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LE MOIS D AVRIL. I

LE MOIS D AVRIL

Marie-Antoinette contemplait son fils avec une émotion profonde. Ce pauvre enfant, faible et chétif, qui tremblait, qui souflrait, comme une fleur qui se fane; cet enfant, enfoui dans un cachot, avait déjà son nom dans la chronologie des rois : il s'appelait Louis XVII. Les républicains en avaient peur; les royalistes Tadoraient; toutes les puissances européennes le reconnaissaient comme roi de France; des prédictions lui promettaient un avenir magnifique, chacun s'entretenait d'un vieux livre, mirabilis liber, imprimé en lettres gothiques dans les dernières années du xv" siècle, et où Ton trouvait ce passage : « Jiivcnis captivatus^ qui rcciiperabit coronam lilii^ fundatiis^ des t met filios Bruti. Le jeune captif qui recouvrera la couronne des lis, étant rétabli sur le trône, détruira les fils de Brutus » ; et les fils de Brutus s'effrayaient de la

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prophétie. A cette heure môme, il y avait des gens qui combattaient, qui mouraient pour cet enfant. La Vendée, depuis le milieu du mois de mars, avait pris les armes. Un pauvre colporteur de laine, Cathelineau, du village de Pin-en-Mauges, avait donné le signal. Le jeune Henri de la Rochejaquelein, âgé de vingt ans, s'était écrié : « Mes amis, je ne suis qu'un enfant, mais par mon courage je me montrerai digne de vous commander; si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi. » Les paysans se levaient en foule, on sonnait le tocsin. Dans Téglise de chaque village, on lisait une réquisition ainsi conçue : « Au saint nom de Dieu, de par le roi, telle paroisse est invitée à envoyer le plus d'hommes possible en tel lieu, tel jour, à telle heure, on apportera des vivres. » Et tous les combattants arrivaient exactement au rendez-vous. Curieux contraste! Tandis que Parméc ro3''aIiste avait pour chef un paj'san, Cathelineau ; le chef de Tarmée républicaine, le chef des ennemis de Louis XVII était un grand seigneur, un ancien familier de Marie-Antoinette, un héros des fêtes de Versailles, le duc de Biron, si célèbre par son élégance, à la cour de Louis XVI, sous le nom de duc de Lauzun.

L'imagination de la France, de l'Europe, était frappée par un enfant. Les journaux de Paris prétendaient qu'il était traité en roi par sa mère, sa tante et sa sœur; que, chaque matin, elles allaient le saluer; qu'il se plaçait à table avant elles, et

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qu'en un mot il recevait les honneurs qu'on rendait autrefois à la royauté. Ce qui est certain, c'est que sa mère avait pour lui le mélange de respect et de tendresse qui était le sentiment d'Anne d'Autriche pour le jeune Louis XIV.

Dumouricz, le vainqueur de Jemmapes, avait conclu, le 3 1 mars, avec le prince de Cobourg, général en chef des armées coalisées, un traité secret en vertu duquel ils s'engageaient réciproquement à marcher contre la Convention et à rétablir la monarchie en France. Au dehors, on se faisait les plus grandes illusions. Le comte de Fersen, aveuglé par une chimérique espérance, entassait projets sur projets. Il lui semblait déjà que Marie- Antoinette était régente de fait et de droit, qu'elle était libre, qu'elle gouvernait, et, au moment même où la malheureuse femme subissait la captivité la plus dure, il la voyait déjà, en imagination, puissante etobéie dans tout le royaume. Il lui écrivait, le 8 avril : « La position où vous allez vous trouver va être très embarrassante, vous aurez de grandes obligations à un gueux (Dumouriez), qui, dans le fait, n'a cédé qu'à la nécessité, et n'a voulu bien se conduire que lorsqu'il voyait l'impossibilité de résister plus longtemps. Voilà tout son mérite envers vous, mais cet homme est utile; il faut s'en servir et oublier le passé... vis-à-vis de lui, vous ne risquez rien, son intérêt est en ce moment intimenient lié au vôtre et au rétablissement de votre autorité comme régente... » En même temps, M. de

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Fersen, qui avait communiqué ses illusions à son gouvernement, s^était fait nommer ambassadeur de Suède près le roi Louis XVII, et il recevait du duc de Sudermanie, régent du royaume suédois, une lettre où ce prince lui disait : « Rien ne peut se comparer à la joie que j'ai ressentie à la réception de votre lettre du 5 de ce mois. Il est donc arrivé ce moment désiré où le délire et les succès tragiques et sanguinaires de la France vont cesser, oii elle sera enfin soumise à ses légitimes maîtres, où la malheureuse famille de Bourbon, notre ancienne et véritable amie, rentrera dans ses anciens droits, où, rétabli sur le trône de son père, on verra Louis XVII, guidé par une mère tendre et respectable, recevoir Thommage d'un peuple coupable, mais trompé. » Tout cela n'était qu'un rêve. AI. de Fersen ne savait pas que, la veille même du jour où il avait adressé au régent de Suède ces prétendues bonnes nouvelles, Dumouriez, désavoué par son armée, avait été forcé d'abandonner son commandement et de se réfugier, avec les deux fils du duc d'Orléans, sur le territoire autrichien. Les rêves d'émigrés ressemblent la plupart du temps à des mirages trompeurs. On s'imaginait que la révolution était sur le point de périr de ses violences, et la révolution n'était qu'au début de son orageuse carrière. Que de larmes et que de sang devaient être encore versés!

En attendant, les chaînes des prisonniers deve-

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naient chaque jour plus lourdes. Le fidèle Toulan ne pouvait plus pénétrer au Temple.

i8 avril. — Marat, accusé d'avoir prêché le massacre et le pillage, n^iais acquitté par le tribunal révolutionnaire, était couronné de feuilles de chêne et porté en triomphe à la Convention. Ce triomphe excitait le zèle des geôliers. Les époux Tison, qui continuaient à occuper la petite pièce voisine de la chambre de la reine, devenaient de plus en plus soupçonneux.

19 avril. — Ils écrivaient au conseil du Temple que (I la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux , qu'elles étaient instruites par eux de tous les événements, qu'elles en recevaient les papiers publics, et que, par leur moyen, elles entretenaient des correspondances, I)

]\lme Royale a dit dans son récit : « Il se trouva des municipaux qui adoucirent un peu nos chagrins par leur sensibilité. Nous connaissions de suite à qui nous avions affaire, ma mère surtout, qui nous a préservés plusieurs fois de nous livrer à de faux témoignages d'intérêt... .Je connais tous ceux qui s'intéressent à nous ; je ne les nomme pas de peur de les compromettre dans l'état oii sont les choses, mais leur souvenir est gravé dans mon cœur. Si je ne puis leur marquer ma reconnaissance, Dieu les récompensera; mais si je puis

un jour les nommer, ils seront aimés et estimés de toutes les personnes vertueuses. »

Ces hommes dont parle ainsi la prisonnière étaient ceux que les époux Tison venaient de dénoncer, c'étaient Toulan, Lepitre, Brunot, Moelle et Vincent. On les suspendit de leurs fonctions comme prévenus de respects séditieux et d'égards anti-révolutionnaires envers la famille des Capets.

20 avrils dix heures du soir. — Hébert, suivi de plusieurs municipaux, arrivait au Temple à rimproviste. Voici comment M™" Royale a relaté cette visite : « Ma mère et moi nous venions de nous coucher, lorsque Hébert arriva avec plusieurs autres municipaux. Nous nous levâmes précipitamment. Ils nous lurent un arrêté de la Commune, qui ordonnait de nous fouiller à discrétion, ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas. Mon pauvre frère dormait ; ils Tarrachèrent de son lit avec dureté pour fouiller dedans ; ma mère le prit tout transi de froid. Ils ôtèrent à ma mère une adresse de marchand qu'elle avait conservée, un bûton de cire à cacheter qu'ils trouvèrent chez ma tante, et à moi ils me prirent un sacré cœur de Jésus et une prière pour la France. Leur visite ne finit qu'à quatre heures du matin; ils firent un procès-verbal de tout ce qu'ils avaient trouvé, et forcèrent ma mère et ma tante de le signer, en les menaçant de nous emmener, mon frère et moi, si elles s'y refusaient, »

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Dans ce procès-verbal, les commissaires déclarèrent avoir trouvé un petit livre intitulé : Journée du chrétien, où était un image coloriée en rouge, représentant d'un côté un cœur embrasé, traversé d'une épée et entouré d'étoiles avec cette légende : Cor Mariœ^ ora pro nobis ; de l'autre côté, une couronne d'épines et une croix avec cette légende : Cor Jesu^ miserere nobis. Ils prirent également une feuille imprimée de quatre pages intitulée : Consécration de la France au sacré cœur de Jésus^ où Ton remarquait les passages suivants :

Tous les cœurs de ce royaume, depuis le cœur de notre auguste monarque jusqu'à celui du plus pauvre de ses sujets, nous les réunissons par les de'sirs de la charité pour vous les offrir tous ensemble... Oui, cœur de Jésus, nous vous offrons notre patrie tout entière et les cœurs de tous vos enfants... O vierge sainte! ils sont maintenant entre vos mains; nous vous les avons remis en nous consacrant à vous comme à notre protectrice et à notre mère; aujourd'hui, nous vous en supplions, offrez-les au cœur de Jésus... Ah ! présentés par vous, il les recevra, il leur pardonnera, il les bénira, il les sanctifiera, il sauvera la France tout entière, il y fera revivre la sainte religion. Ainsi soit-il.

21 avril. — Il y avait vingt-trois ans, — le 2 1 avril 1770, — Marie- Antoinette quittait Vienne pour se rendre en France. Weber en a fait la remarque : on a peine à se défendre de la superstition des pressentiments, quand on a vu les adieux de la jeune archiduchesse à sa famille, à ses serviteurs et à son pays. Hommes et femmes se livrèrent aux mêmes expressions de la douleur. On ne

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rentrait chez soi qu'après avoir perdu de vue le dernier courrier qui la suivait, et Ton n'y rentrait que pour gémir en famille d'une perte commune. Ah! si les Viennois avaient su le sort qui attendait la charmante princesse!... Son départ avait été précédé d'une retraite de trois jours, d'une communion et d'une visite au tombeau des empereurs, dans le couvent des capucins, Marie-Thérèse avait remis à sa fille, au moment des adieux, un rc[(lement à lire tous les mois qui commençait ainsi : « Ce 21 avrils jour de départ. — A votre réveil, vous ferez tout de suite, en vous levant, vos prières du matin à genoux et une petite lecture spirituelle, ne fût-ce même que d'un seul demi-quart d'heure sans vous être occupée d'autre chose, et sans avoir parlé à personne. Tout dépend du bon commencement de la journée et de l'intention dont on la commence, ce qui peut rendre les actions, même indifférentes, bonnes et méritoires. » C'était maintenant que Marie-Antoinette avait besoin de la prière, et se rappelait les pieux conseils d'une mère si tendre, afin de sanctifier, dans le donjon du Temple, les journées de la captivité.

23 avril. — Nouvelle perquisition d'Hébert et des municipaux. — « Ils revinrent, a dit M™° Royale, et demandèrent ma tante en particulier; alors ils l'interrogèrent sur un chapeau qu'ils avaient trouvé dans sa chambre ; ils voulurent savoir d'où il lui venait, depuis quand elle le conservait, et pourquoi elle l'avait gardé. Elle répondit qu'il avait ap-

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partenu à mon père dans le commencement de sa captivité au Temple, et qu'elle le lui avait demandé, afin de le conserver pour l'amour de son frère. Les municipaux dirent qu'ils allaient lui ôter ce chapeau comme chose suspecte ; ma tante insista pour le garder, mais elle ne put l'obtenir; ils la forcèrent de signer sa réponse, et emportèrent le chapeau. »

24 aj^ril. — La surveillance devenait de plus en plus rigoureuse. Un arrêté du conseil du Temple ordonnait que le donjon reçijt des abat-jour et des jalousies à toutes les fenêtres qui en manquaient.

3o av}-il. — Le conseil général de la Commune prenait les décisions suivantes : « Le secrétaire grelK^r donne lecture d'un avis du conseil du Temple, par lequel il annonce que le citoyen Wolf, cordonnier, s'est présenté avec six paires de souliers destinés aux prisonniers du Temple; que celte fourniture ayant paru suspecte, elle a été arrêtée. Le conseil général nomme Canon et Simon, pour se transporter au Temple, à l'effet de savoir si dans leur contexture il n'existe rien de suspect, et arrête: 1° que désormais, lorsque les prisonniers du Temple auront besoin de quelques elTets d'habillement, des commissaires ad hoc seront chargés d'acquérir les objets dans les magasins, et que, dans le cas où il serait nécessaire de faire travailler, l'ouvrage sera confie à des citoyens connus ; qu'euxmêmes ne sauront pour qui ils travaillent ; 2° que

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les fournitures de tout genre destinées auxdits prisonniers seront toujours bornées au simple nécessaire. »

Oh! quelles vicissitudes du sort! La reine de France obligée de solliciter, de mendier pour elle, pour ses enfants, pour sa belle-sœur, des souliers et des vêtements de pauvres ! Ainsi finissait le mois d'avril.

Le mois de Marie, le. mois des (leurs, comme la malheureuse reine va le passer tristement! Dans ce mois-là, plusieurs anniversaires s'imposent à sa pensée, et lui rappellent les phases les plus diverses d'une destinée d'abord si éclatante, maintenant si sombre. Son ange consolateur est toujours M'""-" Elisabeth.

3 mai. — C'est aujourd'hui que la sœur de Louis XVI a vingt-neuf ans. Si douce, si pure, si héroïque, à chaque instant prête à mourir pour sa belle-sœur, pour ses pauvres enfants d'adoption, elle a des paroles saintes qui apaisent la douleur comme un baume. Son regard rassérène les ânics. Elle porte le ciel dans son cœur.

5 ?}iai. — Il y a quatre ans, les états généraux s'ouvraient à Versailles. Que d'illusions à ce moment! Gomme le sentiment monarchique était vi-

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vace encore ! Quelle pompe ! Quelle majestueuse réunion des trois ordres ! Gomme Marie- Antoinette, entourée des princesses, rayonnait sur Testrade ! En quatre ans, quel chemin parcouru ! Et comme elle est glissante, la pente des concessions qui conduit aux abîmes !

6 7}iai. — Louis XVII tombe malade. Laissons parler sa sœur. « Depuis quelque temps, mon frère se plaignait d'un point de côté. Le 6 mai, à sept heures du soir, la fièvre le prit... Dans les premiers instants, il ne pouvait rester couché, parce qu'il étouffait. Ma mère s'inquiéta et demanda un médecin aux municipaux.... Cependant la fièvre devint très forte. Ma tante eut la bonté de venir prendre ma place dans la chambre de ma mère, pour que je ne couchasse pas dans l'air de la fièvre... Elle prit mon lit, et moi j'allai coucher dans sa chambre... La santé de mon frère commença alors à s'altérer, et elle ne s'est jamais remise depuis; le manque d'air et d'exercice lui a3^int fait beaucoup de mal, ainsi que le genre de vie que menait ce pauvre enfant, qui, à l'âge de huit ans, se trouvait toujours au milieu des larmes et des secousses, des saisissements et des terreurs continuelles. »

7 ?7iai. — Il y a vingt-trois ans, le 7 mai 1770, Marie Antoinette entrait dans le pavillon de l'échange, élevé sur la grande île du Rhin. Le temps était orageux et couvert. Un nuage épais assom-

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brissait Thorizon, et s'avançait lentement. Des tapisseries, qui ornaient le pavillon, représentaient rhistoire de Jason, de Médée et de Creuse : « Eh quoi! s'écria Gœthe, alors étudiant à l'université de Strasbourg, peut-on au premier pas que fait une jeune princesse dans ses nouveaux États, lui mettre si inconsidérément sous les yeux Texemple de riiymen le plus horrible ! N'y a-t-il pas, parmi les architectes et les décorateurs français, personne qui puisse comprendre qu'un tableau est une représentation, qu'il agit sur les sens et sur l'âme, qu'il excite des pressentiments? » A son arrivée sur la rive française du Rhin, la dauphine niontait dans un carrosse du roi, et partait pour Strasbourg. L'orage, qui menaçait depuis quelques heures, éclata. Le pavillon d'échange fut submergé sous une pluie battante. Les clameurs de la foule se mêlaient au bruit du tonnerre.

8 ;7^7/. — Il y a vingt-trois ans un prélat, rcvciu d'une chasuble d'or, la crosse en main, la mitre en tête, complimentait la jeune dauphine, devant le portail de la cathédrale de Strasbourg. Ce prélat, c'était, fatal présage I le prince Louis de Rohan, le triste héros futur de l'affaire du collier... Et puis elle continuait son triomphal voyage. Sur son passage, les villes et les campagnes étaient en liesse. Les jeunes filles, vêtues de blanc, portaient des ileurs et des couronnes ; les cloches sonnaient à toute volée.

9 7nai. — Le conseil général de la Commune rend Tarrêté suivant :

« Le conseil général, délibérant sur la maladie annoncée du fils de défunt Capet, et sur la demande de Marie-Antoinette d'un médecin pour le soigner, arrête que demain il entendra à ce sujet les commissaires qui sont aujourd'hui de service au Temple, »

10 mal. — La reine avait demandé M. Brun3^er, le médecin de ses enfants , mais le conseil général de la Commune prend cette décision : « Après avoir entendu la lecture d'une lettre des commissaires qui sont de service au Temple, et qui annonce que le petit Capet est malade, le conseil général arrête que le médecin ordinaire des prisons ira soigner le petit Capet, attendu que ce serait blesser l'égalité que de lui en envoyer un autre. »

11 y a aujourd'hui dix-neuf ans, Louis X\T et Marie-Antoinette montaient sur le trône. Pauvre jeune homme, pauvre jeune femme que Dieu condamnait à régner, et qui, saisis d'effroi, commençaient leur règne dans la prière et dans les larmes!

i6 mai. — Anniversaire de leur mariage. Le i6 mai 1770, Marie-Antoinette arrivait à Versailles, à dix heures du matin. A une heure, elle se mariait dans la chapelle du château. A trois heures, un orage formidable éclatait. La pluie noyait les illuminations. Les rues, les places, le parc, n'étaient plus qu'un désert.

24 mai. — Il y a huit ans, c'était une journée d'allégresse. Marie-Antoinette qui, le 27 mars 1786, avait mis au monde Tenfant destiné à s'appeler Louis XVII, célébrait, en grande pompe, à Paris, ses relevailles. Cinquante gardes du corps escortaient sa voiture de gala, traînée par huit chevaux blancs. Le canon des Invalides tonnait. On acclamait encore la future martyre. Dans la journée, elle se rendit à Notre-Dame, puis à Sainte-Geneviève, puis aux Tuileries, où elle dîna. Le soir, elle alla souper au Temple, au Temple qu'elle devait revoir quelques années plus tard. La soirée se termina par un feu d\irtifice que l'ambassadeur d'Kspagne fit tirer, en présence de la reine, sur les combles de son hôtel, situé place Louis XV. Le Temple et la place Louis XV, que de réflexions dans ces seuls mots!

3o mai. — Qu'elle est terrible, cette place! Ah! n'est-elle pas marquée par la fatalité? N'était-ce pas un présage, ce qui s'y est passé, il y a aujourdluii vingt-trois ans? On y célébrait le mariage du dauphin. Une foule innombrable circulait à la lueur des lampions et des torches. La nuit était superbe. Étoiles et lune rivalisaient avec les illuminations. Sur ce même piédestal, où se dressera plus tard la statue de la liberté, pique en main et bonnet phrygien sur la tête, la statue équestre du roi Louis XV resplendissait. La pièce principale du feu d'artifice figurait le temple de

l'Hymen. Le bouquet s'élançait en gerbes radieuses, et la foule joyeuse s'extasiait, quand tout à coup une fusée égarée sur le bois des ifs causa un incendie. Une colonne de curieux, qui se rendait aux boulevards par la rue Royale, rencontra dans sa marche une autre colonne qui de la rue Royale se rendait sur la place Louis XV. Les deux flots opposés se heurtèrent. Le tumulte, la confusion, la terreur furent inexprimables. L'air retentit des cris poussés par les mourants. D'innombrables victimes furent étouffées, broyées. Ce n'était qu'horreur, désolation sur la place maudite.

Au même moment, une voiture, venant du Cours-la-Reine, arrivait aux Champs-Elysées. C'était la jeune dauphine qui entrait pour la première fois à Paris, se réjouissant de voir enfin cette ville si belle et si célèbre, dont on lui avait tant de fois parlé. Mais que se passait-il donc? Etaient-ce des cris de joie ou des cris de terreur qui frappaient son oreille? La voiture s'arrêta. La dauphine demanda ce qu'il y avait. On le lui dit. Puis elle rebroussa chemin, et rentra consternée à Versailles, tandis qu'on portait les morts dans le cimetière de la Madeleine, où l'on a enterré Louis XVI, et où, avant la fin de l'année, Marie-Antoinette ellemême reposera.

3i mai. — Anniversaire pénible pour la reine, celui de la sentence du Parlement dans l'affaire du collier. Il y a sept ans — le 3i mai 1780 — le car-

dinal de Rohan était purement et simplement acquitté, et, dans son hôtel de la rue Vieille-du- Temple, à quelques pas de la tour où Marie-Antoinette est maintenant enfermée, il recevait de la foule une bruyante ovation. La reine disait alors : « Il semble que la perversité ait calculé de sangfroid tous les moyens de froisser mon ame ; mais je triompherai des méchants, en triplant le bien que j'ai tâché de faire. Il est plus aisé à certaines gens de m'affliger que de me forcer à me venger d'eux. » Gœthe a écrit : « L'alfaire du collier produisit sur moi une impression inexprimable. Dans cet abîme d'immoralité, qui, à la ville comme à la cour, et dans tout TEtat, s'entr'ouvrait à mes yeux, je voyais surgir les plus épouvantables conséquences, et, pendant un long temps, je ne pus délivrer mon imagination de la présence des spectres qui la han* talent. »

Aujourd'hui, 3 I mai 1793, quelle est la nouvelle catastrophe qui se prépare? Les prisonniers du Temple entendent battre la générale et sonner le tocsin, sans qu'on veuille leur dire pourquoi il y a tant de bruit. On leur défend de monter sur le haut de la tour, défense qui se renouvelle chaque fois que Paris est en rumeur. M'"" Elisabeth interroge les municipaux, et Tun d'eux lui répond : « C'est la commission des douze qui cause tout ce tapage.» En etlet, si l'on entend un tel bruit au dehors, qu'on se figure que tout le quartier brûle ; si les salves répétées du canon d'alarme ébranlent et se-

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couent la ville; si dans toutes les prisons d'Etat, au Luxembourg, à Saint-Lazare, à TAbbaye, les détenus poussent des cris de détresse, en s'imaginant qu''à leur porte frappent les massacreurs de septembre, c'est qu'une commission de douze conventionnels, chargée de rechercher les complots contre la liberté, est accusée par les montagnards de poursuivre les patriotes. Plusieurs arrestations viennent d'être opérées dans le voisinage même du Temple. ; L'effervescence de tout le quartier est à son comble. Les Girondins seront les vaincus du jour. A quoi leur aura-t-il servi d'avoir fait le 10 août et voté la mort de Louis XVI? Le temps approche où, enfermés à la Conciergerie, dans la même prison que Marie-Antoinette, leur victime, ils ne seront séparés d'elle que par l'épaisseur d'un mur, et où l'un d'eux, Valazé, écrira à sa femme : « Il n'y a qu'une chose à laquelle je ne puis pas me faire, c'est que je suis dans le voisinage de la veuve Capet, et que les mêmes verrous nous enferment l'un et l'autre, comme pour indiquer par ce rapprochement une complicité entre elle et moi. C'est peut-être ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ma destinée. »

Cette devise de Marie-Antoinette est bien vraie : (( Celui-là aime peu, qui craint de mourir : Poco ama diil niorir terne. » Les âmes dévouées ne connaissent ni les défaillances ni les découragements. Toulan, suspect à la Commune, depuis la dénonciation de Tison, ne pouvait plus franchir le seuil du Temple, mais il était encore en communication avec les prisonnières. Il avait fait face à Hébert, son accusateur, et réclamé audacieusemeni l'apposition des scellés chez lui. Puis il s'était sauvé. Mais, libre, il n'avait point quitté Paris. Il habitait mystérieusement une chambre dans une maison voisine du Temple, et là. il donnait en secret des nouvelles à Turgy, qui les rapportait à la reine. Turgy était cetoflicier de bouchede Tanciennecour, qui, le matin du 6 octobre 1789, avait sauvé les jours de Marie-Anioinctte, en lui ouvrant la porte

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secrète qui conduisait aux petits appartements. Il avait trouvé le moyen de se faire employer à la cuisine du Temple, etc^est lui qui, à Taide de deux de ses camarades , Marchand et Chrétien, jouant comme lui leur tête, était le lien de correspondance entre la tour et le dehors.

Un municipal qui, plus heureux que Toulan et Lepitrc, avait jusque-là échappé à tous les soupçons, témoignait à la reine un dévouement sans bornes. C'était un limonadier du nom de Michonis, il avait pour ami un épicier, capitaine de la garde nationale, qui se nommait Cortey, et qui cachait aussi, sous des dehors révolutionnaires, un royalisme ardent. Cortey demeurait rue de la Loi (ancienne rue Richelieu) , et commandait la garde nationale de la section Le Pelletier. Ces deux hommes également intrépides devinrent les instruments d'un complot d'évasion, qui eut lieu au mois de juin et dont le baron de Batz était Tâme.

Quel type que ce baron de Batz, cet homme mystérieux , invisible , insaisissable , la terreur des républicains, le désespoir de la police, véritable Protée qu'on prenait pour un magicien, un être surnaturel! Autour de ce nom, il y avait une légende- on se demandait par quels sortilèges ce conspirateur émérite pouvait tromper tous les argus, échapper à toutes les poursuites, passer à travers toutes les trames, comme une guêpe, paraître, puis disparaître comme une ombre. Les poches pleines de taux passeports, de fausses cartes civi-

ques, de faux certifîcals de résidence, on eût dit qu"il avait le don de Tubiquité. Le baron de Batz avait été grand sénéchal du pays d'Albret. Député de la noblesse aux états généraux, il s'y était fait remarquer par ses connaissances financières. Sur le Journal de Louis XVI, on trouve, à la date du i^"" Juillet 1792 : « Retour et parfaite conduite de M. de Batz, à qui je redois 5 12,000 livres. » Au lieu d'émigrer, il était resté à Paris, pour mettre au service de la cour une activité, dont les ressources étaient inépuisables. C'est lui qui le 21 janvier, quand Louis XVI, allant à Téchafaud, passait sur les boulevards entre les portes Saint-Martin et Saint-Denis, avait eu le courage de crier : « A nous, ceux qui veulent sauver le roi!...» C'est lui qui, poursuivi alors par les gendarmes à cheval, leur avait échappé par miracle. C'est lui qui, avec sa petite phalange royaliste, les Montmorency, les Sombreuil, les Pons, les Saint-.Maurice, le^ Marsan, les Rochefort, avec son fidèle aide de camp, son aller ego^ le marquis de la Guiche, caché sous le nom de Sévignan, avait acheté la police, soudoyé des bureaux tout entiers, répandu l'or partout, imaginé les plans les plus hardis et les plus ingénieux. C'est lui qui, passé maître dans l'art dj se déguiser, s'était audacieusemcnt logé au cœur même de Paris, rue de la Loi, chez Cortey, et y avait organisé, à Tinsu des républicams, un véritable état-major. Ces deux hommes, aussi aventureux l'un que l'autre, étaient bien faits pour se

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comprendre, et ils auraient sauvé la reine, si la reine avait pu être sauvée.

Intimement lié avec les révolutionnaires les plus ardents, familier avec leurs manières et avec leur langage, Cortey, loin d'inspirer la moindre méfiance, était considéré par la Commune comme un républicain modèle. Aussi lui confiait-on souvent, à lui et à la compagnie dont il était capitaine, la garde de la tour du Temple. Batz lui demanda de le comprendre, sous un nom supposé, dans la liste des hommes de cette compagnie, afin qu'en s'introduisant ainsi dans la tour, il pût se faire une idée exacte des localités, pour le complot qu'il préparait. Cortey se prêta à ce désir, et le baron, inscrit, sous le nom de Forget, au contrôle des gardes nationaux de la rue Le Pelletier, pénétra dans le Temple avec eux. Les jours suivants, il s'appliqua, avec Cortey, à choisir parmi les gardes nationaux une trentaine de royalistes sûrs, dont ils composeraient l'escouade qui serait de service au Temple, le jour du complot. Cet embauchage était peut-être la partie la plus difficile à réaliser dans le plan qu'il s'agissait de mettre à exécution. Mais Batz ne doutait de rien : il trouva les complices qu'il cherchait. Restait une autre difficulté : c'était de faire coïncider le tour de garde de Cortey avec le tour de service de xAIichonis. Michonis avait en effet un rôle important dans le projet d'évasion. C'est lui qui devait tout diriger dans le logement de la reine, où il n'avait accès que lorsqu'il était de

service, en qualité de municipal. Ainsi au baron de Batz, à Cortez et à Michonis les rôles étaient déjà distribués.

Voici ce qui avait été convenu. Le jour où le service de Cortey, comme capitaine de la garde nationale , coïnciderait avec celui de Michonis, comme municipal , Cortey entrerait au Temple avec son détachement de trente hommes choisis, parmi lesquels le baron de Batz devait figurer, sous le nom de Forget. On arrangerait les choses de manière à ce que les trente hommes fussent en faction aux postes de la tour et de Tescalier, ou bien en patrouille, de minuit à deux heures du matin. Les hommes de faction dansTescalier auraient sur leurs habits de longues redingotes d'uniforme. Michonis prendrait trois de ces redingotes et en revêtirait la reine, M'"" Royale et M""" Elisabeth, qui se trouveraient ainsi déguisées en gardes nationaux, et qui, Tarme au bras, se mêleraient aux factionnaires, et seraient incorporées dans une patrouille, au milieu de laquelle on cacherait le petit Louis XVIL Cortey commanderait la patrouille et lui ferait ouvrir la grande porte du Temple. Une fois dehors, la famille royale serait sauvée. Des voitures seraient disposées pour une fuite rapide, rue Chariot, et le matin, les geôliers trouveraient vide le logement des captifs.

Marie-Antoinette avait été tant de fois déçue dans ses espérances qu'elle ne croyait pas beaucoup au succès de cette nouvelle tentative. Lllc s'y

raccrocha cependant comme un naufragé au dernier débris d'un navire. Il y avait dans ia témérité du baron de Batz quelque chose de si fier, de si communicatif, qu'il parvint à faire naître une dernière illusion dans ce cœur fatigué d'espérer.

Le jour fixé était venu, et tout s'annonçait bien. Cortey, à la tête de ses trente hommes choisis, arrivait au Temple. Dans leurs rangs était le baron de Batz, sous son faux nom de Forget. Michonis, de service ce jour-là, se tenait dans le logement de la reine. Toute la journée s'était passée, sans aucun symptôme inquiétant. L'évasion de la famille royale devait avoir lieu à deux heures du matin, et Batz se réjouissait à l'avance du succès de son entreprise.

Tout à coup, à onz;i heures du soir, le savetier Simon entra essoufflé dans le corps de garde, qui était au rez-de-chaussée de la tour. En apercevant Cortey, sur lequel il n'avait point du tout de soupçons : « Si je ne te voyais pas ici, dit-il, je ne serais pas tranquille. » Batz, qui était dans le corps de garde, eut, dit-on, la pensée de brûler la cervelle au malheureux surveillant; mais il craignit d'être trahi par le bruit de la détonation d'une arme à feu et d'aggraver ainsi les périls de la reine. Alors, montant au second étage, Simon exhiba un ordre du conseil général qui enjoignait à Michonis de lui remettre ses fonctions et de se rendre surle-champ à la Commune. Michonis obéit sans hésitation. Arrivé dans la première cour, il y trouva

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Corte^^ «Que signifie tout cela?» lui dit-il. Le cnpitaine répondit tout bas : « Sois tranquille , Forget est parti. »

Par quelle circonstance imprévue le projet d'évasion échoua-t-il? Voici ce qui s'était passé. Un gendarme d'ordonnance au Temple avait trouvé le soir même, vers neuf heures, un papier, sans adresse, portant, sous son pli cacheté, ces mots : •' xMichonis vous trahira ce soir. » Ce papier, ouvert par le gendarme, avait été remis par lui à Simon, le seul des six commissaires du jour qu'il connût particulièrement. Simon s'était rendu en toute hâte avec ce billet au conseil général de la Commune. On sait ce qui s'ensuivit. A quoi tiennent les destinées humaines? Sans ce billet anonyme, qui n'avait point d'adresse, sans ce billet trouvé par hasard sur le pavé, devant la grande porte du Temple, il est probable que la famille royale eût été délivrée, que Marie-Antoinette et M'"^ Elisabeth n'auraient point porté leur tête sur l'échafaud, que Louis XVII ne serait pas n"iort victime des traitements cruels de Simon....

Deux heures du matin venaient de sonner. Elle était passée l'heure fixée pour l'évasion. Les prisonnières, voyant que Michonis n'arrivait pas, comprirent que tout espoir était perdu. Ce projet avorté n'eut d'autre résultat qu'un redoublement de surveillance, et, le 21 juin, les comités ordonnèrent une inquisition rigoureuse, qui eut Henriot pour agent au Temple.

La fin du mois de Juin fut marquée par un incident tristement étrange. On se rappelle que dans la petite pièce par où Ton pénétrait au troisième étage de la tour et qui était voisine de la reine, se tenait, avec sa femme, un geôlier nommé Tison, chargé de surveiller les prisonnières et Louis XVIL Marie-Antoinette s'était toujours défiée de ce ménage qui lui témoignait parfois un certain intérêt, mais pour la mieux tromper, et dont elle n'était point la dupe. On se souvient qu'elle avait tant recommandé à M. de Jarjayes de s'en méfier. C'était le ménage Tison qui, le 19 avril, avait dénoncé Toulan et les autres municipaux dévoués à la famille royale. Eh bien. M""® Tison eut son chemin de Damas. Peu à peu à la haine succéda le remords, puis, avec le remords, Taflection, la vénération. Combien de fois, si l'on enfermait dans une même prison des personnes qui se croyaient irréconciliables, ne finiraient-elles pas par s'aimer autant qu'elles s'exécraient auparavant ! C'est ce qui arriva pour la femme du geôlier. Le spectacle sublime dont chaque jour elle était témoin la fascina; tant de vertus avaient subjugué l'ame d'abord fermée à la pitié. Chose curieuse que cette incomparable puissance de séduction qui appartenait à iMarie-Antoinette ! Ceux-là seuls qui ne la voyaient que par intervalles pendant quelques minutes, ceux-là seuls pouvaient la haïr. Quiconque aurait passé une journée tout entière à causer avec elle serait infailliblement devenu

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son serviteur. A la Conciergerie comme au Temple, elle rencontra des dévouements inattendus, inespérés, et, quand elle gravira les marches de Téchafaud, le bourreau, ému et frissonnant, aura plus en\ie de se jeter à ses genoux que de la frapper.

Les remords de M'"" Tison devinrent si vifs, si cuisants, qu'ils lui montèrent à la tête, elle perdit la raison. Écoutons le récit saisissant de M™'' Ro3''ale : « M'"° Tison devint folle; elle était inquiète de la maladie de mon frère, et, depuis longtemps tourmentée de remords, elle languissait et ne voulait plus prendre Tair. Elle se mit un Jour à parler toute seule. Hélas! cela me fit rire, et ma pauvre mère ainsi que ma tante me regardaient avec complaisance, comme si mon rire leur faisait du bien ; mais la folie de M""' Tison augmentait, elle parlait tout haut de ses fautes, de ses dénonciations, de prison, d'échafaud, de la reine, de sa famille, de nos malheurs, se reconnaissant par ses fautes indigne d'approcher mes parents. Elle cro3^ait que les personnes qu'elle avait dénoncées avaient péri ; tous les jours elle attendait les municipaux qu'elle avait accusés, et, ne les voyant pas, elle se couchait encore plus triste; elle faisait des rêves affreux qui lui faisaient pousser des cris que nous entendions. »

La pauvre folle ne reconnaissait plus sa propre fille. Dans Tescalier de la tour, elle n'osait plus ni monter ni descendre; elle criait qu'on voulait l'arrêter, la conduire en prison. Dans la chambre de la reine, elle se jetait sans cesse aux genoux de

Tauguste captive. « Je suis une malheureuse! s'écriait-elle, je demande pardon à Votre Majesté, je suis la cause de votre mort. » Un mouvement de compassion profonde, semblable à celui que le Christ eut pour le bon larron, s'empara de Tâme si généreuse de Marie-Antoinette. « Il est impossible, nous dit M™^ Royale, d'avoir plus de pitié que ma mère et ma tante pour cette femme dont assurément elles n'avaient pas lieu de se louer; elles la soignèrent et l'encouragèrent tout le temps qu'elle resta au Temple dans cet état; elles tâchaient delà calmer par l'assurance véritable de leur pardon. » Turgy nous donne cet exemple de la bonté de la reine : « La reine, dit-il, ayant été malade, et n'ayant pris aucun aliment dans la journée, me fit dire de lui apporter un bouillon. Au moment où je le lui présentai, cette princesse, apprenant que la femme Tison se trouvait indisposée, ordonna qu'on lui portât ce bouillon, ce qui fut exécuté. Je priai alors un des municipaux de me conduire à la cuisine pour y aller prendre un autre bouillon; aucun d'eux ne voulut m'y accompagner, et Sa Majesté fut obligée de s'en passer'. »

Le 2g juin, la Commune prenait la décision suivante :

Les commissaires du Temple écrivent que la citoyenne Tison a la tête aliénée, ainsi qu'il est constaté par les certificats des médecins Thierry et Soupe. Le conseil général, d'après les

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