CHAPITRE V
J'ai cru devoir grouper dans un chapitre à part ce qui regarde les Visitandines, les Jésuites, le B. Jean Eudes. Pourquoi ? Tout d'abord parce qu'il y a là plus ample matière et qu'on eût fait un chapitre sans fin et disproportionné en mettant tout dans un même chapitre. Il semble aussi qu'on saisisse davantage ici des traces d'un effort spécial, d'une action suivie, pour organiser et pour répandre la dévotion. Enfin des discussions se sont élevées sur la part précise qu'il faut faire aux Visitandines, aux Jésuites, au B. Jean Eudes dans la propagation de la dévotion. Sans vouloir prendre parti dans la controverse, on peut avoir envie de connaître les faits avec exactitude. Ce sont donc des faits et des textes que l'on trouvera ici. Nous commençons par les Visitandines, en rattachant, comme il convient, leur dévotion à celle de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai.
Saint François de Sa/es et fes Visitandines.
Dévotion personnelle du saint ; cette dévotion dans l'œuvre qu'il fonde. Sainte Jeanne de Chantai. Autres Visitandines. L'aurore de Paray-le-Monial.
Saint François de Sales mérite, à double titre, une place de choix dans cette histoire, par ses
écrits et par ses intuitions surnaturelles sur la vocation des Visitandines.
Dans ses traités ascétiques, il n'en a pas parlé ex professo. Mais il avait grande dévotion au cœur de Jésus, et nous en avons dans ses écrits maint témoignage exquis. Sans rien d'ailleurs qui lui soit bien personnel, sauf sa manière et son style. Ceux qui ont écrit sur le Sacré-Cœur en ont recueilli un bon nombre l, et l'on pourrait faire tout un livre Des sentiments de saint François de Sales sur le Sacré-Cœur 2.
Il suffit de citer quelques lignes. Il écrit à sainte Chantai, vers Noël : « Vous êtes bien... auprès de ceste crèche sacrée... Son petit cœur pantelant d'amour pour nous devroit bien enflammer le nostre. Mais voyez combien amoureusement il a escrit votre nom dans le fond de son divin cœur, qui palpite là sur la paille pour la passion affectueuse qu'il a de votre avancement : et ne jette pas un seul soupir devant son Père, auquel vous n'ayez part ni un seul trait d'esprit que pour votre bonheur. L'aymant attire le fer, l'ambre attire la paille et le foin : ou que nous soyons fer par dureté, ou que nous soyons paille par imbécilité, nous no as devons joindre à ce souverain petit poupon qui est un vrai tire-cœur 3. » Et la veille de sainte Cathe-
1. Voir Nilles, 1. i, part. 1, c. i, § 2, p. 16 ; part. 3, c. i, § 1, p. 437. Voir surtout N. Albert, Somme ascétique de saint François de Sales, 2e édition, Paris, 1879, t. n, p. 102-115. Cf. A. De Becdelièvre, La dévotion au Sacré-Cœur dans l'œuvre de saint François de Sales, dans le Messager du Cœur de Jésus, sept, et oct. 1908, t. 83, p. 551-553, 617-620.
2. Titre cité par Bougaud, c. vin, p. 18L n. 3, sans autre indication. C'est peut-être un recueil manuscrit.
3. Epistres spirituelle*, 1. vin, Epistre vi, Œuvres, Paris, 1647, 1. 1, p. 631.
rine de Sienne : « Que ne nous arrive-t-il comme à cette bénite sainte... que le Sauveur nous ostast notre cœur et mist le sien en lieu du nostre. Mais n'aura-t-il pas plus tost fait de rendre le nostre tout sien ?... 0 ! qu'il le fasse, ce doux Jésus, je l'en conjure par le sien propre, et par l'amour qu'il y enferme, qui est l'amour des amours l. »
Les textes de ce genre ne sont pas rares chez lui. Ceux-ci suffiraient à justifier ces paroles de l'Église, dans le bref du Doctorat : « Ses lettres aussi offrent une très riche moisson ascétique. Et c'est merveille, notamment, comment, plein de l'Esprit de Dieu, et s'approchant de l'Auteur même de la suavité, il a jeté les germes de cette dévotion au Sacré-Cœur de Jésus que dans nos temps malheureux nous avons la grande joie de voir merveilleusement propagée au grand profit de la piété 2. »
Ce n'est pas cependant par ses écrits ni par ses sentiments personnels qu'il se signale surtout à l'historien de la dévotion. Là où il a une place à part, c'est en ce qui regarde la mission et l'esprit de la Visitation. On dirait qu'il a vu d'avance les relations de sa congrégation avec le Sacré-Cœur. Mgr Bougaud a recueilli (il est vrai, en les arrangeant un peu), nombre de textes intéressants à ce sujet. « Ne voulez-vous pas, disait-il à ses religieuses, être filles adoratrices et servantes du Cœur amoureux de ce divin Sauveur 3 ? » Il disait encore