‹ La déserteuse; pièce en quatre actes [par] Brieux & Jean SigauxChapitre 29 sur 42 · SCÈNE XI HÉLÈNE, PASCALINE · texte numérisé non relu

SCÈNE XI HÉLÈNE, PASCALINE

HELENE

Ta mère avait donc quelque chose de très grave à te dire?

PASCALINE

Oui.

HÉLÈNE, après un silence.

C'est avec ton consentement qu'elle est venue ici?

PASCALINE

Oui.

HÉLÈNE

Crois-tu avoir bien agi en la recevant? [Pascaline ne répond pas et va sortir.) Pascaline... reste... Il faut que nous causions ensemble une fois pour toutes... Assieds-toi là. [File apporte une chaise et s'assied près d'elle.) Te rends-tu compte de l'outrage que tu viens de me faire en recevant ta mère ici, à

mon insu? Non, car tu no l'aurais pas fait... Mais il faut que cet état de guerre où nous vivons prenne fin. Allons! je ne t'adresse aucun reproche. Causons. Qu'est-ce que tu as contre moi ? Qu'est-ce que je t'ai fait?

PASCALINE

Rien . Votre seule présence explique et justifie mon aversion. La place que vous avez prise, c'est celle de maman. C'est maman qui devrait être assise dans le fauteuil où vous êtes, et c'est parce que vous n'avez pas laissé sa place vide que maman ne peut plus espérer la reprendre.

HÉLÎÎNE

Tu te trompes. Si je n'y étais pas, la place resterait vide tout de même.

PASCALINE

Qu'en savez- vous?

HÉLÈNE

C'est cela ma récompense ?

PASCALINE

De quoi?

HÉLiLXE

De mes soins.

PAscALiNE, enlre ses dénis.

Vous avez su vous la faire donner vous-même, votre récompense.

HÉLÈNE

Oh ! Quel bourreau savant tu es devenue! Alors tu crois que j'ai été guidée par un autre sentiment que mon affection pour toi ! alors, tu me supposes capable d'avoir agi par calcul! C'est la dernière injure que tu pouvais me faire et c'est bassement méchant, parce que c'est une accusation dont je ne puis me défendre, mais contre laquelle ma vie tout entière aurait dû protester auprès de toi.

PASCALINE

Vous pouviez me dire cela autrefois, quand vous étiez seule à vous faire entendre.

HÉLÈNE

IMais ta mère t'a affirmé le contraire, n'est-ce pas?

PASCALINE

Oui.

HÉLÈNE

Eh bien, qu'elle ait fait cela, qu'elle m'ait ca-

lomniée pour te reconquérir, je le comprends et elle est dans son rôle. Mais tu auras honte un jour d'avoir été, toi, l'instrument aussi docile d'une vengeance aussi laide.

PASCAI.INE

Je vous défends d'insulter ma mère.

HÉLÈNE

Je ne puis pourtant, pour ne pas heurter ta récente affection, reconnaître que ta mère dit vrai en portant sur moi des accusations qu'elle sait être des mensonges. Et, j'y réfléchis, il faut qu'elle ait, de moi, une singulière estime pour être certaine d'avance que je ne riposterai pas à des calomnies par des vérités; vraiment, c'est bien de l'honneur qu'elle fait à cette vertu dont elle veut que tu doutes.

PASCALINE

Si vous aviez quelque chose à dire contre elle, il y a longtemps que vous me l'auriez jeté au visage.

HÉLÈNE

Tu crois?

PASCALINE

Oh! n'ayez pas ces airs de fausse générosité,

j'entends quelque chose de grave. Je sais les causes du divorce et je vais vous le prouver que je les sais, puisque vous brûlez d'envie de me les révéler. Maman voulait, malgré mon père, suivre sa vocation artistique ; de plus, elle était prodigue. Et après? S'il y a autre chose, je vous somme de me le dire. Vous l'accusez plus par vos réticences qu'elle ne vous diminue par ses révélations. Y a-t-il autro chose ?

HÉLiîNE, long regard.

Il n'y a rien, en effet.

PASCALINE

Allons donc! Vous êtes bien forcée de le reconnaître!

HÉLÈNE

Non, rien autre chose. Mais est-ce que cela prouve que j'ai été une intrigante? Que ta mère dise cela, soit. Je vais plus loin, qu'elle le pense, c'est encore possible; mais toi, Pascaline, vraiment!... Regarde-moi dans les yeux... Tu peux le croire? Tu peux le croire ?

PASCALINE

Je n'ai aucune raison de soupçonner ma mère de ne pas dire la vérité.

HÉLÈNE

Elî bien, à la fin, c'est trop d'ingratitude!... Qui t'a soignée et élevée depuis que tu as eu six ans, est-ce ta mère ou moi? Qui voyais-tu la première à ton réveil? Qui ne te quittait qu'après t' avoir endormie? Est-ce ta mère? Mais rappelle-toi!... mais elle t'inspirait de la frayeur, elle était pour toi une étrangère dont tu avais peur, cette éternelle absente ! Je n'allais pas, moi, chercher des applaudissements au dehors ; je n'aspirais qu'à mériter de ton caprice ou de ta sensibilité une car(!sse et un sourire. Tu l'as oublié ! Je sais ce que ton orgueil irrité et tes mauvais instincts vont te pousser à me répondre : j'étais payée pour cela. Dis-le, va, dis-le! Tu peux bien ajouter une blessure à celles dont tu as déchiré un cœur qui n'a vraiment battu que pour toi. Je puis te répondre ceci : non, je ne suis pas payée, même par ma situation actuelle. Tu n'étais pas ma fille et je t'ai donné l'amour d'une mère. Eh bien! tu pourrais me jeter une fortune que tu n'aurais pas payé cela, et tu auras beau faire, et on aura beau faire, toute ta vie, tu me devras quelque chose. Va, je t'en tiens quitte! [Un long silence. Hélène s'éloigne, puis revient à Pascaline.) Mais tu ne sais plus que si tu as des qualités»

c'est que je les ai cultivées et développées en toi, tu ne sais pas que le sentiment, après tout respectable, qui te fait me martyriser, c'est moi qui Tai mis dans ton cœur, et tu as vraiment trop vite oublié que si tu aimes ta mère, c'est que je l'ai défendue, elle, contre tes clairvoyances, contre tes doutes et tes angoisses d'enfant abandonnée!

PASCALI.NE

Oui, peut-être. Mais comme vous savez bien àprésent l'accuser et vanter vos mérites! Soit, ma mère m'a négligée. Aujourd'hui, elle s'en repent et me paye tous les arriérés de son affection. Quand elle me manquait, vous l'avez remplacée, je l'admets ; mais, maintenant qu'elle ne me manque plus, de quel droit voulez-vous la remplacer encore?

HÉLÈINE

Ce qui est arrivé, c'est sa faute. Comprends-moi bien : je ne l'accuse pas. Je ne veux pas empêcher que tu l'aimes; ce que je veux, c'est ne plus souffrir comme je souffre, c'est ne plus subir tes hostilités et, si je ne puis plus prétendre à être aimée de toi, j'ai bien le droit d'invoquer notre amitié d'autrefois pour te demander de ne plus me haïr. C'est ta pitié que j'implore ; c'est à ton cœur que je

m'adresse. Tu es bonne... Je le sais bien, moi, peut-être, que tu es bonne. Pourquoi donc en ce moment résistes-tu au mouvement de générosité que déterminent en toi le récit de nos chagrins à tous et l'évocation du temps oîi tu me demandais d'être ton amie? Laisse-toi aller à plus de tendresse, à plus d'indulgence. Il vaut mieux te tromper de cette façon que de l'autre. Puisque tu ne peux faire que ce qui est ne soit pas, ne t'immobilise pas dans ta rancune et consens à ne plus causer le malheur de deux pauvres braves gens qui t'adorent !

PASCALINE

Vous parlez de votre martyre : croyez-vous que je ne suis pas au supplice, moi?

HÉLÈNE

Écoute ! Écoute ! Tu ne peux pas douter de mon affection. Est-ce que je ne fais pas tout pour te la prouver? Est-ce que j'ai répondu une seule fois par de la colère à tes rebuffades, à tes habiles méchancetés et à tes mépris, lorsque, par exemple, tu affectes de me dire « madame » ou que tu refuses de sortir pour ne pas faire dix minutes de chemin seule avec moi... Si tu savais ce que je souffre !

Et moi!

PASCALINE

HELENE

Mais en suis-je responsable? Lorsque ta mère est partie, on croyait qu'elle ne reviendrait jamais. Ton père m'a suppliée de ne pas ^abandonner et, si j'ai accepté, c'est que tu étais la seule affection de ma vie. Ah ! si j'avais pu entrevoir ce qui m'attendaij; ! Si j'avais su ! Comme je me serais gardée de m'attacher à toi ! Oui, j'en suis là, à regretter de n'être pas restée la sans-famille et l'orpheline, à l'abri de la haine de celle que j'ai le malheur d'aimer !

PASCALINE pleure en silence. Très bas.

Mon Dieu !

HÉLÈNE

Tu pleures ! Tu sens que c'est vrai, tout ce que je te dis, n'est-ce pas? tu le sens... Ces fleurs que tu regardes sont une preuve de la vigilance que je mets à vouloir te plaire... Je te les avais données, Pascaline, et tu les as refusées, et tu les as rapportées... ce n'était pas beaucoup cependant que de recevoir ce souvenir silencieux, cela ne t'engageait

à rien. Je ne te demandais même pas de me dire merci... Mais me les rendre !... Allons, maintenant que tu as réfléchi, accepte-les ; oh I je ne te demande rien de plus, je sais qu'il me faudra du temps pour te reconquérir ; ce que je veux seulement aujourd'hui, c'est que tu te décides à ne plus me haïr de parti pris, à ne plus nous traiter en ennemis, ton père et moi, et à laisser doucement ton cœur battre avec les nôtres... Allons, laisse-toi fléchir!...

PAscALiNE, qui est près du bouquet de fleurs, en prend une qu'elle met à son corsage en disant, d'une voix étouffée par V émotion.

Hélène, je vous remercie de m'avoir donné ces fleurs.

HÉLiîNE

Pascaline ! [Elle va pour la prendre dans ses bras, mais Pascaline l'arrête d'un petit geste et d'un regard suppliant et angoissé.) Oui, je te comprends. Mais j'ai assez de bonheur pour aujourd'hui.

niDEAU

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