DE SAINTE-MARIE
De laquelle Dieu s'est servi pour l'établissement de la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus-Christ, décédée en odeur de sainteté, le ij octobre de l'atinée i6go.
A sœur Marguerite-Marie Alacoque, dont on a parlé dans le second Chapitre de la première Partie de ce Livre, en rapportant ce que le Père de la Colombière en avait écrit, était une Religieuse de la Visitation de Sainte-Marie, dans le Monastère de Paray, Ville du Duché de Bourgogne. Dieu l'avait singulièrement choisie pour faire connaître la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus-Christ, l'ayant prévenue pour cette fin, presque dès le berceau, de ses bénédictions de douceur, avec tant de profusion et d'une manière si extraordinaire qu'on croit que les
2 Abrégé de la Vie de la Sœur
sublimes vertus qu'elle a pratiquées dans sa plus tendre jeunesse paraîtront avoir quelque chose de merveilleux. L'amour extrême qu'elle a toujours eu pour le mépris, pour la vie obscure et cachée, et le silence inviolable que sa profonde humilité lui a fait toujours garder sur tout ce qui lui pouvait faire quelque honneur, nous auraient dérobé la connaissance de la plupart de ces grandes grâces, si la défiance qu'elle a toujours eue de ses propres lumières, la crainte d'illusion et la soumission parfaite qu'elle a eue toute sa vie aux ordres de ses Confesseurs et au commandement de ses Supérieures, ne l'eussent obligée de consulter quelquefois les personnes en qui elle avait le plus de confiance, et de faire même un recueil des grâces les plus signalées qu'elle avait reçues de Dieu ; à quoi cependant elle n'obéit qu'avec une répugnance si étrange, que ne pouvant se vaincre autrement sur cela, elle fut obligée de faire une espèce de vœu d'obéir aveuglément. C'est de ces deux sources, et de ce que quelques-unes de ses Supérieures en ont écrit, qu'on a tiré ce qu'on va rap porter.
Comme Dieu avait destiné cette vertueuse Fille pour faire connaître une Dévotion qui ne tend qu'à faire aimerardemment Jésus-Christ, il l'avait embrasée presque dès le berceau d'un si ardent amour pour ce divin Sauveur, qu'à peine commençait-elle à vivre qu'elle ne goûtait nul plaisir que dans ce qu'elle pensait être le plus agréable à son divin Époux. Dès l'âge de deux à trois ans, elle eut une si grande horreur de l'ombre même du péché, que ses parents, s'en étant aperçus, se contentaient, lorsqu'ils voulaient contrarier ses petites inclinations, de lui dire qu'il y avait en cela de l'offense de Dieu : il n'en fallait pas davantage pour lui faire tout quitter. La grâce, prévenant l'usage de la
Marguerite-Marie Alacoque. 3
raison et suppléant à la faiblesse de son âge, lui inspira des sentiments si nobles et si généreux, qu'on a sujet de douter si depuis plusieurs siècles on a rien vu en ce point de pareil.
Dès ce premier âge, qui est si peu propre pour la haute vertu, elle fit des actions qui ne semblent être les effets que d'une vertu déjà consommée. Le Saint-Esprit voulut lui enseigner par lui-même le point principal de la vie intérieure en lui donnant l'esprit d'Oraison ; car elle en eut dès lors un don très grand, et sans avoir appris à faire la Méditation, ni en avoir aucun usage, elle se trouva tout d'un coup élevée à une haute Contemplation. Depuis ce temps-là, tout son plaisir était de passer les heures entières en prières; et dès qu'on ne la trouvait pas à genoux en quelque coin de la Maison, on était accoutumé à l'aller chercher dans l'Eglise, où on la trouvait immobile devant le très Saint Sacrement.
Dès lors, elle fit vœu de Virginité perpétuelle, qu'elle renouvelait à toutes les Messes d'abord après la Consécration. Elle eut toute sa vie une tendresse si grande pour la très Sainte Vierge, et elle en fut si tendrement aimée, qu'après avoir été dans une espèce de paralysie l'espace de quatre ans, tous les remèdes étant inutiles, elle ne se fut pas plus tôt consacrée à son service pour le reste de ses jours, par un vœu exprès, qu'elle fut aussitôt miraculeusement guérie.
L'esprit de mortification se joignant à celui de la prière, elle conçut une haine contre elle-même et un si grand amour pour la Croix, qu'elle ne chercha plus dès lors qu'à souffrir. Elle passait les jours entiers sans manger, et elle ne mangeait jamais que ce qu'elle trouvait le moins bon ; elle usa pour macérer son corps d'instruments de mortification qui auraient fait peur aux plus austères pénitents ; elle se serrait si étroite-
4 Abrégé de la Vie de la Sœur
ment les bras avec de petites chaînes de fer, que la chair venant à croître couvrait ces chaînes qui n'en pouvaient être tirées qu'avec des lambeaux de chair. Depuis l'âge de dix ou douze ans, elle coucha ordinairement sur la dure, passant souvent une partie de la nuit en prières au plus fort de l'hiver.
Cet ardent amour de Jésus-Christ, qui était le principe de toutes ces austérités, lui inspira une compassion et un amour extrêmes pour les Pauvres. Elle avait pour eux tant de respect et de vénération, qu'elle était souvent portée à se prosterner à leurs pieds. Sa charité lui attira aussitôt une foule de Pauvres, en faveur de qui elle se privait souvent de sa nourriture, et qu'elle ne renvoyait jamais qu'après avoir appris les principes de la Foi à ceux qui ne les savaient pas.
C'est ainsi que cette sainte Fille passa tout le temps qu'elle fut obligée d'être dans le monde, où le plus grand péché qu'elle se souvenait d'avoir commis, et qu'elle expia dans la suite par tant de larmes et par tant d'austérités, fut d'avoir pris un peu trop de soin de s'habiller proprement ; encore ce n'avait été que par complaisance à sa mère, qui le lui ordonnait.
Une vertu si extraordinaire et si sublime fit assez voir qu'une âme si chérie de Dieu n'était pas pour le monde. Elle soupirait depuis longtemps après la solitude. Comme elle ne goûtait plus que Dieu, et que les divertissements des gens du monde lui étaient des supplices, la vie Religieuse seule avait pour elle des attraits. Mais ses Parents ne pouvaient se résoudre à s'en séparer, jusqu'à ce qu'après beaucoup de prières, de sollicitations et d'instances, elle obtint enfin ce qu'elle souhaitait si passionnément. Dieu lui avait donné beaucoup d'esprit, un jugement solide, fin et pénétrant, une âme noble, un grand cœur. Sa parfaite modestie, sa
Marguerite-Marie Alacoque. 5
douceur inaltérable, son attrait pour la prière, sa dévotion extraordinaire envers le très Saint Sacrement et envers la très Sainte Vierge, sa mortification et surtout sa profonde humilité, qui faisait qu'elle n'apercevait enfile nulle de ses vertus, étaient les effets de cet ardent amour de Jésus-Christ, que l'on peut dire avoir fait, à proprement parler, son caractère de distinction.
C'est avec ces belles qualités et ces admirables vertus qu'elle entra dans l'Ordre de la Visitation de Sainte- Marie, où l'on ne manqua pas de cultiver un si riche fonds avec de grands soins, et l'on en recueillit bientôt tous lés fruits qu'on en pouvait attendre.
Comme elle y avait apporté un cœur épuré de toutes les passions qui coûtent tant de combats aux autres, toute son occupation fut d'y perfectionner les vertus qu'elle y avait apportées du siècle, par la direction de l'obéissance qui lui servit plutôt de frein pour modérer sa ferveur que d'aiguillon pour l'exciter. Persuadée que l'observation de ses Règles était le plus sûr moyen pour arriver à cette haute perfection où Dieu l'appelait, elle se fit aussitôt une loi inviolable de les garder, toute sa vie, avec une extrême exactitude ; et elle les garda si bien à la lettre qu'on eût pu dire que quelquefois il y avait un peu d'excès, si on n'eût été convaincu que cette extraordinaire ponctualité ne procédait que d'un grand fonds de fidélité à ne négliger aucune occasion de croître en grâce auprès de Dieu, et de se rendre agréable à ses yeux. Au reste, elle soutenait ces petits excès de régularité d'un certain air de sainteté et d'un si grand nombre de vertus que tout ce qu'elle faisait pouvait lui attirer de la vénération. Elle eut surtout une si haute idée de l'obéissance, elle s'y rendit si parfaite, qu'on peut dire qu'elle a excellé en cette vertu. Elle n'avait pas même ces premiers mouvements et ces
6 Abrégé de la Vie de la Sœur
inclinations naturelles dont on n'est pas maître, qui nous portent à faire ou à souhaiter autre chose que ce qu'on nous ordonne. Quoique le Ciel l'ait honorée de grâces extraordinaires, elle n'a jamais voulu d'autres règles de sa conduite que la volonté de ses Supérieures, persuadée que celui qui se soustrait à l'obéissance s'éloigne nécessairement de l'Esprit de Dieu.
11 est difficile de concevoir quel a été son détachement pour tout ce qui n'est pas Dieu. On ne put jamais obtenir qu'elle acceptât une pension que Messieurs ses parents voulaient lui donner ; et tous les soulagements qu'elle fut obligée de prendre pendant ses maladies, continuelles ne lui étaient tolérables qu'autant qu'ils étaient compatibles avec la plus grande pauvreté, et on peut dire qu'elle porta cette vertu, pendant toute sa vie, jusqu'à la délicatesse et au raffinement. Quelle que fût son occupation, l'Oraison l'occupait toujours. Elle a été si étroitement unie à Dieu, principalement les dix dernières années de sa vie, que le sommeil même n'en interrompait que fort rarement la pensée, ou plutôt c'était cette pensée qui interrompait ordinairement son sommeil. Sa douceur et son égalité d'humeur étaient d'autant plus admirables qu'elle y avait moins de disposition naturelle : mais par cette continuelle vigilance sur soi-même, par cette constante mortification intérieure, et surtout par cette union continuelle avec Dieu, elle acquit cette tranquillité d'âme qu'on a toujours admirée, et la grâce l'éleva à un si haut degré de paix et d'égalité d'esprit, qu'elle était à l'épreuve de tous les événements et de toutes les occupations de la vie. Ennemie de toute singularité, elle regardait, disait-elle, comme des tentations toutes les pensées de Dévotion qui semblaient incompatibles avec les plus petits devoirs de son état.
Marguerite-Marie Alacoque. 7
Bien loin d'être occupée du soin de sa santé, elle fatiguait sans cesse et ses Directeurs et ses Supérieures pour obtenir la permission de macérer son corps par de nouvelles austérités. 11 était difficile qu'elle ajoutât en religion quelque chose en ce point à ce qu'elle avait fait dans le monde ; et il eût été aisé de prévoir que l'obéissance lui servirait de frein pour l'empêcher de s'emporter en certains excès où elle s'était laissée aller. Cependant [quoiqu'elle ait été presque toute sa vie accablée de maladies, et qu'elle ait pratiqué des mortifications de toutes les manières, qui jettent dans l'étonnement ceux qui ont connu la faiblesse de sa santé, et la délicatesse de sa complexion ; à l'entendre parler, elle ne faisait nulle austérité, elle ne souffrait rien ; et celui qui aura l'avantage d'entrer dans le détail de ses actions, en écrivant l'histoire de sa vie, trouvera en ce point de quoi confondre la lâcheté de bien des gens qui passent pour spirituels.
Le soin extrême qu'elle a eu toute sa vie de chercher les occasions de se mortifier, et sa grande fidélité à profiter de toutes ces occasions, ont été en quelque manière la source de ces grandes grâces dont le Ciel l'a comblée. Elle avait une si grande répugnance naturelle à certaines viandes, que ses Parents se crurent obligés de faire promettre, quand elle entra en Religion, qu'on ne lui en servirait jamais. Sur la fin de son Noviciat, une des Sœurs lui en ayant présenté par mégarde, elle crut que c'était une belle occasion de faire un petit sacrifice, qui serait d'autant plus agréable à Dieu qu'elle y trouverait plus de difficulté. Pressée du désir de ne plus se ménager désormais avec Dieu, elle passe sur cette extrême répugnance. Les douleurs excessives qu'elle ressentit le reste du jour, et les grandes incommodités qui suivirent cette victoire, firent voir le grand
8 Abrégé de la Vie de la Sœur
efîort qu'elle avait fait; mais Jésus-Christ récompensa libéralement la générosité de sa Servante. Dès le soir, entrant en oraison, elle se sentit le cœur embrasé d'un si ardent amour de Jésus-Christ quelle n'en pouvait contenir les divines ardeurs. Le Fils de Dieu lui fit connaître distinctement de combien de grâces et de signalées faveurs cette mortification devait être suivie. Dès ce moment, les lumières intérieures furent plus vives, les inspirations plus fortes, les grâces plus abondantes, les faveurs du Ciel plus fréquentes. Dès ce moment, elle ne trouva plus nul obstacle qui fût capable de l'arrêter dans le chemin de la piété.
Son silence, son entretien, son maintien, son action, tout son extérieur inspirait de la vénération pour sa personne, et de l'amour pour la vertu. On était touché de dévotion en la voyant, et quand on l'entendait parler, on n'eût pas osé concevoir une basse idée de la sainteté, ni un désir médiocre de l'acquérir. On ne doute nullement quelle n'ait conservé l'innocence du Baptême, et un de ses Directeurs ayant ouï cinq ou six ans avant sa mort la confession générale de toute sa vie, fut longtemps à délibérer s'il ne lui ordonnerait pas de l'écrire, et de la conserver, dans l'espérance, disait-il, qu'on pourrait un jour, après sa mort, connaître l'e.xtrême pureté de cette âme, et juger par là jusqu'où peuvent aller l'innocence, la délicatesse et la sublime sainteté d'une âme que Dieu a gouvernée et honorée de ses plus grandes grâces dès le berceau.
Ce fut par le moyen de cette grande innocence, et par l'exercice de tant de vertus qu'elle arriva à ce degré sublime de Contemplation où elle a été élevée. Si les vies de sainte Thérèse, de sainte Catherine de Sienne et de plusieurs autres ne nous avaient appris les merveilles que Dieu opère quelquefois dans une âme qu'il honore
Marguerite-Marie Alacogue. g
de ses visites, et à qui il daigne se communiquer confidemment dans l'exercice de ces Oraisons sublimes, on pourrait l'apprendre dans la vie de notre sainte Religieuse, en voyant les grâces extraordinaires et les faveurs prodigieuses dont le Ciel l'a honorée dans ces grandes communications familières qu'elle a eues si souvent avec Jésus-Christ ; et on aurait sujet de douter s'il y eut jamais rien en ce genre de plus admirable. Comme elle avait un esprit excellent, le discernement fort juste, et qu'elle était extraordinairement humble, d'un côté elle ne pouvait presque pas douter que ce ne fussent là des marques visibles de l'Esprit de Dieu, et d'autre part elle ne pouvait se persuader que Dieu daignât lui faire de si grandes grâces. Dans cette perplexité, elle se crut enfin obligée de rompre le profond silence que son humilité lui avait fait garder jusqu'alors sur tout ce qui regardait ces faveurs de Dieu si singulières; et de crainte de quelque illusion, elle découvrit à ses Directeurs ce que l'Esprit divin opérait en elle ; mais Dieu permit pour augmenter le mérite de sa Servante, que quelques-uns de ceux qu'elle consulta ne connurent pas d'abord cet Esprit. Ils condamnèrent ce grand attrait qu'elle avait pour l'Oraison, ils la traitèrent de visionnaire, ils lui défendirent de s'arrêter aux inspirations de cet Esprit. On peut juger quel supplice c'est à une personne qui a trop de discernement pour ne pas voir qu'on se trompe à son égard, et qui a trop de vertu pour refuser d'obéir ; quel supplice c'est, dis-je, de vouloir obéir quoiqu'elle ne puisse presque pas douter qu'on ne se soit trompé à son égard. Elle fut plusieurs années dans cette rude épreuve, qu'elle a assuré être la plus rude qu'on puisse, ce semble, souffrir en cette vie ; mais le F'ils de Dieu, à qui elle découvrit un jour la crainte où elle était d'être dans l'il-
10 Abrégé de la Vie de la Sœur
lusion, lui dit qu'il lui enverrait bientôt un de ses plus grands Serviteurs qui la rassurerait.
Ce grand Serviteur de Dieu fut le Père de laColombière, qui fut envoyé Supérieur des Jésuites à Paray, Ce sage Directeur, si éclairé dans les voies de la perfection dans laquelle il avait fait lui-même un si grand progrès, n'eut pas plus tôt entendu cette sainte Fille, lorsqu'elle lui rendit compte de son intérieur, qu'à l'instant il connut qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cette âme. C'est ce qui l'obligea de lui ordonner en qualité de Directeur, de lui expliquer plus en détail tout ce qui regardait sa conduite intérieure. Et dès le premier entretien, ce grand Serviteur de Dieu y découvrit de si grands trésors de grâces, qu'il disait qu'il ne pensait pas qu'il y eût pour lors dans le monde une âme plus chérie de Dieu, et à qui Jésus-Christ se communiquât plus confidemment. Il la rassura^ et lui ordonna de laisser agir en liberté l'Esprit de Dieu, auquel elle avait résisté jusqu'alors, de crainte d'être dans l'illusion ; et depuis ce temps-là il l'estima au point qu'on a pu remarquer, dans sa Retraite spirituelle, qu'il alla jusqu'à la consulter dans toutes ses entreprises considérables, assurant qu'il avait reçu par ses prières de grands secours du Ciel. Et plusieurs personnes savent que ce Père étant sur le point de sortir de Paray, il reçut un billet de cette sainte Religieuse, à qui il avait fait savoir son dessein, par lequel elle lui écrivait que, n'ayant plus que peu de jours à vivre, elle lui conseillait de ne penser plus qu'à se préparer à ce grand voyage du temps à l'Eternité. Et quoiqu'il n'y eût nulle apparence pour lors que ce Père dût mourir si tôt, la chose arriva comme elle l'avait prédit.
Ce fut sous la conduite de ce saint Directeur, que cette âme comblée de grâces extraordinaires Ht un pro-
Marguerite-Marie Alacoque. 1 1
grès merveilleux dans le chemin de la piété. Mais entre toutes ses vertus, celle qui a fait son caractère propre et particulier, ce tut un amour très ardent et tout à fait extraordinaire pour Jésus-Christ. Ce feu divin dont son cœur avait été embrasé dès son enfance alla toujours croissant, et si l'amour de Jésus-Christ peut faire mourir une personne, celle-ci, au sentiment même de ses Sœurs, est morte par un excès de cet ardent amour. Dès qu'elle paraissait devant le très Saint Sacrement, elle faisait des efforts prodigieux pour en contenir les transports. Dès qu'elle entrait en Oraison, Dieu l'occupait d'une manière si ineffable, et répandait dans cette âme pure une si grande abondance de lumières et de consolations intérieures que, quand elle en sortait, elle se trouvait épuisée de forces, et ne pouvait plus se soutenir. Ces divines ardeurs devinrent, les dernières années de sa vie, si sensibles, et faisaient de si grandes altérations sur son corps, qu'elle en souffrait d'une manière surprenante; surtout après que le Fils de Dieu, par une grâce semblable à celle qu'il avait faite à sainte Catherine de Sienne et à sainte Gertrude, lui eut purifié son cœur d'une manière sensible : faveur signalée, dont elle a ressenti les doux effets jusqu'à la mort.
De la même source, c'est-à-dire de cet ardent amour pour Jésus -Christ, procédait cet amour prodigieux qu'elle avait pour les humiliations, pour le mépris, pour l'oubli de soi-même, et pour toute sorte de souffrances, qu'elle appelait ordinairement son pain délicieux, et quoique Dieu ait libéralement accompli son désir en ce point, elle a été toute sa vie si affamée de ces humiliations et de ces souffrances, qu'elle disait souvent qu'elle souffrait d'une manière étrange, par la seule crainte qu'elle avait d'être un seul moment sans souffrir.
12 Abrégé de la Vie de la Sœur
Les violences continuelles qu'elle s'est faites pour vaincre sa trop grande délicatesse, et les victoires qu'elle a remportées en ceci, sont si héroïques, qu'on aurait de la peine à se persuader qu'une fille fût jamais capable de tant de force et d'un si grand courage, si l'on ne savait ce que peut la grâce dans une âme singulièrement chérie de Dieu.
Elle a été dans des épreuves si étranges qu'il a fallu des miracles visibles pour la soutenir dans de si rudes combats ; le Démon ne pouvant pas la perdre, n'a rien oublié pour la faire souffrir, mais ce n'était pas le Ttîoyen de l'effrayer, puisqu'elle ne trouvait du repos et du plaisir que dans les souffrances.
Si l'obéissance n'eût modéré sa ferveur, le désir extrême qu'elle avait de souffrir pour l'amour de Jésus- Christ l'aurait portée à des excès. Ayant considéré un jour que la dernière plainte que le Fils de Dieu fit sur la Croix fut de la soif qu'il souffrait, toujours ingénieuse à trouver de nouveaux moyens d'imiter son divin Maître, en prenant part à ses tourments, elle se résolut de passer chaque semaine depuis le Jeudi au soir jusqu'au Samedi suivant sans boire. Quelque difficile que fût cette abstinence, elle la pratiqua longtemps, jusqu'à ce que la Supérieure, en étant avertie, lui défendit de la continuer; et pour éprouver davantage sa vertu, elle lui ordonna de boire ces jours-là deux ou trois fois hors du temps des repas ; elle obéit, mais elle trouva bientôt une nouvelle manière de se mortifier en obéissant. Elle s'imagina que de boire alors de l'eau la plus malpropre qu'elle pourrait trouver, ce ne serait pas faire contre l'obéissance, et ce serait à elle le plus grand de tous les tourments. Cette seule pensée la fit frémir, mais il n'en fallut pas davantage pour se reprocher sa trop grande délicatesse, et pour se résoudre à punir par là sa lâche-
Marguerite-Marie Alacoque. i3
té ; elle le fît plusieurs mois avec des peines incroyables. La Supérieure, ayant appris l'industrie dont elle usait pour se faire souffrir, dissimula l'admiration où la jetaient une ferveur et une générosité si peu communes; elle l'appelle et la reprend avec tant d'aigreur, et d'une manière si dure que cette sainte Fille regarda cette action, digne à la vérité de l'admiration de tous ceux qui savent juger sainement de la véritable piété, elle la regarda, dis-je, le reste de ses jours, comme une des plus grandes fautes de sa vie.
Une des plus sûres marques par laquelle on connaît infailliblement si une âme est conduite par l'Esprit de Jésus-Christ, c'est l'estime et l'amour qu'elle a de l'obéissance, se défiant sans cesse de ses propres lumières, et déférant en toutes choses aux sentiments de ses Supérieurs : c'est aussi à cette marque qu'on a toujours pu reconnaître l'Esprit de Jésus-Christ dans la conduite de cette vertueuse Fille.
« Quoique mon divin Sauveur » (dit-elle dans un papier qu'on a trouvé après sa mort, écrit de sa propre main), « quoique mon divin Sauveur se soit rendu mon « Maître et mon Directeur, il ne veut pourtant pas que « je fasse rien de tout ce qu'il m'ordonne, sans le con- « sentement de ma Supérieure, à laquelle il veut que « j'obéisse, pour ainsi dire, plus exactement qu'à lui- « même. Ce qu'il m'enseigne particulièrement est de « me défier de moi-même comme du plus cruel et du « plus puissant ennemi que je puisse avoir ; mais que « si je mets toute ma confiance en lui, et que j'aie une (( parfaite obéissance, dépendant en toute chose de la « volonté de mes Supérieurs, il m'en défendra. De plus « il me défend de ne jamais me troubler de quoi que « ce soit qui puisse arriver, regardant tous les événe- « ments de la vie, quels qu'ils soient, dans l'ordre de
14 Abrégé de la Vie de la Sœur
« sa sainte Providence et de sa volonté, laquelle peut (( quand il lui plaît tourner toutes choses à sa gloire. « Une fois, me trouvant dans un emploi qui m'ôtait « souvent le loisir de faire l'Oraison avec la Commu- « nauté, cela excita en mon esprit, un jour de Pâques, « un petit mouvement de chagrin, de quoi je fus aus- « sitôt reprise par mon souverain Maître, me disant : « Sache que l'Oraison de soumission et de sacrifice « m'agrée plus que la Contemplation et que toute autre « spéculation, quelque sainte qu'elle paraisse. Cela im- « prima en moi une si grande paix, que, depuis ce « temps-là, je n'ai plus senti de peine à tout ce que mes « Supérieurs voulaient de moi. »
Et dans un autre endroit : « Dès ce temps-là, » ditelle, « mon divin Maître n'a point cessé de me reprendre « par lui-même de mes fautes, et de m'en faire con- « naître la laideur ; mais ce qui lui déplaît extraordi- « nairement, et dont il me reprend toujours d'une ma- « nière plus sévère, c'estle défaut de respect et d'attention « devant le très Saint Sacrement, surtout dans le temps « de l'Office et de l'Oraison. Hélas ! de combien de « grandes grâces me suis-je privée pour lors par une « distraction, par un coup d'oeil jeté par curiosité, par « une posture quelquefois un peu plus commode et « moins respectueuse ! La douleur que je ressentais « dès que je m'apercevais que je lui avais déplu en « quelque chose m'obligeait d'aller promptement de- « mander quelque pénitence ; car ce divin Sauveur « m'a fait connaître plusieurs fois que la plus petite pé- « nitence faite par l'obéissance lui était plus agréable « que toutes les plus grandes austérités de mon choix. « Aussi, je puis assurer, et mon divin Sauveur me l'a « redit cent fois, qu'il n'est rien qui nuise davantage à « une personne Religieuse que le défaut d'obéissance,
Marguerite-Marie Alacoque. i5
« pour petit qu'il paraisse, soit aux Supérieurs ou aux « Règles, et la moindre réplique en ce point, avec « quelque marque de répugnance, est un défaut insup- « portable aux yeux de Dieu. »
« Tu te trompes, ma fille, » me disait ce divin Sauveur, « tu te trompes en pensant pouvoir me plaire « par ces sortes d'actions, ou de mortifications dont la « propre volonté a fait le choix; or, sache que je rejette « tout cela comme des fruits corrompus par la propre « volonté, que j'ai en horreur, surtout dans une âme « Religieuse, et j'agréerais pltis qu'elle prît toutes ses « petites commodités par obéissance, que de s'accabler « d'austérités et de jeûnes par sa propre volonté. »
« J'ai expérimenté que lorsqu'il m'arrive de faire, « sans l'ordre e.xprès de ma Supérieure, de ces sortes de « mortifications, ce divin Sauveur ne me permet pas « même de les lui offrir, et il m'en punit à l'heure « même. Un jour, voulant continuer une pénitence « que l'obéissance m'avait imposée, j'entendis la voix « de cet aimable Sauveur qui me dit : Ce que tu as « fait jusqu'ici a été pour moi, mais ce que tu vas faire « maintenant est pour le Démon ; ce qui me fit cesser « à l'instant, et dès lors je résolus de mourir plutôt que « de m'écarter tant soit peu des ordres de l'obéissance, « à laquelle je suis résolue de tout sacrifier, inspirait tions, désirs, visions, grâces extraordinaires, etc. »
Dieu a fait voir par des effets miraculeux combien cette parfaite obéissance lui était agréable. Voici ce qu'en a écrit, depuis sa mort, une de ses Supérieures.
« L'étant allée voir, dit-elle, dans son Infirmerie, où « elle était malade depuis plus d'un an, souffrant d'une « manière étrange, elle me demanda la permission de « se lever le lendemain pour assister à la sainte JMesse, « m'assurant, pour me prévenir, que si je voulais, Dieu
\G Abrégé de la Vie de la Sœur
« lui donnerait assez de forces. Quoiqu'il n'y eût au- « cune apparence que cela fût, je lui permis, à condic( tion qu'elle se lèverait fort tard et que ce ne serait « pas à jeun. Mais le désir qu'elle avait de communier (( lui fît trouver cette condition un peu trop dure : elle « pria la Sœur qui avait soin des malades d'obtenir « encore de moi la grâce tout entière, qui était de pou- « voir communier. Cette Sœur le lui promit, et, dès le « matin, la fît lever, ne doutant pas que je ne le lui accor- « dasse; mais Dieu permit que j'entrai dans l'Infîrmerie <i un moment après que l'infirmière en fut sortie pour < m'aller chercher. Etonnée de voir la malade sur pied, « contre mon ordre, je lui fîs une sévère réprimande, « et j'exagérai, d'une manière un peu trop rude, les « prétendus défauts de sa conduite et surtout sa déso- « béissance, et l'attachement étrange qu'elle avait à sa « propre volonté. Vous irez à la Messe, ajoutai-je d'un « ton de colère, vous y communierez ; mais puisque « votre propre volonté peut vous donner, quand il vous « plaît, assez de forces, je veux aussi commander à mon « tour. Vous avez eu assez de forces pour vous lever « quand il vous a plu et pour aller à la Messe, vous en « aurez assez à l'avenir pour suivre la Communauté ; « reprenez votre chambre ordinaire, je vous interdis (( l'usage de tous les remèdes ; sortez, dès cette heure, « de l'Infîrmerie, et je vous défends d'y rentrer de six <( mois, si ce n'est pour voir les Malades lorsqu'il y en (( aura. Cette sainte Fille reçut ma correction à genoux « les mains jointes, avec une douceur et une humilité « prodigieuses. Elle me demanda très humblement parte don de sa faute, me priant de lui imposer telle péni- <( tence que je jugerais à propos. Après quoi, s'étant « levée comme si elle n'eût point été malade, elle acte complit exactement à la lettre tout ce que je lui avais
Marguerite-Marie Alacoque. 17
« commandé. Vous savez, mes très chères Sœurs, que, « de six ans que j'ai eu l'honneur d'être Supérieure « dans votre sa'inte Maison, cette sainte Fille n'a été en « santé que six mois. En quoi nous admirâmes toutes « un miracle visible, puisqu'à la même heure que les « six mois furent expirés, elle retomba tout à coup aussi « malade qu'elle l'avait été. »
Quelque grandes que fussent les douleurs qu'elle souffrait, elle ne demanda jamais nul soulagement. Le peu d'intervalle que lui laissaient ses longues maladies était toujours remarquable par quelques excès de ferveur. La faiblesse qu'elle sentait dans ce peu d'intervalle ne put jamais la porter à ne se pas tenir à genoux devant le très Saint Sacrement. « Un Jeudi saint, sor- « tant d'une grosse maladie, elle me pressa tant, dit « une de ses Supérieures, de lui permettre de passer « cette nuit-là à l'Église, qu'il me fut impossible de lui « refuser. Elle alla se mettre à genoux le soir au milieu « du Chœur, où elle resta immobile jusqu'à huit heures « du matin, qu'elle vint prendre sa place avec les « autres pour dire l'Office, et elle m'avoua depuis, « ajoute-t-elle, que Notre-Seigneur lui avait fait part, « pendant cette nuit-là, des douleurs extrêmes de son « agonie, et qu'elle n'avait jamais passé nul temps de « sa vie dans un état plus conforme à son inclination, « parce qu'elle n'avait jamais tant souffert. »
Mais on ne saurait mieux concevoir quel a été son désir en ce point, qu'en rapportant ce qu'elle en a écrit à un Père de la Compagnie de Jésus', en qui elle avait
< Ce Père n'est autre que le Père Croiset lui-même.. Le fragment rapporté ici fait en effet partie d'une des Lettres que la Bienheureuse avait écrites à ce Père et qu'on a découvertes récemment en 1888. C'est donc aussi au Père Croiset
i8 Abrégé de la Vie de la Sœur
quelque confiance, et à qui elle découvrait ses plus secrets sentiments, se défiant continuellement de ses pensées et craignant sans cesse d'être dans l'illusion. Voici comme elle s'explique dans une de ses Lettres :
« Non, mon Père, rien n'est capable de me plaire dans ce monde que la Croix de mon divin Maître, ( mais une Croix toute semblable à la sienne, c'est-àdire pesante, ignominieuse, sans douceur, sans consolation, sans soulagement. Que les autres soient assez heureux pour monter avec mon divin Sauveur sur le Thabor ; pour moi, je me contenterai de ne savoir point d'autre chemin que celui du Calvaire ; aussi ne trouvai-je d'attraits que dans la Croix. Mon partage sera donc d'être sur le Calvaire jusqu'au dernier soupir, parmi les fouets, les épines, les clous et la Croix, sans consolation ni plaisir que celui de n'en point avoir. Et quel bonheur de pouvoir toujours souffrir en silence, et mourir enfin sur la Croix, accablée sous le poids de toute sorte de misères, au corps, en l'esprit, parmi l'oubli et le mépris, car l'un ne me saurait plaire sans l'autre. Bénissez donc, mon Révérend Père, et remerciez pour moi notre souverain Maître de ce qu'il m'honore si amoureusement et libéralement de sa précieuse Croix, ne me laissant pas un moment sans souffrir. Ah! que ferais-je sans cela dans cette vallée de larmes, où je mène une vie si criminelle, que je me regarde comme un égout de misères? Et c'est ce qui me fait craindre que je ne me
probablement qu'ont été adressées les autres Lettres qu'on trouvera encore dans le cours de cette histoire, mais dont on avait pensé jusqu'ici que le Père Rolin était le destinataire.
Note de l'Éditeur.
Marguerite-Marie Alacoque. 19
'i rende indigne du bonheur infini de porter la Croix pour me rendre semblable à mon Jésus souffrant. Je vous conjure, si vous avez quelque charité pour moi, priez cet aimable Sauveur de ne se point rebuter du mauvais usage que j'ai fait jusqu'à présent de ce précieux trésor de la Croix, ne me privant pas du bonheur de souffrir; car c'est là tout l'adoucissement que je trouve à la longueur de mon exil. Ne nous lassons donc jamais de souffrir en silence. La Croix est bonne en tout temps et en tout lieu, pour nous unir à Jésus-Christ souffrant et mourant. On ne peut l'aimer véritablement sans souffrir; et je puis dire que je ne l'aime pas du tout puisqu'il me semble que je souffre si peu, que ma plus grande souffrance est de ne pas assez souffrir. Je me fais un plaisir de savoir que les autres sont comblés des douceurs de l'amour jouissant ; pour moi, je n'en veux point ici d'autre que de me voir abîmée dans les douleurs du pur amour souffrant. Mais je sens bien que je me satisfais trop en vous parlant des souffrances, et je ne saurais faire autrement; car l'ardente soif que j'en ai m'est un tourment que je ne puis vous exprimer, et cependant je connais bien que je ne sais ni aimer, ni souffrir : ce qui me fait voir que tout ce que j'en dis, ce n'est qu'un pur effet de mon amour- propre, et d'un orgueil secret qui vit en moi. Ah ! que je crains que toutes ces idées de souffrir ne soient que des artifices du Démon pour m'amuser par des sentiments vains et stériles ! Mandez-moi simplement ce qu'il vous en semble. »
Et dans une autre Lettre : « Il me semble, mon Révérend Père, que je ne serai jamais en repos, que je ne me voie dans des abîmes d'humiliations et de souffrances, inconnue à tout le monde et ensevelie
20 Abrégé de la Vie de la Sœur
« dans un éternel oubli ; ou, si l'on se souvient de moi, « que ce ne soit que pour me mépriser davantage et « pour me donner quelque nouvelle occasion de souf- « frir quelque chose pour Dieu. Voilà, mon Révérend « Père, ce que je demande sans cesse à mon divin Sau- « veur, et je ne sais s'il y a en ceci quelque illusion ; « mais je puis vous assurer qu'à son amour près, je ne « puis demander autre chose, ou pour mieux dire, je « ne sais demander pour moi qu'une seule chose :à sa- « voir, un ardent amour de Jésus-Christ crucifié, et, par « conséquent, un amour souffrant. »
« Je ne sais, » dit-elle dans un autre endroit, « si je « ne me trompe, mais il me semble que mon plus « grand plaisir serait d'aimer mon aimable Sauveur « d'un amour aussi ardent que l'est celui des Séra- « phins ; mais je ne serais pas fâchée, ce me semble, « que ce fût dans l'enfer même, que je l'aimasse. La « pensée que j'ai, qu'il y aura un lieu dans le monde « où pendant toute l'Eternité un nombre infini d'âmes « rachetées par le sang précieux de Jésus-Christ n'ai- « meront nullement cet aimable Rédempteur ; cette « pensée, dis-je, m'afflige quelquefois jusqu'à l'excès. « Je voudrais, mon divin Sauveur, si c'était votre vo- « lonté, souffrir tous les tourments de l'enfer, pourvu « que je vous y aimasse autant qu'auraient pu vous « aimer dans le Ciel tous les malheureux qui souffri- « ront toujours, et qui ne vous aimeront jamais. Hé ! « quoi, est-il raisonnable qu'il y ait un lieu dans le « monde où pendant toute l'Eternité Jésus-Christ ne « soit pas aimé ? En vérité, si l'on savait le désir que « j'ai de souffrir et d'être méprisée, je ne doute pas que « la charité ne portât tout le monde à me satisfaire en « ce point. »
Mais la vertu de patience ne consiste pas dans le seul
Marguerite-Marie Alacoque. 21
désir de souffrir; on a toujours sujet de se défier de ces sortes de désirs, tandis que le Ciel ne met pas notre vertu à l'épreuve, et ce n'est proprement que dans l'exercice des humiliations et des souff"rances qu'on peut juger véritablement si l'on aime la Croix. On a déjà pu voir que la vie humiliée et souff'rante de cette vertueuse Fille s'accorde parfaitement avec les sentim.ents qu'elle avait.
Elle eut une Supérieure d'un mérite singulier, et d'une vertu peu commune, qui, découvrant les grands trésors de grâces que Dieu répandait dans cette sainte Religieuse, n'oublia rien pour l'aider à arriver à ce haut degré de perfection, où Dieu la destinait; elle crut que le moyen le plus sûr et le plus efficace était d'exercer sa vertu, en ne laissant passer nulle occasion sans l'humilier. Elle y réussit, car, profitant de la disposition peu avantageuse où étaient alors la plupart des Religieuses de cette maison à l'égard de cette vertueuse Fille, elle sembla d'abord faire peu d'état de sa vertu, elle désapprouva sa conduite, elle témoigna qu'elle se défiait beaucoup des voies extraordinaires, par où l'Esprit de Dieu la conduisait. La manière un peu trop dure avec quoi elle la traitait aurait persuadé à toute autre qu'elle pouvait du moins tâcher de se justifier auprès de sa Supérieure, sans rien faire contre la perfection. Mais elle n'écouta jamais ce sentiment. On interprétait assez mal tout ce qu'elle faisait ; soit que par obéissance elle rendît compte de sa conduite pour apaiser ses Sœurs, ou que par un excès d'humilité elle s'accusât elle-même, l'un et l'autre étaient également blâmés. Traitée d'imaginaire dans ses maladies, d'hypocrite dans ses Dévotions, de visionnaire dans ses prières, humiliée au dedans, décriée au dehors, affligée partout, partout persécutée, jamais il ne lui
2 2 Abrégé de la Vie de la Sœur
échappa la moindre plainte, jamais on ne put remarquer dans ses actions ou sur son visage le moindre signe de tristesse et de chagrin.
On se fait quelquefois violence pour ne pas produire les sentiments de son cœur, mais qu'il est malaisé de se taire quand il ne faudrait qu'un mot pour éviter une confusion qu'on n'a pas méritée ! Et il faut être arrivé à une vertu bien parfaite pour n'être pas même ému de ces sortes d'humiliations. C'est ce qu'on a toujours admiré dans cette vertueuse Fille. Un jour, le parloir étant occupé, la Supérieure lui permit de rendre compte de sa conscience au Père de la Colombière dans le Confessionnal. La circonstance du lieu obligea quelquesunes des Sœurs, qui ne savaient pas qu'elle en eût la permission, d'en faire des plaintes. D'abord elle fut sévèrement reprise en présence de la Communauté et rigoureusement punie par la Supérieure même, qui lui en avait donné la permission. L'édification du prochain, et cent autres raisons devaient, ce semble, l'obliger à justifier sa conduite ; mais la joie qu'elle avait de se voir méprisée et humiliée lui faisait embrasser ces petites Croix avec de grandes actions de grâces. Elle reçut cette grande mortification avec une soumission étonnante, et il est inouï qu'elle n'en ait jamais rien témoigné.
Le plaisir qu'elle avait d'être humiliée lui inspirait une affection singulière pour tous ceux qui lui procuraient quelque humiliation. « Il est vrai que votre il- « lustre Défunte, » écrit aux Religieuses de Paray une de ses Supérieures, « avait beaucoup d'amitié pour « moi, mais je suis bien aise de vous en faire remar- « quer la source. J'avais coutume de ne garder nulle « mesure à son égard, persuadée que j'étais du désir « sincère qu'elle avait de souffrir et d'être humiliée, je
Marguerite-Marie Alacoque. 23
« ne laissais passer nulle occasion d'exercer sa vertu. « Mais la Supérieure qui me succéda tenant une con- « duite plus douce, cette sainte Fille m'écrivit en ces « propres termes :
« Comment se peut-il faire qu'avec tant de défauts « et de misères, mon àme soit toujours si affamée de « souffrances; mais quand je pense que vous lui faisiez « du moins la grâce de la soutenir quelquefois de ce « pain délicieux, quoique amer à la nature, et que « maintenant je suis privée de ce bonheur, à cause sans « doute du mauvais usage que j'en fais; je suis accablée « de douleur. J'ose bien vous assurer que rien ne m'a « jamais attachée si fort à vous, que cette conduite à « laquelle je ne saurais penser qu'avec des sentiments « d'une tendre reconnaissance pour vous, qui ne pou- « viez me donner des marques plus assurées et plus « agréables d'une parfaite amitié, qu'en humiliant et « en mortifiant une personne aussi imparfaite que je le « suis. Quoique vous ne l'ayez pas assez fait, eu égard « aux sujets que je vous en donnais, cependant ce peu « me consolait, et m'adoucissait les amertumes de la « vie, qui m'est insupportable sans les souffrances, tan- « dis que je vois mon divin Maître sur la Croix. Ce- « pendant, je n'ai jamais bien appris à souffrir, il n'y a « rien que je fasse si mal, quoiqu'il n'y ait rien que je « souhaite si ardemment. C'est que je n'aime pas as- « sez mon Dieu' parce que je m'aime trop moi-même. « O ma chère Mère ! qu'il est dur de vivre sans aimer « Dieu ; mais comment aimer un Dieu crucifié sans « aimer la Croix? sans vivre et mourir sur la Croix? Il « me semble que je vivais en assurance sous votre con- « duite, parce que vous aviez la charité de contra- « rier quelquefois mes inclinations; hélas! je me suis « rendue indigne de ces faveurs. Cependant l'amour
24 Abrégé de la Vie de la Sœur
((r des humiliations s'augmente, et je ne sais si c'est « parce que je ne souffre presque plus rien, que le dé- « sir de mourir me presse plus que jamais. Je ne sau- « rais me résoudre à demander à Dieu les années de « vie que vous m'aviez conseillé de demander, si ce <( n'est à condition qu'elles seraient toutes employées à « honorer le Sacré Cœur de mon Jésus, dans le silence (( et dans la pénitence, sans plus l'offenser, demeurant « jour et nuit s'il est possible devant l'adorable Sacre- « ment de l'Autel, où ce divin Cœur fait toute ma con- « solation ici-bas. »
On peut dire que le désir extrême qu'elle avait de souffrir toujours a été efficace : et lorsque l'estime universelle et la vénération singulière qu'on eut de sa haute vertu l'empêchèrent de trouver de nouvelles occasions de souffrir, Dieu lui-même exerça sa patience par des croix intérieures qui la réduisaient quelquefois à l'extréniité.
« Notre souverain Maître, » dit-elle dans une Lettre à ce Père de la Compagnie de Jésus (dont on a déjà parlé), « notre souverain Maître a bien voulu me faire « trouver beaucoup de consolation en lisant la Lettre « que vous avez eu la bonté de m'écrire ; mais ce « n'a été qu'après m'en avoir interdit la lecture assez « longtemps, à cause de certains mouvements trop em- « pressés qui m'étaient venus d'y chercher cette conso- « lation,dans l'état pénible et souffrant où il m'a mise, « dans ce temps de Carnaval où tant de pécheurs l'of- « fensent et l'abandonnent. Car il me semble que c'est « tellement un temps de douleur et d'amertume pour » moi, que je ne puis voir ni goûter que mon Jésus « souffrant, en compatissant à ses douleurs, desquelles « ce divin Sauveur me pénètre si vivement, que je ne « me reconnais pas moi-même. Tout sert à sa divine
Marguerite-Marie Alacoque. 2 5
« Justice d'instrument propre à tourmenter cette vic- « time criminelle, en telle sorte que je ne puis faire « autre chose que de me sacrifier comme une victime « d'immolation à sa Justice, et il me semble que je « souffre d'une manière si étrange, que je vous avoue « que si sa Miséricorde infinie ne me soutenait à me- 0 sure que sa Justice me fait sentir le poids de sa ri- « gueur, il me serait impossible de le soutenir un mort ment. Cependant tout cela se passe dans une paix « inaltérable, me contentant d'acquiescer à son bon « plaisir, et pourvu que mon divin Sauveur se con- « tente, cela seul me suffit. Je ne croyais pas vous pou- « voir écrire, car je ne voudrais dire autre chose dans « l'état où je suis que ces paroles de mon aimable Sau- « veur : Mon âme est triste jusqu'à la mort, ou ces « autres : Mon Dieu, pourquoi m'avez- vous aban- « donnée?
(' Cependant je puis vous assurer que plus je souffre, « plus je sens augmenter la soif ardente que j'ai de « souffrir; je crains même que je ne prenne trop de « satisfaction à souffrir. Enfin le parti que je suis ré- « solue à prendre en tout ceci, c'est de m'abandonner « et de me soumettre parfaitement à la bonté infinie de « mon souverain Maître, modérant même cet ardent « désir que j'ai des souffrances en lui laissant le soin « de tout faire ; et puisque je ne souhaite au monde <( que de faire parfaitement sa sainte volonté, peu « m'importe que ce soit dans la consolation ou dans « l'affliction. Vous ne sauriez croire combien je souffre « en VOUS' écrivant tout ceci ; car, quoique je sois bien « persuadée que je n'ai nulle part en tout ce que je « vous dis des grâces de mon souverain Maître, les- « quelles par mon peu de correspondance seront peut- « être le sujet de ma plus grande condamnation, je ne
26 Abrège de la Vie de la Sœur
« laisse pas de souffrir une espèce de martyre lorsqu'il « m'oblige de vous en parler. »
C'était par le même principe qu'elle a toujours passionnément souhaité de mener une vie cachée et d'être dans l'oubli. La première chose qu'elle fit en entrant en Religion fut de s'interdire le souvenir de tout ce qu'elle avait laissé au monde. Elle regarda toujours le Parloir comme un lieu de supplice pour elle, et quoique ses Supérieures l'obligeassent quelquefois d'y aller, et que sa vertu lui fît dissimuler son extrême répugnance, on ne saurait croire combien cet acte d'obéissance lui coûtait.
Voici ce qu'a écrit sur ce point aux Religieuses de Paray une de celles qui en a été Supérieure : « La « sœur N... étant tombée comme vous savez dans un <' accident d'apoplexie, dans la crainte où j'étais de la <( voir mourir sans Sacrements, j'ordonnai à votre il- « lustre Défunte d'aller incessamment, devant le très « Saint Sacrement de l'Autel, prier Notre-Seigneur de « rendre l'usage de la raison à cette Sœur. Elle obéit, " et peu après, elle me rapporta que Notre-Seigneur « lui avait fait connaître qu'il exaucerait sa prière à « condition qu'elle fît Vœu dès ce moment, de sacrifier « à Dieu ce qui lui coûtait le plus : c'était d'aller au « Parloir, sans jamais témoigner sa répugnance lors- « qu'elle y serait appelée. Comme je savais la peine « étrange qu'elle avait à se vaincre en ce point, je l'ex- « hortai à le faire. Elle n'eut pas plus tôt obéi, que la « malade recouvra l'usage de sa raison, et reçut tous « ses Sacrements. Je crus que le Vœu que cette ver- « tueuse Sœur avait fait aurait affaibli son extrême « répugnance ; mais Dieu voulut qu'elle fût obligée de « se faire jusqu'à la mort une violence continuelle « pour accomplir le Vœu qu'elle avait fait; il lui sem-
Marguerite-Marie Alacoque. 27
'< blait à toutes les occasions qu'elle Fallait violer, tant « elle avait de-la peine à dissimuler sa répugnance. »
Elle s'était fait une loi inviolable de n'écrire à qui que ce soit, que dans la dernière nécessité, encore lui fallait-il un commandement exprès.
Mais on peut dire que ce grand désir d'être inconnue n'a jamais mieux paru que dans ces mêmes Lettres, et par le soin extrême qu'elle a eu de cacher, ou du moins de diminuer l'éclat des grâces extraordinaires qu'elle avait reçues, et par l'obligation qu'elle voulait imposer à la personne à qui elle écrivait, de brûler incessamment ses Lettres, n'oubliant jamais d'exiger d'elle un secret inviolable et éternel. On le lui a gardé, ce secret, tandis qu'on y était obligé, c'est-à-dire pendant sa vie ; mais la gloire de Celui qui lui a fait de si grandes grâces, et l'édification des fidèles, demandaient qu'on rendît ce trésor de grâces public après sa mort. Elle a conservé cet amour des humiliations et de l'oubli de soi-même jusqu'au dernier soupir. Peu d'heures avant sa mort, elle fit promettre à sa Supérieure qu'elle ne parlerait jamais de tout ce qu'elle lui avait dit en confidence, qui pût lui être avantageux ; et ayant fait appeler une de ses Sœurs, qu'elle estimait singulièrement à cause de sa haute vertu : « Je vous prie, » lui dit-elle, « d'écrire « incessamment au Père N... de brûler toutes mes (' lettres, et de me garder inviolablement le secret que « je lui ai si souvent demandé. »
Une vertu si héroïque et si solide l'éleva bientôt à ce degré sublime de perfection où Dieu la destinait. Quoiqu'elle menât depuis longtemps une vie si parfaite, elle crut n'avoir rien fait si elle ne s'engageait par un Vœu exprès à faire toujours ce qu'elle croyait être le plus parfait. Il est peu de gens, quelque spirituels qu'ils paraissent, qui soient capables d'exécuter un tel
2 8 Abrégé de la Vie de la Sœur
projet. Il n'y avait eu, ce semble, jusqu'alors que sainte Thérèse qui eût eu une vertu si généreuse ; mais une chose de si grande conséquence demandait qu'on y songeât longtemps. Elle le fit, et ce ne fut qu'après avoir observé inviolablement pendant plusieurs années ce à quoi elle voulait s'engager par un Vœu exprès, qu'elle demanda permission de le faire. Son Directeur et sa Supérieure, qui avaient une parfaite connaissance de son intérieur, le lui permirent. Et ce fut la veille de la Fête de Tous les Saints qu'elle fit ce Vœu qui n'est pas moins, ce semble, l'effet que la cause d'une très grande sainteté. Il sera aisé d'en juger en lisant le projet de ce Vœu, qu'on a trouvé après sa mort écrit de sa propre main en ces termes :
« Voici le projet d'un Vœu que je me sens portée de- « puis longtemps à faire à Dieu, et à quoi cependant « je n'ai voulu m'engager que par le conseil de mon Di- « recteur, et avec la permission de ma Supérieure, qui, « après l'avoir examiné, m'ont permis de le faire avec « cette condition, que lorsqu'il me causera du trouble « ou des scrupules, ma Supérieure m'en décharge et » veut que mon engagement cesse sur les articles qui me « feront de la peine ; ce Vœu n'étant que pour m'unir « plus étroitement au Sacré Cœur de Xotre-Seigneur « Jésus-Christ et pour m'engager indispensablement à « ce qu'il me fait connaître qu'il désire de moi.
« jMais, hélas ! je sens en moi tant d'inconstance et * de faiblesse, que je n'oserais faire aucune promesse <( qu'en m'appuyant sur la bonté, la miséricorde, et la " charité de cet aimable Cœur de Jésus, pour l'amour « duquel je fais ce Vœu, sans que je prétende par là, « me rendre plus gênée ou contrainte, mais plus fidèle « à mon souverain Maître.
« Ce divin Sauveur me fait espérer qu'il me donnera
Marguerite-Marie Alacoque. 29
« lui-même toute l'attention nécessaire pour la pratique « et le parfait accomplissement de ce Voeu. Je ne cher- « che en ceci -qu'à témoigner à Dieu un amour plus « ardent et plus pur, en crucifiant la chair et les sens « pour l'amour de lui, que ce Dieu de bonté m'en fasse « la grâce. Amen. D. S. B.
« Vœu fait la veille de la Fête de Tous les Saints pour « me consacrer, m'immoler, me lier plus étroitement « et plus parfaitement au Sacré Cœur de Notre-Sei- « gneur Jésus-Christ.
« Premièrement, ô mon unique Amour, je tâcherai « de vous assujettir et de vous tenir soumis tout ce qui « est en moi, faisant toujours tout ce que je croirai être « le plus parfait et le plus agréable à votre Sacré Cœur. « Je vous promets que je n'épargnerai rien de tout ce « qui est en mon pouvoir, que je ne refuserai rien de « tout ce qui se présentera à faire ou à souffrir pour « vous faire connaître, aimer, honorer et glorifier.
« 20 Je ne négligerai et n'omettrai aucun de mes exer- « cices, ni l'observation d'aucune de mes Règles, sinon « par charité, ou par une véritable nécessité, ou par « obéissance, à laquelle je soumets toutes mes promesses.
« 30 Je tâcherai de me faire un plaisir de voir les « autres dans l'élévation, aimés et estimés, pensant que « cela leur est dû, et non à moi, qui dois être toute « anéantie dans le Sacré Cœur de Jésus-Christ. Je met- « trai ma gloire à bien porter ma Croix, et à vivre « pauvre, inconnue, méprisée, désirant de ne jamais « paraître que pour être humiliée et contrariée, quelque « répugnance que la nature orgueilleuse y puisse reste sentir.
« 40 Je veux souffrir en silence sans me plaindre, « quelque traitement qu'on me fasse.
« 5° Je n'éviterai aucune occasion de souffrir, soit
3o Abrégé de la Vie de la Sœur
« douleur du corps ou peine d'esprit, humiliation, mé- « pris, contradiction.
« 6° Je ne rechercherai et je ne me procurerai aucune « satisfaction, plaisir ou contentement, que celui de n'en « point avoir en cette vie, et lorsque la Providence « m'en présentera que je ne pourrai éviter, alors je les « prendrai, renonçant intérieurement à tout sentiment « de plaisir et ne m'amusant point à penser si je me sa- <( tisfais ou non; mais plutôt m'appliquant uniquement « à aimer mon Souverain, et ne recherchant en toutes « choses et en toute occasion qu'à faire ce qui lui plaît.
« 70 Je ne me procurerai aucun soulagement que « ceux que la pure nécessité m'obligera de rechercher, « et ceux-là, je les demanderai simplement, selon ma « Règle; ceci me délivrera de la peine continuelle que « me cause la crainte que j'ai de flatter mon corps et « de trop accorder à ce cruel ennemi.
« 8° Je laisserai à ma Supérieure une entière liberté « de disposer de moi comme bon lui semblera, accepte tant humblement et indifféremment les occupations « que l'obéissance me donnera, témoignant même plus « de joie dans toutes les choses en quoi je sentirai plus « de répugnance.
« 90 Je m'abandonne totalement au Sacré Cœur de « Notre-Seigneur Jésus -Christ pour me consoler ou « m'affliger selon son bon plaisir, sans vouloir désor- « mais me mêler, pour ainsi dire, de moi-même, me « contentant d'adhérer à toutes ses saintes opérations « et dispositions, me regardant comme sa victime qui « doit toujours être dans un exercice continuel d'immo- « lation et de sacrifice selon son bon plaisir, ne m'atta- « chant à rien qu'à l'aimer et à le contenter en agissant « et souff'rant en silence.
« 10° Je ne m'informerai jamais des fautes d'autrui.
Marguerite-Marie Alacoque. 3i
« et lorsque je serai obligée d'en parler, je le ferai dans « la charité du Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus- « Christ, pensant en moi-même si je serais bien aise « qu'on me traitât de la soi te ; et lorsque je verrai com- « mettre quelque faute à quelqu'un, j'offrirai au Père « Eternel une vertu du Sacré Cœur de Jésus, opposée à « cette faute, pour la réparer en quelque façon.
« I lO Je regarderai comme mes meilleurs amis tous « ceux qui m'affligeront ou qui parleront mal de moi, « et je tâcherai de leur rendre tous les services et de « leur faire tout le bien que je pourrai.
« 120 Je tâcherai de ne point parler de moi ou de « n'en parler que fort peu, et jamais, s'il se peut, pour « me louer ou pour me justifier.
« i3o Je ne rechercherai l'amitié d'aucune créature, « que lorsque le Sacré Cœur de Jésus-Christ m'y inci- « tera pour la porter à son amour.
« 140 Je serai continuellement appliquée à confor- « mer et soumettre en tout ma volonté à celle de mon « Souverain.
« i5o Je ne m'arrêterai volontairement à aucune pen- « sée, non seulement mauvaise, mais même inutile ; je « me regarderai comme une pauvre servante dans la « maison de Dieu, qui doit être soumise à tous ceux de « la maison, recevant comme par aumône tout ce qu'on « me donnera, persuadée que, quoi qu'on fasse, on en « fait toujours trop pour moi.
« 16° Je ne ferai rien, ni n'omettrai rien autant qu'il « me sera possible, par respect humain ou par une « vaine complaisance pour les créatures ; et comme « j'ai demandé à Notre-Seigneur de ne rien laisser pa- « raître en moi de ses grâces extraordinaires que ce qui « m'attirera quelque mépris, quelque confusion ou «■ quelque humiliation devant les créatures; aussi, regar-
32 Abrégé de la Vie de la Sœur
« derai-je comme un grand bonheur quand tout ce que « je dirai ou ferai sera méprisé, censuré ou blâmé ; « tâchant de faire et de souffrir tout pour l'amour et « en l'honneur du Sacré Cœur de Notre-Seigneur « Jésus-Christ et dans ses saintes intentions, auxquelles « je m'unirai en tout.
« 170 Je m'étudierai à ne faire et à ne dire quoi que « ce soit que dans la vue de procurer quelque gloire à <f Dieu, d'édifier le prochain et de croître en vertu, me « rendant fidèle et constante à la pratique du bien que « mon divin Maître me fait connaître, qu'il désire de « moi, ne commettant aucune faute volontaire, du moins « ne m'en pardonnant aucune, mais les vengeant toutes (( sur moi par quelques pénitences.
« 18° Je veillerai sur moi-même pour ne rien accor- « der à la nature que ce que je ne pourrai légitimement « lui refuser, et sans me rendre singulière, ce que je « veux éviter en tout. Enfin, je veux vivre sans volonté « propre, ne tenir à rien et dire en tout événement : « Fiat poluntas tua.
« Considérant le grand nombre des points que je « vais vouer, j'ai été saisie d'une si grande crainte de « manquer en quelque chose, que je n'avais pas le cou- « rage de m'engager, si je n'avais été rassurée et forti- « fiée par ces paroles qui me furent dites dans le fond « de mon âme : Que crains-tu, puisque j'ai répondu pour « toi et me suis rendu ta. caution? L'unité de mon pur « amour te tiendra lieu d'attention dans la multiplicité « de toutes ces choses, et sois assurée que ce même « amour te fera réparer toutes les plus petites fautes « que tu pourras commettre contre ce Vœu en te por- « tant à les expier par des mortifications et des austérités.
« Ces paroles me donnèrent une confiance et une « assurance si grandes que cela serait, que, nonobstant
Marguerite-Marie Atacoque. 33
« ma grande fragilité, je ne crains plus rien, ayant mis « ma confiance en Celui qui peut tout et duquel j'es- « père tout, n'espérant rien de moi. »
On voit par ce Vœu ce que peut la grâce dans une âme généreuse et fidèle et ce que cette même grâce fait dans un cœur embrasé du pur amour de Jésus-Christ. Un engagement aussi grand que celui-ci, qui s'étend jusque sur les plus petites actions et sur les moindres pensées, paraît avoir quelque chose de bien gênant. Il paraît même bien difficile, et il le serait, en effet, si le même Esprit qui le lui avait inspiré ne lui eût appris en même temps un moyen sûr et facile de le pratiquer sans scrupule et sans troubler la pai.x du cœur. Ce moyen ne fut autre que l'e.xercice continuel du pur et du parfait amour de Jésus-Christ, c Quelque obligation « que t'impose ton Vœu, lui dit cet aimable Sauveur, de « penser presque à tout moment à tant de choses, « sache que tu satisferas à tout en m'aimant sans ré- « serve et sans interruption ; ne pense et ne t'applique « proprement qu'à m'aimer parfaitement ; ne sois at- « tentive qu'à m'aimer et par conséquent qu'à me K plaire en toute occasion et en toute chose ; que mon « amour soit l'objet et la fin de toutes tes pensées, de « toutes tes actions, de tous tes désirs ; ne respire que « mon amour et ne sois appliquée à m'aimer que pour « m'aimer tous les jours davantage. Je t'assure que « sans te mettre en peine d'autre chose, tu en feras en- « core plus par ce saint exercice que tu n'en a promis « par ton Vœu. » C'est là proprement le sens de ces adorables paroles : « L'unité de mon amour te ser- « vira d'attention dans la multiplicité de toutes ces V choses. »
Une vertu médiocre [demeure ordinairement dans l'obscurité, et la Providence ne daigne pas la mettre] à
34 Abrégé de la Vie de la Sœur
l'épreuve ; mais il n'en est pas de même d'une vertu sublime : elle a beau se cacher, il faut qu'elle éclate ; mais elle trouve bien de l'exercice dans son éclat. Dieu, qui avait destiné cette vertueuse Faille à une sainteté très sublime, voulut aussi que sa vertu fût semblable à celle de tous les Saints, c'est-à-dire accompagnée d'humiliations, de mépris et de souffrances. Quelque soin qu'elle prît de vivre dans l'oubli et de mener une vie obscure et cachée, sa vertu la faisait trop remarquer pour demeurer fort longtemps inconnue ; elle éclata bientôt au dehors : sa réputation s'étendit même fort loin : partout on ne l'appelait que la Sainte ; mais la Providence permit que cette haute estime que la plupart avaient conçue de sa haute piété donnât occasion à certaines Personnes d'exercer sa patience, et le désir extrême qu'elle avait de souffrir eût été pleinement satisfait si, quelque grandes qu'aient été les occasions qu'elle a eues de souffrir et dont elle a si heureusement profité, elle n'eût souhaité tous les jours de souffrir davantage. Mais on ne s'est pas proposé d'entrer ici dans le détail de ses actions; celui qui écrira plus au long une si sainte vie, trouvera ici de quoi enrichir son histoire en faisant admirer la patience héroïque de cette sainte Fille, et en même temps la conduite admirable de la Providence, qui a permis que cette grande Servante de Jésus-Christ fût si longtemps humiliée, quoique tout le monde ait toujours convenu de sa parfaite obéissance, de sa mortification continuelle, de son mérite extraordinaire et surtout de sa profonde et sincère humilité.
Une Personne d'un mérite singulier, ayant ouï parler de cette vertueuse Fille à quelqu'un fort prévenu contre elle, entra d'abord dans les mêmes sentiments ; il crut même qu'il était à propos de détromper ceux qui, mieux informés de sa haute vertu que lui, en avaient une
Marguerite-Marie Alacoque. 35
haute idée. Il n'oublie rien pour la décrier, il l'accuse d'hypocrisie, il l'appelle visionnaire, entêtée d'une sainteté chimérique, qui prend plaisir à s'imposer à elle-même et qui prétend encore imposer aux autres par sa vertu apparente, pleine de grimaces et d'illusions. Les sentiments qu'avait de cette sainte Religieuse une Personne de ce mérite, ayant éclaté au dehors, firent une étrange impression et irritèrent l'esprit de beaucoup de gens. La crainte qu'elle eut alors d'être effectivement dans l'illusion lui fit souffrir d'étranges peines. « Je me sens, disait-elle, affligée en bien des « manières, mais la plus rude est de me regarder « comme le jouet du Démon. Je ne vois rien en moi « qui ne soit digne de châtiment, puisque non seule- « ment j'ai été assez malheureuse pour me tromper, « mais que peut-être j'ai encore trompé les autres par « mon hypocrisie, quoiqu'il me semble que je n'en ai « jamais eu la pensée; cependant je n'en dois plus dou- « ter après le sentiment de ce grand Serviteur de Dieu, « N... J'ai sujet de bénir mille fois le Seigneur de me « l'avoir envoyé pour détromper ceux qui avaient été « assez faciles pour concevoir peut-être quelque estime « de moi. Quelle obligation singulière n'aurai-je pas « toute ma vie à ce grand Serviteur de Dieu de m'avoir « rendu cet important service de me faire connaître à « moi-même et de faire connaître aux autres ce que je « suis ! Je puis vous assurer que rien ne me donne plus « de consolation que de savoir que les créatures étant « détrompées, je pourrai satisfaire à la justice de Dieu « et demeurer dans un éternel oubli. Cette pensée me « flatte d'une douce complaisance et adoucit en un mo- « ment tout ce que je puis souffrir. »
La Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, pour l'établissement de laquelle Dieu l'avait choisie, lui attira d'abord
36 Abrégé de la Vie de la Sœur
une persécution d'autant plus sensible, qu'elle venait de ceux mêmes qui eussent dû être les premiers à l'approuver. Quelque haute idée qu'on eût de sa vertu, elle n'eut pas plus tôt parlé de Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, qu'on la traita de visionnaire, et sans savoir seulement de quoi il s'agissait, on lui défendit de i\e jamais parler de cette Dévotion ; jusqu'à ce que Dieu, qui est le maître des cœurs, changea si bien le cœur et l'esprit de ceux, qui y mettaient tant d'obstacles, qu'elle a eu la consolation de voir, deux ou trois ans avant sa mort, cette solide Dévotion approuvée, prêchée, établie presque partout.
On peut dire que cet aimable Sauveur a rassemblé de notre temps, en la personne de cette sainte Religieuse, toutes ces grâces extraordinaires qu'il avait faites dans les siècles passés aux plus grandes Servantes de Dieu. Elle a eu le bonheur de converser plusieurs fois familièrement avec Jésus-Christ comme sainte Mechtilde et comme sainte Gertrude. Le Fils de Dieu lui donna son Cœur de la même manière qu'il l'avait donné à sainte Catherine de Sienne ; lui ayant pris le sien qu'il purifia et qu'il embrasa de son pur amour, comme il avait fait à cette grande Sainte. Il voulut lui laisser, comme à sainte Thérèse, une preuve continuelle et sensible de cette grâce extraordinaire par une douleur de côté très sensible, que nul remède humain n'a jamais pu soulager et qui l'a accompagnée jusqu'au tombeau. Le seul récit de ces grâces extraordinaires, et surtout les leçons admirables qu'elle a reçues de son divin Maître et qu'on a trouvées après sa mort, écrites de sa propre main, feraient la matière d'un juste volume.
Mais parmi de si signalées faveurs, dont on n'a nui sujet de douter, à cause des preuves visibles qu'on en a eues, la plus grande, et celle qu'on doit, ce semble.
Marguerite-Marie Alacoque. 87
admirer davantage, ce sont les bas sentiments qu'elle a toujours eusd'tlle-même, se croyant une hypocrite, disant qu'elle avait trompé tout le monde, qu'-elle était peut-être elle-même trompée ; et elle ne disait pas seulement qu'elle ne méritait pas de vivre parmi de si maintes Filles, mais elle se comportait à leur égard d'une manière qui faisait bien voir qu'elle le croyait. Ce sont là les sentiments qu'elle a toujours eus d'ellemême et elle est morte dans ces mêmes sentiments. Sa sincère et profonde humilité nous aurait même dérobé la connaissance de ces grâces extraordinaires, qu'elle a reçues, comme on a déjà dit, si la Personne en qui elle avait une particulière confiance, et qu'elle consultait •souvent sur son intérieur, ne l'eût obligée, pour une plus grande sûreté, de lui écrire simplement toutes les faveurs singulières qu'elle avait reçues de Dieu. L'extrême répugnance qu'elle eut d'obéir en ce point lui fit différer longtemps -ce qu'on lui demandait, jusqu'à ce que Dieu lui eut fait connaître qu'elle devait obéir, et que sa Supérieure le lui eut ordonné. On sera bien aise •d'apprendre d'elle-même les grandes grâces dont le Ciel l'a honorée, aussi bien que ce qui regarde la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus-Christ, pour l'établissement de laquelle elle a reçu toutes ces signalées faveurs. Les précautions qu'elle prit pour être éternellement inconnue en obéissant en ce point, sont encore une preuve éclatante de la sincérité de ses sentiments. C'est ainsi qu'on a su une partie des merveilles que Dieu avait opérées en cette sainte Fille. On avait eu d'abord le dessein de ne publier ses Lettres qu'en abrégé, mais on a jugé que ce serait s'opposer au dessein de la Providence que d'en ôter la moindre partie, et qu'enfin la lecture de ces sortes de Lettres peut toujours beaucoup servir et n'ennuie jamais. Voici ce qu'elle écrit :
38 Abrégé de la Vie de la Sœur
« L'ardent et le juste désir, mon Révérend Père, qui « m'a toujours pressée dès ma tendre jeunesse, de vivre « pauvre, inconnue, oubliée et méprisée, m'empêche- « rait de jamais écrire, ni de paraître au Parloir, si « l'obéissance, qui m'est une loi inviolable, n'en ordon- « nait autrement, ne me permettant pas de contenter (' mon inclination ; mais du moins ce qui me console, « c'est que j'aurai le bonheur d'obéir en vous écrivant.
« Je vous avoue que mon divin Maître me conduit « par un chemin tout opposé à mes inclinations. J'ai une « aversion étrange pour tous les emplois de la Reliât gion ; j'en ai une aussi grande pour le Parloir et pour « écrire des Lettres, et cependant il faut que je me sa- « crifie sans cesse à tout cela, ne m'ayant point laissé « de repos jusqu'à ce que je me fusse engagée par un « Vœu exprès d'obéir aveuglément en toutes choses « sans faire paraître mon extrême répugnance autant « qu'il me serait possible. Je ne laisse pas pour cela de « ressentir encore plus de peine qu'auparavant, mais « j'embrasse cette Croix avec les autres dont il plaît à « mon divin Sauveur de m'honorer, vous avouant que « si j'étais un seul moment sans souffrir, je croirais « qu'il m'a oubliée et abandonnée.
" Vous me demandez que je vous parle confidem- « ment ; hélas ! il n'est pas en mon pouvoir de le faire « comme vous le voudriez, mais selon qu'il plaira à mon « Souverain, car si vous saviez l'impuissance où il me V met de dire plus qu'il ne veut, vous me conseilleriez « de garder le silence, plutôt que de penser à lui faire « la moindre résistance ; mais, à vous parler sincère- « ment, je crains beaucoup parmi toutes les grâces que « je reçois de sa miséricorde, de me tromper, et de « tromper ceux à qui la charité aurait pu inspirer des « pensées trop avantageuses pour moi, et bien éloignées
Marguerite-Marie Alacoque. 3 g
« de ce que je suis en effet. Ne soyez pas de ce nombre ; « mais, après avoir examiné devant Dieu tout ce que « je vais vous dire dans le dernier secret, je souhaite « que vous me mandiez si je ne suis point dans l'er- « reur ; car, quoiqu'on m'ait déjà rassurée sur ce point, « je ne puis me délivrer de la crainte que j'ai d'être « dans l'illusion.
« Pendant plusieurs années, je n'ai point eu propre- « ment d'autre Directeur que mon souverain Maître ; « car dès lors que je commençai à me connaître, il prit « un empire si absolu sur ma volonté, qu'il m'obligeait « de lui obéir en tout, sans que je pusse pour ainsi dire « m'en défendre. Il me reprenait lui-même de mes « fautes, pour petites qu'elles parussent, avec une douce « sévérité ; je conçus dès lors une si grande horreur du « péché, que je me cachais pour pleurera loisir lorsque « je m'apercevais d'avoir fait la moindre faute. Mon « divin Maître m'apprit lui-même à faire l'Oraison « mentale, sans que j'en eusse jamais ouï parler. Tout « mon plaisir était de passer les heures entières à ge- «f noux devant le très Saint Sacrement. Je ne soupirais « plus qu'après la solitude où je pusse vivre pauvre, « méprisée, inconnue, et je ne doutais plus, dès que « j'entrai en Religion, que je n'eusse trouvé le lieu de « retraite après lequel je soupirais depuis si longtemps. « Mon aimable Sauveur répandit pour lors ses plus « grandes grâces avec tant de profusion dans l'âme de « son indigne Servante, que j'avais de la peine à con- « tenir la joie et les douceurs ineffables que je ressen- « tais dans mon cœur. Cette joie cependant fut troublée (f quelque temps par la crainte que j'eus, que ces « grandes faveurs ne me portassent insensiblement à « me dispenser des plus petits devoirs ; mais cette « crainte fut bientôt dissipée par la promesse que ce
40 Abrégé de la Vie de la Sœur
« divin Sauveur me fit, d'ajuster tellement les grandes « grâces qu'il me ferait à l'esprit de ma Règle, et à l'o- « béissance que je devais à mes Supérieures, que l'un « ne serait point contraire à l'autre.
« Je ne jouis pas longtemps de cette douce paix. Dieu « permit que plusieurs Personnes crussent que j'étais « trompée par l'Esprit qui me conduisait ; ils m'or- « donnèrent de résister à toutes ses inspirations, ils me « défendirent de suivre désormais ses mouvements.
« Je fis tous les efforts possibles pour obéir, croyant « certainement d'être dans l'erreur ; mais tous mes « efforts furent inutiles. Je ne doutai plus, pour lors, « que je ne fusse abandonnée de Dieu et que je ne « fusse du nombre des âmes réprouvées, puisqu'on me « faisait accroire que ce n'était pas l'Esprit de Dieu qui « me possédait, et que j'expérimentais cependant que, « quelques efforts que je fisse, il m'était impossible de « résister à cet Esprit. Je fus en cet état, plus rigoureux « qu'on ne peut s'imaginer, jusqu'à ce que mon sou- « verain Maître m'envoya le Révérend Père de la Co- « lombière, me faisant connaître que c'était un de ses « plus fidèles serviteurs et un de ses plus chers amis. « Ce saint Directeur fit cesser toutes mes peines en « m'assurant que c'était l'Esprit de Dieu qui me con- « duisait, et il m'ordonna de marcher sans crainte par « les voies où il lui plairait de me conduire. J'entrai « pour lors dans cette grande tranquillité de cœur et « dans cette douce paix dans laquelle mon doux Sau- « veur m'a toujours, depuis ce temps-là, conservée par- « mi les Croix, les humiliations, les souffrances dont il « n'a jamais cessé d'honorer son indigne Esclave, et « dans lesquelles seulement je puis trouver ma conso- « lation, mon plaisir et mon repos. »
« Je suis donc obligée, » dit-elle dans une Lettre
Marguerite-Marie Alacoque. 41
x^u'elle écrivit après en'avoir eu un commandement exprès, « je suis" donc obligée de déclarer à Votre Rêvé « rence les grandes grâces que mon Sauveur m'a faites, « et dont je ne voudrais jamais parler, puisque je n'y « pense jamais que je ne souffre des peines étranges à « la vue de mes ingratitudes, qui m'auraient sans doute « précipitée dans les enfers, si la miséricorde de mon « divin Sauveur et l'intercession toute-puissante de la « Sainte Vierge, ma bonne Mère, ne désarmaient pour « ainsi dire la Justice de Dieu à mon égard ; et, à vous « dire ma pensée, je ne fais jamais réflexion à ces « grandes grâces, que je ne craigne extrêmement qu'a- « près m'être trompée moi-même, je ne trompe encore » ceux à qui je suis obligée par obéissance de parler. « Je demande sans cesse à Dieu qu'il me fasse la grâce « d'être inconnue, anéantie et ensevelie dans un éter- « nel oubli, et je regarde cette grâce comme la plus <( grande de celles qu'il m'a faites. C'est pour cela que « ce n'est que sous ces deux conditions que j'ai pu me » résoudre d'écrire à Votre Révérence tout ce qui suit : « La première, qu'elle brûlera ma Lettre d'abord après « l'avoir lue; La seconde, qu'elle me gardera un invio- « lable secret sur ce que je lui écris. Mon divin Maître « m'a fait connaître qu'il voulait ce sacrifice de moi ; « mais je ne pense pas qu'il veuille jamais qu'il reste sur « la terre aucun souvenir d'une si méchante créature. « Je vous dis ceci une fois pour toutes, et la promesse « que vous me ferez de garder inviolablement ces deux « conditions adoucira la peine que je sens à écrire, et « conservera mon âme dans une grande paix. J'espère <( aussi que vous me direz votre sentiment, car je ne « sais que penser lorsque je considère d'un côté tant de « grâces, et de l'autre une vie si peu conforme à de si « grands bienfaits.
42 Abrégé de la Vie de la Sœur
« Je vous dirai donc que ce divin Sauveur, s'étant « un jour apparu à son indigne Esclave, il me dit : Je « cherche une victime pour mon Cœur, laquelle se « veuille sacrifier comme une hostie d'immolation à « l'accomplissement de mes desseins; et pour lors, me « sentant toute pénétrée de la grandeur de cette sou- « veraine Majesté, je me prosternai humblement à ses « pieds, et je lui présentai plusieurs saintes âmes qui « correspondraient fidèlement à ses desseins. Non, je « n'en veux point d'autre que toi, me dit cet aimable « Sauveur, et c'est pour cela que je t'ai choisie. Alors, « fondant en larmes, je répliquai qu'il savait bien que « j'étais une criminelle, et que les victimes devaient « être innocentes ; qu'à la vérité je n'avais point d'autre « volonté que la sienne, mais que je ne pouvais me « résoudre à faire autre chose que ce que ma Supé- « rieure m'ordonnerait ; à quoi il consentit. Je ne ces- « sai cependant de résister à ses inspirations, par la « grande crainte que j'avais que ces voies extraordi- « naires ne me retirassent de l'esprit simple de ma vo- « cation. Mais c'était en vain que je lui résistais, car il « ne me donna pointde repos, jusqu'à ce que, par l'ordre « de l'obéissance, je me fusse immolée à tout ce qu'il « désirait de moi, qui était de me rendre une victime « immolée à toute sorte de souffrances, d'humiliations, « de contradictions, de douleurs et de mépris, sans « autre prétention que d'accomplir ses desseins ; à quoi « m'étant offerte de tout mon cœur, il me dit qu'il sa- « vait quelles étaient mes craintes ; mais qu'il me pro- « mettait (comme je crois vous l'avoir déjà dit), d'ajus- « ter tellement ses grâces à l'esprit de ma Règle, à l'o- « béissance due à mes Supérieures, à ma faiblesse et « infirmité, que l'un n'empêcherait point l'autre. Après « cela, il me fit part de ses grâces avec tant de profusion,
Marguerite-Marie Alacoque. 43
« que je ne me connaissais pas moi-même. Tant de fa- « veurs signalées et de si grands bienfaits augmentèrent « encore la crainte que j'avais d'être connue, ce qui « m'obligea de lui demander instamment de ne jamais « laisser rien paraître en moi, que ce qui me rendrait « plus vile et plus méprisable devant les créatures ; ce « qu'il me semble qu'il me promit.
« Dans une Retraite que je fis quelque temps après, « mon aimable Sauveur me découvrit la plus grande « partie des grâces qu'il avait dessein de me faire, prin- « cipalement celles que je devais recevoir par la Dévo- <' tion à son Sacré Cœur. Sur quoi, m'étant prosternée « à ses pieds, je le suppliai de vouloir donner ses grâces « à quelque âme fidèle qui saurait y correspondre, sa- « chant bien que je n'étais propre qu'à servir d'obstacle « à ses desseins. Ce fut pour lors qu'il me fit entendre « que c'était pour cela même qu'il m'avait choisie, afin « qu'étant parfaitement persuadée de mon néant, je ne « me pusse rien attribuer de tous les biens qu'il me « ferait, me promettant de suppléer lui-même à tout ce « qui me manquerait.
« Une autre fois, ce Souverain de mon âme, qui se « plaît souvent à faire éclater les trésors de sa miséri- « corde dans les sujets les plus faibles et les moins « propres à ses grands desseins, ce divin Sauveur, dis- « je, m'ayant honorée de sa visite, me dit, ce me semble, 'i assez distinctement, qu'il venait m'apprendre com- « bien j'aurais à souffrir le reste de ma vie pour son « amour et pour l'exécution de ses desseins. Prosternée « profondément en sa présence, je ne pouvais me per- « suader que Dieu daignât jamais me rendre capable « de souffrir quelque chose pour son amour. Cependant « le désir de souff"rir pour son amour s'augmentait « en moi de telle sorte, que j'aurais voulu voir tous
44 Abrégé de la Vie de la Sœu}'
« les instruments de supplice employés à me faire souf- « frir pour Jésus-Christ. Ce fut alors que ce divin Sau- « veur me découvrit assez clairement, ce me semble, « tout ce qui me devait arriver d'humiliant et d'affli- <( géant jusqu'à l'heure de ma mort ; mais ce qui me « console davantage, c'est qu'il me découvrit cela avec « des impressions si fortes que toutes ces souffrances, « qui n'étaient alors que dans l'imagination, s'impri- « mèrent en moi d'une manière aussi sensible que si « effectivement je les eusse toutes souffertes. Sur quoi <( il me dit que je ne devais rien craindre, parce qu'il <( voulait me faire une nouvelle grâce, encore plus « grande que toutes celles qu'il m'avait déjà faites, qui « était de faire en sorte que je ne le perdrais jamais de « vue, l'ayant toujours intimement présent : faveur que « je regarde comme le comble de toutes celles que j'ai « reçues jusqu'ici de sa miséricorde infinie, puisque « depuis ce temps-là j'ai eu sans cesse ce divin Sauveur « intimement présent ; il m'instruit, il me soutient, il « m'avertit de mes fautes, et il ne cesse de faire croître « en moi, par sa grâce, le désir ardent de l'aimer par- « faitement et de souffrir pour son amour. Cette divine « présence inspire en moi tant de respect que, lorsque « je suis seule, je suis obligée de me prosterner- la face « contre terre, et de m'anéantir, pour ainsi dire, en « présence de mon Sauveur et de mon Dieu ; surtout « lorsque je pense à ce que je suis, c'est-à-dire la plus in- « digne et la plus chétive de toutes ses esclaves, et qui as- « sûrement ne mérite pas même cette qualité de servante <i de Jésus-Christ. J'expérimente encore que toutes ces « grâces sont accompagnées d'une paix inaltérable, « d'une joie intérieure, et surtout d'un désir toujours « plus ardent d'être humiliée, méprisée, anéantie etac- « câblée de toute sorte de souffrances, pour devenir
Marguerite-Marie Alacoque. 45
« un peu moins indigne d'être la plus petite des ser- « vantes de Jésus-Christ. Mais, mon Révérend Père, « comment se peut-il faire que la pauvreté, les mépris, » les douleurs et les humiliations aient tant d'attrait « pour moi que je les regarde comme des mets déli- « cieux dont mon âme est sans cesse affamée ; com- « ment, dis-je, se peut-il faire que cela soit vrai, que ce « soient là des marques de l'Esprit de Jésus-Christ, et «( que cependant je souffre si peu que je ne souffre « même rien, ce me semble? etc.
« Au reste, je vous avoue, mon Révérend Père, que « ce Souverain de mon âme a pris un tel empire sur « moi, que si ce n'est pas là l'Esprit de Dieu qui me « possède, je serai bien damnée au plus profond de « l'Enfer. Je vous dis tout ceci comme il me semble « que je l'expérimente, mais hélas! ne me trompé-je « point? car je puis vous assurer que, lorsque je fais « quelque réflexion sur moi-même, j'y découvre tant « d'imperfections et tant de misères, si peu de fidélité « et de reconnaissance pour tant de bienfaits, que je ne « puis m'ôter la pensée que toutes ces grandes grâces « dont je vous ai déjà parlé, et celles que je serai obli- « gée par obéissance de vous découvrir dans la suite « ne soient qu'erreur et qu'illusion. Mandez-moi, je « vous prie, mon Révérend Père, ce que vous en croyez, « et ce que je dois faire.
« Pour ce qui est des faveurs signalées que mon « Sauveur m'a faites au sujet de la Dévotion de son « Sacré Cœur, je ne saurais entreprendre d'en faire le « détail. Voici tout ce que je puis vous en dire pour sa- '( tisfaire aux ordres de mes Supérieures. C'est qu'un « jour de saint Jean l'Evangéliste, après avoir reçu de « mon divin Sauveur une grâce à peu près semblable à « celle que reçut le soir de la Cène ce Disciple bien-
46 Abrégé de la Vie de la Sœur
<< aimé ; ce divin Cœur me fut représenté comme dans « un trône tout de feu et de flammes, rayonnant de « tous côtés, plus brillant que le Soleil, et transparent « comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la croix y « paraissait visiblement. Il y avait une couronne d'é- « pines autour de ce Sacré Cœur, et une Croix au- « dessus, et mon divin Sauveur me fit connaître que « ces instruments de sa Passion signifiaient, que l'a- « mour immense qu'il a eu pour les hommes avait été « la source de toutes les souff"rances, et de toutes les « humiliations qu'il a voulu souffrir pour nous : que, « dès le premier instant de son Incarnation, tous ces « tourments et ces mépris lui avaient été présents, et « que ce fut dès ce premier moment que la Croix fut « pour ainsi dire plantée dans son Sacré Cœur, qui ac- « cepta dès lors, pour nous témoigner son amour, toutes « les humiliations, la pauvreté, les douleurs, que sa « sacrée Humanité devait souffrir pendant tout le cours « de sa vie mortelle, et les outrages auxquels l'amour « devait l'exposer jusqu'à la fin des siècles sur nos Au- « tels dans le très saint et très auguste Sacrement.
« Il me fit connaître ensuite que le grand désir qu'il « avait d'être parfaitement aimé des hommes lui avait « fait former le dessein de leur manifester son Cœur, « leur ouvrant tous les trésors d'amour, de miséricorde, « de grâce, de sanctification et de salut qu'il contient, « afin que tous ceux qui voudraient lui rendre et lui « procurer tout l'amour et tout l'honneur qu'il leur « serait possible, fussent enrichis avec profusion de ses « divins trésors dont ce Sacré Cœur est la source, m'as- « surant qu'il prenait un plaisir singulier d'être honoré « sous la figure de ce Cœur de chair, dont il voulait « que l'Image fût exposée en public ; afin, ajouta- « t-il, de toucher par cet objet le cœur insensible des
Marguerite-Marie Alacoque. 47
« hommes : me promettant qu'il répandrait avec abon- « dance dans.le cœur de tous ceux qui l'honoreraient « tous les dons dont il est plein, et que partout où cette « Image serait exposée pour y être singulièrement ho- « norée, elle y attirerait toute sorte de bénédictions ; « qu'au reste, cette Dévotion était comme un dernier « effort de son amour qui voulait favoriser les Chrétiens « en ces derniers siècles, leur proposant un objet et un « moyen en même temps si propre pour les engager « amoureusement à l'aimer, et à l'aimer solidement.
« Après cela, ce divin Sauveur me dit à peu près ces « paroles : Voilà, ma Fille, le dessein pour lequel je « t'ai choisie ; c'est pour cela que je t'ai fait de si « grandes grâces, et que j'ai pris un soin si particulier « de toi dès le berceau. Je ne me suis rendu moi-même « ton Maître et ton Directeur, que pour te disposer à « recevoir toutes ces grandes grâces parmi lesquelles tu « dois compter celle-ci comme une des plus signalées, « par laquelle je te découvre et je te donne le plus « grand de tous les trésors, en te montrant et en te <f donnant en même temps mon Cœur. Alors, me pros- « ternant la face contre terre, il me fut impossible « d'exprimer mes sentiments d'une autre manière que « par mon silence, que j'interrompis bientôt par mes « larmes et par mes soupirs.
« Dès ce temps-là, les grâces de mon souverain « Maître devinrent plus abondantes, ce qui fit que, ne « pouvant contenir les sentiments de l'ardent amour « que je sentais pour Jésus-Christ, je tâchais de les ré- « pandre par mes paroles en toute occasion, dans la « pensée que j'avais que les autres recevant les mêmes « grâces que moi, étaient dans les mêmes sentiments. « Mais j'en fus dissuadée, tant par le Révérend Père de » la Colombière, que par les grandes oppositions que
48 Abrégé de la Vie de la Sœur
j'y trouvai. Tout le plaisir du moins que j'eus en ceci, et l'avantage que je tirai de ces petits excès de zèle et de ferveur, c'est qu'ils me procurèrent quelques humiliations, et une petite épreuve qui a duré quelques années.
« Le temps que mon divin Sauveur avait destiné pour cet ouvrage n'était pas encore venu. Cependant il prit soin lui-même de me disposer selon son désir, comme il me l'avait promis, aux grâces qu'il voulait me faire, mais ce ne fut qu'en me faisant des grâces encore plus grandes que celles qu'il m'avait déjà faites. La première fut qu'après une confession générale de toute ma vie très criminelle, d'abord après l'absolution, il me fit voir une robe'plus blanche que la neige, qu'il appelait la robe d'innocence, dont il me revêtit me disant, ce me semble, à peu près ces paroles : Ma Fille, désormais les fautes que tu commettras t'humilieront beaucoup, mais elles ne m'obligeront pas de m'éloigner de toi. Ensuite, m'ouvrant pour la seconde fois son Cœur adorable : Voici, ajouta-t-il, le lieu de ta demeure éternelle, où tu pourras conserver sans tache la robe d'innocence dont j'ai revêtu ton âme. Depuis ce temps-là, il ne me souvient pas d'être jamais sortie de cet aimable Cœur. Je m'y trouve toujours, mais d'une manière et avec des sentiments qu'il ne m'est pas permis d'exprimer : tout ce que je puis dire, c'est que, pour l'ordinaire, je m'y trouve comme dans une fournaise
ardente du pur amour
« Une autre fois, ce divin Sauveur me commanda de lui faire une donation de tout ce qui était en moi capable de lui plaire, de tout ce que je pourrais faire ou soufFrir jusqu'à la fin de ma vie, et de tous les biens qu'on pourrait faire pour moi. Comme l'obéis-
Marguerite-Marie Alacoque. 49
« sance a toujours été la règle de ma conduite, je ne « crus pas devoir faire cette donation, que je regardai <' comme une espèce de Vœu, sans en avoir obtenu la rt permission. Cet acte d'obéissance lui plut autant que <( l'acte de donation que je lui fis après qu'on me l'eut « permis. Mais ce souverain Maître de mon âme ré- « compensa libéralement le présent que je lui faisais (' de ses propres biens m'assurant que le Sacré Cœur « me serait toujours ouvert en faveur de tous ceux qui (( le prieraient pour moi ; et je le priai en même temps « de n'être pas moins libéral en faveur de ceux qui me « donneraient occasion de souffrir quelque chose pour « lui, etc.. '
Jésus-Christ s'étant un jour apparu à cette vertueuse Fille, et l'ayant comblée de grâces encore plus grandes que celles qu'il lui avait faites jusqu'alors, lui dit ces paroles : " Ma Fille, sois attentive à ma voix et à ce « que je te demande pour te disposer à l'accomplisse- « ment de mes desseins : Tu me recevras dans le Saint « Sacrement aussi souvent que l'obéissance te le vou- « dra permettre, quelque mortification et humiliation « qui t'en doive arriver, lesquelles tu recevras comme « un gage de mon amour ; tu communieras de plus << tous les premiers Vendredis de chaque mois : et toutes « les nuits du Jeudi au Vendredi je te ferai participer " à cette mortelle tristesse que j'ai bien voulu sentir « au jardin des Olives, et laquelle te réduira à une « espèce d'agonie plus rude à supporter que la mort. « Et pour m'accompagner dans cette humble prière « que je présentai alors à mon Père dans l'état pi- « toyable où je fus réduit, tu te lèveras entre onze « heures et minuit, pour passer une heure en oraison, « prosternée, la face contre terre, tant pour apaiser ma « colère en demandant miséricorde pour les pécheurs,
5o Abrégé de la Vie de la Sœur
« que pour adoucir en quelque façon l'amertume que (' je sentis alors, me voyant abandonné de mes Apôtres, « ce qui m'obligea de leur reprocher leur lâcheté en « leur disant qu'ils n'avaient pu veiller une heure avec « moi ; et pendant cette heure-là, je t'apprendrai moi- « même ce que tu auras à faire.
<( Mais parmi toutes les grâces que je te fais, prends « bien garde, ma Fille, de ne pas croire légèrement à « tout Esprit, et ne t'y fie pas, car le Démon n'oubliera « rien pour te tromper ; c'est pourquoi ne fais jamais « rien sans l'approbation de ceux qui te conduisent, « afin qu'ayant le consentement de tes Supérieures, tu « ne donnes jamais dans les pièges qu'il te tend, car il (( n'a pas de pouvoir sur les vrais obéissants. »
Cette sainte Fille ne manqua pas de demander permission à sa Supérieure de faire ce que ce divin Maître lui avait ordonné. Mais elle eut beau protester que c'était là la volonté de Dieu, elle eut beau presser, solliciter; ces Communions extraordinaires, et cette heure d'Oraison pendant la nuit, parurent être de ces sortes de singularités que ses Supérieures ne jugèrent pas à propos de permettre dans une Communauté.
Outre cela, il y avait très longtemps qu'elle était fort malade, sans que nul remède eût pu la soulager. Un jour, faisant une nouvelle instance auprès de sa Supérieure, celle-ci lui promit de lui accorder la permission qu'elle lui demandait, à condition qu'elle obtiendrait de Notre-Seigneur le rétablissement de sa santé ; ajoutant qu'on reconnaîtrait à cette marque si ce qui se passait en elle venait de l'Esprit de Dieu. Cette sainte Fille ayant représenté tout ceci à Notre-Seigneur, elle fut à l'instant guérie; car la très Sainte Vierge s'apparut à elle, et après un assez long entretien, cette divine Mère l'encouragea dans le pénible chemin qui lui res-
Marguerite-Marie Alacoque. 5i
tait à faire. Ce sont les propres termes dont la Sainte Vierge se servit, ajoutant qu'elle la prenait de nouveau sous sa protection, et qu'elle la regardait comme sa fille bien-aimée.
Une santé si miraculeuse donna de l'admiration à toute la Maison. On ne douta plus qu'elle ne fût conduite par l'Esprit de Dieu, et on lui accorda la permission de communier tous les premiers Vendredis de chaque mois, à l'honneur du Sacré Cœur de Jésus, ce qui fut bientôt suivi de toute la Communauté avec beaucoup de fruit. On lui permit en même temps de faire l'heure d'Oraison qu'elle avait demandée et qui a été pour elle une source de bénédictions et de mérites, ayant participé, pour ainsi dire, en ce temps-là, ainsi qu'elle s'en explique elle-même, à l'agonie et aux douleurs de Jésus-Christ. Voici comme elle en parle dans une de ses Lettres où elle rend compte de son intérieur :
« L'obéissance m'ayant donné cette permission, il ne '( se peut dire ce que je souffre pendant cette heure-là; " car il me semble que ce divin Cœur verse pour lors « dans le mien une partie des amertumes de sa Pas- " sion, et il réduit mon âme dans une espèce d'agonie « si douloureuse, qu'il me semble quelquefois que je « suis sur le point d'expirer. ■>
Et dans une autre Lettre : " Quelque temps après, " dit-elle, ce divin Sauveur me fît voir, dans son Sacré " Cœur, deux sortes, pour ainsi dire, de Sainteté : l'une '< d'amour, l'autre de justice; cette dernière obligeait « Jésus-Christ de rejeter loin de son Cœur le pécheur (( impénitent qui avait méprisé tous les moyens de sa- « lut qu'il lui avait présentés. Pour lors. Dieu l'aban- « donnait à lui-même, et par là, cet infortuné devenait « insensible à son propre malheur. C'est par cette Sain- « teté de justice qu'il me fait souffrir quelquefois, sur-
52 Abrégé de la Vie de la Sœur
« tout lorsqu'il est sur le point d'abandonner quelque « âme qui lui était particulièrement consacrée. Les « peines que je souffre pour lors sont si douloureuses « qu'il n'est point de supplice en cette vie qui ne me « paraisse moins rude, et il me semble qu'à ne consul- « ter que la nature, j'aimerais mieux être dans une fource naise ardente que de souffrir les peines que je sens.
(' La Sainteté d'amour n'est guère moins douloureuse « en sa manière. Ses souffrances sont pour réparer en « quelque sorte l'ingratitude et l'insensibilité de cœur « de tant de chrétiens ingrats, qui n'usent point de re- « tour envers l'amour ardent de Jésus-Christ. Cette « Sainteté d'amour me fait souffrir par le regret sen- « sible que j'ai de ne pouvoir pas assez souffrir, et elle u m'inspire des désirs si ardents d'aimer Jésus-Christ, " et de le voir aimé de tout le monde, qu'il n'y a point « de tourment à quoi je ne m'exposasse avec plaisir, « pour le faire connaître et pour le faire aimer. Il me f( fut donc montré que ces deux Saintetés seraient exer- « cées continuellement à me faire souffrir, et voilà ce " qui me comble d'une joie que je ne saurais exprimer.
« Non, mon Père, il me semble que je ne saurais " vivre un moment sans souffrir. Il est vrai que je suc- " comberais souvent s'il ne me soutenait d'une grâce " particulière, et c'est, ce me semble, pour obtenir cette « grâce que mon divin Sauveur me commande de com- " munier tous les premiers Vendredis de chaque mois, « ou plutôt afin de réparer, autant qu'il m'est possible, « les outrages qu'il a reçus pendant le mois devant le « très Saint Sacrement. Voici cependant ce qui me « causa une espèce de supplice qui me fut encore plus '< sensible que toutes les peines dont j'ai parlé ! C'est " lorsque cet aimable Cœur me fut représenté avec ces « paroles : J'ai une soif ardente d'être honoré et d'être
Marguerite-Marie Alacoque. 53
aimé des hommes dans le très Saint Sacrement, et je ne trouve presque personne qui s'efforce, selon mon désir, de me désaltérer en usant envers moi de quelque retour.
« Une autre fois, il m'a semblé de voir cet aimable Cœur comme un Soleil qui jetait ses rayons de toutes parts, et sur chaque cœur, mais d'une manière bien différente, selon les différentes dispositions de ceux sur lesquels ces rayons tombaient. Car les âmes des réprouvés s'endurcissaient encore davantage, comme la boue s'endurcit aux rayons du Soleil, et au contraire le cœur des justes en devenait plus pur, et se ramollissait comme la cire. Cependant, je ne recevais aucune de ces grâces que je ne me sentisse pressée intérieurement de faire connaître ce divin Cœur, sans que je pusse en trouver les moyens, jusqu'à ce que le Père de la Colombière fut envoyé ici, et que dans l'Octave du Saint Sacrement, comblée de plus grandes faveurs, ne pouvant plus résister aux secrets reproches que me faisait mon divin Maître, qui se plaignait amoureusement de mon peu de fidélité à ses ordres, et de ma timidité qui n'était proprement qu'un effet de mon amour-propre, il fallut enfin rrie rendre, et découvrir malgré moi à ce Père, ce que j'avais toujours tenu caché avec tant de soin, parce qu'il me fut dit pour lors distinctement que ce grand Serviteur de Dieu avait été destiné en partie pour l'exécution de ce grand dessein.
« Je suis obligée, mon Révérend Père, de vous avouer que je ne saurais vous en dire davantage, car si vous saviez le rigoureux supplice que je souffre en vous écrivant ceci, quoique vous m'ayez fait connaître que cela est nécessaire à la gloire du Sacré Cœur de mon adorable Maître, auquel je suis toute sacrifiée, et que
54 Abrégé de la Vie de la Sœur
« l'obéissance m'en ait fait un commandement exprès ; « si vous saviez, dis-je, ce que je souffre, peut-être « eussiez-vous eu d'autres pensées. Je vous ai dit tout « ceci tout simplement, et comme il me semble s'être « passé : mais hélas ! encore une fois, ne me suis-je <« point trompée jusqu'ici, ne me trompé-je point en- <■ core? Je sais que Dieu se plaît quelquefois à faire ses 0 libéralités à ceux qui le méritent le moins ; mais en- " fin mes imperfections me donnent grand sujet de <' craindre que tout ceci ne soit que vanité et qu'illu- « sien. En tout ce qui se passe en moi, je ne trouve « rien de si solide que les humiliations que cela peut <i me procurer, et le bonheur que j'ai de souffrir. «
11 est certain que la solide vertu, et la plus haute sainteté, ne consiste pas dans ces révélations, ni dans ces grâces extraordinaires ; mais lorsque toutes ces grâces extraordinaires et ces révélations ne tendent qu'à faire aimer plus ardemment et plus parfaitement Jésus-Christ, lorsqu'elles sont accompagnées d'une profonde humilité, d'une mortification continuelle et d'une obéissance parfaite, ces grâces extraordinaires et ces révélations sont des preuves certaines d'une parfaite sainteté.
Sainte Thérèse dit qu'une marque certaine d'un saint ravissement, c'est lorsqu'il opère en l'âme des désirs extraordinaires de souffrir, et lorsque cette âme ne revient jamais de ces communications intimes avec Dieu, qu'avec une soif ardente de souffrir et d'être sans cesse humiliée pour l'amour de Jésus-Christ ; et l'on rapporte que Notre-Seigneur voulant consoler la bienheureuse Angèle de Foligno, dans la crainte où elle était que ses révélations et ses mouvements intérieurs ne vinssent pas de l'Esprit de Dieu, lui dit ces belles paroles : 0 Ma fille, les marques extérieures et sensibles
Marguerite-Marie Alacoque. 55
« que vous demandez pour savoir si c'est moi qui vous « parle au cœ"ur, sont incertaines, et vous pourriez y « être trompée. Mais je vous en donnerai une qui est « infaillible et que le Démon ne peut contrefaire : c'est « un désir si ardent de souffrir des peines, des travaux, « des humiliations pour l'amour de moi, que vous « n'ayez pas moins de joie d'être dans l'opprobre, « qu'on en a pour l'ordinaire d'être dans l'honneur. »
Telles ont été les marques que nous avons eues de TEsprit de Dieu dans toutes les faveurs extraordinaires dont le Ciel a honoré cette sainte Fille. Le fruit ordinaire de ces grandes grâces était un désir extrême de soufFrir et d'être humiliée, et surtout de cacher soigneusement ces dons de Dieu, souhaitant autant qu'il dépendait d'elle que nul n'en eût connaissance. Toutes ces communications familières qu'elle a eues si souvent avec Jésus-Christ, n'ont servi qu'à la rendre plus humble, plus obéissante et plus mortifiée. La crainte où elle a toujours vécu qu'il n'y eût en tout cela de l'illusion, lui a fait regarder toutes ces grandes grâces comme des moyens dont Dieu se servait à son égard pour l'obliger à travailler sans relâche à l'acquisition des vertus solides.
<' Dans la crainte » (dit-elle dans un écrit de sa propre main, qu'on a trouvé après sa mort), « dans la « crainte que j'ai toujours eue qu'il n'y ait quelque il- « lusion dans les grandes grâces et les faveurs ex- « traordinaires que je reçois continuellement de Dieu, « mon souverain Maître a bien daigné me donner des « marques certaines par lesquelles je pourrai aisément « distinguer ce qui vient de lui d'avec ce qui vient du <( démon, de l'amour-propre, ou de quelque autre « mouvement naturel.
(( En premier lieu, c'est que ces grâces et ces faveurs
56 Abrégé de la Vie de la Sœur
« particulières seront toujours accompagnées en moi « de quelque humiliation, contradiction, ou mépris de « la part des créatures ; en second lieu, qu'après avoir « reçu quelqu'une de ces faveurs ou communications « divines dont mon âme est si indigne, je me sentirai <( plongée dans un abîme d'anéantissement, et de con- « fusion intérieure, qui me feront sentir autant de dou- « leur dans la vue de mon indignité, que j'avais reçu « de consolation par les libéralités de mon divin Saute veur, étouffant ainsi toute vaine complaisance, et tout « sentiment de propre estime.
« De plus, que ces grâces et ces connaissances, soit « pour moi ou pour les autres, ne produiront jamais « en moi le moindre sentiment de mépris pour qui que « ce soit ; et que, quelque connaissance qu'il me donne <c de l'intérieur des autres, je ne les en estimerai pas « moins, quelque grandes que me parussent leurs mi- (( sères; tout cela ne me portera qu'à des sentiments de « compassion, et à prier plus instamment pour eux.
<i En quatrième lieu, que toutes ces grâces, quelque <' extraordinaires qu'elles soient, ne m'empêcheront ja- " mais d'observer mes Règles, et d'obéir aveuglément; <i mon divin Sauveur m'ayant fait connaître qu'il les (' avait tellement soumises à l'obéissance, que si je ve- « nais à m'en éloigner tant soit peu, il se retirerait de '( moi avec toutes ses grandes grâces.
« Enfin, que cet Esprit qui me conduit, et qui règne « avec tant d'empire dans mon âme, que cet Esprit, dis- « je, me porterait principalement à ces cinq choses : « 1° A aimer d'un amour extrême mon divin Sauveur u Jésus-Christ ; 2^ A obéir parfaitement à l'exemple de « mon divin Sauveur Jésus-Christ; 3^ A vouloir souf- « frir sans cesse pour l'amour de Jésus-Christ ; 4° A vou- « loir souffrir en silence, sans qu'on s'aperçoive, s'il se
Marguerite- Marie Alacoque. 5y
« peut, que je souffre ; 5° A avoir une faim insatiable « de communier, d'être devant le très Saint Sacrement, <« d'être humiliée, et de vivre pauvre, inconnue, mé- « prisée de tout le monde, et enfin de mourir accablée « sous le poids de toute sorte d'infirmités et de misères.
" Ce souverain Seigneur de mon âme a bien daigné <i faire la miséricorde à cette indigne pécheresse, de « lui donner ces marques pour connaître si les grâces « que je reçois viennent d'un bon Esprit, ou non ; et « si je ne me trompe, il me semble que toutes les '< grâces que j'ai reçues jusqu'ici ont produit en moi « tous ces effets. Au reste, je sens et je vois plus claire- « ment que le jour, que dire une vie sans amour de « Jésus-Christ, c'est dire le comble de tous les maux « imaginables. "
Ceux qui ont eu la connaissance de son intérieur assurent qu'elle était arrivée à une perfection consommée. L'amour qu'elle avait pour Jésus-Christ augmentait tous les jours, elle ne pouvait plus parler que de la Dévotion à son Sacré Cœur. " Que ne puis-je, )> dit-elle dans une de ses Lettres, « que ne puis-je racon- <' ter tout ce que je sais de cette aimable Dévotion, et <' découvrir à toute la terre les trésors de grâces que <i Jesus-Christ renferme dans ce Cœur adorable, et « qu'il a dessein de répandre avec profusion sur tous « ceux qui la pratiqueront ! Je vous conjure, mon Ré- (' vérend Père, n'oubliez rien pour l'inspirer à tout le « monde. Jésus-Christ m'a fait connaître, d'une ma- « nière à n'en point douter, que c'était principalement « par le moyen des Pères de la Compagnie de Jésus, « qu'il voulait établir partout cette solide Dévotion ; et « par elle, se faire un nombre infini de serviteurs fidèles, « de parfaits amis, et d'enfants parfaitement recon- « naissants. Les trésors de bénédictions et de grâces
58 Abrégé de la Vie de la Sœur
que ce Sacré Cœur renferme, sont infinis; je ne sache pas qu'il y ait nul exercice de Dévotion dans la vie spirituelle, qui soit plus propre pour élever en peu de temps une âme à la plus haute perfection, et pour lui faire goûter les véritables douceurs qu'on trouve au service de Jésus-Christ. Oui, je le dis avec assurance, si l'on savait combien cette Dévotion est agréable à Jésus-Christ, il n'est pas un chrétien, pour peu d'amour qu'il ait pour cet aimable Sauveur, qui ne la pratiquât d'abord. Faites en sorte surtout que les personnes Religieuses l'embrassent, car elles en retireront tant de secours, qu'il ne faudrait point d'autre moyen pour rétablir la première ferveur et la plus exacte régularité dans lesCommunautés les moins bien réglées, et pour porter au comble de la perfection celles qui vivent dans la plus grande régularité. f( Pour les personnes Séculières, elles trouveront par le moyen de cette aimable Dévotion, tous les secours nécessaires à leur état, c'est-à-dire la paix dans leurs familles, le soulagement dans leurs travaux, les bénédictions du Ciel dans toutes leurs entreprises, la consolation dans leurs misères ; et c'est proprement dans ce Sacré Cœur qu'elles trouveront un lieu de refuge pendant toute leur vie, et principalement à l'heure de la mort. Ah ! qu'il est doux de mourir après avoir eu une tendre et constante Dévotion au Sacré Cœur de Jésus-Christ ! Mon divin Maître m'a fait connaître que ceux qui travaillent au salut des âmes, travailleront avec succès, et sauront l'art de toucher les cœurs les plus endurcis, s'ils ont une tendre Dévotion à son Sacré Cœur, et s'ils travaillent à l'inspirer et à l'établir partout. Enfin, il est tout visible qu'il n'est personne au monde, qui ne reçût toute sorte de secours du Ciel, s'il avait pour Jésus-Christ un amour vérita-
Marguerite-Marie Alacoque. 59
« blement reconnaissant, tel qu'est celui qu'on lui té- « moigne par la Dévotion à son Sacré Cœur. »
Elle dit positivement au Père de la Colombière, lorsque tout semblait s'opposer à l'établissement de cette Dévotion, et qu'il y avait peu d'apparence qu'elle fût jamais bien reçue, que, quand elle verrait tout le monde déchaîné contre cette même Dévotion, elle ne désespérerait jamais de la voir établie, depuis qu'elle avait entendu ces paroles : « Ma fille, ne te rebute point de tant « d'opposition. Je régnerai malgré mes ennemis, et je « viendrai à bout du dessein pour lequel je t'ai choisie, « quelques efforts que tassent ceux qui s'y opposent. » En effet, elle a eu la consolation de voir sa promesse pleinement accomplie quelques années avant sa mort. Elle a vu une magnifique Chapelle érigée dans l'enclos de son Monastère à l'honneur du Sacré Cœur de Jésus- Christ, et elle a eu le plaisir d'apprendre que cet exemple avait été suivi de beaucoup d'autres Religieuses, et que cette Dévotion s'établissait tous les jours davantage avec un fruit merveilleux. 11 est aisé de voir que tout ceci ne s'est point passé sans beaucoup de petits miracles.
On a sujet de croire que le dessein pour lequel le Ciel l'avait destinée étant heureusement exécuté, Dieu a voulu mettre le comble à tant de faveurs qu'il lui avait faites en l'appelant à une plus heureuse vie. Il y avait déjà plus d'une année qu'elle sentait un feu intérieur beaucoup plus grand qu'à l'ordinaire, qui la consumait, et elle était enfin arrivée à cette sublime perfection dont parle sainte Thérèse, où une àme est si intimement unie à Dieu, que ce n'est plus elle qui vit, mais Jésus-Christ qui vit en elle, dans un parfait acquiescement à ses ordres, sans avoir d'autres désirs ni d'autres sentiments que ceux de Jésus-Christ. Sa pro-
6o Abrégé de la Vie de la Sœur
fonde humilité lui fit d'abord regarder la parfaite tranquillité de cœur dont l'àme jouit en cet état comme un châtiment de Dieu.
" Je ne sais, mon Révérend Père, écrit-elle, ce que je dois penser de l'état où je me trouve présentement. J'ai eu jusqu'ici trois désirs si ardents, que je les regardais comme trois tyrans, qui me faisaient souffrir un continuel martyre, sans me donner un seul moment de repos. Ces trois désirs étaient d'aimer parfaitement mon Dieu, de souffrir beaucoup pour son amour, et de mourir dans cet ardent amour et par l'ardeur de cet amour. Mais à présent je me trouve dans je ne sais quelle tranquillité de cœur et dans une cessation de désirs qui m'étonne. Je crains que cette prétendue paix ne soit un effet de cette insensibilité où Dieu laisse quelquefois les âmes infidèles, et j"ai peur que par mes grandes infidélités à ses grâces, je ne me sois attiré cet état, qui peut-être est une espèce d'abandon et de réprobation ; car je vous avoue que je ne puis plus rien vouloir ni désirer en ce monde, quoique je voie bien qu'en matière de vertu tout me manque. Je voudrais quelquefois m"en affliger, mais je ne le puis pas, n'étant plus en mon pouvoir, pour ainsi dire, d'agir. Je sens seulement un parfait acquiescement au bon plaisir de Dieu, et un plaisir ineffable à souffrir. La pensée qui me console de temps en temps, c'est que le Sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ fera tout pour moi, si je le laisse faire. 11 voudra, il aimera, il désirera pour moi, il suppléera à tous mes défauts. »
Elle était arrivée à cet état de perfection, lorsqu'il a plu à Notre-Seigneur de l'appeler à soi. On a sujet de croire qu'elle avait eu une connaissance certaine de sa mort, longtemps avant qu'elle tombât malade, et
Marguerite-Marie Alacoque. 6i
trois mois avant sa maladie, elle écrivit à ce Père dont on a parlé d'une manière à faire croire que c'était pour la dernière fois qu'elle lui écrivait. Elle dit positivement à une de ses Sœurs, à qui elle parlait plus confidemment, qu'elle mourrait cette année, ajoutant qu'elle ne servait plus que d'obstacle à l'exaltation du Sacré Cœur de Jésus-Christ et à l'entier établissement de cette sainte Dévotion. Elle ne savait pas le véritable sens selon lequel elle avait raison de parler de la sorte; mais on le voit maintenant, puisque si elle était encore en vie, on ne pourrait pas publier les grâces extraordinaires que Dieu lui a faites en vue de cette Dévotion. « Je mourrai, dit-elle à cette même Sœur, je mourrai « assurément cette année pour ne point empêcher les « grands fruits que mon divin Sauveur prétend retirer « d'un livre de la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, « que le Père N... fera imprimer au plus tôt. » Elle parlait de celui-ci dont cependant elle ne pouvait avoir naturellement nulle connaissance, puisque non seulement on ne pensait pas pour lors à y travailler, mais qu'on lui avait même écrit positivement qu'on ne serait en train d'y penser que dans quelques années.
Dès qu'elle tomba malade, elle assura qu'elle en mourrait. Sa maladie parut si peu dangereuse, que le jour même qu'elle mourut les Médecins assuraient qu'il n'y avait nulle apparence qu'elle en dût mourir ; mais elle persista toujours à dire fort positivement qu'elle en mourrait. Cette certitude de sa mort lui fit demander avec instance, dès la veille du jour qu'elle mourut , le Saint Viatique ; et sur ce qu'on lui dit qu'elle n'était point si mal, elle pria que, du moins, puisqu'elle était encore à jeun, on la communiât. On le fit, et elle reçut la sainte Communion avec une dévotion extraordinaire, disant qu'elle communiait en
02 Abrégé de la Vie de la Sœur
forme de Viatique, sachant bien que c'était pour la dernière fois qu'elle communiait.
Les vertus qu'elle a fait paraître pendant sa maladie, répondent parfaitement à cette haute idée de perfection qu'on avait eue d'elle pendant sa vie. Une des Religieuses s'étant aperçue qu'elle souffrait extraordinairement, s'off'rit à lui procurer quelque soulagement ; mais elle l'en remercia, disant que tous les moments qui lui restaient étaient trop précieux pour n'en pas profiter ; qu'à la vérité elle souffrait beaucoup, mais qu'elle ne souffrait pas encore assez, et qu'elle trouvait tant de plaisir à vivre et à mourir sur la Croix, que, quelque ardent que fût le désir qu'elle avait de mourir, elle consentirait cependant très volontiers de demeurer dans l'état où elle était jusqu'au jour du jugement, si tel était le bon plaisir de Dieu tant elle trouvait de charmes dans les souffrances.
Jamais personne, ce semble, ne témoigna un plus grand désir de mourir. Tous ceux qui lui ont rendu visite pendant sa maladie ont admiré la joie extraordinaire que lui causait la pensée de la mort. Mais Dieu voulut interrompre pour quelque temps cette abondance de douceurs intérieures dont elle était comblée, en lui inspirant une si grande crainte de sa divine justice qu'elle entra tout à coup en des frayeurs étranges à la vue des redoutables jugements de Dieu. Ce fut par cette voie que Dieu voulut épurer cette sainte âme. On la voyait trembler, s'humilier, s'abîmer devant son Crucifix, et on lui entendait répéter avec de profonds soupirs ces mots : « Miséricorde ! mon Dieu, miséricorde ! » Mais quelque temps après, toutes ces frayeurs se dissipèrent, son esprit se trouva dans un grand calme et dans une grande assurance de son salut. La joie et la tranquillité de son cœur paraissaient jusque sur son vi-
Marguerite-Marie Alacoque. 63
sage. Une heure avant sa mort, elle fit appeler sa Supérieure, qui lui avait fait promettre qu'elle ne mourrait pas sans la faire avertir ; elle la pria de lui faire donner incessamment l'Extrême-Onction, et la remercia de tous les petits soulagements qu'on s'empressait d'apporter à son mal ; elle dit qu'il ne lui en fallait plus, et qu'elle n'avait plus rien à faire qu'à s'abîmer dans le Sacré Cœur de Jésus-Christ, pour y rendre le dernier soupir. Après quoi, ayant jeté les yeux sur son Crucifix, elle demeura dans un grand calme, dans lequel, pendant qu'on faisait la dernière Onction, après avoir proféré, autant que les Assistants purent comprendre, le saint Nom de Jésus, elle rendit doucement son esprit entre les mains de son Créateur, le 17 du mois d'Octobre 1690, âgée de quarante-deux ans, dans une odeur universelle de sainteté.
La mort de cette sainte Faille fit dans l'esprit de tout le monde ces impressions d'admiration et de piété, que fait d'ordinaire la mort des Justes dont la mémoire est en bénédiction. On entendait par toute la maison et par toute la ville retentir ces paroles : « La Sainte est morte ! » Et, bien loin de ressentir cette horreur qu'on a naturellement à la vue d'un corps mort, on ne pouvait se lasser de la regarder et de demeurer auprès de son corps. Plusieurs ont avoué qu'il paraissait je ne sais quoi sur son visage qui inspirait cette vénération et ces sentiments de dévotion qu'on a pour les Reliques des Saints. Le concours du peuple fut si grand à ses funérailles que les Prêtres qui faisaient le service furent souvent interrompus par le bruit de ceux qui demandaient qu'on fît toucher leurs Chapelets à son corps : les uns demandaient de ses habits, d'autres quelques écrits de sa main, chacun voulait avoir de ses Reliques, et la vénération qu'on a pour cette sainte Défunte s'augmente toujours.
64 V/e abrégée de Marg.-Marie Alacoque.
On n"a nul sujet de douter que Dieu n'ait révélé plusieurs choses secrètes à cette sainte Fille, et qu'elle n'ait eu plusieurs connaissances de ce qui devait arriver. Le Père de la Colombière et plusieurs autres ont vu arriver ce qu'elle leur avait prédit longtemps auparavant, quoique ce qu'elle prédisait fût contre toutes les apparences. II n'est presque personne de tous ceu.x qui ont eu l'avantage de lui parler, qui ne se sentît extraordinairement touché de ses paroles, et qui ne se retirât de son entretien avec une nouvelle résolution d'aimer plus ardemment Jésus-Christ.
Plusieurs personnes assurent avoir obtenu, depuis sa mort, des grâces particulières qu'elles avaient demandées par son intercession. On a des preuves qui paraissent convaincantes qu'elle a reçu de Jésus-Christ des grâces extraordinaires, et qu'elle a eu de ces révélations qu'on juge être du nombre de celles auxquelles on peut sûrement ajouter foi. Mais on peut dire que son amour extrême pour Jésus-Christ, cette parfaite obéissance, cet amour prodigieux des souffrances, et cette profonde humilité qu'elle a conservée jusqu'au dernier soupir, la rendent plus estimable aux yeux de ceux qui savent juger de la sainteté, que ne feraient les plus grands miracles.