Le parfait Commerçant, 8 Mars
Ce mot Lacinia, à cause de sa similitude avec le mot /ace des Anglais qui signifie dentelle, a aussi troublé nos voisins dans la recherche de son origine.
De même que chez nous les premières dentelles s’appelèrent passements, parce qu'elles remplissaient les fonctions d’une passementerie en servant à galonner ou border les vêtements, de même chez les Anglais on leur appliqua un nom qui avait la même signification, le mot /ace, lequel servait, antérieurement à la dentelle, à exprimer et exprime encore diverses sortes de passementeries telles que galons et lacets.
Fig. 8. — Filet brodé, xvit Siècle.
De là les erreurs graves dans lesquelles ils sont tombés quand, pour soutenir leurs convictions, ils ont donné à ce mot la signification de dentelle chaque fois qu’ils l’ont rencontré dans de vieux documents.
Il leur eût suffi pour s’éclairer de rechercher dans les glossaires et lexiques du temps sa véritable signification au xvi' siècle et avant, mais c'était chose si simple qu'on n’y a pas songé; et puis, faut-il le dire, le mot ace étant comme le mot passement plus ancien que le mot dentelle, nos voisins n’étaient pas fâchés de mettre à profit cette circonstance pour arguer de leur priorité.
Suivant Mac-Culloch', le mot lace — dentelle — viendrait du latin lacinia; l’époque où l’on a commencé de fabriquer ce beau et délicat tissu serait enveloppée, de la plus profonde obscurité : « mais, ajoute-t-il, il n’y a pas de doute qu’elle ne remonte à la plus haute antiquité, et, d’après l’origine du mot dentelle (lace, from lacinia), il est vraisemblable qu’elle fut connue des Romains. Ce fut probablement
1. L'Encyclopédie britannique; publiée pour la première fois en 1771 et complétée en 1797, à l’article Dentelle (édition 1852), ne fait que répéter presque littéralement Mac-Culloch.
Q) PES PREMIERES DENTDEMIMES:
Marie de Médicis qui, la première, l’importa en France de Venise, où l’on sait qu’elle fut portée dans le principe, ainsi que dans plusieurs États voisins; mais nous trouvons qu’en Angleterre, dès 1483, les dentelles de fil, d’or ou de soie et d’or’, étaient énumérées parmi les articles prohibés à l'importation. On peut donc présumer que cette fabrication a commencé en Angleterre avant cette période, suivant cet acte et d’autres qui furent passés pour sa protection et encouragement à l’intérieur, mais on peut également conclure, de ce que les épingles n'étaient pas en usage en Angleterre avant 1543, que la manufacture des dentelles y fut circonscrite dans son étendue. »
Cette citation prouve jusqu’à l'évidence le peu de solidité des assertions de Mac- Culloch. D'abord, si la dentelle fut portée dans le principe par les Vénitiens, elle ne remonterait pas à une bien haute antiquité, et son origine ne serait pas si pleine d’obscurité, car on devrait la retrouver sur leurs costumes en remontant jusqu’à époque où ils ont commencé à s'occuper de peinture.
Quant à son existence en Angleterre avant 1483, comment la concilier avec le manque des épingles indispensables à sa fabrication, qui n’y ont été mises en usage qu'en 1543? Quel besoin avait-on de protéger une industrie très-circonscrite, qu’on n'avait pas la faculté de développer faute de moyens matériels nécessaires ? D'ailleurs, à cette époque, le mot /ace avait une autre signification; de nos jours encore les mots français Lacet, Galon, dans tous les dictionnaires sont traduits par lace et celui de dentelle, par pillow-lace, où bobbin-lace; il y a plus, en anglais, galon d’or ou galon d'argent se disent : Lace of gold or silver, et ce sont là les termes employés dans l’acte qui a été cité, où, évidemment, ils avaient la même signification.
D'après le même auteur, la tradition veut que la manufacture des dentelles ait été introduite en Angleterre par des réfugiés flamands.
Savary rapporte que la tradition également attribue l’établissement des manufactures anglaises de draperie à des ouvriers de Gand et de Brabant, émigrés vers 1420, mais il ajoute que, suivant de Thou?, ce ne fut que plus de cent ans plus tard que des émigrés gantois et flamands, fuyant la sévérité du duc d’Albe et l’inquisition espagnole, importèrent en Angleterre leur industrie.
On voit par cet exemple combien, en histoire, il est nécessaire de se tenir en garde contre ces prétendues traditions, et le’ peu d'autorité qu'il faut accorder à tout ce qui n’a pas été écrit au jour le jour par des témoins authentiques qui ont pu suivre et enregistrer les faits au fur et à mesure qu’ils se sont accomplis.
Lorsqu'on possède des moyens de contrôle suffisants, on s'aperçoit bien vite que toutes les traditions se valent; recueillies, généralement, dela bouche de vieillards respectables, mais le plus souvent aussi ignorants que satisfaits du crédit qu’ils inspirent, elles ne servent qu'à déguiser l'impuissance des écrivains qui les enregistrent. Le premier qui les imprime leur donne, comme autorité, la valeur de son nom et en fait ainsi un cliché
1. « Laces of thread and laces of gold and silk and gold. » 2. L’historien de Thou vivait de 1553 à 1617.
qui se réédite sans cesse, et dont l’effet est d’augmenter encore les embarras qui entravent le chemin du passé. Ce n’est pas chose facile après de déblayer tout cela; la crédulité humaine est si tenace à l'égard des racontars qui viennent de loin!
L’auteur du rapport officiel sur les dentelles admises à l'exposition universelle de 18$1, M. Aubry, se range aussi, dans le précis historique dont il le fait précéder, à l’opinion, généralement admise, de l’antiquité des premières dentelles. IL prétend qu'il y à autant d'incertitude sur l’époque à laquelle elles remontent que sur le pays où elles ont pris naissance, et que la date la plus ancienne où il en soit question comme industrie est dans un traité de commerce, en 1390, entre l'Angleterre et la ville de Bruges.
Il y eut bien en 1390 un traité entre le comte de Flandre, « Les bonnes gentz des trois bonnes villes de Flandres, Gand, Bruges et Ypres », et l'Angleterre ‘ ; mais il n’y est nullement question de dentelles, et l’on se demande à quelle source l’auteur a dû puiser ce renseignement erroné.
M. Aubry serait sans doute fort embarrassé de fournir la preuve de la vérité de Vassertion qui précède ainsi que des suivantes, qu'il aura probablement acceptées trop facilement et qu'il enregistre sans en citer les auteurs.
« Sous Charles V, dit-il (1364-1380), on portait déjà des dentelles en France. »
Le déjà est précieux ; notez qu'il s’agit d’un objet de luxe le plus coquet, le plus attrayant qu'on ait jamais inventé pour l’ornement de la toilette, et dont on veut que Vorigine remonte à une haute antiquité! Mais qui donc en a conservé le dépôt pendant l’époque de barbarie qui a succédé à la civilisation romaine ? Dans quel coin de la terre s’était-elle mise en retraite ?
« En 1476, affirme M. Aubry, Charles le Téméraire perdit les siennes à la bataille de Granson* ».
Une fois la dentelle inventée, il a bien fallu lui donner un nom, et si elle existait longtemps avant le xiv° et le xv° siècle, il serait étrange qu’on n’en trouvât seulement pas la dénomination dans l’un des glossaires ou dictionnaires du xvi‘ siècle.
Rien n’autorise l’opinion qu’on a émise de sa haute antiquité ?, et l'obscurité de son origine n’est pas si difficile à pénétrer qu’on a voulu nous le faire croire.
Elle n’existait même pas en 1476, et conséquemment Charles le Téméraire n’a pas pu en perdre à la bataille de Granson. Cela’ est facile à démontrer, parce qu’il est facile d'établir, d’une façon irréfutable, l’époque de son entrée dans le monde, qui eut lieu vers le milieu du xvi° siècle seulement.
Mais avant de passer à cette démonstration, il ne faut rien laisser derrière soi, et