‹ La démocratie religieuseChapitre 50 sur 128 · XI. — SYSTÈMES DE GUERRE CIVILE : VERS L'UNITÉ FRANÇAISE · texte numérisé non relu

XI. — SYSTÈMES DE GUERRE CIVILE : VERS L'UNITÉ FRANÇAISE

Sans parler de l'ennemi de l'extérieur, qui va profiter de notre état de désorganisation matérielle et morale, l'ennemi du dedans utilise contre les Français la forme du terrain sur lequel ils s'agitent, il met en œuvre la nature de notre sol, si varié, et notre passé, si complexe. Cet ennemi ne se contente pas d'exploiter les divergences des intérêts pour tourner nos sucriers contre nos vignerons ou nos propriétaires contre nos prolétaires. Les Nuées qui chauffent les têtes, les passions ennemies, les traditions contradictoires que roule le sang sont aussi appelées à nous démolir. L'histoire de la patrie peut la diviser au lieu de l'unir : Fustel de Coulanges admirait, il y a quarante ans, que, depuis un siècle, elle n'eût guère fait autre chose.

L'histoire officielle, une histoire de haine et de guerre civile, entre-heurte toujours les Français aux Français pour les tourner contre la France. Elle se sert des Albigeois et des Camisards, des Bagaudes et des Templiers, de la Saint-Barthélémy et des Dragonnades : ces incidents, ces accidents, ces antiques blessures vite cicatrisées par le bienfait des hommes et par la fortune du temps, on y insiste, on les avive, on y verse le flot acide et bouillonnant de nos divisions d'aujourd'hui, on s'efforce d'y retenir l'attention pour mieux rejeter dans l'oubli les âges de paix et d'union qui précédèrent et suivirent. Il n'est plus question de l'ensemble de notre passé, mais uniquement, selon la pénétrante expression de notre ami M. René de Marans, de nos « schismes ' ». Académicien ou maître d'école, qu'il soit M. Lavisse ou M. Devinât, l'adversaire ne méprise rien de ce qui peut devenir instrument de la division de la France ; il le choisit aussi tranchant, aussi affilé que possible. Tout le spirituel du régime républicain s'acharne à

1. Rapport sur le concours du Manuel d'histoire de France (Revue L'Action françuise. du 15 juillet 1908).

faire fonctionner ce grand diviseur. Le patriotisme guerrier, tant exploité en certains cas, est complètement dédaigné aussitôt qu'il est présumé capable de faire oublier les précieuses séparations instituées par touie Vélendue de la question religieuse, comme dit M. Poincaré.

Épreuve : M. Poincaré lui-même, ministre national, ministre modéré, le jour même où il croyait devoir déclarer que « rien de durable ne s'édifie sur le mépris de la tradition » et que « c'est folie de vouloir rompre la chaîne entre le passé et l'avenir », le même jour ' ce premier ministre esquivait le bicentenaire de la victoire de Denain, pour la raison trop clairement évidente quele grand soldat qui sauva la France à Denain avait eu le malheur de mener les dragons du Roi contre la rébellion de ces Camisards que la République canonise deux fois, comme hérétiques et comme insurgés. Contre-épreuve : un mauvais Français de la même race, ce Guiton qui fut maire de La Rochelle et allié de ^Angleterre contre l'unité nationale incarnée dans Louis XIII et dans Richelieu, a reçu, en 1911, les honneurs officiels refusés en 1912 à Villars. Même aubaine pour Coligny qui livra le Havre aux Anglais. Même malheur pour Guise qui leur reprit Calais. A la division, à la trahison, les honneurs de la vraie doctrine républicaine ! A l'unité, à la continuité, à l'accroissement national, les dédains ou les silences, les ignorances ou les calomnies de l'Etat ! Les vrais républicains des Charentes qui avaient souscrit à la statue de Guiton ont refusé de souscrire à celle de Richelieu. Sans doute il reste des républicains pour oser apporter leur obole au grand Cardinal. Mais protestent-ils contre le souvenir de Guiton ? Ils s'en gardent si bien qu'après avoir voté 10.000 francs pour Guiton, ils accordent à Richelieu un billet de cent francs. Dix mille pour cent, tel est le rapport de la passion républicaine à la passion patriotique. Je compte pour rien ces conservateurs gâteux à qui le nom de Richelieu a rappelé une « centralisation déplorable » et qui en ont voté avec les républicains ! Nos républicains modérés sont très modérément Français. Mais nous qui ne le sommes point, nous Français forcenés, qui ne pouvons pas assister sans frémir à ce démembrement mental et moral de

\. 28 juillet 1912, discours de Nancy.

la France, hésiterons-nous à mettre nos cœurs en travers ? Comment tarder à rassembler tout ce qui concorde et converge, groupe et unit, conserve et accroît ? Par la pensée d'abord et dans l'action ensuite, pouvons-nous laisser désunies et inopérantes les forces qui conspirent de l'Eglise et de la Patrie ?

Nos nationalistes, on les en avertit dans ce livre, seront tout à fait sages d'imiter Maurice Barrés quand il prête main-forte à nos catholiques. Mais, à leur tour, les catholiques seraient très fous de délaisser les nationalistes et les royalistes pour battre la campagne libérale et républicaine. Nos réalités concordantes sont plus fortes que les petites volontés ou les petits intérêts de séparation. Il n'est pas possible de faire entre catholiques et patriotes un partage équitable dans l'héritage de nos gloires et de nos grands hommes. Cela est indivis, et doit rester commun. Si le catholique se borne à sainte Geneviève, sainte Clotilde, saint Rémy, saint Eloi, saint Vincent de Paul, parce qu'il y trouve des personnages d'une hagiographie presque pure, s'il se condamne à négliger Adalbéron, Suger, Richelieu ouFleury, suspects d'avoir été ou ministres d'État ou compères de rois, ce catholique-là s'appauvrit à plaisir. Il devra même s'appauvrir encore davantage : que fera-t-il de la moitié de Jeanne d'Arc : le sacre de Reims ? S'il lâche Louis XIV, défenseur trop zélé de l'unité catholique, comment se délivrerat-il de cet infortuné Louis XVI, mort pour l'Eglise plus encore que pour la Patrie ? Si, au contraire, on laisse ensemble ce qui est tout uni, si l'on évoque le passé comme il passa et la vérité comme elle demeure, la personne et la majesté royales reparaîtront à chaque instant, et ce ne sera pas un si grand malheur, puisqu'on retrouvera composées autour de cette auguste magistrature, dans l'ordre naturel, toutes les forces de notre terre et de notre sang.

Le roi de France est le seul point auquel ces forces aient véritablement conspiré, et, sans lui, elles se débandent. Qui veut l'unité ? Qui veut l'ordre ? Qui aspire à reprendre notre mouvement national ? Ces effets, si on les désire, sont soumis à des conditions : ces fins imposent des moyens. Acceptons-les ou renonçons à former des desseins sans force et des vœux sans sincérité.

Page 1