APRÈS LA BATAILLE
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille.
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route.
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,
Et qui disait : « A boire, à boire par pitié! »>
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore.
Et vise au front mon père en criant : Caramba î
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.
(Victor Hugo, La Légende des Siècles.)
LA nature.
La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ; C'est l'hiver : nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
Etre dans mon foyer la bûche de Noël?
— Bois, je viens de la terre, et, feu, je viens du ciel. Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme, Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme. Aimez, vivez. — Veux-tu, bon arbre, être timon
De charrue? — Oui, je veux creuser le noir Umon, Et tirer l'épi d'or de la terre profonde. Quand le soc a passé, la terre devient blonde, La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert, Et l'aube en pleurs sourit. — Veux-tu, bel arbre vert. Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe. De la maison de l'homme être le pilier? — Frappe ; Je puis porter des toits, ayant porté des nids. Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis; Là, dans l'ombre et l'amour, pensif tu te recueilles. Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
— Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?
— Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau. Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,
Ce qu'est pour vous la tombe : il m'arrache à la terre.
Le profond Océan, d'obscurité vêtu.
Ne m "épouvante point : oui, frappe. — Arbre, veux-tu
Etre gibet? — Silence, homme ! va-t'en, cognée !
J'appartiens à la vie, à la vie indignée I
Va-t'en, bourreau ! va-t'en, juge! fuyez, démons!
Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts ;
Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches :
Laissez-moi ma racine, et laissez-moi mes branches.
Arrière, hommes, tuez! ouvriers du trépas.
Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,
Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes.
Vous chercher un complice au milieu des grands chênes!
Ne faites pas servir à vos crimes, vivants.
L'arbre mystérieux à qui parlent les vents !
Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres. Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres. Allez-vous-en ! Laissez l'arbre dans ses déserts. A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts, Accouplez Téchafaud et le supplice, faites. Soit. Vivez et tuez. Tuez entre deux fêtes Le malheureux charg-é de fautes et de maux. Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux.
(V. Hugo, Les Contemplations.)
ll'^ Exercice.