‹ La deuxième armée de la LoireChapitre 163 sur 302 · LE MANS · texte numérisé non relu

LE MANS

Le Mans, outre les grandes ressources qu'il offrait pour une armée qui avait à se refaire, était encore un des points

straté{jiques les plus importants de l'ouest de la France. Cinq lignes ferrées y aboutissent , le reliant avec Paris par Chartres, Cherbourg par Alençon et Caen, Brest par Laval et Rennes, Nantes et Rocliefort par Angers, le centre et l'est de la France par Tours, Orléans et Poitiers.

Le pays qui l'environne est très-accidenté, couvert de forêts de pins et d'arbres fruitiers, coupé de haies, de talus et de fossés qui bordent les routes, les chemins et les propriétés, offrant ainsi des avantages sérieux pour la défense .

Bâtie en grande partie sur la rive gauche de la Sarthe, à l'endroit où elle reçoit l'Huisne, son principal affluent, dominée à courte distance et presque de tous les côtés par les collines qui bordent les vallées des deux rivières, la ville n'est point par elle-même une position militaire et doit être protégée d'assez loin si l'on veut la défendre, surtout contre une attaque venant de l'est. Dans ce cas , on est forcément amené à occuper les deux rives de l'Huisne et à se mettre à dos la Sarthe pour conserver la ville , les grands établissements et la gare des chemins de fer, tout autant que pour ne pas laisser à l'ennemi, s'emparant da Mans, toute facilité pour traverser la Sarthe et forcer ainsi une des grandes hgnes de défense de la région occidentale.

D'un autre côté, il fallait, pour réorganiser l'armée le plus promptement possible, pour lui donner le repos dont elle avait si grand besoin et l'approvisionner de tout ce qui lui manquait ', ne pas trop la disperser et la camper à proximité de la ville et des approvisionnements, tout en maintenant l'ennemi à distance , en se préservant d'un

1 Des effets avaient bien été expédiés des magasins et des dépôts, mais ils avaient dû être, pour la plupart, conservés dans les gares, et ceux qui étaient parvenus jusqu'à l'armée n'avaient pu être distribués faute de temps pendant les journées de combats incessants depuis le 30 novembre.

mouvement tournant soit par le nord , soit par le sud , en se plaçant enfin dans des conditions à pouvoir résister si les Allemands attaquaient avant qu'on fût prêt à reprendre l'offensive.

Après une première conférence au château d'Ardenay, le 18 au soir, avec le colonel d'artillerie auxiliaire de Bois-Montbrun, qui avait fait partie de la commission de défense du Mans, et différents chefs de l'armée de Bretagne venus du camp de Conlie, le général en chef, rejoint, dans la matinée du 19, par le général du génie Javain et les officiers de son état-major envoyés à l'avance pour étudier le terrain autour de la ville, parcourut toutesles positions pour déterminer les emplacements sm* lesquels chacun des corps devait aboutir le lendemain.

ÉTUDE DES positions'.

La position qui attire tout d'abord l'attention en venant d'Ardenay, est le plateau d'Auvours, dominant d'un côté la vallée de l'Huisne, de l'autre la ligne du chemin de fer de Chartres, la grande route de Paris qui longe cette ligne, et celle non moins importante qui , passant par Saint- Calais, se bifurque à Épuisay pour, après avoir traversé le Loir à Fréteval et à Vendôme , aboutir dans le val de la Loire à Orléans et à Blois. Ce plateau est en quelque sorte le poste avancé d'où l'on peut surveiller les mouvements de l'ennemi, tout en se reliant avec les positions de la rive droite de l'Huisne par les ponts de Champagne et d'Yvrél'Évêque, qu'il protège, et avec celles de la rive gauche, par la plaine dans laquelle passent les routes et la ligne ferrée qu'il commande et qu'il peut couvrir de feux.

Au nord du Mans, entre la Sarthe et l'Huisne, la ville est dominée par un grand plateau, dont le centre est le

* Voir la carte n» 4.

village de Sargé, qui arrive à se déprimer à une distance moyenne de six à sept kilomètres, donnant ainsi à son extrémité une série de positions avantageuses dont les principales sont le château du Chapeau, entre les routes de Montbizot et de Ballon , les Groisettes et la Blanchardière, reliant à la route de Bonnétable, et la Fouasserie qui commande les pentes escarpées descendant sur l'Huisne au-dessus d'Yvré-l'Evéque. Quelques travaux avaient déjà été ébauchés sur ce dernier point par le 21* corps, lors de sa formation au Mans.

Au sud de l'Huisne, la disposition du terrain est la même, mais le plateau est moins vaste. Il est traversé par les trois routes importantes qui , du rond-point du faubourg de Pontlieue, conduisent à la Flèche par Arnage', à Tours par Écommoy et Château-du-Loir, et à Vendôme par Parigné-l'Evéque, Grand-Lucé, la Chartre et la vallée du Loir. Ce plateau se termine, à une distance moyenne de 4 kilomètres de la ville , à une route dite le Chemin des Bœufs, qui en longe le pied depuis Arniige sur la Sarthe jusqu'au château des Arches dans la vallée de l'Huisne. Les positions les plus importantes sont la Tuilerie, défendant la route de Tours, et le Tertre-Rouge, dominant le village de Changé et la route de Parignél'Évéque.

La reconnaissance du terrain une fois faite avec les chefs d'état-major et les généraux commandant l'artillerie et le génie, le général en chef fit parvenir, dès le 19 au soir, les instructions suivantes à chacun des corps d'armée.

« Le Mans, 19 décembre 1870.

« L'armée viendra prendre demain les positions qu'elle » doit occuper autour du Mans.

» Le 21* corps s'établira : sa droite à l'Huisne, sa gau- » che à la Sarthe , sur les positions indiquées par la ligne w de crêtes qui, partant d'Yvré-rÉvéque, domine le che- )) min de Parance, jusqu'à la route du Mans à Savigné- » l'Évéque, et de là se continue jusqu'aux châteaux du M Grand-Montauban et de Chapeau.

» Le général Jaurès fera reconnaître immédiatement les M emplacements des batteries à établir pour défendre ces » positions, en battant la vallée de l'Huisne, la route de » Savigné-l'Évêque, celle de Ballon et la vallée de la Sar- ') the. On construira dès demain les épaulements et on » exécutera, sur le front des positions de combat sur les- » quelles les divisions auront à se porter, des tranchées- » abris. Les avant-postes du 21" corps devront être pous- » ses jusqu'à hauteur de Savigné. On se couvrira partout » par de petits postes pouvant fournir immédiatement de « nombreux tirailleurs derrière les haies et dans les bois. » Les avant-postes de cavalerie seront à une distance de » 12 à 15 kilomètres en avant des lignes. Les troupes » seront installées derrière les positions qu'elles sont appe- » lées à défendre, en utilisant autant que possible, pour » les abriter, sans trop les éloigner, toutes les ressources » du pays en fermes, maisons et villages. Celles qui de- » vront bivouaquer seront établies sur les terrains secs, les « sapinières, les bruyères, les landes, etc., etc.

» Les parcs, les convois, les réserves, moins ce qui est » nécessaire pour approvisionner immédiatement les bat- » teries et les troupes , seront placés sur la rive droite de » la Sarthe, sur les deux routes d'Alençon et de Gonlie, à » la hauteur de la Chapelle Saint- Aubin.

» Le 2P corps communiquera avec son matériel, placé » sur la rive droite , par les ponts d'Ysoir et Perrin.

» Le quartier général du généralJaurès, à Sargé; le

» service télégraphique le reliera de suite à la station du » Mans.

1) Les ambulances des divisions seront placées sur les » routes principales, à moitié chemin du Mans aux hgnes.

» Le 21" corps occupera et armera, sur la rive gauche » de l'Huisne, le plateau d'Auvours, s'éclairant de ce côté » jusqu'à Champagne, en assurant la défense du pont de » cette localité. L'occupation de ce plateau a pour but de » défendre l'accès par les routes de la Ferté-Bernard, qui » longe la ligne du chemin de fer, et celle de Saint-Galais. » Les troupes de cette position communiqueront avec la » rive droite par les ponts d'Yvré.

» Le 1 7' corps passera l'Huisne sur le pont neuf d'Yvré, » suivra la route du Mans, parallèle au chemin de fer, s'en- » gagera dans la rue de Paris, la rue du Quartier de cava- » lerie, la rue aux Lièvres, la rue Bourg-BéJé, et passera » devant la gare pour remonter la Sarthe jusqu'au pont » Napoléon. Le pont suspendu étant dangereux, on ne » devra pas l'utiliser.

» Les divisions du 1 7* corps seront ainsi réparties : la » 1" division, perpendiculairement aux routes d'Alençon « et de Conlie, à hauteur de Saint-Saturnin; la 2" divi- » sion, perpendiculairement à la route de Laval, à hau- » teur de Chauffour ; la 3" division , appuyant sa droite à » Pruillé-le-Ghétif, sa gauche à Allonnes. Les parcs, ré- » serves et convois du 17* corps, àhauteur de Trangé, sur » les chemins reconnus à l'avance et perpendiculaires à la » route.

» Le quartier général du 17" corps, au château de » l'Épine, entre les routes de Laval et de Conlie.

» Le 16° corps viendra occuper les crêtes du plateau » au sud du Mans , de façon à couvrir et à défendre les » trois routes d'Angers par Arnage, de Tours par Écom- » moy, et du Grand-Lucé par Parigné, appuyant sa droite

» à la Sarthe et longeant le chemin aux Bœufs , sa gauche » à l'Huisne en face d'Yvré.

» Les ge'néraux commandant l'artillerie et le génie dé- » termineront, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry, » les emplacements des batteries et des travaux à exécuter » pour la défense de tout le secteur indiqué ci-dessus.

« Le quartier général du 16* corps à Pontlieue, sur la » rive droite de l'Huisne.

» L'amiral fera placer, en avant de ses lignes et de » l'autre côté du ruisseau coulant dans le bas de ses posi- « tions, des avant-postes assez nombreux pour garnir d'un » rideau de tirailleurs toute la zone boisée à hauteur de » Ricaudin et du château d'Amigne.

» La cavalerie légère du 16' corps, cantonnée en avant » des lignes, soutenue par des postes d'infanterie pour » assurer son service de nuit, poussera ses avant-postes à » au moins 15 kilomètres, les reliant de façon à surveiller » tout le pays dans la direction des trois routes qui abou- » tissent à Pontlieue. Il sera tenu compte, dans le place- » ment des postes, des routes secondaires et des chemins » qui vont du Mans dans les mêmes directions.

» Les parcs, les réserves et les convois du 16* corps » s'établiront sur la route de Sablé , sur la rive droite de » la Sarthe, et communiqueront avec les divisions en posi- » tion le long de la rive gauche , par le pont Napoléon et » le pont de Pontlieue , en suivant le boulevard de la » Sarthe, celui de la gare et l'avenue de Pontlieue.

» Les commandants des corps d'armée enverront de- » main soir, au grand quartier général, la répartition » exacte des troupes sur les positions assignées, les » emplacements qu'elles occupent, ceux des quartiers » généraux divisionnaires, des parcs, ambulances, con- » vois, etc., etc.

» Les recommandations faites pour l'établissement des

» troupes du 21" corps sont applicables aux 16' et «17* corps.

» Il ne devra donc rester au Mans que les grands ser- » vices de l'armée, les ambulances des quartiers généraux, » et, comme garnison, que le régiment de gendarmerie à » cheval et le régiment de gendarmerie à pied, chargés, » avec la garde nationale sédentaire, de la police de la » ville , dont l'accès ne sera permis qu'aux officiers , aux » corvées régulières, aux détachements organisés et aux » hommes munis de permission , qu'ils devront présenter. » aux postes établis à chacune des issues de la ville.

» Le service télégraphique de l'armée reliera le quartier » général de l'amiral Jauréguiberry au bureau de la » ville , où il installera une station pour le grand quartier » général.

» Les troupes devront être alignées dès demain soir » en vivres de consommation pour les journées des 21 » et 22, et après-demain elles devront recevoir les » deux jours de vivres de réserve du sac. Il sera rendu » compte au général en chef, par chaque commandant de » corps d'armée , de l'exécution de cette mesure impor- » tante.

» Les corps s'occuperont d'établir leurs besoins en » armes, munitions , habillement, linge et chaussures.

» Il est indispensable de ne pas perdre un seul instant » pour la réorganisation de l'armée.

» Le général en chef réclame de nouveau et d'urgence » les rapports sur les différents faits de guerre depuis le » 1" décembre, les états de pertes, propositions pour les » récompenses, et les états de vacances qui existent dans » les cadres en officiers supérieurs et officiers généraux.

» L'ennemi est toujours en force sur les directions » que vient de suivre l'armée; il faut donc toujours être » prêt à combattre et à assurer la sécurité des lignes par

» un service incessant et contrôlé des grand'gardes , des » avant-postes et des reconnaissances que la cavalerie » légère doit faire dans toutes les directions et le plus loin » possible. Chaque commandant de corps d'armée enverra » chaque jour au grand quartier général quatre cavaliers » de son escorte pour assurer la correspondance. Ces » cavaliers devront connaître exactement les divers quar- » tiers généraux.

» Les généraux en chef régleront l'ordre de marche et » les heures de départ des corps sous leurs ordres, de » façon à couvrir constamment la retraite , à éviter l'en- » chevétrement , et à permettre au matériel roulant de » dégager les ponts et les rues de la ville.

» Le colonel Vilain , avec une colonne de trois mille » hommes, occupe en ce moment les positions de la Ferté- » Bernard et de Montmirail ; il y est maintenu jusqu'à » nouvel ordre, et placé provisoirement sous les ordres du » général Jaurès. »

Page 1