‹ La déserteuse; pièce en quatre actes [par] Brieux & Jean SigauxChapitre 31 sur 42 · SCÈNE PREMIÈRE GABRIELLE, L'ACHETEUR, ALFRED · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE GABRIELLE, L'ACHETEUR, ALFRED

L ACllETEUK

J'ai su, madame, que vous cherchiez à vendre votre fonds.

GAimiELLE

Oui, monsieur. J'y suis contrainte par des raisons de famille.

Je vous dirai, madame, que je ne connais rien aux affaires théâtrales. J'ai fait une petite fortune dans le commerce, je me suis retiré, croyant trouver le bonheur dans l'inaction complète. Mais je suis encore jeune...

GABRIELLE

Certes!

l'acheteur N'est-ce pas?... et l'oisiveté m'est un fardeau,

GABRIELLE

Ah ! que je vous comprends!

l'acheteur

Alors, comme j'ai toujours beaucoup aimé le théâtre, j'ai pensé que je pourrais à la fois donner satisfaction à ces goûts et à mon besoin d'activité.

GABRIELLE

C'est intelligemment raisonné, et je ne m'étonne

pas, monsieur, que vous ayez fait une fortune rapide. Il est tout à votre lionneur de vouloir désormais consacrer votre jeune maturité à l'éducation des masses...

l'acheteur ... Je ne comprends pas.

GABRIELLE

Mon entreprise, monsieur, n'est pas seulement commerciale, elle est avant tout artistique. L'idée qui a présidé à sa création a été une idée noble !

l'acheteur Oui?

GABRIELLE

Vous allez en juger. Nous sommes des commisvoyageurs en art. Nous allons jouer les plus grands opéras dans les plus petites villes.

Oui.

l'acheteur

GABRIELLE

Nous allons porter un peu de beauté, un peu d'émotion musicale dans les centres déshérités.

l'acheteur Oui.

GABRIELLE

Nous recevons des encouragements du gouvernement.

l'acheteur

Ah!

GABRIELLE

Oui, monsieur. Avant un an, si voiis prenez la direction de mes tournées, vous aurez les palmes.

Vous croyez? .

GABRIELLE

Je les ai, moi, vous voyez. Et mon administrateur, qui fut directeur du théâtre de Nantes, est officier de l'instruction publique.

l'acheteur

C'est à considérer, en effet. Mais,., dans ce que vous me disiez tout à l'heure, madame, il y a quelque chose que je ne saisis pas bien.

GABRIELLE

C'est que je me suis mal expliquée, alors.

L ACHETEUU

Vous jouez, dites-vous, les grands opéras dans les petites villes.

Parfaitement.

GABRIELLE

L ACHETEUR

Mais je ne vois pas bien comment vous pouvez rentrer dans vos frais.

Nous y rentrons et nous encaissons des bénéfices...

l'acheteur

Qui dit petites villes dit petites recettes...

GABRIELLE

Eh! nous avons fait un soir 718 francs à Chartres.

l'acheteur

Je suis allé à l'Opéra quelque fois. J'y ai vu jouer Faust.

GABRIELLE

Eh bien ?

L ACHETEUR

Il me semblait que même une recette de 718 francs ne pouvait suffire à payer Forchestre, les chœurs, le ballet, les chanteurs, etc..

GABRIELLE

Votre observation est des plus judicieuses. Mais l'orchestre est remplacé par un piano... {Déngnant l'employé qui écrit derrière des paquets de prospectus.) Mon secrétaire est pianiste... Montrez-vous, Alfred ! [A Ifred salue et se rassied.)

l'acheteur, saluant.

Monsieur.

Chef des chœurs, régisseur, etc.

l'acheteur

Chef des chœurs... des chœurs... Vous avez donc des chœurs ?

GABRIELLE

Il suffît de trois ou quatre personnes, chantant chacune une partie, pour donner l'impression qu'a voulu produire le compositeur...

l'acheteur Je commence à comprendre.

N'est-ce pas?

GABRIELLE

L ACHETEUR

Tout de même, la Bénédietion des poignards, par exemple, doit perdre un peu... je dis un peu...

GABRIELLE

Ah! nous ne transportons pas la troupe de l'Opéra, c'est certain...

C'est certain.

L ACHETEUR

GABRIELLE

C'est certain. Et il nous faut déployer une activité peu ordinaire... Mais'si vous concluez TafTaire, monsieur, vous allez vous trouver avec une saison toute préparée. On répète en ce moment avec fièvre... Dans toutes les pièces de cet appartement, on travaille : on fait des raccords entre les artistes qui ont déjà joué, on appfend leurs rôles à ceux qui ne les connaissent pas...

l'acheteur

Ce doit être une tâche colossale...

GABRIELLE

Oh! le phonographe nous est d'une utilité...

l'acheteur

Ah!... le...

GA1ÎRIELLE

Vous n'y aviez pas pensé?

l'acheteur

Si, si...

GABRIELLE

Vous trouverez au répertoire, prêts à être joués tout de suite, les ouvrages dont voici la liste.

Les Huguenots. — Le Pré-aux-Clercs. — Ah ! le Pré-aux-CIercs {Fredonnant.) « Les rendez-vous de noble compagnie !... »

GABRIELLE

Vous avez chanté, monsieur ?

l'acheteur Moi... Quelquefois, au dessert...

GABRIELLE

C'est trop de modestie...

l'acheteur

Oh! madame... La Mascotte... Oui, oui... oui... Et combien demandez-vous, madame, pour la cession ?

GABRIELLE

Je demande cent mille francs.

l'acheteur Ah ! ah !

GABRIELLE

Oui...

l'acheteur, prenant son chapeau.

Madame...

GABRIELLE

Mais ce n'est pas mon dernier prix...

Je pense bien. Seulement, j'avais l'intention dé tie pas dépasser une dizaine de mille francs. •

GABRIELLE

Eh bien, je réfléchirai. J'en parlerai à mon admi-

nistrateur... J'ai votre adresse, je vous enverrai un mot...

l'acheteur C'est cela... Madame...

GABRIELLE

Monsieur. (// sort.)

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