DENTELLES DE SAXE, DE BERLIN, DE BOHÈME, DE SUISSE
Barbara Uttman introduisit, très-probablement, l’industrie du lacis ou du filet à Annaberg; et, comme de son temps, le commerce en était considérable, elle a pu, à juste titre, être regardée comme le bienfaiteur du pays et mériter la reconnaissance qu’on lui a conservée ‘.
Les soixante-cinq descendants ne sont qu’une image de la bande de réseau la plus large qu’elle ait faite.
Les bandes de réseau les plus larges de ce temps-là ne dépassant guère ce nombre de mailles, ainsi s’expliquerait ce qu’il peut y avoir de vrai dans la légende. Mais, du filet à la dentelle il y a fort loin : l’un est un simple fil noué au moyen d’une navette, et disposé, à l’aide d’un moule, pour figurer des mailles égales; l’autre, un tissu dont le travail se complique d’un grand nombre de fils, de fuseaux et d’épingles.
Il faut ajouter que la dentelle, au xvr' siècle, ne comportait de réseau d’aucun genre; d’ailleurs, le prétendu apprentissage de Barbara Uttman sous une dentellière brabançonne fuyant la tyrannie du duc d’Albe est d'autant plus invraisemblable, qu’il ne concorde pas du tout avec l’histoire, puisque l’établissement affirmé par la tradition aurait été fondé en 1661, tandis que le duc d’Albe ne fut envoyé dans les Pays-Bas, par Philippe Il, que quelques années plus tard.
Il n’y avait même pas de fabrique de dentelles dans les Pays-Bas du temps du duc d’Albe; cela a été démontré surabondamment; il n’est pas nécessaire d’y revenir. La légende de Barbara Uttman n’est donc qu’une de ces puérilités si communes dans la vie des peuples, destinées à satisfaire la vanité. Elles ont pour effet d’obscurcir l’histoire quand les énigmes qu’elles contiennent ne sont point assez transparentes. Ce sont comme des rébus dont on ne possède plus la clef.
Maintenant, si on cherche ailleurs des éclaircissements sur l’époque des premiers établissements de manufactures de dentelle, en Saxe ou ailleurs en Allemagne, on ne trouve rien; on acquiert seulement cette présomption qu'il n’y en existait pas dès les premières années du xvrr siècle, ainsi qu’on va le voir.
L'Allemagne, si riche en publications artistiques au xvi° et'au commencement du xvir siècle, n’a produit qu'un seul ouvrage où l’on trouve des modèles pour la dentelle ; encore ces modèles ne sont-ils que pour la dentelle à l’aiguille, le point coupé. Il n’y ena point pour la dentelle aux fuseaux*.
1. On a élevé un petit monument à Barbara Uttman dans le cimetière d’Annaberg, avec une inscription dont voici la traduction :
BARBARA UTTMAN, DÉCÉDÉE LE 14 JANVIER 1575, CRÉA L’INDUSTRIE DENTELLIÈRE DANS LES MONTAGNES DU HARTZ, DONT ELLE DEVINT AINSI LA BIENFAITRICE.
2. Tous les recueils de modèles de broderie ou autres ouvrages de dames, imprimés antérieurement à Nuremberg, Augsbourg, Cologne, ou ailleurs en Allemagne, n'ont pas de modèles de dentelles, malgré ce qu’en ont dit tous les bibliographes qui ont parlé de ces recueils.
Il en est malheureusement de la bibliographie comme de la statistique : on y fait de l’enregistrement le plus souvent sans contrôle, On ne peut pas être universel, c'est vrai; mais les écrivains qui se bornent à répéter ce qu’ils entendent
192 PRODUCMON ERMCOMMERCENDENPANDENMRELTLE,
Cet ouvrage est du graveur J. Siebmacher ; il se compose de trois parties :
La première porte la date de 1607 et ne contient que des modèles sur lacis ou sur quintin*. C’est seulement dans la deuxième, parue un an ou deux après, qu’on rencontre quelques planches destinées à servir de modèles de point coupé. Dans la troisième, au
contraire, qui fut imprimée en 1604, il y a quatre-vingt six modèles pour cet usage.
La publication de l’œuvre de Siebmacher fut faite par le libraire où imprimeur Michel Kuisner, de Nuremberg; c’est une édition de luxe. Tous les modèles ont été gravés sur cuivre avec beaucoup de soin et de finesse, et le recueil entier devait être d’un prix si élevé, qu’il n’a pas pu être imprimé à l’intention des ouvrières en dentelles. C'était une œuvre destinée aux dames, qui y puisaient des modèles pour leurs ouvrages d’agrément; et il semblerait résulter de la nature de ces modèles que, jusqu’à l’an 1602, elles ne s'étaient pas encore adonnées aux ouvrages de point coupé. D’où on peut conclure que, si cette dentelle a existé en Allemagne à l’état d'industrie, cela n’a dû avoir lieu que quelques années plus tard. Mais on ne sait rien à ce sujet pour toute la durée du xvu siècle.
Une particularité à noter c’est que, lorsqu'on rencontre l’œuvre entière de Siebmacher, rarement elle est intacte. S'il y manque des feuillets, ou s’il y en a de salis et d’usés, ce sont toujours ceux des modèles de lacis, tandis que les modèles de point coupé sont bien conservés. On doit en tirer cette conséquence qu’on a fait peu usage de ces derniers.
Il a été question quelquefois de points à l'aiguille de Berlin après la révocation de l’édit de Nantes, et on a supposé que cette industrie y a été importée par les religionnaires émigrés. Cette entreprise s’est peu développée et n’a pas laissé beaucoup de traces.
Il y a en Bohème quelques ouvrières qui font du point de gaxe, façon Bruxelles; cette fabrication a peu d'importance, et on n’a pas de renseignements sur son passé.
Quant à la dentelle aux fuseaux, on croit généralement que c’est en Saxe qu’en ont été établies les premières manufactures en Allemagne. Elles auront succédé, sans doute, à celles de lacis quand le commerce de cette marchandise est devenu moins lucratif, par suite de l'abandon qu’en a fait la mode vers le milieu du xvu' siècle.
Nulle part, dans les relations sur le commerce, on ne trouve mentionnées les dentelles de Saxe avant le xvur siècle. Ce ne serait pas une raison pour qu’elles n’aient pas existé ayant; mais cela prouve qu’anciennement, comme à présent, elles n’ont pas eu une originalité particulière. On s’est borné à copier ce qui se faisait, soit en Belgique, soit en France.
Les fabriques de Saxe ont acquis, depuis plus d’un siècle, une grande importance; on estime à trente mille le nombre de leurs ouvrières.
dire, quand on possède des moyens sûrs de contrôle, ne sont que des machines à aligner des phrases. On ne saurait être trop sévère à leur égard, à cause des erreurs qu’ils propagent ou qu’ils contribuent à perpétuer. 1. Quintin, espèce de tissu au métier en forme de canevas ou de filet, qu’on a appelé plus tard marli, destiné à ètre
brodé avec du fil, de la laine, de la soie ou des perles. (Voir page 13, fig. 10.)
DENINE RES DENSUINSSE 193
Les ouvrages qu’on y fait sont presque tous de qualité inférieure, quoique le travail en soit généralement régulier et bon. Les fabricants y ont la ficheuse habitude d'employer des matières mal préparées, d’où un produit mal conditionné; ils font usage, pour la dentelle noire notamment, de soies plates de qualité médiocre, ce qui donne un bon marché apparent dans les dentelles étroites ; mais dans les larges, la différence du prix de revient, au point de vue de la richesse de la matière, diminuant en raison de la largeur, le bon marché n’est plus apparent; parce que, si la matière dans une dentelle étroite représente cinquante pour cent de sa valeur, dans une plus large elle ne sera que de quinze, de dix pour cent, et même moins, suivant la largeur; le prix du travail augmentant, dans ce cas, dans des proportions considérables. De telle sorte que, après avoir fait une économie insignifiante, on à un produit manquant de la fermeté nécessaire à l’usage auquel il est destiné et qui ne convient point à toutes les consommations. La France n’en achète point du tout, tandis que l'Allemagne ne peut point se passer de ce qui se fabrique chez nous.
C’est aux États-Unis, dans l'Amérique du Nord, que se font les plus forts envois de dentelles de Saxe; cela tient sans doute à ce que, aux États-Unis, une grande partie de la population est originaire du nord de l’Allemagne et qu’elle a l'habitude de ses produits. Il n’y a pas d’autre raison d'expliquer une préférence qui n’est pas justifiée. Toutefois, ce sont principalement les campagnes qui les consomment; dans les villes, celles surtout où le luxe est le plus éclairé, les dentelles de France sont bien mieux appréciées.
Indépendamment des manufactures de point fondées à Berlin et aussi à Hambourg, assure-t-on, par les réfugiés protestants, il y avait anciennement des fabriques de dentelles aux fuseaux à Anspach et Elberfeld, dont l'établissement était dû à la même émigration. Toutes ces manufactures obtinrent d’abord un grand succès; elles enrichirent leurs fondateurs, mais ne résistèrent pas aux changements de la mode. Le goût de dentelles d’un nouveau genre ayant prévalu, et leurs successeurs ayant sans doute négligé de
suivre le mouvement, ils ont été forcés de cesser leur fabrication.
En Autriche, à Laybach (Ilyrie), il y avait anciennement une fabrique de dentelles aux fuseaux dont les produits étaient estimés; elle n’existe plus.
Outre le point de gaze, on fait aussi en Bohème des dentelles aux fuseaux dans le genre de celles de la Saxe. Cette fabrication y a encore une certaine importance; le nombre des ouvrières qu’elle occupe est d’environ huit mille, mais à la fin du siècle dernier il était, dit-on, de soixante mille, hommes, femmes ou enfants.
Les ouvrages faits par les hommes sont de qualité supérieure; la main étant plus
lourde, la dentelle en est plus ferme.
Suisse. — Au xvur siècle, l’industrie de la dentelle aux fuseaux était répandue dans tout le canton de Neufchâtel.
« Les dentelles communes se travaillent en grande quantité dans les montagnes, » dit Peuchet, « et il s’en fait beaucoup de débit au dehors. On a poussé, dans la ville, la
perfection de ces ouvrages à un degré qui peut aller de pair avec celles de Flandre, pour la bonté, et peut-être aussi pour la qualité. » Les fabriques de dentelles de la Suisse ont, pour ainsi dire, donné leur dernier signe
de vie à l'Exposition universelle de 1851. On y a vu quelques échantillons de blondes et
Fig. 73. — Dentelle réseau Lille.
dentelles de Locle, Couvet et Chaux-de-Fonds ; ils n’avaient rien de remarquable, c’étaient des copies des genres français de Lille ou de Mirecourt (Fig. 73).
A Genève, les émigrés huguenots de Lyon établirent des manufactures de dentelles d’or et d’argent qui atteignirent une grande prospérité. Elles se sont maintenues jusqu’à la fin du xvmi* siècle, mais il n’en est plus question depuis.