THE NEW YORK
A8TOR, LENOX ANO TILDEN roONDATIONS
DËRNIËRË BOHÉMIENNE.
(^^ Sur la côte septentrionale de la Bretagne, au ^ bord d'une de ces baies profondes où se réfuv^ giaient jadis les corsaires ennemis de l'Anglais , il [ . existe un vieux château, ou, comme on dit encore ^ en ce pays-là, ub Wâîi^iç dt)itt les princii^ales con-
' structiôns datent fie» •premières anhëés^flu xvi* siè- ^ cle. La duchesse Aiàiè? i%îi?(it àfôfs ; elle régnait ^ sur la Bretagne et*^ vir[ \% Vfânôè ; les grandes îï guerres féodales étl^ehS'fi^sf y*'€ft'la^ft n'en-
tourait plus ses demeures de ces formidables f^ moyens de défense qui donnaient à une maison
* seigneuriale l'aspect d'une prison. Le château de Kerbrejean, bâti par un des officiers de la reine-
I duchesse, n'a ni donjon, ni pont-Ievis, ni remparts, v^ La façade, cantonnée de deux tourelles élégantes, x^ est percée de petites fenêtres dont les vitrières sont
encore garnies de carreaux en losange, et, à l'ex-
trémité du passage voûté qui sert de vestibule, on rencontre les premières marches de l'escalier tournant dont la spirale monte jusque dans ks corn* bte§.
En a^ant dit cûips de l«gis prioicipal &'éteiul une terrasse ombragée de magnifiques tilleuls. Une solide muraille soutient ce terrain exhaussé, sous lequel passe la route qui niène à Saint-Pol-de- Léon, et tout le long règne une balustrade de pierre qui donne à Teutnée du château un aspect monumental, A l'époque des grandes marées, la mer Hioiite proAqiie JM9(p*a« yieé i» lia terrasse, et en totit temps an enienài mm les tiUeuis le flcrt qui minrsmre et &e brise tmi \mix 4e ^, entre las rbcbers doot la gxbve. e&t boi^d^e.
A peu 4^ âifitanfç ikir.cbà|6dYi:4(^ Kerbrejea», qu i^ierQoU um longue rse^e-ii^'ias^is^ns à deoû rainées, align^:a««âi:véttiBèreiaie29(t s^r le rivage méridiooal'^àèlSt IWiVj^ la petite vUle de I^**, l'andea pûiHco&lèKC0fî«i.ire6 v«Bsie«it mettre ea sûreté leur butin. Alor» une papulation nombreuse s'agitsât sur m point ; mais elle a disparu torsftta les ^ueires maritimes, oo^t cessé. Aigourd'hiû la pliipart des maisons n'ont plus ni portes m yotete ; des mtnoeaiux de décombres marqiient en bien des €QiAroit& l'aUgosment de la rue, et c'est à peiae si Von peiU recoaoattre l'emplaceioent des quais où. furent déposées j^dis de «1 belles cargai-
Uk MSIRIÈBE BOBÉUlfil^NE. 3
sons» Ânjourdliui P^** n'est phis qu*un misérable village, qui sérail inhabité si le gouverneinent u*j . avait établi un poste de douaniers, et si quehfuefi pauvres fioDiUes n*7 étaient attirées par h EBK^té de se loger presque pour rien dans ces jolies moîsons qui s'écaroulesit.
Un matin, ver^ le eofBmenceme&t de juiUet, il y a de ceci cpelque dix ou douze ans., une jeune llle, presque un enfoat, et une femme d'un âge mûr, dont la tenue annonçait une gouvernante, étaient assises près de la balustrade, à l'ambre des tiUeids. La gomemaate travaillait silendeuseiivaai 4 un ouvrage de broderie, tandis que son élève» la tôte pendiée sur un albiim, dessinait avec une naïve application le paysftge loîntaifl dont la baie formait le premi»' plan. Cette en&oit était belle déjà : eQe avaii le teiot éblmiissant, les yeux bleus, les longs cheveux blonds des fiUe& de Tancienne Armorique, et une sorte de fierté naSve éclatait sur son front. En la voyant assise devant ce vieux manoir, sous ces ouvrages séddaires, on devinait sans peine que c'était une Kerbrejean. La gouvernante aus^ était de race bretonne; die avait les traits calmes et doux, la pbysMmomie bonnéte des femmes de ce pays4à.
Tout à cou^ kl jieune fille laissa aller son crayon, et dit en prêtant l'oreille :
« Écoutez, madame Gervais; n'entendez-vous pas comme ime musique t
Sa robe de calicot blanc, fort courte , était garnie parle bas d'un affreux ruban bleu de ciel ; un vieux corsage de velours ponceau soutenait sa taille , et elle était chaussée de gros brodequins qui lui allaient à mi-jambe. Une façon de diadème , garni d'un large galon d'or faux, maintenait les mèches rebelles de sa chevelure brune; elle avait un collier de verroterie, des pendants d'oreilles de cuivre et des bagues de laiton à tous les doigts. La triste créature agitait machinalement son tambour de basque et fredonnait une tyrolienne , en suivant du regard le flot qui montait et battait sourdement la grève.
Cependant Fhomme à la perruque avait tiré de sa poche un morceau de pain, une poignée de cerises et une petite gourde.
M Eh bien! Mimi, dit-il en faisant deux parts égales du morceau de pain, n'es-tu pas d'avis qu'il est bien temps de déjeuner ?
— Mange , père ; je n'ai pas faim , répondit-elle sans tourner l^a tête.
— C'est qu'aujourd'hui le régal est petit, ma pauvre fillette ! • fit l'homme avec un soupir ; que veux -tu? hier la soirée a été mauvaise : une recette de trente-cinq centimes! Le public de Saint-Polde-Léon ne nous a pas appréciés!.^. Mais, va, nous ferons mieux à Morlaix , qui est une ville de commerce. J'ai aussi dans l'idée de faire une halte làbas dans le village. Nous étalerons le tapis devant
JfaLiU'f HtiiiUt i>ç^ i,Hc^tlN> Ut f&a
JÎTÉMIENNK
14 LA OBMI&BS BOHfiMIfil^NË.
Le eomte de Kerbrcgeaa était né avec Hne intelligence b^miée, des goûts peu releTés et un caraetère singulièrement faibk; mais une éducation soignée et rinfluence de la famille avaient aisément modiûé ce naturel vulgaire, et le comte Jean, comme on rappelait avant la moart de son père , passait pour un homme élégant, distingué et su&amment pourvu d'instruction. U s'était marié fort jeune avec une femme spirituelle et cbarmaate qu'il aimait vivement, et dont l'heureiix ascendant lé maintenaji à une eertakie hauteiH* morale : sa dé- , cadence datait du jour où il l'avail perdiie.
Ai^rès les premiers transpo^ d'une douleur excesshie, le comte tomba subit^nent dans une sorte de résignation qui fit dire qu'il s'était bientôt cûDscJé. Ses habitudes ebaj^èrest; il s'éloigna du monde et déclara que désormais, au lieu de passer la» Uvers à Brest ou à Paris, il resterait toute l'année k. Kerbr€|jeaii. D'abord il vécut dans son in^ rieur, s'occxaftajit un peu de l'éducation de sa fille et trouvant des distractions suffisantes dan^ la société du chevalier; puis il prit in^nsiblement l'habîÉiifede. de frayer avec ses inférieurs, et par iKHiUieiir il se tvoiiva nakureDenaent à sa place peirmi mx. Chaque maitin,, cet homme qui avait vécu dans: la meilleuire oomf agfiie s'en allait le long, de la grèire, (Perchant quelque compagnon avec lequel il pût deviser de la pluie et du beau
LA ]U£RNIÈR£ BOiÉMi&NNS. i5
temps en fomaot sa première pipe. Il poussail ainsi sa promenade jusqu'à P'''^'^, et s'arrêtait devant un établisBement décoré du nom myâicdcfique de Café de Nepéume^ et qui n'était en réalité qu'un affreux cabaret o^ l'on dëbôÉut plus d'eau-de-vie que de moka. Là il était sûr de renconlrer une demi-douzaine d'oisifs qui se faisaient ua booneur de boire et de fumer avec lui, ei pour l'ordinaire il passait dai^ leur société la première moitié de la journée. Sauvent, dans l'après-midi, il revenait sur la grève et s'arrêtait au poste de la douane. Le aoir encore il reteurnût au Café 4e Neptune^ et l'on murmurait que parfois, entre onze heures et minuit, on l'avait rencontré un peu chancelant et regagnât le château à grand'peine. Le chevalier s'était aperçu dès le principe du changement qui s'opérait dans la manière d'être de son neveu : il avait tenté de rompre, par quelques moyens détour*^ nés, ses nouvelles habitudes; mais il avait reconnu bientôt l'iaulJUé de ses efforts, et depuis longtemps il se bornait à une observation silencieuse, lusqu'à ce moment, Irène n'avait rien remarqué; seulement il lui semblait vaguement que son père avait vieillî, et eUe se souvenait fort bien de l'avoir vu phis élégant et (4(Us beau. Sa tendresse et son respect pour lui étaient e&trêmes; mais elte ne cherchait passa présence^ parce qu'elle était accoutumée à rester autour de son bon oncle Pierre, comme elle l'appe-
lait familièrement. Celui-ci avait concentré sur elle toutes ses affections, les affections vives et tenaces d'un cœur de vieux garçon qui n'avait plus rien autre à aimer; elle était la joie et le bonheur de sa vieillesse, ia consolation dés secrètes inquiétudes , des soucis amers que lui causaient les habitudes de son neveu.
Ce jour-là donc, le chevalier et sa petite nièce étaient seuls dans le salon, comme de coutume, en attendant l'heure du dtner. Irène avait fini par avancer elle-même le premier pion d'un air qui sollicitait l'honneur d'une partie, et le jeu était engagé. Tandis que lés pièces marchaient lentement sur l'échiquier et qu'Irène faisait si bien qu'elle forçait l'oncle Pierre à se défendre presque sérieusement, le comte rentra brusquement, la figure défaite , le nez rouge et le front baigné de sueur. Au lieu de se rapprocher, il s'assit derrière son oncle, et se renversa au dossier de son fauteuil en respirant à pleins poumons, comme un homme qui vient de hâter le pas.
« Te voilà, Jean ? Déjà ! fit le chevalier sans se retourner.
— Eh 1 oui , mon oncle , répondit-il ; j'avais besoin de me remettre un peu.... Je viens d'assister à une scène qui m'a fait impression....
— Il est arrivé malheur à quelqu'un? demanda le chevalier en interrompant la partie.
LA DERNIÈRE BaHÉMIENNE. il
— Un accident inouï ! répondit le comte, et je me suis trouvé Jà tout juste pour en être témoin; Tan* tôt, en vous quittant, je suis allé jusqu'au village, n y avait du monde devant le café pour écouter un musicien qui jouait du violon et chantait des chansons très-gaies....
— Un pauvre diable en habit de carnaval, Interrompit le chevalier : je l'ai aperçu ce matin ; il a passé devant la grille avec une petite bohémienne.
•— C'est cela même, une pauvre créature de l'Age d'Irène ; elle dansait tandis que son père raclait du violon. Je leur ai donné quelque monnaie , plus qu'ils n'ont coutume d'en recevoir, car l'homme s'est confondu en remerciments. Pour couronner le spectacle, il a voulu alors faire quelques exercices, et, après avoir étalé un vieux tapis, il s'est mis à faire des cabrioles, à marcher la tète en bas et à exécuter des sauts prodigieux. Il s'est élancé d'un bond sur le dossier d'une chaise et s'y est tenu debout un pied en l'air l'espace d'une minute en disant des bouffonneries. Par malheur un des barreaux de la chaise s'est rompu ; il a perdu Téquilibre, et il est tombé, la tète la première, les bras étendus et sa perruque de filasse sur le nez.... On a cru d'abord que c'était un de ses tours, et chacun riait de grand cœur; puis, comme il ne bougeait pas, quelqu'un s'est avancé pour l'aider à se rele-
t$ LA l^EAIfliRE MlfilHEiri»;.
ver, et alors on s- est, ajperçfai qu'il n'avait pins ni souffle ni vie.
*- Ahl mon Dieu! Et sa pauvre ensuit? s'écria Irène.
— Elle était «atrée dans le eafë , répondit le comte , elle n'a pas vu tomber son père ; mais die revenait au moment où on l'a relevé, et aussitôt elle a entendu dire autour d'elle qu'il était mort Q me semble que j'ent^ids encore le cri qu'eUe a jeté alors. Jamais je n*ai vu un si grand tran^ort de douleur et un tel désespoir.
— Pauvre enfont ! elle aimait tant son père ! dit Irène les yeux pleins de larmes.
— Comment sais-tu cela? demanda te chevalier étonné.
^ Ce matin 9 je les ai vus, répondit Irène; ils se reposaient au bord du chemin , et, comme j'é^s sur la terrasse, je pouvais les entendre. Le ptee pressait sa fille de déjeuner, et elle refiisait parce qu'il n'y avait pas assez de pain pour tous deux.
— Oh i mon enfant! tu as vu cela, tu as vu à notre porte des gens qui avaient faim, et tu n'en as rien dit ! interrompit le chevalier d'un air de re- IHroche.
— Soyez tranquille, mon oncle, is smt purtis rassasiés, » répondit Irène avee une expression qui toucha au eoBur le bonhoimne et lui fil venir les kormes a«ix yeux.
LA DBRNIÈRE BOHÉMIENNE. {9
D l'attira vers Im , la baisa an front et lui dit à voix basse :
« Pardon, ma fille !
— On a transporté le corps de ee malhenreux dans le logis de Catlel Piolot, poursniTit le comte ; j'ai donné quelque argent afin qu'on lui rendit les devoirs d'usage et qu'on prît soin de l'enfant.
— Noos verrons ce qu'on pom*ra Mre pour elle, dit le chevaHer.
--Je le sais bien, murmura Irène, qui se figura aussitôt ee clinquant ; ces paillettes et ce visage en larmes ; il faudrait d*abord Ini donner une robe de deuiK
— Tu as raison, mon enfant, répondit le bon oncle Pierre ; va trouver Mme Servais et prie-la de s'occuper sur^le«^hamp de cela.
— Elle n*âttra qu'à chercher dans les armoires , dit Irène avec On soupir ; il n'y a pas bien longtemps que j'ai quitté le deuil, et mes robes pourront servir à cette pauvre petite. »
Le lendemain, on porta au cimetière le corps du malheureux saltimbanque , et la personne charitable qui avait payé ses funérailles fit mettre une croix noire sur sa fosse. Cet homme, comme tous
ceux qui exercent une profession vagabonde, avait ses papiers pai'failement en règle. On trouva dans un étui de fer-blanc, caché sous ses vêtements, son acte de naissance, celui de sa fille et d'autres pièces constatant qu'il avait été marié et que la mère de l'enfant qu'il laissait orpheline était morte depuis plusieurs années.
Aussitôt après la cérémonie funèbre, le chevalier et sa petite-nièce se rendirent à la maison où était la malheureuse Mimi. Une vieille femme maigre, édentée et pauvrement vêtue, filait, assise devant la porte, en marmottant un chant d'église.
« Bonjour, Gattel Piolot, dit le chevalier en l'abordant.
— Que Dieu soit avec vous, monsieur le chevalier, et avec la jeune demoiselle ! répondit-elle dans son patois breton ; je m'attendais à vous voir aujourd'hui.
— Nous venons pour tftcher de consoler un peu cette pauvre petite fille et lui apporter une robe de deuil, dit Irène en montrant un léger paquet dont elte avait voulu se charger elle-même.
— C'est bien charitable de votre part ! murmura ta vieille femme ; vous êtes un ange du bon Dieu, vous! »
Puis, s'adressant au chevalier, elle ajouta d'un ton âpre :
« Depuis hier je n'ai su que faire de cette petite
LA DERI)IÈRE BOHÉMIENNE. 2i
bohémienne ; quand je lui parle, elle ne me comprend pas. Tout le jour elle n'a fait que crier.... Tenez, l'entendez-vous ? »
En effet, une sorte de cri, de plainte lamentable, retentissait au fond du vieux logis.
« Oh ! mon bon oncle, nous aurions dû venir plus tôt , » murmura Irène le cœur rempli d'une profonde compassion et en entraînant le chevalier dans l'espèce de corridor qui servait de vestibule à la maison de Cattel Piolot.
Ce passage obscur aboutissait à une petite cour intérieure dont un vieux lierre tapissait les murs lézardés et au fond de laquelle il y avait une salle
« Elle est là, dit Cattel Piolot en tirant une cheville de bois passée dans le loquet de la porte. Quand on est venu prendre le corps, il a fallu la retenir par force et l'enfermer pour l'empêcher d'aller au cimetière. »
Mimi était accroupie dans un coin, le visage appuyé contre la muraille, affaissée sur elle-même et les bras pendants. L'habitude qu'elle avait d'attacher solidement ses oripeaux pour qu'ils ne tombassent pas durant ses exercices faisait que rien n'était dérangé dans son costume. Son coUier de verroterie à triple rang s'étalait sur son vieux corsage de velours, et elle avait encore sur la tête son bandeau de clinquant. Évidemment c'était dans
» U IIDIIIII&IIE BOJItXUSNMB.
]a salle basse qu'on avait apporté le corps et fait la veillée funèbre. Une partie de la défroque du pauvre chanteur, son bouquet de fleurs artificteUes, son violon, gisaient dans un coin» et son habit pailleté était suspendu à un clou derrière la porte.
En ce moment, la malheureuse. ea&nt se taisait épuisée, et, si par intervalles un sanglot convulsif n'eût soulevé sa poitrine, on aurait pu croire qu'elle était morte.
A cet aspect, Irène fondit en larmes et resta appuyée au bras du chevalier sans pouvoir proférer un moL Celui-ci, fort touché de pitié, s'approcha en disant d'une voix émue :
« Mon enfant, il faut se soumettre à la volonté de Dieu ei reprendre courage.... Vous n'êtes pas tout à fait abandonnée ; il y a ici des personnes charitables qui viendront à votre secours et feront tout ce qui est en leur pouvoir pour vous eon* soler.... »
Mimi ne répondit à ces paroles bienveillantes que par un sourd gémissement, et elle déiourna It tète , comme importunée de ces marques d'intérêt
Irène s'approcha d'elle alors, et dit en dé4>osant i ses côtés un paquet de bardes :
« Tenez, pauvre petite, ce sont des habits de deuil. Ne voulez-vous pas les mettre tout de
Himi la repoussa avec un geste farouche ; puis,
LA BERinAllIE MEÉMIENNK. «S
^isie d*un nouveau transport de douleur, ^e se prit à jeter des cris aigus entrecoupés de paroles incohérentes.
« Voilà tout ce qu'on peut en tirer, dit Cattel Piolot en haussant les épaules. Au lieu de pleurer chrétiennement son père et de prier Dieu pour lui, elle se désespère comme une païenne. Vous lui avez parlé trop doucement, monsieur le chevalier; il faudrait la rudoyer un peu pour qu'elle devtnt tranquille. Si elle comprenait ce que je lui dis, j'essayerais....
— Pas devant moi! s'écria Irène avec une sorte d'indignation.
— Elle n'est pas en état de nous entendre, dit le chevalier en considérant la triste créature qui se tfH'dait les bras en jetant de sources plaintes et retombait par degrés dans une sorte d'anéantissement.
— Allez ! elle n'est pas si hors de sens que vous le pensez, murmura la vieille femme; c'est parce qtt'dle ne veut pas vous répondre qu'elle ne Piirie pas.
^Pauvre ème ! dit Irène avec un élan de pitié, V^ je voudrais pouvoir lui faire un peu de bien ! Ah ! si je savais quelque chose qui pût la consoler, ^^^>0îiBe je le ferais de bon cœurl... »
A ces mots, elle se rapprocha encore et voulut prendre la main de Mimi ; mais celles, se retour^ naat tout à coup, la repoussa en s'écriant :
«Laissez-moi!... laissez-moi! vous ne savez pas la peine que je souffre.... Ne me parlez plus.... allez- vous-en.... Vous n'avez pas perdu votre père, vous!... Je vous hais!... »
Elle parlait ainsi d'une voix rauque et le regard égaré.
« Ah ! mon Dieu ! murmura Irène en reculant consternée, si son chagrin l'avait rendue folle!... ^
Cattel Piolot secoua la tête et répliqua duremenl :
« Non , non , elle n'est pas folle ; elle est méchante....»
Le chevalier et sa petite-nièce étaient déjà hors de la salle basse ; ils n'entendirent pas ce propos, et, quand la vieille femme les rejoignit, Irène lui dit avec sollicitude :
M Vous aurez bien soin de cette pauvre affligée, n'est-ce pas, ma bonne Cattel? Vous tâcherez de l'emmener hors de cette chambre noire et vous ne la laisserez plus toute seule. Si vous avez la charité de vous tenir auprès d'elle, cela l'empêchera peutêtre de se désespérer ainsi.
— J'ai essayé déjà, répondit la vieille femme ; mais elle est comme une bête farouche qui hurle quand on l'approche.
— Elle finira par se calmer, dit te chevalier; alors nous reviendrons la voir. En attendant, je vous la recommande encore, Cattel Piolot.
— Monsieur le comte m'a déjà dit la même
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chose, répondit-elle gravement; certes, c'est mon devoir d'avoir égard à de telles recommandations. Pourtant, monsieur le chevalier, je ne vous cache pas que je voudrais être débarrassée au plus tôt de cette petite....
— Pourquoi donc, Cattel? interrompit vivement le chevalier. Vous n'avez donc pas compassion des malheureux ?
— Si fait, répliqua la vieille femme, si fait, lorsqu'ils sont chrétiens et Bretons comme moi ; mais cette petite, on ne sait qui elle est ni d'où elle vient, avec ses habits de carnaval! Pour dire la vérité, monsieur le chevalier, j'ai enseveli le père et veillé près du corps parce que c'est mon étal ; mais à présent que, grâce à votre charité et à celle de M. le comte, ce pauvre homme a eu les prières de l'Église et qu'il repose en terre sainte, je ne veux pas garder plus longtemps sa fille en mon logis.
— Quelque autre que vous se chargera de celte bonne œuvre, dit le chevalier sans insister ; l'enfant pourra-t-elle du moins rester chez vous jusqu'à ce soir, Cattel Piolot?
— Jusqu'au coucher du soleil, c'est entendu, répondit-elle; et, si on ne vient pas la chercher de votre part, monsieur le chevalier, où faudra-t-il la conduire ?
— Au manoir, répondit-il froidement; voilà deux écus pour votre peine.
16 hk DERNliaS BOHtHIENMK.
— Merci , monsi^ir le chevalier, dit la TidDe femme avec un geste de refus : c'est par pure charité , et non pour gagner aucun salaire , que j'ai gardé cette petite ; donnez-lui cet argent : quoique j'aie bien de la peine à gagner ma pauvre vie, je rends volontiers service pour TancioiB' de Dieu à ceux qui sont encore plus nécessiteux que moL
— Que Dieu vous le rende, Cattel Piolot; je sais bien qu'au fond vous êtes une brave femme, »
répondit le chevalier en prenant sa nièce par la main.
Tous deux s'éloignèrent alors, et la vieille Bretonne se mit tranquillement à ûler devant sa porte.
Sur le soir, Mme Gervais vint elle-même dierch^ Mimi. La gouvernante d'Irène était une de €es personnes froides et bonnes qui ont presque toujours raison des natures violentes. En entrant dans la salle basse, elle alla droit vers Mimi, déplia le paquet de bardes qui était resté à ses pieds, et lui dit simplement, avec beaucoup de doueein* :
« Mon enfant, tout de suite vous allez mettre cette robe de deuil ; venez çà , que je vous habille. •
Mimi tourna la tète vers die, la regarda iixemait et se releva aussitôt. Sans perdre une minute, Mme Gervais la dépouilla de ses horribles atours et la revêtit d'une robe de laine noire qui lui montait jusqu'au cou, et dont les longues mandées
LA DSRNI&RE B<Hl£]lifihN£. . 27
couvraient entièrement ses bras; un petit bonnet tout uni remplaça le bandeau de clinquant, et les bagues, les bracelets de laiton furent jetés dans un coin avec le collier iie verroterie.
« A présent, partons, repril Mme Gervais en entraînant doucement Mimi, qui se laissa emmener saas résistance. Vous voyez, eUe est docile, dit JTme Gervais en passant devant Cattel Piolot, laquelle les attendait au seuil de son logis.
— La voilà tranquille, répondit celle-ci en considérant le visage morne et défait de la pauvre fille; mais ça n'est pas fini, son chagrin lui gonfle le cœur et rélouffe ; depuis son malheur, elle n'a pas jeté une larme. »
En effet, Mimi avait les yeux secs ; ses païquères contractées étaient entourées d'un cercle livide, et ses sombres prunelles semblaient retirées au fond de l'orbite. Dès qu'elle fut hors du logis, elle se sait à marcher rapidement, sans parler, sans regarder autour d'elle, sans savoir où elle allait, et coiiHXie soutenue par une force machinale.
Le soleil touchait à l'horizon; l'air était calme, et la imvée montante battait doucement le rivage, en ce moment désert. Le logis de Cattel Piolot était la dernière masure habitable de cette longue rangée d'édifices ruinés qui s'étend l'espace d'un demiijuart de lieue au bord de la mer ; au delà, il n'y avait plus que des décombres parmi lesquels crois-
saient des buissons et des arbres qui déjà ombrageaient le chemin.
Tout à coup Mimi s'arrêta et demeura immobile, la bouche enlr'ouverte, comme pour respirer plus librement la brise fraîche qui venait de la mer.
R Reposez-vous uii peu, mon enfant, dit la bonne Mme Gervais qui l'avait suivie à grand'peine; vous êtes bien fatiguée, n'est-ce pas ?
— Non, » répondit-elle sans la regarder.
Pourtant, un instant après, elle s'assit au bord du chemin et resta là en silence, le visage tourné vers la baie, les yeux errants sur cette immense nappe bleuâtre que couvraient déjà les claires ombres du crépuscule. Bientôt l'ineffable tranquillité de ce tableau réagit sur la pauvre désolée ; toutes les fibres de son être se détendirent ; son cœur s'amollit et quelques larmes mouillèrent ses paupières arides. Mme Gervais s'était assise à ses côtés, avec un geste de sympathie , sans essayer de lui parler. Alors Mimi se tourna vers elle et lui dit d'une voix plaintive et entrecoupée de sanglots :
« C'est fini.... je n'ai plus de père.... Il est mort, mon pauvre père qui m'aimait tant.... Est-ce que je pourrai m'habituer à vivre sans lui?.;. Oh! que je suis malheureuse!... Depuis que je suis au monde, il ne m'avait pas quittée une heure seulement.... c'est lui qui a pris soin de moi toujours....
— Et votre mère? demanda Mme Genrais.
— Ma mère est morte depuis bien longtemps; je ne m'en souviens plus.... Quand j'étais toute petite, c'était mon père qui me portait sur ses bras.... il a &it ainsi bien du chemin.... et, quand il était fatigué, nous nous reposions, comme à présent, au bord de la route.... et, quand nous ne pouvions pas arriver, il me couvrait de ses vêtemenls, afin que je n'eusse pas froid durant la nuit.... et puis il m'endormait à ses côtés.... Ah! je vivais bien contente, alors.... je ne m'étais jamais figuré que mon père pouvait mourir.... Hier, hier encore, il était là.... nous avons passé ensemble sous ces arbres.... et maintenant c'est fini.... Je ne le verrai plus jamais, jamais.... »
A ces mots, elle cacha son visage dans ses mains et pleura longtemps. Mme Gervais laissa celte douleur s'épuiser par les larmes; ensuite elle prit le bras de Mimi sous le sien et la conduisit au manoir.
Le même soir, Cattel Piolot veillait seule dan^ une grande salle voûtée qui lui servait tout à la fois de cuisine, de salon et de chambre à coucher. Cette pièce , située au rez-de-chaussée et dont la fenêtre donnait sur la grève , était inégalement divisée par
30 Lk DERNIËRB BOHÉMIENNE,
une cloison en boiserie qui ne s*élemit pas jusqu'à la voûte. Le manteau de l'antique cheminée faisait saillie à hauteur d*homme, et il y avait deux bancs de pierre aux côtés do foyer où, malgré la saison , brûlait un petit feu de bois vert. Le mobilier , qui paraissait fort ancien , était si délabré , si enfumé , que le plus intrépide amateur de curiosités eût hésité à prendre pour rien les escabeaux h pieds chantournés , l'armoire avec ses ferrailles ciselées, et la table vermoulue qui offrait encore quelques vestiges d'tuie charmante marqueterie. Une de ces espèces de nidies qu'on appelle en Bretagne des Hts clo$ était adossée à la cloison. Le lit clos a les dimensions d'un cercueil et la forme d'un sépulcre ; des planches de chêne en forment les parois , et un ridelet d'indienne s'étend devant l'ouverture par laquelle on se glisse dans cette affreuse logette , où ne pénètrent ni l'air ni le jour.
La vieille femme, assise devant le foyer, remuait la braise avec un bâton et retirait de dessous la cendre des pommes de terre rôties qu'elle comptait une à une. A l'autre cohi de la cheminée , un chat maigre et pelé surveillait cette opération comme s'il devait lui en refvenir quelque chose , et poussait de petits miaulements de convoitise en léchant ses babines.
« Arrière, vieux paresseux, vieux gourmand!
s'écria Cattel Holcrt en brandissant tout & coup son
Là BC&mtUB MHÉIIIENNE. 3i
bfttfm; Vil chercher la fie ailleurs, les souris ne manquent pas dans le voismage. »
Le pauwe aniinal sauta lestement sur la fenêtre , dont les ais vermoulus étaieat percés d'une lu* came, et, s'allongeant comme uuef(mine,ilpar- YÎBt à s'échapper par cette étroite ouverture.
« Ah ! la maudite béte ! elle finira par rompre entièrement ce volet! ajovrta la vieille femme en eourreux.
— Et alors le» voleurs entreront par là comme par la porte , » dit une voix du dehors.
Cattel Piolot se releva interdite et répondit aigrement :
« Les voleurs t Eh ! que viendraient-ils faire dans me» pauvre logis, bonne sainte Vierge? Allez, braves gens , passez votre chemin.
— Ne vous eiïntfez pas, je suis seul, reprit la wéme voix avec un gros rire ; est-ce après souper, Cattel Piolot?
— Pas encore , monsieur le comte, répcnMfit«eile &à reconnaissant tout à coup le personnage ; il n'y a pas longtemps que le soleil est couché.
— Une heure environ, et la nuil est très-noire.
— Peut-être il va pleuvoir ; vous plairait-il d'entrer, monâeur le comte?
--- Tolontiers, répoodit*41, Yokmtîers, surtout si vous pouvez me donner du feu. Un malheur ne va junaia sans Tautre : ce matin j'ai cassé ma naeil-
3i LA DERMlËRfi BOHËMIENN$, y
leure pipe, et ce soir j'ai pqrdu ma botte d'aUtlmettes. »
La vieille femme se hftta d'aller tirer les verrous » et, en introduisant le comte dans son taudis, elle lui dit familièrement :
« Il y a longtemps qu'on ne vous avait vu regagner le manoir d'aussi bonne heure ; vous n'avez donc trouvé personne là-bas î
— Pas âme qui vive, répondit-il en s'asseyant et en allumant sa pipe; dans cette saison cela arrive quelquefois; ils s'en vont tous braconner jusqu'à l'aube.
— Et les douaniers ?
— Les douaniers sont dehors aussi ; ils ont flairé de la marchandise anglaise, à ce qu'on m'a dit. »
La vieille femme alla regarder à travers la lucarne et reprit avec un sourire malicieux :
— La nuit est à souhait pour les contrebandiers; point de lune , pas une étoile au ciel.
^— Jour de chaud soleil , nuit d'orage, dit sentencieusement le comte; le temps s'est tout à fait gâté depuis tantôt, et je ne serais pas étonné que nous eussions une forte ondée. Qu'en dites-vous, Cattel Piolot?
— Je dis qu'il pleut déjà, fit-elle en se retirant vivement après avoir entr'ouvert le volet ; Jésus ! le ciel est rempli d'éclairs!
— Je me suis remisé ici tout à temps, reprit le
LA DERNIÈRE BOHfiMIËNMË. 33
comte; en ce moment on est mieux auprès de ce petit feu de broussailles que le long de la grève. Mais que je ne vous empêche pas de souper, Cattel Kolot.
— Ce sera bientôt lait , » répondit-elle en ramassant ses pommes de terre pour les mettre dans une sébile qu'elle présenta ensuite au comte.
Celui-ci remercia du geste. Alors elle ajouta en clignant rœil avec intention :
« J*ai quelque chose à vous offrir qui sera mieux de votre goût; quoique je sois une pauvre femme, vous ne me ferez pas l'affront de sortir d'ici sans vous rafraîchir. N'est-ce pas , monsieur le comte ?
— Je serais bien fâché de vous désobliger, répondit-il en remerciant d'un signe de tête.
— Excusez, je vous laisse un instant sans lumière, ajouta Cattel Piolot en prenant le sordide bout de chandelle qui fumait au coin de la table ; je vais à la cave. »
Apparemment elle fouilla plusieurs, cachettes avant de mettre la main sur ce qu'elle cherchait, car elle ne reparut qu'au bout d'un quart d'heure.
«« Oh , oh ! fit le comte en la voyant poser sur la table une de ces grosses bouteilles épatées et ventrues où l'on apportait autrefois des lies la liqueur connue sous le nom de crème des Barbades, et un de ces flacons de verre bleuâtre dans lesquels on débitait Teau-de-vie de France.
S4 LÀ 0ERmfiRfi BOHÉMIENNE.
— Ced: est du rhum de la Jamaïque, et ceci du vrai cognac, dit-elle* en mettant im petit verre devant le comte ; on n'en boit plus comme cela aujourd'hui ; le rhum était à bord de l'anglais qui fut pris en vue de la côte Fannée de la feiusse paix.
— La paix d'Amiens ?
— C'est cela même. Quant au cognac, il était parmi ces marchandises qui dirent saisies l'année qu'on établit les droits réunis. On se battit; les douaniers prêtèrent main-forte aux rats de cave; pourtant ils ne rattrapèrent pas tout Ite butin. Mon pauvre Piotot trouva moyen d'amener jusqu'ici une caisse de vîiigt-cinq flacons : le cher homme pensait les boire tranquillement chez lui, et il n'y a pas seulement gx)ûté.
— Pourquoi donc? demanda le comte.
— Parce qu'il fut tué le surlendemain dans une ai^re aflhire , répondit Catlel Piolot en jetant un soupir.
^ C'est vrair je sais cela, dit le comte, et encore ce ne fut pas dans une affaire avec les Anglais, n'est-ce pas^, ma pauvre Cattel?
— Non, par malheur! s'écria-t-elle; c'est pourquoi je ne m'en suis jamais consolée ; il fut tué par tes douaniers.... Ah ! les chiens maudits! je les hais encore plus que les Anglais! Oui, les habits verts «ont les plus grands ennemis des pauvres gens dé la c6te.... ils seront tous damnés, cest certain.... Si
LA BSRfil&R£ BOftËMiEIfNE. 35
je ssems en trouver un seul dans le paradis, je ne voudrais pas y aller I »
Âpirès cette explosion d'anciens ressentiments, Cattel Pioio déboucba la bouteille et remplit jusqu'au bord le verre qu'elk venait de mettre devant le comte. « Merci, dit celui-ci; mais je ne boirai pas seul, ce n'est pas mon habitude. Apportez votre verre, Cattel Piolot.
— Le voici, » répondii-elle en avançant une tasse de Aliénée ébréchée et sans anse.
Le comte la servit à son tour, puis ils trinquèrent silencieusement.
ff N'est-ce pas que c'est comme un velours qui vous passe siu* la langue?» reprit Cattel après avoir lentement savouré le précieux liquide.
Le comte hocha la tête avec une expression équivalente aux plus pompeux éloges.
« Eh bien! nous y reviendrons, ajouta Cattel en débouchant le flacon ; mais auparavant il fout me dire ce que vous pensez de ce vieux cognac. »
Le comte tendit son verre, l'éleva à la hauteur de l'oeil pour bien juger la couleur , et but goutte à goutte avec une sorte de recueillement le nectar languedocien.
« Eh bien ! fit Cattel Piolot, qu'en dites-vous?
— Je dis que la bonne eau-de-vie vieille est la première liqueur du monde, » répondit le comte avec conviction.
36 LA DEHNIÈRE BOHÉMIENNE.
Son verre était vide déjà; Caltel l'emplit de nouveau tandis qu'il rechargeait sa pipe; puis ils recommencèrent, en buvant à petites gorgées, la comparaison entre le rhum de la Jamaïque et le vieux cognac , si bien que la bouteille et le flacon diminuaient à vue d'œil.
« Ma chère Cattel, dit tout à coup le comte, qui devenait expansif, ma chère Cattel, je ne croyais pas achever si agréablement la soirée.
— Eh ! eh ! vous êtes là comme un roi dans la mousse, répondit-elle en s' égayant; rien ne nous dérange ; les bouteilles sont encore à moitié pleines.... régalons-nous.
— Ma pauvre Caltel , vous êtes une brave femme, reprit le comte presque attendri; il faut absolument que je fasse quelque chose pour vous.... je ferai réparer votre logis.
— Grand merci, répliqua-t-elle vivement, grand merci, monsieur le comte , cela dérangerait tout chez moi, et les maçons feraient de la poussière....
— Alors demandez-moi quelque autre chose, reprit le comte , qui tenait absolument à ne pas demeurer en reste avec elle, et dont^la reconnaissance était fort surexcitée.
— Je n'ai besoin de rien, » répondit la vieille femme sans hésiter.
Elle commençait à subir l'influence qui agissait
LA DERNIÈRE DOUËMlËNrSE. 37
sur le comte et à se trouver dans une disposition d'esprit très-communicative.
« Eh I eh ! ajouta-t-elle en passant la main sur sa mauvaise jupe rapiécée, j'ai l'air d'une mendiante.... Si je voulais, pourtant, je pourrais acheter des habits neufs.... je pourrais avoir des verres, des assiettes et même un couvert d*argent.... mais cela ne me convient pas de montrer ce qu'il y a dans un certain recoin du logis.... personne n'en sait rien....
— Que dites-vous là? s'écria le comte avec un gros rire; vous avez de l'argent?... il ne faut pas le dire, ma chère Cattel; il ne faut pas le dire, crainte des voleurs....
— Je ne le dis qu'à vous , monsieur le comte , fit-elle en baissant la voix ; j'ai des écus et des louis d'or....
— ^Tant mieux !... s'écria-t-il, ça me faisait peine tantôt de vous voir souper avec des pommes de terre.... mais à présent je suis tranquille.... Âh çà ! pourquoi vous privez-vous ainsi? pour votre petitfils Célcstin ?
— Dieu m'en garde! répondit-elle, courroucée à ce nom; il ne m'a jamais donné la moindre satisfaction, ce vaurien-là.... je l'avais élevé pour être contrebandier comme son grand-père , comme son père, comme tous les Piolot enfin, et vous savez comment il a tourné.... Sous prétexte qu'il sait lire et écrire , il a pris l'état de serrurier, et depuis six
ans il est parti pour faire son tour de France.... Ihn beau tour de promenade , ma foi , et un beau chemin ! Il y aura rencontré une foule de mauvaises gens, de mauvais compagnons qui auront achevé de lui ôter la crainte de Dieu et le respect qu'il me doit. Quand je songe le soir à ce vagabond, et que je me représente toutes ces choses , je ne dors pas de la nuit !
— Alors n'en parlons plus, » répondit philosophiquement le comte; puis il se mit à chantonner les coudes sur la table, ne s'interrompant que pour -répondre par quelques monosyllabes aux propos passablement décousus de Catlel , qui de temps en temps remplissait le petit verre et la tasse.
Enfin, quand les bouteilles furent à peu près vides , le comte dit en essayant de se lever :
« Je voudrais bien savoir le temps qu'-il fait là dehors. »
La vieille femme, quoique très-agitée, se tenait encore ferme sur ses jambes; elle alla regardera travers la lucarne et s'écria :
« Le temps s'est remis au beau.... je vois les étoiles; tant pisi tant pis!
— Si j'étais au café, je saurais l'heure qu'il est, » reprit le comte , oubliant qu'il avait sa jnontrâ.
Cattel Piolot le lui rappela en la tirant de la poche de son gilet et en la lui mettant devant les yeux.
« Âbl ahl ât-U, orne heures déjàl il est tenq»» de rentrer. »
La vieille femme s'aperçut qu'il tàtomiait beaucoup pour prendre son chapeau.
« Écoutez, lui dit-elle, le terrain est glissant là dehors^.. Je vais vous donner un pas de conduite.
— Non, non , interrompit le comte, dont l'esprit s'embrouillait ; je vaisacx^oster le brigadier , et jioufi nous en irons ensemble.... Bonsoir, Cattel.... La prochaine fois, c'est moi qui régalerai.... Serrez toujours les bouteilles.... je reviendrai demain. »
11 sortit de la maison en chancelant; .mais bientôt le grand air dissipa ce malaise., sans lui rendre toutefois sa netteté d'esprit; son exaltation redoubla au contraire; une gaieté bruyante lui monta au cerveau, et il suivit la griève .en en*tonnant tous les refrains grivois qui lui revenaient à la mémoire.
Tout était tranquille dans le manoir ; chacun s'était retiré, hormis Le chevalier , qui Usait dans le salon, et un domestique endormi dans TofOce en attendant son maître. Tout à coup , le cheyalier fut distrait de sa lecture par les accents qui retentissaient le long du rivage; il prêta l'oreîlle et reconnut la voix de basse-taille du comte. Le digne homme comprit ce qui> était arrivé, et il trembla que ce chant d^ivrpgne n'éveUlàt toute la maison^ Prenant aussitôt ^son
parti, il n*eut garde d'appeler le domestique, et sortit lui-même pour ouvrir la grille.
M. de Kerbrejean arrivait en chantant à plein gosier; quand il fut devant la grille, il s'arrêta instinctivement.
« Tais-toi, Jean, lui dit son oncle avec une colère contenue, tais-toi, et viens te coucher. »
Il se prit à rire , recula d*un pas et entonna un nouveau refrain. Le chevalier insista encore; alors rivrogne se retourna , subitement irrité , et s'écria avec un geste de menace :
« He laisseras-tu tranquille, vieux radoteur ! vieux drôle!
—Rentrez, Kerbrejean 1 » fit le chevalier avec une expression terriblef et en mettant la main sur lui.
11 obéit alors , et , passant devant son oncle sans proférer un mot , il monta dans sa chambre, où il s'enferma. Le chevalier retourna dans le salon; un quart d'heure après, il sonna pour avertir le domestique que son maître était rentré. Cet homme n'eut aucun soupçon , et la scène qui venait de se passer demeura un secret entre les deux Kerbrejean.
Le chevalier de Kerbrejean ne dormit pas cette nuit-là; il passa toutes les heures de cette longue
LA DERMÊRË DOUËHIENNE. 41
insomnie à réfléchir , Fesprit tourmenté de tristes prévisions et le cœur rempli d'une douloureuse colère. L'insulte qu'il avait reçue ne l'atteignait pas , ii était trop au-dessus d'une telle indignité ; mais elle l'irritait profondément , parce que cet oubli de tout respect de soi-même marquait le point de dégradation morale où était descendu le père d'Irène. Comme il arrive toujours quand on acquiert la preuve évidente d'un fait longtemps soupçonné , le digne homme en tirait des conséquences exagérées , et supposait que le comte, las de l'espèce de contrainte qu'il s'était jusqu'alors imposée , se livrerait désormais dans son intérieur aux déplorables habitudes vers lesquelles sa nature l'entraînerait irrésistiblement. La dignité, l'union, la douceur des relations, tout ce qui fait l'honneur et le bonheur des familles lui semblait à jamais perdu , et il se demandait à quel parti violent il faudrait recourir pour sauvegarder la tranquillité de ses derniers jours et le bonheur d'Irène. Cette fiévreuse agitation lui fît devancer l'heure de son lever ; tout le monde reposait encore dans le manoir lorsqu'il ouvrit sa fenêtre et s'accouda sur le balcon de pierre où chaque matin, depuis quarante ans, il venait ob* server de quel côté soufflait le vent et quel temps il faisait en mer. Presque aussitôt quelqu'un frappa à la porte de la chambre , et le comte se présenta , la figure pâlie, l'air triste et le regard baissé.
« Mon oncle , dit-il humblement., je yieiis vous faire mes excuses et vous supplier de me .pardonner le tort que j*ai eu hier soir. »
Cette démarche spontanée changea subitement les dispositions du chevalier ; ses appréhensions se dissipèrent; sa colère fit place à une généreuse indulgence, et tendant la main à son neveu, il lui dit simplement :
« Je ne me rappelle rien. »
. Celui-ci s'inclina d'un air touché, e^t reprit avec quelque émotion :
« Si vous le permettez, je reviendrai vous parler ici ce soir.
— Et où vas-tu maintenant? demanda le chevalier, qui s'aperçut alors que le comte était en habit de cheval.
— A Morlaix, « répondit-il laconiquement.
Le chevalier comprit que ce voyage d'une journée se rattachait à quelque résolution, quelque projet dont il recevrait la confidence ; imais qu'il fallait différer jusqu'au soir toute explication.
« C'est bien, dit-il; nous causerons ici à cœur ouvert de nos affaires; mais, je t'en prie., Jean, ne reviens pas trop lard; ta fille voudra t'attendre; cette enfant demande toujours où tu es le soir; •elle finira par ne plus vouloir se coucher que tu ne sois rentré. »
En entendant ces derniers mots, le comte se re-
tourna avec une singulière expression et mur* mura :
« Chère pauvre petite !... » Puis il descendit vivement, et, un moment après, on entendit au dehors le trot de son cheval.
Une heure plus tard, Irène, son large chapeau de paille sur la tête et un léger panier au bras, venait, selon sa coutume , chercher le bon oncle Pierre pour Tentraîner au jardin. Ordinairement il la suivait sans se faire prier, et se promenait entre les plates-bandes en lisant son journal, tandis qu'elle visitait sa volière et s'arrêtait au bord du bassin pour donner du biscuit de mer à ses pois^ sons rouges; mais ce jour-là il avait l'esprit si préoccupé, qu'il oublia d'ouvrir la gazette et ût trois ou quatre fois le tour du parterre sans prendre garde au babil d'Irène , qui tantôt courait dor vaut lui , tantôt revenait se suspendre à son bras pour lui montrer un insecte caché dans les pétales d'une fleur, ou bien quelque phénomène végétal^ quelque fruit magnifique prêt à mûrir sur les espaliers.
Pendant qu'ils faisaient ainsi leur promenade matinale , la croisée d'une chambre attenante à celle de Mme Gervais s'ouvrit doucement , et une figure pâle parut entre les vitrières : c'était Mimi, qui d'elle-même venait de se lever. La veille, en entrant au manoir, elle s'était laissé conduire à la
chambre qu'on lui avait préparée , sans proférer un mot, sans jeter un regard autour d'elle. Après avoir inutilement tenté de lui faire prendre un peu de nourriture, Mme Gervais s'était hâtée de la coucher, craignant une nouvelle explosion de douleur; mais elle s'était assoupie aussitôt, et avait passé une nuit tranquille. La bonne gouvernante épiait son réveil; lorsqu'elle l'entendit se lever, elle entr'ouvrit la porte et lui dit affectueusement :
« Bonjour, mon enfant ; vous voilà habillée déjà, c'est bien; faites votre prière, ensuite vous vienilrez me trouver.
— Quelle prière? je n'en sais point, répondit Mlmi.
— Je vais vous l'enseigner , dit Mme Gervais avec cette vraie charité que rien n'étonne ni ne rebute ; mettez-vous à genoux avec moi. n
Les natures violentes ne résisteraient pas à la douleur , si les transports auxquels elles s'abandonnent duraient longtemps; mais il y a dans leurs impressions une mobilité qui les sauve. La fille du saltimbanque l'éprouvait en ce moment; elle avait passé presque sans transition du pins affreux désespoir à une sorte de tranquillité indifférente, et quelques heures de repos avaient suffi pour rétablir l'équilibre de ses facultés. Elle essaya de répéter avec Mme Gervais les prières du matin; mais
bientôt, fatiguée de rester à genoux , elle se leva brusquement et retourna à la fenêtre.
« Voulez-vous descendre au jardin? lui demanda Mme Gervais.
— Oui , quand il n'y aura personne , réponditelle ; j'aimerais à me promener toute seule là-bas.
— Pourquoi donc toute seule?
— Parce que je ne connais pas ce vieux monsieur et cette demoiselle qui sont dans le parterre. Et puis, ajouta-t-elle avec, un soupir, je veux ôtro seule, parce que je suis triste.
— Pauvre petite ! murmura Mme Gervais touchée de compassion.
— Qui est-ce qui m'ôtera le chagrin que j'ai là? reprit Mimi d'un air sombre et en seiTant avec force ses mains contre sa poitrine.
— Le bon Dieu , mon enfant , répondit la pieuse Mme Gervais ; il faut vous tourner vers lui , il vous écoutera. »
Et comme Mimi la regardait d'un air étonné, elle ajouta :
H Vous ne me comprenez pas bien, je le vois; mais l'exemple vous enseignera mieux que mes paroles : mou enfant, vous reconnaîtrez bientôt quels secours les cœurs affligés trouvent dans le travail et dans la prière.
— Je ne sais pas travailler m prier Dieu, répliquat-elle froidement.
— Yons rapprendrez ici, mon enfisint, » réponcfil Mme Gervais avec son accent doux et ferme.
La petite bohémienne secoua imperceptiblement la tête et garda le silence.
« Vous n*avez rien mangé hier soir, reprit Mme Gervais en regardant la légère collation qui était restée intacte sur la table ; allons, ma pauvre enfant, il faut essayer de déjeuner.»
Mimi s'approcha et prit avec une sorte d'avidité le pain beurré qu'elle lui présentait; mais, à la première bouchée, le souvenir du repas qu'elle avait fait avec son père au pied de la terrasse lui revint à la mémoire, et elle fondit en larmes. Cette fois pourtant l'instinct des besoins matériels triompha de sa douleur , et elle mangea en pleurant tout ce qu'il y avait sur la table. Après s'être ainsi réconfortée , elle s'assit près de la fenêtre, les yeux tournés vers le jardin, et resta là jusqu'au moment où le chevalier et Mlle de Kerbrejean eurent achevé leur promenade. Alors elle descendit ftirtivement, ^t gagna une allée écartée que couvraient d'épais ombrages. Tout le jour, on la vit vaguer en cet endroit, tantôt s'agitant avec une vivacité insouciante, tantôt s'asseyant sur le gazon avec une contenance morne et cachant dans ses mains son visage en pleurs.
Irène voulait Palier trouver ; mais Mme Gervais l'arrêta.
« Pas encore , lui dit-elle ; c'est une pauvre âme navrée qu'il faut laisser à elle-même, en attendant qu'elle soit susceptible de recevoir quelque consolation. »
Il était onze heures du soir quand le comte rentra au manoir; son oncle, qui l'attendait depuis le coucher du soleil , alla au-devant de lui , non sans quelque appréhension de voir se renouveler la scène de la veille ; mais au premier coup d'œil il se rassura : la physionomie du comte était calme, grave, presque mélancolique; en ce moment, il ressemblait un peu au beau Kerbrejean d'autre- , fois.
« Tu youlais me parler ce soir, dit le chevalier en lui serrant la main ; mais nous ne pouvons pas causer ainsi au débotté, tu dois avoir besoin de repos ; à demain , n'est-ce pas?
— Non, si vous le permettez, répondit-il vivement ; voua ne vous couchez jamais avant minuit, et je ne suis nullement fatigué. »
Us entrèrent dans le salon.
« Ta fille est couchée , reprit le chevalier en fermant la porte; nous sommes seuls; eh bien! Jean, qu'as-tu à me dire ?
— Vous-même, mon oncle, vous aviez à me parler, et je dois vous écouter d'abord, >» fit-il en s*inelinant avec un geste de déférence.
Le chevalier se recueilUt un instant, comme
quelqu'un qui se prépare à aborder une question délicate ; puis il dit d'un air affectueux :
« J'ai souvent pensé , mon cher Jean , qu'un homme de ton âge, qui n'a pour toute compagnie qu'un enfant et un vieillard, devait trouver sa maison bien vide et les heures de la journée bien longues. Plus d'une fois, voyant l'ennui et le désœuvrement où tu étais plongé, je t'ai pressé de nous quitter pour quelques mois , d'aller à Paris, où tu aurais pu renouer d'agréables relations ; mais tu t'y es toujours refusé , disant que tu n'aimais pas le monde.
— C'est vrai , répondit-il. Soyez assuré , mon oncle , que je n'ai jamais regretté un seul moment ce qu'on appelle les agréments de la société.
— Je le sais, je le sais, murmura le chevalier en soupirant.
— Et s'il faut tout vous avouer , ajouta le comte, je m'étonne à présent de m'ôtre si longtemps plié à des habitudes qui me conviennent si peu.
— Aussi je ne te propose pas de rentrer dans le monde , répliqua vivement le chevalier ; mais je songe à ce qui pourrait te rendre une partie du bonheur intérieur dont tu as été sitôt privé. »
Et, comme le comte le regardait d'un air surpris, il ajouta :
« Dis-moi, Jean, n'as-tu jamais pensé à te remarier?
— Jamais, mon oncle! jamais! s'écria-t-il.
— Eh bien ! j'y ai pensé pour toi , reprit le chevalier. Ne te révolte pas à cette idée , je t'en supplie , et écoute-moi jusqu'au bout. Oui , plus d'une fois j'avais conçu vaguement le projet de te remarier, et aujourd'hui il s'est présenté à mon esprit avec une nouvelle force. Tu conçois qu'en songeant à donner une belle-mère à Irène, mon choix était fait d'avance. Toutes les convenances d'âge et de fortune se trouveraient dans cette union. La personne que je te propose a toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'im honnête homme. Au reste, tu la connais déjà; elle est ta parente par alliance, et la première année de ton mariage elle est venue ici.
— Mlle de Kersalion? murmura le comte.
— Elle-même. Tu te rappelles sa jolie figure , son air de candeur, sa taille élégante. On la comparait toujours à un lis!
— Il y a de cela quinze ans passés , dit le comte entre ses dents.
— Elle seule me parait digne de remplacer la femme que tu as perdue, poursuivit le chevalier d'une voix émue. Notre pauvre Amélie l'aimait tendrement; le même sang coulait dans leurs veines , elles se ressemblaient.
— C'est vrai. Il est très-étonnant qu'une si aimable personne ne se soit pas mariée.
1(0 LA IMEENIÊIIE BOSÉXIENNE.
— ÇsL n'a pas été faute de prétendants^, mais Mme de Kersalion aurait un talent particulier pour les écottduire. La bonne daîne a toujours été d'une santé diancelante; lorsqu'un parti se présentait, elle le proposait en pleurant à sa fille, la suppliant de différer son choix et de ne pas la priver de ses soins durant le peu àe jours qu'elle avait encos^e à vivre. Celle*ci refusait sans hésiter. C'est ainsi que depiuis dix ans et plus Mme de Kersalîon la garde auprès de sa chaise longue.
— Est-ce que ces dames habitent toujours Paris? demanda le comte.
— Non; elles sont établies dans leur maison de campagne, près de Neuilly. Mlle de Kersalion n'a jamais été dans le monde , et elle s'est volontiers résignée à vivre dans une retraite presque absolue. De loin eu loin je lui donne de nos nouvelles , et Irène met toujours un mot pour elle dans ma lettre. Déjà elle aime cette en&nt; elle a un désir extrême de la voir, et, si les infirmités de. sa mère n'exigeaient continuellement sa présence , elle serait venue nous rjendre une visite; cela est certain, elle me réerivait encore dernièrement. D'un autre côté , Mme de<Kersalion doit comprendre enfin qu'il n'y a plus de temps à perdre, si elle veut marier sa fille. D'après toutes ces considérations^, je crois, mon cher Jean, «que «tu n'aurais qu'à faire ta demande ; assurémenLta n'éprouverais pas un refus. »
LA DERNIÈRE BOHËMIENNfi. 51
Le comte hocha la tête et ne répondit pas.
« Mme de Kersalion ne se séparerait pas de sa fiUe, poursuivit le chevalier; tu les amènerais ici toutes deux. Quand nous ne serions plus seuls le soir dans ce grand salon , quand le cercle de famille serait ainsi agrandi autour du foyer, tu ne t'en irais plus, fumer ta pipe le long de la grève « mon pauvre Jean , et comme autrefois tu prendrais plaisir à rester parmi les tiens. •
Apparemment le comte éprouvait quelque diffi* culte à formuler une réponse, car il n'exprima d'abord que par un geste sa détermination.
« Tu refuses? dit le chevalier avec quelque sur* prise, mais sans aucune expression de mécontentement. Voyons, explique-toi avec sincérité, que je sache pour quel motif....
— Parce que mon inclination n'est pas là, répondit le comte avec une soudaine franclùse. Tenez, mon oncle , je sens que c*est fini et que je. ne puis plus être heureux de la ménae. manière que je l'ai été autrefois. Quand même vous ^luriez trouvé pour moi une femme aussi parfaite qu'iàméUe, je ne me sentirais pas attiré vers ette, et je ne sau* rais reprendre les habitudes qu'il feiidrait avoir pour lui plaire.
— Tu aimerais mieux épouaer unei paysanne, interrompit froidement le chevalier.
— Peut-être conviendrais -je mieux à une
52 LA DËRNlÈRIi: BOHÉMIENNE.
paysanne qu'à une demoiselle, répondit-il sans s'émouvoir; mais je n'épouserai personne.
— Et tu continueras à mener la même vie ! s'écria le chevalier avec une sourde indignation.
— Non, dit-il, non, cela ne se peut pas; c'est précisément ce que je venais vous déclarer. Mon cher oncle, je veux rompre pour un temps mes habitudes, mais je ne le puis qu'en m'éloignant d'ici. Je ne suis pas né curieux , et je ne serais point tenté de voyager pour le plaisir de voyager; il faut que j'aie un but. Ce but sera l'intérêt de la famille. J'irai à Bombay arranger les affaires de cette succession qui vous donne tant d'embarras. Allez ! je ne négligerai rien ; cela m'occupera. Vous m'attendrez ici tranquillement, et à mon retour nous songerons à marier Irène. »
Le chevalier demeura interdit ; il était loin de s'attendre à une telle déclaration. Parfois, à la vérité, il s'était dit à lui-même que, s'il avait l'âge de son neveu, il ferait volontiers le voyage des Grandes-Indes pour augmenter la dot d'Irène ; mais il ne lui était jamais venu à l'esprit de prendre l'initiative d'une semblable proposition et encore moins d'en attribuer au comte la première . idée.
« Voilà donc le projet qui te préoccupait? dit-îl enfin ; est-ce que tu y songes depuis longtemps?
— Oui, mon oncle, répondit le comte, non sans
hésiter, car il ne disait pas la vérité : sa résolution ne datait que de vingt-quatre heures.
— Il s'agit d'un voyage de trois ans peut-être , reprit le chevalier ; mon cher Jean, il faut réfléchir encore. »
Le comte manifesta par un geste que sa détermination était prise irrévocablement.
« Je suis allé à Morlaix pour avoir les renseignements nécessaires , dit-il en tirant un carnet de sa poche ; voici mes notes; j'irai probablement m'embarquer en Angleterre.
— Tu comptes donc partir bientôt? demanda le chevalier un peu ému.
— Le plus tôt possible, répondit-il ; vous me l'avez dit cent fois , mon cher oncle, il ne faut jamais ajourner les choses résolues.
— Ton absence nécessitera certains arrangements, observa le chevalier; nous allons avoir des comptes à régler, des actes à passer par-devant notaire.
-^ C'est l'afiaire d'un jour, répliqua le comte ; dès demain matin nous commencerons mes préparatifs de voyage.
— Écoute , répondit le chevalier , nous ferons comme tu voudras; mais, je t'en prie, ne disons rien devant Irène, cette enfant se désolerait d*avance; nous attendrons le dernier jour pour lui annoncer ton départ. »
54 LA DERNIÈRE BOHËHIENNE.
Quoique le comte ne fût pas doué d'une grande pénétration, il comprit que son oncle s'affligeait bien moins de leur prochaine séparation que des larmes que son départ allait causer à Irène.
« Soyez tranquille, dit-il tristement, je m'en irai sans bruit. »
Il se leva à ces mots , et , jetant les yeux sur lapendule, il reprit :
« Minuit déjà! mon oncle, je*vous di^mande la permission de me retirer.
— Je te reconduis jusqu'à ta chambre, » dit le chevalier en prenant un flambeau et en passant son bras sous celui de son neveu.
Avant de quitter le salon, M. de Kerbrejean s'arrêta, et, considérant le tableau qui représentait la comtesse, il murmura :.
* « Si je ne revenais pas, Irène regretterait que mon portrait ne fdt pas là , à côté de celui de sa mère.
— Que dis-tu? s'écria le chevalier; est-ce qu'on ne revient pas toujours? D'ailleurs nous avons le temps de faire faire ton portrait : tu n'es pas en- -core à la veille de nous quitter. »
Les deux Kerbrejean passèrent la journée du lendemain à régler des affaires d'intérêt; dans l'aprèsmidi , ils se promenèrent longtemps ensemble sur la terrasse, et, après le dîner, le comte sortit, tomme à l'ordinaire , après avoir embrassé sa fille et son oncle.
LA WRIIflatS mHÉHISIINB. 5tt
Deux heures plus tard , à la tombée de la nuit, Cattel Piolot , arrêtée au seuil de son logis , écoutait, le cou tendu, un t>ruit éloigné, semblable au galop d'un cheval. Quand ce bruit eut cessé , elle tira un bout de iettre<»icdié dans son.fichu ^ murmura :
• Assurément il se passe quelque chose d'extraofdûiaîre au manoir. »
£n ce nM)ment , quelqu'un parut le long de la grève.
» Bonsoir, Corentin, cria-t-elle en reconnaiasant un* vieux mateiot qui, presque tous les jours , avait l'honneur de fumer une demi-douaiiine de pipes avec le comte ; vous revenez du cabaret déjà? Qu'y a-t-il de nouveau?
— Pas grand'chose, répondit-il en s'arrdtant^ pas grand'chose.
— Et M. le comte, reprit Cattel, s-est^il promené avec vous aujourd'hui?
— Ni aujourd'hui ni hier.
— Où se tient-il donc?
— En ce moment, il se tient à ôheval et court k franc étrier , dit le vieux matelot ; je viens de le rencontrer sur le chemin de Morlaix.
— n est parti i murmura la vieille femme, je l'avais pensé.... voilà donc pourc[uoi il m'a tant recommandé de ne porter cette lettre que ce soir, après la nuit close.... Sainte Vierge! que v« dire M. le chevalier? »
:i6 LA DERNIERS BOHÉMIENNE.
Le comte était en effet parti sans faire ses adieux à sa famille. On fut triste pendant plusieurs jours au manoir ; puis ce chagrin s'apaisa, et le voyageur n'était pas encore sorti du port qu'on faisait déjà des projets pour son retour.
Dès que le chevalier fut Ubre de tous ces soucis , il s'occupa du sort de Mimi et tenta d'abord de lui trouver une famille. Les papiers du pauvre saltimbanque fournissaient des indications suffisantes pour qu'on parvint aisément à connaître ses parents; ils révélaient même une partie des vicissitudes de son existence. C'était une vulgaire et déplorable histoire que là sienne. Il était né dans une petite ville du Languedoc et s'appelait Etienne Tirelon; jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans , il avait exercé son état de barbier, payant les contributions et la patente comme un homme établi. Puis un jour il s'était marié; mais, au lieu d'épouser une honnête fille du voisinage, il avait pris pour sa femme légitime une de ces comédiennes ambulantes qui suivent les troupes foraines et jouent en plein vent , dans les carrefours. Cette péronnelle ne pouvait se faire à blanchir les serviettes et à laver les plats à barbe du perruquier; le pauvre artisan, entraîné par elle»
LA DERNIÈRE BOHËNUÙNNE. 57
ferma sa boutique et. prit la qualité d*artiste. Ils s'en allèrent courir le monde , montrant leurs talents sur les places publiques et vivant , comme on dit, sans feu ni lieu. Mimi vint au monde sur le bord d'un grand chemin , et sa mère mourut dans un de ces bouges où logent les voyageurs- dont tout le bagage se réduit à quelques nippes nouées dans un mouchoir. Après ce dernier événement, Etienne Tirelon eut un moment Tidée de retourner chez lui et de reprendre sa boutique; mais les habitudes de la vie nomade remportèrent sur cette bonne inspiration : il repartit, son violon soùs le bras et sa pauvre petite fille sur le dos. Par bonheur, cette enfant était d'une coniplexion saine et vigoureuse; bientôt elle put suivre son père sur ses petites jambes; à l'âge de quatre ans, elle dansait et promenait la soucoupe. Un exercice continuel développa de bonne heure ses forces : elle était souple et légère comme un chat. Les badauds s'émerveillaient en la voyant passer lestement entre les barreaux d'une chaise avec un verre d'eau sur le nez, et souvent son père lui-même, étonné de sa vigueur, de son agilité, lui criait d'un air glorieux :
« Bravo , mon petit lutin ! bravo ! bravissimo ! >» Us avaient fait plusieurs fois ainsi leur tour de France, lorsque le pauvre bateleur mourut si malheureusement.
Le chevalier écrivit à un oncle d'Etienne Tirelon
bS LA DERNIÈRE ROflÉMIElHNË.
pour lui annoncer la triste nouTelle et lui faire connaître la douloureuse situation de Mimi; Cet oncle Urelon était un vieil artisan qui passait à juste litre pour le plus honnête homme de sa petite ville. Il était veuf et sans enfants ; mais, à défaut de descendance directe, il était environné de toute la famille Tirelon , laquelle était fort nombreuse et le considérait comme son chef. Ce n'est guère qu'en province , et bien loin de Paris , qu'on trouve encore de véritables artisans : ceux des grandes villes ne sont que des ouvriers. Les familles d'artisans établies de père en fils dans les petites localités ont les saines idées, les humbles vertus, les sentiments d'hoimeur et de dignité véritable dont la bourgeoisie leur a de tout temps donné l'exemple; il s'ensuit naturellement que le bourgeois qui vit de son revenu ou qui exerce une profession libérale considère comme son égal l'artisan qui »ibsiste d'un travail manuel; leurs relations soninaturdles et faciles , parce que cdui-ci n'a pas la mauvaise tenue, les habitudes choquantes de l'ouvrier.
L'onele Tirelon assembla une espèce de conseil de famille , et après délibération il écrivit au chevalier la lettre suivante :
« Monsieur le chevalier de Kerbrejean,
« Je viens, au nom de la famille , vou» r^idre bien des grâces pour la générosité que vous avez
eue de recueillir chez vous l'enfant de mon défunt neveu et filleul , Etienne Tirelon. Ce fut dans le temps un grand chagrin et une honte pour nous tous que le mariage de ce garçon, qui jusqu'alors ne nous avait donné que des satisfactions. Il ne manquait pas de bons sentiments ; mais son malheur fut d'être faible de coeur et mol au travail. Sa faiblesse l'entraîna à épouser une créature qu'il n'aurait jamais dû regarder seulement , et ensuite son mauvais penchant à Toisiveté le décida à s'en aller loin de nous gagner son pain sans peine ni fatigue. Quoiqu'il n'ait jamais donné de ses nouvelles, nous avons su ce qu'il était devenu par des gens du pays, qui l'ont rencontré dans la ville de Lyon il n'y a pas très-longteoips , et nous avons rougi en entendant dire qu'il faisait le paillasse au coin des rues et ramassait des pièces de deux sols comme un mendiant. A présent qu'il est mort, c'est notre devoir de lui pardonner, et nous le faisons volontiers en priant Dieu de faire miséricorde à son âme.
« Quant à la malheureuse petite qu'il laisse en ce monde, notre intention est de lui faire du bien selon nos moyens ; mais pour ce qui est de la recevoir dans notre faniille, cela ne se peut point par plusieurs raisons. La première , c'est que nous aurions toujours dans l'idée la mère qui l'a mise ^' monde, et^ que cela ôterait l'amitié de notre
60 LA DERNIÈRE BOUËMIENNE.
cœur. Plus tard, celle tache empocherait que Ton pût lui trouver pour mari un honnête garçon , et elle ne vivrait pas heureuse au milieu de nous en se voyant ainsi méprisée.
« Je vous le demande en grâce, monsieur le chevalier, achevez la bonne œuvre que vous avez commencée, et prenez en main le sort de celte pauvre créature. Avec votre protection elle pourra entrer chez des gens de métier comme nous, qui, ne sachant pas ce qu'étaient ses père et mère , la verront de bon œil, si elle se conduit bien, et lui apprendront à gagner honnêtement sa vie. La famille se cotisera à cel effet, car nous ne voulons pas qu'elle soit à charge à des étrangers, et nous donnerons de grand cœur tout l'argent nécessaire pour son apprentissage.
«i Après avoir pris la liberté de vous faire coimai- Ire notre résolution , el m'ètre permis la hardiesse de vous demander un si grand service, il ne me reste plus, monsieur le chevalier , qu'à vous assurer de la reconnaissance et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être voli-e très-humble et très-obéissant servileur,
« JfiÀN-ËTlEMffB TlRELON. »
Le chevalier montra cette lettre à Mme Gervais et tint conseil avec elle.
• Ce brave homme a raison, dit l'excellente
femme ; la pauvre Mimi ne serait pas heiirens(» chez ses parents, parce qu'elle n'a rien de ce qui pourrait gagner leur amitié. A chaque instant, elle les choquerait par ses idées étranges.
— La vie errante qu'elle a menée ne forme pas à la vertu, observa le chevalier en hochant la tête.
— Elle est pure comme l'enfant qui vient de naître, j'en réponds, dit vivement Mme Gcrvais; à défaut d'éducation, de sentiments religieux, elle a conservé du moins sa sainte couronne d'innocence
— Je ne vois pas trop ^ qui nous pourrons confier celte petite , reprit le chevalier ; ici , personne ne pourra s'en charger; il faudrait la mettre en apprentissage à Morlaix. »
Mme Gervais secoua la tête.
t Elle n'y resterait pas huit jours, dit-elle ; on la renverrait, parce qu'elle est indocile et tout à fait incapable d'un travail assidu. Puisque vous me permettez de donner mon avis, monsieur le chovaher, je vous proposerai plutôt de la garder ici. On tâchera de lui donner un peu d'éducation ; Irène participera avec joie à cette bonne œuvre : elle est encore triste du départ de M. le comte ; la présence de Mimi la distraira....
— Elle aura là une singulière demoiselle de compagnie, répondit le chevalier en souriant; n'importe, je crois que vous avez raison , madame Gervais, le sort de celte petite sera plus doux ici
qu*ailleurs ; vous lui ferez apprendre à travailler, et elle deviendra une ouvrière, une femme de chambre, enfin ce qu'elle pourra : ce sera toujours mieux que le triste métier qu'elle Esusait avec son père. »
Ce fut ainsi que Himi Tirelon resta sous le toit des Kerbrejean.
La bonne Mme Gervais entreprit immédiatement d'éclairer et de maîtriser cet esprit ignorant et sauvage ; elle s'y appliqua avec toute l'ardeur d'une àme vraiment charitable , et d'abord ses soins ne furent pas sans succès. Mimi avait une sorte d'intelligence fougueuse - qui la rendait, malgré son excessive paresse , susceptible de recevoir quelque instruction : elle apprit promptement à lire, et au bout de quelques mois elle fut en état d'écrire passablement une lettre; mais là s'arrêtèrent ses progrès. Son langage et ses manièt*es ne tardèrent pas non plus à se modifier ; elle imita naturellement les personnes dont elle était environnée , et il eût été difficile de reconnaître la danseuse des rues dans cette jeune fille au maintien réservé, au parler un peu lent, à l'air indifférent et modeste. Et pourtant elle n'était pas aussi changée que son extérieur pouvait le faire supposer ; la pénétrante Mme Gervais le savait bien, et parfois elle disait en soupirant au chevalier :
t Cette en&nt n'a rien dans le cœur ni dans l'es-
LA BEANIÈRE BOflËMlENNfi. 63
prit; je (;rois qa'elle n'aime rien en ce monde, pas jnème Irène, qui est si bonne ponr 'elle ; jamais elle .n'avait songé à la vie^ture, et, quand elle priei>ieu, c'est des lèvres seulement. Quoiqu'elle ne manque certes pas d!intelligence, c'est une fati- ,gQB pour elle d'ouvrir un livre ; elle n'a pas de -goût non plus pour le travail des mains, et, si on l'abandonnait à elle-^méme , Je ne saie vraiment comment elle emploierait sa journée.
— Â ne rien faire, répondait philosophiquement Je chevalier; elle est paresseuse comme une couleuvre* Que voulez- vous ? L'oisiveté est dans son sang, et dès son bas âge elle n'a rien fait que se promener jsur les .grands chemins. Il s'agit de réformer à la fois somnaturel et ses habitudes. Vous avez entrepris làiuie rude tâche, ma chère madame Gervais.
— C'est vrai, répliquait- elle avec son placide .sourire ; mais s'il n'y avait pas toujours quelque
difficulté à faire le bien, où serait le mérite? »
Jamais Himi ne. prononçait le nom de son père; Jamais elle ne parlait, même indirectement, des premières années de sa vie : on eût dit que son existence datait du jour où elle était entrée dans la .maison .des Kerbrejean. Sa physionomie avait pris un autne caractère : elle était sérieuse, froide, presque impassible, et, chose surprenante, rien dan^ ^on alluse ne faisait soupçonner; la souplesse et la
6i LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
vigueur musculaire qu'elle devait à sa première éducation. Cette jeune fille, qui avait passé son enfance à faire des tours de force, marchait lentement, avec nonchalance, comme une personne mollement élevée et qui craint la fatigue. A la promenade , si Ton rencontrait quelque ruisseau débordé , Irène se hasardait à travers le courant peu profond et passait en sautillant sur les cailloux. Parvenue à Tautre rive , elle appelait Himi ; mais celle-ci n'essayait pas de la suivre : elle remontait avec le chevalier jusqu'à la passerelle, préférant traverser ainsi l'obstacle qu'elle aurait pu franchir aisément d'un seul bond. On s'était aperçu pourtant que ces habitudes naissaient d'un parti pris et non d'un penchant naturel; Mimi profitait des moments où elle était seule pour détendre, en quelque sorte, ses muscles : une femme de chambre curieuse l'avait vue, par le trou de la serrure, pirouettant sur le tapis du salon et faisant voltiger au-dessus de sa tète la grosse canne du chevalier.
Mlle de Kerbrejean n'avait pas pour Mimi cette amitié tendre et profonde qui ne peut guère exister sans une certaine similitude d'éducation et de caractère ; elle n'en avait fait ni sa compagne ni son amie ; cependant elle l'aimait, elle l'aimait par habitude, et peut-être aussi parce qu'elle n'avait janiais eu autour d'elle aucune autre personne de son âge. Mimi ne lui faisait pas compagnie au salon ni lors-
qu'elle travaillait auprès de Mme Gervais; mais elles se retrouvaient au jardin, et presque chaque jour le chevalier les menait ensemble à la promenade. Une sorte de familiarité naquit tout naturellement de ces relations. Irène tutoyait Mimi; celle-ci, de son côté, ne l'appelait pas toujours mademoiselle, et en toute occasion elle lui disait son sentiment avec beaucoup de liberté. Le plus souvent c'était Irène qui faisait preuve de déférence dans leurs petits différends, car un généreux instinct la portait sans cesse à ménager la susceptibilité de Mimi.
Le chevalier n'éprouvait pas une grande sympathie pour sa protégée, eUe avait précisément les défauts qu'il tolérait le moins ; pourtant il ne regrettait pas l'hospitalité qu'il lui avait donnée, et comptait ajouter quelque chose à la petite dot qu'il espérait obtenir pour eUe de l'oncle Tirelon.
Quoique la vie qu'on menait au manoir fût singulièrement uniforme et retirée, on ne s'y ennuyait pas plus qu'ailleurs. L'arrivée d'une lettre par la malle de l'Inde était un grand événement qu'il fallait attendre souvent deux ou trois mois, mais qui causait une joie inexprimable, et dont on s'entretenait longtemps dans la famille. Le comte n'écrivait pas longuement ; la stérilité de son esprit était encore plus évidente dans sa correspondance que dans sa conversation; pourtant ses lettres étaient satisfaisantes. Irène pleurait d'attendrisse- 221 e
ment en les lisant^ et le chevalier éprouvait de vife retours d*affection pour son neveu. Le voyageur réussissait à débrouiller les affaires de la succès^ siun, et peu à peu il achevait de recouvrer des capitaux fort disséminés ; sa santé ne souffrait nulle-* ment du climat de Tlnde ; il regrettait la Bretagne cependant » et, sans préciser aucune époque , dans chaque lettre il parlait de son retour.
Les années s'écoulèrent ainsi avec une rapidité insensible 9 et un matin le chevalier put constater, en regardant Talmanach^ qu'il y avait quatre ans révolus que son neveu était parti. Ce jour-là Irène descendit de bonne heure auprès du vieillard, et l'embrassa avec plus d'effusion que de coutume; elle avait l'air joyeux et attendri, comme si elle venait d'apprendre une heureuse nouvelle.
« Est-ce qu'il y a quelque lettre? s'écria-t-il.
— Non, mon bon oncle , répondit la jeune fille; mais, en m'éveillant, je me suis rappelé que c'est aujourd'hui un anniversaire. L'an dernier, j'ai été triste à pareil jour ; mais à présent j'ai le cœur plein de joie : assurément mon père sera de retour cette année.
•— J*ai eu la même idée que toi en m'éveillant, répondit le chevalier.
— Ah! reprit-elle, encore quelques mois, et il sera ici, ce cher père; il reprendra sa place si long* temps vide, et moi je serai là, entre vous deux, toujours!
— Toujonrs! répéta le chevalier avec un sourire mélancolique; enfant, je me fais vieux!
—Oh! non! » s'écria Irène, frappée au cœur de cette réflexion et en le regardant les larmes aux yeux.
n la baisa au front et l'emmena doucement dans le jardin. Un instant après, elle avait repris sa sérénité ; mais il resta un peu de tristesse au fond de son âme» et comme une vague appréhension qui se mêlait à ses espérances.
Le même jour, après déjeuner, le chevalier dit en quittant la table :
« Chère enfant , nous avons à faire une visite de charité; on est venu me dire hier soir que la pauvre vieiUe Cattel Piolot est malade.
— Allons tout de suite, mon bon oncle , répondit Irène; nous lui porterons quelques petites provisions qui doivent manquer chez elle.
—Veux-tu emmener Mimi? demanda le chevalier.
— Non, non, répondit-elle vivement; la pauvre fille n'a plus passé le seuil de cette maison. Si elle y rentrait, elle se rappellerait son malheur....
— Tu crois que cela lui ferait une grande impression î
— Oh! oui, car moi-même je me représente encore ce tableau.... Vous rappelez -vous ^ mon bon oncle, le désespoir où nous l'avons trouvée et les cris qu'elle jetait?
— Certainement, murmura le cbevalier;mais, à présent que je la connais, je m'étonne qu'elle ait pleuré ainsi la mort de son père. »
En arrivant à la porte de Cattel Piolot, le chevalier et sa nièce crurent entendre un bruit de voix à l'intérieur ; mais tout se tut dès que le heurtoir de fer eut annoncé leur présence.
Ce fut une voisine qui vint ouvrir.
« Ah!. monsieur le chevalier, c'est le bon Dieu qui vous amène, dit-elle rapidement et à voix basse ; vous lui remontrerez son devoir, et peutêtre elle vous écoulera....
— Qui va là encore ? cria la malade du fond de son lit clos.
— C'est nous, ma chère Cattel, répondit Irène en entrant ; on ne vous a pas vue depuis quelque temps au manoir; mon oncle a pensé que vous étiez empêchée, et nous venons vous faire visite. ••
La vieille femme parvint à s'accouder sur le sac de paille qui lui servait d'oreiller, et répondit d'une voix chevrotante : « C'est bien de la joie et de l'honneur pour moi.... Ah! les Kerbrejean n'oublient
M DERNIËRE BOHÉMIENNE. 69
pas le pauvre monde.... Onles voit toujours arriver ^uand on est dans la peine... « »
Puis, apercevant les provisions de malade étalées sur la table, elle ajouta : « Vous m*avez apporté tout cela.... merci , et que Dieu vous le rende, chère demoiselle I... Ah ! je suis bien enfiévrée.... fai un feu dans la gorge comme si je n'avais pas bu depuis quinze jours....
— Ne vous fatiguez pas à parler , dit Irène en s*asseyant près du lit; on va vous préparer une bonne boisson avec du citron et du sucre.
— U faudrait y ajouter un peu d'eau-de-vie , dit CattelPiolot ; vous n'en avez pas apporté.... mais il y en a ici, quelque part.... je vous le dirai à vous*...
— Que pouvons-nous faire pour vous encore > ma brave Cattel î interrompit Irène afin de la détourner de cette fantaisie ; vous n'avez pas beaucoup de linge, peut-être? »
Cette question était évidemment une façon de ménager l'orgueil de Cattel Piolot : il n'y avait sur le lit qu'un vieux drap troué et un lambeau de couverture. Pourtant la vieille femme répondit : « Du linge !... j-en ai des balles et des ballots.... eu coton à la vérité.... toute marchandise anglaise...» des pièces de basin^ de nansouk, de percale des Indes...* »
Elle s'interrompit tout à coup au milieu de cette nomenclature, jeta un coup d'œil inquiet du côté ^
70 LA DERNIÈRE BOHÉHIENKfi.
de la porte » et reprit à voix basse : « H ne fout pas parler de cela à présent; je ne suis plus la mattresse chez moi.... mais nous verrons bientôt.... je ne suis pas si malade.... Testomac est encore bon.... Eh ! eh ! tel qui compte pour se chausser sur les souliers d'un mort risque d'aller nu-pieds toute sa •vie.... »
En ce moment, le chevalier, qui s'était arr^ hors de la chambre, vint vers la malade et dit en la saluant : « Recevez mon compliment, Cattel Piolpt; voilà donc votre petit-ffls de retour; c'est une grande consolation pour vous. »
Elle le regarda un peu interdite ; mais, son courroux reprenant aussitôt le dessus, elle s'écria : « Bonté divine ! je n'ai pas prié Dieu de me l'envoyer, cette consolation!... Ah! l'on vous a dit déjà qu'il est ici, ce vagabond, ce claquedent, ce traîne-potence ! Quand je l'ai vu entrer ce matin, ça m'a donné le coup de la mort.
— Pourquoi donc ? demanda tranquillement le chevalier.
— Parce que j'ai vu au premier coup d'œil tous les vices dont il est pétri , répondit-eUe avec véhémence ; je ne me trompais pas quand je lui prédisais qu'il tomberait dans le désordre. Il a un habit, monsieur le chevalier, un habit bleu de fin drap et un gilet de soie. Il a des bottes à ses pieds, comme un grand seigneur.
LA IHSaiflÈRE BOHÉXIfiNNE. 71
— Aimeriez-vous mieux qu'il fût revenu en guenilles? interrompit le chevalier avec un léger sourire.
-^ Mais ce n'est rien encore, poursuivit-elle avec une sorte d'exaspération ; il a des moustaches!... Des moustaches! lui! un Plolol!... et avec cela pas le moindre butin , pas un rouge liard dans sa poche, rien que ce qu'il a sur le dos.
— H est encore assez jeune pour se ranger et faire des économies, dit le chevalier d'un ton conciliant; allons, ma chère Cattel, un peu d'indulgence : vous aussi 9 quand vous étiez jeune, vous dépensiez ce que vous gagniez.
— Jamais! s'écria-t-elle énergiquement , jamais! — Alors vous devez avoir amassé beaucoup d'argent, dit naïvement Irène.
— J'ai quelques sous, murmura la vieille femme ; je le dis devant vous , parce que je sais à qui j'ai affaire ; mais n'en parlez à personne.
— Votre petit-fils ne revient pas pour vous dép<NiiUer ni pour surveiller votre héritage, reprit le chevalier; il est convaincu, comme tout le monde , que vous êtes très-pauvre.
— U a raison, je suis très-pauvre ! interrompitelle en élevant la voix.
^ C'est entendu, continua le chevalier; aussi Célestin pense-t-il à travailler pour vous deux : il y a de la serrurerie à faire au manoir, je l't^n char-
gérai , et il gagnera bien ses trois ou quatre francs par jour....
— Un écu el plus! fil Cattel Piolot, subitement apaisée, je ne vous cache pas que cela me fera plaisir.
— Vous voyez qu'il ne vous coûtera rien; au contraire, il vous aidera, poursuivit le chevalier; ainsi ne le rudoyez plus comme vous avez fait ce matin.... Il est là dans la salle basse au fond de la cour; ne voulez- vous pas qu'il vienne?
— Quand il aura ôté son habit, répondit-elle; . après son départ, j'ai serré ses bardes, de bonnes bardes , ma foi , proprement rapiécées ; il peut les reprendre.
— Eh ! qu'en fera-t-il ? s'écria le chevalier ; vous oubliez qu'il a grandi de toute la tête et grossi à proportion.
— Puisque ses bardes se trouveraient trop étroites, qu'il n'essaye pas d'y entrer, il les déchirerait, répliqua vivement Cattel ; j'ai autre chose à lui mettre sur le dos, une jaquette de son grandpère , qui était un homme robuste.... tantôt je me lèverai pour chercher tout cela.... »
A ces mots , elle se mit sur son séant et essaya de se rajuster , car elle s'était mise au lit tout habillée; mais Irène la força de se recoucher en lui disant :
« Non, non, Cattel, ne vous fatiguez pas, je vous
JLA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. 73
en prie, cela vous ferait grand mal certainement.
— n faut pourtant que je cherche la jaquette, fit-elle en s'agitant; je ne veux pas que Céleslin mette la main dans mes coffres.... je n*ai pas confiance en lui.
— Avez-vous confiance en moi î dit Irène en souriant.
— Sainte Vierge! est-ce que cela se demande !
— Eh bien! je chercherai moi-môme; indiquezmoi seulement où est celte jaquette.
— Il faudrait d'abord renvoyer quelqu'un qui est de trop ici et fermer la porte , » dit Cattel Piolot à voix basse.
Irène donna une commission à la voisine, qui s'était installée à l'autre extrémité de la salle; cette femme sortit aussitôt , et le chevaUer poussa luimême la porte.
« Est-ce là dedans qu'il faut chercher? » demanda Irène en montrant l'armoire*
Cattel fit un signe négatif et désigna du doigt l'angle le plus obscur de la salle «
« Il y a là une porte ^ dit-elle, une porte sans gonds ni serrure... « elle s'ouvre au moyen d'un petit engin. »
Irène examina la boiserie et mit sans hésiter le doigt sur un bouton de cuivre semblable à la tête d'un clou.
c Jésus! vous l'avez si facilement découvert! fit la malade avec un soubresaut d'étonnement et d'inquiétude.
— Rassurez-vous, répondit Irène; j'aurais bien longtemps cherché s'il n'y avait au manoir une cachette qui ferme ainsi : ce qui semble prouver , ma chère Gattel, que votre logis et le nôtre ont été bâtis par le même maçon. »
A ces mots , elle poussa le ressort ; aussitôt la planche de chêne tourna sur uii pivot et laissa apercevoir l'entrée d'une espèce de caveau sombre et profond, à l'extrémité duquel rayonnait la faible clarté d'un soupirail.
« La jaquette doit être dans un coffre, là-bas, tout au fond, dit Cattel en se relevant; je l'ai touchée de mes mains, il n'y a pas quinze jours. »
Irène passa avec précaution au milieu d'un pèle* mêle de caisses et de ballots qui exhalaient cette odeur particulière aux marchandises venant d'outremer. Assurément plusieurs générations de corsaires et de contrebandiers avaient travaillé à former cette espèce de fonds de magasin , car il y avait là des étoffes qui dataient pour le moins de cent ans. Le cotte dont parlait Cattel était un de ces vieux meubles de bois précieux, ornés de riches incrustations» qu'on fabriquait autrefois sur la côte ferme d'An^érique. Probablement cette rareté provenait de quelque navire espagnol ou portugais 4iui avait
naufiragé jadis sur œs b(»:ds dangereux, et les Piolot l'avaient trouvée parmi les épaves que la mer rejetait sur le rivage.
Irène tourna la clef d'argent, dans la serrure , releva le couvercle et se mit à chercher : les meilleures bardes de défunt Piolot étaient là en effet » soigneusement pliées, et son chapeau goudronné servait de coffre-fort à Cattel; il y avait dedans quantité d'écus et une pile de louis d'or à laquelle une dizaine de quadruples servaient de base.
Mlle de Keii>rejean ne fit que jeter un coup d'oôl sur ce petit trésor, et, prenant la jaquette, elle se bâta de revenir vers Cattel.
La vieille femme était retombée épuisée sur son oreiller ; pourtant elle avança la main pour toucher la jaquette , et dit en tournant un regard inquiet vers le caveau:
« Chère demoiselle.... fermez bien, au moins....
— Soyez tranquille , répondit Irène , tout est en place, et l'on peut venir à présent. Voulez-vous que nous appelions votre petit-fils?
— Pas encore^ pas encore, » murmura-t-elle en fermant les yeux. ^
Mlle de Kerbrejean n'insista pas; elle s'assit à l'écart et se mit en devoir d'ourler un fichu neuf qu'elle avait apporté pour remplacer le sordide lambeau d'mdienne qui couvrait ordinairement la poitrine de Cattel Piolot. Le chevalier s'était rap-
proche de la malade pour lui parler encore de son petit-fils; mais la voyant si accablée , il abaissa le ridelet du lit clos, afin qu'elle pût reposer un mo* ment, et revint près de sa nièce, qui lui montrait un siège auprès d'elle. Ils s'entretenaient depuis un instant à voix basse, lorsque Célestin Piolot entr'ouvrit doucement la porte. Irène reconnut aussitôt ce grand garçon qu'elle voyait chaque jour quand elle était enfant, et qui lui apportait de si heaux coquillages. Après l'avoir salué d'un geste amical, elle lui fit signe que la malade s'était assoupie. Il n'osa pas entrer cependant, et resta sur le seuil, une main appuyée au chambranle, regardant d'un air étonné Mlle de Kerbrejean, dont il ignorait la présence et qu'il ne reconnaissait pas.
Irène comprit son hésitation. Elle se leva en secouant les pUs de sa robe rose, quitta son ouvrage et alla vers le jeune homme :
« Bonjour, Célestin, lui dit-elle en langue bretonne et avec une familiarité bienveillante ; je vois que vous ne reconnaissez plus la petite demoiselle qui voulait toujours vous donher ses poupées en échange des jolis galets que vous trouviez sur la grève. »
Célestin Piolot rougit jusqu'aux oreilles et se redressa en passant la main dans ses cheveux, comme pour se donner une contenance.
« Pardonnez-moi.... je n'avais pas cet honneur i
répondit-il en français ; mais à présent je vous remets parfaitement.... Mademoiselle, comment vous portez-vous î
— Mais très-bien, répondit-elle avec un léger sourire.
— Ah ! tant mieu^, flit-il.
— Plût au ciel que tout le monde ici fût en aussi bonne santé que moi! reprit Mlle de Kerbrejean. Cette pauvre Cattel paraît bien souffrante.
— Je la trouve beaucoup vieillie , murmura Célestin.
— Vous êtes revenu à propos pour lui donner vos soins, continua Irène. Je sais qu'elle ne vous a pas fait bon accueil tantôt; mais soyez tranquille, mon oncle lui a parlé déjà, il lui parlera encore, et tout ira bien.
— C'est une terrible femme, dit le jeune ouvrier; elle a des préjugés qui me font tort dans son esprit.
— Hais vous êtes disposé à les ménager, et cela s'arrangera, répondit Irène en s'apercevant qu'il avait mis une blouse à la place de l'habit bleu qui avait si fort courroucé Cattel Piolot. Entrez tout doucement et asseyez-vous en arrière du lit ; quand elle s'éveillera, mon oncle l'exhortera un peu, et puis vous vous avancerez, »
Célestin hésita.
« Elle m'a reçu avec toute sorte d'affronts, dit-il;
pourtant je ne lui demandais rien, Dieu m'en garde!... Je sais qu'elle est pauvre, et je ne voulais rien d'elle que quelques bonnes paroles; mais, puisqu'elle ne veut pas me donner son amitié et que je ne me soucie guère de son héritage, le mieux serait de repartir aujourd'hui même....
— Ne faites pas cela, croyez-moi, dit vivement Irène. Quoi qu'il arrive, vous ne vous repentirez pas d'être resté près de votre grand'mère : ne la quittez plus, c'est votre intérêt, c'est votre devoir. »
n céda à ce conseil, exprimé avec une bienveillance un peu impérative, et s'assit dans un coin où la malade ne pouvait l'apercevoir. Irène avait repris son ouvrage et causait à voix basse avec le chevalier. De temps en temps elle tournait les yeux vers Célestin, et il comprenait bien qu'il était question de lui.
« Cattel devrait être fière de ce garçon^là, dit le chevaUer; c'est un très-bej homme, ma foi l
— n ressemble à cette figure de dre qui représente le roi Murât dans les tableaux qu'on montre à la foire, répondit naïvement Irène.
•— Je suppose qu'il a quelque lecture , reprit le chevalier. Tandis que je lui parlais dans la salle basse, j'ai aperçu un volume qui sortait de son havresac. »
Un instant après la malade s'éveilla; aussitôt
mie de Kerbrejean et son oncle vinrent près dn lit:
« Eh bien! Cattel, comment vous trouvez-vous? demanda le chevalier.
— Un peu soulagée, grâce au ciel, répondit-elle; demain je sarai sur pied peut-être.
— Nous l'espérons bien; mais, en attendant, il faut rester le corps en repos et l'esprit tranquille.
— n y a ici quelqu'un qui ne demanderait pas mieux que de vous tenir compagnie et de vous as* sister, ajouta Irène; ne voulez-vous pas à présent voir votre petit-fils ? »•
Cattel Piolot ne répondit que par un mouvement de tête et se renfonça dans son lit clos. Sur un signe du chevalier, Célestin s'approcha : le pauvre garçon était ému ; il fléchit le genou sur l'escabeau qui se trouvait près du lit et prit la main de sa grand'mère; celle-ci le considéra d'un œil terne en murmurant :
« Eh ! eh ! ce monsieur, est*ce que c'est véritablement le fils de mon pauvre fils Corentin Piolot?... Sa moustache m'empêche de le reconnaître.... »
A ces mots, elle lui fit signe de se retirer et détourna la tête.
« Mon garçon, allez abattre tout cela, dit le chevalier en regardant la belle barbe noire de Célestin ; votre grand'mère ne vous embrassera que quand vous serez rasé.
— Elle vous saura bon gré de celte complaisance , ajouta doucement Irène ; allez vite , allez.... »
Quand il fut sorti, la malade ouvrit les yeux et dit en allongeant la main :
« Puisqu'il a une blouse, c'est inutile de lui donner la jaquette. »
Mlle de Kerbrejean et son oncle se regardèrent; il leur semblait que la vieille femme retrouvait tout à fait sa présence d'esprit , et qu'effectivement il se pourrait bien qu'elle fût guérie le lendemain.
« Qu'est-ce que cela ? reprit-elle en apercevant le fichu neuf qu'Irène venait de placer en évidence parmi les vieilles bardes éparses sur le lit.
— C'est un fichu pour mettre sur votre cou quand vous vous lèverez, repondit Mlle de Kerlwejean.
— Grand merci ! il est trop beau pour moi ! »• s'écria-t-elle après avoir touché l'étoffe du bout de ses longs doigts osseux.
Le chevalier se leva.
« Allons! bon courage! dit-il; cela va mieux déjà; bientôt vous serez rétabhe.
— Adieu, ma chère Cattel, ajouta Mlle de Kerbrejean en nouant les rubans de son chapeau de paille ; demain nous reviendrons voua voir.
— Demain de bonne heure, reprit le chevalier,
et je serai charmé de retrouver auprès de tous votre petit-^is. »
Dès qu'ils se furent retirés, Cattel Piolot essaya de se lever, afin de remettre la jaquette à sa place et de cacher aussi son fichu neuf. Sa faiblesse était extrême ; pourtant elle se traîna en chancelant jusqu'à l'autre extrémité de la salle et parvint à ouvrir le caveau ; mais là un vertige la saisit, les forces lui manquèrent, et elle tomba inanimée sur le car* reau.
Lorsque Célestin entr'ouvrit la porte un quart d'heure après, il aperçut sa grand'mère étendue sans mouvement et la face contre terre ; le pauvre garçon se précipita vers elle en appelant au secours. Elle avait encore un souffle de vie ; ses paupières livides se rouvrirent , et elle murmura quelques paroles confuses. Célestin crut qu'elle allait reprendre connaissance ; mais, au moment où il la relevait entre ses bras, elle expira.
Célestin Piolot était l'unique héritier de sa grand'mère» Elle lui laissa douze mille francs environ, espèces sonnantes, le vieux logis, avec son mobilier du temps des ducs de Bretagne , de plus un petit jardin attenant, lequel n'avait pas été bêché
8i LA DERNIfiRE B0SËMIE19NE.
de mémoire d'homme, et était devenu une espèce de pré forain où foisonnaient le chiendent et la bardane. Cette petite fortune éblouit le jeune ou- Trier. Comme tous ceux qui ont l'habitude de vivre au jour le jour, il ne savait pas compter, et quelques sacs d'écus lui faisaient Tefiet d'une mine inépuisable. Il s'installa dans sa maison , sans &ire toutefois beaucoup de dépense pour l'approprier, et garda à son service la bonne femme qui avait assisté Cattel Piolol dans sa courte maladie. Cette façon de gouvernante était la veuve d'un douanier; die avait voyagé et parlait français au besoin. Sa condition était, du reste , des plus fadles : elle faisait le ménage, apprêtait les repas, et s'en cdlait, le reste du jour, son triœt à la main, caqueter le long de l'unique rue de P....
Dès les premiers jours, Ctiestin Piolot avait manifesté une sorte d'éloîgnement pour la société avec laquelle il devait se trouver naturellement en contact. Ou ne l'avait pas vu une seule fois aa café ; U n'invitait jamais personne à entrer chez lui , et ne sortait guère que le soir pour faire une promenade solitaire au bord de la mer. Comme le bruit courait que Cattel Piolot avait laissé des coffres pleins d'argent, les bonnes gens de P.... se préocoupaiait beaucoup de ce que faisait son héritier^ eiib interrogeaient volontiers Magui , la vieille servante , laquelle ne se fetisait pas prier pour les renseigner
LA I^EBNltRE BOHÉMIENNE. 83
SOT te compte de son jeuue matlre, qu'eile appe^ lait familièrement Cëlestin tout court.
« On ne saurait déflnir le naturel de ce garçon-là^ disait-elle; il n'est point sot, je crois, et pourtant on ne Ta pas encore entendu faire le moindre rai* Bonnement : ça l'ennuie de parler. Toute la journée il rôde dans le logis , ou bi^n il se couche sous le grand poirier du jardin et regarde passer les nna-^ ges. Parfois il s'amuse un peu à la lecture ; mais pour ce qui est de faire œuvre de ses mains, cela ne lui arrive jamais. U verrait les lambris de la salle lui tomber sur la tête, qu'il ne se lèverait pas pour y mettre un clou. Son goût le porte à prendre soin de sa parsonne. Tous les matins , il se lave et se frise comme \m bourgeois , et ses bardes sont des plus propres. C'est pour lui seul cependant qu'il s'adonise ainsi, car il ne sort que le soir pour aller le long de la grève, et j'ai remarqué qu'il faisait un détour pour ne point passer devant le poste de la douane, parce qu'il y a toujours du monde. Si par hasard il trouve quelqu'un sur son chemin qui lui donne le bonsoir, ne croyez pas qu'il s'arrête pour rendre le salut ; il se contente de mettre la main à son chapeau, et passe aussi fier que s'il était un KeriNnejean. »
Le chevalier remplissait scrupuleusement les de* j voirs d'usage , même envers ses plus humUes voi"^ I sins, et le jour des funérailles il ne manqua pas de
venir faire son compliment de condoléance au petit-fils de Cattel Piolot. Quelque temps après, le jeune ouvrier se présenta au manoir pour lui rendre sa visite. C'était l'après-midi ; le riant soleil de juin dardait obliquement ses rayons entre les lames vertes des persiennes, et répandait dans le salon un jour doux et frais. Le chevalier, installé dans son grand fauteuil , lisait à haute voix la relation d'un voyage aux Indes orientales; sa nièce, penchée sm* son métier à tapisserie , écoutait avec une muette attention. Un peu plus loin, Mme Gervais, le panier aux laines sur ses genoux , choisissait les nuances du bouquet die pivoines roses que brodait Irène , et mettait la laine en peloton , tandis que Mimi , debout devant elle, l'écheveau sur ses bras, détournait la tête d'un air distrait et regardait à travers la fenêtre.
On eût fait un charmant tableau d'intérieur avec ces figures ainsi groupées, et chacune, prise isolément, aurait offert à l'artiste un beau modèle. Le chevalier avait une admirable tête de vieillard ; ses grands traits , sa taille puissante, lui donnaient Vair d'un des personnages de Corneille, et Mme Gervais, avec sa robe noire, son linge uni, sa physionomie austère et douce, représentait bien les dames pieuses du grand siècle, Mme de Combé ou Mme de Miramion. La beauté souveraine de Mlle de Ker- Jbrejean , sa taille élancée , sa longue chevelure aux
reflets dorés, faisaient songer aux temps fabuleux de la chevalerie. Telles devaient être les femmes de la cour du roi Artus , la blonde reine Ginevra et Mme Yseult aux blanches mains. Au premier aspect, cette beauté resplendissante rejetait bien loin dans l'ombre la brune et pâle figure de Mimi; mais, quand le regard revenait vers elle, on s'apercevait que la fille du pauvre sahimbanque avait de grands yeux d'un noir velouté, un profil élégant, des lèvres roses et une taille fine et cambrée. Le modeste costume qu'elle portait ordinairement seyait à son visage sans éclat, et en ce moment elle était charmante avec sa robe violette, son petit fichu festonné et son épais chignon noué d'un ruban noir.
« Ah ! s'écria-t-elle tout à coup en apercevant Célestin qui sonnait à la grille, voici le petit-fils de Cattel Piolot.
— Tu le connais? lui demanda Irène.
— Sans doute , répondit-elle ; je l'ai vu un soir qu'il se promenait dans le chemin ; en passant, il a salué Mme Gervais, qui était sur la terrasse. Je le reconnais bien, quoiqu'il soit en habit de cérémonie.
— C'est le grand deuil qu'il aura pris.
-1- n est tout habillé de noir, avec une belle cravate blanche, comme M. Longemain le notaire, quand il vient faire sa visite de jour de l'an. »
86 LA DERNIÈRE BOHÉMIËKNE.
Le chevalier ôta ses lunettes et ferma son livre. Un instant après , Célestin parut, n s'avança ju^ qu'au milieu du salon d'un pas rapide et en jetant un coup d'œil autour de lui ; là, il s'arrêta, tira son chapeau, qu'il s'était bien gardé d'ôter dans l'antichambre, et salua comme M. Bocage dans les drames de la Porte-Saint-Martin. Le pauvre garçon avait fréquenté les théâtres du boulevard, et il se figurait que c'est ainsi qu'ion se présente dans le monde.
« Asseyez- vous, mon cher Piolot , dit le chevalier en se levant à demi et en lui montrant un fauteuil près du sien. Je suis charmé de vous voir. »
Célestin avait faK un grand effort pour exécuter son entrée ; mais , après ce premier pas , qui était pourtant le plus difficile, son assurance l'abandonna tout à coup : il trébucha contre un meuble, et arriva sans savoir comment devant le métier à broder, qu'il faillit renverser en se retournant.
« Bonjour, Célestin , dit Mlle Kerbrejean en ré- .primant un léger sourire; j'avais prié mon oncle de vous faire savoir la part que j'ai prise à votre affliction. Comment allez- vous maintenant?
— Très-bien , mademoiselle , répondit-il d'une voix étranglée, et en cherchant à sortir de l'espèce de triangle que formaient autour de lui la gouver- .nante et les deux jeunes filles.
— Asseyez-vous, mon garçon, répéta le chevalier ; il &it très-chaud là dehors, n'est-ce pas ?
LA DSRmÈRE BOHÉMIENNE* 87
— Trè$*chaud, monsieur le chevalier, » réponditil toujours du même ton, et en se décidant à passer devant Mme Gervais pour gagner le siège qui l'attendait ; mais dans ce mouvement il emporta le brin de laine que dévidait la gouvernante, et l'écbeveau , brusquement enlevé des bras de Mimi, vint tomber sur les souliers du chevalier.
Célestin se précipita pour ramasser Técheveau, et . s'assît ensuite, en le tenant à la main, d'un air de confusion effarée.
« Ce n'est rien, dit Irène après avoir relevé le peloton qui avait roulé aussi sur le parquet; mais voyez un peu cette petite folle qui trouve plaisant de barrer ainsi le passage aux gens avec un brin de laine rose I »
En effet, Mimi riait de tout son cœur, sans prendre garde aux signes que lui faisait la gouvernante, à l'embarras où elle jetait Mlle de Kerbrejean et au mécontentenient du chevalier. Quand cette explosion de gaieté fut un peu passée, elle vint droit à Célestin» et dit en s'arrètant devant lui, les poignets étendus : « Ça, monsieur, rendez-moi, je vous prie, ce que vous venez de me prendre.
— Bien volontiers, » balbutia-t-il en lui présentant l'écbeveau ; mais elle secoua la tète avec un petit geste d'impatience, et avança les bras comme pour lui Êûre comprendre qu'il devait rétablir les choses éQ l'état où il les avait trouvées.
88 LA. DERNIÈRE ROHËMIENNE^
Quand il eut obéi, elle lui fit la révérence et vint reprendre sa place devant Mme Gervais.
« Elle n'est pas timide, >» murmura le chevalier en regardant la gouvernante.
Célestin avait repris un peu de sang-froid, et le chevalier acheva de le mettre à l'aise par sa familiarité bienveillante.
« Eh bien ! mon garçon, lui dit-il, à présent que vous avez recueilli l'héritage de votre grand'mère, n'avez-vous pas l'idée de vous établir ici ?
— Je ne sais pas encore ce que je ferai, répondit Célestin ; il n'y a pas grand agrément dans ce pays , surtout pour quelqu'un qui a un peu vu le monde.
— Eh ! eh ! c'est selon comment on envisage les choses. Et où préféreriez-vous demeurer ?
— Dans la capitale.
— Vous avez tort, mon cher ami, répliqua vivement le chevalier; considérez votre position : avec le bien que vous avez et en travaillant un peu de votre état, vous pouvez vivre ici très-commodément et vous procurer un bien-être que vous n'aurez certes pas dans une grande ville. Si vous voulez faire quelque dépense dans votre maison , vous serez mieux logé que tel bourgeois de Paris qui paye un gros loyer, et à plus forte raison qu'un ouvrier obligé de demeurer dans une de ces affreuses mansardes dont les fenêtres ressemblent à déë
pièges pour les loups, n en est de même pour tout le reste. Je la connais, la capitale, et je n'hésite pas à vous dire que c'est le séjour le plus malsain pour les jeunes gens comme vous ; ils s'y perdent corps et âme, parce qu'il y a là une fange qui corrompt tout ce qu'elle touche, la fange des mauvaises traditions et des pernicieux exemples. »
Après cette sortie, Célestin n'osa pas dire qu'il avait passé trois ans à Paris et qu'il regrettait presque cette vie de la mansarde et de l'atelier, dont le chevalier parlait avec tant de dédain et d'indignation.
« Pour le moment, dit41, je ne fais aucun projet ; il sera temps de choisir l'endroit où je dois me fixer lorsque je m'ennuierai ici.
— Ce temps pourrait arriver bientôt, observa Irène; vous vivez à peu près seul, à ce qu'on dit?
— J'ai quelques livres qui me font compagnie» répondit Célestin avec une certaine emphase,
— Vous profitez de vos loisirs pour vous in-« strulre? C'est très-bien, dit vivement le chevalier; j'ai une assez bonne bibliothèque, et je me ferai un plaisir de la mettre à votre disposition. Quels sont les auteurs que vous préferez?
— J'aiine beaucoup les vers, répondit évasivement Célestin ; il y a de bien beaux morceaux dans Auguste Ravachon.
90 LA DERNIÈRE BOHÊKIEIfME.
•-^ Eh I eh ! je ne connais pas ce poéte-là, risac^ mura le chevalier.
— Il n'a pas beaucoup écrit peut-être, dit Irène.
— C'est un de mes amis, répondit naîrem^it Gélestin ; ses vers ne sont pas imprimés, mais il en court des copies ; j'en possède une de sa belle satire sur le poUvoir, qui débute ainsi *
S'il fallait l'encenser, je briserais ma lyre I
— Mon cher Piolot, je vous ferai lire mieux que cela, interrompit le chevalier : connaissez-vous les anciens auteurs, ceux qu'on appelle les classiques?
— J'en ai entendu parler, répondit-il avec quelque dédain.
— Je vous prêterai leurs œuvres plus tard ; à présent, ce serait un peu trop fort pour vous peutêtre ; il faudra commencer par de moindres chefsd'œuvre : vous viendrez visiter ma bibliothèque, et nous chercherons. »
Gélestin exprima sa reconnaissance en s'ineUnant tout d'une pièce. Cette appréciation de son instruction et de son goût le flattait médiocrement; mais il ne jugea pas à propos de prouver sa compétence en essayant quelques citations de sonamiRavachon, et abandonna prudemment la question littéraire.
« La nature est bien belle dans cette saison, s'écria-t-il en tournant les yeux vers le jardin.
— Elle est belle toujours dans notre Bretagne,
JLA DERNIÈRE BOHfiMIENNE. 91
dit vivement le chevalier ; dès que les premières gelées ont emporté les feuilles des bois, nos haies d'ajoncs sont en fleur, et au cœur de l'hiver la terre a déjà un air de printemps.
— C'est un spectacle qu'on ne se lasse pas de contempler, ajouta Célestin en cherchant ses phrases ; la simple nature est si admirable I J'ai un de mes amis qui est artiste ; il fait le paysage d'après nature. J'allais avec lui, et je l'ai vu peindre ; il a fait devant moi son grand tableau pour l'exposition.... C'était magnifique, écrasant.... Eh bien! il a été refusé. ... Un tableau sur lequel il avait passé trois mois , qui aurait commencé sa réputation et fait peul-ètre sa fortune ! Il fut obhgé de le retirer, et alors les faux amis qui l'avaient porté aux nues le dénigrèrent partout ; ils poussèrent l'infamie jusqu'à appeler son tableau une croûte aux épinards.... Je crus qu'il en perdrait l'esprit.
— Ce pauvre garçon! Et qu'en a-t-il Mt, de cette peinture 7 demanda naïvement Irène.
— C'était un paysage, par bonheur, ainsi que je viens de vous le dire. Il mit une belle vache au milieu, avec quelques poules, etill'euvoyaàson père, qui est nourrisseur à Montmartre ; le bonhomme crut qu'il l'avait peint tout exprès pour le mettre 6ur la porte de son établissement» et à l'heure qu'iV est tout le monde peut le voir servant d'enseigne à la laiterie du père Robinart. »
L'entretien se prolongea ainsi jusque vers l'heure du dtner. Célestin comprit alors que le moment était venu de s'en aller ; mais c'était une terrible difficulté pour lui de sortir. Il s'agitait sur son siège et tordait les bords de son chapeau en méditant une formule pour prendre congé ; enfin il se leva comme poussé par un ressort, et dit en passant la main dans ses cheveux :
* Il se fait tard ; avec votre permission, je vais me retirer....
— Bonjour, mon cher Piolot ; au revoir. Bonjour, Célestin ; bonjour, monsieur Célestin , répondirent à la fois le chevalier, Mlle de Kerbrejean et Himi.
— Ne vous dérangez pas, ne vous dérangez pas ! » fit-il en gagnant la porte et en saluant vivement le chevalier, qui s'obstinait à le reconduire.
Quand il fut sorti, Mimi s'écria en le suivant des yeux jusqu'à la grille :
« Qui croirait que c'est le petit-fils de celte vieille Cattel si laide, si déguenillée ?... Il est frisé; il a des gants et une chaîne de montre....
— Tu trouves qu'il a bon air, n'est-ce pas? lui demanda Mlle de Kerbrejean.
— Mais oui, répondit-elle, il ne ressemble pas à un ouvrier.
— Vous dites cela à cause de son habit noir, » observa Mme Gervais avec une intention quelque peu railleuse.
LA OIERBIÈRE BOHÉMIENNE. 93
Le même jour, après le dîner, Irène entraîna le chevalier au jardin, le fit asseoir auprès d'elle sur un banc, et lui dit d'un ton mystérieux :
« Mon oncle, il m'est venu, je crois, une bonne idée.
— Laquelle, mon enfant?
— Savez-vous ce qu'il faut faire ? Il faut marier Mimi avec Célestin Piolot. »
Le chevalier hocha la tète, réfléchit un moment, et répondit en ouvrant sa tabatière, comme il faisait toujours en cas d'hésitiation et de perplexité :
« Ton idée n'est pas absolument mauvaise ; pourtant j'entrevois bien des difficultés. On ne peut guère proposer ce mariage à Célestin ; il faudrait qu'il y songeât de lui-même.
— C'est vrai, murmura Irène.
— Il peut y songer s'il reste ici, reprit le chevalier. En attendant , ne parlons de rien , et sm*tout que Mimi ne se doute pas de cette espèce de projet.
— Soyez tranquille, mon oncle, répondit vivement Irène, elle n'en aura pas le moindre soupçon.
— Le sort de Mimi te préoccupe? ajouta le chevalier après un silence.
— Oui, j'y songe bien souvent, répondit Irène ; cette pauvre enfant, je l'aime et je voudrais qu'elle fût heureuse.
— Elle n'est pas méchante au fond, murmura le
chevalier; mais c'est un naturel véritablement rebelle aux bienfaits de l'éducation.
— Si nous l'avions eue toute petite, elle né serait pas si sauvage, « répliqua Irène en souriant.
Qudques jours plus tard, le chevalier, lOle de Kerbrejean et Mimi se promenaient le long du ri* vage, à la marée basse. Après avoir marché long* temps, ils s'arrêtèrent à un endroit où les rochers dessinaient une sorte d'enceinte circulaire. Quelques blocs de granit détachés par les eaux et à demi enfouis dans le sable formaient des espèces de sièges qui, par hasard, se trouvaient disposés presque symétriquenient autour d'une longue roche plate que le chevalier appelait en plaisantant le divan de sa nièce. Ce site était souvent le but de leur prome* nade, et ils s'y reposaient toujours avant de retourner au manoir. Souvent on y faisait un léger goûter avec les fruits et le pain de blé noir qu'on trouvait dans mie ferme voisine. C'était Mimi qui allait ordinairement faire cette petite provision. Ce jour-là, elle revint en courant, posa son panier devant Irène et dit tout essoufflée :
« Savez-vous?... j'ai vu de loin M. Célestin; il vient de ce côté.
— Tant mieux, répondit gaiement Irène, il nous aidera à chercher des coquilles.
— Des coquilles pour la fontaine du jardin î murmura Mimi avec nn soupir ; ah ! bon Dieu, nous en avons d^à ramassé je ne sais combien depanerée».
— Paresseuse ! tu ne m'en as jamais apporté une seule, » répliqua Irène en riant.
Célestin parut alors. Gomme il saluait à distance et passait sans s'arrêter, Mlle de Kerbrejean l'appela.
« Pas si vite, Célestm, s'écriart-elle d'un air de familiarité enjouée ; venez çà, l'on a besoin de vous ici.
— Je suis tout à votre service, balbutia4-il en s'appnHshant.
~ Ce sera bientôt fait, reprit-elle. Voilà mon onde qui depuis un quart d'heure remue le sable avec le bout de sa canne pour trouver quelques coquilles dont nous avons absolument besoin pour terminer une rocaille ; nous aussi nous allons chercher. Vous nous aiderez un peu, n'est-ce pas?
— Très^volontiers, mademoiselle, répondit Célestin avec empressement
— Il fondrait goûter d'abord, » dit Mimi en tirant de son panier un pain de sarrasin, une douzaine de
. magnifiques abricots et quelques poires hâtives. Le chevalier s'était rapproché pour toucher la main au jeune ouvrier. L(H*sque Mimi eut proprement étalé les fruits et Le pain sur des feuilles de
vigne, il engagea Céleslin à s'asseoir et dit en. plaisantant :
« Le couvert est mis ; sers donc, ma nièce! » Mlle de Kerbrejean coupa de ses belles mains le gros pain noir et présenta le premier morceau à Gélestin, qui accepta en fai^nt des cérémonies ; puis elle se servit elle-même en disant :
« Mon oncle ne goûte jamais ; quant à Mimi, je crois qu'elle aimerait mieux mourir de faim que de manger une miette de pain bis.
— Ça n'est pas du pain, cette galette noire ! répondit Mimi avec une petite grimace.
— Tu te contenteras du fruit, reprit Irène en bar dinant. Allons, sers-toi et offres-en à Gélestin. »
Mimi présenta le panier au jeune homme. 11 prit un abricot en faisant de grands remerdments ; puis il chercha des yeux un endroit pour s'asseoir.
« Les sièges sont un peu éloignés les uns dés autres, » dit Irène.
En effet, le large bloc sur lequel elle était assise avec Mimi se trouvait à une certaine distance des quartiers de rochers épars entre les sables.
« Venez, venez, je vais vous faire place, » s'écria Mimi en se rangeant de manière à laisser un espace vide entre elle et Mlle de Kerbrejean.
Celle-ci se retira aussi un peu, comme pour engager Gélestin à s'asseoir.
— Vous êtes bien bonne, mademoiselle Mimi, »
dit-il en rougissant et en hésitant.
Puis il s'assit d'un air confus, les coudes en ar* rière et les genoux serrés.
« Vous ne mangez pas ? lui dit Mimi.
— Si fait, mademoiselle, » répondit-il en s'efforçant de consommer son morceau de pain et en soupirant à chaque bouchée. Peu à peu cependant son trouble se dissipa , et il se sentit plus à Taise que durant sa visite au manoir. La conversation l'embarrassait beaucoup moins ; il parlait d'un ton naturel et ne se préoccupait plus de son attitude.
Après le goûter, on se hâta d'aller à la recherche des coquilles que chaque nouvelle marée jette sur la grève, et Célestin en découvrit quelques-unes qu'on ne trouve pas en abondance dans ces parages. C'étaient des bivalves de diverses couleurs, qui n'ont pas le moindre prix aux yeux des naturalistes, mais avec lesquels on confectionne ces bouquets bizarres dont on voit parfois des échantillons chez les marchands de curiosités.
M Âh ! les belles petites coquilles ! s'écria Mimi en les mettant dans le panier ; on pourrait faire avec cela toute sorte de dessins.
— Ou bien des fleurs, ajouta Irène. Si j'en avais beaucoup, j'essayerais de faire de grosses roses.
— Ce serait bien joU, >* dit Célestin.
98 LA DERTàËEE BOflÉKIENNE.
On revint ensemble, et le jeune ouvrier accompagna les promeneurs jusqu'à la porte du manoir. Dès que Mlle de Kerbrejean fut seule avec le chevalier, elle lui dit d'un air triomphant :.
« Eh bien ! mon bon oncle, vous avez vu ; il est clair que ce brave jeune homme trouve Himi fort & son gré. Elle a été très-aimable pour lui. Il me semble que les choses vont à souhait et que ce mariage se fera.
— Oui , c'est possible , et j'en serai charmé , » répondit le chevalier.
Deux jours après, Célestin revint au manoir. Cette fois il fit son entrée avec plus de succès. Mlle de Kerbrejean était seule avec Mimi- Il s'avança en tenant son chapeau à deux mains et salua sans l&cher prise, puis il s'assit dans le premier fauteuil quil trouva devant lui et reprit haleine un moment.
« Vous semblez un peu fatigué, lui dit MUe de Kerbrejean, qui s'aperçut alors que sa figure était hâlée comme s'il eût fait récemment une course en plein soleil.
— C'est que j'ai beaucoup marché, » répondît-il. Et, tirant de son chapeau un foulard noué par les bouts, il ajouta : « Je suis allé chercher quelque chose que je promis l'autre jour à Mlle Himi.
— A. raoil s'écria-t-elle. Eh bien! je l'avais oublié. Voyons.... »»
Célestin dénoua le foulard et répandit sur la table
XA DSRHIÈRË BOHÉMIENNE. 99
de marbre du salon toute une collection de coquilles d'espèces dififérentes et de diverses couleurs.
« Ah! bon Dieu! s'écria Irène en joignant les mains; où avez**vous trouvé tout cela!
— Par delà Roscoff, dans File de Bats, ditril ; la pla^e en est couverte.
— Ah ! fit Mnni en rougissant , vous êtes allé jasque-là pour moi !...
— Et imrce que Mlle de Kerbrejean avait dit qu'elle voudrait avoir de ces coquilles pour faire des roses, répondit Célestin.
— Ah ! je serais bien fâchée que vous eussiez fait tant de chemin et pris tant de peine afin de contenter celte fantaisie, s'écria Irène en riant, et je laisse à Mimi tout le fardeau de la reconnaissance que vous méritez. »
Dès ce jour, on revit souvent le jeune ouvrier. De temps en t^aaps il faisait d'assez longues visites , et presque toujours , quand on sortait , on le rencontrait à la promenade. Ces relations eurent tout d'abord sur lui une heureuse influence; son langage devint plus naturel et plus correct, ses manières moins apprêtées, sa tenue moins gauche. Le chevalier lui prêta des livres en vue de son instruction ; mais ce côté de son éducation offrait de bien plus grandes difficultés. Comme la plupart des ouvriers, Célestin dédaignait beaucoup tout ce qui a été écrit en vue d'éclairer, par quelques notions exactes et sim-
iOO LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
pies, la profonde ignorance du peuple; sur le titre seul, il eût refusé de lire la Science populaire de Claudius; pourtant il lui était arrivé d'ouvrir des livres de politique transcendante dont il n'avait pas compris un seul mot, el qu'il citait, à l'occasion, avec un aplomb imperturbable. Son esprit était tourné à la rêverie et au mysticisme; les travaux historiques, les voyages l'intéressaient peu; mais les œuvres d'imagination allaient mieux à son intelligence : il eût dévoré toute une bibliothèque de romans et de pièces de théâtre.
Cependant les prévisions et les désirs de Mlle de Kerbrejean semblaient en être déjà à un commencement de réalisation, Célestin saisissait toutes les occasions de se présenter au manoir, et, lorsqu'il n'avait aucun prétexte pour renouveler sa visite, lorsque le mauvais temps rendait , durant deux ou trois jours, la promenade impossible, on le voyait rôder aux environs et regarder les murs de loin à travers la grêle et la pluie. Lorsque dans les champs, au détour d'une haie , il se trouvait tout à coup en face du chevalier, et qu'il entendait de jeunes voix le saluer affectueusement , une pâleur subite couvrait son visage; il devenait tremblant, et c'était à grand'peine qu'il dissimulait son trouble et sa joie. Mimi avait été la première peut-être à comprendre ces symptômes, et cette espèce de découverte avait subitement développé ses instincts de coquetterie.
I LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. iût
Dès lors elle aima les rubans et s'occupa de sa parure; son désir de plaire se manifestait par le temps iju'elle mettait à se coiffer et le plaisir qu'elle prenait à considérer dans toutes les glaces ses bandeaux
j noirs bien lissés et son corsage orné d'un nœud rose ou bleu. Elle encourageait Célestin par des agace-
I ries qu'une fille moins ingénue n'aurait pas osé se permettre, et laissait voir naïvement qu'elle le trou-
I vait fort aimable. Ces marques de préférence n'enhardissaient pas le jeune ouvrier; il les acceptait timidement et n'y répondait que par de discrètes attentions.
Irène prenait grand plaisir à ce petit roman» dont toutes les scènes se passaient sous ses yeux et dont elle prévoyait avec une satisfaction infinie le dénoûment. La pauvre enfant ne savait guère pourtant où en étaient les deux amoureux. Jamais elle n'avait ouvert un de ces livres où la physiologie des passions est expliquée si savamment, et elle ne se doutait pas de ce qui se passait au fond de ces âmes agitées. C'était un esprit véritablement innocent 9 une imagination calme et pure qui ne soupçonnait ni les entraînements invincibles, ni les égarements], ni les violences funestes de l'amour.
Cette pastorale durait depuis un certain temps , lorsque la manière d'être de Mimi changea subitement et sans aucun motif appréciable : une étrange
102 LA DERNIÈRE BOHÉXIENNS.
froideur succéda à ses prévenances; on eût dit que la présence de Célestin Timportunait ; sous prétexte qu*elle était malade, elle refusa de sortir, et durant plusieurs jours elle ne descendit pas an salon. Ce caprice, loin de rebuter Célestin, parut Teuflammer davantage ; il vint assidûment demander des nouvelles de Mimi, et parut bien plus étonné qu'irrité de cette conduite inexplicable.
Cet incident déconcerta un peu Mlle de Kerbrejean , et un matin qu'elle était seule avec le bon oncle Pierre, elle lui dit d'un air attristé :
« Vraiment, je ne sais ce qui se passe dans l'esprit de Mimi ; la voilà rede\enue méchante comme autrefois.... Elle reste dans sa chambre sans rien faire et ne parle à personne.... On dirait qu'elle a du chagrin.... mais pourquoi ? Que lui est-il arrivé? que se passe-t-il dans le fond de son âme? Je ne puis le comprendre , et Mme Gervais ne le sait pas mieux que moi, quoiqu'elle l'ait interrogée^
— Écoute, mon enfant, c'est toi peut-ètris qui es cause de ceci, répondit le chevalier; tu auras commis une imprudence , tu auras parlé à Mimi de ce projet de mariage qui ne se réalise pas....
— Jamais, mon oncle, jamais! répondit-elle vi*vement ; on ne peut parler de cela que lorsque Célestin Piolot aura fait sa demande.
— Sa. demande, sa demande, il ne paraît pas près de la faire ! murmura le chevalier; plus d'une
hk DERJNIJËEE BOHÉMIENNE. 103
fois d^ U a eu roccasion de s*e]q>liquer avec moi , et il ne m'a rien dit.
— Pourtant il aime llimi , cela se voit.
— Eh! eh! je ne sais pas trop ce qu'il a dans le cœur ; mais quand même jl serait amoureux , ce mariage ne me paraîtrait pas une chose certaine. Le motif qui m'empêchera toujours de proposer à un jeune homme la main et la dot de Mimi empêche peut-être Célestin de se décider. J'ai jugé inutile de lui dire ce qu'était le père de Mimi et comment il est mort. Tout le monde ici le sait , et on doit lui ^voir raconté cette histoire-là vingt fois. Tout dépendait de l'impression qu'elle ferait sur lui. Je crains que cette impression n'ait été mauvaise. Magui lui aura longuement rapporté tout ce que la vieille Cattel disait à ce sujet , et il aura réfléchi. Voilà, je pense, pourquoi il ne m'a fait aucune ouverture.
— Je n'avais pas songé à tout cela, murmura Irène.
— Par bonheur, il n'a été question de rien, si ce n'est entre nous, reprit le chevalier; les choses en resteront là sans inconvénient pour personne.
— C'est peut-être la timidité qui empêche Célestm de s'expliquer, dit Mlle de Kerhrejean en s'ohstinant dans son idée ; nous verrons bien. »
Le même jour, Magui se présenta au manoir.
Elle y portait , de la part de Célestin, un petit pa-
nier de figues qu'il était allé cueillir à Roscoff , sur Tarbre aux yastes rameaux, qui est une des merveilles du pays. Ce fut Mlle de Kerbrejean qui reçut la vieille femme, et celle-ci ne la quitta pas sans lui parler longuement de son maître.
« C'est un sage garçon, lui dit-elle; assurément il ne fait pas mauvais usage de son bien. On ne Fa jamais vu au cabaret ; le jour il se promène, et le soir, à la veillée, il repasse ses livres ou bien il s'amuse à écrire. Le seul défaut que je lui connaisse, c'est d'être fier avec les pauvres gens; il devrait se rappeler que personne n'a porté desiiabits de soie dans sa famille , et que le jupon de sa grand'mère avait pour le moins autant de pièces qu'il y a de jours dans l'année.
— Ça ne l'empêchait pas d'être glorieuse à sa façon, observa Irène.
— Célestin honore beaucoup sa mémoire, ajouta Magui , et , quand je lui raconte les bontés que les Kerbrejean ont eues pour elle, il est tout transporté de reconnaissance.
— Cette pauvre Cattel! reprit Irène, elle était d'un naturel un peu rude , mais bonne femme et charitable au fond. Elle Fabien fait connaître, lorsqu'elle garda dans son logis le corps de ce malheureux....
— J'ai raconté cette histoire à Célestin, s'écria la vieille femme.
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. i05
— Ah ! ah ! qu'en a-t-il dît ?
— Pas grand'chose ; mais il a été étonné quand il a su comment cette petite dont vous prenez soin est arrivée ici. Il ne voulait pas me croire , lorsque je lui ai dit dans quel équipage elle était, ainsi que son père. Mais voilà qu'un jour, en remuant un tas de vieilles boiseries qui sont empilées dans la salle basse , j'ai trouvé parmi les planches un paquet de bardes, celles-là même que le musicien et sa fille avaient sur le dos en arrivant; tout y était , l'habit , la culotte courte, la perruque et le reste* J'appelai Célestin pour lui montrer cela; je croyais qu'il allait rire, mais point du tout : en jetant les yeux sur ces guenilles, il détourna la tête, comme affligé, et me dit de les serrer en quelque lieu où personne ne pût les voir.
— Mon oncle pourrait bien avoir raison , » pensa Wle de Kerbrejean.
Le même jour, avant de se coucher, elle entra dans la chambre de Mimi.
« Eh bien ! méchante fille, lui dit-elle en plaisantant, tu ne veux donc pas te guérir?
— Je ne suis point malade, répondit tranquillement Mimi.
— Alors que fais-tu toute seule ici? s'écria Irène. Pourquoi ne veux-tu plus nous accompagner à la promenade ?
— Ça me fatigue de marcher.
— Mais ça ne te fatij^aerait pas de descendre au salon.
— Est-ce que vous ayez besoin de moi pour dévider vos laines? demanda Mimi.
— Non, mais non, ce n'est pas pour te feîre travailler que je te dis cela, répondit Mlle de Kerbr&- Jean avec douceur; je t'engage à descendre aa salon, parce que tu y trouveras compagnie.
— Je ne m'ennuie pas toute seule, » répliqua Mimi d'un ton qui faisait bien connaître qu'elle avait au cœur quelque grande amertume.
Irène n'insista pas et regagna sa chambre. C'était une vieille femme de chambre de sa mère qui la couchait tous les soirs ; cette bonne femme hii dit en la déshabillant :
« En vérité, Mimi ne mérite guère les attentions que vous avez pour elle. Savez-vous, mademoiselle, savez-vous ce -qu'elle a fait ce matin devant moi! EUe a jeté par la fenêtre ces belles grosses roses que vous avez pris tant de peine à fabriquer avec des coquilles.
— Elle a fait cela ! s'écria Irène étonnée.
— Je le lui ai vertement reproché , reprit la femme de chambré ; mais elle m'a répondu que les coquilles étaient à elle.
— C'est vrai, Célestin Piolot les lui avait données.
— Ce n'est pas une raison pour les mettre en
LA DEBItIÈ&fi BOfiËMlEHNfi. 107
pièces. Est-ce qu'il a jamais vouhi hii faire de la peine , Célestin Piciot î
-^ Je ne crois pas , murmura Irène, mais il est clair qu'elle est en col^e contre lui. •
Toutes ces complications empêchèrent Mlle de Karbrejean de dormir ; elle passa une partie de la nuit à réfléchir sur les difficultés de la situation. Les paroles de MaguiTayaient frappée ; elle se figu* rait que Célestin était combattu entre son amour et une sorte de préjugé, et elle préparait de grands raisonnements pour lui prouver que Himi n'était point indigne de son alliance parce qu'elle avait dansé dans les carrefours et que son père portait un accoutrement ridicule. Le smnmeil la gagna au milieu de cette préoccupation; alors elle rêva qu'on célébrait des noces dans le vieux logis et qu'au mi* lieu du festin on voyait apparaître l'ombre courroucée de Cattel Piolot, qui chassait avec sa quenouille la fille du saltimbanque.
Le lendemain, à l'heure de la promenade, Célestin Piolot sortit de son logis et remonta lentement la grève. On était à la fin de septembre, et depuis le ma* tin de passagères ondées trempaient l'atmosphère; mais en ce moment l'arc-en-ciel apparaissait au-
i08 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
dessus de l'horizon grisâtre, les nuages fuyaient, poussés par une faible brise de sud-est, et un rayon de soleil commençait à sécher les sables de la plage. Le jeune homme suivit le chemin qui passait devant le manoir et alla jusqu'à l'enceinte de rochers, où quelques mois auparavant il avait eu l'honneur de faire collation en si belle compagnie. Ce souvenir lui était doux apparemment, car il s'assit à la même place, et resta là longtemps, le front appuyé sur sa main, et traçant sur le sable, avec une baguette de saule, des chiffres enlacés ; puis il revint sur ses pas, en observant les épaisses nuées qui s'amoncelaient de nouveau au-dessus de la baie. En sortant le matin, il avait fait des vœux ardents pour que le soleil montrât sa face radieuse dans un ciel azuré, et en revenant de sa promenade solitaire, il souhaitait non moins vivement que tous ces nuages noirs crevassent à la fois sur sa tête; mais il ne put conjurer ni l'orage ni le beau temps, et, lorsqu'il arriva devant le manoir, la pluie ne tombait pas encore. Alors, prenant une subite détermination, il entra sans cause ni prétexte. Ordinairement il y avait du monde sur la terrasse et dans le vestibule ; ce jourlà ïes gens étaient dispersés. Lorsque Célestin entra dans l'antichambre, il n'y trouva qu'un petit domestique étourdi, lequel courut ouvrir la porte du salon et tourna le dos sans rien dire.
Le jeune ouvrier, indécis et troublé, resta immo-
bile sur le seuil ; Mlle de Kerbrejean était là, seule à sa place accoutumée ; elle avait quitté Taiguille et lisait accoudée sur son métier à broder.
« Entrez donc, Célestin, dit-elle en levant la tête.
— Je vous dérange peut-être, murmura-t-il après avoir jeté un coup d'œil autour du salon.
— Pas du tout , répondit-elle vivement et en lui montrant une chaise basse qui se trouvait tout proche de son métier à broder ; asseyez-vous là, >•
11 obéit tout tremblant et respirant à peine. Mlle de Kerbrejean s'aperçut de son trouble et reprit avec \m léger sourire :
« Qu'avez-vous donc ? vous semblez contrarié....
— Moi ! point du tout, mademoiselle , répondit-il d'una voix altérée.
— Cette pauvre Mimi n'est pas descendue aujourd'hui, ajouta Irène; elle est toujours un peu souffrante.
— Ah! tant pis, mon Dieu! » murmura Célestin. 11 y eut un silence. Mlle de Kerbrejean jugeait que
le moment était opportun pour provoquer une explication ; mais elle ne savait comment aborder cette question délicate ; le premier mot surtout l'embarrassait terriblement. Dans sa naïve préoccupation, elle regarda Célestin en face, comme pour tâcher de lire sur son visage quelles étaient en ce moment les dispositions de son esprit. A cette muette inter-
HO LA DERIOËRE BaHÉMlENNE.
rogation, le jeune homme baissa la tète tout éperdu, et, cachant son yisage dans ses mains» il murmura quelques mots sans saite.
« Eh bien ! qu'est-ce donc ? lui dit doucement Irène ; qu'est-ce qui vous trouble et vous afflige ainsi?...
— Oh ! les préjugés 1 les préjugés l » s'écria-t-fl en levant les yeux au ciel.
Ce mot amenait naturellement Texplication, et Mlle de Kerbrejean se hâta de le relever.
« Les préjugés n'ont d'empire que sur les tètes faibles, dit-elle avec un sérieux adorable ; de teDes chimères ne sauraient avoir la moindre influence sur les esprits éclairés.
— Mademoiselle I est-ce bien vous qui jne pariez ainsi? s'écria Céleslin.
— Hais oui, répondit-elle tranquillement, et je dis avec sincérité ce que je pense. Croyez-vous , par exemple, que je méprise Mimi parce qu'elle est la flUe d'un pauvre homme qui gagnait son pain en jouant du violon dans les rues? Non, non, assurément. Ce serait, certes, une grande injustice de mesurer le degré d'estime et d'affection qu'on doit accorder aux gens sur la bonne ou la mauvaise fortune de ceux qui les ont mis au monde. Ai-je tort, Célestîn ? et ne sentez-vous pas cela comme moi?
— ' Oh ! oui! murmura-t-il en appuyant sa main contre son ccBur, comme quelqu'un qui se sent
ut DERNIÈRE BOB£llIENNE« 411
défaillir; onî.... il me semble que je vous comprends.... Mon Dieu ! c'est trop de bonheur!...
— Allons, allons ! remettez-Tous ! dit Irène touchée de rémotion profonde que décelait la pâleur de son visage.
— C'est trop de bonheur !... répéta Célestin ; ah ! je voudrais mourir en ce moment....
— Peut-on parler ainsi ! » s'écria Mlle de Kerbrejean étonnée de cette exaltation.
Le jeune homme se rapprocha d'elle encore, et poursuivit sans oser la regarder.
« Vous avez deviné mon secret.... mais vous ne savez pas l'excès de la passion qui brûle mon sang. ... non, vous ne savez pas ce que c'est qu'un amour tel que le mien...* il m'a donné des bonheurs, des tourments capables de me faire mourir.... Tenez , ajoùta-t-il en tirant de son gilet le bout d'une étoffe bariolée , voilà le fichu que vous avez fait de vos mains pour ma pauvre grand' mère; depuis trois mois, je le porte sur mon coeur comme une relique.... »
Irène hésitait à le comprendre et se taisait stupéfaite.
« Me voici tout tremblant à vos pieds, reprit-il en s'exaltant; mon âme, ma vie, tout est à vous.... Mademoiselle.... Irène, je vous aime !...
— Vous I » s'écria la fière Bretonne avec un mouvement indicible de dédain, de froide hauteur; et,
sans ajouter un seul mot, elle lui montra la porte
d'un geste impérieux.
Célestin pâlit excessivement et se leva les jambes tremblantes. Il y avait dans son regard une telle expression de douleur, de violence farouche, que Mlle de Kerbrejean recula instinctivement derrière le métier à tapisserie.
« N'ayez pas peur.... je m'en vais, dit-il d'une voix sourde. Ah ! ah ! voilà donc comme ceci devait finir.... »
À ces mots il se précipita hors du salon et sortit rapidement du manoir.
Un moment après, Mme Gervais entra.
« Qu'est-ce doue ? dit-elle. Je viens de rencontrer Célestin Piolot qui sortait d'ici sans chapeau, les yeux égarés.... il a passé devant moi comme un éclair. Est-ce que vous lui avez parlé, ma chère Irène? »
ku lieu de répondre, Mlle de Kerbrejean cacha sa figpre dans son mouchoir avec un geste de confusion et de chagrin, et se prit à pleurer. La gouvernante vint à elle, lui saisit la main et s'écria pleine d'inquiétude :
«t Qu'avez-vous, ma pauvre enfant ? Je ne vous ai jamais vue ainsi.... Que s'est-il donc passé ?...
— Ce n'est qu'à vous que j'oserai le dire, » répondit-elle en appuyant sur l'épaule de Mme Gervais son visage brûlant et inondé de pleurs. Puis, quand ce
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flot de larmes fut un peu passé, elle raconta tout, d'une voix entrecoupée et le cœur encore gonflé d'indignation. La sage gouvernante se garda bien d'augmenter son trouble et sa confusion en paraissant attacher beaucoup d'importance à ce qui venait d'arriver ; elle en entendit tout le détail sans s'émouvoir, et dit ensuite en haussant les épaules :
« Voilà certes une sotte et ridicule scène ! Mais , chère enfant, il n'y a pas lieu de vous affliger ainsi; vous n'avez rien à vous reprocher; votre intention était bonne, et vous ne pouviez prévoir de telles extravagances. Cela ne peut avoir aucune suite d'ailleurs; cet impertinent garçon n'osera plus reparaître ici, et il évitera aussi de vous rencontrer. Certainement vous êtes délivrée pour toujours de sa présence ; dès lors je crois inutile d'avertir monsieur le chevalier. »
Cette façon d'apprécier les choses calma subitement Irène, et soulagea son esprit des vagues scrupules qui la tourmentaient.
« Hélas! mon Dieu! dit-elle, qui se serait douté d'une pareille folie ?
— Ni vous ni moi, certainement, répondît Mme Gervais ; mais Mimi a été plus clairvoyante peut-être.
— Vous avez raison , ma bonne amie ! s'écria Mlle de Kerbrejean frappée de cette observation; voilà pourquoi elle est en colère contre ce jeune
iU LA 0£RZfIËRE BOBÉMIENNE.
homme et pourquoi elle a jeté mes roses par b fenêtre ; mais elle l'aime donc ?
— Elle est si fantasque, si insouciante, que bientôt elle ne pensera plus à lui, répondit Mme Gervais; en attendant, ma chère Irène, il faut éviter toute explication et laisser Mimi oublier d'elle-même ses remarques et ses suppositions* »
Irène serra la main de sa gouvernante d'un air consolé, et, après un moment de réflexion, elle lui dit avec une adorable candeur :
« Ma bonne amie, qu'est-ce que l'amour î
— Eh! mon enfant, que me demandez-vous là?
répliqua Mme Gervais un peu embarrassée ; il est bien inutile que j'essaye de vous l'expliquer ; vous ne pourriez me comprendre : votre esprit n'est pas assez mûr pour cela.
— Mimi Ta compris sans explication, » observa naïvement Mlle de Kerbrejean.
La gouvernante ne releva pas ce mot ; elle passa son bras sous celui de la jeune fille et lui dit affectueusement :
« Venez, mon cœur, allons faire un tour dans le jardin. Vous avez encore les yeux rouges et les joues brûlantes; la promenade vous remettra.
— Mon oncle ne rentrera pas encore ? dit Irène eu regardant la pendule.
— C'est probable, répondit Mme Gervais ; quand il va dans le domaine avec les fermiers, il n'est ja-
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. |i$
mais de retour avant l'heure du dîner. Tenez, chère enfant, voilà le soleil qui reparaît; prenons votre album, votre boîte de couleurs, et allons passer le reste de l'après-midi au jardin. »
Il y avait devant la serre un terrain en pente où l'on avait planté autrefois un de ces jardins à compartiments symétriques qu'on appelait des parterres de fleurs. Les bordures de buis , qui avaient pour le moins cent ans, formaient sur le sable jaune des lignes parallèles d'un vert obscur, entre lesquelles s'élevaient lés longues hampes de la rose trémière, les cocardes multicolores du dahlia sans parfum et les disques nuancés de l'élégante reine-marguerite. Les plantes plus délicates, les arbres exotiques, qui deviennent des arbustes dans nos climats brumeux, les orangers, les géraniums odorants, fleurissaient dans des caisses, autour d'une fontaine en rocaille dont le bassin était couvert de nénufiars et de nélumbiums.
Irène fit le tour du parterre, cueillit une branche de rose-thé et revint prendre place devant une petite table disposée à l'entrée de la serre, et sur laquelle Mme Gervais avait étalé déjà les godets, les pinceaiux et les couleurs.
« Voilà encore bien des pagres blanches! dit la gouvernante en ouvrant l'album.
— le vaifi me dépêcher de les remplir, répondit vivement Mlle de Kerbrejean; vous savez, ma bonne
il6 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
amie, il faut que j'aie fini quand mon père arrivera, dans deux mois peut-être.
— Pas avant le jour de Tan, je crois, dit Mme Gervais.
— Mais pas après, j*espère! murmura Irène avec un soupir. Mon Dieu, plus ce moment tant désiré approche, et plus le temps me paraît long! »
Deux heures plus tard, le chevalier rentra.
« Bonjour, ma petite reine, dit-il à sa nièce qui accourut joyeuse au-devant de lui ; le temps s'est remis au beau; j'ai eu grand regret de ne t'avoir pas emmenée.
— Et moi un plus grand regret encore de ne pas vous avoir suivi, répondit-elle en l'embrassant.
— Qu'as- tu fait en mon absence? reprit-il tendrement.
— J'ai peint la belle rose-thé que nous avons vue fleurir pour la première fois cette année.
— Tu vas me montrer cela.
— Non, non, pas encore ! s'écria Irène en lui barrant le passage ; il faut que j'y retouche. Allez-vousen vite ; moi, je vais ranger mon album, et dans un moment je vous rejoins. »
Elle retourna vers la serre, et le chevalier entra avec Mme Gervais dans le salon.
« Qu'est-ce que cela? dit le chevalier en avisant une lettre sur la table; un pli à l'adresse de Mlle de Kerbrejean? »
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. Ii7
D sonna pour demander qui avait apporté cette missive. Le domestique répondit que c'était un enfant du village.
« Voyons, je vous prie, monsieur le chevalier, dit la gouvernante étonnée et vaguement inquiète.
— Vous ne connaissez pas cette écriture? » lui demanda le chevalier.
Elle fit un geste négatif.
« Je prends sur moi de rompre le cachet, »
s'écria-t-il, et il lut à haute voix :
« Mademoiselle,
« Après l'affront que j'ai reçu, ma dignité me défend de reparaître en votre présence : je vais quitter le pays, ne sachant où je porterai mes pas. Si quelque jour vous entendez dire qu'un malheureux a mis fin à sa triste existence, souvenez-vous de mes dernières paroles.... Celui qui se dira jusqu'à son dernier soupir votre dévoué
« Célestin Piolot. »
Pendant cette lecture, la prudente Mme Gervais ne savait ce qu'elle allait répondre; mais lorsqu'elle eut entendu la dernière phrase, elle se décida à taire la vérité au chevalier, qui fronçait le sourcil, parce qu'il trouvait sans doute que le mot dévoué tout court n'était pas suffisamment respectueux.
« Qu'est-ce que cela signifie? dit-il en haussant
les épaules ; quel affront ma nièce peut-elle avoir fait à ce garçon?
— Aucun assurément, répondit Mme Gervais ; il a été traité comme il le mérite, voilà tout. Cette après-midi il est venu, ainsi que cela lui arrive quelquefois. Irène a eu avec lui une sorte d'explication, et elle a vu clairement qu'il ne se souciait point du mariage auquel on avait pensé; alors elle lui a fait comprendre qu'il devait cesser ses visites.
— La déclaration était un peu brusque peut-être, observa le chevalier; je m'étonne qu'Irène n'ait pas eu plus de ménagements.
— C'est que ce garçon l'aura blessée par ses façons d'agir, répondit évasivement Mme Gervais; il aura ouvertement dédaigné la pauvre Himi....
— Le drôle en est bien capable! murmura le chevalier; mais pourquoi prend-il ces airs désespérés?
— Qui le sait? fit Mme Gervais en haussant les épaules.
— Il est inutile de remettre cette lettre à Irène, reprit le chevalier.
— Cest tout à fait mon avis, répondit vivement la gouvernante; elle n'a que faire de recevoir la confidence des sentiments et des résolutions de Célestin Piolot. »
Irène entra un instant après, et il ne fut question de rien. Tout semblait fini là; mais dans la soirée Magui arriva, chargée de qudques volumes em-
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pninlés à la bibliothèqne du cheyalier; Célestin les renvoyait simplement en se faisant excuser de ne pas les rapporter lui-même. La vieille servante ne dépassa pas ranticbainbre; mais Mme Gervais l'entendit qui disait avant de se retirer : « Je m'en re^ tourne au plus vile.... Célestin est rentré aujourd'hui avec un visage qui m'a fait peur.... il s'est mis à écrire, et a déchiré pour le moins vingt lettres avant d'en réussh* une ; puis il est ressorti, et puis revenu, toujours avec la même figure bouleversée.... Je le crois très-malade.... »
Célestin Piolot était sorti du manoir avec la ferme intention de partir le lendemain; mais un td aele de raison et de fermeté était déjà au-dessus de ses forces. Une attraction fatale le retint dans les lieux qu'habitait Mlle de Kerbrejean ; il lui sembla que le bonheur de l'apercevoir quelquefois de loin compensait suffisamment la douloureuse humiliation, les difficultés, les amertumes d'une telle situation. Après avoir lutté faiblement contre sa passion, il s'y abandonna avec les muettes ardeurs, les secrets transports d'une nature exaltée et portée aux voluptés mystiques. Le malheureux rôdait jour et nuit aux environs du manoir avec les allures d'un fou. Bialgré les orages d'automne, si longs et si fréquents sur cette côte, il allait se promener un livre à la main sur les hauteurs boisées qui dominent la grève, et d'où son regard plongeait dans les vastes
jardins du manoir. Souvent il restait là jusqu'au soir, assis contre un tronc d'arbre, les pieds dans la mousse humide, épiant avec une infatigable attention les moindres indices de ce qui se- passait dans ,1a demeure des Kerbrejean. La circonstance la plus insignifiante lui causait des émotions indicibles; une porte qui s'entr'ouvrait, le pli d'un rideau qu'une main invisible soulevait, une forme vague qui se dessinait derrière les vitres, faisaient battre son -cœur avec violence et blêmir son visage. Plus d'une fois, la nuit, les douaniers l'avaient aperçu errant au bord de la mer; mais ils s'étaient contentés de le surveiller un moment à distance et n'avaient pas deviné le motif de sa. course nocturne : s'ils l'eussent mieux observé, ils auraient vu qu'il marchait au hasard, les yeux fixés sur une petite clarté qui tremblotait derrière les rideaux blancs de la chambre d'Irène. Les bonnes gens de P.... appréciaient diversement <;ette manière de vivre : les uns disaient que Célestin avait perdu l'esprit; mais le plus grand nombre avait la conviction que le sang des Piolot s'était réveillé en lui, et qu'il rôdait ainsi pour faire la contrebande* Cependant le triste amoureux s'enhardit jusqu'à venir sous les murs du manoir, et , par une nuit sombre et pluvieuse, il resta plusieurs heures au seuil de cette porte qu'il ne pouvait plus franchir désormais. Une fois enfin il osa escalader le mur de clôture et pénétrer dans le jardin; de là il gagna
la serre et ne se retira qu'à l'aube, en emportant quelques brins de réséda qui se flétrissaient depuis trois ou quatre jours sur la table où Mlle de Kerbrejean laissait son petit attirail de peinture.
Le lendemain matin, le chevalier vint au-devant de sa nièce en disant : « Bonjour, mon cœur ; comment âs-tu dormi cette nuit? fort mal, n'est-ce pas? les chiens ont fait un bruit horrible.
— Oh ! j'ai eu peur, mon bon oncle, répondit-elle en l'embrassant. Pyrame aboyait avec tant de furie dans la cour, que j'ai pensé qu'il flairait des voleurs là dehors.
— Les murs sont épais et les portes solides ; nous aurions pu dormir tranquilles, fussent-ils une bande devant le manoir; pourtant j'ai été vingt fois au moment de me lever pour voir d'où provenait ce vacarme. »
Mimi, qui se trouvait là, intervint alors dans la conversation.
« Ce n'est pas la première fois que pareille chose arrive, dit-elle en s'approchant de la fenêtre devant laquelle Irène et son oncle étaient debout; l'autre nuit, les chiens ont aboyé avec tant de colère, que je me suis levée pour regarder à travers les Persiennes s'il n'y avait personne là dehors. Il faisait un peu de lune, et j'ai vu, j'ai vu très-distinctement un homme arrêté là-bas, sous le troisième tilleul) de ce côté.
— Un homme! un étranger! s'écrièrent à la foid le chevalier et Mlle de Kerbrejean.
— n ayait la tournure de Célestm Piolot, » ajouta froidement IGmi.
Irène releva la tête avec lin mouvement de surprise inquiète, et le chevalier repartit en haussant les épaules : « Célestin! eh! qn'aurait*il fieiit là, tout seul, au milieu de la nuit?...
— Ce qu'il fait tout le long du jour, répliqua Mirai ; est-ce que vous ne l'avez pas vu cent fois passer et repasser là-bas dans le chemin, le nez en l'air et les mains dans ses poches, commeun grand niais qu'il est?
— Ma foi, non, répondit le chevalier, je ne l'ai jamais rencontré ; mais quand même, ce ne serait pas une raison pour me faire croire qu'il vient ici la nuit rêver au clair de la lune ; vous vous êtes trompée, mademoiselle Mimi.
— Ah! par exemple! » murmura-t-eDe blessée.
Et sur-le-champ elle sortit du salon.
Un moment après, le jardinier parut à la porte. C'était un bon vieux paysan léonais, à la fece carrée, au regard sérieax, et d'une physionomie calme jusqu'à l'impassibilité.
« Monsieur le chevalier, dit-il, je vous fais mes excuses de vous déranger avant le déjeuner; mais il faut absolument que je vous parle.
— Avance, mon brave Pierre, et expliq[ue4ai, répondit le chevalier en prenant sous son bras le
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. i23
bras d'Irène, qui s'était rapprochée de lui saisie d'une vague appréhension.
— Monsieur le chevalier ne voudra peut-être pas me croire, reprit Pierre; pourtant ce que je vais lui dire est certain : quelqu'un s'est promené cette nuit dans le parterre.
— Esl-ce que tu l'as vu? demanda le chevalier d'un air incrédule.
— Le promeneur? non; mais j'ai vu les semelles de ses bottes, empreintes sur le sable; de vraies bottes : cela se connaît au talon. Depuis que monsieur le comte est parti, je n'ai jamais vu dans le jardin de traces semblables , sauf le respect que je vous dois; mais il y a bien autre chose encore : on est entré dans la serre....
— C'est quelque maraudeur qui aura volé nos citrons et nos oranges vertes.
— Non , non , monsieur le chevalier, il n'a rien pris ; au contraire il a laissé quelque chose , il a laissé cela, » répondit Pierre en tirant de sa poche un vieux carnet assez sale, imprégné d'une certaine odeur mélangée d'herbes aromatiques et de bouts de cigares.
Le chevalier ouvrit le carnet et lut à haute voix sur la première page :
Chaque jour, animé d'un plus tendre délire, Pour chanter tes attraits j'accorderai ma lyre. Oh! ange ailé....
iU ' LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
« Quelle platitude! interrompit Irène, saisie d'une mortelle confusion à la seule pensée que son nom se trouvait peut-être mêlé à ces détestables rimes.
— Oh! ange ailé!... répéta le chevalier en riant; le quidam n'a pas fait sa rhétorique. >»
Il acheva de feuilleter le carnet, dont toutes les pages étaient barbouillées de vers inachevés et de phrases décousues ; puis il reprit d'un ton plus sérieux : « Ce n'est pas la peine de déchiffrer toute cette poésie saupoudrée de fautes d'orthographe. Évidemment c'est Célestin Piolot qui en est l'auteur; je reconnais son écriture.
—Vous l'aviez vue déjà? » fit Irène avec surprise.
Le chevalier se mordit la lèvre et reprit : « Conçoit-on rien à la conduite de ce drôle? Assurément ce n'est point pour voler un bouquet qu'il s'est introduit dans la serre; mais quel pouvait être son but? 11 faut que j'éclaircisse cela.
— A quoi bon? dit vivement Irène ; mieux vaudrait, je crois, faire semblant d'ignorer cette extravagance, qui ne se renouvellera pas.
— J'y mettrai bon ordre, répondit le chevalier; à l'avenir, on lâchera Pyrame tous les soirs, et, quand il fera sa ronde dans les jardins, personne ne sera tenté de sauter par-dessus la muraille. Entends-tu, Pierre? ajouta-t-il en se tournant vers le vieux jardinier.
— Oui, monsieur le chevalier, répondit celui-ci ; la nuit je lâcherai les chiens de garde, et soyez tranquille, à la moindre alerte je serai sur pied. Si ce petit Céleslin s'avise d'enjamber encore une fois la muraille, il peut être sûr d'avance de recevoir dans sa culotte toute la charge de mon fusil.
— Ah! mon Dieu, Pierre, ne faites pas cela, s'écria Irène; vous pourriez le tuer.
— Soyez tranquille, mademoiselle, répondit-il, je chargerai mon fusil avec une poignée de gros sel.
— Bien. Tu peux te retirer à présent, et pas un mot à personne de tout ceci, mon vieux Pierre , » dit le chevalier en s'asseyant pour lire sa gazette.
Mlle de Kerbrejean alla aussitôt trouver sa gouvernante et lui raconta avec émotion ce qui venait de se passer. « Âh! ma bonne amie, j'ai été dans une terrible angoisse , dit-elle en finissant. Lorsque cette Mimi a nommé Célestin Piolot, j'ai eu comme une sueur froide, et, tandis que mon oncle ïïsait les vers, j'étais prête à pleurer de confusion.... À présent je n'oserai plus sortir ni regarder par la fenêtre, de peur d'apercevoir cette longue figure pâle.... Mon Dieu! que tout cela me donne de tourment !
— Calmez-vous, chère petite, dit Mme Gervais en l'attirant doucement sur ses genoux et en la baisant au front. En vérité , il n'y a pas lieu de
iK LA DERNIÈRE BOHËMIENNE,
se mettre dans un tel souci.... Tant pis ponr ce jeune homme s'il a la manie de faire des prome* nades extravagantes et des vers ridicules , cela oe vous regarde pas.
— Je voudrais bien ne plus entendre parler de lui ! murmura Irène.
-— Vous serez satisÉaite, je vous le promets, » répondit simplement la gouvernante.
La prudente femme savait déjà une partie de ce qulrène venait de lui révéler ; sa surveillance avait abouti aux mêmes découvertes que la jalouse curiosité de Mimi, et depuis quelque temps elle songeait aux moyens de couper court à Tabsurde roman que Gélestin Piolot filait avec une si déplorable persévérance. La scène d'escalade nocturne lui parut si audacieuse , qu'elle résolut d'agir im-^ médiatement.
Ce jour-là même, après la veillée, lorsque Mlle de Keri)rejean se fut retirée dans sa chambre, la gouvernante redescendit au salon et vint reprendre sa place devant le guéridon où elle avait à dessein laissé son ouvrage. Le chevalier lisait encore au coin du feu: «Eh bien! madame Gervais, dit-*!! en posant son livre , que pensez-vous de ce qui est arrivé la nuit dernière? Évidemment il s'agit d'une amourette, et je n'ai pas voulu m'expliquër ladessus devant ma nièce, mais je suis bien aise d'en causer avec vous. La chose est claire, ma
cbère nutdame Gervais : Célestin Piolot saute pardessus les murailles et compose des vers exécrables pour les beaux yeux de mademoiselle Mimi*
— Il a grand tort, car elle ne peut le souffrir, répondit tranquillemeut la gouvernante.
— Voyez un peu I fit le chevalier en haussant les épaules. En yérité» on devrait déclarer cela à cet amoureux transi» afin que dorénavant il ne s'expose plus à se rompre le cou, à être mangé par Pyrame , ou à prendre un rhume de cervean pour Famour de cette ingrate*
-F-D s'apercevra bien luincnême qu'elle le dédaigne^ et tout finira là, » répliqua Mme Gervais d'un air indifférent. Et après un silence elle ajouta» en laissant aller son ouvrage et en se rapprochant du foyer : « Avez-vous remarqué , monsieur le chevalier, combien Thumeur d'Irène est changée depuis quelque temps?
— Oui, ma chère madame Gervais, répondit-il avec un soupir; elle n'a plus la même sérénité, la même gaieté enfantine. Un rien la trouble et l'agite. Elle est triste ou joyeuse sans savoir pourquoi. Que voulez-vous? notre petite fille n'existe plus y le temps nous l'a changée en une grande d^noiselle de dix-sept ans !
— Elle ne s'ennuie pas encore , mais elle s'inquiète , reprit Mme Gervais. L'espérance qu'elle a de revoir bientôt son père est mêlée d'une sorte
d'anxiété. Elle compte les jours à présent , et moi je tremble que l'arrivée de monsieur le comte ne soit pas aussi prochaine que nous l'ayions pensé.
— Je ne l'attends plus, répondit le chevalier en baissant la voix. S'il devait être ici avant la fin de l'année, j'aurais reçu, par la dernière malle de l'Inde , la nouvelle de son départ. Selon toutes les probabilités , nous ne te reverrons pas avant le printemps prochain.
— Ce retard fera verser bien des larmes à Irène, dit Mme Gervais. L'hiver va lui paraître bien long , si nous sommes seuls comme les autres années. Cette enfant tombera dans la mélancolie quand elle saura qu'il lui faut attendre encore plusieurs mois le bonheur qu'elle croit si prochain. Heureusement on n'est pas inconsolable à cet âge, et il suffit d'une petite distraction pour dissiper un grand chagrin : vous pouvez aisément consoler Irène , monsieur le chevalier.
— Je vous comprends, répondit-il en souriant. Vous croyez donc qu'il serait à propos de faire ce voyage sans plus attendre? J'y songeais déjà. Voici la dernière lettre de Mlle de Kersalion, ajouta-t-il en tirant un papier de son portefeuille ; elle renouvelle son invitation dans des termes si pressants, que, n'étant pas encore décidé à accepter, je n'ai pas voulu montrer à Irène le passage
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. iW
qui la regarde. Notre bonne cousine lui dit qu'elle se meurt d'impatience de la voir, et Mme de Kersalion, qui affirme depuis trente ans qu'elle est au bord de la tombe, ajoute de sa main qu'elle ne yeut pas quitter ce monde sans avoir serré sur son cœur l'héritière des Kerbrejean.
— Nous irons donc à Paris bientôt? » s'écria Mme Gervais d'un air de vive satisfaction.
Ce mouvement spontané d'une personne ordinairement si calme et si contenue frappa le chevalier : « Ah ! mon Dieu, fit-il , ma pauvre Irène commence donc à s'ennuyer dans notre solitude?
— Pas encore , pas encore , répondit gaiement Mme Gervais; le jeune oiseau reste volontiers dans sa mousse, mais il secoue ses petites ailes et avance la tète hors du nid. »
Les préparatifs du voyage se firent si promptement, que personne n'en eut connaissance au dehors. Soit par hasard, soit à dessein, Mme Gervais occupa les gens de manière qu*ils n'eurent pas le temps d'aller jaser dans le village, et Magui eUe-même , cette gazette ambulante de la localité, ignora jusqu'au dernier moment que les Kerbrejean allaient à Paris.
La veille de la Toussaint, Célestin Piolot sortit,
comme d'habitude, vers midi, un livre sous le
bras, son chapeau mou rabattu en gouttière devant
les yeux , et son paletot boutonné jusqu'au men-
130 LA DBRHlfiR£ BCffiÉHIENNE.
tbfi. Le dél était Awcgk de nnages ssr toos les ponts de I^rizon , et une pb&ie phne froMe tombait saoit intermplioii depuis le^ matin. Bn pasiaat devant k manoir, le triste amonreux remanpia «f«c quelque surprise que les persiennes du premier étage étaient toulfes^ fermas ; mab cette drconstance n'éveilla dans son esprit aucmie supposition. H poursuivit son chemin jusqu'à mi-côte #une hauteur couverte d'arbres aux rameaux serrés^ de halliers inextricables, et s'arrMa so«s ffli rocher au pi«i ducpoiel il y avait une excavation tapissée de lierre, où Fou était à peu prte à. l'abri de la pline. Le temps devenait phis mauvais; dMmpétueuses ondées bruissaient dans les findllages jaunis et lamie^t les sentiers glissants. Cé^ lestin s'assit contre le rocher, les jambes serrées et les coudes sur les genoux. De cède place, on apercevait le parterre avec ses méandres de buis, et par delà les vitrières de la serre, dans laquelle on avait rentré déjà les plantes et les arbustes exotiques ; mais en ce moment la pluie étendait comme un rideau grisâtre devant cette perspective, et Célestin essayait inutilement de distinguer s'il y avait du monde derrière le mur transparent qui garantissait les orangers frileux des rigueurs de la température. Une ou deux fois cependant il crut entrevoir une fenune vèiue comme Mlle de Kerbrejean qui passait contre les vitrières. Cette
ut DERNIÈRE BOHÉMlEIfNE. 13!
illnsic»! suffisait au bonheur de toute sa journée. Apirès une heure d'attente et de contemplation, il se leva et TB^xit te dbtemin de P..., Tesprit exalté, le cœur eaflammé de passion et ixmt le corps pénétré d'une humîtité glaciale. Gomme H passait lentement sous la terrasse, il vit venir Magui ; la vieille femme sortait du manoir, et elle accourait au-devant de Célestin.
« ¥oici une nouvseHe surprenante ! cria-t-elle en lui barrant le passage ; savez-vous ce que je viens d'apprendre? M. le chevalier, mademoiselle et Mme Gervais , la gouvernante, sont partis ce matin....
— Ah! fit Célestin avec un soubresaut et en s'arrêtant la figure pâle et décomposée, comme si la foudre était tombée sur lui.
-r- Ils sont partis au petit jour, dans la berline,continua Magui ; malgré le mauvais temps, ils auront été d'une traite à Morlaix, et à l'heure qu'il est ils sont déjà sur le bateau à vapeur. Demain, Os seront au Havre, et après-demain à Paris ; c'est Mimi qui m'a conté tout cela; elle est aimable, cette petite, qusmd elle veut.
— Ah ! ils l'ont laissée ici ! murmura Célestin sans savoir ce qu'il disait.
— Elle est restée sous la garde de Perrine, la vieille femme de chambre, répondit Magui, et elle est contente.... A présent il lui semble qu'elle est
i32 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
la maîtresse du manoir. « Âh ! « me disait-elle tantôt, «je ne m*ennuierai pas toute seule.... Dame « Perrine ne me commandera pas.... Je me lèverai « quand je voudrai, et me coucherai de même.... « J*irai lire dans la bibliothèque.... Je me promè- « nerai quand il me plaira, et je mettrai tous les « jours mes robes du dimanche.... » Ensuite elle m*a demandé de vos nouvelles d*un certain air qui m'a prouvé qu'elle vous porte amitié.... Que lui dirai-je de votre part quand je la verrai?
— Vous lui direz que je me porte bien, » répondit brusquement Célestin ; et , sans écouter plus longtemps la vieille servante, il rebroussa chemin et s'en alla errer dans les bois jusqu'à la nuit close.
Magui était trop accoutumée à ces façons d'agir pour concevoir le moindre soupçon; après avoir fait le tour du village pour répandre et commenter la grande nouvelle, elle était rentrée au logis pour préparer le dîner de son maître, et l'avait patiemment attendu comme à l'ordinaire. Lorsqu'il revint, il avait l'air d'un naufragé que la mer vient de jeter sur le rivage; ses habits étaient ruisselants; son chapeau mou, rempli d'eau comme une éponge, lui tombait sur les yeux, et ses cheveux étaient collés en mèches plates le long de son visage blême.
« Bonté divine, comme vous voilà fait! s'écria
Hagui, qui, ayant prévu le cas, avait allumé un fagot dont les clartés réjouissantes remplissaient la salle ; passez vite d'autres bardes et récbauffez-vous un peu avant de manger ; vous avez l'air tout morfondu.
— Je n'ai pas froid, répondit laconiquement Célestin.
— Alors mettez-vous à table ; voilà trois beures que le dîner vous attend.
-r Je n'ai pas faim.
— En ce cas vous êtes malade. Ce n'est pas étonnant avec la vie que vous menez. Je vais vous faire une bonne infusion d'armoise ; quand vous l'aurez dans l'estomac, vous vous mettrez bien chaudement dans votre Jit clos pour suer la promenade d'aujourd'bui , et demain il n'y paraîtra plus.
— Je n'ai pas le temps de me coucber, répondit Célestin ; il faut que je veille cette nuit pour faire mes préparatifs de voyage : demain matin je pars....
— Que me dites-vous làî s'écria Magui stupéfaite; et où allez-vous?
— A Paris.
— Tiens! vous aussi? reprit la vieille femme de plus en plus étonnée ; vous y verrez peut-être les Kerbrejean ?
— C'est possible , répondit froidement Célestin.
134 LA DESNttftfi BOHfiHIfiSNiL
— Efi Toilà des événements coup sur coup!
munnura Magui; et que Tais-je devenir, moi?
— Vous m'attendrez ici tranquillement et prendrez soin du logis. »
Et sans plus tarder il alla ouvrir la vieille armoire, le vieux bahut, et commença à en tîner ses meilleurs eflets.
Magui le considéra un moment en silence; puis, venant à lui, elle lui dit :
« Écoutez, Célestin Piolot : je ne suis qu'une pauvre femme à vos gages ; mais c'est prédsément parce que je mange votre pain que je dois vous parler selon ma conscience. Yous suivez na train de vie qui gâte vos alOfaires et vous nuit de toutes façons. Je sais bien que vous êtes sage ; mais mieux vaudrait pour vous dépenser quelque argent au cabaret, après avoir fait une bonne journée, que de courir du matin au soir à travers champs en bayant aux corneilles. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil? Restez au 1(^, traraillez de votre état, et mariez-vous avant la fin de l'année. »
Géiestin Piolot haussa les épaules avec une espèce d'éclat de rire: « Que je me marie, moil dà^û sourdement; c'est impossible....
— Impossible! pourquoi? répliqua Magui; les partis ne manquent pas. Un bel homme conmie vous, qui a pignon sur rue et de bons écœ chez le notaire, est sûr de ne pas mourir garçon, à moins
Là BfiflSSltBE iraaDENNfi. i^
qu'il n'ah Tainbilion d'époaser la fille du roi de France ou bien une KerbrejeanI »
Ces derniers mots firent tressaillir Célestiû ; il regarda Magui d'un air troublé, comme pour bii demander si elle aTait surpris son secret ; mais la vieille femme, qui n'avait jamais songé à une telle énormité, poursuivit en ciigna&t des yeux :
-« On a été jeune; on sait pir expérience cooiment l'amour vient aux filles ; j'en connais une qui aura du chagrin en apprenant votre départ....
— Qui donc? Cette petite Mimi? fit Gélestin avec un dédain superbe ; j'espère qu'elle ne s'est pa» mis en tète une^iareille folie ; si cela était par malheur, eh bienl mon absence la guérira!... »
Céle^ia Piolot partit en effet le lendemain ; sa vieille ménagère l'accompagna un bout de chemin, et, après lui avoir fait ses adieux, elle se hâta de courir au manoir, afin d'être la première à racon* 1er comment son jeune maître s'était décidé aussi à afler faire un tour jusqu'à Paris la grande ville.
A cette nouvelle, Mimi ne manifesta qu'une médiocre surprise et répondit laconiquement :
« Il s'ennuyait ici, apparemment; eh bien! bon voyage]««« *
Pourtant, lorsque Magui Veut quittée, elle alla se cacher au fond du jardin et elle pleura longtemps. Les jours suivants, elle fut triste et de mauvaise humeur, puis elle se consola et tâcha de se désennuyer en se permettant tout ce qui lui avait été jusque-là défendu. Souvent elle s'échappait pour aller se promener au loin dans la campagne , ou bien pour faire le tour de la baie dans la barque de quelque pêcheur. Au retour, elle essuyait sans s'émouvoir les remontrances de la bonne vieille Perrine, et, comme pour lui prouver le cas qu'elle faisait de ses admonestations, elle recommençait le lendemain ses courses vagabondes. Une fois elle s'en alla ainsi toute seule jusqu'à Roscoff, fit un tour sur le port , et revint enchantée d'avoir rencontré quelques matelots ivres qui couraient les cabarets bras dessus bras dessous en chantant des chansons à boire. Ses instincts s'étaient réveillés à leur aspect; elle avait éprouvé une vague tentation de poursuivre son chemin au hasard et de recommencer la vie insouciante et libre qu'elle avait menée dans son enfance.
Cependant l'hiver avait emporté les dernières feuilles, et le soleil ne se montrait plus qu'à de rares intervalles à travers la pluie et les brouillards. Mimi ne put continuer ses promenades, et il lui arrivait parfois de passer toute une semaine sans que le mauvais temps lui permit de franchir la
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. i37
porte du manoir. Un jour de désœuvrement, d'ennui désespéré, elle s'avisa de bouleverser la bibliothèque du chevalier. Il y avait dans un recoin quelques Yolumes oubliés depuis vingt ans peut-être ; c'étaient des romans du siècle dernier : Gonzalve de CordouCy Estelle et deux ou trois livres du même genre ; Mimi s'en empara et les lut avidement. Ces fictions l'intéressèrent beaucoup, non qu'elle comprit grand'chose aux langoureuses tendresses de l'amant d'Estelle, aux sentiments chevaleresques de l'héroïque serviteur d'Isabelle la Catholique; mais ces grandes aventures, ce mot d'amour écrit dans toutes les pages, ces portraits de héros tous jeunes et charmants, enchantaient son imagination et lui faisaient rêver un amant beau comme Némorin, vaillant comme Gaston de Foix, et comblé d'honneurs et de puissance comme Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine. Le souvenir de Célestin Piolot était bien effacé par ces nobles figures ; Mimi ne songeait plus à lui qu'avec un amer dédain; il lui faisait l'effet d'un croquant, avec ses aïeux les contrebandiers , son talent pour fabriquer les serrures et son héritage de quinze mille francs.
Deux mois environ s'écoulèrent ainsi, et l'on attendait d'un moment à l'autre les maîtres du manoir, lorsque Nicolas, l'un' des domestiques qu'ils avaient emmenés à Paris, arriva un matin chargé
1^ LA BKKItïttîK BOHâUENKfi.
des ordres du dievalier et des coisunissioûs de Mlle de Kerbrejean. Le cheyaUer lusait savoir que son absence se prolongerait jusqu'à la fin de l'hiyer, et Irène envoyait d'avance àtont le monde ses cadeaux du jour de Tan; de plus elle écrivait à Htmi une lettre de souvenir et d'amitié. Ce peu de lignes ne contenait aucun des épancfaements auxquels les jeunes ûUes se laissent volontiers aller dans leur correspondance, mais il y régnait comme une expansion involontaire des vives impressions» du complet bonheur d'une âme jeune qui s'ouvre à des émotions inconnues, à une nouvelle vie. Mimi s'en aperçut vaguement, et elle dit avec un soupir de regret, peut-être d'envie :
« Ahl que je voudrais bien être à Paris, moi aussi!... Mademoiselle est heureuse là-bas.... elle ne songe guère à revenir. »
Le soir, à la veillée, Nicolas raconta ses impressions de voyage. L'honnête garçon avait un esprit naturellement difius, et la multitude de choses qu'il avait vues continuait encore à embrouiller ses idées.
« Quand je songe à la vie qu'on mène là-bas, j'en suis encore tout ahuri, dit-il naïvement ; bêtes et gens ne sont jamais en repos : les maîtres font des vteites tout le jour et vont au bal toute la nuit, de mamère que les voitures roulent d'un soleil à Faulre; mais, grâce aax ciel, dans k maison de
LA SERNIËfiE BOH£lliI»N£. 13t
Urne de Kersalion on n'a pas ces habitades-là, et Ton n'y entend guère plus de bruit qu'ici. Le logis e^ au miUen d'tin beau jardin, près du Yilkge de Neuillf . i^and je dis village, n'allez pas vous figurer deux ou trois ruelles avec des maisonnettes mal bâties et une petite fAm^e au milieu; on voit à Neuilly je ne sais combien de belles rues, et le roi y a un château. La maison de Mme de Kersalion n^est pas aussi grande que le manoir, mais elle est garnie de beaux meubles, et le beau linge, la belle argenterie y foisonnent comme ici. Je sais cela, moi qui ai aidé la femme de charge à ranger les armoires. L'appartement qu'on avait préparé pour H. le chevalier et pour mademoiselle est des plus magnifiques, ie n'en finirais pas si je voulais seulement vous détailler tout ce qu'il y a sur les cteminées et sur les étagères : il m'aurait fallu deux ou trois heures pour épousseter tout cela, si j'avais osé y toucher. Les premiers jours, on resta en famille; mais ensuite il vint beaucoup de monde. Toutes les dames que Mme la comtesse fréqifêntait de ison vivant, lorsqu'elle venait à Paris, ont &it toute sorte de politesses à sa fille. Tous les jours il arrivait de nouvelles invitations. Mademoiselle est allée au bal plusi^rs fois; on partait à dix heures, et c'est toujours m(Â qui suivais.... U fallait voir quand elle faisait son entrée, conduite par M. le chevalkr; c'était un fracas, une admiration*».. On
sait bien dansFantichanibre tout ce qui se dit dans
les salons , et j*étais glorieux.
— Qu'est-ce qu'on disait donc? interrompit brusquement Himi, qui avait l'air de sommeiller au coin du feu.
— On disait que mademoiselle est la plus belle personne de France, répondit Nicolas, et de fait je crois que c'est la vérité. On ne s'en apercevait pas ici, parce qu'on était accoutumé à la voir, et puis parce qu'elle n'avait jamais mis ces belles toilettes qui lui vont si bien.
— Quelles toilettes? demanda encore Mimi.
— Des robes de dentelle, des fleurs, des rubans dans les cheveux et des colliers de perles, et bien d'autres parures. C'était Mlle de Kersalion qui choisissait tout cela, et les jours de bal elle prenait plaisir à habiller de ses mains nfademoiselle. Il faut vous dire qu'elles ont pris Tune pour l'autre autant d'amitié que si elles avaient passé toute leur vie ensemble.
— C'est fort naturel, dit alors la vieille femme de chambre; feu Mme la comtesse était une Kersalion, et il n'y a pas de parents plus proches, que je sache.
— Je vous demande excuse, dame Perrine, répondit Nicolas ; il y a M. le duc de Renoyai. |
— Je ne savais pas cela, dit-elle gravement. S'il i s'agissait des Kerbrejean, je pourrais vous dire
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. i4l
toutes leurs alliances ; je ne suis pas aussi bien au fait pour les Kersalion.
— Le duc de Renoyai ! répéta Mimi ; c'est un grand seigneur? »
La question parut impertinente et niaise à Nicolas ; il haussa les épaules et reprit :
« La parenté vient du côté de Mme de Kersalion; elle appelle M. le duc son neveu, ou bien Gaston, tout familièrement. Comme elle ne sort pas à cause de ses infirmités, il vient lui rendre visite souvent. Je courais toujours à la grille pour le voir arriver avec son bel attelage bai brûlé, son cocher poudré et ses valets de pied en grande livrée : certainement, Sa Majesté le roi n'a pas de plus beaux équipages que les siens. »
Mimi se figura aussitôt un jeune homme fier, élégant, environné de luxe et habillé comme un prince des contes de fées ; la pensée qu'il pourrait aimer Irène traversa vaguement son esprit, et, par une suite d'idées naturelle , elle dit tout à coup :
« Et Célestin Piolot? est-ce que vous ne l'avez pas rencontré là-bas?
— J'allais oublier de vous parler de ce songecreux! s'écria Nicolas. Je ne sais comment cela se fait, mais il est partout : on le rencontre à tous les coins de rue ; souvent il a passé à côté de la voiture, et même une fois il faillit se faire écraser entre les roues. Un jour que M. le chevalier et
i42 LA DEMlIiftE BOIÉIKEIINE.
mademoisene sortaient du grand Opéra et que je venais de faire avancer la voiture, je me tromai tàce à foce avec lui ; il était en grande tenue : le gilet blanc, les gants jaunes et Tépingle d'or à la cravate; je lui donnai le bonsoir, mais il eut Tair de ne pas me reconnattre« Le lendemain, je le m «icore. On allait visiter l'église de Notre-Dame ; j'étais' sur le siège à côté du cocher, tenant un parapluie, parce qu'il pleuvait fort. En arrivant à la barrière, je reconnus Célestin Piolot qui s'en allait les bras ballants et son cbapesu sur le nez ; apparemment il suivit la voiture au pas de course, car je le retrouvai devant Notre-Dame au moment où je descendais pour abaisser le mardiepied.
— Il devait être bien crotté,» fit dédaigneusement Mimi.
Le surlendemain, vers le soir, c'était la veille de Noël, dame Perrine dressait elle-même le courol dans la salle où les gens prenaiait leurs repas et se chauffaient durant l'hiver. Le soleil venait de disparaître à rhorizon embrumé, et les clartés du foyer, luttant victorieusement contre un dernier rayon du jour, illuminaient les lambris de reflets vacillants. Pierre, le vieux jardinier, apporta une brassée de menus branchages qu'il jeta dans la cheminée ; puis a dît en regardant un tronc d'arbre debout près de b huche :
« le n'aurai pas le coeur gai ce soir, dame Per*
LA DERNIËHE BQBÊMlENIfE. 113
rioe. Ça n^^est jamais arrÎTé ici de brûler la bûche de Noël en Fabsence des maîtres.
— Non, jamais, dit la bomie femme avec mi soupir. Autrefois il j arait toujours grand galà la Teille de Noël, et, malgré les malheurs qui sont arrivés depuis, j'ai toujours ni la salle à manger ouverte ce jour-là et le couvert mis en cékrémimie. Même Tannée que le bon Dieu appela à lui Mme la comtesse et ses deux enfants, la coDation fut servie comme les autr^ années, avec les candélabres allumés et le surtout garni de fleurs ; mais on était bien triste à cMé de ces places vides, et la pauvre petite Irène se prit à pleurer quand M. le chevalier lui présenta le gâteau monté, afin que, selon rusage, elle mit la première la main au plat. «
En ce moment, Mimi entra toute transie et viol s'asseoir au coin de là cheminée en disant :
« Qu'il fait froid là dehors, dame Perrine ! il gèle à pierre fendre. »
Purs, avisant le couvert mis avec une recherche inaccoutumée, les pyramides de fruits symétrique* ment disposées aux coins de la table et les quatre chandeliers ornés de collerettes de papier blanc qui cantonnaient le napperon, elle ajouta :
« Nous allons donc faire un grand souper?
. — Oui, comme les afutres années, répondit Perrine. M. le chevalier m'a envoyé ses ordres; il veut qu'on se régale céans. Ce soir nous avons une belle
collation, et demain le dinde tournera à la broche. De plus, on tirera de la cave quelques bouteilles de bon vin pour boire à la santé des Kerbrejean. »
Mimi croisa les mains sous son châle et se rencoigna tristement dans l'embrasure d'une fenètrci les yeux tournés vers le chemin désert. Depuis deux jours, elle avait l'imagination remplie des récits de Nicolas, et elle comparait involontairement son sort avec celui de Mlle de Kerbrejean. Un vague sentiment d'envie, de douloureuse humiliation, remplissait son cœur ; elle ne supportait plus la monotonie de son existence et se laissait aller à d'amères impatiences, à un chagrin profond.
Le vieux jardinier allait mettre au feu la bûcbe de Noél, et dame Perrine était en train de placer au centre de la table un gâteau de Savoie à cinq étages, lorsque Mimi, qui semblait plongée dans de mornes réflexions, se releva tout à coup et ouvrit brusquement la fenêtre en s'écriant :
« Écoutez! écoutez!... j'entends une voiture : elle vient de ce côté.... »
En effet, un bruit de roues retentissait dans J'éloignement, et l'on apercevait à travers les ombres grises du crépuscule la lueur tremblotante des lanternes. Tout le monde courut à la grille, excepté Mimi , qui resta au seuil du manoir. Une chaise de poste arrivait; elle entra au grand trot et s'arrêta devant la porte.
« Monsieur le comte ! » s'écria la vieille femme de chambre en levant les mains au ciel.
Le comte descendit en donnant des poignées de main à tous ceux qui se pressaient autour de lui et en s'ocriant :
« Ma fille!... mon oncle!...
—Ils sont en bonne santé, répondit Perrine en pleurant d'émotion. Voici Nicolas qui nous a apporté de leurs nouvelles....
— Comment?... Où sont-ils?... demanda le voyageur avec une vive expression d'anxiété et d'inquiétude.
— On ne vous attendait pas, monsieur le comte, reprit Perrine, on ne vous attendait pas avant le printemps prochain, et, comme mademoiselle était fort triste de ce retard, M. le chevalier l'a menée à Paris....
— Ah! c'est ma faute! murmura le comte; je.
devais écrire.... »
D entra entouré de ses gens et aperçut alors Mlmi, qui s'avançait en lui faisant la révérence.
« Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous saluer, dit-il en ôtant sa casquette de voyage et en saluant d'an air étonné.
— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur le comte? fit la jeune fille en riant : je suis Mimi.
— Est-il possible? s'écria-t-il; comme vous avez grandi et embelli, mon enfant! c'est miraculeux!
146 LA MEMI&aE B0BÉMI£1IN£«
— Veiiez, venez bien vite vous chauffior^ tous devez avoir bien froid, » dit-elle en ouvrant la poiie de la salle basse.
Il s'assit au coin de la chendnée avec Mimi, tandis que Perrine faisait ouvrir les appartements el alliimer du feu partout.
« AbJ je ne suis pas fâcbé d'être arrivé eniSn! dit-il en se dé])arrassant de ses bottes fourrées et du manteau qui Tenveloppait jusqu'aux yeu3LSareezvous, ma petite, que j'ai £ailll mourir de broid en route, malgré toutes mes précautions?
— Et quelle fatigue aussi ! répondit-elle en l'aidant à quitter la longue écbarpe de cacbemire roulée autour de son cou ; vous v^enez de fiûre je oe sais combien de mille lieues»
— ie suis revenu par le plus court cb^^&ki^ k mer Rouge et la Méditerranée : c'est l'affaine de quatre ou cinq semaines. En débarquante Marseille, j'ai calculé que je pouvais élre ici pour passer les lètes de Noël, je suis monté en chaise de poste« et j'ai voyagé nuit et jiHir...« Oui pouvait savoir ^e je ne trouverais personne ici?... Enfin j£ comptais faire une surprise, et j'ai été surpris moi-oiiêHie désagréablement. C'est un malheur. Demain je me reposerai, et après-demain Je partirai pour Paris.
— Àh! sitôt! murmura Mimi Sij£C une expression de chagrin sincère; est-ce gsi^il œ serait f>as
LA D£RNIÈR£ BaHËttlENNE. 117
mieux que M. le dievalier etiuademoiselle vinssent Yous trouver ?
—Oui peut-être, dit le comte en jetant un regard autonr de lui ; je me retrc^ui^ volontiers ici, nous y jouirions plus tranquillement du bonheur de nous revoir; mais la saison est si mamvaiseL, que je n'ose pas &ire voyager ma âUe et surtout joion oncle, qui est défà vieux.
— H. le chevalier se porte à ravir, répondU Mimi ; vocB le troiiVÊFez rajeuni.
— Tant mieux^ tant mieux! On ne me fera pas, à nm, le mteie complim^it.
— Mais si, je vous assure, » 4it Mimi en arrêtant sur le comte s^ grands yeux brillants.
Ea lui feâsant ce compliment , elle disait jusqu'il un^sertain point la vérilé : le comte était fort changé, mais ce n'était pas tout à fait à son désavant^B. Le cKfisat de llode avait effacé le vermillon trop vif de son leisit «t domié à sa figure amaigrie uiie pâleur bistrée. L'obésité menaçante qui alourdissait ses moïKvaiients avait disparu; sa taille avait repris des ppvportions sveites, ei sa loemuce était rede-^ v^itte élégante. Par malheur, il n'avait pas ressaisi sans compensatîoa ces précieux agréments : durant •ces quatre années, le temps Avait creusé de nombreux siUoiis sur son front et prea9ae blanchi sa cbervelure bmoe.
« Vous av^z une tournure jeune , reprit Mimi
i48 LA DERNIERS BOHÉMIENNE.
après l'avoir considéré un instant; c'est comme M. le chevalier : quand on le voit de loin, par derrière, avec sa taille droite et menue, bien serrée à la ceinture, on le prendrait pour un jeune homme de vingt ans. »
En ce moment, Perrine entra.
« Pardon , dit-elle, pardon, monsieur le comte, de vous laisser ainsi ; mais il faut que j'aie l'œil sur les gens : ils ne savent plus ce qu'ils font, tant ils sont aises. Quel bonheur de vous revoir, surtout un jour comme celui-ci! Grâce au ciel, la salle à manger ne restera pas fermée ce soir! Nicolas dresse la table, et Pierre a mis la bûche de Noël dans la cheminée. Je suis en mesure de vous servir une collation présentable, et tout ira aussi bien que si nous eussions été prévenus. Il ne vous manquera que le bonheur d'avoir à vos côtés mademoiselle et M. le chevalier. ' — C'est très-bien, Perrine, je suis content, répondit le comte en allumant philosophiquement son cigare. .
— Le souper ne sera prêt que dans ime demiheure, ajouta Perrine; monsieur le comte voudraitil prendre en attendant un biscuit dans du vin, ou bien un fruit pour se rafraîchir la bouche?
— Merci, Perrine, je ne prendrai pas la moindre chose, répondit-il; veillez seulement à ce que le vin de Bordeaux soit mis d'avance sur le buffet: vous savez qu'il ne faut pas le boire frais.
—Je vais moi-même à la cave, » dit-elle en prenant son trousseau de clefs.
Quoique M. de Kerbrejean aimât tendrement sa fille, il avait déjà pris son parti du contre-temps qui le privait du bonheur de Tembrasser à son arrivée, et, sa bonne humeur naturelle l'emportant sur un premier mouvement de tristesse, il se mit à causer avec Mimi. La fillette lui rendit compte de tout ce qui s*était passé dans le pays durant son absence. Elle avait une certaine verve naïve et railleuse qui divertit fort le voyageur; elle le fit rire aux larmes en lui racontant de quelle manière Célestin Piolot avait recueilli Théritage de sa grand'mère et en faisant le détail de tout ce qu'il avait trouvé dans ce caveau mystérieux où la vieille femme enfermait précieusement à côté de ses louis d'or les bardes délabrées de trois ou quatre générations.
« Maintenant, monsieur le comte, dit-elle en finissant, il faut me raconter quelque chose à votre tour : vous avez vu tant de choses extraordinaires!
— Je vous assure que non, répondit-il; on se figure que les pays étrangers sont remplis de merveilles : ma foi , je n'ai rien vu qui m'ait frappé l'imagination.
— Alors ceux qui écrivent leurs voyages sont de grands menteurs! s'écria Mimi. M. le chevalier nous a lu souvent de ces relations, et il y avait des choses
150 LA ErCKmÈRE BOHËIIENNB.
corienses. Je me rappelle un de ces livfes 06 Ton disait qu'à Bombay les femmes portaieirt des brar celets aux pieds et des anneaux d'oF au bout du nez.
— C'est frai, cela, dit-il en riant ; j'en ai rapporté, de ces bijoux : je tous les montrerai. •
Un moment après, Nicolas vînt amioinc^ cpc m. le comte était servi, et Perrine lui (Kt d'un air triomphant :
« Monsieursera content, j'espère. »
L^tmosphère de la salle à manger était chaude et parfumée. Le vieux jardinier avait eu le temps d'aller cueillir des fleurs dans la serre; les candélabres étaient allumés, et la bûche de Noél flamboyait joyeusement dans Tâtre.
« II fait bon ici, le dos au feu, le ventre^ à taMe, dit le comte en s'asseyant; mais, palsimableal jene peux pas souper seul : allons , Mimi , venez vous mettre à table, en face de moi!
— Oui, monsieur le comte, » répondât-eUeenrottgissant de joie et d'orgueil.
(Tétait la première fois qu'elle s'asseyait à la table des maitres. Les domestiques se regardèrent étonnés, et la vieille Perrine eut un mouvement de secrète indignation.
Un séjour de quelques années dans les colonies anglaises n'avait point fait perdre à M. de K^re- Jean certaines habitudes. Il y avait pratiqué la bonne
LA IffiMlfi»; MEËKENKE. 151
ecmtiHiie iHilanBsqm da péss wène, el après son .^^ii restait volontiers à ta*le, en éko de quelques bouteilles de vin vieux. Son cerveau n'était point trout^ par ees Mbations ; il bavait ser et souvent sans qu'il y parût, et, après plusieurs heures de ee passe-lemps, on ne remarquait rien eu lui qu'on peu d'animatioii. Ge soir-là il fit monter quelques vins fins, et, lorsqu'il eut soigneusement constaté L'am^oration que ces quatre derxii^es années avaient produite dans sa cave , il se trouva dans une disposition d'esprit très-gaie. Mimi, excitée par sa bcnme humeur, plaisantait familièremant avec lui et le divertissait beaucoup par ses saillies. Le souper da Noél se prolongea ainsi jusqu'à minuit. Alors le comte remplit une dernière fins son verre et Téleva en disant : « A votre santé, belle Mimi!
— A votre heureuse arrivée, monsieur le comte, répondit^^lle joyeusement. Ah! que vous avez bien fait de venir, et que je me suis amusée ce soir !
— Je carois qu'il est temps d'aller se reposer, afoutSHt-il en se levant ; bonsoir, Mimi; à de» raam. »
Un quart d'heure après, la jeune fille se déshabdlffit lentement, et du fond de sa chambre, eontigiiê à celle où couchait dame Perrine, elle faisait la conversation avec la bonne femme. Celle-ci ne prenait pas son parti d'avoir vu Mimi Tirelon
i52 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
assise à la table des maîtres, en face d'un Kerbrfr-
jean, et une certaine aigreur perçait dans ses
paroles.
«c Quel malheur, disait-elle, quel malheur que M. le comte soit arrivé ainsi à Timproyiste! S*il avait écrit, sa famille se serait trouvée ici pour le recevoir, et il n'aurait pas été réduit à votre compagnie.
— Soyez tranquille, il ne s'est pas ennuyé, répliqua Mimi.
— Son intention est de partir après-demain, continua Perrine, et certainement il passera le reste de l'hiver en famille à Paris....
— M. le comte n'a pas dit cela, interrompit vivement Mimi.
— C'est vrai; mais, une fois qu'il sera là, on le décidera facilement à rester.
— Si M. le chevalier et mademoiselle savaient qu'il est ici, ils viendraient, dit Mimi après réflexion.
— Certainement, répondit Perrine; mais ils ne le sauront pas. M. le comte arrivera sans avertir personne; quelle surprise et quelle joie pour sa flllè!...
— Et c'est après-demain qu'il veut partir! murmura Mimi; mais, s'il fait grand froid, il restera peut-être.
— C'est possible ; en attendant, faites votre prière
et couchez-Yous ; bonsoir,» répondit Perrine en éteignant sa lampe.
Himi fit le tour de sa chambre , et alla regarder à travers les rideaux de la fenêtre.
« Quel beau temps pour voyager! s*écria-t-elle en ricanant; quoique nous soyons à Noël, il y a des papillons blancs dans l'air. Entendez-vous, dame Perrine?
— Si la neige fond en tombant , ce n'est rien , dit la bonne femme.
— Non, non, elle ne fond pas, répondit Himi; demain, vous verrez un beau coup d'œil ; la terre sera toute blanche , et il gèlera en l'air. Bonsoir et bonne nuit. »
Elle ferma alors la porte de sa chambre ; mais , au lieu de se coucher, elle s'assit devant une petite table, dans le tiroir de laquelle il y avait pêle-mêle de vieilles plumes , un encrier à peu près vide et quelques feuilles de papier, barbouillées pour la plupart. Après avoir trouvé à grand'peine une page blanche , Himi se mit à écrire pour annoncer à Mlle de Kerbrejean l'arrivée de son père. Quand sa lettre fut terminée, elle la cacheta, et mit l'adresse lisiblement ; puis , considérant cette lettre , la première qu'elle eût écrite en sa vie , elle murmura satisfaite :
a S'il fait bien froid, M. le comte attendra, et, avant qu'il se mette en route, les autres arriveront!..-
154 LA ]»ERmÈR£ WÙWÈmMiSim..
Le lenA&mam, es se levant, M. de Keriirejean aperçut à travers, les vitres le cid sans sekAl , la GampagnerCOîSTerte de neige , et les vagnes «nnbres de la marée montante qui balayait la grève avec bu bruit rauque. L'aspeet de ce paysage glacé le fit frissonner ; il s'installa près de la chemioée dans un de ces fàuteuite naôelleux ^ profonds où Ton est aussi ebauden^nt que dans son Ut, et «^elara qu'il fie mettrait pas le pied dehors de la journée. Â l'heure du déjeuner, Mimi parut; elle revaiait de rég^se toute pimpaete et dans ses fdus beaux aitours. D ne^ pouvait lui venir à l'esprit de se mettre en frais de coquetterie pour un homme de qua* rante-cinq ans ; mais l'approbation et les éloges du eoBite la ffiittaient , et elle avait la bonne volonté de lui plaire. Peut-être même entrcvoyait-elle déjà k possibilité de prendre quelque infhxence suar so» esprit et d'c^tenir ainsi certaines choses cpsà flattaient sa vanité. Lorsqu'elle parut, Bl» de Rerbrejean s^éeria d'un air satisfait :
« Bonjour, Mimi; vous venez à prqiios pour déjeuner avec moi ; mais d'abord venez voijis chauifer un peu, et dites-moi le temps qu'il £aiit là dehors.
— Un temps affreux, rép<m(£it-^e en àtant son
LA DERNlÈfiË BO&ÉHIEffISE. iSS
mantesa de mérinos et sa* petile capolB de paille noire; malgré mes gants de laine, j'ai pris r<l>iiglée;
A ces mots^ die étendit ses mains ikies et poter lées ea montrant le bmit de ses doigts couteur de rose.
« Ah ! pauTre petile , dit le eorate en plais»itant ; c'est ccNnme en Russie; les mains sont gelées, et peut-être le nez aussi....
— Je ne crois pas, fit-elle en dilatant ses narines éfelicates avec un sourire qui laissait voir de petites dents égales et blanches qui ressemblaient à un rang de perles.
— Tamt mieux! reprit le cwnte toujours du même Ion ; mais cela pourrait arriver, si ce grand froid rantinue ; pour empêcher un tel maUieur , je vais vous donner un cache-nez. »
Et aussitôt il alla chercher lui-même dans ses coffres de voyage une écharpe de soie qu'il jeta au €0u de Mimi.
«Merci, monsieur le comte , grand merci! s'écria-t-elle ravie; ah ! que c'est beau, cette étoffe-là l »
EUe couruf (jterant une glace , admira T^Bet de ce tissu bariolé; puis die l'ôta de son cou pour le rouler en turban autour de sa tête.
« Regardez donc, monsieur le comte, fit-elle en se retourmnt; est-ce que je ne suis pas jolie mnsi?
iS6 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
— Oh! beautifuHi» dit-il entre ses dents d'un air d'admiration.
Elle était en effet d'une beauté fort attrayante ; par une sorte de coquetterie instinctive , elle relevait les bras en cambrant sa taille flexible, comme pour rattraper les bouts flottants de l'écharpe, et il y avait en ce moment, dans sa physionomie , dans son regard , quelque chose qui rappelait les grâces effrontées de sa mère la bohémienne.
Presque au même instant dame Perrine entra.
« Est-ce que Nicolas n'a pas averti M. le comte qu'il est servi? » dit-elle en regardant Mimi de travers et en lui faisant signe d'ôter au plus vite la coiffure de fantaisie qu'elle chiffonnait en se mirant dans la glace. Mais la jeune fille ne tint pas compte de cette injonction muette, et sans tourner la tète, elle dit tranquillement :
« Voyez-vous , dame Perrine , je m'habille en sultane.
— Allons, follette; vous avez entendu, le déjeuner est servi ,» dit le comte en se levant et en l'invitant du geste à le suivre dans la salle à manger.
Mimi posa l'écharpe au dossier d'un fauteuil, lissa ses cheveux en jetant encore un coup d'œil sur la glace , et dit en passant triomphante devant la vieille Perrine :
« M. le comte a bien des bontés pour moi ; il veut que je lui fasse compagnie , et il m'a fait ca-
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. i57
deau de cette jolie écharpe. Aussi je Taime de tout mon cœur. »
Les jours suivants , la campagne demeura ensevelie sous son linceul de neige ; il faisait un froid rigoureux, et le comte, enfermé dans les appartements bien chauffés du manoir , ne songea même pas à se mettre en route. Il se serait assurément fort ennuyé, s'il n'y avait eu en face de lui que l'honnête figure de Nicolas et le visage ridé de dame Perrlne; mais Mimi lui faisait si bonne compagnie, qu'il ne trouvait pas le temps trop long. C'étaient toujours les mêmes affinités qui l'entraînaient irrésistiblement : une personne plus spirituelle et plus distinguée que Mimi l'aurait moins attiré ; cette petite lui plaisait surtout par ses côtés vulgaires, et il se laissait aller à l'agrément de sa société tout conmie il en était venu jadis à passer sa vie au milieu des gabelous et des habitués du café de Neptune. La fillette , glorieuse et charmée de son succès , prenait des airs d'enfant g&té ; elle s'épanouissait en quelque sorte dans la familiarité du comte, sautillait autour de lui, l'agaçait , le cajolait du matin au soir, tout cela sans malice, sans calcul ar- 'rèté, sans aucune prévision intéressée.
Dès les premiers jours, elle avait engagé H. de Kerbrejean à lui montrer les curiosités qu'il rapportait de son voyage, et ils avaient ouvert ensemble une caisse remplie de produits de l'industrie in-
158 LA DBRUlfeRS MHÉHIMNË.
Hffone^ Tous ces objels «laki^ été rj^uûs 6W& beaucoup de discernement et formaient un pètem^ devant lequel lUim s'extasia toute une mati&ée. Le comte Tayaut invitée à choisir ce qui lui plairait le mieux, elle prit une étoffe de soie rose brodiée d'argent, un flacon d'essence de santal, un bouquet de plumes d'ai^^us disposées en éveatail, et des bracelets de laque rouge pailletés d^dr; c'étiût là ce qui avait le plus exdté sa convoitise, et elle ne fit |Mffi grand «as d'uu carré de cavchemire que le comte M donna pour ronplacer son manteau de mérinos.
Les fafveurs dont Mimi était l'objet causaient un certain étonnem^Eit à la domestticité du manoir, ^ dame Perrine en était toute bouleversée de surprise et d'indignation. Le respect lui fumait la bmiche ; mais eUe s'épanchait en secret avec son vieux camarade iPierre le jardiiiter et avec le iid^ Nicolas.
« M. le comÉe &sL trop bon, lecu' disail-;elle; H eacoucage des fami&arltés dont il devrait fi'joffenser. G^te pénmnelle lui manque de resped; à tout moment. Jour de Dieu ! comme M. le chevaUer ia remettrait à sa pkœ, s'il rentendait babiUer avec tant de liberté! J>e{)uis qu'elle dise (dus les jours avec M. le oooBile, elle est d'une .arrogasice sans égak, et ûn'y a phts mojfen de lui faine la moiiulre ran(Hittrance ; je ne crois pas qm Abne Gervais
dAe-mteie en vint à iiout maintenant H lui passe par Yesprk toate sorte d'idées fantasques : par exemple, elle prend rhabitede de yeillBr dans sa dttnAre, quand tcmt ie monde est ccHichë ; la nuit dernière, m'étant aperçue qu'elle n'a?ait pas éteint sa ImnMro, je me suis levée pour saTdr ce qu'elle faôsaît, et je l'ai -vue, par le trou de k serrure, qui tsôUait de cette belle étoffe que M. le coflaAe M a Ébnnèe. ,
— iïle a^osé mettre les ciseaux là dedans? s'é« cria Nicolas.
— Csû, mon cker enfant; aie coupait et rognait à son idée ce beau satin à fleurs d'argent, elle qui n'est pas seulement «n état de tailler un tablier de cuisnie« Enfin, palimoe ; ce grand Stmà ine dw^era pas toujours, M. le comte s'en ira à Baris, et alors tout ceia fimni. »
Saix «u trois jours après, Mimi s'esquiva à Tissue du dîner, et le comte passa seul au salom pour preis&*e sa tasse de calé. La Tieille femme de chambre âfttra alors sous rni prétexte et se mit à rôider antfsu* du guéridon rà Nicolas Temdt d'apporter le plateau chargé de liqueEsrs et tout l'attirail néoessame pour fuiuer, non pas le V23lgairo dgare mt l'âcie cigarette, mais cette kxngae pipe ôadienite dont le tuyau serpentin aboutit à une oua£e de métel. Tandis qucM. de fierbrejeao, nenviersé dans un fauteuil au coin eu fai, bunait son café k petites
gorgées et fumait son houcca, dame Perrine s'approcha en se frottant les mains et en disant :
« Il semble que le temps s'adoucit un peu; si cela continue, nous pourrions bien avoir demain un commencement de dégel.
— Peuthl fit le comte; il n'y a pas apparence; j'ai mis le nez à la fenêtre tantôt ; le vent soufflait du nord-est, et je vous assure qu'il n'était pas chaud.
— C'est pourtant terrible que cette neige et cette froidure retiennent monsieur le comte comme prisonnier, ajouta Perrine.
— Oh 1 oui, murmura-t-il en s'agitant dans son fauteuil.
— Ce mauvais temps n'est pas général, à ce qu'il parait, continua la bonne femme; un douanier qui vient de Morlaix disait ce matin que par delà les chemins sont praticables. Dieu veuille que cela soit vrai I Monsieur le comte doit être si impatient d'embrasser sa fille !
— Je donnerais tout au monde pour qu'elle fût ici 1 » murmura M. de Kerbrejean avec un soupir.
En ce moment, la porte s'ouvrit brusquement ; Mimi entra comme un tourbillon et vint se placer en face du comte, après avoir tourné lentement sur elle-même comme pour lui montrer l'ensemble de sa parure.
«Bonté divine, quelle mascarade! murmura dame Perrine en levant les mains au ciel.
LÀ DËRiNIÈRE BOHÉMIENNE. i61
— Tournez-vous encore, petite, qu'on vous voie mieux ! s'écria le comte ; c'est très-joli, ce costume-là ! Moi qui me figurais que vous ne sauriez rien faire de cette belle étoffe rose et argent! Ehl eh! vous en avez fait une robe de bal qui vous sied très-bien. v.
n disait vrai : elle était d'une beauté triomphante avec son corsage un peu décolleté, ses manches courtes et ses bracelets de clinquant attachés audessus du coude, comme les portent les bayadères. Pour compléter sa parure, elle avait planté dans son chignon le bouquet de plumes d'argus et attaché à sa ceinture, avec un ruban, le flacon émaillé qui contenait l'essence de santal. Tout cela était d'un effet bizarre et charmant ; elle ressemblait à une princesse des romans de chevalerie tombant comme des nues dans un vieux château.
« Qu'elle est gentille ainsi ! « reprit le comte en se tournant vers Perrine comme pour l'engager à s'avancer et à exprimer aussi son admiration., Mais la vieille femme, se contenant à grand'peine, répondit froidement :
« L'ajustement est un peu léger pour la saison , Mlle Mimi risque de gagner un gros rhume. »
Et là-dessus elle sortit du salon en faisant signe à Nicolas de la suivre.
« C'est vrai, petite, vous devez geler avec vos bras nus, dit le comte en tisonnant pour ranimer le feu. Approchez-vous donc delà cheminée.
162 LA DËBMIÊRE BOHfiMIEIfNE.
— Bah ! je ne crains pas le froid, » répondit-eUe. Et^ conuue pour prouver que c'était la vérité, elle
prit un écran pour s'en servir en guise d*évenlaâ. Puis, tout à coup, elle se mit à danser en chantant Tair d'un boléro. Les pas qu'elle improvisait n'é* talent pas très-corrects, et il y avait plus de vigueur que de grâce dans ses mouvements. Cette espèce de pantomime était une réminiscence de ses exercices d'autrefois. L'écran lui servait de tambour de basque ; elle l'élevait au-dessus de sa tète en arrondissant les bras, et bondissait sur le tapis avec une verve, un entrain incroyables. Chose bizarre! en ce moment certains instincts s'éveillaient en elle et la jetaient dans de vagues regrets : elle songeait à l'effet prodigieux qu'elle produirait en dansant ainsi en public avec sa belle robe rose brodée d'argent et son diadème de plumes.
« Bien ! très-bien ! s'écriait le comte en battant la mesure avec le pied en et jetant de grosses bouffées de fumée par le nez. Certes, je ne m'attendais guère à avoir ce soir le ballet et la pantomime.
— Àh ! c'est fatigant de clianter et de daitôer tout à la fois, dit Himi en s'arrètant enfin et en tombant haletante dans un fauteuil.
— Je le crois bien! répliqua le comte ; vous n'en pouvez plus, petite follette.
— Voyez comme le cœur me bat, répondit-elle
LA MRNltfti: maeia£KlHE. i63
en ^ penchant pcmr qu'il appnyàt la main sur son
corsage.
. —Oh! oh! je n'en doute pas, fit-il un peu ému
et en riant de cette ingénuité; rous êtes toute en
moiteur. Il faudrait prendre quelque chose de
chaud.
— Je veux bien, » répondit-elle.
Le comte ne sonna pas; il prît lui-4nêine sur le guéridon du sucre, du rhum et de l'eau qu'il mît dans une tasse ; puis il fit tiédir devant le feu cette espèce de punch et le présenta à Mîmi, qui but d'un trait et lui rendit la tasse en disant simplement : « Merci, c'est très-bon.
' — Vous avez assez dansé comme cela, petite Mimi, reprit le comte; faisons une partie, cela vous reposera.
— Volontiers, répondit-elle; jouons comme hier, aux dominos. »
Le comte n'aimait pas les jeux qui exigeaient des combinaisons profondes, mais il faisait volontiers sa partie de dominos. D'ailleurs Mimi avait une ma nière de jouer qui le divertissait singulièrement : elle riait, se passionnait, s'emportait à propos du double blanc ou du double six ; parfois elle essayait de tricher, et, lorsqu* elle avait perdu, elle se livrait à une désolation comique. La partie se prolongea ainsi toute la soirée.
Au premier coup de minuit, Mimi se leva, re-
i64 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
poussa vivement la table de jeu, et dit en s*avançant avec une grande révérence :
« Monsieur le comte, je vous souhaite une bonne année, suivie de beaucoup d'autres également heureuses. »
Là-dessus elle lui tendit les deux joues et Tembrassa cordialement.
« Je n*y pensais pas! s'écria-t-il; c*est demain le jour de Tan.
— C'est aujourd'hui, reprit Mimi en regardant la pendule ; voyez, l'année est commencée depuis une minute.
— Et moi qui n'ai pas songé à vos étrennes!
ajouta le comte en fouillant machinalement dans ses poches.
— Oh ! rien ne presse, répondit Mimi en riant : j'attendrai bien encore un peu.
— Il y a donc huit jours que je suis ici? murmura M. de Kerbrejean d'un air sincèrement étonné; cela me semble impossible.
— Vous n'avez donc pas une seule fois regardé l'almanach? lui demanda Mimi.
— • Ma foi! non, répondit-il. Grâce à vous, petit lutin, je ne me suis pas ennuyé un moment, et le temps a passé sans que j'y prisse garde. »
En rentrant dans sa chambre, Mimi passa et re^ passa deux ou trois fois devant la glace pour s'admirer encore ; puis elle se déshabilla lentement,
sans tenir compte des observations de dame Perrine, qui lui disait à travers la porte :
« Tenez, Mimi, cela fait pitié de voir qu'une fille de votre âge, élevée dans une maison comme celleci , ait si peu de jugement et de retenue. M. le comte, qui est la bonté même, vous passe toutes ces impertinences, et même il s*en amuse ; mais à quoi cela vous mènera-t-il ? Que diraient les gens du dehors , s'ils vous avaient vue ce soir habillée comme une comédienne ? Je vous le dis de bonne amitié , ma pauvre Mimi , vous avez tort de vous abandonner à vos mauvais penchants de malice et d'orgueil ; ils vous font commettre des fautes qui retomberont sur vous quelque jour. »
La bonne femme continua une demi-heure sur ce ton ; de temps en temps elle faisait une petite pause, comme pour attendre l'effet de son discours. Enfin , n'obtenant pas un seul mot et n'entendant plus aucun mouvement, elle alla regarder par le joint de la porte : Mimi dormait déjà profondément. La robe rose, le bouquet de plumes et le flacon gisaient pêle-mêle devant le lit , et la lampe fumait et pétillait sur la table de nuit. Perrine considéra un instant ce tableau, puis elle s'avança sans bruit, éteignit la lampe , et se retira en murmurant :
« C'est inutile ; jamais avec la queue d'un corbeau on n'a fait un panache blanc. »
166 LA DERNIÈRE BOHËMIENKE.
Le lendemain , quand Himi s*éyeiUa , un rayon de soleil passait à tray^rs ses ricteaux, et Ton en* tendait au dehors le mugissement des bestiaux qui sortaient de l'étable.
La jeune fille comprit qu'il était tard déjà.
« Ah ! grand Dieu ! fit-elle tout haut et en se le^ vaut précipitamment, il est pour le moii» neui heures!...
— Neut heures trois quarts I lui cria dame Perrine du fond de Vautre chambre. Dépèchez-Tous de vous vêtir, on a peut*ètre besoin de vous là-bas.
— Qui donc? M. le comte? demanda vivement lOmi.
— Point du tout , répondit dame Perrine en se montrant, c'est Mme Gervais qui tantôt demandait après vous.
«*^ Mme Gervais ! elle est ici!
— Oui, ma petite , et M* le chevaUer, et mademoiselle aussi* Us sont tous arrivés ce matm vers sept heures*
~ Est-il possible?... je n'ai rien entendu, murmura Mimi.
— Mademoiselle a demandé de vos nouvelles deux ou trois Ibis, ajouta Perrine; vous devriez des* tendre.
— Dans un moment, >» répondit-elle; puis, allant vers la glace, elle se mit à arranger lentement ses cheveux.
« Ah ! scomoise , tous aviez écrit en cachette , poursuivit la vieille femme ; c'est ce qui fait que M. le chevalier et mademoiselle sont revenus.
— Vous voyez que j'ai eu une bonne idée , répliqua Mimi avec un sourire contraint. A présent, les ▼oilà réunis, et tout est pour le mieux.
— Non pas, non pas, fit dame Perrine entre ses dents ; je crois qu'il aurait mieux valu que M. le comte allât à Paris !
— U fait beau temps aujourd'hui, n'est-ce pas? reprit Mimi avec un soupir.
-^ Un temps magnifique ; le vent a tourné cette nuit. Il a fait une grosse pluie qui a balayé toute la neige ; puis le soleil s'est levé, clair comme au mois de mars. Dehors l'air est très-doux , et il fera bon se promener sur l'heure de midi. Et tenez , ajouta la vieille femme en regardant par la fenêtre, voilà M. le comte et mademoiselle qui sont déjà dans le jardin. »
Elle s'en alla à ces mots. Dès qu'elle fut sortie, IGmi vînt regarder à travers les vitres , et elle aperçut dans la grande allée Mlle de Kerbrejean , qui marchait appuyée au bras de son- père. A cette vue, une poignante jalousie lui gonfla le cœur, des larmjes roulèrent dans ses yeux , et elle murmura avec une amertume profonde :
« Le voilà avec sa fille qu'il aime.... A présent je
vais retourner dans mon coin , et personne ne fera plus attention à moi! »
Un quart d'heure après, elle descendit. La famille allait se mettre à table. Mimi, entendant parler dans la salle à manger, s'arrêta sur le seuil et jeta un coup d'oeil à travers la porte entr'ouverte. Le comte était debout entre sa fille et Mme Gervais, qui étaient assises déjà, et il n'avait pas l'air de se souvenir que la veille c'était Mimi qui se trouvait en face de lui à la place du chevalier. La jeime fille comprit que , si elle ne parvenait pas sur-le-champ à reprendre sa position, elle était reléguée pour toujours à l'office. Elle entra résolument et vint faire ses compliments de bienvenue à Irène. Celleci l'embrassa cordialement et lui dit avec effusion :
« Tu as bien fait de m'écrire , ma chère Mimi. Nous sommes venus le surprendre, ce méchant père qui ne donnait pas de ses nouvelles.... Il m'a dit que tu avais été bien gentille pour lui, et je t'en remercie de tout mon cœur. »
La jeune fille fit une nouvelle révérence et resta debout devant la table en regardante comte. Celuici eut un instant d'embarras et d'hésitation ; puis il dit , en faisant signe à Nicolas de mettre un couvert à côté du chevalier :
« Petite Mimi , allons , placez-vous là. »
Elle n'attendit pas une seconde invitation et s'assit
triomphante. Mme Gervais et le chevalier firent un mouvement de surprise ; Nicolas regarda tout eflaré du côté de l'office , où dame Perrine était occupée à compter ses pots de confiture, et la charmante Irène dit avec un sentiment de délicate bonté :
« Ce pauvre père ! il n'aime pas à dîner seul; par bonheur, Mimi lui aura fait compagnie en notre absence.
— Elle est si gaie, si drôletle quand elle veut, »• reprit le comte en regardant Mimi comme pour l'engager à se départir de Tàir sérieux et posé qu'elle avait pris subitement.
Mais elle ne changea pas de contenance et demeura silencieuse tout le temps du déjeuner. Sa curiosité était d'ailleurs fort excitée par le tour qu'avait pris la conversation. Le chevalier parlait à son neveu de l'affection que les dames de Kersalion avaient conçue pour Irène , et il lui. faisait entrevoir que désormais les d'eux familles passeraient ensemble une partie de l'année.
Le comte n'opposait aucune objection à ce projet; mais au fond il n'en était nullement charmé, et l'idée de se retrouver au miUeu d'un certain monde l'efiarouchait singulièrement. Le chevaUer s'en aperçut, et il se hâta d'ajouter :
« Nous serons ici encore plus souvent qu'à Neuilly. Mme de KersaUon est convaincue que ce changement de résidence sera favorable à sa santé; quant
170 LA DERNIÈRE BOHÊHIENNE.
à sa fille, elle ne désire qu'une chose, c*est de se réunir pour toujours à Irène. L'affection réciproque, les liens de parenté, les intérêts de famOle, ont naturellement amené ces arrangements que tu approuveras , je n'en doute pas, mon cher Jean. »
Celui-ci se contenta de répondre par un signe d'assentiment et dit, en s'adressant à sa fille :
« Mlle de Kersalion était fort jolie autrefois ; elle te ressemblait un peu.
— Ah! cher papa, vous me flattez! s'écria Irène. Voulez-vous que je vDus fasse son portrait? Ma chère Louise est très-belle encore : elle a une taille élégante , des yeux charmants et la plus magnifique chevelure blonde. Par malheur, elle s'obstine à croire qu'elle a le visage et la tournure d'une vie^flle demoiselle , et elle s'habiUe en conséquence : point de fleurs, ni de rubans, ni d'étoffes de couleur claire; toujours des fichus unis, des robes noires ou grises, ps^ un pauvre petit chiffon rose ou hleu.
— Mais eUe doit faire tache dans le monde , observa M. de Kerbrejean.
— Le monde ! elle n'y va .jamais. Je n'ai pu la décider une seule fois à m'accompagner, lorsque mon bon oncle me menait au spectacle ou au bal.
— Mais chez die î
— Oh ! les visites ne l'obligent pas à se mettre en frais de toilette. Ma tatute de KersaUan ne quitte
LA D£RNI&R£ BOHÉMIENNE. i7i
presque pas sa chambre^ Sans être précisément infirme 9 elle est d'une santé très-délicate; le bruit la fatigue » le monde l'ennuie ; depuis longtemps elle ne reçoit personne.
— £t M. le duc de Kenoyal ? murmura étourdimentMimi*
— Ah ! il a l'honneur d'être connu de vous î fit le chevalier en regardant Li fillette à travers ses gros sourcils.
— C'est Nicolas qui nous a parlé de lui , répon-* dit-eDe un peu interdite.
— Le duc de Renoyai ! je l'ai vu grand comme cela^ dit H. de Kerbrejean en mettant sa main à la hauteur de la table ; sa mère était une Kersaiion. Il doit avoir aujourd'hui vingt-six ou vingt-sept ans. C'était un très-joli petit garçon , bien adoré , bien g&té....
— 11 se souvient aussi de toi , interrompit le chevalier ; quand nous irons à Paris , vous renouvellerez connaissance. •
Les voyageurs avaient passé soixante heures en chaise de poste; ils étaient accablés de fatigue. Aussitôt après le déjeuner, Mme Gervais emmena Irène, afin qu'elle prit un peu de repos, et le che* valier monta chez lui pour se mettre au lit pendant quelques heures. Lorsque Mimi fut seule avec le comte , elle s'écria joyeusement :
« Ah ! enfin ! nous allons rire un peu!
n2 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
— Eh! eh ! je ne demande pas mieux, répliquat-il, subitement égayé; mais dites-moi, mignonne, pourquoi donc étiez-vous si sérieuse durant le déjeuner?
— Parce que je voyais du coin de l'œil les gros sourcils froncés de M. le chevalier, répondit-elle effrontément.
— Venez çà , que je vous donne vos élrennes , reprit le comte en tirant de sa poche une de ces bottes ornées de fines incrustations d'ivoire et d'argent qu'on fabrique à Bombay.
— Des bonbons! ah! grand merci! je les aime beaucoup , » s'écria Mimi en ouvrant la boîte.
Puis elle ajouta d'un air désappointé :
« Ce sont des pièces de vingt francs !
— Rien que cela , simplette ! fit le comte avec un gros rire; soyez tranquille, il y en a assez pour acheter des dragées et autre chose encore.
— Merci , grand merci , monsieur le comte , répéta Mimi en mettant négligemment la boite dans sa poche.
— Voulez-vous venir vous promener un peu là dehors? reprit M. de Kerbrejean; tantôt je suis sorti et j'ai trouvé qu'il faisait bon au soleiK
— Allons, je le veux bien, répondit gaiement la jeune fille; si le dégel n'avait pas rempli les chemins de boue , nous irions faire un tour jusqu'au village.
— Essayons toujours, » répondit le comte en mettant son chapeau.
Es sortirent ensemble. Mimi n'osa pas prendre le bras du comte , mais elle marcha près de lui en folâtrant et en babillant avec sa verve ordinaire. L'air s'était subitement attiédi , un vent doux et léger séchait la plage, et les bateaux pécheurs réunis au fond de la baie formaient une escadrille prête à gagner la haute mer.
Mimi s'arrêta en disant :
« Est-ce qu'il ne serait pas plus commode et plus agréable de se promener en bateau que de traîner ses souliers à travers les galets et les herbes marines?
— C'est tout à fait mon sentiment, » répondit le comte en hélant une barque.
. Quelques moments après , ils voguaient sur les flots tranquilles de la baie. Le comte tira sa montre : « Midi trois quarts, dit-il; nous avons le temps d'aller faire un tour en pleine mer. Le voulez-vous, petite Mimi?
— De tout mon cœur, >» s'écria-t-elle ravie.
Cette proposition venait de lui faire comprendre
que le comte n'était pas entièrement absorbé par le bonheur de revoir sa famille, et elle en conclut naturellement qu'il aurait toujours le même besoin d'être distrait , cajolé et amusé : elle ne se trompait pas, l'habitude était prise déjà, et il était subjugué bien plus encore qu'elle ne pouvait se le figurer.
174 LA »CimiMï WnilliiElINE.
Bien avant l'heure du dîner, me de Keii)rejean et le bon oncle descendirent au salon, pensant y trouver le comte. Ils apprirent , non sans quelque étonnement, qu'il était encore à la promenade avec Mimi.
« Je vais au-devant de lui jusque sur la terrasse, dit Irène en s'enveloppant de sa pelisse; voici la nuit, il ne saurait tarder. »
Le chevalier resta seul à tisonner devant le feu. Un instant après, Mme Gervais entra. EDe était soucieuse : dame Perrine venait de lui faire part de tout ce qui s'était passé depuis huit jours, et elle avait comme un pressentiment de l'ascendant funeste que Mirai pourrait prendre sur le comte. La chose lui paraissait si grave, qu'elle n'hésita pas à en parler au chevalier; mais celui-ci ne partagea pas ses appréhensions.
«< Je connais Jean, lui répondit-il; c'est un pauvre esprit, toujours livré à quelque influence qui le domine à son insu. J'espérais, je l'avoue, que durant ces quatre années il se serait un peu relevé de l'espèce d'affiiissement moral où il était tombé ; je reconnais que c'était une illusion : il n'y a rien de changé en lui que sa corpulence et la couleur de ses cheveux. Malgré son petit génie et la feiblesse de son caractère, il est incapable de manquera certains devoirs. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que Mlle Mimi lui fasse compagnie tant qu'elle vou-
LA DERNIÈRE BOffÉHIEKNE. 175
ëra, et même qu'elle le divertisse par ses imaginations folâtres ; d'ailleurs tout cela iie saurait durer : je vais m*occuper sérieusement d'établir cette enfant, et, dussé-je doubler la dot que lui donnera l'oncle Tirelon, je viendrai à bout de lui trouver un mari. »
11 était presque nuit lorsque le comte rentra au manoir. Irène avait pris son bras, et Mimi les suivait en chantonnant. On fît cercle autour du foyer avant de passer à table , et le chevalier dit à son nevea :
« Si tu n'étais pas revenu si tard, nous aurions pu jeter un coup d'œil dans les appartements, où je veux mettre les ouvriers au plus tôt.
— Quels appartements? demanda le comte.
— Eh ! mais ceux que Mme de Kersalion et sa fille occuperont ce printemps. J'avais donné des ordres déjà, et Ton devait se mettre à l'œuvre en notre absence; à présent, tu donneras ton avis, et nous dirigerons ensemble les ouvriers. Il y aura aussi quelques travaux à faire dans le jardin; Irène veut une serre pareille à celle qu'il y avait sous son balcon, à Neuilly.
-** AhJ mon oncle , voos ai-je dit cela? s'écria Irène en rougis^nt , comme si ces paroles eussent renfermé quelque allusion.
-^ Mon Dieu, non, répliqua le chevalier avec un sourire; mais j'ai deviné.... Quand nous aurons ar-
rangé ce réduit, tu iras volontiers l'y asseoir avec Louise.
— Avec ma bonne, ma charmante Louise ! murmura Mlle de Kerbrejean; ah! que je serai heureuse de la revoir ! »
Dès le lendemain , le chevalier parcourut le manoir en dressant ses plans , et deux ou trois jours plus tard il commençait à les mettre à exécution]: les meilleurs ouvriers qu'il y eût à quelques lieues à la ronde furent mandés, et, tandis qu'ils travaillaient à l'intérieur, une escouade de terrassiers bouleversait les jardins.
Moins d'une semaine après le retour des Kerbrejean, Célestin Piolot arriva' un soir à P..., le bâton du voyageur à la main et le havre-sac sur le dos. Quoiqu'il fût harassé de fatigue, il passa sans s'arrêter devant son logis et poursuivit son chemin jusqu'à l'endroit où, après avoir tourné un petit promontoire, on découvrait l'anse au fond de laquelle était situé le manoir. 11 faisait sombre ; le vent soufflait du large, et la mer agitée se brisait contre les rochers avec un bruit rauque et profond. Au premier plan, les sinuosités du rivage et les pentes gazonnées qui dominaient la grève se confondaient dans
LA DERNIÈRE DOHÉMIENNE. d77
les ténèbres; par delà ces lignes confuses, la demeure des Kerbrejean s'élevait comme une masse noire, percée çà et là de points lumineux, et plus loin encore la cime des bois séculaires se découpait nettement sur le ciel parsemé d'étoiles scintillantes. A l'aspect de ce paysage nocturne, Célestin s'arrêta saisi d'une émotion inexprimable ; des larmes d'attendrissement et d'amour coulèrent de ses yeux, et il murmura pénétré de joie :
« Maintenant , du moins , je pourrai l'apercevoir tous les jours.... »
Puis , tout haletant et brisé , il s'en revint chez lui. Magui avait déjà verrouillé la porte du vieux logis ; en reconnaissant la voix de son jeune maître qui l'appelait après avoir soulevé le heurtoir, elle accourut sa lampe à la main.
« Jésus! s'écria-t-elle , vous voici de retour! Je ne vous attendais pas, savez-vous ! C'est égal, vous trouverez le logis bien approprié et toute chose à sa place. Entrez vite; il y a du feu, et, sans aller chez les voisins, j'aurai bien de quoi vous faire souper.
— J'ai surtout besoin de me reposer, répondit Célestin en la suivant d'un pas alourdi.
— Comme vous voilà maigre et écloppé ! fit-elle en le considérant. Ah ! mon pauvre garçon , est-ce que vous vous seriez comporté comme l'enfant prodigue? »
i78 LA D£ENl£a£ BOHÉMIENNE.
Célestin secoua Ja tête et répondit en souriant tristement :
« Ce ne sont pas les plaisirs qui m'ont mis ainsi.
— Ce n'est pas le travail non plus, répliqua la bonne femme en regardant les mains du jeune ouvrier.
— Ah ! repril-il après avoir jeté un coup d*œil autour de lui, j'aime mieux être ici qu'à Paris!
— Je le crois bien! s'écria la vieille servante. Ici, vous êtes chez vous. »
Après un moment de silence , Célestin ajouta» le cœur palpitant et d'une voix tremblante :
« Que fait-on par ici? Avez^vous vu les gens du manoir?
— Oh! il y a du nouveau, répondit vivement Magui. D'abord M. le comte est arrivé.
— Ahl s'écria Célestin, voilà donc pourquoi Mlle Irène est revenue I
*^ Vous savez déjà qu'elle est ici? dit llagui étonnée.
— Oui, j'ai appris cela vaguement, balbutia k jeune homme ; mais vous devez le savoir mieux que moi, si vous avez vu Mlle de Kerbrejean.
— Pas plus lard qu'aujourd'hui je l'ai rencontrée à la porte du manoir avec M. le chevalier; ilsj étaient là surveillant une bande d'ouvriers qui travaillaient chez eux*
— Ah ! ah ! ils font donc bâtir?
— Pas que je sache; mais ob fait de grands embellissements. Les peintres, les vitriers, les menuisiers , remettent tout à n^f. C'est là qu'il y aurait maintenant de la besogne pour un bon ouvrier comme vous 1... »
Céiestin ne releva pas cette insinuation ; il s'ac-> couda d'un air rêveur sur la table que Magui venait de pousser devant lui, et ne répondit plus que par monosyllabes aux discours de la vieille servante.
Le jour suivant, lorsque le chevalier sortit pour faire sa ronde matinale, il trouva à la porte du manoir Céiestin Piolot qui l'attendait. Le jeune ouvrier avait repris la casquette et la blouse, et il portait sous son bras le sac qui renfermait ses outils de serrurier. Malgré une nuit de repos et le déjeuner réconfortant que lui avait donné Magui, il avait encore l'air fatigué, et sa figure hâve semblait accuser de longues privations : la folle passion qui le dévorait avait fait en lui les mêmes ravages que la misère ou ks excès. Le chevalier fut touché de compassion à sa vue; il pensa que les ardeurs de la jeunesse l'avaient entraîné et qu'il revenait humilié, meurtri, ei surtout repentant
« Bonjour, mon garçon, dit-il en lui tendant la main. Vous avez été à Paris; je vous ai rencontré deux ou trois fois, ce me s^nUc. Ce séjour ne vous a guère réussi , à ce que je vois. Vous avez bien
fait de revenir. Dites-moi ce que vous comptez faire à présent et si je puis vous servir en quelque chose.
— Vous êtes bien bon , monsieur, le chevalier, répondit Célestin, encouragé par cet accueil bienveillant ; on m'a dit que voUs faisiez faire de grands embellissements au manoir, et je viens vous demander du travail.
— Il y en aura pour vous tant que vous voudrez, dit vivement le chevalier; mais, avant de vous mettre à l'ouvrage, vous devriez prendre quelques jours de repos pour vous rétabUr un peu.
— C'est inutile, monsieur le chevalier; le travail ne me nuira pas, au contraire, répondit Célestin en regardant autour de lui comme pour chercher la place où il allait s'installer.
— Puisque vous avez si bon courage, venez, >» dit le chevalier en l'emmenant dans une salle transformée en chantier.
A déjeuner, le digne homme ne manqua pas de raconter comment Célestin Piolot s'était présenté devant lui, et la commisération dont il avait été saisi en le revoyant le visage hâve, le corps voûté, l'air maladif et presque nécessiteux.
^ Qui sait, dit-il , qui sait où ont passé les vieux écus de cette pauvre Cattel? Son petit-fils ne les a pas trop ménagés peut-être ; mais le voilà qui rentre dans la bonne voie : en m'abordant ce ma-
tin, il m'a demandé du travail; je lui en ai donné, et il s'est mis sur-le-champ àN l'ouvrage. »
En entendant ces paroles , Mimi fit un petil éclat de rire et regarda furtivement Irène ; celle-ci garda un silence indifférent , et Mme Gervais dit au chevalier :
« Ce garçon est habile, dit-on; il fera mieux peut-être que les autres ouvriers , qui ne peuvent parvenir à restaurer les belles serrures du salon. »
Le même jour, Mlle de Kerbrejean entra dans la salle où Célestin travaillait avec plusieurs compagnons; elle le salua d'un air de froide bienveillance, comme on salue quelqu'un dont on se souvient à peine et à qui Ton n'a jamais songé, puis elle détourna la tète sans affectation. Le jeune honomie s'inclina sans pouvoir proférer un mot et sans oser lever les yeux sur elle. C'était la première fois depuis plusieurs mois qu'il entendait le son de sa voix, qu'il respirait le léger parfum qu'exhalaient ses vêtements, et les forces de son âme ne suffisaient pas à une telle félicité. Lorsque Irène fut sortie, il s'assit à l'écart, la tête dans ses mains, s'enivrant de ses propres émotions et plongé dans une sorte d'extase.
« Qu'a-t-il donc? fit un de ses camarades en le considérant à la dérobée; est-ce qu'il est malade?
— Eh! non, murmura un autre; il est fatigué et mol au travail.»
Dès lors Célestin bénit sa destinée et pria te ciel de prolonger son bonheur. Pour que ses vœux fussent complètement exaucés, il aurait fallu que toutes les ferrures du manoir se rompissent Tune après l'autre, et il ne Tespérait pas ; mais il se flat-tait que le travail dont il était chargé pourrait durer jusqu'à la fin de l'hiver. Cette époque fut véritablement la plus heureuse de sa vie : la présence d'Irène attendrissait et calmait son âme ; lorsqu'il la voyait passer si sereine et si belle, il était tenté de se prosterner et de l'adorer comme ime vision céleste; mais aucune manifestation ne trahit ses secrets transports. Mme Gervais elle-même, qui d'abord l'observait avec méfiance, avait fini par croire qu'il était guéri de sa folie. Quant à Mimi, elle ne se souciait plus de pénétrer ses sentiments et ne prenait pas même garde à lui. La fillette continuait à environner le comte de ses cajoleries, et eUe avait réussi à se mettre sous sa protection immédiate; lorsqu'elle avait à craindre les sévérités de Ifme Gervais ou les gronderies de dame Perrine, elle se réfugiait près de lui, et de là elle les bravait ouvertement. H. de Kerbrejean n'avait pas repris ses anciennes habitudes : il ne sortait presque jamais du manoir ; mais il tenait si peu de place dans son intérieur, qu'on ne s'apercevait pour ainsi dire pas de sa présence. Il se levait tard, fumait le houcca dans son appartement une partie de
LÀ DERNIÈRE BOHÉVIENNE. 183
la journée, et ne se retrouvait guère avec sa famille qu'à l'heure des repas. Après le dtner, il jouait bxxx dominos avec Mimi, soutenait, non sans effort, un moment de conversation avec le chevalier, parlait affectueusement à sa fille de la pluie et du beau tenvps, et s'allait coucher au premier coup de dix heures*
Quelques semaines s'écoulèrent ainsi. On était au milieu de février; déjà la température s'était radoucie, et par moments il y avait dans l'air de. tièdes boutTées qui faisaient pressentir les brises embaumées du printemps. Les travaux exécutés sous la direction du chevalier marchaient rapidement; déjà les ouvriers avaient mis la dernière main à la serre qu'il faisait construire , et les jardiniers achevaient de la complanter. Les parois étaient tapissées de lierre; une fontaine rustique murmurait dans le fond , au pied d'un rocher dont les anfractuosités étaient remplies de terre végétale. Deux grands magnolias entre-croisaient lears rameaux au-dessus de la vasque où flottaient des plantes aquatiques , et les violettes commençaient à fleurir au bord du petit sentier qui serpentait autour du rocher. On eût dit un paysage en miniature environné d'ime muraille de verre. Le jour même où ces travaux furent terminés, Irène emmena triomphalement son père dans la serre.
« Cher père, lui dit-elle tendrement, nous met-
trons ici quelques-uns des arbres que vous avez vus dans vos voyages : ne seriez-vous pas content de vous asseoir avec moi sous une touffe de lataniers et de voir fleurir entre ces rochers quelquesunes des belles plantes de l'Inde?
— Certainement, cela me ferait plaisir, >» réponditil en se rangeant pour laisser passer Mimi, qui venait d'un pas nonchalant et sans manifester la moindre curiosité.
La jeune fille jeta un coup d'oeil autour d'elle et dit entre ses dents : « Voilà cette merveflle ! ce n'est pas la peine d'en parler. Je ne vois rien qu'un peu de verdure au-dessus d'un tas de pierres, dans un endroit qui ressemble tout à fait à une grande lanterne. »
Le comte se prit à rire en entendant cette comparaison , et, faisant un signe de tête à Mimi, il murmura : « Elle est amusante , cette petite ! »»
Mlle de Kerbrejean, subitement attristée, quitta le bras de son père pour aller au-devant du chevalier, qui venait les rejoindre. La présence de ce dernier mettait toujours un terme aux saillies de Mimi ; malgré sa hardiesse naturelle , jamais elle n'avait osé se livrer devant lui aux espiègleries qui divertissaient le comte. Quoique celui-ci l'invitât du geste à rester , elle alla s'asseoir eu dehors de la serre , les bras croisés sur ses genoux et les pieds au soleil. Un instant après , M. de Kerbrejean vint
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. i85
la trouver. Irène le suivit des jeux, puis elle se tourna vers le chevalier, et lui dit avec un soupir :
« Ce pauvre père ! il était habitué à une vie ac- ^ tive, le repos l'accable; à présent qu'il ne change plus de place, il s'ennuie.
— Tu t'es aperçue de cela? fit le chevalier d'un air pensif.
— Hélas I dès le premier jour. Il nous aime bien> je le sais , mais notre présence ne lui suffît pas ; il aurait besoin de quelques distractions. Son humeur n'est point triste naturellement ; le babil de Mimi l'amuse, et il n'est content que lorsqu'il la voit bourdonner autour de lui , ce qui prouve qu'il aime le bruit et le mouvement. »
Le chevalier réfléchit un peu, puis il dit, subitement décidé :
« Je ne vois qu'un moyen de le distraire , c'est de l'emmener à Paris.
— Ah! murmura Irène, partirions-nous bientôt?
— Dans huit jours, au plus tard.
— Sitôt! mon Dieu!
— Quoi ! tu voudrais différer ? dit le chevaUer avec un sourire ; je ne m'attendais pas à cela.
— Eh! mon bon oncle, c'est à vous de décider, répondit-elle en rougissant. Je vous obéirai toujours avec joie.
— Tu seras heureuse de revoir ta chère Louise ,
reprit le chevalier d'an air de bonhomie. Va, mon enfant, va vite dire tout cela à Mme Gervais.
— Oh ! elle aussi sera bien contente , elle m*aime tant ! » répondît Irène.
Le chevalier se rapprocha de son nevea, et, Itd prenant le bras sans afifectation, il remmena sur la terrasse pour lui faire part de ses projets de voyage. Il s'attendait à quelque difficulté, à quelque objec* tion ; le comte n'en fit aciciine ; la proposition parut au contraire lui être agréable , et il répondit sans hésiter :
« Allons à Paris, j'y consens; ce voyage fera plaisir à tout le monde. Les jeunes filles ne sont jamais si contentes que lorsqu'elles peuvent changer de place.
— Je crois en effet qu'Irène retournera volontiers à Paris , » dit gaiement le chevalier.
Il n'y eut pas pour le moment d'autre explication, et, par une sorte d'accord tacite, le soir, à table, il ne fut question de rien en présence de Mimi.
Le lendemain matin, Mme Gervais descendit avant l'heure ordinaire et vint trouver le chevalier, qui était déjà dans le salon.
« Est-ce qu'Irène est soufflante? s'écria-t-il en voyant entrer la gouvernante tout attristée et soucieuse.
— Non, monsieur le chevalier, grâce au ciel ,
LÀ DERNltltE BOHÉMIEN^TE 187
répondit-elle ; je viens seulement rous avertir d'une chose qui m'afflige encore plus qu'elle ne m'étonne. Ifier soir , en rentrant dans sa chambre, Mimi était toute transportée de joie, et elle a dit à Perrine : « Eh « bien I oti vous laisse toute seule ici !... nous allons « passer ks derniers jours du carnaval à Paris. »
— Qui donc a parlé de l'emmener? s'écria le chevalier.
— M. le comte , apparemment.
— Nous le ferons renoncer à cette idée ; Mlle Mimi restera , je vous le jure.
— Il vaudrait encore' mieux qu'elle s'en allât, répondit Mme Gervais. Je crains bien que cette enfant ne vous donne du souci; on ne peut plus la garder ici sans danger.
— Sans danger pour qui? s'écria le chevalier. Est-ce qu'elle filerait quelque amourette avec un de nos ouvriers?
— Plût au ciel! murmura la gouvernante. ,
— Que soupçonnez-vous donc?
— Je ne soupçonne plus , je vois. »
Et, après un moment d'hésitation , elle ajouta : « Je vois la faiblesse de M. le comte.
. — Moi aussi , je m'en suis aperçu , répondit tranquillement le chevalier; mais je connais mon neveu : cela ne tire pas à conséquence. Jadis il passait sa vie au café de Neptune, en compagnie de ses amis les douaniers; aujourd'hui il se complaît
i88 LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
dans la société de Mlle Mimi ; mais qu'il la perde de vue quelques jours, et il ne songera plus à elle....
— Il faudrait d'abord en venir ;là, » murmura ] Mme Gervais d'un air peu convaincu. I
Le chevalier sentit qu'une explication devenait I nécessaire , et il monta sur-le-champ chez son ne- ) veu. Il trouva celui-ci en pantoufles et en robe de \ chambre , dissertant avec Nicolas devant une grande i malle qu'il avait fait apporter dans son cabinet de \ toilette.
« Tu fais déjà tes préparatifs de départ? lui dit le chevaUer en entrant; c'est s'y prendre d'avance.
— Je calcule les dimensions de cette malle, répondit-il; assurément elle pourra voyager avec nous. »
Le chevalier fit signe à Nicolas de sortir, et reprit en s'asseyant :
« Bon Dieu ! que veux-tu faire de cette machinelà î c'est à peine si elle pommait tenir sur l'impériale d'une diligence. » Puis il ajouta avec intention : « Nous irons en poste dans la berUne.
— Il n'y a que quatre places , observa le comte.
— Eh bien ? fit le chevalier.
— Je ne vois pas qu'il y ail moyen d'aller ainsi,
— Comment ! Irène et Mme Gervais dans le fond, nous deux sur la banquette de devant.
— Et Mimiî où la mettrons- nous ? dit résolument le comte.
— Nous la laisserons où elle est, répliqua le chevalier; lu voulais emmener cette petite? Quelle idée !... cela ne se peut pas. »
M. de Kerbrejean hocha la tête de Fair d'un homme qui s'obstine et ne veut pas discuter.
« Cela ne se peut pas, répéta le chevalier.
— Pourquoi donc? s'écria le comte d'un air presque irrité.
— Devrais-tu me le demander? répondit le chevalier en haussant les épaules. Mlle Mimi est une petite personne qui n'est pas destinée à rester au milieu de nous; elle serait déplacée dans le monde où nous allons vivre. C'est un tort peut-être de l'avoir admise dans notre intimité , et je trouve qu'il sera bien de profiter de cette occasion pour rompre des habitudes qui ne sauraient durer. »
Le comte avait changé de visage à celte espèce de déclaration ; évidemment elle l'irritait et l'embarrassait. Au lieu d'y répondre , il dit en se contenant :
« Personne ici n'aime cette enfant, je le sais bien ; c'est une raison pour que je la protège. Je lui ai promis de la mener à Paris , elle y viendra.
— Vraiment! interrompit le chevalier assez froidement; mais tu as donc perdu l'esprit !... Que feras-tu de cette petite en arrivant chez Mme de Kersalion? A quel titre lui sera-t-elle présentée? Quelle figure fera-t-elle dans son salon ? et que va-
19<l LA DERNIÈRE BOlÉMiEHNE.
t'-oQ dire quand on entendra annoncer en même temps ({ue la famille Kerbrejean Mlle Mimi Turelonî Un beau nom, ma foi !..
—Elle peut en changer, » dit sourdement le comte.
A ce mot , le chevalier regarda son neyeu avec une sorte de stupeur ; il comprit tout à coup l'empire que Mimi avait pris sur ce pauvre esprit et les conséquences que pourrait avoir cette monstrueuse folie. Il fut près d'éclater; mais, le premier uk)ment passé, il sut se contenir et dissimuler son indignation, et le comte put croire que, s'il l'avait entendu , il ne l'avait pas compris.
Il y eut un silence ; puis le chevalier dit , en changeant brusquement de propos :
« J'ai remis d'un jour à l'autre de te faire une communication importante; il s'agit de l'établissement de ta Me.
— Ah ! vous avez quelque parti en vue ?
— Un grand parti ; nous reparlerons de celabientôt, répondit le chevalier en se levant; à présent, je crois qu'il est temps de marier Irène. »
Mme Gervais attendait dans le salon.
« £h bien ? >» dit-elle en allant au devant du cfaevaUer.
Le digne chevalier s'assit, encore toat suffoqué d'étonnement et d'indignation :
• Vous aviez raison^ s'écria-t-il ; cette drôlesse a ensorcelé mon neveu.
hK D£RNIËRE BOfi£]II£NN£L 191
— C'est sans te vouloir, répondit la gouvernante; elle n'a pas conscience du mal qu'elle fait L'orgueil, une sorte de jalousie envieuse la dominent; elle a voulu partager avec Irène l'affection de M. le comte, et, sans le savoir, elle a dépassé son but... Soyez assuré qu'elle ne se doute pas des véritables sentiments qu'il a pour eUe..«.
-*- Cette innocence perverse est pire que le vice ! s'écria le chevalier.
— Ainsi M. le comte a déclaré sa volonté ? poursuivit Mme Servais ; il veut emmener Mimi à Paris? *
Le chevalier ûi un signe affîrmatif ; il n'osa pas répéter à Mme Gervais le mot qui l'avait fait trembler, et dit seulement :
« Qui. sait maintenant jusqu'où peut aller cette folie?... Le jour où nous en aurions par malheur quelque témoignage évident, j'emmènerais ma nièce, et je ne crois pas que son père osât me la redemander.... D'ailleurs, s'il plait 4 Dieu, le temps n'est pas éloigné où elle aura un autre protecteur
Irène entra en ce moment.
« Qu'est-il donc arrivé ? dit-elle après avoir embrassé le bon onde; vous avez un air terrible, et Mme Gervais est toute triste.
— M. le chevalier est contrarié, répondit simplelaent la gouvernanle ; ce voyage dont vous avez parlé hier n'aura pas lieu peuiréire....
— Tu ne reverras pas encore ta chère Louise, ajouta le cbeyalier en attirant sa petite nièce auprès de lui et en la baisant au front.
— C'est un bonheur qui n'est que diflêré, > répondit-elle d'un air de timide regret.
On ne parla plus d'aller passer la fin de l'hiver à Paris, et il n'y eut rien de changé, en apparence, dans la manière d'être des habitants du manoir. Pourtant le contentement et la paix ne régnaient pas dans tous les cœurs : M. de Kerbrejean avait par moments une physionomie qui trahissait les secrets emportements d'une passion inassouvie, et le chevalier, qui l'observait avec une colère contenue, s'apercevait qu'il commençait à être trèsmalheureux. Quant à Mimi, elle s'était lassée tout à coup de lui prodiguer ses prévenances et ses cajoleries; soit qu'elle fût certaine de son influence, soit par l'effet d'up simple caprice, elle ne faisait plus aucuns frais pour lui plaire, et une sorte d'apathie avait succédé à sa turbulente gaieté. La seule Irène avait toujours la même douceur enjouée , la même sérénité d'esprit. Elle semblait porter sur son front pur et fier le sceau d'une heureuse destinée, et son aspect commandait irrésistiblement l'admiration, le respect et l'amour.
Le chevalier avait résolu d'éloigner Mimi. M. de Kerbrejean, qui soupçonnait son dessein, ne négligeait aucune occasion de lui faire comprendre
qu'il exigeait qu'elle restât. Une sourde irritation régnait entre eux; elle aurait écjaté indubitablement, si la catastrophe la plus imprévue n'eût fait diversion à ces troubles intérieurs et changé subitement la situation.
Un matin, la nouvelle des événements de février arriva au manoir; un seul journal apportait de vagues détails et faisait pressentir de grands malheurs. Le lendemain, on eut la certitude de tous ces désastres. Le pillage et l'incendie de Neuilly étaient des faits accomplis; d'eflroyables excès avaient été commis, et l'on ne savait pas encore le nombre des victimes. Le courrier n'avait apporté aucune lettre des dames de Kersalion, et ce silence paraissait d'un funeste augure. Mlle de Kerbrejean était dans les larmes; le chevalier, mortellement inquiet, avait résolu de partir pour Paris, si l'on ne recevait point de nouvelles les jours suivants , et Mme Gervais consternée ne savait comment relever le courage d'Irène.
La nouvelle de la révolution avait produit une grande agitation parmi les ouvriers qui travaillaient au manoir- Ils s'étaient dispersés dès le premier jour et ne semblaient pas disposés à reprendre bientôt leur tâche. Jamais le café de Neptune n'avait été visité par des consommateurs aussi nombreux. Déjà les orateurs improvisés péroraient debout sur les tables chancelantes, et du matin an
194 LÀ D£RIflËli£ BOHÉMIENNE.
soir les rdratns patriotiques retentissaient dans cet abominable bouge.
Dans i'après-midi du troisième jour , Célestîn Piolot se présenta au manoir, chamarré de rubans tricolores et un paquet de journaux à la main : il Tenait offrir sa protection aux Kerbrejeaa.
< J'ai reçu de bonnes nouvelles, dit-il d'un air important ; il y a grande apparence que fiavachon sera envoyé dans le département avec des pouvoirs très-étendus. »
Malgré ses inquiétudes et la gratité de la situation, le chevalier ne put s*empècher de sourire.
« Votre ami le poète ? s'écria-t-il. Tudieu ! quel homme pdiitique nous aurons là I..»
— Il écrit ausâ bien en prose qu'en vers, répondit sérieusement k jeune homme.
— Oh ! je n'en doute pas.
— Avec sa capacité, il ira loin , je le prédis. Dès aujourd'hui sa position est très-belle; il a des amis intimes dans le gouvernement. Quand arrivera , je vous présenterai à lui , si vous le désirez.
-^ Grand merci, dit le chevalier, je n'ai rien à lui demander. Toute mon ambition se borne à vivre tranquille au milieu de ma famille. Il îàut espérer que les gens qui sont, comme nous , en dehors des afibires publiques pourront dormir chez eux en sûreté.
LA D&RNIKKË BOHÉMIENNE. I9S
— Le peuple n'abusera pas de sa victoire ! » ré* pondit empfaatiqaemefit Célestin.
Et là-dessus il se relira. En sortant , il aperçut derrière une fenêtre le visage pâle et abattu d'Irène. A cette Tue, il treâsaitlit, et murmura, le coeur gonflé d'orgueil et de joie :
« A présent la fraternité n'est plues un vain mot..«. Les préjugés sont abolis; je suis l'égal des Kerbrejean!... *
Ce jour-là même, vers la tombée de la nuit, toute la famille était réunie dans le salon. Irène, Mme Gervais et le chevalier formaient à l'écart un groupe silencieux; le comte, enfoncé dans son fauteuil, semblait dormir les yeux ouverts , et Mimi, assise sur un coussin à Tangle de la cheminée, bâillait derrière un journal qu'elle s'était amusée à plisser en forme d*éventail.
Un violent coup de sonnette interrompit ce silence et fit tressaillir tout le monde. En même temps les chiens aboyèrent avec fureur dans lacour, et la levrette du chevalier sauta par terre en jappant.
* n y a des étrangers à la grille ! » s'écria Irène.
M. de Kerbrejean et le chevalier s'étaient levés, et Mimi avait tourné la tète en murmurant :
« Bon ! voici du monde,
— Les gens n'ouvriront pas sans mon ordre, dit le chevalier. Restez tous; je vais voir ce que c'est*
Du temps de la première république, parfois on recevait comme cela des visites auxquelles on ne s*attendait pas. »
Il prit son chapeau et sortit. Irène le .suivit jusqu'à la porte du manoir. Déjà Nicolas et le vieux jardinier attendaient munis d'une lanterne. H n'y avait guère qu'une centaine de pas de l'entrée du manoir à la grille. Irène, arrêtée sur le seuil, écouta un moment avec anxiété; puis elle jeta un cri étouffé et rentra dans le salon, les jambes tremblantes, le visage pâle et radieux. Elle s'assit près de Mme Gervais et balbutia, en tâchant de dominer son émotion :
« Je ne sais pas.... mais j'ai cru reconnaître.... U me semble que ce sont des amis qui arrivent. »
Avant qu'elle se fût autrement expliquée, le chevalier entra , donnant le bras à une dame âgée. Derrière lui venaient une autre dame et un jeune homme.
« Ma tante!... ma chère Louise!... » s'écria Mlle de Kerbrejean.
Toutes trois s'embrassèrent avec des exclamations et des larmes de joie. Tandis qu'elles se livraient à cette première effusion, le chevalier présentait le jeune homme à son neveu en lui disant :
« Mon cher Jean, voici M. le duc de Renoyai, que tu ne reconnaîtrais peut-être pas, si je ne le nommais.... >
M. de Kerbrejean tendit la main au jeune duc, et s'avança pour saluer les dames de Kersalion; puis on s'assit autour du foyer tous ensemble, en s'adressant mutuellement des questions entrecoupées d'exclamations de surprise et de joie. La vieille dame prit la parole pour expliquer ce voyage précipité et cette arrivée inattendue.
a Savez-vous que ma maison de Neuilly doit être en cendres à l'heure qu'il est? dit-elle de sa petite voix dolente et flûtée ; quand nous sommes partis , on était en train de brûler le château, et, comme nous sommes à si peu de distance, on entendait de chez nous les chants et les cris des pillards et des incendiaires.... Je ne veux pas vous parler de ces horreurs ; vous en verrez de reste le récit dans les journaux.... Je vous dirai seulement qu'à l'aspect de ces bandes déguenillées qui arrivaient de tous côtés avec des fusils, j'ai eu si grand'peur, que je suis sortie de ma chambre.... Au premier moment de danger, mon neveu était accouru avec quelques-uns de ses gens, on avait barricadé les portes et braqué des fusils derrière les fenêtres ; mais je ne me souciais pas du tout de soutenir un siège...* J'ai supplié Gaston de ne pas risquer sa vie pour nous défendre, et de nous emmener tout simplement, si c'était possible. Il me semblait que nous ne pourrions jamais nous en aller trop loin de la capitale du monde civilisé I Louise n'était pas aussi
iw LA derni£r£ bohémiennjs;
effrayée : elle aurait, je crwa» fait bonne cônicnsace devant l'ennemi ; mats, quand j*ai parlé de nous réfugier eB Bretagne, elle a été encore plus pressée que moi de partir* Mon ne^eu n*a pas hésité à nous accompagner; grâce à lui, nous ayons pa traverser ce pays bouleversé. Je vous assmre qu*il n'est pas commode de voyager sur le territoire de la république; il noua fiiUait à chaque instant exhiber des passe-perts qui n'étaient pas en règle; heureosement les gens chargés de ces formalités ne sa* vaient pas lire, et Gastob parvesaîl à leur donner des explications qui prouvaient que notre voyage ne mettait pas la patrie en danger. En arrivant à li<M*latx» nous n'avons point trouvé de chevaux; S aurait foUu attendre jusqu'à demain peut-Être; noua avons préféré laisser là notre chaise de pocte et prendre une petite voilure de louage. Celle affineuse machine nous a cahotés jusqu'à un demi-qaart de lieue d'ici ; mais, en prenant le chemin de traverse* nous sommes tombés dans une ornière doni nom n'avons pu nous tirer. Je me suis bravement dé* cidée à faire le reste de la route à pied, moi qui depuia vingt ans niai jamais marché qu'autour de ma chambre ! Mats j'étais si heureuse d'arriver cpie je ne sentais pas. la &t^^ue.
*^ Chère tante, si nons avions su, nous serÎMa tous allés an-devant de vous, dit Irène en serrant ks mains de la vieifle dame ; mais nous ne nons dou»'
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. i99
tkMDS pas ém bonheur qui était près de nous armer!
— SftTez-vous, chère enfant, que nous avons fait de grands projets durant notre voyage 7 dit alors Mlle de Kersalion; mon courin veut échanger son hMel du bobourg Saint-Germain contre quelque vieux château au bord de la mer, et ma mère est très^écidée à acheter une terre dans ces environs» afin de s'établir pour toujours en Bretagne.
— Qu'esMl besoin de (aire toutes ces acquisitions ? répliqua gaiement le chevalier; il y a place pour tousid, et, s'il le faut, nous ajouterons une aile au maiK>ir. Mon cher duc, telle est l'hospitalité bretonne; j'espère que vous ne la refuserez pas.
' -*- Je l'accepte d'un eœur plein de reconnais*sauce, répondit le jeune homme avec émotion.
— Par bonheur , nous avions fait quelques dispositicms, continua le chevalier, toujours du même ton enjoué. En attendant qu'on ait hàti l'aile neuve, nos hôtes voudront bien se contenter des appartemei^ qui viennent d'être restaurés et reniagÉlés.. Irène avait comme un pressentiment de ce qui arrive; die a tant pressé les ouvriers, que tout s'est twHivé prêt comme par encbaotemcnt.
— Oui, 'ma tante, tout était prêt pour vous recevoir, dit Irène en s^asseyanl aux pieds de la vieille dame* Vous pcHlrrez uMuiter quand vous voudrez
200 LA DERNIÈRE BOfiËMIËNNE.
dans votre appartement . Perrine et votre femme de chambre doivent avoir tout disposé chez vous selon vos habitudes : on vous servira comme à Paris.
— Non pas, mignonne, répondit-elle vivement; je ne veux pas me remettre sur ma chaise longue; je dînerai à table avec vous. L'air de ce pays m'a déjà rendu mes forces; je ne sens plus mes maux. »
Une heure après, Nicolas ouvrit la porte à deux battants et annonça que le dîner était servi. M. de Kerbrejean s'avança pour donner le bras à la vieille dame, le chevalier emmena de môme Mlle de Kersalion, et le duc s'approcha d'Irène en lui disant à demi-voix :
« Chez ma tante, j'avais l'heureux privilège de vous conduire quelquefois; voulez-vous accepter mon bras comme à Neuilly ? »
Elle ne répondit que par un timide regard, et, appuyant . sa petite main au bras du duc , elle se laissa emmener lentement en écoutant ce qu'il lui disait encore presque à voix liasse.
Alors Mimi sortit du coin où on l'avait oubliée. Après avoir hésité un moment, elle passa aussi dans la salle à manger et se glissa derrière le comte. Celui-ci se tourna vers elle tandis qu'on prenait place à table, et lui dit avec une expression de regret, de chagrin, de passion contenue :
€ Vous ne dînez pas avec nous , ma pauvre
LA DERNIÈRE BOHËMIËNNE. 20i
Mimi.... mais ne vous chagrinez pas, cela ne durera pas longtemps, je vous le jure. »
Mme Gervais avait prévu cette petite complication. Elle attendait dans l'antichambre.
« Venez , Mimi , dit-elle en s'approchant de la jeune fille , qui sortait de la salle à manger le visage assombri ; venez , on va nous servir chez moi.
— Merci , je n'ai pas faim , » répondit-elle saps s^arrêter.
Mme Gervais essaya de la retenir ; mais elle ne l'écouta pas et franchit rapidement l'escalier comme pour lui échapper. En rentrant dans sa chambre, elle tomba sur un siège et se prit à pleurer avec un transport de dépit et de colère. Jamais son cœur n'avait été si rempli d'amertume, jamais elle n'avait éprouvé un sentiment si profond d'humiliation et de jalousie : elle venait de comprendre que, malgré l'espèce d'ascendant qu'elle avail pris sur le comte , sa position restait tout à fait inférieure, et, chose qui la blessait par-dessus tout, qu'elle n'était rien aux yeux de ces étrangers qui venaient en quelque sorte prendre place dans la famille.
Elle était là depuis deux heures , plongée dans un sombre abattement et ne s'apercevant ni de l'obscurité qui régnait autour d'elle ni du froid qui commençait à la gagner, lorsqu'on frappa un léger
coup à la porte ;,d*abord elle ne répondit pas, pensant que c'était Perrine ou Mme Gerrais; puis, oonune on ouvrait doucement, elle erta, impatientée :
«Qui ?alà?
— C'est moi, Muni, répondit le comte; ot donc ètes-vous, ma pauvre enfant, et que failes^-vousici sans lumière ?
— Hien, dit*elte ea allant au-devant de Im pour le guider; on n'y voit goutte par ici, u'est-ee pas! mais je vais allumer la bougie. »
Le comte frissonna an contact de cette main froide et douce ; sa lourde imagination s'émut, et il murmura avec on soupir :
f Ab ! ma chère Mimi !
— Asseyezrvous là, » dit-dle en le poussant k tétons vers une chaise; ensuite elle aUuma les deux bougies qui étaient sw la cheminée.
Le comte s'était un peu remis de son émotion ; il rapprocha machinalement sa chaise du forer, éleih dit les mains pour se chauffer , quoiqu'il n'y eût pas trace de feu , et dit , sans lever les yeux sur Mîmi:
« Ah ! je me suis bien ennuyé ce soir !
— Vous aviez pourtant belle compagnie,, répondit-elle assez âroidenient; deux grandes danaes et uln grand seigneur. Vous avez dû les trouver fort akuahlca?
hk DERNIÈRE BOHiMIEnNE* 203
Asnirément; mais ils oDt trop d'esprit pour û, cda me gène. Tenez, petite Mimi, j'aime cent fois mieux être là à vous entendre babiller que d'écouter leur conversation alaminquée.
— Qu'est-ce qu'ils disent donc?
— Que sais-je? ils parlent de tant de choses et ehan^ni si souvent de propos , que c'est très-difficile à retenir. Je me souviens )tourtant que iPk de Kersalion a parlé de vous.
— De moi ! elle m'a donc vue?
-^ Oui, quand vous sortiez, et die trouve que vous avez de grands yeux mauresigies les phis beaux du monde.
-- £t M. le duc?
— Le duc n'a rien dit. »
Himi s'accouda sur la cheminée, et considéra un moment dans la glace ses yeux veloutés, sa petite bouche épanouie et le gracieux contour de son visage ; puis elle dit en se penchant vers le comte avec un gésie coquet : « Je suis donc jolie?
— Vous êtes belle, s'écria-t-il entraîné, vous êtes belle à rendre fous d'amour tous ceux qui vous v€3rront.
— Vraiment! fit-elle en se redressant d'un air fier et ravi ; eh bien ! tant mieux ! »
Le comte vit clairement qu'elle ne Favait pas cmnpns et qu'elle ne soupçonnait même pas les ardeurs qui le consumaient. Cette conviction refoubi
l'aveu prêt à lui échapper peut-être; il détourna les yeux, recula sa chaise et dit en maîtrisant sou émotion :
« Il se fait tard ; ces dames s'étaient retirées quand je suis monté; à présent, Irène veille dans la chambre de Mlle de Kersalion, et mon oncle cause avec le duc au coin de son feu. Ce que j'ai de mieux à faire , c'est de m'aller coucher de ce pas. Bonsoir , ma petite Mimi. »
Dame Perrine monta un instant après; elle apportait elle-même le souper sur un plateau. La bonne femme était intérieurement charmée que Mimi eût été remise, comme elle disait, à sa place; mais elle était aussi disposée à faire tout ce qu'elle pourrait pour la consoler de ce revers.
« Tenez, mauvaise , lui dit-elle en posant le plateau sur une table ; j'étais en peine de vous ce soir, quoique vous ne le méritiez guère. Pourquoi n'avezvous pas voulu faire compagnie à Mme Gervais?
— Parce que je préférais être seule , répondit brusquement Mimi.
— Est-ce que dorénavant vous comptez vivre enfermée dans votre chambre? reprit la bonne vieille Perrine en haussant les épaules.
— Oh ! non pas ! répliqua vivement Mimi. Tenez, ajouta-t-elle en élevant les bras e^ en faisant claquer ses doigts comme si elle jouait des castagnettes, tenez, mon chagrin est passé déjà; je suis contente.
— 'Alors il vous passe par l'esprit quelque malice ! s'écria Perrine.
— Point du tout; je pense à la compa^iequi est arrivée ici ce soir, et cela me met de bonne humeur. Sav£z-vous que cette vieille madame est bien drôle avec sa petite taille , sa petite voix et sa petite santé?...
— Vous perdez le respect , mademoiselle Mimi , interrompit Perrine scandalisée.
— Sa flUe ne lui ressemble pas, continua imperturbablement Mimi ; c'est un autre genre : elle a l'air d'une sauterelle verte, avec son cou grêle et sa longue taille menue.
— La figure de M. le duc vous revient sans doute davantage? s'écria Perrine avec intention.
— Je n'ai pas pris garde à lui, répondit hypocritement Mimi.
— Vraiment ! fit Perrine d'un air incrédule , vous n'avez pas remarqué que c'est un très-bel homme. >
Mimi secoua la tête.
« Pourtant vous avez eu tout le temps de le voir, reprit malicieusement la bonne femme. Quand ces dames sont montées chez elles avant le dtner, vous n'avez pas bougé de votre coin ; vous étiez là, regardant de tous vos yeux M. le duc; puis, au moment où il sortait pour aller s'habiller, vous vous êtes glissée tout doucement dans l'antichambre, afin de vous trouver sur son passage , apparemment; et,
206 LA DifiltKIÈM: B0HÉM1ENMB.
quand il est descendu pour le dtner, tous ètes^rentrée sur ses talons.... •
La fiUeUe haussa les épaules en souriant et s'écria:
« Qu'il était bien chaussé , dame Perrine » avec ses bas de soie et ses petits souliers Ternis ! »
Dans les familles qui ont consente leurs traditions et où Ton trouve encore une certaine simplicité de mœurs, le foyer domestique est un centre, inaccessible aux influences extérieures. On ressentait à peine chez les Kerbrejean le contre-cotip des événements qui venaient de bouleverser tant d'existences; les habitants du manoir oubliaient dans leur retraite les calamités du temps présent; après le premier mouvement de surprise et de consterna* tion , ils avaient détourné leurs regards de l'orgie politique et s'étaient réfugiés dans le SjBinctuaire paisible de la vie intime et murée. Leurs hôtes avaient pris place dans ce tranquille intérieur, et chacun s'y était promptement créé des occupations et des habitudes.
Dès le matin, Mme de Kersalion faisait transporter son fauteuil de malade sur la terrasse, afin de respirer toute la journée les brises toniques de la mer.
JLÀ DBilMIÊIiE BOBÉMISNNCL 207
SouTenl elle disait, arec Tégoîsme mignard d'uiie femme qui a passé sa vie sur une chaise longue, en proie à toutes les variétés de névralgies qui font la fortune et le désespoir des médecins :
*« Vraiment, ces messieurs qui voulaient mettre le feu à ma maison m'ont rendu un signalé service ; depuis qu'ils m'ont fait si grand' peur, je me porte infiniment mieux. «>
M. de Eenoyal passait une parUe de son temps dans la bibliothèque, en compagnie du chevalier, qui s'occupait avec lui d'archéologie. Gaston de Renoyai était un homme élégant et sérieux, assez désabusé pour vivre heureux loin du monde , où il avait eu pourtant une position très*haute et très* enviée. Sa cousine, la douce et charmante Louise, partageait ses sentiments ; elle se trouvait si heureuse , qu'elle bénissait dans son cœur la tempête qui l'avait tout à coup jetée sur cette plage hospilalière*
Lorsque le soleil de mars eut reverdi les champs, et que les violettes et les pervenches commencèrent à pousser le long des sentiers , on fit de longues promenades aux environs du manoir, dans les vallées agrestes, autrefois couvertes de forêts, au fond desquelles les druides célébraient leurs sacrifices. Il y avait , non loin de la mer, dans une lande inculte qu'on appelle encore aujourd'hui Parc-^au- Dolmen^ un de ces monuments du culte druidique
dont la yieUle terre de Bretagne est couverte. De grandes mousses brunes tapissaient les pierres amoncelées en forme d'autel; un églantier avait poussé entre ces blocs informes, et ses rameaux élégants se balançaient au-dessus de l'espèce de déversoir par lequel s'écoulait le sang des victimes humaines. Les bois profonds qui à une époque reculée environnaient ce lieu sinistre n'existent plus; mais un chêne , unique rejeton de la forêt sacrée , projette encore son ombre sur le dolmen. Les promeneurs s'arrêtaient quelquefois devant ce débris des anciens âges et se reposaient sur l'épais gazon qui croissait alentour. Lorsque Irène s'asseyait ainsi au pied du dolmen et rejetait en arrière sa chevelure blonde en relevant son front , où rayonnait une douce et sereine fierté, on eût dit qu'une de ces jeunes druidesses auxquelles les peuples de l'ancienne Armorique attribuaient des dons divins revenait visiter le sanctuaire désert et dévasté de son terrible dieu.
Depuis l'arrivée des nouveaux habitants du manoir, Mimi se tenait à l'écart avec une persévérance obstinée; jamais elle ne paraissait dans le salon, même aux heures où elle était sûre de n'y rencontrer qu'Irène et Mlle de Kersalion causant familièrement, un ouvrage de broderie à la main. Le comte lui-même ne la voyait qu'en passant ; elle le fuyait évidemment, ennuyée de sa présence. Pour-
tant elle ne vivait pas confinée dans sa chambre ; comn^e disait Perrîne , on ne pouvait faire un pas dans le manoir sans apercevoir le bout de sa robe, et elle semblait toujours aux aguets dans l'escalier ou dans les corridors. En effet, elle cherchait sans cesse quelqu'un dont la vue la jetait dans d'inexprimables émotions , et Gaston de Renoyai aurait pu dire qu'il la trouvait, à chaque instant sur son passage, tantôt vive, pimpante et souriante, tantôt languissante et triste; mais il ne prenait pas garde à elle et ne se doutait nullement que cette belle jeune iiUe était éperdument amoureuse de lui. Quelques semaines s'écoulèrent ainsi. On était au commencement d'avril, et presque chaque jour les habitants du manoir faisaient de longues excursions, à travers la contrée pittoresque qui s'étend de la rade de Môrlaix à l'anse de Goulven. Un matin, on décida d'aller visiter les fertiles jardins qui environnent Roscoff; c'était une promenade de deux ou trois lieues. Mme de Kersalion et le chevalier montèrent en voiture avec M. de Kerbrejean, tandis que M. de Renoyai, Irène et Mlle de Kersalion partaient à cheval et galopaient le long de la grève. Dès qu'ils eurent franchi la grille, Mimi descendit sur la terrasse , et , s'accoudant sur la balustrade de pierre , elle suivit longtemps du regard le cavalier et les deux amazones ; puis , lorsque la petite cavalcade eut disparu, elle passa son mouchoir sur ses yeux
secs et brûlants, en disant a^ee une soaibre anvi^ lume : h Hs sont heureux!... »
Presque au même instant, una yoîix.eiia sous la terrasse :
« Bootioar,. mademeîselle: MmL »
Elle s'avança aus^tôt et. répandit en sakumL da la main :
« Boigour, Célfi&tin Piolni; que faites-vous làrbaa! Eistarez donc» votts vous.repofieres.ua morafiot. »
Le jeunet hfinune pàraisaaiibéâtM^.^
« Entrez, entrez^doofi, répéta Minû» il nlyt a personne : ilesonitous àkfffojswade ; sive»S:éUe»ventt un moment plue tôt^ vous les auriex veneontrés^ »
Célestin alk passe» par la goille, et.Mîmi» vîntaHr devant de lui.
<« H y. a bien kmgtemiia qu'on* ne' vous a vu, (Ut-* die m; renmienaal suc la teniasse; eâtreis- que. voua ne ^ndrez:plus travailler au maaoii»?
— C'est sekm, isépondilrâ évasivenia;it;.depui& que Bavacboaest airivé^ l'aitoujoucS'ét^weo bUk nous airons fût une touniâe ensemtderdan&l« d^ paotement^.^ j^ ne suis cwr^uiquIMer soir.
•— Il y a eneojee de Voûvea^âei pow voua», sepril Kîmi en» josistanit;. nen n'est âUi, Ui fmk v^a immis imoKmetireJa^ définie!» Baaiiiiàclft.neujv^e;serj»>«*.
-— Je ne demandepas^miQuis,; maia eene^na 91e dans quelquas joui» ; lee^^attiiises» publjqjMa passeiU »ant tout..
LA DEENIÈaS BOHÊItlËMNE. 211
— Ah ! ahl ^us êtes done daas le goaverne« ment?
— Je lui dois maa eoacours ; Ravadiôn sera ici ^ demain. Il y a de grandes questions si» le tapis k cause des élections, et nous viendrons en parler avec les Kerbrejean.
— Ëb! ehl vous tromperez belle compagnie au salon, fit Mimi en jetant un coup d'œil sur lé cos-' tume du jeune homme.
-« Vous voulez dire ces. dames de Paris et leur cousin! (!^'est«ce que cela me fait? Vous verres comoM ja tes aborderai : i pvésent, noo&allonst de pair avec tout ce beau monde, et même^ sa/ires-vous, j'ai le pas sur les Kerbrejean eomme premier ma? gistrat municipali : ma nomination est arrivée ee matm; je suis maire de bi commune de P....
— Ça ne fera pas beaucoup d'effet sur eux, mur* muta Mkm.
— Il ne tenait qu*à moi d^avoir une' autre posî*^ ti(Hi, i^pritCélestia Piotot d'miairiinpQdrlant: avec les sunî» f»e j-ai, on arrive à tout ; ils m'auraient envoyé où ji aurais vouIuî avec une beUe place ; mais> je ne wux pas m'éloigner d'ici.
— Ahl dil Mimi,, vous' avez tou^MUs. la mim& idée? »
Céleslin ne pria pas gmnije à e» mol« et il ajouta en ccmsidérant.la jeune fille :.
« Mais parlons' un peu de vions ,: mademoiselle
ils LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE.
Mimi : je vous trouve fort amaigrie et défaite. Estce que vous avez été malade?
— Non, répondit-elle froidement, mais je crois que je me meurs.
— Ah! mon Dieu! et pourquoi? s'écria Gélestin Piolot.
— Je me meurs de chagrin, » ajouta Mimi, toujours du même ton.
Le jeune homme lui prit la main et la regarda d'un air touché qui semblait solliciter une confidence plus entière ; mais elle secoua la tète comme pour lui faire entendre qu'il y avait au fond de son cœur quelque chose qu'elle ne voulait pas dire. Un soupçon traversa l'esprit de Gélestin; il se prit à sourire et murmura avec intention :
« Il y avait de bien aimables jeunes gens parmi les ouvriers qui travaillaient ici....
— Qu'osez-vous dire là? s'écria Mimi révoltée et en rougissant d'indignation.
— Ne vous offensez pas , répondit Gélestin en s'excusant ; quand même vous auriez donné votre cœur à Tun de ces braves garçons, cela ne saurait vous faire tort aux yeux de qui que ce soit , une telle inclination ne pouvant avoir d'autre fin que le mariage.
— Je ne me marierai jamais, jamais I interrompit-elle de plus en plus .courroucée et humiliée.
— Vous aimez donc quelqu'un que vous ne pou-
vez pas épouser? » répliqua Célestin sans soupçonner la portée de ses paroles.
Mimi trembla de s*être trahie, et elle se hâta d'ajouter :
« C'est l'ennui qui me consume ; je ne peux plus me souffrir ici.
— Est-il possible? dit Célestin étonné; voilà pourtant bien des années que vous êtes chez les Kerbrejean, et ils vous ont toujours bien traitée : j'en ai été témoin.
— Je ne me plains pas d'eux, répondit Mimi d'un air sombre ; mais maudit soit le jour où je suis entrée dans leur maison ! Je n'étais pas faite pour y vivre, et , voyez-vous, jamais , jamais je ne m'y suis habituée. Ils eussent mieux fait de me laisser chez votre vieille grand'mère ; elle m'aurait mise à la porte, et je serais retournée d'où je venais en gagnant ma vie au hasard. A présent je songe souvent au temps où je m'en allais ainsi avec mon père.... mou pauvre père qui m'aimait tant... »
Ce souvenir l'attendrit, et les larmes lui vinrent aux yeux. « Vous voyez là-bas ce gazon , ajoutât-elle en se penchant sur la balustrade; c'est là que mon père s'est assis avec moi pour la dernière fois. Hier, deux pauvres enfants, deux vagabonds, comme on dit, s'étaient arrêtés à la même place, le frère et la sœur, je crois. Le garçon avait une grosse veste avec de gros souliers, et il portait sur
214 LA KRNIËRE BOflÊlfBNN£.
son dos une caisse où il 7 avait une 'vHixiie bêle, une marmotte. La petite fille était encore ]^u« mû vèïue que son frère , et elle avait une manvaise vielle toute démantibulée, avec un paquet de cha»sons passé ^ans la ceinture ; mais tous deux avaient une bonne figure réjouie , et ils riaient de tout leur cœur, parce que la marmotte faisait des gentillesses sur l'herbe. J'ai pleuré en les voyant et j'ai été tentée de les suivre. Oui, si, au lieu de prendre le chemin de Saint-Pol, ils étaient aBés du côté de Morhix, je serais partie avec eux.
— Vous n'aimez donc personne ici î «'écria Cèlestin d'un air de reproche.
— Non, • répondît-elle franchement- Ce mot révolta le jeune homme et refroidit swbi- j
tement la sympathie avec laquelle il écoutait les • confidences de Mimi. Il laissa aller sa raaSn qu'il tenait encore dans les siennes, et, après ui| ^ence, il reprit en tournant les yeux vers le jardin :
« Vous dites qu'il y a encore quelque chose à fùre dans la serre?
— Venez voir, » répondit-elle en se levant.
Elle le conduisit devaait le fragile édifice dont les
vitrières rdevées laissaient aperoevoir la iC^ntrâe nvistique murmurant sous un cintre de verdure et les plantes rares qui oonianençaiefit à flerair an pied des rochers.
« C'est pourtant Mlle de Kerbrejecm qpii a donné
le plan de cette petite ^er^eBle ! décria Gfte^rtin ^itvaG admiration.
— Et vous y avez travaillé ^%»i gnsad ODin-age, i<éj^cpm Mimi dHin air de sourde re^jtorie; C'est ▼OIS qm avez ftocé loas ces cliâsstâ 'et ajusté de vos «uéns loiit«s ces ferraaies.Oeitamenient vous ine sa^ viez pas pourquoi mademoiselle était si impatients ^e vdos -eas^ee fini oettje espèce de cage en verre.»
Géles^ n'entendit pas -ces derniers mots. Il était entré dans la serre et regardait autour de lai avec im SMitment de mélancolique bonhenr. En ce moment, il aurait voulu être seul pour se mettre à ^e* ftaux devant le siège où s'asseyait Mlle de Kerbre- |ea», et bntstr la trace que ses pieds d'en&nt Awnent laissée sm* le saUe. Himi le considéra un instont ; pais , Tenant à tui ^ le totK^ift an liras» ^e Im tÉK à voix basse :
« Est-ioe que vms êtes toujours amourecn de naa- •deinoiselte ! »
.A cette question ifmttendixe, Céiestki , fort snir* fris d'ftvoir été deviné , se troubla ei balbutia qndques mots sans suite.
« Vons l'aim» encore, cela se voit, reprit Mimi ^vec un npeste d'amère -commisératton ; eh bien! vous êtes fou et je voiks piains.... Elle «e vous aimera jamais.
— Insqu'à firés(mt je n'ai rien espéré, répond OéleiMin.
— Et à présent ? demanda Mimi.
— A présent, qui sait? » répondit Célestin avec une naïve présomption.
Mimi haussa les épaules avec une espèce d*éclat de rire, et, regardant le jeune ouvrier en face, comme pour voir reflet du coup qu'elle allait porter, elle lui dit :
« Vous vous flattez que son cœur n*est à personne ? Eh bien! détrompez-vous : elle aime M. de fienoyal. »
Célestin pâlit et baissa la tête sur ses mains sans proférer un mot»
«c Elle l'aimait déjà à Paris, continua impitoyablement Mimi. C'est Mlle de Kersalion qui est sa confidente. J'ai écouté aux portes et j'ai entendu. Savez-vous pourquoi elle a fait arranger ainsi cette serre ? Parce que c'est dans un endroit tout sem- .J)lable qu'elle a vu pour la première fois H. de Renoyai. Quand elle venait toute seule ici, c'était pour songer à lui, et elle se complaisait tant •-dans ce souvenir, qu'elle restait là des journées entières....
— - Et il l'aime aussi ? » interrompit Célestin.
Mimi secoua la tète et répondit avec conviction :
«' Non, il n'aime personne. »
Les préoccupations du moment' avaient distrait jusqu'à un certain point le jeune homme de sa passion; mais elle se réveilla plus ardente à cette ré-
vélation inattendue. 11 éprouva un effroyable transport de jalousie en songeant à ce rival indifférent qui n'avait eu qu'à se montrer pour gagner le cœur d'Irèn«, et une envieuse haine l'anima contre lui ; mais c'était un de ces hommes dont la tête est remplie d'illusions tenaces, et il ne renonça pas aux vagues espérances que le dernier cataclysme politique avait fait naître en lui.
«( Eh bien ! reprit Mhni après un long silence, avez-vous toujours l'idée de rester ici?
— Oui, répondit-il sans hésiter.
— Alors vous avez un espou*?
— Oui, tant qu'elle n'est pas mariée. »
Un moment après, le jeune ouvrier se. retira, el Mimi passa le reste de la journée à marcher le long de la terrasse, les yeux tournés vers le chemin. Elle était encore là le soir lorsque les promeneurs rentrèrent, et le comte l'aperçut en passant, quoiqu'elle se fût précipitamment retirée derrière une charmille. Depuis deux jours, il ne l'avait pas vue, car elle ne se souciait plus de lui plaire et de l'amuser, et elle le fuyait, lasse du rôle qu'elle s'était imposé vis-à-vis de lui.
Le jour tombait ; les fenêtres du manoir s'illuminèrent l'une après l'autre; on voyait de grandes ombres s'allonger sur les rideaux transparents ; les sonnettes résonnaient au fond des corridors; les gens allaient et venaient pour le service, et Ton en-
tendait ^e tous cotée ce léger tumulte qui, d&ns les maisonB nombreuses, {précède l'heure du dîner. Ilimi s'approcha d'une des fenêtres dn rez-dechaussée, et^ coUaut 9&R visage contre la penôenne, elle regarda ce qui se passait dans le «ai^n. M. ée lUsnoyal, habillé déjà pour le diner, étMt seul et 4ebout devsDt la 'dieminée; sen prott âégant se dessinait sur le fond obscur des lambris , «it il semblait considérer «vec une admiration mélancolique le tableau qvi représentait la comtesde cft ses enfan
« Qu'il est fier ! qu'il est bediu ! murmura Mimi avec un tressaillemmt de oœur inexprimable ; que je l'aime, «ion Dieu ! •»
iVesque an même instant la porte s'<ya^^ , et me de Kerbrejean parut souriante et belle comme un ange, aiw sa robe île mousseline blanche et ses nœuds de iwAans 4ans les cheteux ; elle rougit en s'aperoe?ant -que te duc était seul, et s'arntta comme embarrassée de ce tête-à-tête. Alors M. de Henoyal s'approdia d'elle avec tin geslte respectueux, la con- 4uiMt à sa place, et passa aussitôt dans Tapparte^ ment de Mlle de Kersalion, qui était contigti an sa^- Ion. Cette pétrie scène n'avait duré qtftme minute ; mais, dans un si court espace de temps, Mimi avait éprouvé toutes les alternatives dont les âmes fongueuses comme la sienne sont susceptibles; la vio* lence de son émotion faisait fooufllonner son sang
fi 4échir ses genoux. LorsifiMIe Tît que M. de BesoyM se retirait, elle murmura «vec ane joie înâicilile et cme expression de triompiie :
« Non, il ne l'aime -pas !... »
K^tBdqnes momer^ après, toot le "monde entra à la fois dans te salon, et presque uussilM Ton passa à table. Mimi se rassit al*>rs contre la charmille, sans ^oftger que la noît étaft venue et qu'il «ait temps de rentrer. D faisait somibre atîftour d'e/Re sous 1« aiixres, qui déjà s'étaient courerts 'd'un léger feuillage ; mais la lune se levait à î'horizon et értairaît mi plmnle banc sur lecpid Minai était comme af&îssée. 11 \fj avait pas longtemps qu'elle était là, lorsque M. de Kerbrejean parut tout à coup devant elle en disant :
« Ma pauvre Mtmî, que feîtes-vous donc ici? je viens de vous chercher partout dans le manoir. »
Elle releva brusquetnent la tète, ets'écrîa étonnée.:
« C'est vtnis , monsieur le comte ? Vous ne vous ^es donc pas mis à table ?
— Non,, répondit-il; j'ai prétexté la fatigue de notre promenade k Rmooff pour me retirer, et l'on me croit dans ma chambre.... J'ai fait cdia, parce que je voulais profiter de ce moment pour vous pftrler.... »
Mimi se releva à demi oomme poor le suivre.
« Non, non, reprit-fl, restes ici ; nous ne serioffis peut-être, pas seuls là-haut, et j'«i à vous dire des
no LA DERNIERE BOHÉMIENNE.
choses que personne autre que vous ne doit entendre.... Ah! ma chère Mimi, voilà un mois passé que you$ ne savez plus que devenir ni moi non plus, mais cela va changer enfin.. ••
— Est-ce que quelqu'un doit partir ? interrompit-elle frappée d'une vague inquiétude.
— Oui, nous deux, répondit-il.
— Vous voulez partir etm'emmener? » s'écria-telle avec un geste de refus involontah*e.
Il crut comprendre qu'elle se faisait un scrupule de s'en aller seule avec lui, et il se hâta d'ajouter :
tt Vous ne savez pas, Mimi, tout ce que je veux faire pour vous.... Allez! vous serez heureuse, je vous le promets.... »
Elle le regarda interdite, en faisant dans son esprit de folies suppositions, qui certes n'approchaient pas de la vérité ; un moment elle se figura qu'il pliait lui déclarer qu'il l'adoptait et qu'elle serait aussi sa fille. A cette pensée, elle tressaillit d'une joie triomphante, et elle se baissa pour efQeurer de ses lèvres la main du comte.
« Oh ! Mimi, ma belle Mimi ! » fit celui-ci avec un mouvement passionné ; puis il recala jusqu'à l'autre extrémité du banc et reprit d'un ton plus calme : « Je ne déclarerai mes intentions qu'au dernia: moment, quand tout sera prêt pour notre départ. Auparavant, il va se passer ici un grand événement : je marie ma fille.
— Ah I tant mieux ! s'écria Mimi ; et c'est bientôt ?...
— Oui, bientôt, répondit le comte d'un air de satisfaction; dans qdinze jours, Irène de Kerbrejean
. s'appellera Mme la duchesse de Renoyai.
— Ah ! c'est lui qu'elle épouse !... dit Mimi d'une yoix étranglée.
— Elle restera ici, heureuse avec le mari qu'elle a choisi, poursuivit le comte ; elle vivra au milieu d'une famille qui l'aime. Moi, je m'en irai et je n'aurai que vous, Mimi; mais je ne regretterai rien. Me comprenez-vous à présent ? »
Elle ne répondit pas ; c'était à peine si elle l'avait entendu.
<* Mimi, reprit le comte en lui prenant la main, dans quelques semaines vous serez ma femme, vous serez la comtesse de Kerbrejean....
— Moi , votre femme I s'écria-t-elle avec une espèce d'éclat de rire insultant ; je ne veux pas ! »
La possibilité d'un tel refus ne s'était pas présentée à l'esprit du comte, et il regarda Mimi d'un air stupéfait.
« Non ! reprit-elle énergiquement, je ne veux pas épouser un homme de votre âge. »
Elle se leva à ces mots, et s'éloigna précipitamment. Le comte ne songea pas à la retenir ; il était comme pétrifié d'étonnement et de confusion. L'espèce d'outrage qu'il venait de recevoir en face avait
292 LA BSRHIftM IMUl£MiSlfN£«
suhitenienl ealmé les cffenwscences de son iMiagination. Il se prit à réfléchir et à former des résolaticHis. sensées. Par mements, certams retours le troiiblattiit encore ; nais sav faiblesse n'aUa pas jusqu'à cherchtr Hiaii povr lui adresser des re* luroclies ou des supplications* H rentonta courageusement chez lui et ne sortit plus de sa d^s»hre. Pourtant, lorsque Perrine vin^, comme de coutiune, Im donner k bonsoir en faisant sa ronde, il la: retint, et, après quelques questiéns ineignifiaates, il lui demanda en aoupii^iait ce que faisait Mimi.
«>EUe ¥ient de se coucher sans soup^, répondit la bonne femme. Depuis quelque temps, elle esi d!una hunieuf de plus en plus farowhe et extsa^agante. Certainement elle a dans l'esprit quelque chose qui la tourmente gi^andemenU...
— Ay6z-¥ous deviné ce que c'est? intérroœpit le comte.
— Peutrétoe bien,, répandftt dame Perrraa eu clignant les yetK.. Aujourd'hui elleapae^é plus d'uae heure dans la serre, en tête-à-tête avec Céiestù^ Piolot.
— Cette drôlesse ! » &'écria.]II.deKÊii)F^eao.a9ee: une sûuràe colère ;, maisA ce premâes Biovurement s'évanouit à l'ia£y|a«t„et il^euta ooaifiae en se par~ laiktàlulHOièifie : « Il aurait Isltu. savoir eela pbi&
LA. MSWittK KWtXnMNL SSa
Weai ié\mti en ettet rdkée dans sa ehambre; mais, au lieu de se x^oucher, elle avait fait sai» bruit ses préparatifs de départ. ¥eva ime heure après mmmt^ ktrsq;u*eUe eomprii qat tout le meD As derluait dans le manoir, elle éescendit à tâtons, e^rk} dottcementileSf portes», etftattcbit sans peiMv en kififtni un détouir,. les Hittites duiâoniaiM d«sKeri»*e^ Jean. Lorsqu'iolle eu^atirâitkifprive, elle sesetaurnar iwfit deuûère joisneiis le BMaoiir,. et Huinnwa.aiiec ' iui£ iittprécfttion :
« J6:in/eni irai» aui bout du monde pour m pu Toir leur bonheur ! ... »
U Êmaituse bdle nttit de priotempfi daire et sereine ;;1& luneàsett déclm répesdait suc les>âota asaanpîsr sa humèsa bleu&ti», ei anmn autne iHuît qwtiet mnrmiiira égal des >iagues ne troublait le sikaace^unîverseL MkiuniarobaiÉdfuDpaS' rapide, sma j^c les yeua sur ee pa^ûble tabkau. Quand eUe'fiit éwmnL k logi» de Côks&i Fiolot^ die fraf pat à bi fenèue derrière laquelle rayonnait la darté itwus lampe. Le jcansheasme élaiiencere lëvéï^etiii euwl* aufisilàti le; ¥olet.
« Glest \0tiâ! id,. k oettcrhemieb s'éerite^-îli em Toyant Himi enveloppée dans son diilev vn> petiA pa^Mtf au^ k^asr. et m aapota^ de: pa^ poste en rahr 3iivaoiiiehigiian«
'— -Je pei»yréfMi]ili^el]fta¥ae:baauccHi|K éasaoïs^ froid ; ces enfants dont je voua» ak paidér diatast
être encore à Saint-Pol ; je vais tâcher de les rejoindre.
— Et où irez-vous ensuite?
— A la grâce de Dieu, devant moi , comme autrefois, quand j'étais petite. ^
— Quelle folie! s'écria Gélestin ; une fille de votre âge ne peut pas voyager ainsi! et puis que ferezvous? comment gagnerez-vous votre vie?.., »
Elle entr'ouvrit son châle et lui montra suspendu à son côté le rouleau de fer-blanc qui contenait ses papiers, et son tambour de basque, qu'elle portait sous le bras.
« Oui , je m'en vais , dit-elle avec résolution ,. et je vous conseille de faire comme moi : mademoiselle épouse dans quelques jours M. de Renoyai. »
Gélestin 3'appuya aux barreaux de la fenêtre comme un homme qui sent tout à coup le sol manquer sous ses pieds , et dont le cerveau est comme frappé de vertige; puis il murmura d'une voix étouffée :
« Est-ce bien vrai ce que vous dites là?...
— Vous le verrez, puisque c'est devant vous qu'ils se marieront , répliqua Mimi; n'ètes-vous pas le maire de P...Î
— Je donnerai ma démission, s'écria Gélestin, et , vous avez raison , je m'en irai ! Tous mes liens sont rompus*... je me dévoue à ma patrie.... J'irai retrouver Ravachon.
LA DERNIÈRE BOHÉMIENNE. 2â5
-^ Adieu, reprit-elle en croisant son châle. Sî Ton me cherche demain , dites que je suis partie et que je ne reviendrai plus. »
Ce fut ainsi que la fille du saltimbanque quitta le manoir. Le lendemain , lorsqu'on apprit son départ, Irène pleura beaucoup, M. de Kerbrejean s'étonna, et le chevalier fit courir après elle pour lui envoyer de l'argent. Le digne homme s'inquiétait de ce qu'elle était partie avec un si léger bagage , et il demanda à Perrine, qui était occupée à ranger la chambre de la fugitive, si elle avait pris du moins ses meilleurs effets.
« Point du tout, monsieur, répondit la vieille femme de chambre en ouvrant l'un après l'autre les tiroirs; tout son petit trousseau est en place; elle ji'a rien emporté qu'un bouquet de plumes et sa belle robe de soie rose à fleurs d'argent. Allez l c'est une vraie bohémienne. »