SCÈNE VII RAMETTY, GABRIELLE
RAMETTY
Me voilà bien, moi!
GABRIELLE
Qu'ya-t-il?
RAMETTY
On vient de me téléphoner de Paris que ma chanteuse s'est cassé la jambe en descendant de voiture.
GABRIELLE
Alors, le concert, la tournée?...
RAMETTY
Plus rien !
GABRIELLE, joyeuse.
Alors, tu ne pars pas !
RAMETTY
Tu t'en réjouis !
GAUUIELLE
Dame! Si tu ne pars pas, ou tu restes à Nantes et nous nous voyons tous les jours, ou tu vas à Paris et nous nous voyons toutes les semaines comme d'habitude.
RAMETTY
Ma petite Gabrielle, tu es admirable ; malheureusement, il n'y a pas au monde que notre amour. Il y a les affaires. Il y a des propriétaires et des directeurs de théâtre qui m'ont loué leur salle pour ma tournée ; il y a les artistes que j'ai engagés, et cette nouvelle où tu ne vois que le plaisir de ne pas nous séparer est tout simplement la nouvelle de ma ruine.
GABRIELLE
Je te demande pardon. Tu la remplaceras, ta chanteuse I
RAMETTY
Mon premier concert a lieu demain soir.
GABRIELLE
Pars tout de suite.
lîAMETTY
Le premier train est à minuit. Je le prendrai. Mais je ne trouverai pas à remplacer ma chanteuse...
GABUIELLE
A Paris, dans les agences ?
En pleine saison? Tous les engagements sont faits. Et puis, on ne trouve pas du jour au lendemain une contralto capable de chanter Tair de C y pris.
GABRIELLE
Supprime-le.
RAMETTY
Et mes programmes? et mes affiches? et le maître?
GABRIELLE
Alors ?
RAMETTY
Si Forjot n'était pas aussi borné...
GABRIELLE
Eh bien ?
HAMETTY
Eh bien, tu viendrais, tu chanterais — sous un faux nom, à la rigueur — et je serais sauvé.
GABRIELLE
Ce n'est pas la peine d'y penser.
RAMETTY
Pour me sauver, cependant ! Il ne ferait pas cela ?
Il est bien trop égoïste.
RAMETTY
Mais je suis son ami !
GABRIELLE
Ça ne fait rien.
RAMETTY
Qu'est-ce que ça peut lui faire? Personne ne le saurait...
GABRIELLE
Il ne voudra pas, j'en suis certaine. Rien que pour ce concert, j'ai eu toutes les peines du monde à le décider, et il a fallu que ce fût pour les pauvres...
UAMETTY
Enfin, je suis aussi intéressant que les pauvres, moi I
GABRIELLE
Il ne voudra pas.
RAMETTY
On ne peut compter sur personne... Il n'y a pas de dévouement, pas d'amitié !... Dans tous les cas, j'en aurai le cœur net. Je vais le lui demander et je le forcerai à me déclarer que pour un caprice il me ruine !
Il vaut mieux que tu ne lui en parles pas.
RAMETTY
Parce que ?
GABRIELLE
Ce serait inutile.
RAMETTY
Je lui dirai ce que je pense de son amitié, cela me soulagera.
GABRIELLE
Il y aune autre raison.
LA DESERTEUSE Si)
RAMETTY
Laquelle ?
GABRIELLE
Je crois qu'il se doute de quelque chose.
RAMETTY
A propos de ma chanteuse ?
GABRIELLE
Non. A propos de nous...
RAMETTY, changeant de Ion. Inquicl.
Hein?... Tu me fais peur...
GABRIELLE
Je le vois bien à son attitude à mon égard.
Il te rend malheureuse ?
GABRIELLE, cu lavmes.
Très malheureuse...
RAMETTY
Le misérable ! [Silence. Promenade dans le salon.) Eh bien, j'ai trouvé une solution, moi. C'est bien simple. Tu as assez souffert avec cet homme. Je t'arrache à ton martyre. Je t'emmène !...
iO LA DÉSERTEUSE
GABRIELLE
Non. Pars, fais ta tournée. A ton retour nous nous reverrons.
RAMETTY
Mais comprends donc que la situation où nous nous trouvons depuis que j'ai quitté Nantes ne durera pas... Si borné qu'il soit, ton mari finira par pressentir quelque chose. Il cessera bientôt d'être dupe et ne croira plus, avant peu, à cette maladie de gorge, mal invisible, qui te force à un voyage à Paris tous les quinze jours. Alors?
GABUIELLE
El ma fille ?
RAMETTV
Et toi ? Qu'est-ce que tu lui donneras, à ta fille, en restant? Tu n'as jamais eu le temps de beaucoup t'occuper d'elle... Et puis, est-ce que tu l'abandonnes? est-ce que tu ne lui laisses pas ta vieille Marion et, de plus, une institutrice qui la connaît depuis six ans, qui l'aime et qui est pour elle (ce sonttes propres expressions) une seconde mère ?
Ma pauvre petite Pascalinc! Quel chagrin serait le sien !
RAiMETTY
A SOD âge les chagrins ne durent pas. Mais tu ne dois pas penser qu'à elle, tu dois aussi penser à toi. Pour toi, pour la femme que tu es, rester ici est une sorte de suicide.
GABRIELLE
Je me dois à ma fille.
RAMETTY
Elle n'a aucun de tes goûts, aucune de tes manières de sentir. Elle est beaucoup plus la fille de Forjot que la tienne.
GABRIELLE
A son âge, est-ce que l'on peut savoir?
RAMETTY
Est-ce que toi, dès ton enfance, tu ne promettais pas de devenir ce que tu es?
GABRIELLE
Oui, tu as raison.
RAMETTY
Et puisque tu la laisses à cette Hélène, à cette seconde mère qu'elle adore !...
GAiiiuELLE, après un silence.
Je ne puis pas me décider. J'ai peur.
RAME TTY
De quoi?
GABRIELLE
Je ne sais pas.
RAMETTY
De la misère?
GABRIELLE
Peut-être... Je ne sais pas...
RAMETTY
Peur de la misère quand on a la voix que tu as, quand on a .ton talent... Mais c'est la fortune qui t'attend et non pas la misère !
GABRIELLE
Ma voix, mon talent, qu'est-ce que ce sera autre part qu'ici? Non, je t'en prie, je t'en supplie, ne m'emmène pas.
RAMETTY
Mais cette solution, est-ce que tu ne l'as pas déjà acceptée? Est-ce que nous n'avons pas déjà décidé de partir ensemble? Et même est-ce que tu n'as pas
envoyé pour ton départ, à notre chez nous, ici à Nantes, un costume de voyage qui t'attend ? Viens 1 viens ce soir après le concert, j'irai chez nous et j'y resterai jusqu'au dernier moment.
GABRIELLE
Noii I je ne peux pas...
RAMETTY
Alors, je te dis adieu.
GABRIELLE
Charles! Charles! Ne dis pas cela! Mon Dieu, que je suis malheureuse !
RAMETTY
Tu esmalheureuse,etparma faute, n'est-ce pas?... Tune le seras pas plus longtemps. Adieu, tu resteras, toi, dans ta province, aux côtés de ton mari ; tu trôneras dans ta boutique et tu conduiras ta fille à la messe. Et tu vieilliras sans avoir vécu... Mais réfléchis donc à ce que tu perds. Hors d'ici, c'est la gloire et c'est le bonheur. A la femme que tu es, j'apporte l'amour le plus puissant; à l'artiste qui est en toi, j'oflre le succès dont tu es digne. Je te conduirai aux acclamations, aux triomphes, à la célébrité, je t'aiderai à accomplir toute ta destinée.
44 LA DIÎSERTEUSE
La vie étroite, sans idéal, sans passion, sans élans, que tu trouverais ici, cette vie-là n'est pas faite pour toi... Douée comme tu Tes, tu as d'autres devoirs que les devoirs bourgeois.
GAiiRiELLE, sdus élan.
Mon devoir, mon premier devoir, c'est de rester ici, dans la médiocrité, avec ma fille et mon mari,
UAMETTY
Ce n'est pas vrai... Ce qui te fait dire cela, c'est que tu manques de courage. Ta fuite serait un acte de vaillance...
GABRiELLE, de même.
Ma fuite serait une désertion.
RAMETTY '
Comme tu voudras. Choisis : ou tu viens avec moi, ou nous ne nous revoyons plus, car je ne supporterais pas la ruine.
GABRIELLE, pleuraïit.
Tu es terrible !...
RAMËTTY
Réfléchis...
GABiuELLE, suIntenieuL
Mon Dieu, où en est-on? Ça va être à moi... [Elle va à la porte du fond et écoute.) iwsie... on applaudit : c'est la fin. Ça va être à moi... [Se regardant dans la glace.) Dans quel état je suis 1... Si ma voix ne s'en ressent pas, cette émotion m'aidera pour mon air, je le chanterai bien, je le sens. Je vous en prie, sonnez donc Marion. {Hametty sonne.) Merci. Si j'arrive à pleurer au six-huit, je suis certaine d'un gros effet... Ça, je suis la seule à pouvoir le faire, et ce n'est pas le contralto de Graslin... [Entre Hélène.) Oh ! c'est vous, Hélène. C'est Marion que je voulais.