‹ La dépopulation de la France; ses conséquences, ses causes, mésures à prendre pour la combattreChapitre 83 sur 149 · MONOGRAPHIES DE FAMILLE · texte numérisé non relu

MONOGRAPHIES DE FAMILLE

Les autobiographies qui nous sont parvenues sont nombreuses, mais trop souvent diffuses et confuses. Nous les résumons en les divisant en deux séries : celle des familles restreintes et celles des familles nombreuses.

Monographies de familles restreintes .

Presque toutes les familles restreintes attribuenl leur fait au manque d'argent. Tous se trompenl ! C'esl qu'en effel il faut d'abord s'entendre sur ce que mes correspondants appellent le manque d'argent. Tous s'en plaignent, du haut en bas de l'échelle sociale! Cette échelle descendons-la, échelon par échelon.

Voici une vieille dame, douée parlesortd'environ 30.000 francs de rente ; apprenant que sa fille, mariée dans les conditions les plus heureuses, va être mère une deuxième fois (cinq ans après sa précédente grossesse), elle s'écrie affolée que son gendre est un monstre (parole toujours bien douce à prononcer!), que sa fille va être réduite à la pauvreté, et ses petits enfants à la misère : « Ces pauvres enfants, qui n'ont pas demandé à naître, que vont-ils devenir? » murmure-t-elle avec attendrissement, — « C'est une vieille folle! » direz- vous *? Non, elle raisonne très bien. Elle a 30.000 francs de rente et trouve que c'est peu ; elle espérait que son petit-fils en aurait le double, et elle est très déçue en entrevoyant le contraire. C'est donc bien le manque d'argent qui lui fait souhaiter peu de postérité.

Autre exemple, appartenant à peu près à la même catégorie sociale :

11 s'agit d*un homme fort occupé; il dirige une industrie florissante qui fait, avec raison, son orgueil; il a eu soin de n'avoir qu'un fils et une fille (celle-ci est la plus jeune de beaucoup ; de l'aveu de son père, elle n'est venue que par surcroît, sans être souhaitée ni redoutée). Pourquoi n'a-t-il voulu que deux enfants ? Sans motif défini ! Par simple tradition bourgeoise. Sa famille, autrefois très nombreuse, est aujourd'hui très réduite, et son nom va périr. 11 a fait comme ont fait ses cousins et cousines, sans savoir au juste pourquoi, car son industrie est assez prospère pour suffire à plusieurs familles, et nécessite même plusieurs associés. Donc, il n'avait qu'un fils et lui destinait la suite de ses affaires. Ce fils, espoir de la famille, meurt à vingt-deux ans! Quel désespoir! Quels remords! Ah! combien il est navré de n'avoir voulu qu'un fils! Combien il se sent l'artisan de son malheur ! Mais il est trop tard pour réparer cette longue erreur.

Descendons quelques échelons.

Voici un bon père de famille qui joint au produit d'une profession quelconque, le revenu d'une petite fortune de 100.000 fr. qu'il possède « Comment voulez-vous que je dote mes filles si j'en ai plusieurs? On ne trouve pas de gendre convenable à moins de 50.000 francs. Donc, dans l'intérêt de mes enfants, il faut que je les empêche de naître » (la phrase est un peu baroque, mais le raisonnement l'est aussi, et les deux vont de pair). Je voudrais croire que le bonhomme se trompe; 50.000 francs ne rapportent guère que 1.500 francs, ce qui est un faible appoint pour se marier; une éducation pratique et, si possible, un joli visage, sont des biens pilus précieux et souvent plus alléchants.

ANNKXK 3 21»

Encore quelques échelons.

Celui-ci ne possède rien : il est employé. Il explique qu'il ne peut avoir qu'un seul fils, car il veut que ce fils fasse des études supérieures et outre à L'Ecole Polytechnique! Le malheur est que ce fils n'est qu'un homme moyen (comme la plupart des hommes: c'est même la définition du mot « moyen »); il n'entre dans aucune école, et ne devient qu'un bachelier râpé, un déclassé. En un mot, il appartient à la catégorie la plus misérable qui soit. Son père a manqué de clairvoyance; pour s'élever au-dessus des autres, l'instruction sert bien moins qu'un caractère vigoureusement trempé; si notre homme avait eu plusieurs fils, il aurait eu plus de probabilités d'en avoir un qui fût doué de l'extrême énergie dont un homme a besoin pour s'élever au-dessus de sa condition.

Le cas qui va nous occuper est plus grave et plus triste encore. C'est une lettre qui ne vaut que par son origine : elle est signée par deux cents employés des deux sexes d'un des grands magasins de Paris et peut passer pour l'expression de l'état moral des employés de commerce. Ils expliquent pourquoi ils ne veulent pas avoir d'enfants : c'est simplement par immoralité. Dans cette lettre très verbeuse, très mal ordonnée, banale et déclamatoire, on ne trouve pas un sentiment généreux (sauf une phrase de pitié pour les vieillards infirmes) ; la patrie. la famille, le devoir, semblent choses ignorées. L'homme leur paraît n'avoir de devoirs qu'envers lui-même. Du moment qu'il ne vole pas et n'assassine pas, ils le croient quitte envers Tes autres hommes.

Les signataires de cette lettre lamentable se plaignent de manquer d'argent, naturellement. Et pourtant les employés des grands magasins de Paris (et surtout de celui dont il est question) n'ont pas ,i se plaindre à cet égard.

.Nous venons de parcourir trois couches sociales qui invoquent à torl le manque d'argent pour se justifier d'avoir aussi peu d'enfante que possbile. Tous se trompent. Ce n'est pas le manque d'argent qui les détermine à avoir peu d'enfants, c'est [abstraction faite de la dernière leihv. qui est exceptionnelle" nient honteuse) l'ambition d'élever leur famille au-dessus de

leur condition.

Ambition légitime, mais mal comprise! Ce qui fait la valeur d'un homme. <• est avant tout le caractère, e'eet à «dire l'énergie el la volonté. Plus vous aurez d'enfants^ plus vous aurez de

chance d'en nvoirqni aientreçuee don inest ininhle ; l'rduention

ordinaire à reniant unique, généralement gâté, est propre a atrophier cette qualité.

Quelques autobiographies de familles nombreuses.

Que j'aime bien mieux la lettre si parfaitement noble d'une mère de douze enfants, dont onze vivants. Elle les a eus volontairement, malgré les avertissements et les colères assez inconvenantes de sa famille ; plusieurs sont nés alors qu'elle était riche ; lorsque les revers de fortune l'eurent ruinée, elle en a eu d'autres encore. Son mari est malade; sur elle seule repose ce lourd fardeau. Certes, c'est un rude labeur de les nourrir et de les élever. Elle ne regrette rien ; elle est heureuse d'être entourée de sa belle et nombreuse famille, et de travailler pour elle. Elle ne craint rien de l'avenir ni pour eux, ni pour elle-même. Elle est très pieuse : Deus providebit !

Écoutez cette belle histoire qui est celle d'un de mes correspondants :

Le début en est fort triste. Commerçant ruiné, il fut expulsé, vendu et se trouva sur le pavé, n'ayant que cinquante francs dans sa poche, avec ses sept petits enfants (plus un huitième qui naquit trois ans plus tard). Voilà le point de départ de cette famille.

Mais voici son point d'arrivée : vingt ans après, tous ses enfants étaient établis, presque tous mariés, les uns gagnant convenablement leur vie, les autres riches, quelques-uns riches à millions, et c'est parce que cette famille était nombreuse, qu'elle a si merveilleusement réussi. Plusieurs des fils s'expatrièrent, les uns aux États-Unis, les autres ailleurs, tous cherchant non seulement ce qui leur convenait, mais ce qui convenait à leurs frères et sœurs. « Viens à Chicago, les modes françaises y sont appréciées. — Retourne à Paris, les électriciens américains y trouvent de l'ouvrage. — J'ai une excellente occasion, mais il me manque 5.000 francs. — En voilà 1.000, nos frères et sœurs feront le reste.' » C'est par des avis pareils que, peu à peu, les uns s'élevèrent à l'aisance, les autres à la richesse ou même à la grande richesse. Des enfants uniquesn'yseraientpasparvenus. « Certes, nousavonsbeaucoup peiné autrefois, m'écrit le père de cette noble famille : pourchassés par le propriétaire, accablés par l'impôt, nous avons eu bien souvent recours au Mont-de-Piété. Aujourd'hui nous sommes vieux tous les deux et serions pauvres sans nos enfants. Notre joie est grande de les voir prospérer et se multiplier ! »

Tout le monde, dira-t-on peut-être, ne peut pas avoir l'énergie qu'a déployée cette famille. Mais tout le monde peut avoir l'esprit de solidarité qui fut la cause de son succès.

Budget dune famille nombreuse aisée. — M. Beaurin-Gressier a fait cotte importante étude au point de vue fiscal. Elle comporte 120 rubriques (que nous nous contentons de résumer). Pour chacune d'elles, la part de l'impôt a été calculée. La conclusion générale est que le quart des dépenses faites par une famille nombreuse (exactement 23 p. 100) entre dans les caisses de l'État, du département ou de la commune.

La famille dont il s'agit comprend 9 personnes vivant ensemble : le père, lanière, 3 fils de quatorze à seize ans, 2 filles de onze à seize ans, et 2 domestiques. Le père est fonctionnaire; ses ressources annuelles, dépassant un peu 20. 000 francs, consistent dans un traitement auquel s'ajoutent quelques revenus patrimoniaux, fonciers pour la majeure partie. Il s'agit donc de ce que l'on considère généralement comme une famille aisée. Cependant en raison de ses charges, elle ne maintient l'équilibre de son budget qu'en s'astreignant à une sévère économie, ce dont il est facile de se rendre compte en parcourant les articles de dépense et en faisant la répartition par tète. Son seul luxe réside dans la possession, en province, d'une maison, vieux centre familial, où les enfants vont passer les vacances.

Dépenses d'une famille parisienne en 189b et impôts supportés par elle.

Famille composée de 9 personnes : le père, la mère, trois garçons (dix-neuf, dix-sept, treize ans), deux filles (seize, onze ans) et deux domestiques.

Première section. — Services ou produits donnant lieu à des impôts dont i'incidencefinale est relativement facile à discerner.

Proportion p. 100 Montant de l'impôt

des dans la

dépenses. dépense.

Habitation : maison de province dont

le père jouit à titre de propriétaire. 567 80 ) gq ...

Appartement a Paris 2.543 60 )

Alimentation 6.157 95 20 65

Chauffage et éclairage 888 » 27 30

Habillement 1.975 » 10 77

Objets de cuisine et de ménage ... 79 30 5 58

Mobilier 300 » 12 33

Parfumerie (savon, etc.) 55 » 14 62

Transports (chemins de fer, omnibus.

timbres-poste, etc.) 965 » 23 i:>

Distractions (théâtre, tabac, chass< 396 » 63 -t

Cadeaux (jouets, bijoux, confiserie). . L80 » 10 74

Divers (papier timbré, frais d'examen) 70 10 ÎQQ »

Deuxième section. — Services rémunérés au moyen de salaires dans lesquels se confondent les impôts supportés par les auteurs des services :

Montant

des dépenses.

Habitation et mobilier (réparations, etc.) 280 »

Vêtements (blanchissage, etc.) 600 »

Soins (médecin, pharmacien, bains, douches, etc.) 665 » Culture intellectuelle (professeurs, livres, sociétés

savantes) . . » 2.715 »

Gages des domestiques 1 .495 »

Sommes données (aumônes, pourboires, argent

de poche des fds de la maison) 800 »

Somme à valoir pour omissions 27 25

Total général des dépenses :

lre section 14.117 75

2« section 6.582 25

Autre budget d'une famille bourgeoise très nombreuse. — Voici le budget, très détaillé (je le possède pour chaque mois de l'année), avec indication des quantités consommées, d'une famille où les enfants sont deux fois plus nombreux que dans la précédente. Cette famille est d'autant plus intéressante qu'elle n'est pas habituée à la pauvreté; elle a été riche naguère. Il lui en est resté une grande recherche de propreté j ointe à une extrême simplicité du costume. Les frais d'éducation des enfants n'ont pas été sacrifiés ; ils sont restés élevés. On remarquera, au contraire, l'extrême modération des d épenses d'alimentation (212 francs par an et par personne, soit 0 fr. 58 par jour!). Cette famille dépense pourtant 10.000 francs en un an. Et voilà à quelle misère elle se résigne pour ne pas déchoir et pour élever convenablement ses enfants. Cette mère de famille joint un esprit très pratique à une admirable noblesse de cœur.

Cette famille habite la banlieue par mesure d'économie; il en résulte que les frais de transport sont assez élevés.

Dépenses d'une famille de la banlieue de Paris, autrefois riche, puis ruinée (1905).

Famille composée de 14 personnes : le p (18, 17, 15, 13, 9 et 2 ans); 5 filles (12, 5, 3 1 mois) ; 1 domestique.

: le père, la mère; 6 fils °, 3 ans, jumelles, et

Habitation, eau, impôts 4.643,50

Alimentation 2.970,80

Chauffage et éclairage 639,35

Habillement . . . 1.075,95

Mobilier 102,05

Propreté (coupe de cheveux, etc.) 296,30

Blanchissage 356,00

Transports (chemin de fer, omnibus, etc.). . • 941,00

Correspondance 116,50

Jouets des entants 10,00

Distractions (théâtre, tabac, etc.) Néant.

Soins médicaux 337,60

Éducation et livres . 1.395,05

Journaux, etc 75,60

Gages de la domestique 530,95

Etrennes diverses 51,00

Voici quelques détails intéressants relatifs aux quatre premiers articles de ce compte :

Habitation {Banlieue parisienne.)

Salon, salle à manger, cabinet de \ travail, cuisine, grandes caves ; 6 chambres dont 3 mansardées ; .

salle de bain: water-closet ; { Lo>'er ' 1-400 fr.

chambre de débarras, calorifère. Jardin.

, Impositions. 175,50 Eau .... 68

Alimentation

Denrées achetées dans un village de la banlieue de Paris.

Pain : En pains de 4 livres à 0 fr. 75 le pain. 2.059 kilog.

Lait : Le litre coûtant 0 fr. 30 1.424 litres

Huile : A 2 l'r. 40 le litre (pas d'octroi). ... 42 litres

Graisse : A 0 fr. 60 la livre 42 kilog.

Toutes les autres denrées, y compris les légumes, sont achetées a Paris; les légumes aux halles (ils entrent dans le total pour un millier de francs, niais il n'eu est pas parlé ci-dessous).

Viande rouge : Cheval : pot-au-feu à 0 fr. 30 \

la livre : biaise, daube a 0 IV. 60; rôti a ' 292 kilog.

0 fr. SU. )

Beurre a I fr. 80 la livre 8 kilog.

Sucre à 0 IV. 05 le kilog 190 kilog.

Café à I IV. 60 la livre 16 kilog.

Vin, bière, cidre Néant.

Chauffage et éclairage.

Charbon pour la cuisine, 42 fr. les 1.000 kilog. X 6.250 = 263 fr. — — le chauffage, 35 » » x 3.740 = 131 fr.

Pétrole à 0 fr. 35 le litre X 415 =145 fr.

Gaz 100 fr.

Total 639 fr.

Habillement

du père 30

de la mère 31,50

, des 5 grands garçons 125

< des 2 filles aînées 33

des 4 bébés 30

Ressemelages et cirage 50

Total 299,50

du père 150

fêtements \ de la mère 110

de 1 des 5 grands garçons 250

dessus / des 2 filles aînées 50

des 4 bébés (ils héritent de leurs aînés) . Néant.

Total 560

du père 40

de la mère 7,75

Lingerie { des 5 grands garçons 30

des 2 filles aînées 10

des 4 bébés Néant.

Mercerie pour racommodages 50

Total. . . 137,75

du père 25

de la mère 20

Chapeaux { des 5 grands garçons . 20

des 2 filles aînées 10

des 4 bébés Néant.

Total 75

Alcali, benzine, etc., brosses 6,70

Total des dépenses relatives au vêtement 1.075,95

Budget d'une famille nombreuse pauvre. — Abordons à présent l'étude de familles nombreuses pauvres. Nous allons en rencontrer de très méritantes. D'autres sont très malheureuses.

Voici un document des plus intéressants. C'est le budget d'un instituteur d'une petite commune, père de neuf enfants. Si l'on veut bien l'étudier avec soin, on reconnaîtra que cet instituteur et sa femme sont véritablement héroïques : ils ne peuvent dépenser que 0 fr. 42 par tète et par jour !

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