‹ La dentelle, histoire -- description -- fabrication -- bibliographieChapitre 6 sur 73 · HE | CR · texte numérisé non relu

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Fig. 10. — Quintin brodé, xvi® siècle.

On fabriquait autrefois dans les environs de Quintin, petite ville de Bretagne, des toiles claires propres à faire des rabats, des collets, des surplis et des tamis. Depuis on a donné le nom de Marli à ce genre de toile, dont la fabrication s’opérait sur des métiers à gaze. Elles avaient une grande ressemblance avec le lacis, et celles destinées à la toilette se brodaient d’après les mêmes modèles.

En résumé, d’après ce qui précède, il ressort, d’une façon victorieuse, que rien n'autorise à supposer à la dentelle une origine antique qui se perdrait dans la nuit des temps, mais qu’au contraire elle n'existait pas avant le milieu du xvi° siècle. Il reste

maintenant à rechercher quel fut le pays qui eut le mérite de son invention.

SEPNPRRMRRENTI

On est généralement d’accord pour attribuer aux Italiens l’honneur d’avoir inventé les Dentelles à l'aiguille, tandis qu’il semblerait, d’après l’opinion aussi généralement admise, qu’on ne doit pas contester aux Flamands la gloire qu’ils s’attribuent d’avoir créé celles aux fuseaux. Il ne sera question dans ce chapitre que des premières, celles à l'aiguille.

Tout en faisant aux Italiens l’honneur de les considérer comme les auteurs du Pornt à l'aiguille, on veut que cet art ne soit qu’un dérivé des broderies orientales que leur auraient apporté les croisés, lesquels l’auraient pris aux Sarrasins, comme les Espagnols l'avaient, de leur côté, reçu des Maures, qui, aussi bien que les Sarrasins, excellaient dans la broderie; et comme il était nécessaire, après avoir soutenu l’antiquité du point, de relier ce dérivé avec le passé, on a donné pour preuve l’origine des mots italien et espagnol recamare et recamar, qui viennent de l’arabe et signifient broder.

Cela fait bien supposer que les Italiens et les Espagnols ont emprunté aux Orientaux l’art du brodeur, mais ne laisse rien entrevoir de pareil relativement à la dentelle à laiguille, qui est bien, quoi qu’on en dise, un produit original, malgré que le moyen de la travailler dérive de la broderie.

On voit quels efforts sont faits pour reculer l’époque des premières dentelles; ils sont d'autant plus démesurés qu’ils manquent d’appui, mais ils sont nécessités par cette opinion, qu’on a voulu soutenir quand même, de la haute antiquité de ce produit.

En s’escrimant ainsi dans le vide, on ne s’aperçoit même pas combien il est illogique de dire après coup qu’elle fut un dérivé d’un autre produit importé lui-même chez les Italiens dans des temps plus rapprochés.

Il y a là presque un système de dénigrement qui n’est pas calculé, mais qui s’est imposé de lui-même. On ne pouvait pas, après avoir donné à la dentelle une origine antique, retrouver son berceau à Venise, sous peine de se contredire d’une façon trop ostensible. Alors on a essayé de confondre la broderie avec la dentelle à l'aiguille et,

les éléments étant, on a conclu qu’elle devait être. :

Autant vaudrait dire que la flamme qui jaillit d’un combustible existait avant l’action ou la combinaison chimique qui a rendu le combustible incandescent, ou que ceux qui créèrent le fil et l'aiguille, en fournissant ainsi le moyen de faire et broderies et dentelles, peuvent passer pour les avoir inventées.

Ce qu’il y a de certain, c’est que les premières dentelles à l'aiguille empruntèrent à la broderie le point de boutonnière ou point noué; quant aux autres points, qui servirent à la confection de ce travail délicat, s’ils existaient — comme cela est possible, mais non prouvé

ils furent combinés et appliqués de manière à produire un effet jusqu'alors inconnu; et la broderie s’est enrichie depuis, de points à jour empruntés à la dentelle; points auxquels on donne dans le métier le nom de Venise ou Alençon.

Si l’on en excepte le filet sur lequel les Chinois exécutent, probablement depuis longue date, des broderies dont le dessin a quelquefois beaucoup d’analogie avec les modèles de point coupé du xvi' siècle, tous les autres tissus à jour que l’on rencontre chez les peuples d'Orient sont des tissus desquels on a tiré des fils de la chaine et de la trame pour produire des vides, qu’on a disposés ensuite d’une certaine façon au moyen de laiguille, ce qui prouve bien qu'ils ignorent encore l’art de faire ce que nous appelons point de Venise ou d'Alençon.

Parmi les recueils de dessins pour broderie ou lacis gravés pendant la première moitié du xvr° siècle, quelques-uns emploient la dénomination de moresques ou façon arabique, dans la nomenclature des divers genres qu’ils renferment. Cela a suffi à certains bibliographes, qui ont cru voir dans ces recueils des dessins de dentelle, pour démontrer son origine orientale, tandis que ces dénominations de moresque ou façon arabique s’appliquent uniquement à des modèles figurant des entrelacs de style oriental, comme on en brodait dans ce temps-là en fils de couleur sur les lingeries, et tels qu’on en voit au musée du Louvre sur des portraits, notamment un de Henri II, dont le col de chemise rabattu est orné d’entrelacs brodés noir et or.

Assurément on ne saurait contester que nous ayons été initiés à tous les secrets et mystères de l’art du brodeur par les Orientaux, et nous n’avons rien à leur apprendre comme habileté de main; mais leur immobilité proverbiale a laissé leur industrie au point où elle en était il y a des siècles, tandis que notre civilisation moderne, active, industrieuse et novatrice, a créé la dentelle, qu’ils n’ont pas même su s’approprier quoiqu’ils possédassent les éléments qu’elle a mis en action.

Ils avaient des mains exercées et habiles; ils possédaient l’oya, espèce de passementerie dont les dessins figurent des feuillages et des fleurs découpées à pétales superposées, travaillés à l’aiguille, et ils en sont restés au même point : ils n’ont pas encore la dentelle.

De ce que les Vénitiens se trouvaient bien plus rapprochés que nous de l’Orient, physiquement par leur position géographique, et moralement par leurs relations d’affaires, on a pensé que les secrets industriels de ce pays avaient dû nous arriver par leur entremise. En ce qui concerne la dentelle à l'aiguille, cela ne serait pas une preuve suffisante — l’art du brodeur étant très-développé en Europe quand elle fut inventée —

16 LES PREMIÈRES DENTELLES

si les premiers recueils de modèles gravés n’eussent été imprimés chez eux et si ceux imprimés ailleurs n’eussent été généralement l’œuvre de Vénitiens.

Cet ensemble de faits constituant des preuves évidentes de leur priorité, l’on peut affirmer que, si les Vénitiens ont trouvé dans les broderies orientales des Indes et de la Chine, dans les oyas de la Turquie, les éléments constitutifs de la dentelle à l'aiguille, rien ni dans les uns ni dans les autres, pris à part et séparément ou combinés comme ils l’étaient chez les Orientaux, n'étant réellement de la dentelle, elle fut bien une invention et tout l'honneur leur en revient.

S'ils se sont inspirés des anciens, s'ils ont utilisé les connaissances acquises, le produit n’en fut pas moins nouveau et original, qu’il füt ou non un composé de travaux à l'aiguille d’un usage ordinaire ou inconnu.

C’est le propre du génie de deviner et de découvrir les secrets cachés dans l’âme de ce qui est et de les faire germer et produire, comme aussi c’est le rôle de la fatuité,

fille de l'impuissance, d’affaiblir ou de contester le mérite d’autrui.

CISAUBMIONE JL

En l’absence de livres spéciaux, c’est dans les œuvres des encyclopédistes qu’on est réduit à aller chercher les renseignements dont on aurait besoin pour jeter un peu de lumière sur certains points obscurs de l’histoire, mais la manière dont s’accomplissent certains travaux historiques qui y prennent place doit inspirer quelque défiance.

Les questions scientifiques n’y pourraient être traitées à la légère sans compromettre la. fortune de l’œuvre, aussi sont-elles livrées aux célébrités les plus compétentes. Mais s'agit-il de questions touchant l’art industriel ou autres d’ordre inférieur, elles sont abandonnées, le plus souvent, à des écrivains que leurs études n’ont pas préparés à ces spécialités, dont le travail, quelque consciencieux qu’il soit, ne saurait remplir le but nécessaire, à cause de leur incompétence, qui ne leur permet pas de contrôler d’une façon assez sérieuse, ni ce qu'ils relèvent dans les œuvres antérieures de même nature (Encyclopédies ou Dictionnaires spéciaux), ni les renseignements recueillis auprès de praticiens que le succès à pu mettre en évidence, maïs dont le savoir ne va pas toujours de pair avec leur situation apparente.

Qu'en résulte-t-il? Une nouvelle édition de tout ce qui a été écrit sur le sujet, doublée de quelques réflexions et commentaires approbatifs et augmentée de nouvelles erreurs, non encore imprimées, mais passées néanmoins à l’état de tradition.

Voilà comment s'écrit l’histoire. C’est ainsi, du moins, que l’on a fait pour la dentelle; aussi tout est-il à refaire!

La dentelle remonte à une haute antiquité, ont-ils tous avancé dans leurs écrits, et l’on sait maintenant combien il était facile de réfuter cette opinion. La dentelle aux fuseaux est d’origine flamande, répètent-ils tous en chœur, et l’on va voir combien cette autre prétention est tout aussi dénuée de fondement. Mais remarquez en passant combien ces érudits, qu'il s’agit de réfuter, ont eu peu de respect pour la logique.

L'origine de la dentelle remonte à une haute antiquité, ont-ils dit, et cependant, suivant eux, celle à l’aiguille aurait eu son berceau à Venise, celle aux fuseaux dans les Flandres.

LES PREMIÈRES DENTELLES

Comment donc a-t-on laissé venir jusqu’à nous, sans protestations, ces contradictions puériles ?

Dès que la Belgique connut le secret de faire la dentelle aux fuseaux, elle s’y adonna avec persévérance, et en peu de temps elle fit de cet art une industrie considérable, qui lui valut une réputation méritée pour la finesse et la beauté de ses produits; tous les peuples du monde civilisé sont devenus ses tributaires, et l’on s’est habitué à la considérer comme le pays classique de la dentelle. De là à lui attribuer l’honneur d’avoir imaginé ce riche et séduisant tissu, il n’y avait qu’un pas à franchir, c’est ce qu’on a fait sans autre examen.

Si la Belgique a eu le mérite incontesté d’avoir donné à la dentelle aux fuseaux, comme industrie, un développement très-étendu, ce qui a été une source très-enviable de bien-être pour ses populations ouvrières, elle doit laisser à qui il appartient celui d’en avoir eu la première idée et se tenir satisfaite des bénéfices qu’elle a eu le talent de tirer de son exploitation.

C’est aux Italiens que revient tout l’honneur de son invention’, ils en avaient pour ainsi dire pris le brevet, par des publications qui sont venues jusqu’à nous, avant qu’on n’en eût aucune idée partout ailleurs. .

L'usage de la dentelle aux fuseaux, si l’on s’en rapporte aux portraits et gravures représentant les costumes de la fin du xvi° siècle en Italie, ne paraît pas avoir été trèsrépandu dans ce temps-là, mais on a la certitude qu’elle était déjà connue vers 1557. Il existe à la bibliothèque de lArsenal un recueil précieux de dessins gravés pour dentelles aux fuseaux, intitulé « Le Pompe. » Il est en deux parties, toutes deux imprimées à Venise, la première, en 1557, la deuxième en 1559*.

On y lit dans le titre, après l’énumération des divers genres de modèles qu’il contient et de l’usage qu’on peut en faire : « Opera non meno bella, che utile et necessaria ; e non piu vedute in luce ».

Ce recueil est sans contredit le plus curieux que l’on connaisse, parce qu'il est le premier qui montre des modèles de dentelles aux fuseaux.

Voilà donc une date certaine qui en prouve l'existence chez les Vénitiens, et comme l'importance des dessins est remarquable par la variété des effets recherchés au moyen de la diversité des points, qu’ils attestent en outre dans tous leurs détails la connaissance parfaite de l’art du dentellier, de la part de leur auteur, on peut affirmer que cette dentelle a dû être étudiée et travaillée pendant quelques années, avant d'arriver au degré de perfection où on nous la montre déjà dans ces recueils.

Tous ceux qui ont été gravés après en Italie, pendant le xvr° siècle, ne renferment aucuns modèles pour le fuseau et n’en contiennent que pour le travail à l'aiguille.

Jusqu'à celui imprimé d’abord à Venise en 1600, puis à Rome en 1610, et attribué

1. Cela n'eût pas été contesté au xvr' siècle; on était trop près de l'époque de sa création pour s’y méprendre. édits somptuaires, a écrit que les points coupés et les dentelles de fil nous venaient

d'Italie, où ces points furent inventés et les premières fabriques établies

Delamarre, en faisant l’histoire d

2. La Bibliothèque nationale, à Paris, possède un exemplaire de l'édition de 1557.

à « Elisabeth Catanea Parasola Romana, » on n’en rencontre plus. (Fig. 11 et 12.) En dehors de l'Italie, le plus ancien recueil de dessins gravés pour dentelles, conte-

nant des modèles pour le fuseau, fut imprimé dans une ville devenue française depuis, à Montbelliard, en 1598, par Foillet ‘. (Fig. 13.)

Fig. 11. — Passement aux Fu Fig. 12. — Passement aux Fuseaux

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