‹ La dépopulation de la France; ses conséquences, ses causes, mésures à prendre pour la combattreChapitre 11 sur 149 · Annales de démographie internationale · texte numérisé non relu

Annales de démographie internationale

était partagé entre un grand nombre de souverains dont le plus puissant, l'Autrichien, ne tenait que 12 à 13 millions d'habitants sous son sceptre. La France était non la plus vaste en étendue, mais la plus peuplée de toutes les monarchies européennes, et, par conséquent, la plus puissante au point de vue économique et au point de vue militaire. Louis XIV et Louis XV usèrent si mal de cette puissance qu'ils la diminuèrent, et voici comment s'était modifié dans le courant du siècle le tableau que nous tracions tout à l'heure de la population des grandes puissances :

Population des grandes puissances de l'Europe en 1789 :

France . . 26 millions d'habitants.

Grande-Bretagne et Irlande. . . 12 —

Russie 25 —

Empire d'Allemagne 28 —

Etats compris en partie dans l'Empire germanique :

Autriche . 18 millions d'habitants.

Prusse 5 —

Soit en tout 96 millions. La France figure dans ce total pour 21 centièmes seulement (et non plus 40 p. 100 comme sous Louis XIV). Cependant elle s'est accrue de la Lorraine et de la Corse, mais l'Allemagne a vu sa population s'accroître et, en outre, la Russie a pris place parmi les grandes puissances.

La carte de l'Europe fut encore refaite en 1815 et encore à notre détriment :

Population des grandes puissances de l'Europe en 1815 (en millions d'habitants).

France 29,5

Angleterre 19

Autriche 30

Prusse 10

Russie 45

Confédération germanique (dans laquelle étaient comprises en partie l'Autriche

et la Prusse) •. 30

En tout, 139 millions. La France ne figurait plus dans ce total que pour 20 p. 1(10, c'est-à-dire qu'elle avait deux l'ois moins d'autorité que sous Louis XIV. La diplomatie française dut se subordonner à cette nécessité.

Pendant le cours du xix° siècle, l'événement capital est l'accroissement de plus en plus rapide de la population des différentes nations de l'Europe, et l'accroissement d'abord très lent, puis nul de la population française.

L'Italie, dont nous n'avions pas eu à parler précédemment, est devenue une grande puissance. Les chiffres se sont donc modifiés ainsi :

Population des grandes puissances de l'Europe en 1880 (en millions d'habitants).

France 37,2

Grande-Bretagne et Irlande 34,8

Autriche 39,0

Empire Allemand 45,6

Russie d'Europe 84,5

Italie 28,6

Soit en tout 270 millions d'habitants. La France n'y figure que pour 13 p. 100.

Complétons à présent l'ingénieuse comparaison faite par M. Levosseur en mentionnant les chiffres actuels.

De même qu'il a ajouté à sa liste les différents pays de l'Europe à mesure qu'ils prenaient rang de grande puissance, à savoir la Russie et l'Italie, de même il faut, pour être complet et pour avoir des chiffres véritablement comparables à ceux qui précèdent, reconnaître qu'à notre époque les conflits politiques ne sont pas limités à l'Europe comme sous Louis XIV ou môme comme en £815. Les guerres, les alliances, les rivalités et les compétitions des nations ont pour théâtre l'univers entier.

Aux chiffres précédents, il faut donc ajouter pour Le moment Les Klals-TJnis et le Japon. L'heure d'y joindre la Chine viendra peut-être bientôt, mais on peut encore la

traiter, sans trop d'exagération, de «quantité négligeable». On obtient alors les chiffres suivants pour 1908 :

Population des grandes puissances du monde en 1908 (pour 1910, il faudrait majorer chacun d'eux de 1 ou 2 millions) (en millions d'habitants) .

France 39,3 7

Grande-Bretagne et Irlande. . 44,6 9

Autriche-Hongrie et Bosnie. 50,5 10

Empire Allemand 63,0 12

Russie et Finlande1 150,0 28

Italie 34,1 6

États-Unis2 (1910) 93,4 18

Japon 3 . 49,7 10

Totaux 524,6 100

Ainsi la France, dont rinfluence politique sur les destinées du monde se chiffrait par 40 p. 100 sous Louis XIV, ne figure plus que pour 7 p. 1 00 dans le tableau précédent !

Assurément, il n'en faut pas accepter les données trop aveuglément, car le nombre n'est pas tout. Notre tableau nous paraît exagérer (pour le moment du moins) Timportance de la Russie, et d'autre part l'Angleterre doit à son industrie et à sa marine, l'Allemagne à son industrie et à son armée, la France à sa richesse et à son passé, une puissance supérieure à celle qu'on vient de lire.

Et pourtant, ces réserves faites, on est forcé de reconnaître que, en termes généraux, nos chiffres traduisent la vérité.

L'étranger, lorsqu'il parle franc, nous la dit assez crûment. Bying nation est l'expression courante aux Etats- Unis, et même en Angleterre, quand il s'agit de la France.

Même dans les milieux les plus ardemment dévoués à notre pays, on ressent la même impression. La Chambre

1. 130.500.000 en 1897. L'excès des naissances sur les décès a été en moyenne de 1.660.000 par an de 1897 à 1901. Avec les vassaux d'Asie centrale, environ 158 millions d'habitants. m

2. Avec leurs dépendances (Philippines, elc.) 101 millions d'habitants.

3. Avec ses dépendances (Corée, Formose, etc.), 63 millions d'habitants.

française de commerce de Bruxelles, en même temps qu'elle créait un prix de famille (1905), déclarait ceci: « A l'étranger, L'étendue du péril nous apparaît bien mieux que vous ne le mesurez en France. »

N'avons-nous pas vu dernièrement un journal belge officieux déclarer que la Belgique n'avait plus aucune raison de prendre des précautions avec la France, dont la puissance ne comptait plus. L'expression a été retirée, arrangée, expliquée. Elle n'en a pas moins été formulée. Elle était sincère!

On a distribué à la Chambre des communes, le 29 mars 1909, une carte de l'Europe en 1950. L'Allemagne, grossie de l'Autriche, y figurait pour 250 millions d'habitants et la France pour 40 millions, « dont la moitié allemands ». Et ces prédictions ne sont pas très exagérées !

La même opinion injurieuse se retrouve, plus dure encore, dans les pays plus lointains.

Voici un extrait d'un article très intéressant du journal japonais le Taiyô (vers oct. 1904).

L'auteur, anonyme mais certainement très instruit et très intelligent, expose quel est le but des ambitions japonaises, et cherche ensuite quels obstacles son pays peut rencontrer dans le cours de ses destinées. Il parle en termes très judicieux de la Russie, de l'Allemagne, de l'Angleterre et des Etats-Unis. Voici ce qu'il dit de la France.

« Il y en a qui redoutent les progrès de la France en Asie et craignent de la voir s'annexer les provinces du Sud et de l'Ouest. Ges.craintes me paraissentsans fondement. La France n'est plus ce qu'elle était autrefois. Malgré l'éclat extérieur de s;i civilisation, elle est absolument pourrie au cœur; ou peut lui envier sou raffinement, ses beaux-arts et sa richesse, mais son énergie vitale est épuisée. Sa population diminue de jour

en jour et il n'est poinl déraisonnable de croire qu'elle disparaîtra du rang des nations vers la lin de <••> siècle.

« Des lors, toutes ses entreprises i\<> colonisation en Asie sont vouées à un échec fatal. »

« Le jugement est terrible », nous disait le professeur Izoulet en parlant de cet article. « Il est terrible, car il est peut-être vrai. »

L'auteur a certainement raison quand il loue la civilisation française, son raffinement, ses beaux-arts et sa richesse. Il a raison aussi quand il dit que notre population est menacée de diminuer, que « notre énergie vitale est épuisée ». Cela serait de nature à justifier, dans une certaine mesure, l'expression « pourrie au cœur » si douloureuse qu'elle nous soit; mais l'arrêt n'est pas irrévocable. Nous voulons croire que la France s'apercevra du mal qui la ronge et voudra s'en guérir.

L'universalité de la langue française disparaît.

Les tableaux qui précèdent mesurent assez exactement l'influence politique et militaire de la France depuis deux siècles. Cette influence va eans cesse diminuant. Son influence morale et intellectuelle autrefois si prépondérante, n'est pas moins compromise. La langue de Voltaire était celle que 27 p. 100 de la population européenne parlait de naissance. Aussi le reste de l'Europe intelligente s'efforçait de connaître un pareil langage. Aucun ne pouvait rivaliser avec lui. Aujourd'hui, qu'un nouveau Voltaire soit donné à la France, par qui sera-f-il compris ? A peine par 50 millions d'individus (Français, Suisses, Belges1, Créoles, Canadiens, Haïtiens). Mais si cet écrivain est allemand au lieu d'être français, le cercle de ses lecteurs possibles augmente du simple au double et davan-

1. Nous comptons comme de langue française tous les habitants de la Belgique parce que tous les Belges quelque peu cultivés savent le français. De même nous comptons comme de langue allemande tous les habitants de l'Autriche-Hongrie parce que tous les Autrichiens et Hongrois quelque peu cultivés savent l'allemand aussi bien que leur langue maternelle. La situation est différente en Suisse, dans les provinces baltiques, dans les gouvernements de Samara, Saratov, etc. : nous n'y comptons que les habitants dont l'allemand est la langue maternelle (2 millions et demi en Suisse, 2 millions en Russie).

tage encore, car les Allemands, Autrichiens, Baltes et Suisses forment un total de 120 millions d'individus parlant allemand. Enfin, si cet écrivain est anglais, ses ouvrages ont chance de se répandre sur la terre entière : aujourd'hui on compte 150 millions d'individus parlant anglais1, et ce nombre augmente sans cesse2.

Sans doute la langue française doit à son passé, qui est incomparable, une inlluence supérieure à celle que représentent les chiffres qui précèdent. Le français est encore la langue internationale des pays latins, et de ceux du Levant ; il est encore une des principales langues internationales du reste de l'univers. Il vit sur des traditions, mais c'est un fonds sur lequel il ne peut pas s'appuyer indéfiniment.

Ainsi la dépopulation compromet non seulement la puissance et la richesse de la France, mais encore l'incomparable héritage intellectuel que lui avaient légué les quatre derniers siècles.

Conséquences militaires de l'abaissement de la natalité.

Les conséquences militaires de l'abaissement de la natalité sont celles que le vulgaire comprend le mieux (souvent même les seules qu'il comprenne). Mais il est rare que le public, môme instruit, en saisisse toute l'implacable gravité.

Personne n'a voulu nous croire lorsque, en 1896, nous écrivions ce qui suit :

« Au Lendemain de la guerre, la France et l'Allemagne avaient a peu près le même nombre de conscrits (296.334 en France et 330.130 en Allemagne), et nous pouvions avoir l'ès-

i. il s'agil de ••eux dont l'anglais est la langue maternelle. Ceux qui on! l'anglais pour langue officielle sont au nombre de 500 millions (Empire britannique 399; Etats-Unis el Colonies 161); ils forment presque le tiers de l'humanité.

'j. Que ces chiffres changent rapidement! La comparaison qui précèdes été l'ait.- pour la première fois par M. Levasseur en i^ts \ cette époque, les chiffres respectifs étaient »•"> pour i<- français et 80 pour chacune i\rs deux autres langues.

poir légitime de délivrer nos provinces perdues d'un joug qu'elles détestent. Aujourd'hui l'Allemagne a moitié plus (448.433) de conscrits que la France, qui a gardé son chiffre d'autrefois. Comme l'Allemagne depuis 1891 a deux fois plus de naissances (1.903.160) que la France (908.859), il est fatal que dans quatorze ans elle aura deux fois plus de conscrits. »

Ces lignes, écrites en 1896, étaient malheureusement prophétiques. Elles se sont réalisées trois ans avant Féchéance annoncée comme on le voit par les deux chiffres suivants, qui sont, au moment où j'écris, les plus récents *.

Nombre de jeunes gens inscrits sur les listes.

En France (1907) 286.183

En Allemagne (1908) 539.334

Le second chiffre est double du premier (plus exactement comme 100 : 53).

On voit que mes craintes sont dépassées. On m'accuse souvent d'être pessimiste. Hélas, c'est bien le contraire! En rédigeant le tableau de la page 18, j'avais cru devoir reculer un peu l'échéance fatale ; je me fondais sur ce que la mortalité infantile était plus forte en Allemagne qu'en France, en sorte que 100 naissances (masculines et féminines) ont fourni vingt ans après 35 conscrits en France et seulement 30 en Allemagne. Mais les choses ont changé : la mortalité infantile allemande a diminué. Dès 1907-1908, le nombre des conscrits allemands a atteint le double du nombre des conscrits français ; la différence ira en s'accentuant.

Le nombre de nos recrues sera en 1929 inférieur de 40.000 à ce qu'il est aujourd'hui, soit pour deux ans que dure le service actif, inférieur de 80.000 ; (il est vrai que pour avoir le nombre des soldats il faut en déduire les malades et infirmes qu'éliminera le Conseil de révision).

1. La loi allemande — assez compliquée — est cause qu'il nous paraît plus correct de comparer les chiffres français d'une année aux chiffres allemands de Tannée suivante.

CONSÉQUENCES DE i/ ABAISSEMENT DE LA NATALITÉ 17

Tandis que nous aurons perdu 40.000 hommes par an, l'Allemagne en aura gagné au moins 75.000.

Ce qui, en 1896, paraissait à tous la vision d'un esprit chagrin, a fini par apparaître lentement comme une réalité douloureuse, mais incontestable. Il est intéressant de voir avec quelle lenteur cette vérité — manifeste pourtant — a été comprise.

M. Aimond, le 8 mars 1899, a prononcé à la Chambre des Députés un discours attristé où il se plaignait que l'effectif de l'armée française fût inférieur de 28.000 à celui de l'armée allemande ! Il était loin de compte, nous venons de le voir ! Cependant le ministre était bien près de le trouver trop pessimiste :

M. de Freycinet, Ministre de la Guerre. — ... L'honorable M. Aimond a rappelé le chiffre auquel nous sommes arrivés. C'est un chiffre que, pour ma part, je considère comme formidable. Le chiffre de 557.000 hommes — 661.000 avec le cadre des écoles — est énorme. Malheureusement, il est encore inférieur à ce que possède une puissance voisine; mais je crois qu'il faut nous résigner à ne pas atteindre toujours les forces de la puissance à laquelle je fais allusion. Elle a sur nous une supériorité que nous ne pouvons pas lui enlever, celle de la population. {Très bien! très bien ! ) et je considérerais comme une véritable folie cette espèce de steeple-chase qui consisterait, avec une population représentée par 2, à atteindre les effectifs que peut réunir une population représentée par 3. ( Très bien ! Très bien ! ) .

(M. le Ministre continue son discours en exposant comment on peut, suivant lui, « remplacer la quantité par la qualité », par un armement supérieur, d'une part, et par une discipline plus rigoureuse, d'autre part.)

Voici comment ces deux discours étaient appréciés par le Bulletin de l Alliance nationale pour l 'accroissement dr la population française :

Ni M. Aimond, ni M. le Ministre n'ont émis à haute voix celle réllexion désolante : c'est que les différences d'effectif seront de plus en plus grandes à notre détriment parce que la population allemande se développe et la nôtre ne se développe pas. « 11 est impossible, a dit M. de Freycinet, a une population Bkrtillon. "2

saNVHtniv sii«osNi(a

snaosxi OOP anod

Ci ffl N t> b C © O M C tO -■? OD « , — 51 51 CO — (" ;0 1T5 I- X T. O -^

saoMvssivM 00T

-n s© IfS Ci CO >* iO

OO OO N 1^ C3 CO Ci I ai 51 51 51 51 (M 51

• s s ri

iraocooiiraoococo^î-^socoCï^ ce co eo -* -sf iO M5 «s «S *ra «î «î tfl «S

SE

Page 1