Art. cité, p
mains des Organes de résistance ou d’attaque pour le mainten ou l’amélioration des conditions du travail‘. La lutte pour la transformation de leur situation économique réclame et absorbe toute l'énergie, tout le temps, tout l'argent qui leur reste. Plus tard, une fois libérés, il leur sera loisible de se grouper, en vue de fins diverses, suivant leurs diverses afMinités, développant ainsi toutes leurs puissances personnelles. Aujourd’hui leurs intérêts de classe priment tous les autres. La « conscience de classe » relègue dans l’ombre toutes les autres affinités. La force des choses travaille à constituer un prolétariat chaque Jour plus nombreux, plus distinct, plus cohérent : processus nécessaire pour que l'institution des classes s'écroule enfin, et que l'immense majorité transforme le droit au profit de l’immense majorité. Et ce droit nouveau n’empêchera pas sans doute la technique industrielle de spécialiser, dans les limites nécessaires, les activités productives ; mais du moins le régime économique cessera-t-il de réduire, pour toute leur vie, un certain nombre d'hommes à l’état d'outils. Toute survivance de la diflérenciation étant balayée, le champ sera ouvert au libre Jeu de la complication sociale, pour le plus grand bien de l'émancipation individuelle.
JIT
S1 c’est bien en ces termes que le problème social se pose aujourd'hui devant la démocratie, on comprend de quel mince secours doit nous être en pareille matière la théorie organique. C’est à de tout autres sources qu'il nous faudra
1. V. dans l'Année sociologique, IV, p. 550 sqq. et IL, p. 490 sqq., les remarques de M, Simiand sur la publication de l'Office du travail: Les Associations professionnelles ouvrières, et sur le livre des S, Web : Indu- Strial Democracy.
180 DIFFÉRENCIATION Ke
puiser des raisons d’opter pour ou contre les tendances que nous venons de dégager.
Que le travail se divise en eflet et doive se diviser dans les sociétés comme dans les organismes, personne n’en disconvient. Et ceux qui réclament une réorganisation du régime économique ne demandent nullement que les activités productives, indispensables pour alimenter la civilisation, cessent d’être spécialisées. Ils font seulement remarquer que, grâce à ce régime, un nombre croissant d'hommes, ceux à qui sont réservées les besognes les plus fastidieuses et les plus déprimantes, sont pris tout entiers par elles et comme «mécanisés» eux-mêmes; et qu’ainsi une des tendances directrices de nos sociétés, — celle par laquelle leur évolution s’opposait le plus nettement à celle des organismes, — se trouve manifestement contrariée. Nous soutenions que si le travail s’y divise de plus en plus, nos sociétés pourtant se prêtent de moins en moins aux différenciations proprement dites : pendant que la spécialisation technique se rafline, les inégalités et les incompatibilités juridiques s’effacent. Mais si cela est vrai, nous dit-on, des distinctions juridicopolitiques, officiellement reconnues, cela n'est pas vrai de celles, inavouées de la loi, qui reposent sur notre régime juridico-économique. Sur ces fondements de nouveaux murs. s'élèvent, où viennent se briser toutes les tendances égalitaires de la complication sociale,
Telle est la protestation essentielle que nous venons de dégager de la théorie « sociale-démocratique ».
Pour discerner ce qu'il y a de vrai et de faux dans la théorie ainsi présentée, quels renseignements faudrait-il avoir rassemblés ?
Un certain nombre de recherches de fait seraient d’abord nécessaires. La théorie suppose en effet la réalité d’un cerain nombre de processus: la concentration des richesses et des entreprises capitalistes, — la mécanisation générale du
travail producteur, — la prolétarisation du plus grand nombre, — le dénüment, l’abaissement, la dégradation croissante et inévitable du prolétariat.
Sur tous ces points, on sait que l'observation nous inviterait à formuler des réserves !. — Est-il légitime, par exemple, de conclure de la concentration des entreprises à la concentration des richesses? Là où les usines sont la propriété] commune d'actionnaires nombreux, assistons-nous à cette diminution du nombre des possédants que la théorie fait pré-. voir ? Et puis, quels que soient les progrès indéniables des: grandes exploitations, les petites ne gardent-elles pas une large place, et non seulement dans l’agriculture, mais dans l’industrie proprement dite ? [l était donc excessif de soutenir que l’immense majorité des travailleurs se concentre dans les grandes usines, pour y être asservie à des besognes purement mécaniques. Beaucoup travaillent à domicile. Beaucoup cumulent des travaux d’espèces différentes. Le travail qualifié enfin conserve sa valeur. — D'ailleurs où prend-on que le service des machines dégrade fatalement l’homme ? Bien plutôt il semble, par la culture technique générale que ce service exige, qu'il ait contribué à élever le niveau mental de la classe ouvrière. — Est-il vrai enfin que le travail, dans la grande industrie, soit de plus en plus « dévorant » ? qu'il laisse de moins en moins de loisirs et procure de moins en moins de salaire ? Il a fallu atténuer ce pessimisme quasi mystique, qui prédisait que la classe ouvrière, avant de sauver l'humanité, descendrait de plus en plus au-dessous de sa propre condition. En réalité elle relève progressivement son niveau de vie. Elle conquiert à la fois plus de salaire et plus de loisirs. — Dès lors comment se réaliserait cette simplification et cette exas-
1. Nous résumons brièvement, dans les deux paragraphes qui suivent, les principaux arguments échangés par les adversaires et les défenseurs, de la théorie socialiste classique. V, les ouvrages cités de Bernstein, Kautsky, Jaurès, Vandervelde, Millerand.
pération des antagonismes de classes que la théorie paraît supposer ? En fait, entre le groupe des capitalistes et le groupe des prolétaires, les intermédiaires se multiplient. Petits possédants ou grands salariés, le nombre s’accroït de ceux qu’on ne sait où classer au juste. À l’intérieur de chacun des deux groupes opposés, comme entre l’un et l’autre, se révèle une foule de degrés et de nuances. == La théorie socialiste serait donc une simplification violente de la réalité ?
Et nul doute que sur tous ces points les socialistes n’aient quelque chose à répondre. Ils se feraient fort de réparer toutes les brèches et d’opposer arguments à arguments. — Ils montreraient par exemple que dans nombre de cas, la dissémination des exploitations ne contrarie la concentration capitaliste qu’en apparence. Beaucoup de petits établissements ne sont que des succursales. La majorité tombe dans une dépendance de plus en plus étroite. Dans les branches dominatrices de la production, c’est indubitablement la grande industrie qui fait la loi. =— Dans ces conditions il ne faut pas que la survivance des formes antérieures du travail nous fasse illusion. Le travail à domicile, distribué par la grande entreprise, n’est pas plus libre ni moins déprimant, au contraire, que le travail à l’usine. Le cumul des travaux dans les ménages n’est destiné le plus souvent qu’à fournir un salaire d'appoint rendu indispensable par l'insuffisance du salaire principal. En fait, tandis que le nombre des producteurs indépendants baisse relativement, le nombre des salariés continue de monter. — La tendance est donc indéniable. En dépit de tous les crans d’arrêts intermédiaires, les hommes sont entraînés vers l’un ou l'autre des pôles extrêmes. Les améliorations partielles que la classe ouvrière a pu con- Œuérir ne changent rien à sa situation essentiellement précaire. Tant qu'une partie de la population aura son axe dans la propriété, et l’autre dans l'absence de propriété, la différen-
ciation continuera son œuvre. — Sur les lignes dominantes et le mouvement fatal de notre organisation économique, la théorie socialiste ne s’est donc pas méprise.
Nous n’avons nullement la prétention de trancher cette discussion toujours pendante. Si nous avons bnèvement rappelé les arguments échangés, c'était pour rendre manifeste le grand nombre de constatations historiques qu'ils supposent. En vain tournerait-on ici |;s yeux vers les organismes. Des enquêtes multipliées, sur l’évolution actuelle des formes techniques et des conditions économiques, permettront seules de décider s’il est vrai qu’une différenciation sociale nouvelle risque d’enrayer les tendances émancipatrices de notre civilisation.
Mais ce n’est pas tout. On sent bien que, pour départager adversaires et défenseurs de l’organisation économique actuelle, il y aurait autre chose à soupeser que des renseignements objectifs. Sous toutes les critiques dressées contre cette organisation, il n’est pas malaisé de deviner l’action motrice et directrice d’un idéal plus ou moins nettement défini : une certaine notion de ce qui fait le prix de la vie humaine et l’élève au-dessus de la vie animale manifeste ici sa présence. « Les institutions doivent accomplir les destinées de l’espèce humaine ; elles atteignent d’autant mueux leur but qu’elles élèvent le plus grand nombre possible de citoyens à la plus haute dignité morale. » C'était Sismondi qui s’exprimait ainsi. Ses héritiers, Les fondateurs du « socialisme scientifique » parleront moins volontiers du but des institutions. Ils ont la prétention de substituer aux stériles proclamations de droits l’impassible enregistrement des faits. Mais il n’est personne qui ne sente dans leur œuvre, à travers leurs constatations, la vibration et comme le frémissement de lidéal froissé. En particulier lorsque Marx dépeint les conséquences de la division du travail, il est trop clair qu'il a sous les yeux,
pour l’opposer au travailleur parcellaire que la réalité lui