NOMBRE DE MILLIERS DE TONNES CONSOMMÉES
France. Allemagne. Iles Britanniques.
Pourquoi avons-nous été à ce point dépassés ? Les capitaux ne nous manquent pas; mais nous n'avons pas assez de producteurs, pas assez de consommateurs.
Troisième vérification fournie par la statistique du commerce extérieur. — Voici ce que nous écrivions en 1897 :
Nos exportations en 1867-76 s'élevaient, année moyenne, à 3.306 millions; en 1895, elles atteignaient 3 374 millions, soit une faible augmentation de 68 millions. Or, pendant ce temps, les exportations allemandes passaient de 2.974 millions de francs (moyenne de 1872-76) à 4.540 millions de francs (chiffre provisoire de 1896, inférieur à la réalité), soit 1 milliard et demi d'augmentation. La cause principale en est bien simple : le nombre de nos travailleurs n'augmente pas ; ils ne peuvent guère produire plus qu'ils produisaient autrefois. Au contraire l'Allemagne a vu le nombre de ses travailleurs passer de 41 millions à 52 millions, soit une augmentation de 11 millions de paires de bras; il est tout simple qu'elle produise davantage.
On répondra peut-èl re que la situation politique de l'Allemagne explique en partie ce résultat. Ce n'esl pas prouve, mais preaons un autre exemple. Le développement économique de l'Autriche est comme celui de l'Allemagne, parallèle au développe' ment de sa population, et il n'esl certainement pas dû à l'éclat
de la gloire militaire. L'Autriche en 1869-73 exportait, année moyenne, pour 1.055 millions de francs (valeur nominale) de marchandises; en 1894, ce chiffre avait presque doublé (1.988 millions. Cela s'explique aisément puisqu'elle avait gagné sept millions de travailleurs (population : 37 millions en 1870 et environ 45 millions aujourd'hui).
Tous ces peuples grandissent en force et en richesse, et nous, jusqu'à ce jour, nous restions stationnaires; désormais, nous ferons pis, nous diminuerons.
M. Jacques Siegfried [Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1906 et 15 juin 1907) et M. Jules Jacob ', dans un rapport présenté au Comité du Commerce Extérieur, ont récemment développé cette pensée en la généralisant pour tous les grands pays du monde.
• Ils ont montré que partout où l'augmentation du commerce extérieur se développe largement, la population s'est développée de même.
M. Jules Jacob a accompagné son travail d'un tableau de chiffres que nous résumons ainsi :
Importation
et Excès
exportation des Population
en naissances en
milliards sur les décès millions
. de francs. en milliers. d'habitants.
fl n .. . (1871-1875 16,4 410 31,9 (1871)
Iles Britanniques. {m{m^ ^ m ^ [^
Autriche-Hongrie, j m{m, ^ ^ ^ ^
Allemagne .
layS 1JaS (1901-1904 8,5 83 -
Hp firme <
1. Bulletin de l'Alliance nationale pour l'accroissement de la population française , juillet 1907.
IV ce tableau (ou plutôt du tableau plus détaillé d'où nous extrayons celui-ci) M. Jules Jacob lire les conclusions suivantes :
« M. Jacques Bertillon, auquel j'ai emprunté les chiffres et les citations qui précèdent, a bien voulu sur ma demande, faire dresser un tableau synoptique du chiffre moyen annuel des affaires générales par périodes de cinq ans pour un espace de trenle années, dans les principaux pays industriels et commerçants d'Europe où il a été possible de se procurer des" documents statistiques.
« 1°. — En ce qui concerne la France :
« La population, qui était de 3G. 102.000 habitants en 1871- 1875. est passée à 38.5U5.000 en 1001-1904, soit une augmentation de 7 p. 100 (chiffres ronds). Pendant la même période, le mouvement total de ses échanges (importations et exportations) relevé pour 7.140.270.000 francs en 1871-1875, a atteint 8.738.775.000 francs en -1901-1904 (période exceptionnellement favorable) correspondant à une augmentation de 22 p. 100.
« Si maintenant nous passons à ï Allemagne, nous voyons que, pendant la période de comparaison, son chiffre d'affaires s'est élevé de 7.382.687.300 francs à 13.364.187.500 francs soit une progression de 81 pour 100. Pendant ce même temps la France ne progressait que de 22 p. 100.
« Quant a la population, elle est passée de40. 818. 000 en 1871- 1875. a 56.356.000 en 1901-1904, soit 38 p. 100 d'augmentation ! Il est vrai que nous gagnions par exemple, 48.211 individus annuellement en 1896-1900, alors que, dans le même temps, l'Allemagne en gagnait 800.430! Et les écarts s'accusent dans des proportions analogues pour chaque période!
« Le Royaume BiUannique qui possédait 31.884.000 habitants en IN71-1875. en accuse 41.454.000 en 1901-1904; son chiffre d'affaires est passé de 16.447.250.000 à 22.328.200.000. Sa population s'est donc accrue de 30 p. 100; son activité commerciale
de 36 p. 100.
VAutnchc- Hongrie est passée de 35.894.000 habitants en 1870 à fc5. 310.000 en 1900. Son chiffre d'affaires, dans la même période, es! passé de 2.475.740.000 à 3.409.640.000 francs, soit une augmentation de 26 p. 100 dans la population, et de 37 p. 100 dans le montant général des ('changes.
« La Belgique avait, en 1806 : fc.830.000 habitants cl. en 1900: 0.81 3. 000.
« En L'OTl-f 875, elle faisait 2.378.410.000 francs d'affaires: elle en accuse, pour 1896-1000, 3.784.790.000 francs, d'où augmenta
tion de la population : 41 p. 100 et du mouvement commercial : 59 p. 100.
« L'Italie, la dernière venue dans le concert économique des puissances européennes, nous dépasse comme les autres dans cette lutte pour l'existence. Elle présente en 1901, un chiffre d'affaires de 2.793.300 francs pour une population de 32.450.000 individus; elle n'en avait que 26.801.000 en 1871. avec 2.255.285.000 francs d'affaires, d'où augmentation de la population de 21 p. 100, et du chiffre d'affaires de 23 p. 100. »
Quatrième vérification fournie par la statistique des plus-values d'impôt. — Au cours d'un article sur la situation financière de la France, M. Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi {Economiste Français du 29 mars 1902) :
« Nous avons souvent expliqué les causes de l'affaiblissement de nos plus-values d'impôt. Il y en a deux : la première, et de beaucoup la principale, c'est que la population de la France est arrivée à l'état absolument stationnaire, d'où il résulte que le produit de nos impôts ne peut croître spontanément avec la même vigueur qu'en Angleterre et qu'en Allemagne par exemple, où la population, c'est-à-dire le nombre des producteurs et des consommateurs, augmente de 400.000 à 600.000 âmes1 par an; les plus-values ne peuvent se maintenir au même taux que sous le second empire ou dans la période de 1871 à 1880 quand la population s'élevait encore chez nous d'une centaine de mille âmes par année. La seconde cause du ralentissement »
Le même maître revient souvent sur celte opinion qui nous paraît parfaitement juste.
Natalité et épargne. — Il n'y a aucune contradiction entre la pensée que nous venons de développer et celle qui se trouve à la fin de l'admirable article Natalité du Dr Bertillon père (écrit vers 1874, Dict. Encycl. des Se. rnéd.). En voici le texte :
« Il est manifeste que chez nous tout l'effort de nos laborieuses populations agricoles, de notre économe bourgeoisie, se
1. Il faut dire aujourd'hui de 800.000 à 1.000.000 (910.000 en 1906). Et pourtant notre citation de M. Paul Leroy-Beaulieu ne date que de huit ans! Avec quelle vertigineuse rapidité les peuples voisins se développent !
porte à créer, à amasser des capitaux. La Prusse, au contraire, parall avoir plus d'aptitudes pour produire des hommes, même des guerriers aptes à saisir de vive force des capitaux tout faits. Je ne m'inquiète pas ici de ce qui est louable ou ne l'est pas (qu'en savons-nous d'ailleurs ? le frustré non plus que le frustrant ue sont juges compétents), mais je dénonce ce qui est ! à savoir :
Qu'en France nous transformons une partie de notre descendance ou épargne, en capitaux; voilà pourquoi notre natalité est si restreinte, el pourquoi, malgré de dures rançons, nos capitaux sont si abondants;
Qu'en Prusse la plus grande partie de l'excédent de sa production sur sa consommation est employée à la multiplication des hommes: voilà pourquoi sa natalité est si puissante, et pourquoi, si elle n'avait les capitaux... conquis, pourquoi ses ressources financières seraient si restreintes!
st là une vue que je crois juste, rigoureusement démontrable et d'une grande importance pour les pronostics sur l'avenir des nations.
En effet, on peut admettre, qu'à très peu près, un ouvrier allemand et un ouvrier français se valent, et l'on peut compter chez l'un et chez l'autre, d'une part, sur un excédent de travail à peu près équivalent, et, d'autre part, sur une tendance, que je supposerai à peu près égale, à augmenter son bien-être. Ces hypothèses très peu éloignées de la réalité étant posées, établissons donc avec quelques détails, mais en nombres ronds, le bilan annuel de ce que coûte en capitaux : à l'Allemagne l'excès de sa natalité sur la nôtre; à la France l'économie en capitaux que lui permet sa parcimonieuse natalité.
L'empire allemand compte actuellement plus de 40 millions d'habitants, et a une natalité générale de 40 par an et par 1.000 (1872-73) ce qui constitue chaque année 1.600.000 naissances vivantes. Mais si l'Allemagne se restreignait à notre faible natalité de 26 au lieu de 40, elle ne compterait par an que 1.040.000 naissances vivantes; ainsi comparée à la France, l'Allemagne élève un excédent annuel de 560.000 enfants sur ce que donnerait notre natalité, et cet excédent produit annuellement, d'après les tables de mortalité, environ 343.500 adultes de vingt ans.
Mais, d'autre part, si l'on prend pour base, soil ce que coûte un homme à élever, soit ce qu'il rapporte, soit sa valeur marchande quand il est esclave, on ne peut pas, d'après les éva 1 nations prussiennes, américaines et les n61 res, estimer aujour d'hui à moins de 4.000 francs la valeur d'un adulte de vingt
ans. Or 4.000x344.000=1.370.000.000 francs; c'est la somme Bbrtillon. 3
annuelle que coûte à l'Allemagne l'excédent de sa natalité sur la nôtre. Le même bilan établi pour la France montre que nous dépenserions chaque année 1.240.000.000 francs à élever les 500.000 nouveau-nés qui nous manquent pour égaler la natalité allemande, lesquels deviendraient en effet 310.000 jeunes gens de vingt ans.
C'est donc un milliard et un quart que capitalise la France au détriment de sa descendance ; et c'est plus d'un milliard et un tiers que V Allemagne paie à sa multiplication.
De ces deux placements, quel est le plus avantageux pour un pays1, à ne considérer que le côté purement financier? C'est incontestablement celui qui consiste à créer des hommes, car toute richesse a pour source le travail.
La nation qui se refuse à faire ce placement imite un propriétaire qui ne réparerait pas sa maison. Pendant un certain temps, il paraîtra plus riche, et pourtant il s'acheminera vers la ruine.