LE PÈRE NOBLE
- Il paraît que dans la maison on est embarrassé. On nous a fait venir pour une représentation qui doit avoir lieu mardi. Si Gabrielle est de bonne humeur, on pourra être un peu exigeant. {Pascaline ne répond pas. Il lui montre une photographie de sa mère dans un rôle d'opérette.) Une jolie femme, hein, la patronne? Et une brave femme, vous savez. . . {A Ifred entre et va dans la pièce où se trouve Gabrielle. On entend des éclats de rire.)
GABRiELLE, daïiH la couHsse.
Ah ! ah ! ah ! Dieu ! qu'il est drôle ! Voyons, mon vieux, tâche d'être plus sérieux que ça ! Nous avons encore deux auditions. {Alfred ferme la porte.)
PAscAUNE, très bas.
Mon Dieu ! {Elle se met à pleurer.)
LE piîRE NOBLE, ti'ès boïihomme, venant s'asseoir à
côté d'elle.
Eh bien, mon enfant ! Qu'est-ce que c'est que ça ! En voilà des nerfs et de la timidité I Mais c'est une ingénue gaie qu'on demande! Eh bien, mon petit chat, vous avez une drôle de façon de vous préparer à votre audition, vous! Voulez-vous bien essuyer ces yeux-là et mettre votre mouchoir dans votre poche... Si tu veux réussir, mon petit enfant, rappelle-toi qu'il faut traverser la vie avec un sourire, même si tu n'as pas mangé de la journée et si ton propriétaire menace de t'expulser. La bonne humeur, c'est le secret de la veine : il faut cacher sa tristesse comme on cache sa pauvreté... Oui, je sais bien, c'est malgré soi, c'est nerveux. Ahl les nerfs ! Dans notre carrière, on n'a souvent que des
nerfs et c'est par la patience qu'on réussit. Mais reprenez donc votre sang-froid, mon petit enfant, sans quoi vous allez être déplorable et on ne va pas vouloir de vous. Je vous dis d'avoir confiance, vous êtes sûre d'être engagée. Je le sais... Laissezmoi vous donner un conseil. Prenez pour votre audition une scène, même moins bonne, mais que vous avez déjà jouée devant le public. Dis-moi ce que tu as joué, mon petit chat.
PASCALINE
Mais je n'ai jamais joué, monsieur.
LE PÈRE NOBLE, gravs.
Alors, mon enfant, puisqu'il est temps encore, si vous n'avez pas du génie ou si vous n'êtes pas douée d'une intelligence supérieure, allez-vous-en. Le théâtre, c'est le Minotaure ; on lui apporte sa jeunesse et ses espérances, son cœur et sa peau, et il dévore tout... Je suis premier prix de tragédie, mademoiselle, j'ai rêvé toutes les gloires, et je ne suis plus qu'un vieux cabot qui court après un cachet de vingt francs. Il y a trop d'artistes, comprenez-moi bien, on est trop... Alors il faut se débattre contre les intrigues, contre les jalousies, contre les appétits... On se dévore entre soi, c'est
souvent parce qu'on n'a pas à manger. Pour arriver aujourd'hui, ce n'est pas que dans levaient qu'il faut avoir de la souplesse. Vous me paraissez être une bonne petite bourgeoise : rentrez chez vos parents, mademoiselle. Vous ne savez pas ce qu'il y a derrière le rideau et je vous souhaite de l'ignorer toujours. Il ne faut jamais regarder l'envers de ce qu'on admire. Allez-vous-en, mon enfant. Allez piquer des bottines, mariez-vous, ayez des enfants, faites' n'importe quoi ! Au moins, quand vous aurez envie de pleurer, vous ne serez pas forcée d'aller faire des grimaces pour faciliter la digestion de vos contemporains. Vous ne répondez pas, vous m'appelez vieux raseur, en dedans. Eh bien, écoutez-moi : j'ai eu, je puis le dire, en 68, un des plus grands succès... {Entre Gabrielle avec l'ingénue.)
GABRIELLE
C'est entendu, mon petit chat; à demain. {Lin^ génuesort. Apercevant Pascaline.) Qu'est-ce que tu fais Ui"! {Au père noble.) Je ne donne plus d'auditions aujourd'hui. Demain même heure.
LE piîUE NOBLE
Mais, madame...
17H LA DÉSERTEUSE
GABRIELLE
Allons, laissez-moi. A demain.
LE PÈRE NOBLE, tvrS flumblc'.
Mais, c'est entendu, madame, je reviendrai demain. Si je me suis permis aujourd'hui, c'est qu'on avait bien voulu me convoquer... Je m'en vais, je m'en vais. [Il sort.)