SCÈNE IX PASCALINE, GABRIELLE
Maman !
PASCALINE
GABRIELLE
Bonjour, ma fille!... Que tu es jolie! que tu es jolie ! Je ne me lasse pas de t'admirer... qui aurait dit, il y a quatre ans, que tu te transformerais ainsi ! Te voilà une grande jeune fille, à présent!
PASCALINE
Dame!... Dix-sept ans.
GABRIELLE
C'est vrai, lu vas bientôt avoir dix-sept ans... ça ne me rajeunit pas... Enfin ! on n'a que l'âge que l'on paraît, n'est-ce pas?... Mon Dieu ! je puis bien te l'avouer, en demandant à te revoir après cette séparation, j'obéissais plus à un sentiment de devoir qu'à tout autre. Mais quelle bonne surprise j'ai eue!... Et tu as du goût, tu sais, tu t'habilles très
bien... Et tu es douce, et gentille, et intelligente... Tiens, je t'adore !
PASCALINE
C'est toi qui es bonne et gentille, ma petite maman.
GABUIELLE
Tu as tellement fait ma conquête que je suis sur le point de prendre une détermination... je vais peut-être faire une bêtise, mais tant pis... je t'aime trop... Et c'est pour t'annoncer cette décision — qui dépendait un peu d'une visite que je viens de faire — que j'ai voulu te revoir aujourd'hui... Je suis sur le point de modifier toute ma vie pour toi... Oh! ces grands yeux étonnés... tu es ravissante quand tu écoutes comme ça...
PASCALINE, riant.
Je t'en prie.
Ah! moi, si je te trouve gracieuse, j'ai bien le droit d'en être fière. . . C'est à moi que je fais des compliments... Qu'est-ce que je disais?... Oui, je veux désormais être une mère, une vraie mère exclusivement... Hélas! ma vie n'a pas été heureuse.
je n'ai pas su trouver la joie là où elle était : tout près de toi. Je veux me rattraper... Si tu savais toutes les misères que j'ai eues, va! toutes les déceptions, les abandons, les trahisons... Et puis, cette maladie qui m'a fait perdre ma voix. J'avais eu au Caire un succès... je te montrerai les journaux. {S' attendrissant.) Et puis plus rien^ toute seule, à mille lieues de Paris, forcée de demander mon rapatriement... Heureusement, j'ai trouvé cette affaire de tournées musicales... sans quoi, qu'est-ce que je serais devenue, ma pauvre enfant? {Elle pleure.)
PASCALINE
Ma pauvre maman!...
GABRIELLE
J'en ai assez, vois-tu... Alors, l'idée m'est venue d'abandonner le théâtre. [Se reprenant.) Enfln les affaires théâtrales. Avec le peu que j'ai amassé et la pension que ton père sera condamné à nous faire, nous pourrons être très heureuses toutes les deux.
PASCALINE
Toutes les deux ?
GABRIELLE
Oui, oui. Je vais l'expliquer. Tout ne dépend plus
que d'une conversation que je dois avoir avec quelqu'un.., une simple formalité... Alors, je te prends avec moi. Tu verras comme nous serons bien. Je te mènerai au théâtre, aux courses, et quand nous serons rentrées chez nous, nous bavarderons, nous nous embrasserons jusqu'à ce que nous n'ayons plus rien à nous dire.
PAscALiNE, riant.
Ça ne sera pas tout de suite.
GABRIELLE
Nous vivrons comme deux sœurs, veux-tu ?
PAscALiNE, grave.
Et mon père?
GABRIELLE, sautaut à Une ttulve idée.
Olî!... oh !... Il est furieux après moi, hein?
PASCALINE
Non.
GABRIELLE
Si... si... Il a reçu son papier timbré, n'est-ce pas?
PASCALINE
Je n'en sais rien.
GAIJRIELLE
Si. Je suis certaine qu'il l'a reçu...
Tu lui envoies...
GABRIELLE
Mais!... Pourquoi pas?... Ça fait partie de ma combinaison. Je ne saurais pas bien l'expliquer cela, mais tu peux avoir confiance : je suis dirigée par quelqu'un de très compétent et qui est un véritable ami... Je vais te dire ça en gros... Je demande par la voie des tribunaux que tu viennes avec moi pendant les deux mois de vacances qui vont commencer. Ça va être décidé tout de suite... en référé... je crois que c'est le terme. Et après, il paraît que j'aurai le droit de demander à te reprendre tout à fait, pour toujours... Ton père a deviné, c'est ce qui le rend furieux,
PASCALIN'E
Ce n'est pas cela que je voulais dire... Mon père, alors... Je ne le verrai plus?...
GABRIELLE, cherchant.
Ton père... {Riant.) Oh! une bonne idée !... Tu
le verras chez ta tante tous les jeudis, deux heures, comme moi à présent... Ah I ça, c'est une idée... Et je m'amuserai bien... Et ce sera joliment bien fait pour lui !
PASCALINE, tendre reproche.
Oh ! petite mère !
GABRIELLE
Je te dis ça en riant, tu comprends?
PASCALINE
Pourquoi ne puis-je pas vous avoir en même temps tous les deux ?
GABUIELLE
Ça, c'est impossible...
PASCALINE
Oh ! cette femme !... Mais ne parlons pas d'elle...
GABRIELLE
Dis-moi, à propos, elle se met bien, maintenant, ton institutrice. Je l'ai vue sortir là, tout à l'heure, je ne la reconnaissais pas. Tout de même, on voit bien qu'elle n'a pas toujours porté la toilette et rien que d'un coup d'oeil on devine qu'elle a des
lunettes darls sa poche... Et elle annonce bien ses trente ans passés, comme les camarades I .. . Est-ce que vous n'avez que Marion, comme domestique?
PASCALINE
11 y a aussi une femme de chambre.
GABniELLE
Je vois qu'on a conservé mon mobilier de salon... [Tout à coup.) Oh! que c'est curieux ! que c'est curieux ! Tu vois cette écorchuresur le dossier de ce fauteuil... Comment! elle y est encore !... Si tu savais tous les souvenirs qu'elle me rappelle... {Un long sourire.) Je te conterai cela... {Elle va ouvrir une porte.) Ici, c'est la salle à manger... Tiens ! le buffet est à la même place qu'à Nantes. Tu n'as pas remarqué? {File a fermé la jjorle.) Tout de même... c'est moi qui suis ici... ce n'est pas ordinaire... Eh bien, c'est drôle... ça me fait moins que je n'aurais cru... c'est vrai... j'attendais autre chose, je ne sais pas quoi... Je ne suis pas émue du tout. L'absence de danger sans doute... Non, je m'explique... c'est parce que nous sommes à Paris. {Grave.) Oh ! si je t'avais revue comme ça à Nantes!... Ici, c'est comme si j'étais en visite.
PASCALINE
Oui, mais en visite chez votre fille, chère madame.
GABRiELLE, trouvant Vécrin d'Hélène sur la cheminée, V ouvrant.
Oh! le joli, le joli bracelet! Oh! qu'il est beau!... Oh ! c'est divin, ma chère !.., Et tes initiales P. F... qui est-ce qui t'a fait ce cadeau?...
PASCALINE
Hélène. IWais je l'ai refusé.
GAiîiuELLE, sans comprendre.
Tu l'as refusé !
PASCALINE
Je ne veux rien accepter de cette femme.
GABRIELLE
Moi à ta place. . . D'abord, avec quel argent l'a-t-elle payé, si ce n'est avec le tien ? {Silence.) IWon Dieu!... quand est-ce que je te reverrai, maintenant !
PASCALINE
Jeudi.
GABIUELLE
Huit jours !... Comme c'est long!... Et que je vais être triste jusque-là!
PASCALINE
Vrai ?
GABRIELLE
Tu ne me crois pas?
PASCALINE
Si... ■
GABRIELLE
Quand je suis avec toi, je suis gaie... Mais tout le reste du temps...
PASCALINE
Dans ton petit pavillon, à Auteuil?
GABRIELLE
... Oui.
PASCALINE
Rue La Fontaine, tu m'as dit?
GABRIELLE
Oui, oui.
Quel numéro?
PASCALINE
GABRIELLE
Quel numéro? Trente-cinq... Mais ne m'écris pas là ! Je n'y suis jamais, tu sais.
PASCALINE
Oui. Heureusement, tu as ton bureau, cela te fait une distraction.
GABRIELLE
Quelle distraction, mon Dieu!. . Donner des ordres, signer des engagements, commander des affiches.
PASCALINE
Et tu n'as pas une amie auprès de toi?...
GABRIELLE
Dans ce monde-là! Tu plaisantes... Oh ! ma vie est bien triste et bien vide, ma pauvre enfant... Enfin! je t'ai revue, je vais partir en emportant un peu de joie. [La prenaiit dans ses bras. Sincère.) Pascaline ! ma fille, ma bonne petite fille ! Je t'aime bien. . . Ecoule, je n'ai peut-être pas été pour toi ce
que j'aurais dû être... Je veux t'en demander pardon...
PASCALINE
Maman...
GABRIELLE
Si on te dit du mal de moi, ne le crois pas... Je ne suis pas heureuse...
PASCALINE
Maman! [Baisers.)
GABRIELLE
Là... Maintenant, nous ne parlerons plus de cela, n'est-ce pas? Ce que je viens de te dire, je devais te le dire. Mais maintenant nous n'en parlerons plus... Je vais m'en aller bientôt, tu sais...
PASCALINE
Hélas! oui, si Hélène allait rentrer...
GABRIELLE
Et après? Ce serait amusant... [Entre Marion.)
MARION
Madame, voilà madame ! [Marion sort.)
PASCALINE
Mon Dieu! où te cacher...
GABiUELLE
Me cacher... Pourquoi donc?... {Un petit soupir.) Ça me fait un drôle d'effet tout de même. {Entre Hélène.)