‹ La dépendance de la morale et l'indépendance des moeursChapitre 5 sur 11 · L'IDÉE D'ÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L'IDÉE D'ÉVOLUTION

I . loterprétations philosophiques déduites des théories évolutionnistes de Lamarcketde Darwin. Une sljspnifîcation scientifique nouvelle, attribuée au fait de révolution, introduit en philosophie une optique nouvelle : la vie comme phénomène Rxe, La théorie de M. Quinton et les lois de constance. — II. Loi de constance marine, — III. Loi de constance thermique. — IV. Loi de constance osmotique. — V. Comment le point de vue scientifique nouveau détruit la sensibilité métaphysique ancienne.

La philosophie dut être, dès son origine, une tentative en vue d'une justification méthodique d'hypothèses fondées sur un vœu de bonheur. Il s'agissait de prêter à ces hypothèses une apparence raisonnable, le désir imposant le thème à développer dont il ne fallait s'écarter. Mais afin d'attribuer à ces constructions du désir une base réelle, la philosophie eut bientôt recours à Texpérience, à des faits vérifiables auxquels elle lia sa fortune. Le fait positif fut ainsi introduit dans la spéculation philosophique : en subordonné tout d'abord,

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on l'interprète, on le déforme; déjà pourtant on s'en recommande, on l'analyse. Qu'une observation plus sévère interdise de le changer, il va changer à son tour la philosophie qui l'avait pris à ses gages. Si l'on remarque que l'esprit scientifique, sitôt venu à maturité, a attribué au fait empirique une importance prépondérante, on comprendra comment la science est devenue l'inspiratrice de la philosophie. Ce rôle est échu surtout à la science biologique, dont l'influence s'est fait sentir particulièrement au cours du dernier siècle : Lamarck et Darwin ont préparé la voie où Spencer s'est engagé. Avec Spencer l'idée d'évolution, qui avait pris naissance dans les sciences naturelles, est devenue l'aimant verslequelfut attiré tout le grand mouvement des idées philosophiques au xix® siècle. En quoi consiste cette idée d'évolution ? En une conception selon laquelle tous les êtres doués de vie à un degré quelconque procéderaient les uns des autres, selon laquelle toutes les formes végétales, puis animales, seraient en quelque sorte les laboratoires où la vie, acquérant des complications et des qualités nouvelles, se transformant sans cesse au cours des âges, deviendrait continûment plus riche et plus élevée et tendrait, à travers cette lente ascension parmi les millénaires, vers un état de

perfection. Tandis que la science de Tautre siècle découvrait, entre les différentes variétés et les différentes espèces, des liens de filiation et de parenté, rhypothèse philosophique qui, d'ailleurs, guidait souvent les savants eux-mêmes, devançait les conclusions scientifiques et voyait dans Tespèce humaine le dernier état actuel de cette évolution des êtres vivants. Le phénomène de Tintelligence, apparu soudain dans l'homme avec un développement si supérieur, semblait montrer en lui un aboutissement ; on se persuada que tout TefFort antérieur de la vie n'avait eu pour but que de préparer son avènement. Et il sembla aussi que Tintelligence, avec les idées et les conceptions morales que les philosophes en avaient tirées, dût indiquer le sens futur de l'évolution biologique, que, dans le prolongement de cette modalité nouvelle, dût s'inscrire le but vers lequel se dirigeait tout le mouvement ascensionnel de la vie.

Les philosophies et les religions, dès 1 es premiers âges de la pensée, avaient aménagé l'avenir. Le monde moral, faisant luire dans la conscience humaine le premier rayon de son aube, en illuminait les perspectives. Gros de réalisations futures, il avait déjà réalisé dans l'esprit des hommes les idées du bien, du juste dont le triomphe devait

assurer à une humanité plus parfaite la possession du Bonheur. La science avec la théorie de révolution remplissait tout le cadre des origines ; elle guidait la vie depuis ses premiers balbutiements jusqu'à rhomme: elle fournissait les soubassements de l'édifice de l'Etre dont les philosophes avaient déjà construit toutes les parties saillantes. Elle montrait en outre, d'une façon historique et concrète, les procédés de croissance de la vie et fournissait ainsi des indications sur la façon dont se développerait, dans le futur, le progrès moral de l'Humanité. On imagina une sélection s'exerçant dans le monde moral comme elle s'était exercée dans le monde physique.

Ainsi l'apparition de la théorie de l'évolution eut ces conséquences philosophiques : le fait de mouvement, de changement, de transformations successives, de complexité et de perfection croissante qui s'y révéla, éveilla l'idée d'un but vers lequel tout ce mouvement tendait. L'idée de finafité, d'origine métaphysique, y puisa une force nouvelle. De ce que le monde s'avérait en proie au changement, on conclut qu'il s'efforçait vers une fixité finale, de ce qu'il évoluait dans le devenir, qu'il aboutissait à l'être.

Et tel fut le fantôme métaphysique dont les con-

tours flottèrent devant les consciences de quelques générations, celui d^un progrès continu tendant vers un but dont les formes se dessinent au regard des inaaginations, qui conserve pourtant assez d'indécis et de vaporeux pour passionner, pour réserver quelque surprise au prochain numéro, toutes les transformations de la matière subordonnées à ce but, moyen de ee but, de même toute la suite de l'histoire; chez les plus subtils, ce progrès se perdant à l'infini, ce but jamais atteint et, en quelque sorte intangible, fixant seulement une direction, et dans l'une comme dans l'autre hypothèse, but ou direction imposant un impératif moral, les formes hvmaines de l'évolution, intelligence, conscience morale étant tenues pour les dernières apparues, pour la conséquence, pour la suite naturelle et nécessaire de l'évolution physiologique.

Tel fut bien, semble-t-il, le décor métaphysique suscité au cours du dernier siècle, par l'interprétation de ridée d'évolution au gré des théories philosophiques. Mais, plus entièrement qu'elle n'avait fait jusqu'alors, la philosophie, par l'appui qu'elle a demandé à la science, s'en est rendue tributaire. Or, tandis que la métaphysique vise à atteindre des conclusions définitives, la science ne prétend construire qu'une suite de degrés permettant de décou-

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vrir un panorama de plus en plus vaste, chaque cercle d'étendue nouvellement apparu changeant la forme et la signiOcation du paysage précédent. La métaphysique, en associant son destin à celui de la science, risque donc d'être contrainte à changer son humeur, à accepter une instabilité de points de vue qui n'entrait pas dans ses desseins.

Un ouvrage récent (i)nous apporte précisément une théorie qui jette un jour singulièrement neuf sur le caractère de l'évolution biologique, qui en impose une définition précise et introduit une agrafe, une agrafe scientifique, dans la boucle même où la philosophie morale s'était insinuée. Les travaux scientifiques du siècle dernier ouvraient une porte à l'hypothèse que la métaphysique s'était empressée de pousser. Mais la science qui^ pour montrer plus de réserve, ne s'était interdît pourtant par aucun pacte de suspendre ses recherches, divulgue aujourd'hui une série de faits qui, proposant une explication positive là où elle s'était abstenue jusqu'alors d'en donner, rend toute autre explication désormais superflue. L'interprétation métaphysique et morale du phénomène de l'évolution perd ainsi le crédit que pouvait lui valoir le

(i)L'Eaa de mer^ milieu organiqae, par René QuintoD. Masson et C'«, éditeurs.

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fait d'assigner un but à un groupe de tendances d'ordre intellectuel et moral dont la science avait constaté la réalité sans en fixer la signification. Car cette signification, par attribution d'une finalité, la science la dénonce aujourd'hui et elle diffère entièrement de celle qu'avait imaginée la philosophie.

Sous un litre volontairement restreinte un objet défini, VEau de mer^ milieu organique^ M. Quinton expose une loi, en même temps qu'inattendue, d'une telle généralité que la biologie se voit par elle métamorphosée et s'élève, par des moyens rigoureux, au rang le plus élevé parmi les sciences qui ont pour objet de satisfaire une passion de connaître désintéressée.

Il importe à la philosophie d'apprécier la situation nouvelle que lui créent les dernières constatations enregistrées sur le plan scientifique, aussi estil indispensable d'exposer avec quelque détail les travaux de M. Quinton, et de consigner les résultats consacrés par ses recherches.. La méthode adoptée par l'auteur est d'ailleurs d'une clarté si parfaite que relater les déductions de son ouvrage dans Tordre où il les a dressées, c'est nécessiter, dans l'esprit du lecteur, les conséquences philosophiques au seuil desquelles M. Quinton ne s'est

arrêté que par un souci presque exagéré de ne pas s'écarter du terrain scientifique.

L'idée qui se dégagera constamment de l'exposé de cette théorie, où pour la première fois l'histoire de la vie est contée d'une façon cohérente, l'idée qui s'imposera à l'esprit avec une force croissante, c'est que la vie, au sens purement physiologique du terme, est à elle-même sa propre explication, c'est que tous les phénomènes auxquels elle donne naissance épuisent toute leur signification dans une interprétation uniquement biologique du monde et n'abandonnent, faute d'une utilisation positive, aucun de leurs éléments à la construction du rêve métaphysique. Sous lejourde la théorie deM.Qunton, le phénomène biologique n'est plus en effet un commencement présageant un achèvement. Il est en lui-même une chose entièrement achevée, il est un fait accompli, le fait par excellence en fonction duquel tous les autres phénomènes s'ordonnent. La Vie comme phénomène fixe^ telle est la conception qui se voit d'ici proposée parla science à la méditation des philosophes.

Le fait même de l'évolution, impliqué dans les travaux de Lamarck et de Darw^in, n'est point contesté par la thèse nouvelle, mais il reçoit une signification tout autre. Au lieu que le changement

se produise dans le fait biologique lui-même, qui irait ainsi se transformant et s'amendant sans cesse, il se produit, d'une part, dans l'univers physicochimique où la vie est plongée, d'autre part, dans la suite diverse des organismes où la vie apparaît, et, ce second changement, qui a reçu communément le Hom d'évolution, n'est qu'un moyen employé par la vie pour neutraliser et paralyser en quelque sorte le changement inéluctable qui s'opère dans l'univers physico-chimique, pour maintenir autour d'elle, dans les organismes clos où elle demeure, les circonstances immuables qui conditionnent sa prospérité, son état de haute perfection. « En face des variations de tout ordre que peuvent subir au cours des âges les différents habitats, la vie animale, apparue à l'état de cellule, dans des conditions physiques et chimiques déterminées, tend à maintenir, pour son haut fonctionnement cellulaire, à travers la série zoologique, ces conditions des origines (i). » Telle est la loi générale où M, Quinton a énoncé les conclusions de ses travaux. Il a semblé que, formulée dès le début de cette étude, elle en préciserait le sens et la portée. On va maintenant, à la suite de l'auteur, exposer

(i) L'Eau de mer, milieu organique, p. 452.

les différentes faces de cette loi générale de constance qui, en contraste avec les théories du siècle dernier, dénonce la fixité du phénomène biologique.

Le thème immédiat du livre de M. Quinton, FEaii de mer^ milieu organique^ a trait à la loi de constance marine; elle s'énonce ainsi : La vie animale, née dans le milieu marin, tend à conserver à travers la série animale, pour le haut fonctionnement des cellules, le milieu marin originel.

Pourrendre plus claire sa conception, M. Quinton a été amené à diviser l'organisme en quatre grands départements : le milieu vitale la matière vivante^ la matière morte et la matière sécrétée, « La matière vivante est l'ensemble de toutes les cellules douées de vie de l'organisme, à quelque tissu qu'elles appartiennent (i). » La cellule est donc la chose concrète qui, au cours de toutes les considérations qui vont suivre, devra être évoquée devant nos yeux par ce terme abstrait : la vie. Le milieu vital est par contre l'ensemble des plas-

(1) VEavL de mer, milieu organique f p. 85.

ET l'indépendance DES MŒURS SOg

mas du sang, de la lymphe, de la lymphe interstitielle et des cavités séreuses, c'est aussi le plasma qui imbibe les différents tissus conjonctifs, muqueux et autres : milieu purement liquide dans lequel baignent toutes les cellules, soit directement comme celles du sang, soit indirectement, par osmose, comme celles qui entrent dans la composition des divers tissus. La matière morte est sécrétée par la cellule dans un but mécanique. Il s'agit en effet, dès que l'organisme s'élève et comporte une agglomération de cellules, il s'agit, parmi le milieu vital purement liquide où baignent ces cellules, de déterminer des compartiments solides où elles puissent s'isoler du milieu extérieur, se grouper ou se séparer les unes des autres dans la mesure où il est utile pour les échanges vitaux : la matière morte, os, cartilage, tissu conjonctif, joue ce rôle important de ciment, d'isolant et de soutien. Enfin, la matière sécrétée^ « résultat de l'activité cellulaire en vue des besoins de l'organisme (i), comprend certains liquides, le lait, la bile, l'urine, que l'on rencontre à de certains moments dans l'organisme, mais qui sont destinés à en être éliminés.

(i) V Eau de mer, milieu organique^ p. 86.

De ces quatre groupes, deux nous iniéressenl dirccleraent, la cellule vivante et le milieu vital, où l'existence de cette cellule est possible. Il s'agit donc de considérer et de suivre la cellule vivante dans ses différents habitats, c'est-à-dire parmi les différents milieux, parmi les diverses formes animales où on la voit successivement se mouvoir, et il devra apparaître, si la thèse de M. Quinton est exacte, que, depuis ses premiers modes d'existence jusqu'aux derniers, qui sont aussi les plus compliqués, cette cellule n'a cessé de vivre dans un milieu identique, qui est le milieu marin, et ce, malgré les circonstances changées qui semblaient rendre de plus en plus [difficile la reconstitution artificielle de ce milieu, queles circonstances naturelles avaient cessé d'engendrer.

M. Quinton, réservant la démonstration de l'origine marine, a commencé par établir l'origine aquatique de la cellule. Il a fait remarquer qu'avant de vivre en société dans l'organisme la cellule apparaît tout d'abord à l'état d'individu isolé : les premiers organismes sont uni-cellulaires et on peut dire de la cellule qu'elle forme en quelque sorte Tunité animale. Or la cellule isolée ne peut vivre, c'est un fait d'expérience, que dans l'eau ; le protoplasma exige en effet, pour jouir de ses propriétés vitales.

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une proportion d'eau égale aux trois quarts environ de son volume et la cellule, en raison de sa petitesse, se verrait, dans tout autre milieu qu'un milieu aquatique, privée de l'eau nécessaire à cette condition d'existence; cette eau, dans un milieu sec, serait aussitôt volatilisée. D'autre part Tembryogénie montrant que les différents organismes reconnaissent tous pour auteur une cellule unique, l'origine aquatique de tous les organismes animaux serait établie de la sorte par une voie indirecte.

M. Quinton ne s'en est pas tenu à cette démonstration logique et, en une revue technique où il n'est pas possible de le suivre ici, il a examiné tour à tour les différents groupes animaux considérés quant à la nature de leur mode respiratoire. Il suffira d'indiquer que ce dénombrement aboutit à constater que tous ces groupes, ou présentent actuellement encore un mode respiratoire aquatique, c'està-dire cellulaire, tégument aire ou branchial, ou que, munis du mode respiratoire trachéen, seul mode aérien, ils reconnaissent pour ancêtres des formes à respiration aquatique.

Le fait de l'origine aquatique étant acquis, il restait à établir que cette origine aquatique est en outre une origine marine. Cette seconde partie de la démonstration, de nature plus particulière, s'ap-

puie d'une part sur des considérations géologiques, d'autre part sur la statistique. Les connaissances géologiques actuelles donnent à penser, en eflFet, qu'à l'époque cambrienne, alors qu'une faune déjà si riche peuplait les mers, l'eau douce ne devait pas exister sur la planète, faute de continents émergés où elle pût se conserver. « L'eau marine est, remarque M. Quinton, la seule eau réelle du globe. D'elle seule, l'eau douce tire son origine ; l'eau douce n'est que le moment transitoire d'une molécule qui s'est évaporée des mers et qui y retourne Ci). » Or, à défaut de continents pour les recueillir, les eaux de pluie qui, à l'époque cambrienne, s'élevaient de l'océan, retombaient directement dans l'océan où elles reprenaient leur caractère marin. La vie, c'est-à-dire la cellule vivante, serait donc née dans la mer, à défaut de tout autre habitat possible lorsqu'elle apparut sur le globe.

Ici encore l'auteur ne s'en est pas tenu à cette preuve d'ordre général. Il n'en a voulu tirer qu'une présomption sous le jour de laquelle il a examiné en détail tous les groupes animaux. Ce nouveau dénombrement lui a fourni une preuve d'ordre piMS immédiat et qui ne laisse pas que d'être éclatante.

(i) VEau de mer, milieu organique, p. 5i.

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Il apparaît en effet que, sur seize groupes aquatiques que présente, selon les divisions scientifiques, le règne animal, six ont un habitat uniquement marin. Parmi les dix autres, dont on rencontre des représentants dans les mers et dans les eaux douces, il reste donc à rechercher, tout groupe dérivant d'une souche unique^ si cette souche est marine, si elle est d'eau douce. Or, Tétude des différents groupes nous apprend que, d'une façon absolue, toutes les souches animales sont marines. Il y a plus, et le très petit nombre de représentants que chaque groupe possède dans les eaux douces comparé au nombre considérable de types qu'il laisse voir dans les mers établit en outre que « l'évolution de chaque groupe s'est effectuée presque tout entière dans les océans et dans les océans seuls (i) ».

Cette démonstration de l'origine marine de la cellule vivante ne répond qu'à la première partie de la tâche assumée par M. Quinton. Pour établir la loi dont il a posé le principe, il reste à faire voir, et c'est là le point qui nous intéresse particulièrement dans sa théorie, que cette cellule, née dans le milieu marin, a continué, à travers toutes les trans-

(i) VEavL de mer^ milieu organique, p. 67.

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formations des organismes où on la rencontre, à demeurer dans un milieu marin, à maintenir autour d'elle des conditions d'existence fixes, identiques à celles des origines. La méthode employée par M.Quinton pourfournir cette preuve est celle encore d'un dénombrement concret au cours duquel tous les groupes animaux sont de nouveau passés en revue avec une minutie rigoureuse. Ainsi fait-on voir tout d'abord que, chez quelques animaux inférieurs, le maintien du milieu marin résulte du fait que ces animaux vivent actuellement encore dans la mer et que les cellules qui les composent sont, soit en contact direct avec l'eau de mer, soit en communication avec l'eau de mer par dyalise, et, de deux côtés, à travers la couche unique des cellules du feuillet interne et du feuillet externe. Ces animaux, spongiaires, hydrozoaires, quelques échinodermes, sont ouverts anatomiquement au milieu extérieur.

Il n'en est plus de même des invertébrés marins plus élevés; mais fermés anatomiquement au milieu dans lequel ils baignent, ils lui sont ouverts osmotiquement. Comme l'auteur l'a longuement démontré, l'invertébré marin, plongé dans une eau de mer fortement dessalée, se dessale; plongé dans une eau sursalée, il voit augmenter la teneur en sels de

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ses plasmas. Sa paroi extérieure est perméable, non seulement à l'eau, mais également aux sels. Gela revient à dire que la cellule vivante, si éloignée qu'elle soit de la périphérie, si enfoncée qu'elle soit au centre de l'organisme chez Tinvertébré marin, continue de vivre exactement dans le même milieu que Tunique cellule du protozoaire qui baigne de tous les côtés dans l'eau de mer environnante. Cela revient à dire que, chez Tinvertébré marin, le milieu extérieur, où Tanimal tout entier est plongé, et le milieu intérieur, où baigne chaque cellule, ne forment qu'un seul et même milieu : ce milieu est de l'eau de mer. Or, sur i5 groupes, 28 embranchements, 61 classes, 208 ordres que forment les métazoaires, lès invertébrés marins, comprennent à eux seuls 12 groupes, 18 embranchements, 46 classes et ii3 ordres. 11 résulte de laque les organismes animaux, jusqu'à concurrence de plus de moitié, reconnaissent, en fait, à l'époque actuelle, pour milieu vital de leurs cellules, le milieu marin luimême.

Ces constatations n'ont pas jusqu'ici de quoi nous surprendre. Les esprits les moins ouverts aux connaissances scientifiques, s'ils ignorent ce qu'est exactement Tosmose, savent ce qu'est une substance perméable ; ils ne s'étonnent point qu'un corps

ai6 LA DÉPENDANCE DE LA MORALE

plongé dans un milieu liquide soit pénétré par les éléments qui composent ce liquide. Mais l'étonnement commence lorsque Ton voit ce phénomène de perméabilité ou d'osmose cesser brusquement dès que le milieu où l'animal est plongé cesse d'être un milieu marin. 11 en' est ainsi pour l'invertébré d'eau douce ; Técrevisse, par exemple, ne communique plus par osmose avec le milieu extérieur. Dans le milieu d'eau douce qui l'entoure, elle maintient, pour son milieu intérieur, un milieu marin ; l'analyse directe en fait foi. D*ailleurs, dans un milieu qu'on sursale expérimentalement, elle conserve, contrairement à l'invertébré d'eau de mer, le taux salin qui lui est propre.

Voici un premier cas de réaction contre le milieu absolument extraordinaire et fait pour étonner les savants, autant et plus que les profanes, car l'artifice par lequel l'invertébré d'eau douce résiste aux lois de l'osmose est encore inconnu. Nous savons au moyen de quels travaux ingénieux les hommes des Pays-Bas ont réussi à vivre dans un pays situé au-dessous du niveau de la mer sans être inondés, nous ignorons par quel procédé l'écrevisse protège ses tissus intérieurs contre l'invasion de l'eau douce qui la circonscrit de toutes parts et menace à tout instant de diluer les sels où baignent ses cellules.

La physiologie a donc inventé des moyens, a découvert des lois que rintelligence avertie de. Fhomme n'est parvenue encore ni à inventer, ni à découvrir. Nous sommes ici-en présence d'un fait qui lient encore pour nous du miracle et que nos connaissances positives nous commanderaient de rejeter a priori si l'observation positive ne nous l'imposait d'autre part: au lieu d'une substance passive qui s'adapte aux circonstances, au lieu d'une substance qui, pour vivre, se plie à toutes les modifications imposées par le milieu, une volonté tout à coup se révèle, une volonté, comme intelligente, qui, loin d'accepter ces circonstances et de s'y plier, prend contre le milieu hostile des mesures de défense, se barricade, ferme des portes, s'enclôt, comme le scaphandrier, dans un appareil dont elle garde toutefois le secret et où elle témoigne à l'égard des forces extérieures d'une parfaite immunité. La loi de fixité formulée par M. Quinton, en contradiction ici avec les théories physiques et chimiques les mieux accréditées, fournit donc, avec cette résistance de l'invertébré d'eau douce aux lois osmotiques, une preuve surabondante de sa réalité et de sa rigueur.

Si d'ailleurs celte réaction de l'invertébré d'eau douce contre l'action du milieu extérieur est particu-

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lièrement significative en raison de Tévidcnte hostilité des circonstances à rencontre desquelles elle se produit, le phénomène de maintien dont elle nous présente un cas extrême et héroïque n'est nullement un phénomène isolé et excentrique, restreint à la démonstration paradoxale qu'elle nous en donne. Au cours de tout le reste do la série animale, M. Quinton va nous montrer des exemples pareils témoignant de la même ténacité, du même entêtement, du même refus obstinément opposé d'accepter un milieu différent du milieu originel. Tel est le cas avec l'invertébré aérien. L'escargot, comme l'écrevisse, maintient autour de ces cellules un milieu vital marin. Si le phénomène est moins typique qu'il n'est avec Tin vertébré d'eau douce, l'animal n'ayant pas ici à s'opposer à l'invasion d'un liquide d'une composition différente de celle qu'il lui faut réaliser, il n'en témoigne pas moins d'une même volonté persistante de la cellule que l'on voit maintenir autour d'elle le milieu marin originel au prix d'un effort singulier : l'habitat aérien où elle est plongée ne lui fournissant plus directement, comme l'eau de mer, les éléments tout préparés de ce milieu marin, il lui faut s'inventer et elle s'invente un organisme disposé de façon à choisir ces éléments parmi d'autres, à les trier, en éli-

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minant tous les autres, et à les mettre en réserve. Le même parti pris se déclare chez le vertébré et la démonstration du fait était pour Fauteur d'une importance décisive. L'embranchement des vertébrés comprend, en effet, tout le reste des individus du règne animal que le dénombrement précédent n*a pas encore touchés. 11 renferme les poissons qui, bien que vivant dans un milieu marin, ne communiquent plus avec ce milieu, ni directement, ni par osmose, et il renferme aussi les animaux les plus éloignés de Torigine marine, les mammifères et les oiseaux. Enfin les vertébrés supérieurs sont, selon l'observation de Tauteur, de tout le règne animal les organismes doués de la plus grande puissance vitale, c'est-à-dire ceux chez lesquels les cellules rencontrent évidemment les conditions de vie les plus propices. Le fait que la condition marine fût^ au nombre de ces conditions propices offrait donc, au point de vue de la théorie, un intérêt de premier ordre, en même temps d'ailleurs que Téloignement de l'origine marine rendait plus improbable la persistance d'une semblable condition. Autour de ce point capital M. Quinton a donc concentré un système de preuves double et minutieux, il a interrogé directement la physiologie par Texpérimentation ; il a demandé à l'analyse chimique de confirmer des

conclusions que le résultat des expériences instituées commandait déjà.

On ne saurait mieux faire, tant pour éclairer les développements qui vont suivre que pour donner un exemple direct de la méthode de M. Quinton, que de rapporter ici les termes mêmes où il expose l'esprit de ses expériences :

Si, dii'îl Je milieu y^Va/ du vertébré est un milieu marlO) i^ l'eau de mer portée dans un org'aaisme au contact de toutes les cellules (par la voie iotra-veineuse, par exemple, la plus rapide), devra s'y comporter comme un m«7ïe« vital, c'est-à-dire n'y déterminer aucun accident d'ordre toxique; la quantité d'eau de mer dont un organisme pourra supporter l'introduction dans ses tissus devra donc a priori être considérable ; 2<* on pourra soustraire à un organisme une partie importante de son milieu vital et la remplacer par une quantité égale d'eau de mer, sans que l'organisme expérimenté subisse aucun dommage ; 3o des cellules organiques, extraites de leur milieu vital et portées subitement dans l'eau de mer, devront y continuer leur vie normale (i).

Or, instituées en vue de contrôler de telles prévisions, les diverses expériences accomplies par l'auteur confirmèrent toutes les exigences de la théorie : des chiens purent être injectés d'une quantité d'eau de mer égale au poids total de leur

(i) UEau de mer ^ milieu organique, p. 163.

corps, d'autres forent saignés à blanc, une quantité d'eau de mer égale à celle du sang soustrait leur fut injectée, ces animaux vécurent. Enfin des globules blancs dont la susceptibilité est telle qu'ils sont réputés ne vivre dans aucun milieu autre que le milieu organique vécurent plusieurs heures dans l'eau de mer. ^

La démonstration chimique demandée à l'observation et à Tfiinalyse a eu pareil succès. M. Quinton a pris pour type de la teneur en sels de l'eau de mer les analyses faites sur l'eau des grands océans. Il a comparé les résultats de ces analyses avec ceux fournis par l'analyse des sources qui se minéralisent dans les bancs de sel du trias, dépôts provenant de l'évaporation des mers de cette époque. Il a pu s'assurer ainsi que l'eau des mers anciennes révèle une composition chimique analogue à celle des grands océans modernes. Or, c'est bien une composition minérale semblable, tout au moins très voisine, qu'offre aussi le milieu vital des vertébrés les plus élevés. Même proportion considérable de chlorure de sodium, 84 pour 100 pour le milieu marin, 90 pour 100 pour le milieu organique. Importance à peu près semblable par rapport à Tensemble d'un second groupe de sels comprenant le soufre, le magné-

sium, le potassium et le calcium. Enfin un troisième groupe, composé du phosphore, du carbone, du silicium, de Tazote, du fer, du fluor représente dans les deux milieux une proportion d'environ 2 pour 100. Restent dix-sept corps signalés dans Teau de mer à Tétat de traces, dans la proportion infime de o,ooo3 pour loo. Cette proportion pourrait tendre à les faire négliger. Mais, ainsi qu'en témoigne mainte expérience de chimie infinitésimale, « en biologie, la dose d'un élément dans une dissolution ne mesure aucunement l'importance du rôle qu'il y joue (i) ». M. Quinton a donc cru nécessaire de rechercher ces dix-sept corps dans le milieu organique où leur présence n'avait pas été jusqu'ici remarquée : il les y a tous trouvés.

Pour situer l'importance de cette similitude entre la composition minérale du milieu marin et celle du milieu organique, il faut savoir d'abord que cette composition n'est point déterminée dans le milieu organique par celle des aliments consommés qui oflrent des combinaisons tout àfaitdifl^érentes. Il faut savoir ensuite que cette composition, loin de se présenter avec fréquence dans la nature, est au contraire absolument spéciale, qu'elle caractérise

(i) L'Eau de merf milieu organique, p. a56.

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les seuls milieux organique et marin. On est donc amené à conclure que ces deux milieux n'ea font qu'un. Muni de cette notion, si Ton considère révolution des formes animales depuis les organismes les plus simples, depuis ceux qui ne comportent qu'une seule cellule, jusqu'aux plus complexes, celui de l'oiseau, par exemple, si Ton évoque devant l'imagination toute la multitude des êtres qui ont peuplé et peuplent encore la terre, on constate avec étonnement que la vie^ figurée à nos yeux par la Cellule vivante où nous la saisissons d'une vue concrète, maintient autour d'elle et à son contact, au milieu de cette évolution continue des formes et du décor, sous les aspects les plus divers, parmi les circonstances les plus dissemblables, un milieu fixe, qu'elle n'accepte point de se modifier,mais se crée à tout moment des moyens de conserver, dans les limites où elle se manifeste, des conditions invariables, exigeant autour d'elle le milieu aquatique hors duquel elle ne peut vivre et, dans ce milieu, ses sels accoutumés, la quantité énorme de chlorure de sodium que Ton a dénoncée, sa ration minime de soufre, de magnésium, de brome, de carbone, et minutieusement, à des doses presque incalculables, 17 autres éléments parmi lesquels l'argent, le cuivre, l'or, l'arsenic, le zinc, Taluminium.

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Ainsi la loi de constance marine, dont la démonstration fait l'objet du livre de M. Quinton, semble établie avec une abondance de preuves surérogatoîre. Il semblerait qu'on la doive accepter d'une façon absolue. Le scrupule du savant ne le veut pas ainsi et il importe d'entendre les restrictions qu'il formule, parce qu'elles vont passionner et, en quelque sorte, humaniser cette épopée de la cellule à travers le labyrinthe des formes vivantes. L'auteur relève en eflfet quelques cas exceptionnels où la cellule vivante s'accommode d'un milieu qui n'est point le milieu marin. Il en est ainsi chez les protozoaires d'eau douce : ces organismes étant composés d'une seule cellule ne peuvent avoir de milieu intérieur distinct du milieu environnant, et ce milieu environnant est l'eau douce. Il en est de même encore chez quelques invertébrés d'eau douce, hydrozoaires et spongiaires, et chez un mollusque également d'eau douce, l'anodonte. Ces quelques types, bien que formant déjà des organismes composés de plusieurs cellules, n'ont pas inventé comme les autres invertébrés d'eau douce le moyen de résister aux lois osmotiques ; ils ont pour milieu organique l'eau douce même où ils vivent, qui les pénètre de la même façon dont l'eau marine pénètre les in vertébrés marins. Mais ces exceptions ont

«T l'indépendance des mœurs 225

pour corollaire un fait du plus haut intérêt : les animaux qui en témoignent décèlent en même temps un état de vie ralentie par comparaison avec les animaux [similaires qui bénéficient du milieu marin. Partout où ilsviennenten concurrence avec ceux-ci, ils s'y montrent en nombre plus restreint, ils cèdent la place à ces organismes mieux doués. Or, cette conséquence, établie d une façon précise, nous signifie que la volonté préméditée de la cellule, volonté de conserver, pour le milieu où elle baigne, le milieu marin, vise quelque chose de plus haut que la vie : la puissance. Elle nous montre comment le fait vital, bien que primordial, est, sitôt apparu, tributaire du fait de puissance et dans ce phénomène biologique on pourrait voir une illustration concrète où "la thèse de Nietzsche, la vie comme volonté de puissance, prendrait une signification profonde et positive.

Avec le souci excessif du savant qui ne se reconnaît pas le droit de passer sous silence une objection de Texpérience, si timide soit-elle, M. Quinton a formulé sa loi de constance marine en faisant place à la protestation de cette minorité tout exceptionnelle que forment les organismes à milieu d'eau douce :

La vie animale, dit-il, apparue à Tétat de cellule dans

lea mers, a toajours tendu à maintenir pour son haut fonctionnement cellulaire^ à travers la série zoologiqae, les cellules composant chaque organisme dans un milieu marin. Elle n'a pas maintenu ce milieu chez tous les organismes, mais ceux où le maintien n'a pas été effectué ont subi une déchéance vilale (i).

Et mise à part cette minime restriction, il semble bien que l'auteur ait été autorisé à décrire tout organisme animal comme « un simple aquarium marin où continuent à vivre, dans les conditions aquatiques des origines, les cellules qui le constituent (2) ».

La loi de constance marine qui vient d'être établie d'une façon si catégorique divulgue un double phénomène : d'une part la fixité, au point de vue, de la composition chimique, du milieu où baigne, depuis les origines, la cellule viv ante; d'autre part la diversité incessante et continue, au cours des âges, des formes anatomîques dans la périphérie desquelles nous la voyons enclose. Entre ces deux phénomènes nous sommes tentés déjà de faire

(i) L'Eau de mer, milieu organique, p. 424- (a) Ibid.y p. 4a5.

ET l'indépendance DES MŒURS 227

intervenir une corrélation, et celte explication par la cause dont la recherche passionne et dont la découverte assouvit seule l'activité mentale, nous serions en droit de l'invoquer si un troisième phénomène nous était donné, celui d'un changement inéluctable dans les conditions et les circonstances les plus générales du monde physico-chimique au sein duquel les deux autres phénomènes nous apparaissent. Mais ce changement, d'ordre général, qui, mettant en péril l'intégrité de quelqu'une des conditions essentielles requises par la vie, expliquerait le changement anatomique, comme une réplique et comme une posture de défense nécessitée par une attaque, les considérations relatives à la loi de constance marine ne nous le font pas encore connaître. Nous constatons seulement 'que la cellule vivante se montre tour à tour parmi divers habitats, dans l'eau de mer, dans les eaux douces, sur la surface terrestre, qu'elle s'y montre retranchée dans une multitude de formes anatomiques très diverses^ que, parmi tous ces habitats, au sein de toutes ces formes, elle présente à l'analyse un milieu chimique identique. Nous pouvons encore concevoir le changement d'habitat comme la cause déterminante du changement des formes anatomiques^ mais nous ne connaissons, ni ne pou-

2a8 LA DÉPENDANCE DE LA MORALE

vons attribuer aucun motif à ce changement d'habitat lui-même. Pourquoi la cellule vivante, née dans les mers, ne demeure-t-elle pas dans les mers, où les conditions chimiques qui procédèrent à sa genèse se trouvent, actuellement encore, réalisées ? Pourquoi la vie aérienne terrestre ? Pourquoi la vie dans les eaux douces ? Quelle circonstance inéluctable a contraint la cellule vivante, soit à déserter son habitat marin, soit à modifier, en demeurant dans les mers, le dispositif de ses formes anatomiquesîLa théorie telle qu'elle fut jusqu'ici développée ne nous l'apprend pas.

Or, ce phénomène général de changement qui motiverait, en vue d'un maintien, ainsi qu'une réplique et une posture de défense, le changement des organismes à travers les âges, M. Quinton l'avait rencontré à l'occasion d'observations d'un autre ordre dont, avant la publication de son volume, il a, dans une suite de communications à la Société de biologie et à l'Académie des sciences, formulé les conséquences. Ce phénomène d'ordre général, et dont la réalité est établie par les données astronomiques ou géologiques, aussi bien que par les documents paléontologiques, c'est le refroidissements progressif du globe auquel s'oppose, chez les animaux supérieurs, un pouvoir plus ou moins

intense d'élever leur température intérieure au-dessus de celle du milieu extérieur. C'est du rapprochement de ces deux faits, refroidissement progressif du globe, maintien chez les organismes supérieurs d'une température élevée, qu'est sortie l'hypothèse théorique de la vie conçue comme un phénomène fixe, de l'évolution organique tenue pour la réaction propre de la vie en vue de maintenir, à rencontre des changements cosmiques, les conditions de sa fixité. C'est cette vue théorique qui, confirmée par l'observation scientifique, en ce qui a trait au maintien thermique, est devenue l'idée directrice à la lueur de laquelle ont été instituées toutes les recherches relatives au fait de la constance marine et dont l'ampleur a permis de circonscrire l'un des plus vastes ensembles qui soient de phénomènes empiriques.

La loi de constance marine dont on vient de montrer les fondements n'apparaît donc plus que comme un fragment d'une loi de constance générale dont un autre fragment, précédemment découvert, avait précisé, au regard du savant, la signification majeure. La corrélation que nous n'osions établir, à l'occasion de la loi de constance marine, entre le phénomène de fixité chimique du milieu vital et le fait de l'évolution des formes anatomiques, les cir-

, a3o LA DÉPENDANGB DE LA MORALE

constances qui ont amené M. Quinton à formuler la loi de constance thermique nous l'imposent. Nous ne distinguions pas, à l'occasion du fait de la constance marine, sous la pression de quelle menace c'était une nécessité pour la vie de modifier les organismes où nous la rencontrons et nous constations seulement que le milieu vital demeurait immuable, tandis que les organismes se modifiaient incessamment. Avec la loi de constance thermique se formulant à rencontre du refroidissement du globe, le phénomène de révolution organique apparaît comme une nécessité rigoureusement déterminée par l'antagonisme de deux phénomènes inflexibles. La vie, prise ainsi qu'en un étau, entre la fatalité inéluctable d'un changement d'ordre cosmique et la nécessité inhérente à sa nature de maintenir autour d'elle un milieu inaltéré, invente toute la série des formes animales où nous la voyons tour à tour instituer les appareils propres à ressusciter en chambre close les circonstances que ne lui fournit plus le milieu extérieur, où nous la voyons demeurer immuablement semblable à elle-même.

C'est en tenant compte de ce lien de cause à effet, qui éclaire d'unjoursi lumineux le phénomène jusque-là obscur de l'évolution, que M. Quinton a formulé en ces termes la loi de constance thermique :

ET l'indépendance DÉS MŒURS 23 1

En face du refroidissement du globe , la vie, apparue à Tétat de cellule, par une température déterminée, tend à maintenir, pour son haut fonctionnement cellulaire^ chez des organismes indéfiniment suscités à cet eflFet, la température des origines (i).

La démonstration de la loi de constance thermique, grosse, en ce qui a trait à révolution, des conséquences que l'on vient de noter, oflFre donc pour rintelligence spéculative l'intérêt le plus poignant. Or, cette démonstration repose sur des faits non moins probants que la loi de constance marine.

Etant donné le refroidissement progressif du globe, il est tout d'abord acquis que la cellule vivante apparut dans le milieu marin à une époque où la température était sensiblement plus élevée qu'elle n'est actuellement. Si, d'autre part, on considère que la cellule animale ne tolère pas une température supérieure à 44 ou 45 degrés et qu'au delà la désorganisation cellulaire se manifeste, on peut fixer à ce chiffre de 45 degrés l'apparition sur la terre de la cellule vivante. Il semble en effet que la vie dût naître dès qu'elle fut possible, mais il y a plus que cette présomption en faveur d'une détermination aussi précise, et l'expérience démon-

(i) VEau de mer, milieu organique , p. 436,

tre que celte température de 45°, au delà de laquelle la vie n'est pas possible, est en même temps pour la vie une température optima. Si Ton abaisse la température d'une cellule d'oiseau qui avoisine comme on sait 44 ou 4^ degrés, on assiste aussitôt à un ralentissement de la vie chez l'animal expérimenté. On voit au contraire la vie s'accentuer chez le poisson, si l'on élève la température du milieu où baignent ses cellules. « Il en résuUe,conclut M. Quinton, que si, d'une part, la vie cellulaire animale dut attendre, avant de se manifester sur le globe, que la température des mers fût tombée à 44 ou 45°, d'autre part, elle dut y apparaître à ce moment même^ cette température étant la plus favorable à sa manifestation (i). »

La géologie, si imprécise qu'elle soit, paraît confirmer cette déduction physiologique: la température de 44 ou 4 5° assignée aux mers précambriennes où la vie dut apparaître à l'état de cellule, est l'évaluation la plus conforme aux probabilités.

La température précise qui accompagne l'apparition de la vie sur le globe étant ainsi déterminée, la loi de constance thermique va commander les conséquences suivantes : au refroidissement pro-

(i) VEau, de mer, milieu organique, p. 43 1.

gressif du globe devra correspondre l'apparition d'espèces douées du pouvoir d'élever leur température intérieure au-dessus de celle du milieu extérieur ; ce pouvoir physiologique de fabriquer de la chaleur devra être d'autant plus intense que Tespèce sera plus récente, enfin il devra réaliser, chez les espèces qui en seront pourvues, les conditions les plus favorables à la vie cellulaire et sa plus haute intensité.

Or, un fait remarquable doit tout d'abord être constaté. Considère-t-on les périodes voisines de l'apparition de la vie sur le globe, alors que le milieu extérieur offre à la cellule les circonstances thermiques les plus favorables, on remarque que les animaux contemporains de ces périodes montrent tous un caractère commun : ils ne possèdent pas encore le pouvoir d'élever la température de leurs tissus au-dessus de celle du milieu ambiant. La vie pourtant, sous la pression d'une menace autre que le refroidissement et dont une nouvelle loi de constance nous divulguera peut-être le secret, la vie déjà a évolué et s'est diversifiée à l'infini. Dès Tépoque cambrienne, on la voit passer de l'état de cellule isolée au stade organique, c'est-à-dire que les cellules s'y rencontrent à l'état d'associations, différenciées entre elles et strictement coordonnées

dans les divers organismes des divers animaux : la faune fossile de cette époque, la première du monde, est déjà d'une richesse inouïe. Dès Tépoque suivante, l'époque silurienne, Texode animal des mers vers les continents se montre accompli et dès le primaire, les océans et les terres sont peuplés de tous les types que nous connaissons actuellement, deux classes exceptées, celle des mammifères et celle des oiseaux .

Aucune de ces espèces, on le répète, ne possède un pouvoir calorifique propre, et pour cause, l'atmosphère environnante offrant à la vie cellulaire les conditions thermiques optima. Mais cette époque passée, qui fut, sous le rapport thermique du moins, TEden de la biologie, l'époque où la cellule, pour jouir de toutes ses facultés, n'avait qu'à se laisser vivre, le refroidissement progressif du globe s'accentuant désormais, nous assistons à un spectacle nouveau qui nous apporte une confirmation singulièrement éclatante de la loi de constance thermique. L'observation physiologique directe, l'anatomie et la paléontologie nous montrent que, d'une part, la plupart des formes animales jusqu'alors apparues demeurent impuissantes à élever la température de leurs corps au-dessus de celle du milieu ambiant, que, d'autre part, en même temps

que la température s'abaisse continuellement, la cellule voit son activité diminuer en sorte que l'animal « passe, d'époque à époque, à un état de vie de plus en plus ralentie (i) ». Un seul groupe, celui des vertébrés, déjà représenté à cette époque primaire, fait exception, non pas dans sa totalité, mais en ce qu'il engendre deux classes^ celle des mammifères et celle des oiseaux, celles-là même qui faisaient défaut aux époques précédentes et qui acquièrent ce pouvoir remarquable de fabriquer de la chaleur dans l'intérieur de leur organisme : avec le mammifère et l'oiseau commence, à l'égard du milieu thermique, le cycle héroïque de la cellule.

Grâce au pouvoir qu'ils ont acquis, ces types conservent, parmi la déchéance des autres classes, leur activité maxima. Ils vont être, par quelques- UQS de leurs délégués, et au cours de l'évolution des formes animales, les représentants supérieurs de la biologie, — tour à tour, et au prix d^'une suite d'efforts continus, car la température du globe ne cesse de s'abaisser et, avec chaque variation, le phénomène se reproduit que l'on a vu se manifester lors du premier changement défavorable. —

La température terrestre tombant de 44 à 43°,

(i) UEau de mer, milieu organique, p. 533.

a 36 LA DÉPENDANCE DE LA MORALE

les premiers mammifères apparaissent, capables d'élever leur température de un degré au-dessus de celle du milieu ambiant, tandis que les autres formes s'équilibrent au milieu aux dépens de leur énergie biologique. La température s' abaissant d'un nouveau degré, tombant de 43 à 42®, une partie des mammifères qui avaient acquis le pouvoir d'élever leur température de i degré conservent ce pouvoir tel quel : par une température de 42 degrés ils réalisent, pour milieu intérieur de leurs cellules, une température de 43, inférieure de 1 degré à la température qui fit naître la vie. Mais de ces premiers mammifères sort un nouvel organisme capable d'élever de deux degrés au lieu d'un la température de son milieu intérieur. Il maintient donc les cellules qui le composent dans les conditions optima et détrône au sommet de l'échelle biologique le précédent organisme mammifère qui avait réalisé antérieurement, par une invention analogue, sa suprématie au-dessus de toutes les autres espèces.

Avec chaque degré décroissant de l'échelle thermométrique du globe, que Ton imagine le même phénomène de différenciation se reproduisant, soit d'une part des espèces demeurant incapables d'augmenter leur pouvoir de chauflfe au delà de ce qu'il

ET L*INDépENDANCE DES MŒURS sSy

était précédemment, soit, d'autre part, d'autres espèces capables de surélever ce pouvoir de façon à compenser exactement, au profit de la cellule enclose dans Forganisme, rabaissement thermique survenu dans le milieu extérieur, que Ton imagine ce phénomène se renouvelant depuis les premières périodes biologiques jusqu'aux époques les plus récentes, on obtiendra, théoriquement, une série d'espèces animales dont la température constante, différente de celle du milieu extérieur, s'échelonnera en sens inverse de l'ordre chronologique de leur apparition, c'est-à-dire que les animaux le plus récemment apparus devront posséder la température intérieure la plus élevée tandis que les plus anciens posséderont la température la plus basse. Or les notions que nous donnent de l'ordre d'apparition des êtres vivants la paléontologie, l'anatomie et l'embryologie, notions positives et sûres dans leurs grandes lignes, ces notions concordent avec celles que commande, selon la théorie de M. Quinton, le relevé des températures spécifiques. Pour ne citer qu'un nombre restreint d exemples, on mentionnera quelques espèces seulement, classées d'après l'ordre d'ancienneté que fixent à leur apparition les données scientifiques antérieures. Citant d'abord les plus anciennes,et inscrivant

en regard de chacune le degré de sa température, on obtient l'échelle thermique ascendante que voici:

OrnithorÎDque.. (Classe des monolhrèmes) . 25o

Aï ( — édentés)! Si»

Sarigue ( — marsupiaux) . , 33o

Hippopotame... ( — mammifères).. 35o 3

Eléphant — — .. 35» 9

Homme ( — primates) 37* 2

Mammifères carnivores et ruminants....... 39* à 4i^

Oiseaux carinates 4o* à 44*

Il faut noter que, si la place assignée dans ce tableau à l'homme choque la croyance répandue, même parmi les savants, selon laquelle l'homme serait le dernier apparu des êtres vivants, elle n'est nullement en contradiction avec les documents positifs de la science. Sitôt que, abstraction faite du préjugé ancien, qui tranchait la question avant tout examen, on consulte ces documents, il faut reconnaître que tous les caractères spécifiques propres à rhomme,anatomiques, embryogéniques, physiologiques, géographiques, concluent à fixer son apparition à une date relativement fort reculée. La légende ancienne, qui tenait la formation de l'être humain pour le dernier acte de la création, la croyance nouvelle qui, animée d'un désir analogue, aimait à considérer l'homme comme le but

ET l'indépendance DES MŒURS sSq

vers lequel s'acheminaient toutes les formes de révolution, celte légende et cette croyance faisaient seules que Tévidence scientifique n'était acceptée qu'avec des restrictions et sous bénéfice d'inventaire, comme si quelque nouvelle démarche de la science dût quelque jour remettre les choses en place, au point du vieux désir. La théorie de M. Quinton se trouve en réalité confirmée par toutes les données positives de la science antérieure . Heurtant seulement quelques tendances philosophiques, elle remplit si exactement les lacunes qui demeuraient dans le classement chronologique des espèces qu'elle en devient la pierre de touche, apportant une précision presque mathématique dans cette histoire, qui semblait si obscure, des origines de la vie. La loi de constance thermique est en effet une grille qui permet de lire et de fixer la date de l'apparition d'une espèce d'une façon tout à fait précise, quant à la relation du moins qui existe entre les différentes espèces dans Tordre de leur succession. Chaque animal porte ainsi avec son degré thermique son extrait de naissance, celui du moins de l'espèce à laquelle il appartient.

240 LA DépENDANGB DE LA MORALE

On a montré précédemment avec quelle rigueur M. Quînton a établi la nécessité pour la cellule vivante de maintenir autour d'elle, en vue de sa prospérité, des conditions de température et de composition chimique analogues à celles qui présidèrent à sa genèse.

Fort de cette double constatation, fort des deux lois de constance, marine et thermique, qu'il en avait déduites, M. Quinton s'est demandé s'il ne pourrait, à leur lumière, vérifier d'autres faits qui maintenant lui paraissaient probables. Frappé principalement de la résistance opposée parla vie au changement, il en était venu à penser que la cellule vivante avait dû maintenir, en vue de son haut fonctionnement, des conditions originelles autres encore que ces conditions de composition minérale et de température qui lui étaient les premières apparues. Or, tandis qu'il étudiait la loi de constance marine, il avait observé que si chaque organisme maintient, comme milieu vital de ses cellules, un milieu marin, il ne maintient pas ce milieu au degré de concentration saline que les

ET L'iNoéPENDANGB DFS MŒURS 24 1

mers présentent aujourd'hui. Les océans actuels sont en effet concentrés à 32 grammes de sels par litre, les organismes les plus élevés de la série animale, mammifères, oiseaux, sont concentrés à 7 ou 8 grammes par litre.

Pourquoi cette anomalie? Pourquoi, chez ces organismes supérieurs, ce maintien obstiné du milieu marin originel ? Pourquoi, au contraire, cette défaillance en ce qui touche au maintien du degré de concentration originelle? Ce maintien du degré déconcentration n'a trait, notons-le bien, qu'à des circonstances physiques, tandis que le maintien marin n'a trait, comme on sait, qu'à la composition chimique du milieu. Or, que d'une même quantité d^un liquide neutre, que d'un litre d'eau pure, on retire, ici 7 grammes, ici 33 grammes de sels divers, il n'en demeure pas moins possible que la proportion de ces différents sels entre eux soit toujours, dans les deux cas, identique et c'est cette identité chimique entre le milieu marin et le milieu vital qui avait fait l'objet de la loi de constance marine. Cette loi ne recevait donc aucune atteinte du fait d'une différence de concentration des sels marins dans l'un et l'autre milieu. Il n'en était pas de même de l'idée directrice qui déjà aimantait l'esprit du savant vers la conception

24a LA DéPENDANGE DE LA MORALE

d'une loi de constance générale: il pouvait sembler que cette conception fût mise en échec si les mêmes organismes, qui témoignaient de la plus haute aptitude à maintenir quelques-unes des conditions originelles, se montraient impuissants à en maintenir quelques autres.

Ces organismes supérieurs marquaient-ils donc vraiment cette défaillance? Oui, s'il était vrai que les mers, actuellement concentrées à 33 gr. pour looo, eussent présenté invariablement, et dès les origines, selon Topinion accréditée, ce même degré de concentration. Non, s'il était possible que les mers eussent présenté naguère un degré de concentration moins élevé. A la notion d'invariabilité universellement admise et bénéficiant de ce pouvoir d'intimidation dont se prévalent les vérités intangibles parce qu'indiscutées, M. Quinton, faisant preuve d'une rare hardiesse intellectuelle, n'a pas craint d'opposer celle qui laissait place à sa propre théorie dont il avait éprouvé déjà l'excellence. Tenant, par hypothèse, celle-ci pour vraie dans sa totalité, il en a tiré les conséquences les plus extrêmes, et, les opposant à celles que la notion contraire impliquait, il a soumis les unes et les autres au contrôle des réalités vérifiables.

Du fait que les organismes supérieurs accusent

ET L*lNDéPENDANGK DES MŒURS 243

une concentration marine intérieure de 7 à 8 gr. p. 1000 et non de 33 gr. pour iooo,commeles mers actuelles, il a donc conclu que la concentration saline des mers originelles, à l'époque où la vie y apparut^ était de 7 ou 8 gr. p. 1000. et non de 33. Ce degré de concentration de 7 à 8 gr. p. 1000 est celui de Toiseau. L'oiseau, de même qu'il dénonce la température originelle, devait de même dénoncer également la concentration originelle. Comme conséquences immédiates il fallait admettre que les mers se fussent concentrées progressivement au cours des âges, de la même façon dont la température s'était progressivement abaissée.

Comment démontrer une semblable hypothèse ?

Les mers précambriennes sont à jamais disparues. Quel témoin nous attestera le taux de leur concentration ? Le détour par lequel M. Quinton a réussi à susciter ce témoin, l'exposé rigoureux par lequel, expliquant et reconstituant, à la lumière de son témoignage, un fragment considérable de l'histoire de la vie, il a rendu ce témoignage irrécusable, ce sont là les éléments d'un spectacle où le mécanisme cérébral humain, aux prises avec un problème qui [semblait insoluble , nous montre l'extrême pouvoir do l'héroïsme logique secondé par les démarches les plus ingénieuses de la

recherche et de la vérification expérimentales. Mettant à contribution tous les documents positifs de la paléontologie, épuisant toutes les ressources de la déduction logique^ instituant des rapprochements imprévus et décisifs, M. Quinton, au sein même de Thypolhèse qu'il avait formée, a su conférer à l'un des éléments de cette hypothèse la dureté du fait expérimental. Par des moyens indirects, en dehors de toute pétition de principe, en dehors de toute conclusion par analogie, et par un recours constant à des notions scientifiques indubitables, il a réussi à établir que le vertébré qui, au point de vue thermique aussi bien qu'au point de vue chimique, témoigne d'un pouvoir de résistance au milieu presque absolu, décèle au point de vue de la concentration osmotiquo un pouvoir analogue. Maintien, chez les poissons d'eau douce, dans un milieu d'une concentration saline presque nulle, d'un degré de concentration saline de leur milieu vital voisin de celui des poissons marins dont ils descendent, — maintien paradoxal et de même sens, chez les reptiles et les mammifères adaptés à la vie marine et plongés dans un milieu hautement concentré, du degré de concentration peu élevé des espèces dont ils descendent, ce sont là, parmi d'autres, deux faits cela-

ET l'indépendance DES MŒURS 245

tants, fondés sur Tobservation empirique, qui établissent ce caractère fondamental du vertébré, ce pouvoir de maintenir invariable, à rencontre de toutes les circonstances qui pourraient tendre à le modifier, le degré déconcentration saline ancestral de son milieu vital.

Avec cette propriété du vertébré, M. Quinton était donc en possession d'un fait positif avec lequel toute théorie devait se mettre d'accord, sous peine de se voir condamnée, et qui allait lui permettre d'éprouver les deux conceptions antagonistes touchant le degré de concentration des mers originelles. Or, l'opinion régnante, selon laquelle ce degré de concentration serait demeuré invariable, — la concentration actuelle de 33 gr. pour looo accusant celle des origines, — cette opinion, qui ne tirait, à vrai dire, sa force que du consentement universel, se voyait aussitôt récusée : si la mer avait été de tout temps concentrée à 33 gr. pour 1 000, ce degré de concentration eût été celui des origines de la vie ; c'est ce degré de concentration que le vertébré eût maintenu. Or, le milieu vital du vertébré est, on le sait, concentré à 8 gr. pour 1000. L'opinion, selon laquelle le degré de concentration des mers n'aurait pas varié depuis les origines, se voyant condamnée par son désaccord

avec le fait d'expérience, M. Quinton devait soumettre à la même épreuve sa propre hypothèse et vérifier sî Taccord dont elle témoignait avec le fait d'expérience, à l'égard du degré de concentration du vertébré, s'étendrait à la totalité des autres circonstances biologiques. Il n'y a point manqué.

A supposer exacte, a-t-il formulé, la première partie de mon hypothèse, à supposer que les mers originelles aient été concentrées à 8 gr. pour looo environ et.que leur concentration actuelle de 33 gr. pour 1000 provienne d'une concentration croissante survenue au cours des âges, à supposer exacte également la seconde partie de mon hypothèse à savoir que la vie animale atoujourstendu,en face de la concentration croissante des mers, à maintenir, chez les organismes supérieurs, la concentration originelle, comme nous l'avons vue, en face du refroidissement du globe, tendre à maintenir la température originelle, quelles conséquences ces deux hypothèses entraînent-elles fatalement ? La réponse est catégorique : nous devons trouver dans les mers aujourd'hui concentrées à 33 gr. pour 1000 des organismes présentant des degrés de concentration fort inégaux : i<> les uns, les plus inférieurs, concentrés à 33 gr. pour looo, c'est-à-dire en équilibre osmotique avec le milieu, comme nous

ET l'indépendance DES MŒURS 2/^^

avons trouvé sur les terres les organismes inférieurs en équilibre thermique avec le milieu ; 2® les autres, les plus élevés, en déséquilibre formel avec la concentration marine, comme nous avons trouvé sur les terres les organismes les plus élevés (mammifères, oiseaux) en déséquilibre avec la température de Tair. Ce n'est pas tout, mais parmi ces organismes en déséquilibre osmôtique avec Teau de mer, nous devons constater un échelonnement pareil à Téchelonnement thermique : les moins élevés de ces organismes ne doivent présenter encore qu'un déséquilibre réduit ; les plus récents et les plus élevés doivent montrer au contraire le déséquilibre le plus grand et en outre nous pouvons prévoir leur concentration. Cette concentration inconnue des organismes marins les plus élevés doit être, si notre hypothèse est juste, de 8 grammes environ.

On voit les conséquences absolument précises et singulièrement minutieuses que nécessitait la théorie, en vue de son exactitude.

Or M. Quinton, expérimentant à la suite de ces déductions a priori, vit la nature se ranger, sur le plan de son hypothèse, selon Tordre rigoureux que celle-ci lui assignait. A la base des organismes marins, tous les invertébrés, c'est-à-dire les habitants les plus inférieurs des mers, se montrèrent

a4B LA DiPBNDANGE DE LA MORALE

tous concentrés intérieurement à 33 grammes, soit en équilibre osmotique avec le milieu extérieur. Au sommet, tous les vertébrés, c'est-à-dire les organismes marins les plus élevés, apparurent tous en déséquilibre formel avec leur milieu, et parmi ces vertébrés, — les plus anciens et les moins élevés (poissons cartilagineux) accusèrent un degré de concentration de 22 grammes à 16 grammes, marquant donc un écart osmotique encore réduit, tandis que les plus récents et les plus élevés (poissons osseux) accusaient un degré de concentration de 1 1 grammes à'9 grammes, marquant un écart osmotique majeur et témoignant d'un degré de concentration tout à fait proche de celui de 8 grammes exigé par la théorie.

A la suite d'une confirmation aussi éclatante de l'hypothèse par le fait, M. Quinton devait donc ajouter aux lois précédentes de constance, chimie que et thermique^ une loi nouvelle de constance osmotique. Il Ta formulée en ces termes : « La vie animale apparue à l'état de cellule dans des eaux d'une concentration saline déterminée a tendu à maintenir, pour son hant fonctionnement cellulaire, à travers la série zoologique, cette concentration des origines (i). »

(i) VEaa de incr^ milieu organique, p. 452.

A côté de celte loi de constance osmotique parallèle aux lois de constance thermique et chimique, M. Quinton a signalé, comme probable seu- Iement,rexistence d'uneloi de constancelumineuse. L'importance de la lumière pour la manifestation des phénomènes vitaux a été en effet reconnue depuis longtemps par la science. Elle était même jugée telle qne la profondeur des mers au delà de 48o mètres était réputée inhabitée parce qu^aucun rayon lumineux n'y peut plus parvenir. Pourtant les dragages pratiqués par delà ces profondeurs y ont révélé récemment Texistence d'une faune prodigieusement riche et diverse. Or cette découverte, qui semblait infirmer l'hypothèse précédente, la fortifie; cette faune, privée de la lumière du soleil, se fabrique elle-même la lumière qui lui est nécessaire : elle est phosphorescente. La cellule vivante se comporterait donc à l'égard de la lumière de la même façon dont on l'a vue se comporter, avec le vertébré supérieur, à l'égard de la température et des circonstances chimique et osmotique du milieu, s'inventant ici des appareils d'éclairage comme on l'avait vue s'inventer des appareils de chauffage, des scaphandres et des filtres.

250 LA DÉPENDANCR DE LA MOllALB

Réunissant ces diverses lois en un seul énoncé, M. Quinton a formulé comme conclusions de son ouvrage la loi de constance générale dont on a déjà rapporté et dont on répète ici les termes : « En face des variations de tout ordre que peuvent subir au cours des âges les différents habitats, la vie animale, apparue à l'état de cellule, dans des conditions physiques et chimiques déterminées, tend à maintenir, pour son haut fonctionnement cellulaire, à travers la série zoologîque, ces conditions des origines (i). »

L'exposition que Ton vient de faire, si sommaire soit-elle, d'une thèse aussi considérable, permet pourtant d'apprécier quel changement radical de signification elle apporte à l'idée d'évolution .

Au point de vue scientifique, il avait semblé que, sous l'empire de circonstances changeantes, la vie se modifiât incessamment ; il avait semblé qu'elle s'adaptât sans relâche à ces circonstances modifiées. Or la théorie si cohérente et si forte de M. Quin-

(i) VEaude mer^ milieu organique t p. 45i.

ET l'indépendance DES MŒURS 25 1

ton nous montre une aventure absolumentinverse : la vie, la cellule vivante, loin qu'elle se modifie aucunement, demeure invariablement jsemblable à elle-même. Pour demeurer telle et pour conserver la plénitude de son activité, elle requiert des conditions précises autour d'elle. Plongée dans un tourbillon de forces physico-chimiques qui déterminent un perpétuel changement dans Tuniyers, il lui faut donc se construire des appareils où elle puisse s'isoler du milieu extérieur, afin d'y reproduire et d'y conserver toutes les conditions et toutes les circonstances qui lui sont favorables. G^est de la sorte qu'au changement continu du milieu extérieur qu'elle ne peut empêcher et qui la domine, elle répond par un changement des appareils organiques où elle s'enferme et, en vue de son immobilité, compense, par le changement qu'elle détermine, le changement qu'elle subit.

La vie, au sens physiologique, ne va donc pas s'amendant et se perfectionnant sans cesse. Elle avait atteint, dès son apparition, son point de perfection; qu'elle cesse de se maintenir semblable à • elle-même, elle déchoit. L'âge d'or de la cellule vivante est situé dans le passé; le problème qui se pose pour elle est de reproduire, en face de temps nouveaux et modifiés, ces conditions de

Tâge d'or. C'est à cela que tend toute Tindustrie physiologique. A l'idée ancienne de l'infinie souplesse de la vie s'oppose Tidée de son immobilité. La cellule qui nageait isolée dans l'eau de mer originelle est la même [qui circule dans le sang de l'oiseau. La vie ne s'adapte pas : lorsqu'elle accepte quelques modifications, ce n'est pas pour progresser, c'est pour déchoir. Elle adapte au contraire à ses convenances, dans les cas heureux, quelques fragments des forces du cosmos, et emploie tout son génie à se mettre elle-même à l'abri du changement, à s'inventer et à [se construire, en guise de demeures, de forteresses et d'usines, des organismes où soient conservées ou reproduites toutes les circonstances qui accompagnèrent sa genèse. Le changement n'est pas en elle ; il n'atteint que les divers appareils où elle s'abrite et où il intervient expressément comme condition de sa fixité.

Au point de vue de l'application de la science à l'hypothèse philosophique, cette détermination nouvelle du fait de l'évolution entraîne avec les conséquences que l'on faisait entrevoir, aux premières pages de cette étude, et sur lesquelles il est

maintenant possible d'insister, une modification totale de la sensibilité métaphysique.

Avant l'explication de M. Quinton, la lente ascension de la vie à travers les formes animales, « depuis Tamibe jusqu'à l'homme », cette ascension, qui ne disait pas ses causes, laissait croire, on Ta noté déjà, à l'existence d'un but qui n'avait été encore jamais atteint, ainsi qu'en témoignait la continuation de l'effort, et ce but, imprécis, encore non défini, prêtait à rêver. Comme le mouvement de l'évolution semblait s'être produit du point de départ de rinconscient dans le sens de la conscience, de l'intelligence, du monde moral, les philosophes avaient cru voir en cette orientation un avertissement précis, ils avaient cru pouvoir situer le but de révolution dans le prolongement de ces phénomènes spirituels, apparus, semblait-il, comme l'ultime floraison de la vie dans le cerveau humain.

Avec l'ensemble des vues biologiques merveilleusement enchaînées que Ton vient d'exposer, il n'y a plus place pour des conceptions assignant au mouvement un but hypothétique, car le but du mouvement nous est désormais notifié par son pourquoi. L'évolution n'est plus un progrès vers une fin qui se présentait à l'esprit comme une énigme à deviner. Elle est un moyen de maintenir semblable

254 t'A DiftpfiNDAKGE DE LA MORALE

à lùi-mèitte un état donné, parfaitement connu et défiai, et que le changement des conditions environnantes menace à tout Instant de détruire. Toute la complication des organismes et Tintelligence humaine eUe-même, les démarches, les inventions les plus ingénieuses de la physiologie et delà mentalité) loin qu'elles présagent ravènement d'un destin inconnu, épuisent toute leur signification à ttssurer un statn ^itô^ à s^oppoSer à une dissolu* tioA.

Le problème de l'érolulion se voit à tout instant résolu et chacun des changements heureux qui ^ réahsetit dans la biologie atteint immédiatement son but. L'évolution, réaction de la cellule Vivante contre la diïss^olulion dont la menace Taction des forces physico-chimiqueS) est un mouvement q^i en neutralise un autre, qui détermine une immobilité et garantit la pérennité de la cellule vivante. Si Ton observe bien une complexité et une perfection croissantes dans la suite des organismes qui apparaissent sur le globe à deà dates de plus en plus récentes, la théorie de M. Quinton ne nous laisse aucun doute sur la raison de ce progrès : il n'est point le sigtte d'une vocation vers un but nouveau et ignoré, il s'accomplit sous te <ïoup d'une nécessité pressante, en vue d'édiapper à «ia

Et l'iNDCPEKOANCB OB8 liKEURS s55

danger, et de maintenir une manière d'être détermiûée et fixe, perpétueilement menacée par un concours de circonstances de plus en plus continûment défavorables. £a face du refroidissement du globe, la vie, menacée dans son habitat aérien aussi bien que marin, invente des organismes propres à engendrer une température de plus en plus élevée. £a face de la concentration croissante des océans, la vie, menacée dans les conditions de sa propre concentration, invente, sous le coup de cette nouvelle ;nenace,de nouvelles modifications organiques, des dispositifs propres, par ds moyens dont la science humaine n*a pas encore pénétré le mystère, à s'opposer aux lois ordinaires de l'osmose. Or, en cette menace, que fut pour la vie le degré croissant de concentration des mers, il est permis de voir maintenant une cause d'évolution plus ancienne peutêtre que ne fut le refroidissement lui-même, et qui justifierait, à l'époque cambrienne et aux époques suivantes, alors que latempératureambiante offrait encore i la vie ses conditions optima, ce passage du stade cellulaire au stade organique, cette éclosion de tant de formes diverses, enfin, l'exode vers les continents où la vie, menacée dans ses conditions chimiques par la rareté, parmi ce nouvel habitat, de ses sels privilégiés, dut s'ingénier, encore sous

256 LA DéPBNDÀNCB DE LA MORALE

le coup de cette menace d'un autre ordre, à de nouvelles modifications organiques. Toute Fhistoire de l'évolution n'est donc que la suite des mesures avisées, prises par la matière vivante en vue de se conserver, et la biologie apparaît ainsi qu'une science dont le cercle est entièrement fermé. Elle n'est plus un péristyle donnant accès vers le secret d'un temple. Elle renferme en elle-même son propre sanctuaire et la vie, au sens purement physiologique du terme, est le principal et le seul personnage du cycle dont elle reproduit l'histoire. Elle en absorbe tout l'intérêt, elle n'y tient point le rôle d'un annonciateur, mais elle s'y montre à la fois un avènement et un but.

Au point de vue de la sensibilité philosophique, la conclusion la plus saillante qu'impose la théorie de M. Quintonest celle qui a trait au fait de l'intelligence. Telle qu'elle se manifeste dans l'homme, l'apparition de l'intelligence ne coïncide plus avec le dernier effort accompli par révolution biologique, car le point de vue nouveau ne laisse aucun doute sur l'origine relativement ancienne do rhomme, sur l'origine beaucoup plus récente

KT l'indépendance DES MŒURS 267

d'un assez grand nombre de mammifères et d'un nombre beaucoup plus considérable d'oiseaux. L'intelligence ne saurait donc plus être considérée comme le but suprême, poursuivi avec la lente élaboration de la matière vivante à travers le perfectionnement croissant des formes animales, car, ce but présumé, une fois atteint, a été dépassé; l'intelligence une fois réalisée dans l'espèce homme^ l'évolution ne s'est point arrêtée, comme si elle eût dit son dernier mot, mais elle a continué son cours, d'autres formes sont apparues, présentant, à un degré beaucoup moindre, le caractère de l'intelligence dont l'homme était marqué, tandis qu'offrant à la cellule vivante des conditions d'existence plus parfaites, elles accusaient sous ce jour une supériorité physiologique incontestable.

Or, en même temps que l'on est contraint d'abandonner ridée de l'intelligence comme but, il faut bien reconnaître à l'intelligence, considérée comme un pouvoir pur et simple d'adapter un moyen à une fin, considérée, du point de vue de la théorie biologique que l'on vient d'exposer, comme un moyen de perpétuer l'existence de la cellule vivante, une importance prépondérante. Elle se montre, en effet, avec une grande efficacité, le moyen d'une fin identique à celle que poursuit, au cours de l'évolution,

258 LA DÂPBNDAffCB DB LA MOIIALB

toute rinduslrîe physiologcique. Tandis que différentes espèces, survenant après Thomme, — équidés, bovidés, oiseaux, — par un perfectionnement purement physiologique intéressant le poumon, Testomac, l'appareil circulatoire, réussissent à élever leur température intérieure de 37 a 43*, l'homme demeure impuissant à élever la sienne, au delà de 87^2. Par contre, il invente le feu, les maisons et les vêtements en sorte qu'il parvient, au moyen d'un mécanisme cérébral de nature physiologique, à utiliser, au profit de la cellule vivante, les éléments du cosmos, à disposer ces éléments de façon à maintenir autour de la cellule vivante, et jusqu'en dehors de l'organisme, les conditions originelles, artificielle^ ment reconstituées.

Si Ton considère que le maintien de la température des origines n'est qu'une de ces conditions requises par la vie en vue de son haut fonctionncment,et qu'il en est beaucoup d'autres, relatives aux circonstances chimiques,osmotiques,oulumîneuses, relatives à d'autres circonstances encore qui ne nous sont point connues, il apparaît qu'une tâche aussi complexe suffit à rendre un compte précis du rôle de l'intelligence et ne laisse plus de place pour aucune autre explication. Les défenses que la physiologie oppose aux menaces de l'extérieur par des

KT L'iNDipENDANGE DRS MŒURS a5§

dispositions organiques, par des ouvrages anatO" miques tout proches de la cellule, llntelligençQ les institue au moyen de dispositions plus indirectes, au moyen d'ouvrages plus avancés et qui, m Heu de combattre Fennemi en quelque sorta corps h corps, s*opposent à son approche.

Ainsi, rintellîgence humaine apparaît comme un moyen de sauvegarde de la cellule vivante, moyen parallèle aux moyens plus directs que nous voyonn en jeu avec révolution des divers organismes. De même qu'en présence de la concentration croissante des océans, il semble que la vie ait adopté des mesures dedifférentes sortes, ' — ici Texode vers la terre ferme, là l'invention d'appareils physiologiques propres à assurer l'intégrité de son milieu intérieur, — de môme, après avoir évolué jusqu'à l'homme, opposant aux circonstances défavorables des modifications physiologiques directes, la vie, parvenue à cet échelon, et tandis qu'elle pro^ longeait et perfectionnait, avec quelques mammi-r fères et avec les oiseaux, ce mode de défense immédiate, aurait inauguré, avec rintolligence, un nou*» veau moyen de défense indirecte, s'exerçant par une action à distance sur la matière. Entre ces deux moyens en vue d'un but identique, dont l'un consiste, ai l'on ne considère le problème que sous

aÔO LA DépENDANGE DE LA MORALE

sa face thermique, à disposer un appareil de combustion dans rintérieur d'un organisme, tandis que l'autre consiste à allumer un calorifère dans une maison, entre ces deux moyens l'avenir seul révélera lequel est le plus propre à atteindre le but visé, à assurer avec le plus d'efficacité et de durée le maintien, autourdela cellule vivante, et à rencontre des circonstances défavorables, des conditions précises que sa prospérité requiert.

Bien qu'entre ces deux modes le concours déjà soit ouvert, il est permis encore de risquer sur l'un ou l'autre un enjeu et peut-être serait-il téméraire de croire avec trop d'assurance au triomphe du moyen physiologique indirect sur le moyen plus direct dont, jusqu'à l'homme, la biologie fit emploi d'une façon si ingénieuse et si efficace. Quoi qu'il advienne, le phénomène deTintelligencedont le rôle, sous le jour de la théorie de M. Quinton, put sembler un instant compromis, retrouve un remploi important comme l'un des moyens de la fin biologique. C'est assez dire que ce rôle, défini sur le plan du déterminisme physique, rend superflues des explications d'un autre ordre et que s'évanouissent toutes les conceptions imaginées par les philosophies, les religions et les morales, ces conceptions diverses selon lesquelles Tintelligence,

ET l'indépendance DES MŒURS 26 1

but de révolution et moyen de T éthique, aurait pour fonction et pour destin suprême d'élaborer dans les consciences les rythmes de l'idée morale.

Cette croyance aux destinées éthiques de Tintelligence semble montrer une face nouvelle de ce procédé d'illusion dont, sous le jour de la conception d'un Bovarysrae métaphysique, on a classé déjà quelques manifestations et dont on a signalé l'intervention dans tous les phénomènes de la représentation psychologique, c'est-à-dire dans tous les cas où une activité^ en prenant conscience d'ellemême, se conçoit comme cause et comme but.

L'homme, déterminé par des instincts et des mobiles qu'il reçoit de l'hérédité, de l'éducation et des circonstances, se présume pourvu d'un libre arbitre. C'est par la vertu d'une illusion analogue qu'il croit poursuivre avec son intelligence des fins fixées par son intelligence, alors que celle-ci n'est qu'un moyen, parmi d'autres, pour une fin étrangère, pour cette fin biologique que réalise à tout "moment le mouvement de l'évolution. Cette conception illusoire, selon laquelle l'agent conscient de quelque activité se prend pour une fin alors

2^2 LA dApENDANGB DI LA MORALI

qu'il est un moyen, relève de celte loi d'ironie dont, après Joseph de Maistre et M. de Hartmann, on révélait Timporlance en un chapitre de la Fiction universelle. Sous le jour des évaluations morales, et en tant que Ton attribue aux motifs une efficacité causale, elle apparaît comme une ruse en vue de tirer d'une énergie consciente son maximum d'intensité, — la fausse promesse dont celle-ci est dupe détournant au profit de la fin étrangère, dont elle est le moyen, toute la frénésie qu'elle apporte à se procurer une fin égoïste. — Sous le jour d'une évaluation plus positive, et si Ton cesse d'attribuer au motif, tenu maintenant pour le reflet pur et simple dans le miroir conscient des gestes de l'activité physique, une efficacité causale, on constatera seulement que, partout où quelque grande activité se déploie, on y voit se former, avec les contours de ce reflet, cette illusion spéciale du moyen qui se conçoit comme une fiii, en sorte que la présence de cette illusion, si elle n'est la cause, est du moins le signe auquel nous reconnaissons la présence d'une activité intense.

Cette remarque est grosse de conséquences et prescrit une. méthode d'interprétation, en ce qui touche aux phénomènes philosophiques, religieux et sociaux, en ce qui touche aussi aux croyances

ET L'fNDépENDANCE DES MŒURS 303

en lesquelles ces phénomènes s'expriment. Si Ton envisage qes croyances par rapport au but qu'elles visent, elles nous paraissent, en comparaison du but auquel la biologie noua montre que l'évolution aboutit, marquées d'un çaraclère d'aberration. Sous ce jour, la religion morale de la solidarité, ridéal de justice et de liberté qui exalte les consciences modernes semblent aussi chimériques que la croyance ancienne au^c récompenses et aux peines distribuées par des divinités providentielles et despotiques, lien est autrement si Ton considère ces croyances, non plus dans leur rapport avec la vérité qu'elles voudraient exprimer, mais dans leurs conséquences involontaires quant au but que nous voyons réalisé dans la biologie : le maintien des conditions favorables à la prospérité de la cellule vivante. Sous ce jour, les religions, les morales, les institutions sociales, etjusqu'aux conceptions esthétiques trouvent une justification plausible : le but étant fixé par la biologie, il ne s'agit plus que de distinguer par quel détour les divers phénomènes d'intellectualité et de moralité, qui s'attribuent des raisons d'être et des fins imaginaires et propres, servent ce but défini. Ce but défini nous tiendra lieu d'une grille au moyen de laquelle nous les pourrons déchiffrer comme des caractères secrets,

comme des signes, d'autant plus intéressants, parfois, qu'ils nous divulgueront un sens plus différent de celui qui leur est dévolu par la conscience com- "" 'mune. C'est ainsi que la nécessité de multiplier la matière vivante, pour augmenter les chances de sa persistance, expliquera la morale de l'amour telle qu'elle se manifeste dans la coutume, dans la religion et dans la loi. C'est ainsi que l'état de société, se montrant le plus propre à assurer la sécurité et la croissance numérique des individus, il apparaîtra que les conventions, les préjugés et les croyances qui ont pour effet de consolider cet état apportent leur concours à la fin biologique.

Si, d'ailleurs, dans le fait d'intelligence, on considère le moyen indirect par lequel l'espèce humaine réussit à combattre les circonstances défavorables à la prospérité biologique, le lien qui existe entre le fait social et l'utilité biologique se montrera plus étroit encore. Il apparaîtra en effet que la notion scientifique, agentde l'action humaine sur le monde extérieur, et qui n'est point transmissible parThérédité, exige une organisation sociale, une extension et une richesse de rapports entre les hommes que n'exigeait point la tactique employée par les autres espèces animales. Chez le ruminant, par exemple, qui acquiert la propriété d'élever sa température

ET L*INDépENDANCE DES MŒURS 205

de un ou deux degrés au-dessus de la température humaine, tout le travail d'invention et de remaniement qui fut nécessaire pour procurer ce résultat se vpit accompli dans l'intérieur de la périphérie individuelle ; la modiBcation efficace, une fois réalisée, est transmise par l'hérédité. Il n'en est pas de même des procédés de plus en plus complexes par lesquels l'homme dispose la matière au gré des exigences de la vie. Tout ce travail de défense et d'accommodation, au lieu de s'opérer par le concours des cellules enfermées dans un même organisme, s'accomplit par la coopération des individus compris dans un même ensemble social, modifiant par leur action, non plus le dispositif de l'organisme lui-même, mais des parties du cosmos extérieures aux organismes. Plus encore que la nécessité de multiplier la matière vivante à laquelle l'homme obéit, au même titre que les autres animaux, cette circonstance particulière lui impose la fatalité de la vie sociale.

Les relations sociales auraient donc, semble-t-il, dans l'espèce humaine et au point de vue biologique, l'importance qu'ont chez les individus des autres espèces les relations intercellulaires. Cette importance est consacrée tout d'abord par le fait du langage, par l'invention du mot, signe parlé et

aô6 LA DÂPENDANCS DE LA MOHALB

écrit, moyen d'échange et de transmission, non seulement entre les hommes d'un mêmetemps,mais entre ceux des diverses époques, agent merveilleux en vue d'étendre les relations sociales, en vue de faire converger vers un but commun Teffort d'un plus grand nombre d'individus. A la façon dont certains insectes préparent pour leurs larves, qui écloront après leur mort, les aliments nécessaires, les hommes enferment dans des mots des notions que d'autres hommes, leur postérité, utiliseront pour la connaissance, des notions auxquelles ces nouveaux venus en ajouteront d'autres, enfermées également dans des signes transmissibles et durables, afin que le pouvoir de la matière vivante sur le monde physico-chimique soit constamment accru.

Cette importance et ce but défini attribués par la biologie au fait social va-t^il conférer à la sociolo» gie une certitude plus grande? On ne le pense pas, s'il s'agit avec la sociologie d'une science propre à dirigerrévolution humaine vers les fins biologiques par une divination et par des procédés rationnels. Les circonstances du changement cosmique contre lesquelles la vie doit se mettre en garde sont en effet si complexes, si imparfaitement connues, elles ont trait à des périodes de la durée si incertaines

ET l'iNDIÊPENDANCB DES MŒURS 267

que toute science qui se targuera d'instituer à leur encontre des prévisions et des modes de défense courra le risque d'engendrer des doutes chez les gens graves et des sourires chez les sceptiques. En face de la complexité et de l'imprévu de ces cir* constances contraires, le hasard aura, comme par le passé, sa large part dans le choix des mesures opportunes — c'est-à-diro qu'il n'y aura pas de choix, mais que, parmi un grand nombre de me* sures adoptées, Tavenir montrera seul quelles furent les meilleures. Il y a plus, et du fait seul que les sociologues cesseraient d'être dupes des buts moraux , religieux , économiques , humanitaires qu'ils ont envisagés jusqu'ici, dès qu'ils commenceraient à considérer Thumanité comme un moyen pour une fin biologique et non plus comme une fin en soi, leurs théories perdraient le bénéfice de cette loi d'ironie que l'on vient d'invoquer; elles perdraient cette force persuasive qui résulte pour toute idée du fait que les énergies conscientes auxquelles elle se propose, tandis qu'elles poursuivent un intérêt étranger, se conçoivent, par la vertu du mirage efficace, à la solde de leur intérêt propre. La connaissance du but biologique n'aura donc, semble-t-il, d'autre utilisation réelle que d'autoriser une figuration des périodes révolues, des faits

sociaux périmés, selon des perspectives fixes, et sous un éclairage qui leur conférera une valeur spectaculaire plus élevée.

Ces considérations ne feront pas d'ailleurs que les sociologues s'en puissent jamais tenir à ce rôle d'historiens philosophiques et d'interprètes ingénieux du roman passé. Ils continueront vraisemblablement d'aménager l'avenir selon des méthodes rationnelles et d'appuyer leurs horoscopes sur des lois. Or on ne pense pas que leur entreprise doive être aussi vaine qu'il pourrait sembler: sans efficacité à l'égard d'une vérité objective, insuffisante en tant que déduction logique, elle exercera pourtant sur l'évolution des esprits quelque influence par ce qu'elle contiendra en son principe de déraisonnable, par ce désir obscur, matière du réel, par cette pétition de principe d'un instinct, qui, selon la remarque de Nietzsche, est à la racine de toute philosophie qui, à tout sociologue aussi bien qu'à tout philosophe, souffle l'appareil systématique de sa pensée, et, sous le masque de la dialectique, agit par contagion sur d'autres désirs, sur d'autres instincts.

Dans un article publié par la Revue de métaphy-

sique et de morale, M. Jean Veber, exposant les théories de M. Quînton, a décrit la méthode du savant. « Elle consiste, a-t-il dit, à pousser jusqu'aux dernières limites les exigences d'une induction entièrement a priori avant de faire appel à Texpérience. »

La définition est excellente et M. Jean Veber, Tappuyant d'exemples empruntés à l'histoire des découvertes scientifiques, l'éclairant d'une analyse minutieuse de l'idée directrice qui fonda la thèse, du fait unique d'observation sur lequel celle-ci prit son élan,de toutes les conséquences tout d'abord improbables qu'elle exigeait et que l'expérience docile réalisa, M. Jean Veber a fait voir, dans la construction systématique de M. Quinton, un cas typique merveilleusement propre à intéresser tous ceux que passionne, presque autant peut-être que les résultats de la recherche intellectuelle, le jeu du mécanisme cérébral qui préside à cette recherche.

On a surtout, au cours de cette étude, envisagé la théorie biologique de M. Quinton au point de vue des conséquences philosophiques qu'elle entraîne. A les résumer en une vue d'ensemble, après l'exposé qu'on en vient de faire, on constatera qu'en expliquant sous le jour de l'utilité vitale, et, en fonction de celte utilité, comme une réaction dé

la matière vivante à rencontre des changements physicow^himiques, tout le mouvement de révolution biologique, y compris le phénomène mental, cette théorie a, sur le plan du déterminisme scientifi* que, institué un système hermétiquement fermé dont aucun élément, demeuré sans emploi, ne peut être exploité au profit du rêve métaphysique ; on constatera qu'en montrant dans l'évolution une manœuvre en vue du maintien d'un état de perfection et non plus une ébauche «'efforçant vers un lointain achèvement, elle a mis fin à toute interprétation messianique de l'univers. C'en est fait du messia* nisme du devenir. Le devenir, avec son expression concrète dans le phénomène de l'évolution, n'apparaît plus que comme un moyen pour un étemel présent.

Juin iQoS.

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