‹ La développement de la constitution anglaise depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 30 sur 69 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

non moins solide en apparence, non moins fragile en réalité. Nous commettons trop Terreur de dédaigner la pratique pour la théorie, de poursuivre l'idée en laissant échapper le fait. Tel est notre

génie : il nous faut appliquer aux faits sociaux les méthodes rigoureuses de la pensée (18). Nous n'avons de cesse qu'ils ne soient étiquetés et classés ; nous nous ingénions à les tourmenter en mille manières pour les enfermer dans un moule façonné d'avance ; nous leur imposons une logique serrée et inflexible qui n'est pas la leur et à laquelle il est inévitable qu'ils échappent. De là ces oscillations, ces retours soudains, ces déceptions éternelles. Le progrès, ainsi entravé, devient impossible. Que les Anglais sont plus sages ! Leur génie pratique ne saurait admettre ni ces généralités méthodiques, ni ces systématiques agencements ; les idéologues, avec leur science artificielle et leurs préjugés, leur inspirent une insurmontable aversion. Ce ne sont pas eux qui se forgeraient une douzaine de constitutions durant l'espace de moins d'un siècle, et qui, dans leurs livres, construiraient des systèmes de toutes pièces où l'auteur, acharné à sa pensée abstraite, s'obstine à faire entrer, comme dans un lit de Procuste, les événements, les hommes et les choses. Ils s'en tiennent

INTRODUCTION. XXXHI

à l'expérience qui sait toujours se corriger ellemême, à des habitudes qui se prêtent comme naturellement aux besoins de chaque époque. Ils ne veulent d'autre règle que l'usage ; leurs institutions traditionnelles leur suffisent (19). Calmes, attentifs, sans parti pris, ils regardent, ils observent, ils attendent, prêts à porter secours à la partie défaillante du vieil édifice, à combler un vide, à ajouter une construction, en sorte que l'ensemble se renouvelle et se maintient à la fois, dans une perpétuité qui est un rajeunissement continuel. Sous ce rapport, en particulier, leur constitution peut être regardée comme le chef-d'œuvre de la politique humaine. Rien n'en est écrit, comme on sait. Des coutumes immémoriales, des statuts uniquement destinés à les éclaircir ou à les confirmer : c'est là que tout se borne. Mais cette constitution, incorporée à la nation, loin d'être un programme creux et mort comme les nôtres, vit avec elle ; elle coule en quelque sorte dans ses veines avec son sang; l'Anglais n'a pas besoin de l'apprendre ; il la sait d'instinct, il ne la comprendrait pas autrement. Gomme l'enfant devient homme en restant le même être, ainsi s'est-elle successivement transformée, ainsi se transformera-trelle, sans cesser d'être la vieille loi, chère à tout cœur anglais,

XXXIV LNTRODUCTION.

cTAlfred-le-Grand et d'Edouard le Confesseur, Imiterons-nous jamais ces esprits positifs et circonspects ? Consentirons-nous à faire céder la rigidité de nos systèmes abstraits et préconçus à la mobilité prévue des événements ? Il ne semble pas téméraire d'en nourrir l'espérance, à voir du moins les larges traits de la constitution actuelle, rédigée, il est vrai, sous la «pression des circonstances, mais qui n'eût pas été possible sans le progrès évident de nos mœurs politiques. Elle est courte, nette, précise. Elle ne fait pas table rase du passé et ne prétend pas lier l'avenir. C'est la première qui n'affecte pas de se croire immortelle : plaise à Dieu que, la première aussi, toute disposée à s'assouplir au gré des événements, elle ne soit pas brisée sous leur étreinte !

Les considérations qui précèdent s'appuient sur l'autorité de toute une école moderne de remarquables écrivains anglais (20), et concordent spécialement avec les théories de l'éminent historien dont j'offre ici au public le curieux ouvrage. Sur tous les points que je viens d'examiner, M. Freeman me paraît faire preuve de vues aussi justes que profondes. Je ne puis qu'ajouter mon humble opinion à la sienne. Mais il en est d'autres où je dois me séparer de lui et où j'oserai, quel que soit mon res-

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