PRÉAMBULE
L'idée du travail que nous présentons n'est venue, en fin de nos études de médecine, qu'après avoir essayé d'élargir notre champ d'étude, en intégrant l'Homme dans l’ensemble des Animaux ct en nous intéressant également aux Végétaux.
À un examen superficiel des ouvrages de la nature, cette dernière nous apparait avoir travaillé toujours sur un même plan; mais ün examen attentif de ces mêmes ouvrages nous étonne par la variété du dessein et la multiplicité des moyens d'exécution.
C’est cet examen sérieux qui nous amènera à ranger l'Homme dans le groupe des animaux, qui nous révèlera la continuité du vivant : c’est ainsi qu'on peut descendre, par des degrés presque insensibles, de l'être le plus parfait jusqu'à la inatière la plus informe. Toute classification est arbitraire, /& nature marche par des gradations inconnues rt partant, elle ne se prête pas totalement à des divisions artificielles. La Systématique n’est qu'une commodité pour étudier.
Si, après avoir décrit et comparé les différentes formes, animales par exemple, nous nous intéressons à leur succession dans le temps, autrement dit si nous envisageons la Zoologie sous l'angle historique, du point de vue évolutif, nous assistons à l'édification de tous les phylums du règne animol, édification qui a préparé les conditions de l’avènement de l'Homme. Dès lors, il est une notion qui ne peut pas échapper à celui qui observe la nature sous son aspect évolutif : e’est celle de finalité.
Cette notion va nous retenir quelque peu, car elle domine la discipline biologique.
Si, dans la philosophie d’Aristote, la notion de finalité enter. vient sous la forme de la cause finale dans l’erplication de tel ow tel phénomène, elle joue aussi, dans sa philosophie générale, le rôle de clé du système métaphysique aristotélicien, ou péripatétisme, en ce sens que c’est par la finalité qui anime la nature, que le monde se meut vers l’imitation de Dieu. La nature est un immense effort de la matière brute pour s'élever jusqu’à « l'acte pur », c’est-à-dire à la pensée et à l’intelligence. Dans le cours de ce travail, nous verrons que l’Evolution nous conduit de l’organique au psychique, du psychisme animal à la pensée humaine, l'Homme étant le terme de l’Evolution ou mieux l’Evo Lution continuant en l’Homme,
Mais la conception aristotélicrenne de la cause finale est soumise, à l’entrée des temps modernes, à une double critique de la part des deux esprits qui sont représentatifs des courants d’où va sortir la science, aux XNI° et XVII° siècles : BACON et DESscaR- TES. La science baconnienne va être une science tournée vers ses applications, vers le savoir utilisable, si bien que BACON s refuse à admettre une cause finale « stérile ». Powr DESCARTES, Le monde est un système fermé de moteurs mus,; dans ce système mécaniste, la finalité ne peut pas trouver sa place.
De telle sorte qu'à l’origine des temps modernes, des deux grands courants d'où va sortir la science, la considération de finalité se trouve exclue.
Mais au XVI11° siècle, un certain nombre d'écrivains, les causefinaliers, orchestrés par BERNARDIN DE SAINT PIERRE, réintrodunsaient une vue du monde où pour chanter la gloire de Dieu, on allait s’efforcer de découvrir dans toutes les harmonies de la nature, une finalité anthropocentrique : tout sera organisé dans le monde pour l'Homme. Effectivement on pourra trouver dans tous les phénomènes de la nature, un aspect pur lequel ils pourront se rattacher à l'utilité de l'Homme : variations littéraires qui laissent entier le problème.
Avec la philosophie contemporaine, la question va reprendre la tournure élevée qu’elle tenait au départ. Dans sa Critique du jugement, le philosophe allemand KaAnr (&vtit° s.) propose une distinction qui, selon lui, éclairerait la notion de finalité et qui, dans une certaine mesure, en justifierait une certain emploi lorsque nous envisageons un être, son existence relève d’une double série de conditions : d’une part, des conditions qui sont extérieures à lui; d'autre part, des conditions qui lui sont intérieures. Considérons une plante, son existence dépend de la nature du sol, du climat, de la température.
Ces conditions sont extérieurrs parce qu’elles ne sont pas inscrites dans l’organisme, et si l’on veut voir de la finalité dans ces conditions, on parlera de finalité externe. /71 appert que nous allons retomber alors dans les divagations des causefinaliers. Par conséquent, la considération de la finalité externe doit étre exclue de l’explication scientifique. Mais avec une lucidité géniale, KanT considère qu'un être quelconque est toujours un organisme, c'est-à-dire qu’il n'est jamais simple et :a complexité n'est pas le résultat d’une juxtaposition de phénomènes, sa complexité est un « consensus », c’est une convergence, une coordination, une solidarité : c’est ainsi que nous ne sommes pas une juxtaposition d’un cœur, plus des poumons, plus d'un tube digestif. nous sommes un tout où tous les organes sont groupés en appareils, les appareils en systèmes, les systèmes en synergies. Un être ne peut donc exister que si chacune de ses parties est en accord avec les autres et si toutes ces parties sont en accord avec le tout. D'où, l'existence de l'être relève de conditions qui lur sont intérieures. KANT appelle finalité interne, cette adaptation des parties entr'elles ét au tout. Finalité devient, ici, synonyme d'ordre. KaANT pense que cette finalité
interne doit et peut jouer un grand rôle dans la science. Les recherches ultérieures ont confirmé la haute valeur de cette conception géniale. Presque tout ce que nous avons à retenir du Lamarckisme est là.
C’est alors qu'au xix° siècle, Auguste COMTE fait remarquer, dans l'élaboration de sa sciwnce positive, que la distinction kantenne suppose qu'un être est, comme disait SPINOZA pour le critiquer, « un empire dans un empire » c’est-à-dire que la distinction kantienne supposerait qu'un être se suffit à lui-même. Or, l'individu n'a pas cette réalité absolue parce qu’il y a probablement la même adaptation entre un individu et son milieu extérieur, qu'entre les parties qui le constituent. Au fond, s'il y a un tout, ce n’est pas un organisme, c’est l’univers tout entier, et Auguste CoMTE de rejeter en bloc toute finalité.
La méme critique de la distinction kantienne ma se retrouver chez BERGSON (x1x°-xx° s.) pour les mêmes remarques; seulement BERGSON serait d'avis de donner à la finalité une certaine place : c’est que la vie va quelque part; la vie est une évolution créatrice, elle a donc pour but de créer. Mais, dès que nous essayons de préciser l’orientation et le sens de cette évolution, nous n'en trouvons aucun : la vie crée pour créer; ce qu'il y a dans la nature, c’est une finalité sans fin, c'est-à-dire sans but. La nature crée sans savoir ce qu’elle crée.
En définitive, la question semble toujours ouverte pour un esprit logique. On ne peut pas savoir par des discussions de philosophie générale si la finalité — et quelle notion de finalité — peut être féconde. Seule la notion kantienne de finalité interne est susceptible d'orienter les recherches rt doit s'avérer fructueuse, mais c’est moins dans l'être organisé que nous la retrouverons, que dans l'être en voie d'organisation, dans l’intention évolutive de ses tissus.
Si au lieu d'interroger les philosoplws, nous interrogions les savants, que nous répondraient-ils ? Nous prévoyons la réponse du mathématicien : dans le domaine de l'évidence il n'y a pas place pour la finalité. Mais le biologiste ? En biologie, le retour à la finalité est non seulement possible, mars constant. La forme «spécifique d’un animal se réalise par le développement d’un œuf : pourquoi un œuf de Poulet donne-t-il un Poulet ?
Si nous envisageons la notion d'espèce, nous sommes obligés d'admettre qu’il semble que la vie veuille conserver l’espèce.
— La notion biologique de fonction est bien tout imprégnée de finalité : les poumons sont destinés à assurer l’hématose; le sang mis en mouvement par le cœur, est destiné à nourrir les LISSUS; kLC... —
La Vie a essayé beaucoup de combinaisons diverses, non pas cependant tous les possibles; quant au nombre des membres, des cryanes, des yeux par exemple, quant aux types de symétrie, quant aux procédés d'adaptation, elle a fait des choix : il y a, en elle, de la contingence.
La Vie est marche en avant, l’idée de direction Lur est essen-
tiellement jointe.
Le mécanisme n'explique jamais que le détail des phénomines; mais une explication de tous les détails n’est pas encore une explication de l’ensemble, car il reste à expliquer le concours même des mécanismes élémentaires : à quor seule réussit, dès que l’ensemble est organisme, dès que la suite est progrès, une considération de finalité.
Sr l’on jette un regard d'ensemble sur le monde vivant, nous voyons que Végétaux et Animaux ont, à l’origine, un point de départ commun, qu'à partir de ce point nls évoluent dans des sens directement opposés. L'Evolution consistant essentiellement dans l’acquisition d’un psychisme supérieur, le règne animal nous apparaît comme une immense lignée nrogressive où culmine la pensée humaine, et le règne végétal comme une immense lignée régressive, à jamais fixée, dont la sensibilité est confinée au tactisme.
Il n'y a rien dans l'histoire de la wie, qui ressemble à la réalisation graduelle d'un programmw préétabli; c’est l’imprévisibilité prospective. Il y a dans la Vie « une finalité d'invention tâtonnante ».
EvE