‹ La dependance de la morale et l'indépendance des moeurs [microform]Chapitre 15 sur 30 · KA DEPENDANCE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

KA DEPENDANCE DE LA MORALE

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

réforme sociale par le peuple et il caressait l'espoir d'intéresser à sa cause les rois, les grands de la terre, les maîtres du pouvoir. Heine ne partageait pas de telles illusions. Il pensait au contraire^que la révolution sociale ne s'accomplirait que par des moyens sanglants, par le soulèvement de l'exaspération populaire, réalisant, sous l'empire du besoin et en vertu d'une nécessité aveugle, les réformes entrevues par les penseurs et les savants.

Ce qu'il nous importe ici de noter, c'est que Heine, par cette interprétation du phénomène, pousse à l'état aigu les antinomies que la diversité de ses instincts suscite dans sa conscience dès qu'il s'agit de dresser un plan de construction rationnelle du monde. La Révolution sociale lui paraît, en fait, inévitable. Il lui semble qu'elle ne s'accomplira qu'aux prix de guerres atroces, entre nations d'abord, puis entre catégories d'hommes sans distinction de patries, les prolétaires, les déshérités de la fortune s'unissant dans une agression commune contre tout ce qui possède. Ce mouvement lui apparaît comme la conséquence fatale des idées démocratiques dont il s'est fait toute sa vie le champion; il lui apparaît comme une menace pour la civilisation, pour cette haute culture humaine qui donne à ses yeux un sens à l'existence;

car il entrevoit nettement que les prolétaires victorieux, (( en proie à une passion aveugle pour l'égalité, détruiraient tout ce qui est beau et sublime sur cette terre et exerceraient surtout contre l'art et les sciences leurs fureurs sacrilèges (i) ».

Henri Heine va-t-il résoudre cette antinomie ? Va-t-il découvrir dans son cerveau, parmi les ressources de la dialectique,quelque stratagème logique propre à réaliser une synthèse entre deux points de vue qui lui sont également chers et qui, poussés l'un et l'autre à leurs dernières conséquences, tendent à s'exclure. Non, et, par malheur, la maladie dont les premiers symptômes s'étaient depuis longtemps manifestés dans son organisme, venant, vers i8/|8, à l'abattre définitivement, le condamnant à une lente agonie qui durera huit années, des revers de fortunes ayant encore exaspéré le mal physiologique, il incline vers un pessimisme qui s'exprime intellectuellement en un effondrement de ses espérances anciennes, en un aveu d'impuissance à résoudre le problème social, humain et philosophique, qui avait passionné l'ardeur de sa jeunesse.

Accablé par la détresse, Henri Heine abjure les opinions philosophiques de toute sa vie, il abjure

(i) Cité par M. Lichtenberger, p. 171.

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expressément cette doctrine panthéiste qui, mettant à mort en Allemag-ne, avec les analyses de Kant et les proclamations de Hegel, le Dieu personnel et chrétien, lui était apparue comme Tévénement le plus considérable de l'histoire de l'humanité. Henri Heine, sous l'influence de quelque hérédité persistant dans sa sensibilité, n'avait jamais consenti à faire profession d'athéisme. Il avait cru, avecle panthéisme, trouver un terme de conciliation entre les religions positives qu'il répudiait et l'instinct religieux lui-même qui, au sens où il l'entendait, impliquait, avec la persistance du divin dans l'interprétation de l'univers, le maintien d'un élément spirituel à opposer aux interprétations purement matérialistes. Parvenu au terme de l'évolution de son esprit, sevré, par lemal physique, du pouvoir de soutenir et d'aimer les pensées de son choix par delà incertitude dont il n'a su les dégager, n'ayant pas réussi à construire,avec le panthéisme, l'appareil de synthèse qu'il avait convoité, il juge désormais que panthéisme et athéisme sont deux termes pour désigner une même conception du monde, et qu'il faut choisir entre le déisme pur et simple et l'athéisme.

Dans le chapitre où il a traité cette question et qu'il intitule la conversion de Heine, M. Lich-

tenberger a notifié, avec une entière clarté, la signification de cet événement psychologique. Il y voit, bien plus qu'une renaissance de la foi chez le poète, un fait de pessimisme, la constatation d'une impuissance, une défaite où la;déchéance physiologique joue un rôle prépondérant. Avec un merveilleux pouvoir de dédoublement, où persiste ce don d'analyse qui déchire son lyrisme d'une si forte amertume, Heine lui-même a jugé sa propre évolution avec une lucidité qui ne laisse point de place à d'autres sentences après la sienne. Dans un entretien avec Alfred Meissner, avouant qu'il s'est produit en lui un retour vers la religion, « est-ce la faute, dit-il, à la morphine ou aux cataplasmes? Je ne sais pas. Mais cela est ainsi. Je crois de nouveau au Dieu personnel », et pour conclure il ajoute: « Ecoutez une grande vérité : là où il n'y a plus de santé, plus d'argent, plus de raison humaine — là commence le christianisme (1). » N'est-ce point là une définition du Christianisme que Nietzsche ratifierait, le Nietzsche de l'Antéchrist?

L'échec subi dans le domaine spéculatif a sa répercussion dans le domaine politique et social.

(i) Cité parM. Lichtenberger, p. 196.

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Là également la synthèse conciliatrice ne lui paraît plus possible et il lui semble désormais qu'il faille choisir entre l'idéal nazaréen, c'est-à-dire chrétien, révolutionnaire, ég-alitaire, aboutissant àun nivellement universel et àun abaissement général de la civilisation, et l'idéal aristocratique, de haute culturc et d'art qui implique le règne des éhtes et le sacrifice du nombre. En réahté, Heine est incapable de faire ce choix. Les principes démocratiques qu'il a défendus toute sa vie le contraignent d'opter en faveur de l'idéal démocratique. Dans le même sens, ses prévisions d'historien et de sociologue lui montrent comme inévitable le colossal bouleversement qui mettra le pouvoir politique aux mains de la multitude. Mais cette éventualité le glace en réalité d'elïroi et s'identifie pour lui avec la destruction de a toute civilisation humaniste, ce fruit d'un labeur de trois siècles et le véritable élément de notre vie moderne (i) ». La révolution de i848 le trouve dans ces dispositions. 11 y voit le prélude du grand désastre qu'il a pronostiqué, le règne du chaos et de l'anarchie, et il se désintéresse d'un événement où il ne reconnaît aucun des éléments de son rêve. (( Ce que le monde poursuit

(i) Cité par iM. Lichtcnberger, p. 204.

et espère maintenant est devenu complètement étranger à mon cœur, écrit-il, je m'incline devant le destin parce que je suis trop faible pour lui tenir tête... » En politique sociale, comme en philosophie religieuse, la vie de Henri Heine, son pessimisme et son désintéressement final nous signifient la faillite d'un rêve.

On a constaté,au début de ces pages, que la personnalité de Heine est, dans une certaine mesure, représentative de notre état social et de l'âme trouble de notre époque, que les tendances contradictoires qui déchirent son esprit se rencontrent précisément chez quelques-uns des meilleurs hommes de notre temps. Faut-il donc conclure, de l'impuissance du poète à joindre les deux fragments de son désir, à l'impuissance de la société humaine ;\ se transformer désormais sans renier sa plus haute culture et le plus précieux de ses acquisitions anciennes ? Y a-t-il incompatibilité absolue entre un idéal de culture et l'idéal nouveau, se formulant en une volonté de bien-être au profit du plus g. :\nd nombre ? On ne le pense pas, ef depuis un siècle à

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peu près que la sociélé européenne est aux prises avec ce problème, on est plutôt tenté de croire que ses efforts pour le résoudre n'ont pas été entièrement stériles. Bien des symptômes positifs font supposer que la question ne se pose pas nécessairement entre un retour en arrière ressuscitant les croyances et les hiérarchies anciennes, retour impos • sibleàvrai dire, et Tanéantissement inévitable des mœurs fondées sur ces anciennes croyances. Mais il arrive que ces symptômes demeurent inaperçus parce qu'ils ne sont pas Tœuvre directe d'une volonté sachant ce qu'elle veut, parce qu'ils sont au contraire une résultante complexe née de l'effort en sens contraire des théoriciens du passé et des théoriciens des temps nouveaux. Ici comme ailleurs la réalité naissante n'a pas d'auteur responsable ; elle est issue d'un compromis qui n'a été accordé par personne, mais qui s'est formé de la persistance d'un désaccord et d'un antagonisme.

On voudrait rechercher si en dehors de ces deux attitudes, antagonistes et conscientes, que les hommes adoptent à l'égard des formes du devenir et dont aucune n'engendre jamais la manière d'être qu'elle tend à instaurer, il n'en serait pas une autre, propre à déterminer une façon différente d'envisager le problème et d'en poser les termes,

si, par cette attitude nouvelle et sous le jour de (Ctte perspective nouvelle, il ne sérail possible de vouloir directement le compromis de fait né du désaccord des théoriciens, si, par ce consentement, par celte volonté directe, il ne serait possible d'exercer quelque action efficace sur cet état de fait, sur cette forme naissante de la réalité.

Pour mettre en valeur cette nouvelle posture, la meilleure méthode à adopter, c'est, semble-t-il, de faire toucher le vice des anciens points de vue, de montrer que l'antagonisme irréconciliable qu'ils nous faisaient voir entre des tendances également humaines est inhérent, non pas à la nature même de ces tendances, mais à la déformation qui leur était imposée, à l'origine dogmatique qui leur était attribuée, à la valeur exclusive et absolue dont on les croyait pourvus. Or, toutes les conceptions que les hommes se sont composées, au cours de l'histoire, touchant la réalité morale et sociale, ont eu pour but non pas de constater quelle était cette réalité, mais de la modifier. Ces conceptions, tandis qu'elles se donnaient toujours pour quelque chose d'absolu, afin d'agir avec plus de force sur les im^aginations et de changer la réalité immédiate, n'étaient donc qu'une part, un élément de celte réalité; elles étaient le moyen d'une réalité nouvelle

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