GENÈVE H, TREMBLEY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
#, rue Corraterie, 4
Au moment où, sous le coup de la pression bernoise, la réformation nénétra dans Genève, la plupart de ses habitants, pour ne pas forfaire à leur croyance, prirent le chemin de l'exil.
Après avoir couru mille dangers, les Sœurs de Sainte-Claire parvinrent aussi à quitter Genève, au nombre de vingt-trois, le 30 août 1535; pour sauver leurs âmes, elles perdirent à la fois biens et patrie.
Dans un ouvrage célèbre, plus d’une fois réièmprimé de nos jours, l’une d'elles, — une des plus jeunes, —
a raconté, avec un vrai talent, une partie des nom-
breuses épreuves qu'elles eurent à subir.
Il nous a paru convenable de réimprimer également une poésie composée, dans le seisième siècle, par Jean Gacy, aumônier de Sainte-Claire, originaire de Cluses (Haute-Savoie).
C'est une complainte en vers (DEPLORATION), mise dans la bouche de la ville de Genève qui $e désole
des maux que lui cause la tyrannique oppression de
l’hérésie.
Cette pièee, peu connue, que M. Anatole de Montaiglon a eu l'honneur de mettre au jour le premier, a évidemment suivi de près le départ pour Annecy des Sœurs de Sainte-Claire ; elle fait allusion au pillage des couvents et du collège, aux maisons virginalles assaillies par les novateurs, à Genève jadis
« renommée, riche et forte, »
« grande, très opulente et belle, »
et maintenant
« calamiteuse, indigente, affamée, »
« Cent mille maulx en souffrant jours ct nuytz ; »
elle rappelle les attaques réiterées et brutales dirigées contre les Sœurs de Sainte-Claire, pour obtenir
leur apostasie ; elle parle de l'ours cruel, bête furieuse, qui a pillé Genève, sous ombre de tutelle, et en a fait comme un pauvre village, — de la main de Dieu, qui a
& nosoneossoooses GATÜÉ SES vierges
« En son amour ardantes comme cierges; »
elle fait allusion, en un mot, à un certain nombre de faits qui ne peuvent laisser aucun doute sur la date très approximative de cette poésie.
Jean Gacy était un orateur populaire déjà connu, comme homme de plume, par un trialogue publié, en 1524, contre les erreurs de Luther; il avait fait avec courage un séjour de deux semaines, à Orbe, pour consoler et fortifier les Clarisses de cette ville. ll avait été conduit de force, à Genève, par quatre sergents, à ces disputes religieuses, où la liberté n'existait que pour les novateurs ; il fut, en 1 535, un des derniers ecclésiastiques qui y professèrent ouvertement le catholicisme.
Il étail au nombre de ceux qui demeuraient inébranlables dans leurs convictions ; vouloir les con-
__ vertir aux idées nouvelles, c'était, pour employer une expression de Jeanne de Jussie, comme si on eût battu la mer pour faire du beurre. Il aurait pu avoir facilement le sort de ce prêtre de Bernex qu'on menait en prison, qu’on lirailla et démembra si bien qu’il mourut à la peine.
Souvenir vivant de notre ancienne Genève, cetle poésie, malgré son style qui a vieilli, mérite d'être connue. Elle nous permet d'étudier la langue de nos contrées, dans le seisième siècle, elle rappelle les vicissitudes sans nombre d'une époque agitée où, comme par miracle, ne sombra pas la frêle et pauvre barque de Sainte-Claire.
Juzes VUY.
Bonps DE L'ARVE, 14 Août 1882.
RE. ln rep
sur le faict des Hereticques qui l’ont tiraniquement
opprimée
PAR Frère Jean GACY
A voix excelse (1) plora par cris et larmes Rachel Ja belle, prevoyant les alarmes
Qu'à ses enfans par mort devoient venir,
Et Noemy, ayant le souvenir
D'Helimelech, lequel par mariage
Luy fut consors (2) et mourut en jeune eage, Et deux enfans pour lesqueulx tant plora.
Pareillement Hely bien explora
Anne, la mère de Samuel, que tant Amerement souspiroit, regretant
Le sien meschief (3) qu’elle estoit infecunde. Mais en malheur je n°’ay pas ma seconde, Que suy nommée la dolente Genefve,
Trop plus que dame qu'aye produit Adam n’Eve. Jadis j'estoie renommée riche et forte,
Mais à present n°y a qui me conforte, Calamiteuse, indigente, affamée :
Par mer, par terre, suys par tout diffamée.
Juiles Cesar, faisant son Commentaire,
M'a honnorée. Maintenant me faut tayre.
(1) Haute, élevée.
(2) Uni par mariage.
(3) Malheur.
Puys appellée jadiz fus Aurélie (1).
Mais des meschans la folie me lie.
Estre soloye (2) cité délicieuse ; |
Les Anguenotz (3) m'ont fait sedicicuse.
Ces aveugles, ayant aux yeulx la maille,
Ont appellés leurs enfans la marmaille,
Puis m'ont remplye de factions et brigucs,
Divisions, diversités de ligues.
J'avoye bastiz au Molard grandes halles
Où l’on tenoit foyres universales ;
De tous climatz on venoit aux nundines (4).
Mes habitans de ce furent non dignes.
Privés en furent par leur rebellion,
Et translatées furent au bel Lyon.
Des Allobroges j'avoye preeminence
Pour triompher, regner, et mesmes en ce
Qu'estoye grande, très opulente et belle,
Et mes incolcs (5) m'ont faict cstre rebelle
À mon scignieur souverain de Savoye,
Qui me tenoit en paix ct en sa voye.
Les hereticques, malicieux et fins,
M'ont attirée par leurs reths (6) à leurs fins. Si vous me faictes interrogation |
Qui est la cause de ma destruction,
Pour quoy je pleure, gettant ma voix en l'air,
Je vous respons à succincte parler :
C’est l'ours cruel et beste furieuse,
Exterminant toute œuvre fructueuse,
Qui m'a pillée soubz umbre de tutelle,
Par façon telle et maligne cautelle (7),
. (4) On croit que Genève a été rebâtic par l'empereur Auré-
lien. | (2) J'avais l’habitude d’être.
(3) Huguenots.
(4) Marchés, foires, () Habitans.
(6) Filets.
(7) Ruse.
à ESS ne et au EU . © SN TE ns LL D RU TS is dé nn A.
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En usurpant à sa patte velue Tout son avoir comme faulce bellue (1), Dont maintenant, en ce pouvre et vil eage, On ne m'estime ains qu'ung pouvre village.
Pource confite suys ramplie d’ennuys, Cent mille maulx en souffrant jours et nuytz.
Las! à malheur j'ai nourry l'asnichon, Et receu l'ours, baudet et Baudichon, Les bestiaulx haiz par tout le monde, Desquelx la secte detestable et immunde À pullulé, et dessoubz peau vulpine (2) À faict planter la pungitive espine Par ung Pharel, sedicieux, estrange, Demoniacle, en se faignant estre ange ; Bien apparut qu'il estoit Belial A Neuf-Chastel ei à Mont-Belial.
Ecolampade, quoi qu'il soit de sa secte, En ses escrips et parolles l'insecte (3), Disant qu'il est né pour faire encombrier (4) ; À telles œuvres on cognoit tel ouvrier,
Puys le perfide qu’on surnomme Froment En ma farine blanche a mis le ferment ; Pour myeulx corrumpre de foy toute la masse, Toutes erreurs accumule et amassce; À les semer n’est paresseux ne lent, Et son complice Viret, le virulent, Qui a cuydé (5; d'erreur mettre en bourbe Les habitans et les incoles de Orbe.
Finalement des crestiens les preux L’en ont banny, chassé comme lepreux.
Ils ont causé par leurs grandz malefices Que la plus part de tous mes edifices
(1) Bête sauvage,
(2) Peau de renard.
(3) Le poursuit sans reläche.
(&) Empêchement, obstacle.
(>) Pensé.
fe
Plus on n'habite, et n°y a que meschans, Par quoy de pleurs et regrès sont mes chantz.
Or ouyés (4) tous que sont les beaulx miracles Lesquels ont fait ces faulx demoniacles, Dignes de feu et d’infernaulx supplices, Avec leurs faulx et desleaux (2) complices.
Ils ont commis choses innominables, Enormes cas à dire abhominables :
Grand multitude de temples ont pollu (3); Tresors sacrés, calices ont tollu (4), Et prophané les dignes sanctuaires, Emblé (6), pillé tous les reliquiayres, Et, n'ayant crainte, timeur de Dieu, ne honte, Ont mys les clouches et campanes (6) en fonte Pour faire à Mars canons, artillerie, En perpetrant larrecins, pillerie.
Que diray plus? De villains sacriléges Ont saccagé les couvens et colléges, Et assailly les maisons virginalles Pour exercer villaines baccanales, Et, plus lubriques que fange ne palludz (7), Plus que Epicure ne Sardenapalus, Ont incité les Clarines pudiques D'apostater, devenir impudiques ; Mais de leur main Dieu a gardé ses vierges En son amour ardantes comme cierges.
Jniquement ont tenu prisonnier Ung zelateur (8), ne le peuvent nyer, Et fait mourir les bons injustement, Il est certain qu’à poine justement,
(1) Ecoutez.
(2 Déloyaux.
(3) Souillé.
(4) Enlevé.
(6) Embler, voler.
(6) Cloches.
(7) Marais. ; ; .
(8) Furbity, docteur en théologie de Paris, soumis à une longue et cruelle détention. |
Plus endurcys que marbre ne testude (1), De mal à pis ont tout mis leur estude D’exterminer le sainct divin service Et me getter au gouffre de tout vice, À supprimer les divins sacremens, Sainctes doctrines et bons enseignemens.
Les bons loyauix, que n’y ont consentu, Infinis maulx ont souffert ct sentu ; Les bons crestiens, dont j’avoye multitude, M'ont delaissée, voyant la magnitude (2)
* Des hérésies : car qui à l’ours s’allye
Il pert la foy et prend pour le vin lye.
Las ! je soloye estre cité d’empire.
Mais n’est possible que soye de l’an pire.
Je suys cilé par tropt mal advisée De n'avoir pris exemple à la visée Des catholicques constantes et fidelles Cités crestiennes et devotion d’elles, Paris, Lyon, Rohan, Tours, Orleans.
La saincte foy bien prospère leans (3), À Troye, à Bloys, en Bourgoigne, à Grenoble, En toute France très crestienne et noble, Et à J’anticque ma metropolle Vienne (4).
J'ay mérité que ce grief mal m’advienne, Par quoy je crains qu’en brief je me parfonde Dedans le lac en abisme profunde, Et que plus est, aux ondes gehennales (5) Et Stigiennes, ou flammes infernales. Arrestez-vous par le chemin, passans ; Considérés que je ne suis pas sans
(1) Ecaille de tortue.
(®) Grandeur.
(3) Là, là-bas,
(4) Vienne en Dauphiné, cité métropolitaine de Genève. (5) Géhenne, torture.
fr
Extrême dueil et très-griefve (4) souffrance. Mieulx me seroit si je estoie soubz France, Ou obeisse à mon naturel prince;
Je n'eusse pas forvoyé ne prins ce
Chemin oblicque, devenant Anguenotte, De deshonneur perpetuelle note.
Las ! je ne fusse par ces maulditz livrée
A heresie aïins (2) de mal delivrée.
Suppliés donc Jesus à joinctes mains
Qu'il me delivre des tirans inhumains, Faulx hereticques pleins de toute fallace (3), Et de bon cueur à Dicu j’en feray grace.
J'en feray grace.
(1) Grave.
(2) Mais.
(3) Ruse.