LE MINISTÈRE SECRET DE L'ARBÉ DUBOIS A LONDRES
précieuses qu'avait recueillies son protecteur sur les pays étrangers, sur l'Espagne entre autres, sur les dispositions de Philippe V à faire une guerre outrée, .* à vouloir que tout le monde danse* ». (15 janvier 1718.) Quand Nancré partit pour Madrid, Torcy eut l'obligeance d'envoyer lui-même ces nouvelles ^.
A force de prévenances et de promesses peut-être, Dubois l'avait tout à fait conquis. 11 le consultait sur ses démarches et ses projets, le prenait pour guide, lui soumcllait humblement par Nancré les articles de ses négociations, ses lettre>s au maréchal d'IIuxelles, lui demandant jusqu'aux expressions même qu'il devait employer •''. Cette déférence flattait Torcy et servait Dubois en ces temps difficiles où, de loin, il menait parfois sans lumières suffisantes une négociation épineuse laissée à sa seule responsabilité. 11 allait jusqu'à interroger l'ancien ministre sur la nécessité de cacher au Conseil de Régence toute son œuvre souterraine: «Demandez à Saint-Pierre si je prends le bon parti, » écrivait-il le 6 janvier 1718 à Nancré^. Et Torcy prenait la peine de lui tracer, en un long mémoire, toute sa ligne de conduite^. Il se faisait auprès du duc d'Orléans l'avocat autorisé des actes et des projets de Dubois^. Dans les occasions décisives qui pouvaient déterminer son échec ou son succès, Dubois se prenait à souhaiter que « Son Altesse Royale écoutât exclusivement Torcy ^» : tant ce commerce d'idées et de conseils lui donnait de lumières, d'autorité, et légitimait en quelque sorte sa politique et le secret de ses négociations. « Je tire beaucoup de lumières des nouvelles de Saint-Pierre, et encore plus des avis et éclaircissements qui me viennent de sa part^. Je prie Son Altesse Royale
1. Nancré à Dubois (A. ÉTK., Ang., t. 31 1. P 7)8) ; notes sur l'Espagne {IbicL, t. 314, f"» 55, 57) ; note sur Alberoni, 2G février (A. ÉTR., Ang., t. 315, f» 210).
2. Notes de Torcy à Dubois, 14 mars 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 316, f" 45, 46); 22 mars 1718 [Ibid.',ib., f»» 102, 103).
3. Dubois à Nancré, 3 janvier 1718 (.V. ÉTR.. Ang., t. 3U, F 8) ; 6 janvier 1718 {Ibid., t. 314, fo 27} ; 10 janvier 1718 [Ibid., t. 314, f» 83;.
4. Dubois à Saint-Brice (Nancré), 6 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, f 27) ; Saint-Pierre et Torcy.
5. Saint-Brice à Dubois, 11 janvier 1718 A. ÉTR.. Ang., t. 314 f" 41); 14 janvier 1718 (ihid., t. 314 f ' :yii ; 15 janvier 1718 [Ibil., t. 314, f^ 60) ; 17 janvier 1718 {Ibid., t. 314, fo^ 103, 113).
G. Saint-Brice à Dubois, 21 janvier 1718 'A. ÉTR., Ang., t. 314, f 167).
7. Dubois à Saint-Brice, 15 janvier 1718 A. ÉTR., Ang., t. 314, f" 157).
8. Dubois à Nancré, 25 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, f» 273).
288 LA QIJADHIJIM.E ALLIANCE
d'examiner avec Saint-Pierre et elle-même les moyens que Ion peut prendre })Our amener la Sicile à l'Empereur : il peut se souvenir de ce qui aura été pratiqué en pareille occasion ^ » — « Il faut faire confidence du projet à Saint-Pierre. Il en sait plus que les autres-. »
Eclairé, renseigné, appuyé de la sorte, l'abbé Dubois, en face de d'Huxelles abandonné et desservi, trahi jusque dans ses bureaux, était déjà le véritable ministre des Affaires Etrangères. Il ne lui manquait plus que d'avoir auprès des diverses cours des ministres confidents de son secret, serviteurs de sa politique, uniquement dévoués comme lui aux intérêts du Régent. Comment se fùt-il accommodé des serviteurs du Roi, Châteauneuf à La Haye, Ronnac à Constanlinople, La Marck à Stockholm, Rottembourg à Rerlin qui, par devoir et par goût, suivaient les instructions de d'Huxelles plutôt que les siennes? Il était venu à Londres remplacer d'Iberville; il s'occupa de remplacer les autres ambassadeurs par ses créatures. Le moyen était simple : il lui suffit de les rendre suspects au Régent.
Au point où en était la négociation, le })lus pressé lui parut d'abord la présence d'un bon agent à La Haye. Les Hollandais avaient été gagnés à la Triple Alliance ; mais la question était de savoir s'ils la suivraient jusqu'à déclarer aussi la guerre à Philippe V au profit de l'Empereur. Nation commerciale avant tout, la Hollande craignait pour ses marcliands une rupture av^ec l'Espagne"', une guerre nouvelle, onéreuse ])our ses finances*. Elle était d'aulre part en assez mauvais termes avec l'Empereur: sous pi-étextc de dettes que celui-ci avait contractées dans la guerre précédente envers elle, elle se refusait à évacuer trois places de la l>arrièi-e'. Kni'm l'andjassadeur d'Espagne en Hollande, Rerctti Landi entrelenait ces craintes et ces divi-
1. I)lll)()i^i au Régent, (> janvier 171S; 10 janvier 171S A. KTR., Ang., t. 311, f- 29, 8.Ô).
2. Dubois à Nancré, 20 janvier 17I.S A. l-lli., Ang.. I. iîl I, P 231).
3. « La Hollande est le bouclier de ILspagne . » Dubois à Saint-Brioo, 2.") janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, 1° 273].
4. Torcy, Mémoires inédi/s. 11, P 1 lOS ; III, f" If/.»; Saint-Simon, Mémoires (édit. Chéruel, XIV, p. 285, 462).
5. Gacliard, La Belgique au commencement du XVllI" siècle, chap. xxi.
LES AMBASSADEURS DU SI^CRKT DU UÉGEXT â89
sions qu'il considcf-riil comme son onurarje^. L'ambassadeur de Hollande à Madrid, Riperda, gagné à la politique d'Albcroni au point d'illuminer en l'honneur de ses victoires engageait les Provinces-Unies à se séparer de la Triple Alliance.
Dans ces conditions, Dubois s'inquiéta que l'envoyé de France à La Haye parût faire cause commune avec les agents d'Alberoni. M. de Chàteauneuf, avait beaucoup de crédit auprès des Etats, un crédit justifié par sa bonne grâce et son habileté, et plus de rancune encore contre Dubois : on disait qu'il ménageait entre la Hollande et la Prusse une alliance contre l'Empereur cl l'Electeur de Hanovre, roi d'Angleterre-.
A la rigueur, le ministre du Régent pouvait en Hollande lui opposer l'agent secret qu'il entretenait fidèlement de flatteries et de promesses, Basnage sans cesse tenu au courant de la négociation de Londres. Il l'avait sous la main pour faire passer ses projets aux principaux de la République, au Grand Pensionnaire, à Fagel, à Slingelandt, à Duywenworden. C'étaient d'abord des assurances fréquentes qu'il ferait tout pour tourner la guerre et que dans tous les cas, le Régent demeurerait étroitement uni avec la République. C'étaient aussi des lettres de félicitations pour le nouveau bourgmestre d'Amsterdam, Santyn dont la femme <* lui avait choisi du bien beau linge », ou des condoléances au Grand Pensionnaire, à propos de la perte de sa sœur'^. Basnage était d'une complaisance infinie; il expédiait et recevait la correspondance de Dubois avec les agents de France à Vienne et à Berlin*. Sa discrétion égalait son zèle ; Dubois lui confiait tous ses projets, ses vœux les plus chers-' : « Il me paraît
1. Saint-Simon, Méimnre.s ('dil. Cliri-uol, XIN", p. 26ry . — ('oiulni/p des cours de la tiifinde-Brelarjne et d'Espagne, p. 33. « Les soins infatigftlMps de ce ministre d'Espagne joints aux grandes espérances qu'il donnait aux Hollandais eurent un assez grand effet dans quelques provinces et villes de la Uéi)ubli(iue. »