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CHAPITRE IL

Recrutement du personnel ouvrier. — Apprentissage.

Anciennement, la mère enseignait à sa fille l’art de la dentelle. Ainsi s’expliquait, nous l’avons vu, la localisation de la production et la formation de ces races de dentellières connaissant parfaitement leur métier mais ne sortant jamais de leur spécialité.

Aujourd’hui, c’est encore la tradition qui assure le recrutement du personnel ouvrier, c’est la mère qui destine sa fille à la profession de dentellière, qu'elle-même a exercée depuis son enfance ; mais, en règle générale, elle ne lui enseigne plus le métier, elle l’envoie à l’école dentellière du voisinage. Il arrive le plus souvent, par suite de la localisation du métier, que la fille apprend à lecole la dentelle que confectionne sa mère; mais parfois, on lui en enseigne une autre, qui a davantage la vogue. Lorsque plusieurs genres de dentelles sont enseignés à l’école, la mère a le choix entre eux : à Turnhout, la mère dira si elle veut que sa fille fasse la Malines, le point de Lille ou le point de Paris ; à Bruges, elle aura à choisir entre le torchon, la guipure, la Valenciennes, le point de Flandre et la duchesse; à Maldegem, elle pourra faire de sa fille une ouvrière en duchesse ou une brodeuse sur tulle.

Le recrutement de la main-d’œuvre est chose aisée pour les couvents qui remplissent le rôle d’intermédiaires, puisqu’ils connaissent les ouvrières travaillant à l’ouvroir et celles qui ont quitté l’ouvroir pour s’établir chez elles. Les facteurs, qui habitent le plus souvent un centre de production, n’ont pas plus de difficulté que les couvents dans le recrutement de leurs

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ouvrières : ils connaissent celles-ci et ils n’ont pas à faire beaucoup de démarches pour s’assurer leur travail. L’avance d’une petite somme d’argent à une dentellière pauvre, la nécessité où sont les ouvrières de tirer un profit, si maigre soit-il, du travail de leurs doigts, parfois le paiement d’un salaire plus élevé de quelques centimes que celui d’un facteur concurrent : tels sont leurs moyens de recrutement. Rarement ils emploient d’autres moyens de concurrence et ils ne recourent presque pas à la propagande. Cependant, à Lierre, où l’industrie de la broderie sur tulle avec paillettes est très florissante, j’ai vu, dans certains quartiers populeux, des affiches placardées sur les murs et faisant appel aux ouvrières. L’une de ces affiches portait : « On demande incessamment des ouvrières en paillettes (pailletteiverksters) , petites et grandes; travail assuré pendant toute Tannée ; gros salaires ; s’adresser chez * **. » Une autre affiche, analogue à la première, s’étalait à côté de celle-ci et portait le nom d’un autre facteur.

Les fabricants de Bruxelles qui tiennent un atelier pour les besoins de la fabrication ou par réclame trouvent facilement les ouvrières qui leur sont nécessaires. Celles-ci ne demandent pas mieux que d’être admises dans ces ateliers, où elles sont bien payées et où on les conserve aussi longtemps quelles peuvent fournir du travail.

Dans quelques régions dépourvues decoles dentellières, c’est encore la mère qui continue d’apprendre la dentelle à sa fille, ou bien elle charge de ce soin une voisine plus experte et moins occupée, assez souvent une veuve sans enfants ou une vieille femme qui aime à s’entourer de jeunesse. Dans les campagnes, les dentellières se rendent volontiers ces petits services, et presque toujours elles le font gratuitement.

Ailleurs, la mère, avant d’envoyer ses filles à l’école dentel-

lière, leur enseigne elle-même les premiers principes cle son art.

Dans quelques localités, elle apprend aussi la dentelle à ses fds. Le recensement de 1896 renseigne 114 hommes comme faisant de la dentelle, mais nous estimons que le nombre de ceux qui s’adonnent à cette industrie d’une façon intermittente et qui s’en font un métier d’appoint doit être beaucoup plus élevé (1). Dans plusieurs villages des environs d’Alost, la plupart des petits garçons apprennent à faire la dentelle; leurs mères apprécient fort ce genre d'occupation, qui fait rester tranquilles les plus turbulents et permet d’exercer sur eux une surveillance de tous les instants. Quelques-uns, étant devenus adultes, abandonnent la dentelle; beaucoup d’autres, surtout parmi les ouvriers agricoles et les briquetiers, continuent à en faire à leurs moments perdus, spécialement lorsque l’hiver les retient chez eux. On voit des jeunes gens, des hommes faits, des vieillards assis devant leur carreau à côté de leur mère, de leur femme ou de leur fille et très assidus à entre-croiser les fuseaux. Quelques-uns, que leur complexion délicate ou une infirmité condamnent à une vie sédentaire, font de la dentelle pendant toute l’année. J’ai rencontré de ceux-ci à Ypres, à Meulebeke, à Thielt, à Bruges et aux environs d’Alost. Cependant, en Flandre occidentale ils sont devenus rares depuis quelques années. Il y a dix ans, un assez grand nombre d’hommes faits travaillaient aux dentelles à Meulebeke; aujourd’hui les petits garçons, seuls, y sont occupés. A Thielt, quinze garçons de moins de 12 ans fréquentent l’école dentellière; l’école d’Ingelmunster en occupe une centaine.

Nulle part nous n’avons vu d'hommes faisant le point à l’aiguille; la délicatesse extrême de ce travail, l’attention sou-

(1) Le recensement renseigne le nombre d’hommes travaillant à la dentelle à la fin d’octobre 1896 ; on conçoit qu’à d’autres époques de l’année, en hiver par exemple, ce nombre puisse être plus élevé.

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tenue qu'il exige semblent l’interdire à des mains masculines; par contre, les hommes font volontiers la dentelle aux fuseaux, surtout lorsqu’elle n’est pas trop fine. Ils travaillent vite; leur ouvrage est net et serré et plusieurs facteurs m’ont assuré qu’il est plus beau que celui des femmes.

La proportion d’hommes fabriquant de la dentelle a beaucoup diminué depuis que l’apprentissage s’est transporté, presque partout, dans les écoles dentellières.

On a vu qu’il existe en Belgique environ 160 écoles de dentelles et de broderie sur tulle, dont les trois quarts sont dirigées par des religieuses.

Après avoir étudié le rôle des couvents comme intermédiaires entre les ouvrières et les fabricants et leur influence sur la production, il nous reste à examiner les écoles dentellières, tant laïques que congréganistes, au point de vue des élèves et des ouvrières qui les fréquentent. Les visites que nous avons faites dans de nombreuses écoles et les renseignements qui nous ont été fournis tant par des sources particulières que par l’Inspection du Travail (1), nous ont permis de nous rendre un compte assez détaillé de l’organisation actuelle des écoles dentellières.

Occupons nous d’abord des écoles dirigées par des religieuses.

Ces écoles se composent presque toujours d’une école gardienne ou primaire, à laquelle sont adjointes une ou plusieurs classes de dentelle. Le personnel qui les fréquente ne comprend

(1) Mnie De Meyer, inspectrice du travail à Bruxelles, a bien voulu nous fournir sur les écoles et les ouvroirs de dentelle des renseignements précieux recueillis par elle au cours d’une enquête, en 1899 et 1900. Nous la prions d’agréer tous nos remerciements.

École dentellière des soeurs Apostolines (couvent de Jérusalem), a Bruges, (Cliché de M. Joseph Casier.)

que des jeunes filles (1). Celles-ci sont admises fort jeunes à lecole gardienne, généralement dès lage de 6 ou 7 ans. Plus tard elles passeront à l’ouvroir où se fabrique la dentelle et elles y resteront jusqu'à lage de 18 ou 20 ans ou jusqu’au moment de leur mariage ; celles qui ont plus de 22 ans sont rares ; dans quelques écoles, cependant, on les conserve aussi longtemps quelles le désirent, pourvu quelles jouissent d’une réputation irréprochable.

La détermination de l’âge d’admission à l’école comme élève dentellière est malaisée à établir. En effet, les fdlettes qui entrent toutes jeunes à lecole ne font pas de dentelle dans les débuts; quelques-unes même n’en feront jamais si leurs parents les destinent à autre chose. Ces enfants reçoivent les premières notions de lecture, d’écriture, de catéchisme, de calcul, de couture. Elles ont de nombreuses récréations; plus tard, on s’occupera de les préparer à la première communion. Cependant, c’est vers l’âge de 8 ou 9 ans que se manifeste chez ces fdlettes la vocation de dentellière. Elles sont nées à côté d’un carreau ; elles ont toujours vu leur mère courbée sur ses fuseaux et souvent elles ont appris les premiers éléments de la dentelle avant d’arriver à l'école ; puis, elles voudraient tant ressembler aux grandes, à celles qui font retentir Pouvroir du clic-clac de leurs fuseaux. Les parents les entretiennent dans ces bonnes dispositions et assez souvent, dès l’âge de 9 ou 10 ans, jamais avant, la petite écolière est admise par les religieuses à fréquenter l’ouvroir pendant deux ou trois heures par jour, jusqu’à sa première communion.

L’âge de 12 ans, qui est celui de la première communion, est aussi, en règle générale, l’âge auquel les enfants commencent à s’occuper régulièrement à faire de la dentelle. Il y

(1) Il y a exception dans deux écoles de la Flandre occidentale, où une classe dentellière a été réservée à des petits garçons.

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a des exceptions à la règle : dans certains couvents, principalement en Flandre occidentale, les enfants travaillent durant un nombre d’heures relativement considérable, dès lage de 9 ans. Dans beaucoup d’autres, par contre, aucune élève n’est admise, avant lage de 12 ans, à faire de la dentelle à l’ouvroir.

La distinction entre les élèves dentellières et les ouvrières travaillant à l’ouvroir est souvent tout aussi difficile à établir. Presque partout, à partir de IG ans, le nombre d’beures de travail est plus considérable qu’en dessous de cet «âge; les « petites », celles de 12 à 16 ans, ont une ou deux récréations de plus que les « grandes » et consacrent plus de temps que celles-ci à l’instruction primaire. Mais il n’y a pas de règles fixes. De plus, dans presque loutes les écoles, les dentellières sont mélangées, sans distinction d’âge (1); parfois, les petites sont placées sur les bancs les plus rapprochés du pupitre de la maîtresse de classe, mais plus souvent elles sont réparties à dessein parmi les grandes, qui les initient et excitent leur émulation. On peut considérer toutes les jeunes filles de l’ouvroir comme des ouvrières, si l’on s’attache à ce fait que même les plus petites peuvent déjà gagner quelque chose; et, d’autre part, on peut donner à toutes ou à presque toutes le nom d’élèves, parce que, jusqu’au moment de leur sortie, elles apprennent plus à fond leur métier sous la direction des religieuses.

Le nombre d’heures de travail varie beaucoup d’école à école. D’après une statistique dressée par les soins de l’Inspection du Travail, dans 86 écoles dentellières, tant laïques que congréganistes, les élèves âgées de moins de 16 ans sont occupées chaque jour pendant un nombre d’heures variant de une

(1) Les couvents qui établissent eux-mêmes une distinction entre leurs élèves et leurs ouvrières, en séparant celles-ci de celles-là, sont de rares exceptions. Nous citerons parmi eux le couvent de Saint-Trond.

et demie à treize. Dans ce nombre d’heures ne sont pas comprises les heures de repos.

heures, 1 école.

9 1/4 heures, 1 école.

heures, 3 écoles.

— 2 écoles.

— 2 écoles.

— 1 école.

— 1 école.

— 4 écoles.

— 2 écoles.

— 1 école.

— 1 école.

— 1 école.

— 2 écoles.

— 6 écoles.

— 3 écoles.

— 1 école.

heure 1 —

— 1 école.

Pour 28 écoles, le nombre d’heures de travail des élèves au-dessous de 16 ans n’est pas renseigné.

Nous croyons nous rapprocher de la réalité en disant que, dans la plupart des ouvroirs dirigés par des religieuses, la journée de travail des élèves âgées de 12 à 16 ans, est d’environ 7 heures en hiver et 9 heures en été. Dans presqu’aucune école les enfants ne travaillent à la lumière : c’est ce qui explique la moindre durée de la journée de travail en hiver. Quant aux jeunes filles âgées de plus de 16 ans, leur journée habituelle de travail ne diffère toujours pas sensiblement de celle des plus jeunes, mais beaucoup d’entre elles sont autorisées à arriver à lecole plus tôt et à en repartir plus tard; de plus, elles sont généralement dispensées des heures de classe que les autres doivent suivre en dehors du cours de dentelle.

Les locaux des écoles congréganistes sont vastes, bien aérés et largement éclairés. Dans les écoles de point à l’aiguille, les élèves sont placées de manière à ce que le jour vienne de la gauche sur leur ouvrage, celui-ci étant en partie caché par la main droite, qui tient l’aiguille. Le mode de chauffage est le plus souvent sain ; il fait presque partout respirable dans les

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salles de classe et il règne entre leurs murs blancs une atmosphère d’ordre, de propreté, de gaieté. Dans aucun des ouvroirs que j’ai visités, il ne m’a paru que les enfants fussent abruties ou étiolées par un travail trop prolongé. Leurs récréations, quelles prennent, deux ou trois fois par jour, dans la cour de l’école, sont joyeuses et bruyantes ; à l’ouvroir, elles travaillent avec ardeur mais n’en sont pas moins éveillées, rieuses et bavardes.

C’étaient partout des sourires malicieux qui m’accueillaient lors de mon entrée à l’ouvroir et, pour un instant, la rumeur des fuseaux entrechoqués s’arrêtait, le bruit des babillages et des rires cessait, pour faire place aux chuchotements curieux, et les enfants se levaient en rangs, mûs comme par un ressort. Cependant, du fond de la salle, assise sur une petite estrade, avec, devant elle, un carreau chargé de belle dentelle, la sœur maîtresse de classe a fait un signe et le travail reprend en cadence, accompagné d’un chant religieux ou patriotique. Je circule entre les rangs des élèves, j’examine les travaux des grandes, des petites. Quelques-unes sont enchantées de me montrer ce quelles ont fait; d’autres paraissent se défier, mais se décident cependant à ouvrir leur carreau pour m’exhiber leur travail; au fond, elles ne demandent pas mieux et sont très fières de leur dentelle. Je les questionne sur leurs salaires et elles me répondent sans hésiter. Dans quelques couvents, chaque élève a un livret à son nom, où sont inscrits les gains réalisés par pièce ou par semaine. Le livre des ouvrières, généralement bien tenu et déposé sur une table, à côté de la maîtresse de l’ouvroir, permet de contrôler l’exactitude des sommes inscrites sur les livrets.

Un seul couvent, celui de Lichtervelde, a refusé de me laisser entrer à l’ouvroir dirigé par ses religieuses et ne m’a fourni aucune sorte de renseignement sur le travail des élèves : les ordres formels du fabricant pour qui ce couvent faisait travailler s’y opposaient. Partout ailleurs j’ai reçu non seulement

un accueil excellent, mais tous les renseignements que je désirais obtenir sur les salaires, le nombre d’heures de travail, les rapports avec les fabricants, les procédés de fabrication, lecolage payé au couvent par les élèves qui fréquentent l’ouvroir

Cet écolage, là où il existe, varie dans sa forme et dans sa quotité. 11 comporte le plus souvent un versement de 75 cen times, 1 franc, 1 fr. 50 par mois, qu’on retient sur les salaires des élèves. L ecolage sert à payer les frais de diverse nature que le couvent fait pour l’ouvroir : chauffage, entretien, fourniture et renouvellement du matériel de travail, etc.; il sert aussi à assurer le paiement du loyer du couvent ou l’amortissement du capital de la fondation. La plupart du temps, l’écolage est payé indifféremment par toutes les élèves de l’ouvroir, et celles-ci reçoivent le produit intégral de leur travail ou peuvent, si elles le désirent, travailler pour un facteur ou un fabricant. Ailleurs, il est payé par les commençantes seulement et les élèves adultes abandonnent au couvent une minime partie de leurs bénéfices. Ailleurs encore, les élèves ne reçoivent rien de leurs gains pendant la première où les deux premières années ; ensuite elles sont admises à fréquenter lecole gratuitement.

En fait, presque partout la fréquentation de l’école est gratuite, mais le couvent livre le fil aux élèves avec un léger bénéfice et prélève de 5 à 1 0 pour cent sur le prix payé par le fabricant pour la dentelle des élèves. Pourtant, dans certaines écoles, le couvent ne perçoit aucun prélèvement et remet aux élèves le produit entier de leur travail : c’est le cas, notamment, dans une des écoles de Bruges, où le couvent est payé par un comité scolaire.

La question des règlements d’atelier et des salaires payés aux élèves sera examinée ultérieurement. Avant cela, il nous faut dire un mot de l’enseignement primaire et professionnel donné par les couvents en dehors des classes de dentelle. Les mémoires publiés, lors de Y Enquête scolaire de 1884, par

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MM. De Ridder et Scailquin (1) ont fait circuler contre les couvents un certain nombre d’imputations inexactes, parmi lesquelles nous tenons à relever l’accusation d'ignorantisme mise à charge des écoles dentellières dirigées par des religieuses (2). Des tableaux ont été publiés à cette époque, qui mentionnaient lage d’admission des enfants dans les écoles dentellières et le nombre d'heures consacrées par jour à l’enseignement primaire: presque partout, d’après ces tableaux et les rapports qui les commentaient, l’âge d’admission à l’ouvroir était G ou 7 ans et l’enseignement primaire comportait une ou deux heures par jour de lecture, de couture et, surtout, de catéchisme. Bref, à en croire les enquêteurs de 1884, les couvents seraient les meilleurs agents du maintien de l’ignorance parmi nos populations flamandes; bien plus, ils retireraient de cette ignorance où ils laissent croupir leurs élèves et des travaux exagérés qu’ils leurs imposent le plus clair de leurs bénéfices.

Nous reviendrons plus loin sur les bénéfices réalisés par les couvents. En ce qui concerne l’ignorance des populations flamandes, il fut un temps où elle paraissait invétérée ; c’était le temps où les couvents n’enseignaient encore ni la dentelle, ni autre chose. Lorsqu’en 1847, à lepoque de la crise qui désola les Flandres, les couvents commencèrent à ouvrir partout des écoles dentellières, l’instruction pénétra dans les classes inférieures, sous une forme réduite, il est vrai, mais déjà c’était un progrès. Appelées par les curés de nos villages,

(1) M. R. De Ridder : De l’enseignement professionnel dans ses rapports avec l’enseignement primaire en Belgique. Rruxelles, 1883.

Scailquin : Enquête scolaire sur l’ enseignement professionnel et littéraire donné dans les ateliers d’apprentissage et les écoles dentellières. Bruxelles, 1884.

Le rapport officiel de M. Scailquin n’est que l’analyse du mémoire de M. De Ridder, fruit d’une enquête purement personnelle.

(2) Mgr de Haerne, MM. Tack et Colaert ont victorieusement réfuté, à la Chambre des représentants, les assertions contenues dans les ouvrages de MM. De Ridder et Scailquin (séances des 2 et 8 avril 1884) .

d’humbles religieuses donnaient aux enfants, en même temps que l’enseignement de la dentelle, les premières notions de l’instruction primaire ; on y consacrait peu de temps chaque jour, mais la question de bien-être était alors la question de vie ou de mort ; on avait besoin de la dentelle pour vivre et la préoccupation des mères était que leurs filles fussent le plus tôt possible en état d’apporter un léger appoint au budget familial. La situation a changé depuis lors; la dentelle occupe moins de bras qu’en 1850 ; beaucoup de couvents se sont vus forcés de l'abandonner et se sont consacrés exclusivement à l’enseignement primaire ; les autres ont attaché à cet enseignement une importance qui a été toujours en grandissant. L’instruction des populations flamandes n’est pas encore brillante, mais il ne faut point imputer aux couvents son insuffisance ; il faut, au contraire, reconnaître que tout ce que les femmes et les filles de nos ouvriers agricoles ont appris, c’est aux couvents quelles le doivent.

Il importe, d’autre part, de dissiper une confusion établie par M. Scailquin entre les élèves admises à l’école gardienne ou primaire et les élèves dentellières fréquentant régulièrement fouvroir. A lecole dentellière est rattachée, nous l’avons vu, une école gardienne ou primaire, à laquelle les enfants sont admises dès l’âge de 6 ou 7 ans. Les enfants qui fréquentent cette école ne font jamais de dentelle avant l’âge de 9 ans et celles qui, à partir de 9 ans, commencent à fréquenter fouvroir ne s’occupent de dentelle que d'une manière accessoire et intermittente, presque tout leur temps étant consacré à l’instruction et aux récréations. A 12 ans, les enfants savent lire, écrire, compter; on leur a appris à coudre, parfois à tricoter; elles ont un bagage de connaissances peu étendu, mais suffisant. Elles entrent à fouvroir, et là encore elles auront, chaque jour, jusqu'à lage de 15 ou 16 ans, deux ou trois heures de classe en dehors du cours de dentelle. La situation est donc tout autre que ne la décrivent les enquêteurs de 1884;

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ils ont pris deux chiffres : celui de 1 âge des enfants entrant à lecole gardienne ou primaire, celui des heures d’enseignement primaire auxquelles assistent les enfants de 12 à 16 ans; ils ont réuni les deux chiffres et ils ont tiré de leur juxtaposition la conclusion faussée que l’on sait.

Nous ne discuterons pas les chiffres de M. Scailquin (1), non plus que ses renseignements sur le genre d’instruction donnée aux élèves en dehors des cours de dentelle. Comme le reconnaissait un jour, en notre présence, l’un des plus fougueux partisans de l’enquête de 1884, « les écoles dentellières ont été jugées du dehors et il a manqué à l’enquête les constatations faites sur place. » Les visites que nous avons faites dans de nombreux couvents nous permettent d’affirmer que l’enseignement primaire y est organisé presque partout et que, dans la plupart des établissements, il est en sérieux progrès. L’enseignement professionnel, autre que celui de la dentelle, n’est pas négligé non plus : la plupart des écoles dentellières ont maintenant, en dehors des classes de couture, une aprèsmidi entière, celle du samedi, consacrée à initier les élèves aux travaux du ménage : lavage, cuisine, coupe des vêtements, raccommodages, etc. Quelques couvents ont institué pour leurs élèves dentellières des écoles ménagères, qui fonctionnent très bien : il y en a de florissantes à Bruges, à Wyngene, à Turnhout et ailleurs : elles rendent les plus grands services.

Assurément, on peut désirer que l’enseignement donné en dehors des cours de dentelle devienne plus complet encore et plus général ; on peut reprocher avec raison à la plupart des couvents de ne pas séparer leurs élèves de leurs ouvrières, à certains d’entre eux d’admettre à l’ouvroir des enfants trop jeunes, à quelques-uns de laisser travailler trop longtemps les fdles de moins de 16 ans.

(1) Ces chiffres sont parfois d’une fantaisie renversante. Ainsi, M. Scailquin renseigne qu’à l’école dentellière congréganiste de Waereghem l’àge minimum d’admission est 2 ans !

Mais, si l’on doit souhaiter certaines réformes, il faut reconnaître, d’autre part, que l’application parfaite des méthodes pédagogiques aux écoles dentellières est souvent très difficile, pour ne pas dire impossible. L’apprentissage de certaines dentelles s’y oppose. Les ouvrières qui font les fines dentelles aux fuseaux doivent apprendre leur métier très jeunes, pour acquérir l’agilité des doigts et pour pouvoir aborder, pendant le temps de leur apprentissage, toutes les difficultés du métier. L’apprentissage de la fine Valenciennes dure de 5 à 6 ans; la formation d’une bonne ouvrière en Malines prend de 6 à 8 ans et demande un travail assidu et constant. D’après plusieurs directrices de couvent, l’âge de 9 ou 10 ans est la dernière limite pour la formation d’une bonne ouvrière aux fuseaux, et les enfants qui commencent à apprendre après cet âge n’ont jamais le mécanisme nécessaire à une production normale. D’autre part, la supérieure de lecole dentellière d’Oostcamp, dont la compétence en belles Valenciennes est reconnue, assure qu’il suffit de commencer à 12 ans. Nous croyons que les enfants de plus de 9 ans devraient être admises à travailler pendant 3 ou 4 heures par jour au maximum et que, pour celles de 12 à 16 ans, un travail quotidien de 8 heures, indispensable pour leur formation, ne devrait pas être dépassé.

Malheureusement, les parents des élèves dentellières n’en jugent pas ainsi. Étant souvent très pauvres, ils entendent que leurs filles soient mises au plus vite en état de rapporter quelque chose au ménage et ils forcent le couvent à prolonger, plus que de raison, la journée de travail des élèves. C’est l’exploitation des enfants par leurs parents. Souvent, si la supérieure du couvent ne promet pas d’enseigner la dentelle aux enfants et de les employer comme ouvrières avant quelles aient atteint l’âge de 12 ans, les parents menacent de retirer leurs filles après la première communion. Lorsque, passé cet âge, les enfants ne rapportent pas assez d’argent à la maison, il arrive quelles sont enlevées à lecole et envoyées à la fabrique

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la plus voisine. Les supérieures de couvent désirent à tout prix éviter cette extrémité fâcheuse; choisissant entre deux maux le moindre, elles préfèrent encore, lorsqu’elles y sont forcées par les parents, allonger la journée de travail de leurs élèves et l’on ne peut s'empêcher de leur donner raison en cela.

Au surplus, les supérieures de couvent ne sont pas assez au courant des améliorations quelles pourraient facilement apporter à l'état de choses existant. La plupart d’entre elles ne se doutent pas, semble-t-il, qu’en séparant leurs élèves de leurs ouvrières adultes et en organisant les écoles dentellières en écoles professionnelles, conformément au programme de l’État, elles pourraient obtenir des subsides parfois importants et augmenter ainsi la rémunération de leurs élèves. Il serait à souhaiter que des programmes de réformes et les conditions pour obtenir les subsides soient communiqués par le Gouvernement aux directeurs de congrégations religieuses.

Dans le diocèse de Bruges, un règlement épiscopal, dont, malheureusement, nous n’avons pas été admis à prendre connaissance, a édicté diverses prescriptions à remplir par les écoles dentellières congréganistes. S. G. Mgr Si illemans, évêque de Gand, a pris, de son côté, l’initiative d'une réforme de l’enseignement professionnel dans les couvents de la Flandre orientale et tout nous fait espérer que l’organisation actuelle sera améliorée sous peu dans ses quelques côtés défectueux.

La comparaison des écoles congréganistes avec les écoles tenues par des maîtresses laïques est tout à l’avantage des premières.

Dans les écoles dentellières laïques, aucune espèce de distinction n’est faite entre les élèves et les ouvrières ou, plutôt, tout le personnel qui les fréquente se compose d’apprenties astreintes au même travail que des ouvrières.

Les enfants qui fréquentent ces écoles y sont admises fort jeunes, dès lage de 6, 7 ou 8 ans, et les longues heures quelles y passent ne sont consacrées qu a la dentelle. La maîtresse de lecole est généralement une vieille fille ignorante, ancienne ouvrière, et elle n’a d’autre préoccupation que d’enseigner aux enfants le métier qu’elle-même a toujours exercé. Elle est payée pour cela et les parents qui lui remettent mensuellement le schoolgeld (écolage) de 1 franc ou 1 fr. 50, quelle réclame pour son enseignement, ne lui demandent pas autre chose que de faire de leurs filles de bonnes dentellières. La maîtresse laïque n’a guère d’influence sur ses élèves, au point de vue moral ou religieux; parfois elle leur apprend un peu de catéchisme et, tout en travaillant, les enfants répètent leur leçon avec une cadence monotone de mélopée, ou bien ils chantent de vieilles chansons; très rarement, elle envoie les plus petites, pendant une couple d’heures chaque jour, à lecole primaire du voisinage. La maîtresse ne s’intéresse guère à l’ouvrage de ses élèves; elle ne leur fournit ni le fil, ni le carreau, ni les fuseaux : les parents s’en chargent. Au commencement de l’apprentissage, elle fait exécuter par les enfants des dessins rudimentaires, quelle leur fournit; mais, dès que ses élèves sont assez adroites pour retirer quelque argent de leur dentelle, elles prennent le plus souvent ellesmêmes les ordres d’un facteur et exécutent à l’école, sous les yeux de la maîtresse, des dentelles dont celle-ci ne connaît pas la destination; la dentelle achevée, elles l’enlèvent de leur carreau, puis la portent ou la font porter par leurs parents chez le facteur, sans que la maîtresse s'en inquiète autrement.

Les locaux des écoles dentellières laïques sont ordinairement très étroits et insalubres. La classe de dentelle se donne dans la maison de la maîtresse décole, généralement au rez-de-chaussée. A Turnhout, la situation hygiénique de ces écoles est particulièrement déplorable : nous en avons visité

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sept où le cube d’air ne dépasse pas 11/2 mètre à 2 mètres par personne. L’école Yan Gestel cube environ 83 mètres et renferme 40 enfants ; l’école de la femme Salien ne cube pas 75 mètres et contient 51 personnes, en y comprenant les deux maîtresses dentellières; à l’école Dierckx, le cubage est de 88 mètres, pour 59 personnes ! Ces malheureuses fillettes passent 8 ou 9 heures par jour, parfois davantage (1), dans un air irrespirable et dans une chaleur qui, en été, est suffocante; l’hiver elles sont chauffées par de petits poêles de tôle qui dégagent des gaz méphy tiques. Dans certaines de ces classes, elles sont à ce point serrées les unes contre les autres, que les carreaux des élèves du premier rang touchent un des murs du local, tandis que les élèves du dernier rang touchent de leurs dos le mur d’en face; impossible de circuler entre leurs rangs; pas moyen pour ces pauvres enfants de se tourner, ni de se mouvoir.

L’entretien des locaux laisse généralement beaucoup a désirer; quelques-uns paraissent n'avoir jamais été blanchis et la saleté y est repoussante ; d’autres sont à peine carrelés ; les fenêtres sont obscurcies par la poussière et par la suie qui s’y sont accumulées; les chaises sont à moitié défoncées et leur usage doit être très fatigant.

Les écoles dentellières laïques sont loin d’avoir la vogue des écoles congréganistes. Leur nombre a baissé dans une proportion beaucoup plus forte que celui des établissements dirigés par des religieuses, et, tandis que ceux-ci se maintiennent ou même tendent à s’accroître, celles-là disparaissent les unes après les autres. Les écoles religieuses ont seules la confiance de nos populations et elles sont beaucoup plus fréquentées que les autres. Leur incontestable supériorité matérielle et les garanties de sécurité morale quelles présentent suffisent à expliquer cette différence de faveur.

(1) Yoy. le tableau placé à la fin de ce chapitre.

Écoles dentellières congréganistes ( Flandre orientale).

(2) Le nombre des ouvrières fréquentant les écoles dentellières est très variable, parce que beaucoup d’entre elles se consacrent pendant l’été aux travaux des champs.

(3) L’âge auquel les élèves dentellières commencent à travailler pendant plus de 4 heures par jour.

(4) L’âge auquel les enfants commencent à apprendre la dentelle.

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