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La dernieère année de Marie Antoinette

Vous qui avez un culte pour la mémoire de Marie- Antoinette, allez comme en pèlerinage à son cachot de la Conciergerie, car ce cachot est véritablement un sanctuaire. Vous suivez un corridor sombre, au rez-de-chaussée, et vous arrivez devant une porte étroite, aux pesants verrous de fer. L'ouverture de cette porte a été abaissée par les Terroristes, parce que la reine leur avait dit : « Quoi que vous fassiez, vous ne me ferez pas courber le front. » Alors ils se sont arrangés de manière à ce que la victime, pour passer par cette porte, en se rendant de la prison à Téchafaud, fût absolument

obligée de se baisser. L^ardien vous dit : Voilà le cachot de la reine. Une impression de douleur, de respect, de religion, vous saisit. Eh quoi ! ce réduit obscur, cette petite pièce humide, glaciale, ce caveau, ce cabanon, c'est le dernier séjour de Marie-Antoinette !... Quel supplice que la captivité! N'est-ce pas le sort des vivants enfermés dans une

tombe, la mort avec le sentiment de la vie ? Cette contrainte horrible, ces murs qui pèsent sur vous comme le couvercle d'un sépulcre, ces portes dont les gonds ne se remuent pas sans un bruit qui ressemble à un glas funèbre, ces geôliers qui apparaissent par intervalles comme des fantômes dans une infernale nuit, cette nostalgie du grand air, des fleurs, de la lumière, du firmament, de la liberté, ce poids qui vous étouffe, qui vous accable, ce désir fébrile de s'échapper, de briser les verrous, de revivre de la vie des vivants, c'est une angoisse, c'est une torture inexprimable. Je crois apercevoir la reine martyre telle que le pinceau de Paul Delaroche l'a représentée, vêtue de noir, calme et mélancolique, comme l'image même de la douleur. Elle se demande dans sa prison si c'est bien elle, la fille de l'impératrice Marie-Thérèse, la femme du roi très-chrétien, la reine de France et de Navarre. E5t-ce bien elle, la prisonnière en haillons, est-ce bien elle qui a été si adulée, si exaltée, si divinisée ? Elle ferme les yeux, et se croit encore dans la gcilerie des glaces du château de Versailles, ou sous les poétiques ombrages du petit Trianon ; elle les rouvre, et, se voyant enserrée dans les murs d'un cachot, elle se croit le jouet de je ne sais quelle lugubre et funèbre hallucination. Les personnes qui tombent des sommets de la prospérité dans les abîmes de l'infortune éprouvent un sentiment qui ressemble à de la stupeur. Ce n'est pas seulement toute leur destinée, c'est la vie hu-

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maine tout entière qui leur paraît un songe, et, en présence des vicissitudes dont elles sont les victimes, elles se demandent à elles-mêmes, tant est grande leur surprise, si elles ont encore leur raison.

De tous les édifices qui furent le théâtre des dernières angoisses du roi et de la reine martyrs, que reste-t-il à l'heure qu'il est ? Les Tuileries sont brûlées, il n'y a plus une seule pierre de la salle du manège où Louis XVI fut jugé, de la tour du Temple qui servit de prison au malheureux monarque et à sa famille. Le marteau des démolisseurs ou l'huile de pétrole ont détruit tous les décors du drame, rien ne subsiste plus de tous les endroits où Marie Antoinette a tant gémi, a tant souffert *, rien, excepté ce petit cachot de la Conciergerie.

Quelle station du Calvaire ! Je m'arrête ému, interdit. Ces dalles en briques, ces dalles que maintenant j'ai sous mes pieds, ce sont celles sur lesquelles Marie-Antoinette a marché, sur lesquelles elle s'est agenouillée. Cette petite lucarne avec ce grillage et ces barreaux de fer, c'est la lucarne par où entrait dans sa nuit profonde un peu de jour; ce fauteuil, c'est celui où elle s'est assise; ce crucifix, c'est celui qu'elle a pressé sur ses lèvres ; il est placé sur une sorte d'éiagère en forme d'autel devant une plaque de marbre que Louis XVIII a fait mettre là, et où une inscription latine rappelle les soixante-seize jours que l'auguste victime a passés à la Conciergerie. Je me souviens, en regardant ce

crucifix, des paroles de l'abbé Perreyve : « On pleure bien sur ton image, ô divin crucifié I Les larmes des hommes la connaissent, il y a entre ta croix et les douleurs humaines une éternelle conformité. .. Je pleurais encore, mais c'est presque de bonheur, et, au lieu des plaintes irritées qui grondaient tout à rheure en moi, c'était maintenant le cantique involontaire de l'action de grâce. »

Oh! que d'enseignements austères, que de terribles et pathétiques souvenirs ! Examinez, à votre droite, les deux pièces que vous parcourez après être sorti de la prison, de la reine. La première, c'est le petit caveau où a été enfermé Robespierre, le 10 thermidor, pendant les heures avant le supplice ; et la pièce suivante, cette grande salle qui est maintenant une chapelle où l'on dit chaque dimanche la messe aux détenus, c'est la salle où les Girondins ont passé leur dernière nuit, et où ils ont célébré leur fameux banquet; c'est là qu'ils ont chanté la Marseillaise^ mais en la parodiant ainsi :

Contre nous de la tyrannie, Le couteau sanglant est levé.

C'est là qu'ils ont pu se repentir d'avoir préparé par le régicide leur propre condamnation. Je crois les entendre, quand, ne pouvant étoufler leurs remords, ils chantent afin de ne pas pleurer ; je crois voir apparaître, dans le caveau, Robespierre, li- \ide, les yeux hagards et injectés de sang, la mû-

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choire fracassée, cadavre vivant qui fait pitié à force de faire horreur. L'ombre sublime de la reine domine toutes ces visions ; Tauréole qui resplendit autour de sa tête coupée projette dans les ténèbres je ne sais quelle lueur idéale qui pénètre les yeux et Famé. Je ne quitte qu'à regret ce cachot purifié par les larmes de la victime comme par Teau du baptême; je voudrais baiser les dalles où elle a marché ; il me semble que je lui parle, que je m'incline devant elle, et quand je sors de ce lieu saint, dans un recueillement profond, dans un religieux silence, je médite, je me souviens, et je dis au fond de mon cœur : « O reine martyre, priez pour nous, priez pour la France, afin que votre sang ne crie pas vengeance contre les fils de vos bourreaux ! »

C'est une visite à la Conciergerie qui m'a inspiré la pensée d'écrire un récit détaillé de ce que Marie-Antoinette a soufl'ert non seulement dans cette prison, mais aussi dans le donjon du Temple. Le travail que je commence pourrait s'appeler le journal d'une captive; j'essaierai de raconter autant que possible, jour par jour, les émotions et les chagrins de la reine, depuis le 21 septembre 1792, jour où la royauté meurt après une cruelle agonie, jusqu'au 16 octobre 1793, jour où la veuve du roi porte sa tête sur l'échafaud.

Quand j'écrivais les Beaux jours de Marie-Antoinette^ à chaque chapitre, l'avenir de la reine jetait une ombre mélancolique sur les temps de splendeur et de prospérité. En retraçant aujourd'hui la

Dernière année de Marie-Antoinette^ je ferai çà et là un retour sur son passé radieux, je rappellerai les heures de délices et de triomphes. Je trouverai sur le calendrier bien des anniversaires dont les contrastes saisissants étreignaient le cœur de la martyre. "Lo-s crucijîî^atur ne me feront pas oublier les anciens hosannah. Je comparerai à l'escabeau de bois le trône; à la hideuse charrette les carrosses de gala ruisselants d'or, attelés de huit chevaux blancs; aux gémonies l'apothéose, et je me souviendrai de la pensée de Dante : « Il n'y a pas de plus grande douleur que de se rappeler les temps heureux dans les jours de misère. »

A une époque troublée comme la nôtre, n'est-il pas salutaire de pénétrer dans les prisons, d'étudier les infortunes célèbres, de demander aux héros et aux héroïnes de l'adversité comment on supporte la captivité et la mort ?

Marie-Antoinette est une femme symbolique. Elle résume dans une seule destinée tous les charmes, tous les prestiges, tous les enchantements, toutes les angoisses, toutes les douleurs, tous les supplices. Elle n'appartient pas seulement à l'Autriche et à la France, ses deux patries, elle appartient à l'humanité. Chaque ouvrage qu'on écrit sur elle est la fois un livre d'histoire et un livre de piété. Elle est le tj'-pe de la veuve, comme sa fille est le type de l'orpheline. Que les veuves lisent et relisent sa vie, les veuves désolées, afin qu'en quelque temps que ce soit, en quelque affliction qu'elles se

IMTRODUCTION.

trouvent, elles placent, comme la veuve de Louis XVI, leur espérance dans le Seigneur! Que les prisonniers, les prisonnières lisent aussi cette histoire édifiante, afin d'apprendre à porter avec résignation le poids de leurs chaînes ! Le courage chrétien de Marie-Antoinette est un exemple pour les infortunés de tous les temps et de toutes les nations. Les veuves qui pleurent leurs époux, les mères à qui on arrache leurs enfants, les reines qu'on renverse de leurs trônes, les femmes qu'on outrage, qu'on persécute, qu'on supplicie, toutes les affligées qui succombent sous le fardeau de leurs peines, toutes celles qui crient au fond de l'abîme, et qui ne sont pas entendues, toutes celles qui ont faim, qui ont soif, qui gémissent, qui sont brisées par la douleur, écrasées par le désespoir, toutes ont dans la reine martyre un modèle, une consolatrice. J'ai eu le malheur de perdre une sœur, morte au même âge que Marie-Antoinette, après une maladie cruelle, supportée de la manière la plus courageuse. Au milieu de ses souffrances, elle pensait sans cesse à la reine, afin de s'interdire à elle-même la moindre plainte, le moindre murm.urc. Elle me disait : « Pourquoi me plaindrais-je? Qu'est-ce que je souffre en comparaison de ce qu'elle a souffert? » Et elle me rappelait ce propos de la victime du i6 octobre à un gendarme, le matin même du supplice : « Croj^ez-vous qu'ils me laisseront arriver jusqu'à l'échafaud sans m'avoir mise en pièces ? « Marie-Antoinette inspire aux

ô LA DERNIERE ANNEE DE MARIE-ANTOINETTE.

malades et aux malheureux des pensées de résignation et d'héroïsme ; sa vie mérite d'être lue comme le martyrologe, et Ton médite sur son calvaire, comme sur celui du divin Maître.

C'est le grand évêque, le successeur des Pères de l'Église, Mgr Dupanloup, qui s'est écrié, en parlant du roi et de la reine martyrs : « Pour moi, et je ne saurais rien dire de plus, cette histoire est ce que je connais des choses humaines qui m'a fait le plus comprendre la Passion de Notre-Seigneur, ou, du moins, m"a le plus éclairé sur cette Passion, et la Passion de Notre-Seigneur seule m'a fait pénétrer cette histoire... Le crucifix seul explique tout ceci, et ceci m'aide à comprendre le crucifix. La voie parcourue par ces êtres, si singuliers dans leur innocence et si étrangement dévoués, si mystérieusement choisis pour l'holocauste, cette voie est telle, qu'on ne se lasse pas de la parcourir, après eux ; on interroge chaque lieu, chaque heure, chaque pas, on s'arrête, on frémit, on se surprend des sanglots. »

Si Marie-Antoinette n'avait connu que la prospérité, elle n'aurait laissé dans les annales des siècles qu'une trace insignifiante ; l'indifférente postérité ne se serait pas attendrie, en prononçant son nom. Ses ennemis, en la persécutant, ont fait sur terre sa gloire et au ciel son salut. En l'outrageant, ils l'ont exaltée ; en la tuant, ils lui ont donné la vie éternelle. Leurs fureurs, leurs calomnies, leurs invectives, leurs pamphlets, se sont retournés

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contre eux-mêmes. Leur haine féroce a eu pour résultat de mettre au pilori non la victime, mais les bourreaux. La sentence qu'ils ont prononcée a été leur propre déshonneur. Ils sont tombés d'une manière misérable dans les pièges odieux et sanglants qu'ils avaient dressés. Les véritables condamnés du tribunal révolutionnaire sont les juges.

Aujourd'hui Marie-Antoinette est plus qu'une figure historique, c'est déjà une figure légendaire. Sa mémoire a des chevaliers, des dévots, des fidèles. Un jour, j'avais l'honneur de servir de cicérone à ^me 1^ grande-duchesse Constantin de Russie dans les appartements du château de Versailles. Arrivée à la chambre de Marie-Antoinette, Son Altesse Impériale était profondément émue.

« J'ai fait cueillir, me dit-elle, des lis dans le jardin de la villa de Nice où est mort mon neveu, le grand-duc héritier, et je les ai déposés à la chapelle expiatoire, au pied de la statue de la reine. » Y a-t-il une sainte qui ait une chapelle plus émouvante que ce petit temple consacré au Dieu de consolation et de miséricorde ? J'ai vu, aux messes du i6 octobre, qui se disent dans la crypte, des femmes, dont les larmes tombaient sur leurs livres de prières. Sans doute elles trouvaient dans les douleurs de Marie-Antoinette un symbole de leurs propres douleurs, et je ne sais quel lien mystique, quelle secrète communication d'outre-tombe unissait ces vivantes à l'auguste morte. De pareilles larmes m'ont beaucoup frappé. Elles m'ont fait

comprendre que le souvenir de la reine, loin d^être un souvenir banal, comme l'histoire nous en offre tant, était quelque chose de tout à fait spécial, de tout à fait extraordinaire, que la politique n'en formait que l'accessoire, et que le fond niême en résidait dans deux puissances immortelles, la pitié et la piété. Cest que la noble victime a incarné, pour ainsi dire, dans une seule femme, les angoisses de toutes les reines, de toutes les veuves, de toutes les mères. Quand Jésus sortit du prétoire, avec une couronne d'épines sur le front, et sur les épaules un manteau d'écarlate, Pilate dit à la foule : Ecce homo, voilà l'homme. S'il était permis de comparer une créature à un Dieu, ne pourraiton pas s'écrier, en face de Téchafaud de Marie- Antoinette : Ecce millier^ voilà la femme !

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