‹ La Diplomatie au temps de Machiavel (volume 3)Chapitre 1 sur 21 · La Diplomatie au temps de Machiavel · texte numérisé non relu

La Diplomatie au temps de Machiavel

L'ambassadeur doit, avant tout, s'assurer l'oreille de son propre souverain, connaître son caractère, analyser les influences qui agissent près de lui l ; ainsi armé, il entreprendra la même étude sur le souverain près duquel il se trouve accrédité.

Dans ce but, il approchera le roi constamment, il lui parlera le plus souvent possible. Une démarche d'apparence secondaire ou privée peut donner lieu à une conversation politique intéressante et la masquer'. Ainsi, quelque peine qu'il lui ert coûte, l'ambassadeur s'efforcera de suivre le roi dans tous ses déplacements3. Son logement est requis, selon l'usage, par les fourriers de la cour, qui le marquent à la craie sur la porte, soit d'office, si l'ambassadeur n'est pas là, soit avec le sénéchal de l'ambassade.

1) Machiavel, Instruction à Raph. Girolami.

2) Dispacci di A. Giustinian, II, 93.

3) L'évêque de Giirck, ambassadeur d'Allemagne, suivant le roi de Tours à Blois, reçoit à diner et coucher au château d'Amboise, où se trouvent Mme d'Angoulème, son fils, M. et Mme d'Alençon. Après diner, il va faire la révérence à Mesdames d'Angoulème et d'Alençon (1510. Lett. de Louis Xllj II, 48). M. d'Angoulème le reçoit, et le lendemain, le fait déjeuner et le convoie1 lui-même a cheval, jusqu'à un jet d'arc des faubourgs, avec toute sorte de politesses (ld., 53). Cf. Tit. Orléans XI, f° 769, Compte de septembre 147-2 ; la duchesse écrit au cardinal grec Bcssarion, légat du pape; ordre de lé joindre n'importe où : on le trouve au pont de Sauldre.

Pendant les séjours à S'-Germain, la cour et les ambassadeurs logent ainsi (à Poissy ').

La présence des ambassadeurs constitue, pour les souverains, une servitude à laquelle ils cherchent vainement à se soustraire*. Louis XI s'y dérobait avec obstination : les correspondances diplomatiques montrent quelle peine on éprouvait à le suivre à la piste 3. En juin 1479, l'ambassadeur milanais Gh. Visconti expose que le roi a indiqué Orléans comme le point d'où il ne s'éloignerait jamais à plus d'une journée de marche. Arrive une dépêche importante : Visconti envoie solliciter une audience : le roi l'adresse à Montargis. L'ambassadeur y court, arrive à l'aube, et, tout botté, tout mouillé, monte au château ; « par bonheur », Louis se rendait à la messe; il prie l'ambassadeur d'attendre dans une chambre ; il va à la messe, dîne, part et envoie deux délégués l'excuser sur la nécessité d'un pèlerinage éloigné et urgent : « on lui ferait plaisir d'aller l'attendre à Paris ; il y convo-

1) Dép. du résident vénitien Dandolo, 10 juill. 1514 (A. de Venise).

2) Bergenroth, Calendar of letters... between England and Spain, p. 150, lettre du 5 juin 1498, de Bruxelles à... Le roi de France est, dit-on, venu faire une neuvaine à un couvent près de Reims ; les ambassadeurs d'Espagne l'ont accompagné.

3) Louis XI voyage par eau, sur la Loire, sans qu'on sache au juste ses projets. Communes conseille aux ambassadeurs de suivre le roi par terre, sans attendre d'autres ordres, « car l'envoyé de Venise lui avait dit qu'ils étaient ici par la volonté du roi » (Dép. d'un amb. milanais, 1479. Kervyn, Lettres et négociations, III, 48. Chargés de remettre des lettres importantes au roi, les ambassadeurs milanais se rendent à sept lieues de luietluidépéchent uncourrier. Le roi est avec Commines dans un lieu sauvage, où l'on ne peut loger et où on ne peut aller le voir sans autorisation (juin 1480. Id., 81). Le comte de Castiglione, envoyé en Espagne, suit Charles Quint à Madrid, Tolède, Séville, Cadix, Grenade, Valladolid, Burgos. Vincenzo Quirini, ambassadeur vénitien près de Philippe le Beau, se rend à Strasbourg (févr. 1808), dans les Pays-Bas, s'embarque avec la suite de Philippe, fait naufrage en Castille et revient de là à Venise après la mort du prince (Reumont, Diplomazia italiana, 178, d'après la Relation de Quirini).

Procédés verbaux de négociation 3

quera bientôt les ambassadeurs. » En réalité, il chasse clans les environs et ne convoque personne. L'ambassade milanaise se rend donc à Paris : là encore elle ne peut saisir le roi, qui échappe comme une anguille : il chasse toujours, il va en pèlerinage à S'-Denis, il part en pèlerinage en Bourgogne. On ne voit toujours que les deux conseillers délégués1...

Louis XI laisse en arrière sa chancellerie, ses conseillers et voyage presque seul *.

Les Italiens se font avec beaucoup de peine à ces habitudes.

Lors de l'expédition d'Italie, Alonzo de Silva, ambassadeur d'Espagne, suit Charles VIII. Le roi, fort ennuyé, finit par le prier, à Pavie, de ne pas aller plus loin, « montrant ainsi, dit Sanuto, peu d'égards pour le caractère diplomatique, comme c'est la coutume en France '. »

Quant à Louis XII, il ne retrouve de liberté qu'aux heures de chasse '.

L'assistance des ambassadeurs devient tout à fait gênante et indiscrète, lorsqu'elle s'étend aux opérations de guerre, aux entrevues s et même aux conférences diplomatiques 6.

1) Kervyn, Lettres et négociations, I, 252, 256, 267.

2) Id., III, 55.

3) Ut mos est Francorum (1494. Sanudo, Spedizione, p. 48).

4) Le trésorier Robertet, en chasse avec le roi à la Héronnière, écrit à l'ambassadeur d'Allemagne qu'il a remis de sa part sa lettre au roi, qui a répondu très favorablement. Il lui adresse quelques nouvelles. Il l'appelle « Monseigneur » (2 juin 1510. Lett. de Louis XII, I, 242). Même lettre pour lui accuser réception d'un mémoire envoyé par le secrétaire Le Veau. 11 le prie de ne pas ajouter foi aux bruits qui courent à Lyon et d'attendre le retour du roi (6 juin 1510. /</., §44}. Le roi entend la messe dans une chaise à porteur, entouré des cardinaux de Rouen et de Final : l'ambassadeur de Venise vient lui parler par une fenêtre (nov. 1507. Sanuto,VII, 479).

5) Les ambassadeurs milanais reçoivent l'ordre d'accompagner le duc de Bourgogne à une entrevue projetée avec Louis XI ; ils devront témoigner beaucoup de respect à Louis XI, mais éviter toute discussion et toute confidence. Ils aviseront le dur de Bourgogne des menaces du roi (1474. Dép. des ambassadeur» milanais, I, 283-84).

6) Le cardinal d'Amboise aurait bien voulu que l'ambassadeur d'Aragon ne

Elle ne parait pas moins pesante à l'ambassadeur.

D'abord, elle lui impose l'obligation de savoir s'ennuyer. En 1489, les ambassadeurs français écrivent qu'ils trouvent fort monotone le séjour de Francfort : « Nous y restons,... pour ce que nous connaissons clairement que la dissimulation et demeure que nous faisons servira à empêcher l'octroi de l'aide » demandée k la diète par Maximilien et qu'elle lui accorderait sûrement1. Un ambassadeur vénitien à Londres écrit modestement qu'il rend les plus grands services : des marchands qui rentrent à Venise témoigneront, dit-il, s'il passe son temps à dormir, ou avec des dames ou des filles, ou à la taverne *. Machiavel, qui, malgré ses airs graves, n'aimait qu'à s'amuser, écrit à Fr. Vettori, en termes que nous ne pouvons reproduire : « Supposé que je fusse arrivé au milieu de vos dispositions austères, moi qui ne suis amateur que de femmes, je me serais bientôt aperçu de la chose et je vous aurais dit : Il n'y a pas ici plus de garçons que de femmes ; quelle maison est-ce donc? Magnifique ambassadeur, il ne s'y trouve donc que des fous ?... — Quelques divertissements, loin de nuire à la réputation, ne pourront que lui faire honneur, si elle est sûrement établie... On dira que c'est un homme universel, à la main et bon compagnon '. »

L'ambassadeur doit se tenir constamment en baleine ; il quittera son souper, si le souverain le mande *. André de

le suivît pas à Cambrai, en 1508, mais il n'osa l'empêcher (Guichardin, liv. vni, ch. i).

1) Dupuy, Hist. de la réunion de la Bretagne, II, 185.

2) Oct. 1510. Sanuto, XI, 690.

3) V. Nourrisson, Machiavel, p. 111-113.

4) L'ambassadeur vénitien soupait : Jules II l'envoie chercher. L'ambassadeur fait son rapport le soir même (juin 1510. Sanuto, X, 541). L'ambassadeur, en juillet 1510, se trouve en pleine ébullition ; il envoie jusqu'à trois rapports, le 5 juillet. Jules II ne lui laisse aucun répit, il l'envoie chercher pour dincr avec lui. L'ambassadeur arrive, cl trouve îe pape à moitié de son

Burgo, agent des Pays Bas en France, à en croire ses dépêches, « n'a même plus le temps de dormir » ; lui et ses deux secrétaires ne peuvent suffire à tout1... Si l'ambassadeur s'amuse, il ne choisit ni l'heure, ni le genre des divertissements : invité a une promenade en barque !, à une chasse à courre, il ne consultera pas ses goûts, son Age, ses aptitudes; il n'y verra qu'une marque d'intimité s. A Home, le pape prouve ordinairement son amitié en offrant à l'ambassadeur une tranquille partie do campagne dans sa vigne*: Jules II emmène à Ostie les envoyés des Pays Bas pour leur donner desplaisirs de chasse et autres \ En avril 1494, Charles VIII, à Lyon, introduit l'ambassadeur milanais Galéas de San Seveiïno dans ses appartements particuliers, où étaient ses maîtresses; il en prend une par la main et la présente à Galéas ; il en choisit

repas. Le pape lui fait préparer à diner dans une chambre voisine, et ne le laisse aller que fort tard. Jules If est tout feu (M., 746, 747).

l)Andrédc Burgo, ayant envoyé un de ses secrétaires demander de l'argent à Marguerite d'Autriche, réclame instamment l'un et l'autre, « quia secretariusmeus in latino est die et noctu tam inscribendo quam inaliisitaoccupatus quod non possum faccre qure debeo.» 11 réclame une provision, de manière à n'être pas obligé tous les deux ou trois mois d'envoyer un secrétaire, d£ perdre ainsi de l'argent et un ou deux mois de service du secrétaire. Il ne demande, dit-il, que ce qui lui est dû, bien que cela ne suffise pas à ses dépenses (juill. 1510. LeH. de Louis XII, I, 267).

2)Dép. de Dandolo, 20 mai 1314 (Arch. de Venise), racontant une promenade dans la barque du roi, où il a causé avec le comte d'Angouléme.

3i L'évêque de Gùrck, ambassadeur d'Allemagne, passe les deux premiers jours de son arrivée aux .Montils les Tours, près de Louis XII, à chasser avec le roi ; Louis XII lui montre son écurie, puis il le laisse à Tours pour voir la ville et les reliques de saint Martin, et ordonne au général de Beaune de lui donneràsouper 'oct. 1310. Lettres de Louis XII, 11, 43). Le roi des Romains engage l'orateur vénitien à venir voir voler ses faucons : en route, à cheval, l'orateur apprend diverses nouvelles (H fév. 4303. Sanuto, IV, 793).«Ilya trois jours, invité à la chasse par le roi, je m'en tirai de mon mieux, contre ma profession et mon naturel ; j'y vis Angouléme, qui me dit, etc. . . » (Dép. du résident vénitien Dandolo, 26 mai 1514. Arch. de Venise).

4) Mars 1501. Sanuto, III, 1565.

5) Févr. 1509. Sanuto, VII, 748.

une autre, et chacun s'amuse ainsi pendant deux heures. L'ambassadeur s'empresse de raconter cette marque de haute faveur à Ludovic Sforza, régent de Milan qui était en même temps son beau-père. Ludovic répond avec beaucoup de sang-froid : « Les grands honneurs que fait chaque jour le roi très chrétien à notre gendre et fils messer Galéas, tels quo de l'introduire dans ses appartements, de l'associer à ses plaisirs domestiques, bien qu'ils ne dépassent pas notre attente, n'en sont pas moins de nature à nous causer la plus grando satisfaction, à exciter en nous une reconnaissance infinie1. » Aucune considération morale ni physique ne doit retenir l'ambassadeur dans ces matières. L'ambassadeur qui vient de perdre sa femme en est quitte pour s'habiller de noir * ; Accurse Mainier, à Venise, reçoit la nouvelle de la mort de son vieux père ; malgré son trouble, il se rend à l'audience3. Cependant, à Rome, M. de Gramont manque une audience du pape, à cause de la mort de son fils, âgé de vingt huit ans 4. En cas d'épidémie, l'ambassadeur ne peut davantage s'éloigner de la cour s : que d'autres partent ; lui, il restera 6. Il bravera la fièvre 7. Souvent, le médecin lui donne l'ordre de garder la

1) Correspond^ de Belgiojoso, Areh. de Milan, Pot Est., Francia; citée, Delaborde, Expéd. de Ch. VIII, p. 342.

2) Sanuto, III, 1286.

3) Sanuto, IV, 330.

4) Juillet 1502. Dispaccidi Giustinian,!, 74.

5) Le roi va de Lyon à Paris par Montargis, en août 1500. Les ambassadeurs le suivent, malgré la peste. L'orateur du pape reste malade en route, celui d'Espagne « non è sano » (Sanuto, III, 644).

6) Le cardinal Cornaro quitte Rome pour Venise, sur le soupçon de la peste (juillet 1504. Disp. di Giustinian, III, 176). L'ambassadeur de Venise à Rome, ayant perdu en deux jours un de ses gens, de la peste, croit-on, quitte son palais et se retire dans celui du cardinal deNaples (mai 1504. Id., III, 89).

7) L'orateur vénitien suit la cour à Nantes, en octobre 1500. Malade de la fièvre, il envoie sqn secrétaire au cardai d'Amboise (Sanuto, III, 1050). Jean Lascaris arrive à Venise avec la fièvre (1507. Id., VII, 119) ; révoque de Paris, ambassadeur de France, arrêté par la maladie à Crémone, va pourtant àMan-

chambre, mais il faut sortir pour aller chez le roi '. Plus d'un ambassadeur meurt au retour dans sa patrie '.

.-Eneas Silvius nous a laissé un tableau affreux des épreuves des courtisans : il nous dépeint leurs nuits à la belle étoile, dans de mauvais lits, près de lépreux : les disputes pour trouver un abri. . ., le vacarme des joueurs 3, des parasites, des courtisanes*... Il y a du vrai dans ces traits. Près de certains souverains, la vie des ambassadeurs consiste à coucher sur les grandes routes. L'ambassadeur vénitien près de Maximilien, de retour en avril 1507, expose qu'il vient dépasser vingt mois presque toujours à cheval en Allemagne s. « J'ai fait, écrit un ambassadeur de Milan à Florence, cent quatre vingt milles avant de pouvoir trouver le Magnifique Laurent ; venu mardi à Pise où Sa Magnificence avait écrit qu'Elle se trouverait, et ne La rencontrant pas, j'ai chevauché jusqu'aux bains situés à quarante milles de Pise. Sa Magnificence en étant partie pour revenir à Pise, j'y retournai en toute hâte. Ne La trouvant pas encore là, j'ai pu La joindre hier soir ici, dans un de Ses châteaux, près de Volterra, où la goutte La retient ; » et, quand on l'a rejoint si péniblement, Laurent de Médicis se borne à répondre que les souffrances de la goutte l'ont empêché de s'occuper de rien, jusqu'à ce jour6.

toue, et en repart pour Crémone, malgré sa fièvre, parce que le pape refuse de le recevoir, sinon privément (février 1311. Id., XII, 90, 88).

1) Dép. de Ben. Trevisan, Lyon, 19 juin 1500 (A. de Venise).

2) Darisoles, ambassadeur de France en Angleterre, meurt en voyage, à son retour (loti. Lett. de Louis XII, 111, 116).

3) Jean Le Veau, chargé d'affaires d'Allemagne en France écrit que, pendant qu'il regardait jouer à la paume au château à Blois, on lui a volé sa « gibecière », qui contenait tout son argent, et il en est fort dolent (1511. Lett. de Louis XII, III, 120). Est-ce vrai ?

4) .Enea' Sylvii, Lïbellus, aulicorum miserias copiose explicans (Schœffer, 1517), fo 16.

5) Sanuto, IV, 48.

6) Dép. du 2 juin 1487 (Archivio Sforzesco).

Le cheval joue un grand rôle1.

Le résident vénitien Dandolo écrit de Paris, le 11 septembre 1514 : « Le 5, au reçu de vos lettres, je montai à cheval et allai voir le roi à Montlhéry . . . Je pus lui parler un instant seul dans sa voiture... J'ai dû revenir de suite à Paris, à cause d'une fièvre très intense et d'un catarrhe. Les médecins m'avaient défendu ce voyage, et je m'en suis mal trouvé. On me couvre de remèdes qui n'agissent guère. Hier matin, le roi arriva à Paris. Il fallut, le soir, aller le voir, lui faire ma révérence, et m'excuser de ne pas m'être présenté à son avance... J'allai ensuite voir M. d'Angoulême,... puisRobertet *... »

En février 1446, les ambassadeurs milanais (M. Pallavicini et l'évoque de Corne) accompagnent de Moncalieri à Genève la duchesse de Savoie, qui s'en va, éplorée, trouver le duc de

1) L'orateur de Venise à Blois, apprenant le 13 déc. 1508 le traité deCambrai, et ne pouvant tirer de Robertet aucune explication, monte à cheval le 14 au matin et se trouve, avant l'heure de la messe,àdix milles de Blois, dansun village où le roi était à lâchasse. Le roi lui fait dire de ne pas partir, qu'il lui parlera après diner : l'orateur dine donc à la table des chambellans, où sont aussi M. de Foix et le duc de Calabre ; après diner, il va voir le roi, qui lu1 donne de bonnes paroles un peu vagues (Sanuto, VII, 695). L'orateur de Venise va de Gorneto, le 18 juin, à Givita Vecchia; le 19, Jules II dine sur la galère neuve, puis va au château ; l'orateur s'y présente, mais l'ambassadeur français s'y trouvait, arrivant de Rome. Le vénitien se retire : le soir, au moment de se coucher, il est mandé par le pape qui le retient fort tard (1510. Id., X, 631) ; les ambassadeurs de Venise, d'Allemagne, d'Espagne ont une conférence à la Minerve : puis l'ambassadeur monte à cheval et va à Ostie voir le pape (avril 1510. ld., XI, 196). L'ambassadeur de Venise à Rome, au reçu d'une dépèche de Venise, court à Porto voirie cardinal de S' Georges (Riario), et de là à Ostie voir le pape Jules IL Après cette conférence, il revient à Rome le 30 avril, expédie un rapport; sur une nouvelle dépêche, il repart pour Ostie, trouve le pape en promenade sur la Marine, dine avec lui, confère, revient à Rome, d'où il expédie le 2 mai un nouveau rapport (1510. Id.,X, 276). Ayant reçu une dépèche importante de la seigneurie, l'ambassadeur vénitien court chez le pape, à Ostie; il le trouve dinant avec quatre cardinaux. Jules II les congédie après diner, et retient l'ambassadeur en conférence (avril 1510. Id., X, 242).

2) Dép. de Dandolo, Il sept. 1514 (Arch. de Venise).

Bourgogne. Le voyage présente d'horribles difficultés. Comme on ne sait où trouver des gites,deux ambassadeurs milanais se détachent en avant, à cheval, pour faire les logements, et le résident reste en arrière, à une journée de marche. Partie de Suze le 18 février, à travers une tempête de neige, la duchesse arrive le 22 au soir à Chanibéry, et à Genève le 1er mars *. On se réunit à la porte de Genève, pour faire une entrée.

D'autres circonstances ne nécessitent pas moins de dévouement, surtout en temps de guerre'. En 1494,1e sénat de Venise ordonne à ses ambassadeurs de ne pas quitter un instant Charles VIII pendant son expédition s.

Dans la bagarre qui suit la bataille de Grandson, l'ambassadeur milanais près du due de Bourgogne se sauve à cheval, va chercher à Orbe ses collègues extraordinaires, qui ont fui déjà, et fait dix lieues à cheval, la nuit, au mois de février, dans les montagnes du Jura*.

A la suite de la disparition d'un courrier, l'ambassadeur milanais au camp bourguignon, de Lausanne, prend peur; il demande son rappel, estimant une prolongation de séjour inutile et dangereuse, car l'ennemi massacre tous les lombards, sans regarder s'il s'agit d'un caporal ou d'un chef d'armée, d'un homme du inonde ou d'un brigand 5.

L'ambassadeur du Moyen Age a donc besoin, dans certains cas, d'une vigueur, d'une bravoure, que, d'ailleurs, il ne possède pas toujours \

1) Dép. des amb. milanais, I, p. 29o, 307.

2) En 1493, Ger. Lioni, ambassadeur de Venise, donne asile à Ludovic, lors de sa fuite du château de Milan (Benedetti). Un « ambassadeur de Venise, lequel mouroit de peur », est cerné en 1500 avec l'armée française dansle château de Milan (Jean d'Auton, I, 166).

3) Jnstro" du 27 décembre 1494 (Arch. de Venise).

4) Dép. des amb. milanais, I, 311, 316. 3) Avril 1476. ld., II, 89.

6) A Rome, à la 3e heure de la nuit, au mois d'octobre, Machiavel avoue

L'ambassadeur n'a pas à régler les audiences, à réclamer son admission en conseil ou en consistoire... Il ne peut que se présenter et demander à être reçu ; en son absence, son secrétaire chargé d'affaires agit de même1. A Rome, les ambassadeurs de petites puissances contestées, pour obtenir une audience, mettent en campagne quelque compatriote, serviteur intime du Vatican \ En France les audiences s'accordent plus difficilement qu'à Rome ; le roi renvoie volontiers toute discussion d'affaires aux personnages compétents, et il arrive même que ceux-ci en délèguent d'autres 3. En cas de conférence importante, le souverain ne reçoit qu'un ambassadeur à la fois, et, si l'audience doit se prolonger, il fait avertir les autres de ne pas attendre \ ou bien il reçoit au hasard des circonstances : il sera quelquefois utile à un ambassadeur d'obtenir audience devant un autre 5, sauf à attendre le départ de ce témoin pour achever la conversation 6. Une manière de communiquer une nouvelle consiste à parler à l'oreille du souverain devant un autre ambassadeur, assez haut pour être entendu7.

Louis XI va plus loin ; pour convaincre de trahison le conné-

no pas oser sortir, parce que les rues ne sont pas sûres ; il envoie un billet au cardinal Soderini (Dép. du oct. 1503, Post-scriptum).

1) Un secrétaire chargé d'affaires va voir le chancelier, le roi, t'ait agir son « compagnon » (Lett. de Louis XII, III, 134).

2) Dispacci di A. Giustinian, II, 78.

3) Commines, obligé de s'absenter, se fait représenter à son tour par deux autres conseillers, MM. du Bouchage et Boffile de Juge (oct. 1479. Kervyn, Lettres et négociations, III, 89).

4) Quand une conférence se prolonge, un cardinal peut retenir à dîner l'ambassadeur (1503. Dispacci di A. Giustinian, II, 58, 79).

5) Louis XII dit à l'orateur de Venise, en présence des orateurs du pape et d'Espagne: « II parait que le roi des Romains se plaint de mon alliance avec la seigneurie » (juillet 1500. Sanuto, III, 525).

6) Dép. d'un ambass. milanais (Dép. des amb. milanais, II, 116).

7) Disp. di Giustinian, 1, 374.

table de Saint Pol , il donne audien.cn à son agent, en présence de l'ambassadeur de llourgogne raché derrière uu paravent ; si bien que le duc, édifié, abandonna le connétable. Dans une circonstance analogue, pour convaincre Ludovic le More de duplicité, Pierre de Médicis se dit malade et reçut son ambassadeur dans sa chambre à coucher, après avoir fait cacher l'ambassadeur de France dans un cabinet *.

Les souverains appellent habituellement les ambassadeurs « Monsieur l'ambassadeur, Domine orator, » ou « Ambassadeur ». Dans l'intimité, ils appellent un résident par son prénom. On tutoie les secrétaires italiens. L'ambassadeur dit au roi : « Sire » !.

En France, à moins d'absence du roi ou de solennité spéciale, il suffit de se présenter, le matin à la messe, ou, pour une conférence sérieuse, à l'issue du diner du roi qui a lieu de bonne heure \ Quand le résident va communiquer le texte môme d'une dépêche, apportant, par exemple, la nouvelle d'une victoire, il emmène un secrétaire, pour lire la dépêche : le roi présente d'affectueuses félicitations *. Si le résident arrive au milieu d'un cercle de cour, le roi le prend à part, pour causer affaires5. Quand le roi est malade, il fait approcher le résident de son lit et écarte les témoins 6. S'il est encore à table, il fait joyeusement entrer le résident, et le reçoit sans se déranger7 ; ou bien il lui demande la per-

1) Wicqucforl, Mémoires..., 547.

2) Uesjardins, II, 601.

3) Dép. de Condolmeri, Blois, 23 janv. 1507-8.

4) Dép. de Dandolo, 21 avril 1514.

5) Dép. de Dandolo, 19 novembre 1514.

6)Sanuto, V, 861, 88Q(fév. 1504). Dép. de Dandolo, du 19 novembre 151 \.

7) L'ambassadeur va voir Louis XII, en partie de chasse, pour une affaire urgente. Le roi le reçoit très gaiement en déjeunant ; ensuite, la conférence a lieu dans une chambre, en présence du trésorier Hobertet (151 1. Lett. de Louis XII, II, 189 : Cf. Lyon, juin 1500, Sanuto, III, 422).

mission de ne pas interrompre une partie de cartes '. Louis XII tient toujours un langage très franc, et se pique d'une loyauté extrême : « Le roi d'Espagne, dit-il un jour au résident vénitien, par une lettre autographe, revêtue de son sceau secret, me propose tout ce que je voudrais, pourvu que j'abandonne Venise. J'aimerais mieux me ruiner, perdre ma femme, mes filles, mon honneur, ma vie... ' »

Quand le roi veut parler à un résident, il le mande : mais il lui suffît aussi de lancer une parole, pour qu'elle soit de suite répétée *.

Il va sans dire que, même lorsqu'il a lieu de se défier, l'ambassadeur témoigne toujours beaucoup de bon vouloir *.

C'est le tempérament du souverain qui imprime aux audiences leur véritable caractère ; ce caractère variera donc infiniment, suivant les princes.

Louis XI, formé, de bonne heure, à savoir plaire, possédait cet art essentiel1. Il parlait italien, et les Italiens trouvaient près de lui des sentiers battus. « Il semble qu'il ait été élevé et qu'il ait toujours vécu en Italie, tant il s'y connaît », écrivait un ambassadeur milanais en 14G3 6. Malheureusement, il se complaisait dans l'intrigue et la fourberie 7 : il aimait, dit Commines, « parler en l'oreille 8. » Il était goguenard, fami-

1) Montargis, août 1500. L'ambassadeur va conférer ensuite avec le cardinal d'Amboise(Sanuto, III, c'673).

2) Autre dép. de Dandolo, 19 nov. 4514.

3) En apprenant la prise de Brescia, le roi dit très haut : « Je veulx que l'on leescripveà ma cousine dame Marguerite» (d'Autriche).Ce mot est immédiatement rapporté à l'ambassadeur, qui l'écrit dans les Pays Bas (1512. Lett. de Louis XII, III, 184-185),

4) Juill. 1508. Sanuto, VII, 591.

5) Commines, c. x.

6) Cité, Delaborde, Expéd. de Charles VIII, p. 74. Thomas Bazin dit qu'il avait pris pour modèle Ferrand de Naples et François Sforza (H, 95).

7)Flassan, Diplomatie française, I, 247.

8) L. iv, c. vri.

lier : un ambassadeur milanais rend compte d'une audience de première importance, où l'on aborda les plus graves questions « dans une hutte de paysan fort misérable ! ». Il se moquait de tout, et se parait d'un certain cynisme. Lorsqu'il revit en 1-466 le comte de Charolais, auquel il avait eu le grand tort de faire tenir par l'ambassadeur Morvilliers un langage trop arrogant, il lui rappela gaiement la réponse que « le roi s'en repentirait dans l'année » ; comme il avait eu lieu de s'en repentir, il riait aux éclats, et disait qu'il aimait à traiter avec des gens qui tenaient ainsi leur parole !. Il ne dédaignait pas non plus les petits coups de théâtre. Un jour que l'ambassadeur de Milan insistait sur un projet d'accord, Louis XI répond qu'il a été trop souvent trompé. . .Tout à coup, il serre les mains de l'ambassadeur, puis, ôtant son chapeau et faisant une révérence : « François, par cette main et cette foi que vous m'avez données, me promettez-vous que le duc de Milan observera tous les traités et les obligations que nous avons ensemble ?... » L'ambassadeur promet de tout son cœur. Louis XI alors se déclare satisfait et entre en négociations3.

Charles VIII, en général, écoutait sans répondre les communications des ambassadeurs. Rarement les ambassadeurs de Ludovic Sforza le virent s'emporter ; dans ce cas spécial, il parlait avec volubilité *.

Louis XII avait une rondeur et une bonhomie naturelles5, la parole libre et gaie. Les ambassadeurs aimaient le voir; il

1) 1478. Kervyn, Lett. et négociations, 1,232.

2) Commines, c. xn.

3) Kervyn, Lettres et négociations, III, 2.

4) Delaborde, Exp. de Ch. VIII, p. 290.

5) « Il y a dans ses lettres, a dit très bien Jean Godefroy, un air de bonté, de sincérité e^de candeur, qui ne conviendrait pas au temps présent. On juge par celles qu'on lui écrivoit qu'il nevouloit pas être flatté dans les affaires dont on devoit luy rendre compte» (Lettres de Louis XII, préface).

les recevait souvent et aussi longuement que possible. On causait avec lui des affaires courantes, on discutait la conduite à suivre ; le roi donnait des nouvelles, que le résident cherchait d'ailleurs à lui tirer le plus possible '. Le cardinal d'Amboisc, chez qui que les affaires se traitaient, se montrait moins patient V

Autant le style des dépêches officielles est compassé, guindé, souvent prudhommes que, autant dans les conversations diplomatiques on aime le mot vert, salé, plaisant : verba volant. Louis XII s'y complaisait3. En loll, dans une conversation avec l'ambassadeur allemand sur un grave projet d'entrevue, il dit qu'il rappellera à Marguerite d'Autriche, etqu'il lui reprochera, tous les « maquerellages » qu'elle lui a fait jadis, et plusieurs autres choses, qu'il est résolu à la « déshonorer » devant l'empereur son père, « et, ce fait» la princesse sera« sa mignonne...» L'ambassadeur saisit l'occasion de dire, en riant aussi, que

1) Voici, comme spécimen, le résumé d'une dépêche du vénitien Condolmeri, datéede Bourges,le 18 février Io07 ( lo08). Averti qu'un secrétaire trésorier du gd Maître de Milan, nommcNïcoIas, envoyé par les postes, a conduit ici un homme du roi des Romains, pour traiter de la paix, je parlai au roi devant mon secrétaire. Je lui demandai des nouvelles de Milan,sur ce qu'on disait qu'un secrétaire venait d'apporter la nouvelle d'un complot. — Le roi répondit: Il n'y a pas trace de complot, Dieu merci, « Monsignor Ambassator » ; tous les suspects sont en France, il ne reste que des guelfes, j'ai doublé la garde du château. Ce sont là des bruits en l'air. Mais Nicolas est venu avec un homme du roi des Romains, qui offrait un accord. Il propose de vous donner ce que je vous ai dit. l'autre jour, pourvu que je vous abandonne. Je lui ai répondu comma à l'Espagnol. Je ne ferai rien sans vous et,si l'on vous offense, c'est moi qu'on offensera. — Je remerciai vivement et lui dis que je m'étonnais que le roi des Romains nous traitât comme des Pisans ou des Lucquois. Pour finir la guerre, il faut une victoire, et restassions-nous seuls, nous sommes forts ! Mais le roi de France est magnanime ! — Le roi fut fort ému de ces paroles, et répliqua vivement : « M. l'ambassadeur, jamais, jamais vous ne verrez cela; j'aime mieux qir: tout le monde me trahisse que de trahir une seule personne. »

1) Dépêche de N. Valori, 19 février 1503-i.

3fj Louis XII reçoit en plaisantant l'ambassadeur de Venise. « J'espère, dit-il, que messier Zuanne sera bon français » (août loOO. Sanuto, III, 699).

Marguerite se plaint du roi. qu'elle a reçu une dépèche « un peu maigre » : le roi répond qu'il n"a pu faire autrement '. Kn l.'iOi). dans une circonstance solennelle (la même Marquerite faisait rendre hommage pour la Flandre), le roi répond à l'ambassadeur (un vénérable magistrat) qu'il est « bien joyeulx d'avoir une telle dame pour vassalle, et aymeroit mieulx baiser sa vassalle que celluy qui reprent pour elle ». Il répète cette plaisanterie deux fois'. 11 aimait à égayer ainsi les matières les plus purement politiques \

A Rome, avant ou après une tenue de chapelle pontificale, dans la chambre du papegai, les ambassadeurs abordent le pape sans audience particulière, et peuvent lui remettre une note *. Ils sont, d'ailleurs, reçus au palais chaque fois qu'ils se présentent, et c'est un indice de froideur, soigneusement noté par autrui, que de ne pas s'y présenter tous les jours 5.

1) Lett. de Louis XII, II, 92.

2) Lett. de Louis XII, I, 149, 159.

3) Dépêche de N. Yalori. 11 février 1503t.

3) L'ambassadeur de l'empereur se plaint que Louis XII ait reçu un émissaire du duc de Gueldrc ; le roi répond que le duc voudrait de l'argent, que si, lui ambassadeur de l'empire, veut lui en prêter, le roi le lui donnera, sinon non (15K. Lett. de Louis XII, III, 26). Louis XII dit que, parla foi de son serment, quand l'empereur serait son frère germain, il ne pourrait faire plus pour lui auprès du due de Gueldrc (1511. Id. , II, 210) : il déclare à l'ambassadeur d'Allemagne qu'il va écrire au duc de Gueldre de se tenir tranquille « de par Dieu ou le dyablc », autrement qu'il y remédierait (Id.,

Page 1