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BELGIQUE. — GUIPURES. — POINT DE BRUXELLES. — ANGLETERRE ET APPLICATION. DENTELLE NOIRE.
Es villes de Bruges, de Gand et d'Anvers rivalisaient déjà au xiv° siècle avec Gênes et Venise dans les arts et l’industrie, grâce aux institutions démocratiques qui, depuis près de deux siècles, leur assuraient des libertés communales trèsétendues‘.
Ainsi qu’il arrive partout où règne la liberté, partout où l'initiative individuelle et collective n’est point gênée par les
tracasseries jalouses et les exigences avides de l'arbitraire et du despotisme , les Pays-Bas atteignirent un degré de prospérité extraordinaire, qui se maintint tant qu’ils furent assez forts et assez heureux dans leurs résistances aux atteintes
1. Les villes de Flandre avaient reçu de leur comte, Philippe d’Alsace (au xn° siècle), des chartres de commune, et, presque aussitôt après elles avaient commencé à devenir le siége d’un grand commerce. De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, tome I, page 96.
Et plus loin : « La richesse et la liberté des habitants, surtout ceux de Gand, les avaient rendus fiers et difficiles à soumettre. Ils connaissaient leurs priviléges et se montraient courageux et habiles à les défendre; ‘ils avaient même souvent, les armes à la main, forcé les comtes de Flandre à les accroître. »
de leurs comtes et ducs contre les priviléges et les libertés de leurs cités. Vers la fin du x1v° siècle, lorsque la dynastie des puissants comtes de Flandre s’éteignit, la partie des Pays-Bas qui leur obéissait échut en héritage aux ducs de Bourgogne, et ceux-ci, — après plusieurs années de lutte, où l’héroïque cité de Gand s’acquit une gloire immortelle par l'énergie, la ténacité et le courage indomptable que ses habitants déployèrent dans la défense de leurs vieilles franchises, — leur laissèrent sagement leurs priviléges et leurs libertés ; ils avaient fini par comprendre que l’état de guerre les privait des riches contributions qu'ils tiraient du pays, et leur orgueil s’abaissa devant leur intérêt; mais après Charles le Téméraire, le dernier des ducs de Bourgogne, les Pays-Bas passèrent sous la domination espagnole, qui s’attaqua à leurs richesses et noya dans le sang leurs franchises municipales et toutes leurs libertés.
L’incendie, le pillage et la mort, tels étaient les moyens de contrainte et d'action des despotes espagnols dans ce malheureux pays; pendant le règne de Charles V, plus de soixante-dix mille personnes sont condamnées à périr par le feu, ou à mourir par tout autre supplice, sous prétexte d’hérésie. Philippe II, le digne fils de son père, despote plus fanatique encore, choisit pour l’exécution de ses plans odieux le duc d’Albe, le plus impitoyable et le plus cruel des généraux espagnols. À son approche l’épouvante se répand dans les Flandres, tout fuit; alors commencent ces émigrations nombreuses et sont portés à l’étranger les secrets des arts industriels qui, depuis plusieurs siècles, faisaient la gloire des Pays-Bas et les inondaient de richesses.
Un grand nombre de drapiers gantois, fabricants et ouvriers, partent s’établir en Angleterre et font à l’industrie de leur pays des plaies que le temps ne pourra fermer entièrement.
Une pléiade de tapissiers, de peintres et d’artistes divers abandonnent leurs ateliers, s’en vont au loin, en France et en Allemagne, porter leur savoir et y font école.
Jusqu’alors l’industrie gantoise des lainages avait fourni presque seule aux besoins des peuples de l'Europe, et Bruges, cette pépinière d'artistes, aux fantaisies luxueuses des cours. Mais à partir de ce moment, l’Angleterre manufacturera elle-même les belles et longues laines de ses moutons, et, pendant longtemps, elle n’aura pas à partager avec d’autres nations la suprématie dans l’industrie des lainages. Celle des tapisseries, grâce au concours des émigrants de Bruges, finira par passer à la France. Ainsi se sera accomplie, dans les Pays-Bas, une malheureuse révolution économique et industrielle, plus désastreuse encore que ne le fut plus tard, pour la France, la révocation de l’édit de Nantes, sous Louis XIV.
Tel a toujours été l’effet du fanatisme religieux. L'histoire des théocraties est, à très-peu d’exceptions près, le martyrologe de l'humanité: chaque fois que les religions
1. En 1571, dit Henri Martin, l'émigration recommença dans des proportions immenses : « L’élite des fabricants et
des ouvriers alla porter en Angleterre cette grande industrie de la fabrication des draps, qui t fait depuis des siècles la richesse de la Flandre : l'Angleterre, quoique maîtresse de la matière première, de la laine, n'avait pu jusqu’alors
rivaliser avec la Flandre; elle trouva une source de fortune dans les calamités du continent. La France eut aussi sa part,
une multitude de commerçants s’y réfugièrent avec ce qu’ils purent emporter de capitaux. » H. Martin, tome IX, page 28o.
BELGIQUE. — GUIPURES. A3t
ont pu agir par la main des gouvernants, pour étendre leur domination, elles ont atteint les dernières limites de la férocité et couvert le monde de ruines.
Au milieu de ces tempêtes politiques, sociales et religieuses, à travers les horreurs de la guerre, la Hollande, qui réussit à faire son indépendance sous le nom de république des Pays-Bas, trouva des compensations dans ses prises et ses conquêtes maritimes ‘;
mais les villes de la partie des Pays-Bas qu’on appelle maintenant la Belgique, soumises
Fig. 7. — Col en Point de Gênes. Prince d'Orange et de Nassau,
d'après un portrait du temps.
à la suite d’une longue guerre de dévastations et de pillage, ne trouvèrent quelque repos qu'après la mort de Philippe Il, qui arriva en 1598, et sous la domination de la maison d'Autriche, qui leur rendit une partie de leurs franchises.
C’est à ce moment que s’ouvrit pour la Belgique une nouvelle ère d’activité industrielle et commerciale et que commença de s’y établir l’industrie des dentelles; elle y grandit en peu de temps, s'étendant de Valenciennes à Anvers, et de Lille à Bruges. Ce fut une heureuse compensation des industries qu'avait ruinées la guerre, ou dont elle avait compromis l’avenir.
1. La Hollande s’empara des riches possessions que le Portugal, alors soumis à l'Espagne, avait dans l’Inde et ces conquêtes lui furent assurées par le traité de Westphalie.
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L'industrie dentellière en Belgique, avant de donner à ses produits une originalité particulière, commença par copier les guipures italiennes gothiques, à bords terminés en pointes aiguës et profondément découpées (PI. V. Fig. r); et de fait, c’était le genre qui convenait le mieux aux collerettes et aux manchettes godronnées, alors en usage. Un peu plus tard, sous Louis XIII, ces guipures, dont la légèreté avait, pour ainsi dire, rendu agréable l’excentricité grotesque des grandes collerettes à godrons, ne pouvaient plus convenir pour border des cols plats en toile qui se portaient rabattus sur les épaules, ni produire un effet suffisant sur les habits, qu’on s’était mis à galonner de dentelles ; il en résulta la création de nouveaux genres : le Point de Gênes (PI. IV. Fig. 1 et 2), qui est une guipure de style gothique agrémenté de nombreux points d'esprit (Fig. $7), et la guipure mate de Belgique (PI. V. Fig. 2 et 3), qui, tout en ayant moins de délicatesse et de légèreté dans la forme, n’en était pas moins d’un effet très-agréable par la finesse du tissu et la perfection des détails.
Jusqu’alors aucune des villes de Belgique ne s’était fait un renom particulier; il n’y avait pas encore la malines, la valenciennes, l'application ou la guipure de Bruges, mais seulement deux unités de genre : le point de Gênes et la guipure de Flandre; on n’en sortait pas. Peu à peu les pointes aiguës ou arrondies des bordures s’abaissèrent jusqu’à devenir des bords droits (PI. V. Fig. 4). C’est à ce moment que, d’une part, les dentelles de Valenciennes (PI. VI), et de l’autre, celles de Malines, devinrent des types qu’on se mit à copier ou à imiter dans toutes les fabriques, sauf en Italie. Depuis, si l’on en excepte la dentelle noire, et une époque très-courte sous Louis XIV, où l’on a fait en France le point d’Angleterre, les Flandres et les autres provinces de la Belgique ont conservé la suprématie pour toutes les fines dentelles aux fuseaux, suprématie qu’elles avaient déjà conquise antérieurement dans la fabrication des fines guipures.
Point 4 L'AIGUILLE DE BRUXELLES. — « Le Point de Bruxelles, encore supérieur à celui d’Argentan, pour le goût et la délicatesse de l’exécution, est le plus estimé de tous les ouvrages dans le genre des points et dentelles; c’est aussi le plus cher, parce qu'il exige un travail long, recherché, qui rend la main-d'œuvre extrêmement coûteuse. »
Voilà ce qu’a écrit Roland de la Platrière‘ qui, reconnaissant, sans doute, son incompétence, se sera très-certainement adressé à quelque fabricant de Bruxelles, lequel lui aura fourni ces renseignements erronés, dans un intérêt facile à comprendre.
Pour être dans le vrai, il faut prendre tout à fait le contrepied de cette citation. À aucune époque, le Point de Bruxelles n’a égalé le Point d'Alençon, et encore moins celui d’Argentan, qui lui était supérieur. Encore aujourd’hui, le point d'Alençon, quoiqu'il soit bien dégénéré, a une supériorité que personne ne lui conteste, et les tours de force des fabricants de Bruxelles, qu’on a vus étalés aux expositions universelles modernes, ne peuvent même lui être comparés.
Les reliefs du point de Bruxelles ont moins de saillie que ceux du point d'Alençon