‹ La dentelle, histoire -- description -- fabrication -- bibliographieChapitre 36 sur 73 · HONITON, ETC · texte numérisé non relu

HONITON, ETC

Il serait superflu de répéter ici ce qui a déjà été dit précédemment sur la prétendue existence en Angleterre de manufactures de dentelles avant le xvi° siècle. Au risque cependant de tomber dans des redites, il n’est peut-être pas inutile de rappeler, à cette place, la cause qui a fait croire à cette ancienneté.

Tandis que dans les autres pays on a créé un mot nouveau pour l’appliquer à la dentelle, la langue anglaise n’a pas de mot propre pour l’exprimer ; on lui a appliqué celui Lace, antérieur à son existence; mais il n’a signifié littéralement dentelle, anciennement, que lorsqu'il s’est trouvé accolé à celui pillow ou bobbin*', et l’obstination des auteurs anglais à lui donner une signification arbitraire qu'il n’avait pas dans le passé, est une énormité assez étrange, qui ne doit pas plus étonner que les méprises singulières qu’ont occasionné chez nous les mots Guipure et Réseau. Il y a peut-être bien un peu de cette vaine gloriole qui fait que chacun veut avoir eu la priorité sur ses voisins, mais qui pourrait se vanter de n'avoir jamais cédé à cette faiblesse? Au lieu de perdre leur temps à des subtilités de mots pour se donner raison, que n’ont-ils porté leurs regards sur des portraits anciens? En analysant les ornements du linge et des vêtements, les mots eussent trouvé leur explication ou leur signification naturelle.

Ainsi, par exemple, au commencement du xvr° siècle, les cols et l’extrémité des manches de chemises, les mouchoirs même sont ornés de ganses ou de petits galons en soie de couleur ou en or, dessinant des entrelacs et fixés à l’aide de l’aiguille, Quelquefois le tissu est un peu ajouré par le moyen de fils tirés dans la toile, ce qui ajoutait à l'agrément de l’ensemble. Quelquefois encore, la ganse ou le galon est disposé en tor-

1. Pillow-lace, ou bobbin-lace; c’est-à-dire en traduisant littéralement d’après la sig

nification originaire du mot /uce :

galon fait sur un oreiller ou coussin, ou galon fait aux fuseaux. Le mot passement avait alors la même signification que celui /ace des Anglais. L'on disait en France, au moment des premières dentelles, Passement aux fuseaux, où fait sur

l’oreiller.

tillons pour bordure, ou bien la bordure est un point de broderie à jour ou plein. Eh bien, ces garnitures, ces ornements, aujourd’hui comme dans ce temps-là, se décriraient absolument dans les mêmes termes, et l’on dirait : bordered or covered with lace and adorned with needlework; bordé ou couvert de ganses ou galons et orné d’un travail à l'aiguille.

Depuis plus de cent ans on se sert du mot Lace tout court, sans le faire précéder du mot pilloy ou de celui obbin, pour désigner les dentelles en général; on les comprend toutes, sous cette dénomination, aussi bien celles à l'aiguille que celles aux fuseaux; la valenciennes, la malines, le chantilly, le point d’Alençon ou de Bruxelles, etc. Il n’en a pas fallu davantage aux auteurs modernes pour leur faire supposer que la dentelle est aussi ancienne que le mot /ace.

Parmi les écrivains anglais qui ont traité de la dentelle, il en est un, Mrs Bury Palliser, qui se distingue entre tous par une originalité à part dans la hardiesse de ses dissertations sur son antiquité et l’origine de certains mots qu’elle lui applique.

Mrs Bury Palliser, confondant dans une même origine la broderie et la dentelle, les fait remonter bien avant le déluge, jusqu'aux premiers âges du monde :

« Après les premiers essais de notre mère Eve, dit-elle, on trouve dans l’Ancien Teslament maint passage relatif à la broderie. » Cet art n’ayant pu être pratiqué sans le secours du fil, de l'aiguille et d’un tissu quelconque, il faut croire que l'invention de ces objets est due au génie créateur du père Adam, ce qu’on ne paraît pas avoir supposé jus-

qu’à présent!

Au milieu d’une foule de citations, toutes faites dans le but de prouver l’usage d’une chose qui n’existait pas encore, la dentelle, l’auteur précité rappelle un acte public en date du mois de novembre 1546, par lequel deux marchands florentins furent autorisés à introduire librement, pendant trois ans, en Angleterre et les pays qui en dépendaient, toute sorte de marchandises, parmi lesquelles sont énumérés : bijoux, pierres précieuses, étoffes, armures, franges, passementeries et autres gentillesses, de quelque façon et valeur qu’elles soient‘.

On ne voit pas trop comment les passementeries et gentillesses florentines, sur lesquelles l’auteur appuie particulièrement, prouvent l'usage de la dentelle, pas plus que ne le prouvent d’autres citations puisées dans des pièces de la même époque, où l’on rencontre les mots : galons d’or, d'argent ou de soie (/ace of gold, etc.).

En face de preuves aussi peu concluantes, il n’y a pas lieu de s’arrêter; mais il est utile de mettre en relief les motifs bizarres qui lui ont fait appliquer à la dentelle deux

mots qui ne la concernent pas.

Il s’agit des vieux mots bone-lace et bone-work, qui auraient signifié dentelle. L'origine

de cette appellation dériverait d'anciennes habitudes de se servir des pieds de mouton avant Pinvention des fuseaux. Les fabricants du Devonshire, d’un autre côté, prétendraient que, au moment où la dentelle fut introduite dans le pays, les épingles y étant d’un prix trop

1. .… all maner sorts of fringys and passementys wrought with gold and silver or otherwise, and all other new

gentilesses of wat facyon and value, etc. — Voir Rymer, tome XV, page 105.

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élevé, on se serait servi des arêtes de poisson, bones of fish, en leur lieu et place; « et, ajoute l’auteur, cette explication nous paraît plus vraisemblable. »

Pour le coup, ceci dépasse toute discrétion, et il faut avoir bien de la fatuité pour se persuader qu’il se trouvera des lecteurs capables de croire à de pareils contes.

Dans ce temps-là, sans doute, les pieds de mouton étaient plus communs dans les campagnes que le bois dans les forêts, et les fines arêtes de poisson avaient la dureté des métaux; sans cela, comment les enfoncer franchement dans un coussin rembourré trèsferme? La terre à tourné bien des fois depuis, mais il n’est pas probable que la nature des choses ait subi d’aussi grands changements.

Il y a bien longtemps que l’on se sert d'instruments en os, en bois, en métal, ayant ou n’ayant pas la forme du poinçon, du fuseau ou de la navette, et destinés à la confection de toute sorte de tissus autres que la dentelle, tels que ganses, galons, filets, etc. Mrs Bury Palliser n’y avait pas pris garde.

On a écrit tant de sottes niaiseries sur la dentelle, qu’il est devenu nécessaire d’en exécuter les auteurs par le ridicule. On a bien le droit de siffler un acteur qui se présente au public avant d’avoir appris son rôle. Toutefois, s’il est des absurdités qu’il devrait sufire de montrer au doigt, il est peut-être bon aussi de les discuter pour couper court, une fois pour toutes, à ces commérages traditionnels auxquels quelques personnes ont la bonhomie de croire, bien que, par leur hardiesse, ils choquent le sens commun.

Au xvi° siècle et pendant tout le xvu', on a fait en Angleterre quantité de filets à mailles de formes variées, qu’on appelait dans notre langue, tantôt lacis, tantôt réseuil. Le moule qui servait à les faire était sans doute en os; de là, le nom de bone-lace, que lon a confondu mal à propos et contrairement aux preuves qu’en fournit l’histoire, avec bobbin-lace, qui s’appliquait spécialement à la dentelle aux fuseaux!. Lorsque le filet a cessé d’être à la mode, on a cessé d’en faire et-le mot bone-lace a disparu de la langue anglaise, comme chez nous les mots lacis ou réseuil, qui ne servent plus à désigner les ouvrages en filet, aujourd’hui qu’ils sont redevenus à la mode. C’est ainsi que souvent le manque de perspicacité a fait bâtir sur des mots anciens, qu'on n’a pas su expliquer, des histoires ridicules, et cela n’a pas manqué à la dentelle.

Il y à un peu plus de cent cinquante ans qu’ont été imaginés les différents réseaux qui font le champ de nos dentelles actuelles, la valenciennes, la malines, le point d'Alençon, etc., et l’on s’est habitué depuis à considérer le réseau comme étant la base de la dentelle, si bien que nombre de personnes ne la conçoivent pas sans cela; et, comme le passé de la dentelle est fort peu connu, il en est résulté que chaque fois qu’on a rencontré dans les écrits antérieurs au xvnr° siècle les mots faire du réseuil, on les a traduits par faire de la dentelle, ce qui est une grave erreur; il suffit pour s’en convaincre de

lire la définition du mot réseuil dans les dictionnaires anciens et de jeter un coup d’œil sur

1. Miss Bury Palliser cite un inventaire où il se trouve des hobbin-lace et des bone-lace, et elle ajoute cette réflexion : e sonnement sur la signification

« Bobbin-lace appears invariably disti

uished from bone-luce! » P. 271, note 47 (texte

On reste confondu après cet aveu, qui renverse de fond en comble les bases de son r de bone-lace.

les gravures de mode du xvn' siècle pour reconnaître que le réseuil n’est autre chose que ce que nous appelons filet, ce qui est parfaitement d’accord avec les gravures de modes du temps.

Pendant la dernière moitié du xvi siècle, les fichus en réseuil de soie noire d'Angleterre ont été très à la mode en France‘.

S'il est difficile de préciser la date de introduction de l’industrie des dentelles en Angleterre, on sait qu’elle y a été très-florissante pendant la première moitié du xvn siècle; il s'agissait de l’industrie des dentelles aux fuseaux, car il n’y a pas de traces qu'il y ait jamais existé des manufactures de dentelles à l'aiguille. Le point coupé qui fut la première dentelle à l'aiguille n’y a probablement pas existé à l’état d'industrie, mais il est à présumer que l’art de le faire y a été connu.

Du temps de la reine Élisabeth, alors que ce travail était si répandu dans l’intérieur des grandes maisons en France et constituait un ouvrage d'agrément, les relations suivies qui existaient entre les cours de France et d'Angleterre y auront introduit trèsprobablement les mêmes habitudes, qui, du reste, se répandirent alors dans bien des cours en Europe.

Une preuve de la vérité de ce fait, c’est la venue en France vers 160$ de l'Anglais Mignerak, qui fit imprimer sous son nom un recueil de modèles de lacis, de points coupés et de passements aux fuseaux. Ce recueil était, il est vrai, pour la plupart des modèles, copié dans d’autres déjà parus, notamment celui de Foillet de Montbliard, imprimé en 1598; mais il faut supposer que lorsque Mignerak vint à Paris, il croyait y apporter des nouveautés connues en Angleterre, et ignorées en France; quoi qu'il en soit, c’est une date qu’il n’est pas permis de mettre de côté.

La tradition veut que l’art de faire la dentelle aux fuseaux ait été importé en Angleterre par des émigrants flamands qui, fuyant la tyrannie du duc d’Albe, allèrent

s'établir en Angleterre.

Cette tradition est fausse de tous points; car l’industrie de la dentelle n’existait pas dans les Flandres quand le duc d’Albe y fut envoyé pour les soumettre, par son digne maître Philippe Il, qui avait juré d’anéantir leurs priviléges. Les longues années de désordre et de guerre qui troublèrent alors les Pays-Bas ne permirent guère l’établissement d’une nouvelle industrie; elles occasionnèrent, au contraire, la ruine de quelquesunes de celles'qui y existaient et compromirent gravement l’avenir de celles qui y survécurent.

Les Anglais, gens pratiques et toujours habiles à saisir les occasions de satisfaire leurs intérêts et leurs inclinations mercantiles, profitèrent en effet des avantages de l’émigration gantoise. Ils accueïllirent avec satisfaction ces fabricants et ces ouvriers qui venaient s'établir chez eux avec leur industrie; mais il ne s’agissait pas pour le moment de celle de la dentelle.

Jusqu’alors ils s'étaient contentés de l’avantage de vendre une grande partie de la

r. Voir les gravures de modes de Bonnard.

ANGLETERRE DU XVIIe AU XVIII SIÈCLE. aa

laine de leurs nombreux troupeaux aux Flamands, et ceux-ci la leur retournaient manufacturée. Cet état de choses durait depuis plus de trois siècles', quand la tyrannie du duc d’Albe fit à la ville de Gand une situation si malheureuse, que beaucoup, pour échapper à ses cruautés, émigrèrent avec leur industrie, qui était celle des lainages et leurs accessoires.

Dans cette industrie, la plus riche de toutes dans son ensemble, — car elle en résume plusieurs précieuses par leur importance, celles du filateur, du teinturier, de l’apprêteur, du mécanicien —, les Anglais trouvèrent à exercer cette activité pratique qui les distingue, et leurs manufactures de lainages devinrent en peu de temps les premières du monde. Quant à l’industrie des dentelles, si elle a pris le chemin des Flandres pour aller s’établir chez eux, c’est dans les choses possibles, probables même, mais nulle part on n’en trouve la preuve.

Il n’est pas possible, avec les éléments historiques que l’on possède, de dire comment, ni de quel côté est venue la dentelle aux fuseaux en Angleterre, quand elle s’y est établie à l’état d'industrie; mais il n’est pas douteux qu’elle y a pris pied dès les premières années du xvu° siècle. Le recueil de modèles de l'Anglais Mignerak, quoique imprimé à Paris, est un témoignage encore vivant qu'il y avait en Angleterre des personnes qui s’en occupaient, et qu'on y avait la connaissance du métier; il atteste en outre une pratique d’au moins quelques années.

Il ne fut guère question sur le continent, pendant la première moitié du xvn' siècle, des dentelles d'Angleterre. Ce pays, qui voyait ses richesses s’accroître tous les jours par le développement progressif de son industrie et de son commerce maritime, suffisait à leur consommation ; il était même, par ses relations commerciales avec les contrées les plus éloignées de l’Europe, le principal entremetteur des produits similaires des fabriques étrangères; mais après 1650, la supériorité et l’originalité de certains de ses produits nous sont révélées par les envois fréquents qu’il en fait sur le continent et la renommée qu’ils y acquièrent. (PI. XXXVI.)

Le nouveau point de Venise venait de conquérir le suffrage de tout ce qu'il y avait d’élégant en Europe; cette merveilleuse dentelle se faisait d’après des modèles dont les dessins n'étaient plus empruntés au style gothique, comme tout ce qui s’était fait jusqu'alors, mais au style de la Renaissance, et cette nouvelle manière d’être du dessin, adaptée à la dentelle aux fuseaux, constituait, par son opposition avec l’ancien genre, une nouveauté qui devait être d’autant plus recherchée qu’elle avait ainsi un point de ressemblance avec la plus riche, la plus belle et la plus estimée de toutes les dentelles, le point de Venise.

Tout porte à croire que ce sont les Anglais qui ont les premiers appliqué le style de la Renaissance aux dessins destinés à la dentelle aux fuseaux; autrement il ne serait pas possible d'expliquer la vogue qu’eurent en France leurs plus beaux produits, qui y étaient,

1. Édouard IL, dans le xiv° siècle, envoya en Flandre, au rapport de Rymer, dix mille sacs de laine que les Comtes

de Northampton et de Suffolk furent chargés d’y vendre et dont ils rapportèrent quatre cent mille livres sterling.

Roland de la Platière, Discours préliminaire, tome I, page 27.

recherchés sous le nom de point d'Angleterre. Ce que l’on a fait depuis en Belgique, en France ou ailleurs, sous le nom d'Angleterre ou d'Applications, n’en est que la suite et n’a subi d’autres modifications que dans le fond ou dans le dessin. Le fond est aujourd’hui de réseau, et le dessin est tombé dans le fleuri, au lieu d’être composé, comme il l'était anciennement, d’élégants rinceaux et de motifs d’ornements empruntés aux frises les plus délicates et les plus riches de l’art architectural.

Les Flamands croient, de la meilleure foi du monde, que la priorité ne doit pas leur être contestée, dans l’art de fabriquer la dentelle dite d'Angleterre; mais leur prétention n’est nullement fondée; tout prouve au contraire qu'ils n’ont suivi le mouvement qu’un peu tard, quoique cette opinion ne soit point partagée par les Anglais eux-mêmes. Les uns et les autres sont dans l’erreur la plus profonde, et il est facile d’en donner la preuve.

D'abord, on ne voit pas pourquoi une sorte de dentelle quelconque aurait pu porter, en France, le nom d'Angleterre, si elle a eu son origine dans les Pays-Bas, surtout au moment même de son apparition, alors que les relations entre la Belgique et la France étaient plus faciles et tout aussi fréquentes qu'avec l’Angleterre. À moins de fausser les règles ordinaires du bon sens, cela est inadmissible ; mais il y a plus : l’industrie du Point d'Angleterre s’est perpétuée dans le Devonshire, et le point d’Honiton à brides picotées (PI. XXX VII) représente absolument la dentelle, dite Angleterre du xvu‘ siècle. Il n’y a de différence que dans le dessin, qui est devenu plus fleuri, nécessité que lui a imposée la mode.

D'un autre côté, la tradition qui attribue aux Belges la priorité pour l’invention de la dentelle dite d'Angleterre n’est pas bien ancienne. Comme la plupart des traditions, elle a très-certainement pris naissance dans l’imagination de quelque fabricant intéressé à la faire prévaloir. On conçoit que, lorsque les Belges ont eu acquis la supériorité qu’on ne leur conteste plus aujourd’hui dans l’art de faire cette dentelle, ils se soient aisément persuadé qu’ils en ont été les créateurs; mais cette persuasion, quelque naturelle qu’elle leur paraisse, ne saurait détruire ce qui était écrit avant l'existence de la tradition sur laquelle elle s’appuie.

Celui qui l’a mise en circulation le premier est Roland de la Platière, et plus de soixante ans avant lui, Savary nous apprenait que : depuis que les dentelles de fil nommées point d'Angleterre ont été imitées et surpassées en Flandre, en Picardie et en Champagne, on n’en tire plus de Londres pour la France. Savary nous informe aussi que l’art de fabriquer le point d'Angleterre s'était introduit à Binche depuis quelques années seulement, et que les produits qui en sortaient égalaient, s’ils ne surpassaient pas, ceux de la Flandre et du Brabant.

Les preuves à l'appui de ce qu’on vient de lire sur la véritable origine du point d'Angleterre, abondent dans les publications du xvn' siècle.

Le Parfait négociant, œuvre de Jacques Savary, dont la première édition fut donnée

en 167$, constate que l’on tire d'Angleterre « des dentelles tant de soie que de fil. » Dans le Mercure galant du xvn° siècle, il est parlé plusieurs fois de dentelles d'Angleterre. On voit, dans celui de 1673, qu'il se porte des manteaux de taffetas de

toutes couleurs, et que ces manteaux sont couverts d’autres manteaux « tout de point d'Angleterre. »

Tout cela est parfaitement d'accord avec les gravures de modes de cette époque, dont les légendes signalent fréquemment le point d'Angleterre dans l’énumération des différents objets qui ornent la toilette des sujets; et c’est aussi confirmé par les renseignements puisés aux sources les plus officielles.

On lit en effet dans une lettre de Colbert, du 2 janvier 1682, adressée à M. de Morangis, intendant à Alençon : « Comme les filles sont maintenant accoutumées À travailler aux points de France, les marchands pourraient facilement introduire des manufactures de passements de Flandre et d'Angleterre; s’ils avaient besoin pour cela d’assistance pour en faire venir des ouvrières, on pourrait leur donner quelques facultés. »

Ces Passements d'Angleterre n’étaient autres que ces fameux points d'Angleterre, alors si à la mode. Personne dans ce temps-là ne les confondait avec ceux de Flandre, et Colbert moins que tout autre.

Le point de Venise en relief a été perfectionné en France sous Louis XIV, mais il serait tout aussi injuste d’en contester l'invention à Venise, d’où on l’a importé chez nous, qu’il l’est aujourd’hui de refuser à l'Angleterre le mérite d’avoir créé la dentelle à laquelle elle a donné son nom.

Quelque minime que fût la parcelle de gloire que l'injustice, ou plutôt l'ignorance, enlevait à l'Angleterre, l’histoire lui devait cette restitution.

L'importance qu’a eue anciennement l’industrie dentellière en Angleterre, tant au point de vue de la beauté des produits, que de la quantité qu’il s’en est fait, est généralement ignorée des Anglais eux-mêmes. Dans la Révolte des Passements il est plusieurs fois question des dentelles de soie noire et de fil, d'Angleterre. On y voit que cette dernière « habitait la maison du roi. » Aïlleurs, après avoir exposé que le port d’armes ayant été défendu, les épées et les pistolets, se trouvant sans emploi, avaient offert leurs services

aux dentelles qui les avaient acceptés ; après un discours de la Dentelle d'Angleterre se terminant par ces mots : «Qu’avons-nous à craindre puisque la cour se trouve sans armes? » l’auteur ajoute la réflexion que voici: « Cette dentelle s’imaginait qu’elle n’avait plus à craindre que quelque hallebarde ou quelque pertuisane, dont les coups passeraient d’outre en outre sans l’offenser.… »

Ceci se passait en 1661, après l’édit de 1660, qui en prohibant les dentelles avait motivé la révolte; et il en résulte que la dentelle d'Angleterre était alors considérée comme une dentelle de roi ou de reine, puisqu’on la voyait à la cour de France; c’est aussi une preuve qu'elle était déjà cette dentelle qu’on a appelée point d'Angleterre; c’est-àdire que les différentes partie de l’ensemble du dessin étaient reliées par des brides

laissant des intervalles entre lesquels un objet aurait pu passer sans la briser, et, en y mettant de l’exagération, une hallebarde pouvait, suivant l’auteur, « passer au travers sans l’offenser. »

En y regardant de près, on découvre sous les bouffonneries de la Révolte des passements, des renseignements précieux pour l’histoire de la dentelle. On y trouve, au sujet

Ah PRODUCTION ET COMMERCE DE LA DENTELLE.

du point d’Aurillac, un passage où il est dit: « qu’il craignait en retournant dans son pays de servir à passer les fromages »; il en ressort clairement que cette dentelle était alors un tissu plein et serré, quoique fin, et qu’elle n’avait aucune ressemblance avec le point d'Angleterre qu’elle imita, quelques années plus tard, sous le nom de Point de France, lorsque fut établie à Aurillac, en 166$, la manufacture royale.

Depuis l'introduction de l'industrie de la dentelle en Angleterre, ce pays a toujours été assez riche pour suffire à la consommation de ce qu’il en produit; il en a même acheté, à de certains moments, des quantités prodigieuses, soit en Belgique, soit en France, et pour son usage et pour alimenter le commerce considérable qu'il fait avec tous les pays du monde; néanmoins, dans ce temps-là, il exportait ses dentelles fines sur le continent, en France principalement. Les gravures de mode de la dernière moitié du xvn° siècle nous montrent fréquemment des toilettes enrichies de points d'Angleterre, et aussi très-souvent des robes et des mantilles garnies de dentelles noires d'Angleterre.

Plus tard, quand le point d'Angleterre a été copié en France et en Belgique, l’exportation en a cessé, et la Grande-Bretagne a pensé à s’armer elle-même, à l’exemple de la France, pour défendre sa production contre la concurrence. Des ordonnances de prohibition furent rendues plusieurs fois, notamment en 1698 et en 1706, contre l’introduction des dentelles étrangères. Mais toutes ces prohibitions, rappelées et renouvelées fréquemment, furent impuissantes à empêcher la contrebande, malgré des saisies quelquefois considérables que l’on opérait et les tracasseries exercées chez les marchands de dentelles et même envers les particuliers.

À partir de 1751 la surveillance de la douane acquiert un degré de sévérité inouie. On fouille dans les maisons des particuliers, on arrête dans les promenades les dames qui portent des dentelles dont l’origine parait suspecte, les officiers de la douane lacèrent dans les rues celles qui sont soupçonnées de fabrique française.

Le gouvernement anglais était poussé à ces exagérations par le sentiment public et par les réclamations violentes des fabricants de dentelles, qui allèrent plusieurs fois, en corps, lui demander l’observation stricte et sévère des édits de prohibition.

Miss Bury Palliser rapporte que Georges III, dans le but de protéger les manufactures anglaises, ordonna, en 1764, que toutes les étoffes et les dentelles qui seraient portées par ceux qui assisteraient à la cérémonie du mariage de sa sœur, la princesse Augusta, avec le duc de Brunswick, fussent de manufacture anglaise. La noblesse fit peu attention à ce décret; et, trois jours avant le mariage, une descente opérée chez la modiste de la cour y fit saisir quantité de vêtements, d’étoffes et de dentelles, à son grand préjudice et au grand désappointement des dames anglaises, qui furent ainsi privées de leurs plus beaux objets de toilette.

Cette modiste, qui était Française, dégottée des affaires, se retira à Versailles, dit l’auteur, avec une fortune de deux cent soixante-quinze mille francs, et s’acheta une villa à laquelle, « dans un sentiment de basse ingratitude », elle donna le nom de : « La Folie des dames anglaises. »

On estimait alors à plus de cent mille le nombre des dentellières répandues dans la Grande-Bretagne ; elles n’avaient point cessé d’être habiles, mais c'était la faute des fabricants si elles ne produisaient pas suivant les besoins de la mode. Ils ne savaient pas les diriger et leur apprendre les nouveaux genres qui venaient de France et de Belgique. Il eût été bien plus simple et plus avantageux pour eux de s’instruire et de se mettre au courant, au lieu de réclamer à grands cris la probibition de marchandises qui, par leur nature et leur petit volume, échappaient presque toujours à toutes les recherches, d'autant plus que ces prohibitions achevaient de discréditer leurs propres produits démodés.

Les dentelles de France et de Belgique n’ont point perdu de leur réputation en Angleterre, et cependant aujourd’hui elles y entrent en franchise. Ce système au lieu de nuire aux fabricants de ce pays les a forcés de suivre le mouvement, et leur industrie, au lieu d’en souffrir, s’est accrue en prospérité et en développement; par contre les fabri-

cants du continent sont excités à produire de la nouveauté s'ils veulent que le marché

anglais leur reste ouvert.

Pointr »'HoniToN. — M. Aubry, comme ses prédécesseurs — bien entendu, ceux dont les écrits ne remontent pas au delà du xvin‘ siècle, car, avant, on n’eût pas osé se mettre en contradiction aussi évidente avec les faits — M. Aubry répète, à son tour, l’histoire des dentelles de Bruxelles vendues par les Anglais sous le nom de points d'Angleterre, et il affirme qu’il ne s’en est jamais fait dans leur pays.

Cette affirmation est quelque peu contradictoire avec le récit de ce qu'il a vu et apprécié à Londres, à l'Exposition universelle de 1851. Voici ce qu'il a dit du point d’Honiton :

« La finesse du toilé est exceptionnelle ; le relief des fleurs (c’est-à-dire le contour ou le brodé, comme on l’appelle à Bruxelles), supérieurement exécuté, fait. admirablement ressortir les motifs du dessin; c’est sans contredit ce qu’on peut produire, dans ce genre, de plus parfait. »

La dentelle d’'Honiton, comme celle de Bruxelles, se compose de fleurs faites séparément et que l’on applique ensuite sur un réseau de tulle imitation ou aux fuseaux. Quand on relie les différentes parties du dessin par des brides aux fuseaux, cette dentelle prend alors le nom de guipure (PI. XXXVII).

Après l'éloge qu’en a fait M. Aubry, on ne le comprend plus ; il est vrai que, suivant lui, la fabrication des guipures dites point d'Honiton, qui « forment la base de la belle fabrication anglaise », n'aurait commencé que depuis quinze ou vingt ans, au moment où il écrivait son rapport et il ajoute qu’elle est en progrès !

Ici on comprend encore bien moins. Certes si cette dentelle est, d’une part, « ce

qu’on peut produire, dans ce genre, de plus parfait, » et que, de l’autre, cette fabrication

toute moderne « est en progrès », il faut convenir qu'on a marché à pas de géant. La perfection étant le superlatif du progrès, il n’y a plus à attendre, maintenant, des habiles fabricants du Devonshire, que le merveilleux ou le surnaturel.

PRODUCMONr ER COMMERCE DE LA DENTELLE

La vérité est que cette magnifique dentelle, connue aujourd’hui sous le nom de point d'Honiton, existe depuis le xvu° siècle dans le Devonshire (PI. XXXVI); qu'on n’y a jamais cessé complétement d’en fabriquer et qu’elle n’a de nouveau que son nom. Si elle a été presque abandonnée pendant longtemps, il faut l’attribuer à l'influence funeste de la mode sous Louis XV, au mauvais goût de cette époque, qui a été pour la dentelle une ère de décadence, d’où elle ne s’est pas encore relevée.

Toutes les dentelles légères, sans consistance, qu’on a faites depuis, ne sont guère que l’ombre de ce que furent les produits anciens. De la richesse, de la magnificence, de la solidité, elles n’en ont plus. Aussi ne laissent-elles après elles aucun souvenir, car, leur durée étant éphémère, c’est à peine si on y fait attention dans les héritages. C’est à tel point qu'il est plus difficile de collectionner les dentelles modernes que celles des siècles passés.

Jadis la dentelle pouvait être un objet d’art : on y mettait le prix; solide, elle vivait pendant plusieurs générations. De nos jours, on fait une dépense cent fois renouvelée, et il n’en reste rien que des chiffons d’une minime valeur, quand il en reste encore, après un usage de quelques mois, quelques années au plus!

La contrée où se fabrique le point d'Honiton est située au sud-ouest de l’Angleterre, dans le Devonshire, le long de la côte, dans une étendue de quinze lieues environ sur six de profondeur (30 milles sur 12); le marché en est à Axminster, non loin d'Honiton (PL. XXX VII).

Il y a quelques années, on estimait à sept ou huit mille le nombre des ouvrières qui y sont occupées ‘. Le goût de cette dentelle s’étant développé, surtout en Angleterre, il a dû augmenter. Cette belle guipure n’a pas toute la réputation qu’elle mérite, cela tient au mauvais choix des dessins que les fabricants mettent aux mains des ouvrières.

On a essayé d'y faire de l’application comme à Bruxelles, c’est-à-dire d’appliquer les fleurs sur du tulle imitation; mais le toilé du point d’Honiton étant plus serré, et les jours faits aux fuseaux, tandis qu’à Bruxelles, le toilé est plus clair, plus léger, et les jours faits à l’aiguille, il en est résulté un aspect différent, un peu moins de délicatesse dans l’ensemble et cela a nui à sa réussitée, malgré que l’ouvrage soit supérieurement fait et

du plus beau blanc.

DENTELLES DIVERSES DES MANUFACTURES ÉTABLIES DANS LES COMTÉS DE Bepror», BuckincHam, NorTHAMPrOoN ET Oxrorn. — Les manufactures de dentelles ordinaires, c’est-à-dire d’une consommation courante, sont nombreuses en Angleterre. On en trouve dans les comtés de Bedford, de Buckingham, de Northampton et d'Oxford. Leur ancienneté n’est pas douteuse; mais il serait difficile de donner des détails sur le genre des produits qu’elles fournissaient autrefois à la consommation. Il est probable que le travail s’y est modifié chaque fois qu’on a senti la nécessité de le faire

pour satisfaire aux besoins du moment. Seulement, comme c’est la France, qui depuis

1. Voir le rapport anglais sur l’Exposition universelle de Londres de 1857.

plus de deux siècles a le privilége d’inaugurer les modes, les fabriques anglaises se sont trouvées sous ce rapport dans un état d’imfériorité, chaque fois qu’elles ont tardé à en suivre le courant; et, comme c’est aussi en France que l’on a fait le plus de dentelles ordinaires ou communes pour la grande consommation, il faut croire qu’en Angleterre on se sera attaché à les copier comme cela se fait de nos jours. Il n’y a eu d’exception que pour le point d’Honiton qui est une dentelle originale et spéciale à l'Angleterre. On doit ajouter cependant que la dentelle noire d'Angleterre, qu'il ne faut pas confondre avec

le réseuil de soie noire d'Angleterre, était recherchée en France sous Louis XIV”.

Dans les manufactures anglaises, on s’occupait encore, il y a vingt ans, à fabriquer des dentelles blanches fond clair; les dessins étaient copiés sur des échantillons de Lille, d'Arras et de Mirecourt; mais, depuis que cette dentelle a été abandonnée par la mode, on s’y est mis à fabriquer de la dentelle noire, puis des guipures blanches et des noires.

Le rapport anglais de l'Exposition universelle de 1851 mentionne le succès qu’obtiennent les dentelles noires que l’on fabriquait alors dans les districts sud du Buckinghamshire. Cette fabrication s’est développée depuis, et l’on y fait maintenant jusqu’à des robes, des châles et des fichus de toutes dimensions, tout cela dans le même genre que ce qui se fait en France.

Le même rapport signale l'impossibilité de suppléer au manque d’une statistique faite avec soin, sur le nombre des personnes employées dans les manufactures de dentelles énumérées plus haut. Peuchet l’estimait à la fin du siècle dernier à cent mille.

1. Voir Bonnard, Costumes du siècle de Louis XIV, et Savary, qui vante les dentelles de soie noire d’Angleterre et les

trouve admirables pour le dessin et la fabrique.

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