VIII LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE EN SUÈDE
Tout cela — et on pourrait multiplier les exemples — fait de la Suède un milieu particulièrement propice à l’introduction pacifique de réformes sociales. Longtemps, elle fut à Pavant-garde du progrès social : les coopératives y tiennent une place éminente; les conventions collectives datent de 1908, etc. Aussi certains publicistes ont-ils parlé de la Suèdé comme d’un pays socialiste, en invoquant les réformes sociales réalisées et le fait que le parti socialiste, très puissant, est parti de gouvernement. C’est là une absurdité si on prend le mot socialisme dans son acception technique, impliquant la disparîition progressive de la propriété privée des moyens de production, et le recours à l'Etat. Car il n’y a pas de pays plus. conservateur, plus traditionaliste — ce qui ne veut pas dire retardataire, bien au contraire — et plus défiant de l'emprise de l'Etat. Mais c’est un pays où le « social » a été pris très tôt en considération et a inspiré des solutions neuves ne compromettant en rien l'appareil économique et industriel de la Suède. Ajoutons qu’il y a moins de différences entre le parti . socialiste suédois, illustré par Branting et Per Albin Hanson, et le parti libéral — devenu parti populaire — du professeur B. Ohlin, qu'il n’y en a, en France, entre le parti socialiste et le parti radical socialiste.
Finalement, que constatons-nous ? Que la Suède est un pays où le niveau de vie est l’un des plus élevés qui existe, où les différences de classes sont quasi inexistantes, où le prolétariat est inconnu, et où tous — patrons'et ouvriers — collaborent dans une atmosphère de confiance réciproque. Et ce résultat a été obténu sans luttes sociales, sans révolution, par de simples réformes acceptées par tous, parce qu’elles étaient reconnues nécessaires par tous, et parce que, jamais, elles n’apparaissaient excessives et prématurées.
Comment expliquer ce « mystère » ? Sans doute, ainsi que je lai dit déjà, par le tempérament suédois qui fait de la Suède un pays facile à gouverner. Mais également, me semble-t-il, par . deux circonstances essentielles pour qui veut CAES la structure sociale de ce pays.
D'abord, jusqu’à une époque toute récente, la Suède a été
BRÉDAGE Nr es IX un pays pauvre et qui. semblait voué pour longtemps à la pauvreté. On pouvait encore écrire, en 1837 : « Une seule destinée — qui n’est pas sans grandeur — a été réservée spécialement au Suédois entre tous en Europe : celle de la pauvreté. » Aucune vraie fortune n’a donc pu s’édifier, comme ce fut le Cas en France ou en Grande- -Bretagne. Historiquement, aucun
facteur ne pouvait contribuer à une division de la population en « classes ».
Par ailleurs — et Co est lié à remarque Mrécédette — la Suède s’est industrialisée récemment. Or, il semble que si l’industrialisation réalisée dans les grandes Nations au XIV®
. siècle a été à l’origine de la formation d’un prolétariat nom-
breux et misérable, celle qui se réalise de nos jours, bien loin d'entraîner les mêmes effets, constituerait plutôt un remède à la misère que connaissent les pays économiquement arriérés. - A quoi cette différence tient-elle ? A beaucoup de raisons sans doute. Pour ma part, les He me paraissent être celles-ci :
‘ Le pays qui s’industrialise de nos jours. bénéficie du machinisme le plus moderne, mis au point par la technique la plus récente, la science la plus avancée; il peut donc, dès le début, concurrencer dangereusement les vieux pays, esclaves malgré eux d'un outillage vieilli qu'ils hésitent à remplacer, et con- quérir de larges débouchés. Dans le cas de la Suède, l’industrialisation a été facilitée par l'abondance des capitaux, résultant de ce que le Suédois n’a pas, comme c’est le cas dans les vieux pays, la mentalité du « bas de laine ». Ajoutons qu’elle a pu bénéficier des expériences, heureuses ou malheureuses, faites avant elle et par d'autres, et qu’elle a pu, redoutant les conséquences d’une trop rapide industrialisation, prendre les mesures propres à y faire obstacle. Alors que la législation sociale a suivi — de loin — l’industrialisation des vieux pays d’Europe au XIX® siècle, en Suède, elle ( accompagné, voire précédé, cette industrialisation.
Sans entrer dans une analyse approfondie de cale question qui l’auraît entraîné trop loin, M. Léger, pourtant, ne la jamais perdue de vue. IL convient de l’en féliciter, comme il faut le féliciter aussi de n'avoir jamais sacrifié à un certain genre de