MAI! ION
Jusqu'à la porte, en bas...
PASCALINE
Jusqu'à la porte en haut, ici. Jusqu'à la porte de l'appartement...
MAUION
Oh!
PASCALINE
C'est elle qui a sonné... Et ça l'amusait! ça l'amusait !
MAIUON
Oui, mais...
PASCALINE
Mais quoi? C'est ici chez elle, après tout.
MAUION
Plus maintenant.
PASCALINE
Oui, on lui a pris sa place...
.A DÉSERTEUSE 99
MARION
Ne sois pas mauvaise, ma Pascaline ; crois-en ta vieille bonne.
PASCALINE
Ah! ma pauvre Marion! Depuis un mois, depuis que je l'ai revue, je ne vis plus. Penser qu'elle est revenue et qu'elle n'a pas le droit d'entrer ici, et qu'une autre s'y est installée ! Si tu savais comme maman, si gaie d'ordinaire, était triste en me quittant! Et c'est si naturell Toute seule là-bas, à Auteuil, dans un petit pavillon, ou rue des Martyrs à son bureau, deux pièces étroites, sans lumière, sans air...
MARION
Dans son bureau?
PASCALINE
Oui. Tu sais que depuis quelque temps maman ne peut plus chanter... à cause du chagrin qu'elle a eu... N'est-ce pas, toujours pleurer, ça n'est pas bon... Alors elle est directrice d'une entreprise de tournées musicales...
MARION
Actrice?
PASCALINE
Pas du tout... Directrice... Elle n'a avec les chanteurs et les chanteuses que les stricts rapports d'affaires... « Allez ici, allez là, je vous remplace, etc., etc. »
MARION
Tu sais tout cela !
PASCALINE
Maman m'en a dit une partie. Je devine le reste. Je sais bien autre chose.
MARION
Ah!
PASCALINE
Oui. Quelque chose que tu n'as jamais voulu me dire.
MARION
Quoi donc?
PASCALINE
Je ne suis plus une enfant : j'ai dix-sept ans et j'avais le droit d'être renseignée...
MARION
A quel sujet?
LA DÉSERTEUSE lÔl
PASCALINE
Je sais pourquoi père Ta renvoyée...
MARION
Ta mère t'a dit...
PASCALINE
Oui. D'abord, père ne voulait plus qu'elle chantât nulle part... Alors, lu comprends, maman qui avait une voix admirable et une vocation irrésistible... Mais encore, comme elle me l'a dit, elle l'aurait accepté. Elle se serait soumise. Elle aurait renoncé à tout, pour moi. Seulement le prétexte qu'on lui a donné, je le sais maintenant...
MARION
Dis voir...
PASCALINE
Tu la connais, maman, elle a toujours été vive, très gaie, aimanta recevoir, aller dans le monde, donner des soirées; le salon ne désemplissait pas et l'on menait joyeuse vie. Malheureusement...
MARION
Malheureusement...
PASCALINE
Eh bien, voilà ! On dépensait beaucoup, même un peu plus qu'on ne devait. De là des conseils un peu vifs de papa, puis des reproches, puis des disputes... C'est ainsi que la brouille se met dans les
ménages.
MARION
Et... c'est tout?
PASCALINE
Sans doute. Que voudrais-tu donc?... Mais si : il y a autre chose! Il s'est trouvé que j'avais une institutrice... Oh ! sérieuse, sage, économe, cellelà. Si sérieuse, si sage et si économe, qu'un an après le divorce elle devenait madame Forjot et prenait tranquillement ici la place de maman. Oh! cette femme ! ^
MARION
Cette femme est bonne pour toi, mon enfant, et tu aurais tort...
Mais qu'elle me haïsse donc ! qu'elle me mal traite ! qu'elle me martyrise
MARION
Tu ne le voudrais pas !
PASCALINE
Ah ! Dieu si ! Je souffrirais moins !
MARION
Madame Hélène ne voulait pas de ce mariage et si elle a accepté, c'est sur les instances de ton père, qui avait besoin de mettre près de toi une personne dévouée, sérieuse... Tu comprendras cela plus tard.
PASCALINE
Ah! que de choses je dois comprendre plus tard!
MARIOX
Comme la douleur te rend cruelle et que ton père serait malheureux s'il t'entendait!...
PASCALINE, redevenue gaie.
Ecoute. J'ai encore une chose à te dire. La plus importante. Tu n'as pas envie de revoir maman, toi?
MARION
Oh ! si ! Mais je ne puis pas sortir...
10 i LA DÉSERTEUSE
PASCALIXE
Et si j'avais trouvé le moyen que tu la voies tout de même?
MAnioN ■•
Comment?
PASCALINE
Tout à l'heure, nous serons seules toutes ie& deux... Je le sais. On va chez madame Solet et papa sera sorti... Je l'ai dit ce matin à maman... Sais-tu l'idée qu'elle a eue?. . Devine...
MARION
Je ne puis pas croire...
PASCALINE
Oui, oui^ elle va venir... Elle est allée faire une course importante et elle va venir.
MARION
Elle osera ?
PASCALINE
Est-ce qu'elle fera quelque chose de mal ?
MARION
Non, mais... si...
Si quoi?
PASCALINE
MARION
Si on la rencontrait !
PASCALINE
On ne la rencontrera pas. Elle viendra dans une voiture et elle attendra là en face d'avoir vu sortir tout le monde. Et dès que je serai seule, je me montrerai derrière la vitre. Et puis... à la rigueur... Je suppose qu'on la rencontre ? Maman saura répondre comme il convient à n'importe qui. Elle n'est pas embarrassée.. .
MARION
Mais, puisqu'elle t'a vue ce matin !
PASCALINE
Il paraît qu'elle aura, après la démarche qu'elle va faire, une grosse nouvelle à me donner. Et puis elle veut savoir comment nous sommes installés. Elle me répétait : « Quand je penserai à toi, après, je te verrai mieux ; je me dirai : En ce moment, elle fait ceci, elle fait cela, elle est dans le salon à tel endroit, ou dans sa chambre. » Tu comprends ?
MAniON
Oui, mais...
PASCALINE
Enfin, elle veut revoir les meubles au milieu desquels elle a vécu, qu'elle a choisis, achetés ellemême et qui sont à elle, malgré tout... Tiens, cette jardinière, elle se la rappelle comme si elle l'avait vue hier, elle me l'a décrite. C'est mon père qui la lui a donnée à l'occasion de^ma première communion; ce piano, c'est le sien, ses doigts se sont promenés là si souvent... et tu comprends ce que je ressens lorsque je vois une autre s'y installer... Ce meuble, ces fauteuils, c'est elle qui les a commandés. Chaque objet lui rappelle un souvenir des temps où elle était heureuse... C'est elle qui devrait être là, toujours, ne le comprends-tu pas, Marion? [Elle pleure.)
MARION
Ne pleure pas. Ne pleure pas... Mais c'est grave, à ce que tu veux faire,.. 9
PASCALINE ^B
Maman me l'a demandé. Est-ce que j'allais dire non?
iVIAJllON
Mais moi... on me renverra.,, si...
PASCALINE
C'est la seule objection que j'aie faite. Maman a répondu que si on te renvoyait, elle te prendrait avec elle. Mais personne ne saura rien... Elle ne restera qu'un moment. Tu ne vas pas me refuser cela...
MAUION
Je ne peux rien le refuser, moi...
PASCALINE
Tu es gentille. Pour ta peine, je vais te raconter une aventure qui est arrivée à maman en Russie... Figure-toi...
MARION
Chut! [Entre Hélène. Marionsort.)