‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 57 sur 161 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

Si nous poursuivions d’ailleurs les effets que ce régime produit, non plus sur les classes possédantes, mais sur les non-possédantes, l’optimisme anthroposociologique nous paraîtrait sans doute encore plus intenable.

Le prolétaire est celui qui n’a que son travail pour vivre, et qui est souvent obligé, pour vivre, d’accepter n'importe quel travail. Les conditions de vie que cette situation économique impose sont-elles favorables à la vitalité ? On ne pourrait l’affirmer sans paradoxe. $’il semble douteux que l’exercice des fonctions sociales qui leur sont réservées exténue

les classes privilégiées par le surmenage mental, il ne semble

rO/ HÉRÉDITÉ

pas douteux que l'exercice des fonctions sociales qui Jeur

sont réservées n’exténue les classes déshéritées parle surme-

nage physique”.

Ces fonctions sont'en tout cas singulièrement dangereuses.

Représentons-nous le triste cortège des filles de Pusme

moderne, songeons, non pas seulement aux accidents, mais aux maladies qu’entraine quasi-fatalement le travail dans les poussières, minérales où métalliques, le travail devant les feux ou le travail à l'humidité, — de lanthracose pulmonaire ou intestinale au saturnisme, et du mercurisme à la nécrose, — et nous comprendrons qu'on est d'ordinaire, dans le monde du travail, singulièrement plus exposé qu'ailleurs. Celui qui naît prolétaire naît aussi, a-t-on dit, avec un moindre crédit sur la vie. Et il semble bien, — si délicate que soit en pareille matière l'interprétation de leurs données, — que les statistiques de la mortalité professionnelle en apportent la preuve. En Suisse, d’après Kummer, la mortalité dans les professions manuelles, est, pour mille vivants, de 13,1 entre 30 et 35 ans, de 19,8 entre 4o et 49 ans, de 33,7 entre 50 et 59 ans, de 67,7 entre 60 et 69 ans. Elle ne serait aux mêmes âges, dans les professions libérales ; que de 11,59 — 15,99 — 30,49 — 63,43. En Angleterre, d’après Ogli, des proportions analogues se retrouvent: dans la classe ouvrière 9,58 morts de 25 à 45 ans, — 26,76 de 45 à 65 ans, — en tout 18,17 de 25 à 65 ans. Aux mêmes périodes le taux des morts dans les professions libérales n’atteint que 8,96 — 24,44 — 16,70°. Îl est donc permis de dire que l’infériorité sociale accroît la mortalité; la misère économique se traduit en misère physique : le paupérisme appauvrit la race.

Il est vrai que cette mortalité plus grande des classes

1. Cf. Carl Jenisch, Sozialauslese, p. 214 sqq. 2. “ol par Layet, dans l'Encyclopédie d'hygiène, de Rochard, t. VI, Peu:

déshéritées est compensée par ‘une plus grande natalité. D'une manière générale les pauvres produisent plus d’enfants que les riches. Mais pour le développement physique et mental de ces enfants, pour la mise :en valeur ‘de leurs qualités natives, ‘comment le terrain est-il préparé ? ‘et quelle sorte de « puériculture » institue ici l’organisation sociale ? Avant sanaissance même, par le seul fait que sa mère est d'ordinaire astreinte au travail jusqu’à ses couches, l'enfant n'est-il pas déjà inférieur à ce qu’il aurait ‘pu être ? D'après les ‘observations du D' Pinard, le poids de l'enfant d’une femme qui s’est reposée deux à trois mois est supérieur d’au moins 300 grammes à celui de l’enfant d’une femme qui a travaillé debout jusqu’à l’accouchement ‘. ‘C’est pourquoi ‘ceux qui sont soucieux de l'avenir de la race demandent aujourd’hui des mesures protectrices de la femme enceinte : VPinfériorité économique est capable de vicier la vie jusque dans ses origines. Trop souvent en tous cas, l’enfant une fois né, cette même infériorité pèsera lourdement sur ses ‘épaules, et travaillera à enrayer son développement.

On se souvient de l’émotion qui saisit l'opinion anglaise et «décida du vote des « factory acts » en 1833, lorsqu'on découvrit qu'il y avait des enfants de 5 ans condamnés à travailler 12 heures par jour dans des mines mal aérées et pleines d’eau, en compagnie de malfaiteurs qui les maltraitaient ; qu'il y avait des filles attelées à des wagonnets de houille, æt les traînant dans des galeries trop basses pour ‘qu'on püt s’y tenir debout. Et certes toutes les législations modernes sont aujourd’hui d'accord pour interdire de pareils abus, qui tuerit lentement l’être humain avant même qu'il soit formé. Mais qui n’avouerait qu’elles ont encore sur ce point beaucoup, presque tout à conquérir? La défense de l’enfance s'organise

1. Revue d'hygiène, 1898, XX, p. 1075 sqq. — Cf. le volume de M. de Lonesean, La lutte pour l'existence et l’évolution des sociétés, livre IIT

{Paris, F. Alcan).

à peine. En attendant, faute d’air et de lumière, on ne peut pas dire combien de plantes s’étiolent, qui auraient porté les meilleurs fruits. Et ainsi la société laisse retomber bien des forces que lui tendait la nature. Et ainsi la situation faite aux classes inférieures, qui doivent, d’après nos anthroposociologues eux-mêmes, fournir aux classes supérieures les éléments nécessaires à leur renouvellement, porte préjudice à tout l’ensemble.

Qu'on ne réponde pas que, pour ce renouvellement nécessaire, On n’a Jamais compté sur le prolétariat des villes, fatalement condamné à la dégradation physique et morale, mais bien sur les classes rurales, seules robustes et saines”. Car pour monter vers les fonctions dirigeantes, il faut que les ruraux commencent par se faire citadins. Or, ce n'est pas d'ordinaire du premier coup que les races nouvelles venues dans la ville gagnent les hautes sphères de la société : le jour de leur incorporation est rarement aussi le jour de leur ascension. C’est dans les étages inférieurs de l’agglomération urbaine que le paysan vient prendre sa place. Stage dangereux, et qui risque de faner les qualités qu’il importe : si la classe rurale est l’eau vive et fraiche qui doit régénérer les classes supérieures, ne va-t-elle pas se contaminer à séjourner dans ces canaux malsains P |

Dira-t-on encore que cette organisation a tout au moins le mérite d’être un puissant instrument de sélection P et que plus le milieu inférieur est délétère pour le corps et pour l'esprit, plus on sera sûr qu’ils sont forts et vraiment dignes d’en sortir, ceux qui l’auront traversé sans défaillir ? Admetions que l’argument vaille pour les supériorités physiques ; il est du moins, en ce qui concerne les supériorités mentales, smgulièrement sujet à caution. L'industrie demande au prolétariat ce qu'il peut donner de temps et de forces. Qu’après

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