Une jeune appliqueuse
Facteurs d'ordre industriel qui influent sur le salaire.
Il faut mentionner, à côté des facteurs accidentels qui influent sur le salaire, certains facteurs d’ordre industriel,
étrangers à la main-d'œuvre, qui exercent sur la rémunération des ouvrières une influence normale.
C’est tout d’abord la qualité de l’ouvrage à exécuter. La confection de telle fleur en point à l’aiguille, permettra à l’ouvrière de gagner fr. 1.25 par jour; telle autre fleur, exécutée par la même ouvrière, ne lui procurera qu’un salaire de fr. 1.10. C’est que la seconde est d’exécution plus compliquée que la première et répond à ce que les ouvrières appellent le « mauvais ouvrage ».
C’est ensuite la quantité de fil consommée par la dentellière pour un ouvrage donné. Les dentelles d'exécution simpliste, telles que les torchons et les grosses guipures, absorbent en un jour de grandes quantités de fil, tandis que les dentelles les plus fines, de confection très lente, n'en demandent que fort peu. Il est vrai que le gros fil employé pour les articles ordinaires coûte moins cher que le fil très fin destiné aux dentelles de prix ; cependant l’ouvrière en fin dépense moins pour son fil que l’ouvrière en dentelle commune.
Enfin, les salaires sont sujets à certaines dépressions et à certaines hausses d’après les saisons de l’année. Dans les régions où les dentellières non mariées se livrent, pendant l’été, aux travaux des champs, les salaires augmentent à l’époque de la bonne saison, par suite de la rareté de la main-d’œuvre. Par contre, dans les régions qui produisent des dentelles très voulues, il n’est pas rare, à la fin de l’hiver, de voir s’améliorer les salaires, à cause de l’approche de la saison de vente.
Frais et fournitures a charge des ouvrières.
La dentellière fait les frais de tout son matériel de travail. Elle se procure elle-même son carreau, ses fuseaux, ses épingles, ses aiguilles, le papier bleu, l’étoffe et le morceau de toile
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cirée qui lui sont nécessaires. Dans les villes, elle se fournit chez des merciers ; à la campagne, elle fait faire son carreau par le charpentier du village et elle achète ses fuseaux et ses épingles aux facteurs ou bien aux petits marchands qu’amène annuellement la kermesse.
Le prix de ces divers objets est insignifiant. Le carreau acheté chez le mercier coûte, tout monté, de 4 à G francs Les fuseaux ordinairement employés, qui se font en bois blanc ou en bois de chêne, coûtent de IG à 24 centimes la douzaine ; on en fait aussi en huis, qui coûtent fr 2.40 la douzaine, et en palissandre, à 5 francs la douzaine, mais ceux-ci ne sont achetés que par les dames qui font de la dentelle en guise de passe-temps (1). Les épingles servant à la duchesse et à l’application coûtent de 15 à 25 centimes le paquet de 500 ; les épingles servant aux autres dentelles se paient 55 centimes le paquet de 500, sauf les grosses épingles de torchon, qui coûtent G0 centimes le paquet ; les longues épingles servant à séparer les fuseaux en tas coûtent 2 et 5 centimes pièce. Ce matériel ne doit pour ainsi dire jamais être renouvelé : la mère le passe à sa fille.
Dans les couvents, le matériel de travail est le plus souvent fourni par l’établissement; ailleurs, il est porté en compte aux élèves ou procuré par les parents.
Les brodeuses sur tulle travaillent sur des métiers qui sont mis gratuitement à leur disposition par les facteurs dont elles exécutent les commandes.
Excepté à Saint-Trond, les ouvrières paient elles-mêmes le fil à dentelle. Dans la région d’Ypres, les ouvrières travaillant pour certains facteurs doivent également payer quelques centimes pour le parchemin piqué qui leur sert de patron.
Le tulle servant aux applications et aux broderies est toujours procuré par les fabricants ou les facteurs.
(1) À Bruges, presque toutes les jeunes filles de la société font de la dentelle aux fuseaux.
Intervalles et lieux de paiement.
Comme il a été dit plus haut, le paiement des salaires a iieu, presque partout, à la fin de chaque semaine ou le jour de marché. L’ouvrière qui a terminé son ouvrage le remet au facteur et est payée comptant ; celle qui n’a pas achevé sa tâche peut également se présenter chez le facteur pour y recevoir une avance sur son salaire.
Les ouvrières en Valenciennes et, en général, toutes celles qui font de larges volants aux fuseaux, recourent au système des avances ; les ouvrières qui font les longs ouvrages d’application attendent plus souvent, pour être payées, quelles aient terminé leur tâche.
Dans les couvents et dans les ateliers dirigés par des fabricants, les ouvrières sont payées dans l’endroit où elles ont exécuté leur travail.
Les facteurs nomades paient les ouvrières chez elles, ou bien dans le cabaret où ils tiennent séance.
En dehors de ces cas, c'est toujours dans le bureau du fabricant, ou bien dans le parloir, la boutique ou le cabaret de l’intermédiaire, que les ouvrières reçoivent leur salaire. Le paiement dans une salle de cabaret est rare : les facteurs n’v ont pas d’intérêt, la main-d’œuvre étant presque exclusivement féminine. Il a lieu plus fréquemment, nous allons le voir à l’instant, dans un magasin de denrées diverses tenu par le facteur ou dans une salle attenante à un magasin de ce genre.
Du TRUCK SYSTEM.
Cet abus n’est, heureusement, pas général dans l’industrie dentellière. Il n’est pratiqué que par les facteurs et se ren-
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contre surtout dans les villages éloignés des grands centres de fabrication.
Nous avons rencontré des cas de truck System dans la région d’Ypres, chez quelques facteurs de Bruges, aux environs de Thielt et de Courtrai, à Kieldrecht, à Beveren, à Tamise, dans plusieurs villages aux environs de Termonde, à Lierre, à Aye et à Gerfontaine.
Dans presque toutes les localités où existe le truck System , il est pratiqué indistinctement par tous les facteurs de l’endroit.
Tantôt le paiement de la dentelle a lieu en nature. C’est, notamment, ce qui se passe à Aye et à Cerfontaine. Les facteurs y tiennent des boutiques bien fournies, situées en plein centre de la commune. A Aye, ils vendent des étoffes, des merceries de toute sorte ; à Cerfontaine, ils débitent aussi des épiceries, des légumes et du beurre. Cependant, une des factoresses de Cerfontaine ne paie pas volontiers ses dentellières avec du beurre frais. « Le beurre ne rapporte pas assez, me disait-elle. C’est une faveur spéciale qu’on fait cà quelques bonnes amies. » Dans ces deux localités, les dentellières ne sont jamais payées en argent, sauf en des cas exceptionnels, par exemple lorsqu’elles ont un malade à soigner, qu’il faut lui acheter des médicaments, etc. Ceci m’a été avoué très ingénuement par les factoresses elles-mêmes.
A Lierre et à Kieldrecht, les paiements se font tantôt en argent, tantôt en nature, mais les ouvrières payées en argent sont moralement forcées de se fournir dans les boutiques des facteurs. Quelques facteurs laissent leurs ouvrières libres de ne dépenser chez eux qu’une partie de leur salaire ; d’autres les contraignent à dépenser le tout, et les dentellières n'osent point réclamer : elles craignent trop de ne plus avoir de travail ou de ne recevoir que du « mauvais ouvrage ».
Ailleurs, l’ouvrière a un compte ouvert dans la boutique du facteur. Lorsque celui-ci remet à l’ouvrière l’ouvrage de la
semaine, il réussit en même temps à lui faire prendre une pièce d’étoffe, quelques épiceries ou tout autre menu objet de ménage, dont son magasin est toujours amplement fourni.
L’ouvrière se laisse faire une première fois et dorénavant elle sera liée pour toujours au facteur. Celui-ci a soin, en effet, de lui remettre des objets pour une valeur plus grande que le salaire auquel elle a droit. Elle est donc tenue de travailler pour payer sa dette, et lorsque celle-ci sera près d’être comblée, le facteur forcera l’ouvrière à s’approvisionner à nouveau chez lui. Parfois les fournitures qu’il lui remet consistent en fil à dentelle et l’on voit alors cette chose étrange, cet abus qui n’a peut-être pas son pareil dans les annales de l’exploitation des travailleurs : l’ouvrière recevant comme salaire une marchandise qui retournera plus tard à son patron, lorsqu’elle l’aura transformée par le travail de ses doigts !
Presque partout les facteurs qui pratiquent le truck System exploitent l’ouvrière d’une manière révoltante. A Houthulst, près de Dixmude, une factoresse à qui je demandais ce quelle faisait lorsque ses ouvrières lui apportaient de la dentelle mal faite, m’a répondu « quelle préférait encore l’accepter plutôt que la refuser, vu que ses ouvrières étaient toujours en retard de paiement sur ce quelles avaient pris au magasin ». En peu d’années, cette factoresse avait fait fortune et, ses filles étant venues à se marier, elle avait donné à chacune d’elles, pour son établissement, une somme de 7,000 francs.
A Lierre, certaines facteurs pratiquent le truck System sous une forme déguisée : ils forcent les brodeuses à se fournir de certaines marchandises chez des bouchers, épiciers, boulangers de leur connaissance, avec lesquels ils partagent ensuite les bénéfices. Un marchand de brosses, facteur en broderie sur tulle, paie ses ouvrières en partie à l’aide de cartes avec lesquelles elles peuvent se fournir de pain chez un boulanger, son cousin et ami.
À O..., une factoresse, femme du garde champêtre de la
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commune, force les dentellières à lui remettre leur ouvrage, en les menaçant, elles et leurs maris, des procès-verbaux de son conjoint!
On m’a cité à Beveren, près de Tamise, l’exemple d’un facteur qui avait fait travailler pendant deux ans une dentellière en paiement de quelques mètres d’étoffe achetés pour la première communion de sa fille. Une autre ouvrière de Beveren avait payé chez le même facteur fr. 2.90 l’aune une étoffe vendue partout ailleurs 90 centimes !
Nulle part peut-être le truck System n’est aussi profondément enraciné que dans certains villages des environs de Tenu onde.
Des renseignements très complets sur son fonctionnement à B... (1) nous ont été fournis par un parent d’un des facteurs de cette commune.
Les facteurs y sont au nombre de cinq et ils font des affaires considérables; il y a parmi eux deux fabricants, qui confectionnent eux-mêmes leurs dessins et travaillent pour la France et l’Angleterre. Les cinq facteurs pratiquent le truck System.
Voici comment les choses se passent.
Le facteur tient un magasin, où il vend tout ce dont les ouvrières peuvent avoir besoin, étoffés, épiceries, pain, fil à dentelle, etc.; ce magasin est, si l’on veut, une succursale de la fabrique de dentelle, en ce sens que toutes les ouvrières du facteur s’y fournissent; c’est par le magasin que le facteur connaît ses ouvrières.
En effet, les ouvrières de B... sont considérées par les facteurs qui les emploient comme des acheteuses qui travaillent pour payer leur dette. Chez ces facteurs il n’y a pas de livre des salaires (ou bien celui-ci est dans un affreux désordre), mais il y a partout un livre de magasin, qui est, en même
(1) B... est renommé pour la fabrication de la fine duchesse, du point gaze et du point de Venise.
temps, un livre de comptes-courants avec les ouvrières et qui tient lieu de livre des salaires. Chaque ouvrière a, dans ce livre, une page, qui lui est réservée. Cette page ne porte pas le nom de l’ouvrière, mais un numéro d’ordre qui lui a été donné par le facteur et qu’elle connaît (5). A la fin du livre est une table, où les noms des ouvrières travaillant pour l’établissement sont placés en regard des numéros d’ordre.
Le livre porte également les noms de quelques clientes qui ne sont pas des ouvrières, mais leur nombre est insignifiant : dans le livre que nous avons vu il atteignait un pour cent du total et ne comprenait que des acheteuses d’occasion. En règle générale, toutes les personnes qui se fournissent au magasin sont des ouvrières, en sorte que le livre de magasin sert de livre des salaires.
Chaque ouvrière a un compte ouvert à la page qui correspond à son nom. D’un côté de la page est inscrit ce quelle doit au magasin, de l’autre ce quelle a gagné, avec les dates en regard. L’ouvrière reçoit aussi du facteur un carnet quelle doit apporter chaque fois quelle se présente au magasin, et où le facteur inscrit le montant de ce quelle lui doit. En effet, l’ouvrière doit toujours au facteur. Celui-ci contraint l’ouvrière à dépenser dans sa boutique tout son salaire, et même un peu davantage, pour la forcer à revenir. Nous avons relevé, dans un de ces livres de magasin, que, sur 272 ouvrières inscrites, 4 seulement étaient en avance vis-à-vis du facteur ; toutes les autres avaient une dette variant de 1 à 6 francs.
Les ouvrières qui sont en avance n’échappent pas plus que les autres au paiement en nature. Lorsque leur salaire dépasse leur dette, ce quelles doivent recevoir est inscrit à leur crédit et elles ne seront payées que lorsqu’elles se fourniront au magasin à concurrence de la somme qui leur revient.
(2) Le but de ces numéros d’ordre est de rendre la comptabilité des facteurs inintelligible aux indiscrets qui voudraient jeter un coup d’œil sur le livre de magasin.
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Au surplus, la dctle qu’elles contractent vis-à-vis du facteur est presque toujours antérieure en date à leur droit au salaire, car les facteurs font en sorte que les ouvrières se fournissent au magasin, avant d’avoir entrepris un ouvrage nouveau. «Nous payons toujours nos ouvrières en argent, m’affirmait l’un deux; seulement, elles nous doivent toujours plus (pie nous ne leur devons. »
En fait, ils ne paient jamais autrement qu’en nature. Pour eux, cette forme de paiement est la règle; elle constitue à leurs yeux un gain plus assuré que celui de la dentelle, ce (pii ne les empêche pas de prélever sur la dentelle de très gros bénéfices.
Pour faciliter leur comptabilité avec les ouvrières, les facteurs se servent de petits billets du type suivant, dont nous avons trouvé un certain nombre d’exemplaires glissés entre les pages d’un livre de magasin.
28 — 1er juillet .
69 est le numéro d’ordre de l’ouvrière; 30 (30 francs) représente ce ((ii'elle doit au magasin.
L’ouvrière n° 09 se présente le 1er juillet chez le facteur avec un ouvrage quelle a achevé en un mois. Le facteur lui demande son numéro, car souvent il ne connaît pas son nom, et il prend un de ces petits billets, préparé à l’avance, portant le n° 69 et, en dessous, le chiffre 50. Il voit sur le billet que le n° 69 doit 50 francs au magasin. Mais, d’autre part, le salaire du n° 69 n’atteint au premier juillet que 28 francs. Il inscrit donc sur le billet, au dessus du chiffre 50, l'indication : 28 — 1er juillet et place ensuite ce billet dans son livre de magasin. La même opération a lieu avec les autres ouvrières
dont les comptes sont réglés le 1er juillet ; à la fin de la journée, les comptes de toutes les ouvrières étant réglés, le facteur transporte dans le livre de magasin les indications des billets et, barrant sur ce livre le chiffre 30, qui se trouvait au débit de l’ouvrière n° 69, il inscrit à ce débit la somme de 2 francs, différence entre la dette et le salaire ; lorsque tous les billets ont été transcrits sur le livre de magasin, le facteur les déchire (1). Mais il a eu bien soin, avant le départ des ouvrières, de fournir à chacune de celles-ci de nouvelles marchandises, ce qui lui permet d’inscrire à leur débit de nouvelles sommes, à peu près équivalentes aux dettes anciennes.
Chez tous les facteurs, le prix des articles vendus aux ouvrières est d'environ 15 pour cent plus cher qu’ailleurs; le fil est vendu avec un bénéfice de 25 pour cent.
Les ouvrières souffrent de cette situation ; la plupart n’osent pas s’en plaindre ou, du moins, redoutent de protester ouvertement : elles ont trop peur de se voir retirer leur gagnepain ^80 centimes à 1 franc par jour ; fr. 1.20 pour les meilleures ouvrières en point). Même, par leur silence et leur acceptation tacite du régime, elles encouragent les facteurs à continuer. L’une d’elles me disait : « Lorsque je dois recevoir du facteur un peu plus que je ne lui dois, je préfère attendre d’aller chez lui jusqu’à ce que j’aie quelque chose à acheter pour mon ménage. »
Quelques-unes, cependant, éclatent en plaintes amères contre leur triste sort. Les plus entreprenantes ont envoyé au parquet de Termonde, pendant l’été de 1901, des lettres anonymes dans le genre de celle-ci :
Monsieur le procureur du Roi,
» C’est un scandale que la manière dont on agit chez... (suivaient les noms de plusieurs facteurs de B...), Nous sommes forcées
(1) Les billets (pie nous avons trouvés dans le livre de magasin contenaient les indications du jour même ; le facteur ne les avait pas encore déchirés.
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de dépenser dans leurs boutiques tout ce que nous gagnons. La loi ne peut-elle donc pas intervenir? N’y a-t-il pas de loi pour les pauvres gens?
» Je ne veux pas signer, de crainte de ne plus avoir d’ouvrage. »
A la suite de ces dénonciations, une descente du parquet de Termonde a eu lieu chez tous les facteurs de B... Les faits dénoncés ont été reconnus exacts, de l’aveu même de plusieurs facteurs, et ceux-ci ont été poursuivis pour les trois chefs suivants : vente avec bénéfice de la matière première (le fil) aux ouvrières; paiement des salaires en nature; paiement des salaires dans des magasins de denrées ou dans des locaux dont l’accès n’est possible qu’en passant par ces magasins.
Les facteurs ont été condamnés, comme bien l’on pense, et ils ont exprimé l’intention de se conformer désormais à la loi; mais, en fait, l’état des chose existant n’a pas été modifié et les ouvrières continuent d’être payées en marchandises.
Faisant preuve d’un sens délicat des prescriptions légales, les facteurs de B... reçoivent maintenant leurs ouvrières dans un local indépendant du magasin et dont l’entrée est dans une arrière-cour ou dans une rue latérale, et ils leur remettent ostensiblement de l’argent, en tâchant que cela se passe devant deux ou trois témoins. Le salaire payé, l’ouvrière quitte le parloir ; elle entre, par une autre porte, dans le magasin, oii elle est attendue, et elle s’empresse d’y payer sa dette et d’en contracter une nouvelle.
Un des facteurs de B a su tourner la loi avec plus de
prévoyance encore II n’a pas d’ouvrières à B...., mais se borne à faire travailler quelques couvents des environs et un petit nombre de dentellières des villages voisins, quelques-unes même habitant la Flandre occidentale. Les ouvrières, il les paie tantôt en argent, tantôt en nature, de manière à ne pas éveiller l’attention. Quant aux couvents, il ne les force pas à se fournir chez lui, mais, lorsqu'il reçoit de l’un d’eux un paquet de dentelles de quelques centaines de francs, il le cré-
dite de cette somme et il force la directrice du couvent à se fournir chez lui d’épiceries, lorsqu’elle vient réclamer ce qui lui est dû.
Dans d’autres endroits, le truck System apparaît moins comme un abus que comme un vieil usage perpétué jusqu a nous, comme une ancienne forme de paiement non encore abrogée. Dans les villages d’Aye et de Cerfontaine, par exemple, le paiement en nature est considéré par les ouvrières et par les facteurs comme une chose si naturelle que ceux-ci ne songent pas plus à s’en cacher que celles-là à s’en plaindre. Les marchandises données en paiement y sont de bonne qualité et leur prix n’a rien d’exorbitant. La seule source de bénéfice des facteurs d’Aye est leur boutique de mercerie ; les ouvrières reçoivent pour leur dentelle le prix payé par le fabricant ; les facteurs ne considèrent ici l’industrie dentellière que comme un moyen de faire marcher leur magasin.
Proportionalité des salaires et des prix de vente.
Un des principaux éléments de la crise actuelle, c’est, nous l’avons vu, la modicité des salaires payés aux ouvrières par les fabricants et les facteurs ou, en d’autres termes, le manque de proportion entre le prix de revient de la dentelle, qui constitue le salaire, et son prix de vente.
Le taux du bénéfice réalisé par l’intermédiaire est très variable (1). Les couvents gagnent de 5 à 10 pour cent sur la dentelle de leurs élèves et ouvrières. Les facteurs se contentent assez fréquemment de 10 à 15 pour cent; quelques-uns prélèvent même un bénéfice moindre : ainsi, le facteur qui m’a vendu le mouchoir de la figure 47 n’a gagné sur cet article
(1) Voy. à ce sujet, dans le tome 1er, les figures 58, 59, 60, 69, 90, 90iis, 916*s, et, dans le tome II, les figures 12, 13, 17. 19, 20, 40.
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que 5.5 pour cent. Plus souvent, par contre, les bénéfices des facteurs atteignent jusque 25 et 55 pour cent du prix de revient, et il faut y ajouter les bénéfices réalisés sur la vente dans le magasin et sur la vente du fil.
Quant aux bénéfices réalisés par les fabricants de dentelles, ils dépassent, et de beaucoup, ceux des facteurs. Les exemples contenus dans les chapitres précédents donnent quelques indications sur ces bénéfices (1). .
Voici, d’autre part, les renseignements plus précis que nous avons pu nous procurer sur les prix de revient et de vente de quelques articles déterminés.