hors venus l'emporte à chaque génération sur celle des indigènes ‘. Livrées à elles-mêmes, on verrait sans doute les villes atteintes à leur tour par l'oliganthropie, car la vie urbaine a vite fait de consumer les races qu’elle attire ; c’est Paffaire, en moyenne, de trois ou quatre générations. Gette aristocratie citadine qui est la bourgeoisie serait donc, de toutes les aristocraties, la plus exposée à l'épuisement ; plus que toute autre elle a besoin d’être rafraichie, régénérée, renou-
1. G. Hansen, Die drei Bevüllerungsstufen, p. 27, 86. 2. Ammon, L'Ordre social, p. 204.
velée. C’est pourquoi, dans la civilisation moderne plus que dans toute autre, il est indispensable que, des classes inférieures aux classes supérieures, un courant de population, un Bevülkerungsstrom puisse s'établir.
Est-ce à dire qu’il faut, autant qu'il est en nous, abaisser toutes les barrières qui séparent encore les classes ? Il importe au contraire, nous répondra-t-on, de les maintenir hautes et fermes. Si l’ascension sociale doit être possible, il faut qu'elle reste difficile. Il est important que les familles qui
». Une irruption de la
s'élèvent « ne brülent pas les étapes masse dans les cercles réservés à l’élite les ferait éclater, et abaisserait fatalement le niveau général. Les classes doivent être ouvertes, sans doute, mais nettement distinctes. Il est bon que les dirigeantes soient aussi les possédantes. Leur privilège et leur prestige sont des instruments nécessaires à la production et au rendement maximum des talents, — opérations autrement importantes pour la société, disait Carlyle, que la récolte du coton.
Les privilèges de la bourgeoisie, assurant des loisirs aux possédants, leur permettent de cultiver leur esprit au mieux de l'intérêt général ; d’un autre côté, par cela même qu'ils excitent l'envie des non-possédants, ces privilèges leur donnent un coup de fouet salutaire, et décuplent leur ardeur à développer toutes leurs facultés naturelles. D'autre part encore, une classe supérieure soucieuse de son prestige choïsira ses femmes et isolera ses enfants avec un soin jaloux ; donc, en évitant méthodiquement les contacts qui débauchent ou dégradent l'esprit, et les mélanges qui abâtardissent le corps, elle aidera l’hérédité et l’éducation à produire leurs meilleurs effets ?. La société tout entière a un intérêt évident
1. On reconnaît la thèse illustrée par le roman de M. P. Bourget, L'Etape. \
2. V. la démonstration de ce quadruple avantage press Ammon. L'Ordre social, p. 129, 199.
à ce qu'il soit constitué, pour la culture de son élite directrice, de ses « autorités sociales », un milieu spécial, où un terreau plus riche et un air plus pur hâtent la floraison des plantes plus délicates. C’est le résultat qu’obtient l’institution actuelle des classes, et c’est pourquoi cette institution doit être énergiquement défendue contre les entreprises d’une démocratie imprudente.
Mais, dira-t-on, ne craignez-vous pas, à laisser l’entrée du monde supérieur aussi étroite, d'en interdire fatalement l'accès à nombre d'individus qui s’y trouveraient pourtant à leur place naturelle ? Si la distance reste trop grande entre les deux mondes, s’il faut pour monter de lun à l’autre tant d'efforts, et surtout tant de points d'appui, s’il importe non seulement de s’aider, mais d’être aidé pour se frayer sa VOIE, n’y a-til pas trop de chances pour que beaucoup de ces talents, dont l'élévation est si précieuse à la société, tombent en route, ou même restent enlizés dans les bas-fondsP Le séparatisme des classes risquerait de laisser aussi bien des forces perdues.
Vains scrupules, nous répond M. Ammon. Nous pouvons vous démontrer a priori, par un calcul très simple, qu'il ne doit y avoir que bien peu de talents arrêtés et de forces perdues. Les supériorités naturelles peuvent être considérées comme résultant de la rencontre d’un certain nombre de qualités, intellectuelles et morales, économiques et physiques, portées chacune à leur maximum. De ce point de vue la naissance d’un homme éminent, destiné à être une autorité sociale, apparaît comme un coup de dés heureux qui a fait sortir tous les six. Or le calcul des probabilités prouve que ces coups extrêmes, comparés aux coups moyens, sont forcément très rares. Galton a établi ainsi la courbe de fréquence des talents. Rapprochez-la de la courbe des revenus. Vous constaterez que les talents supérieurs ne sont pas plus fréquents que les revenus supérieurs. En fait, d’une manière
générale, les deux courbes coïncident. Dans les classes possédantes, vous trouverez rassemblées un nombre de capacités réelles plus grand que le calcul ne vous l'aurait fait espérer : ne craignez donc pas qu’il en reste beaucoup d’inutilisées ou de stérilisées dans les classes misérables*.
Que vaut ce raisonnement « scientifique » ? Passons pour l'instant sur ses postulats nécessaires. Pour appliquer le calcul des probabilités à la question de la production des talents, on nous représente ceux-ci comme résultant de la combinaison d’un certain nombre d’aptitudes déterminées. Il y aurait sans doute bien à dire sur cette transformation un peu violente de la qualité en quantité”. Mais ce qui nous importe, pour décider si la démocratie est bien ou mal venue à réclamer contre la séparation des classes, c’est la façon dont on démontre la correspondance de la courbe des revenus avec celle des talents, et que toutes les supériorités naturelles dont une société peut normalement espérer la production sont effectivement concentrées dans ses classes supérieures. Or, on ne le démontre, nous semble-t-il, que par des impressions personnelles. M. Ammon a l'impression que la plupart des autorités sociales qu'il a rencontrées étaient à la hauteur de leur tâche. [l a l'impression encore que la plupart des prolétaires qu’il a rencontrés méritent leur sortet n'étaient réellement pas capables d'assumer quelque fonction supérieure *. Mais si nous avons reçu des impressions contraires ? L’opimon de M. Ammon aura-t-elle plus de valeur scientifique que la nôtre?
Et sans doute, par des analyses de statistiques, on nous à montré qu'en fait les gens supérieurs, ici les savants et là les gens de lettres, élaient de beaucoup plus nombreux dans