SCÈNE XII
J E A N N E , sftuic.
Pour un de perdu, l’en reprendras deux... ou trois, n’ est-ce pas, ou quatre, ou cinq... Oui, cela est possible quand il s’agit d’un homme ordinaire; mais quand il s’agitd’Émilel... La première chose à faire est de boucher toutes les issues...
llOUChOUS toutes les issues... (EIIo ferme soigneusement toutes les portes.) Où est-il maintenant, le iourneau... le voilà, le petit fourneau de l’ouvrière... là, très-bien... Un vieux journal, maintenant. (Déchirant te journal.) Le Petit Journal, in ne le lirai plus... Un soufflet, le soufflet de l'ouvrière, cl soufflons... (EUe souffle ) Cela commence à prendre... Dans cinq minutes, la pauvre et intéressante Jeanne Bernard ira retrouver toutes celles qui sont mortes d’amour... Je ferais mieux peut-être de me faire tout simplement deux œufs sur le plat... Non, pas de faiblesse... (euo souffle.) Comme on a raison tout de même, quand l’occasion se présente, d’écouler la conversation des gens instruits... Un jour, un homme instruit est entré au magasin; il venait pour Mathilde. Comme elle n’était pas là, il s’est mis à causer avec nous... il nous parlait do la composition de l’air et de l’etfel que produit le charbon :
L’air, disait-il, est composé D’oxygène et surtout d’azote.
Trois quarts de l’un, prenez-en note.
Un quart de l’autre, c’est aisé.
On y peut aussi constater Un peu d’acide carbonique.
LA bIVA
Mais en quanti si modique Qu’il vaut mieux ne pas en parler.
Va-t’en donc, ù jeune ouvrii're Qui veux guérir du mal d’amour,
■ Va-l’en donc chez la charbonnière,
Y en a une an fond d’Ia cour.
Si vous allumez un fourneau,
L’air devient pauvre en oxygène :
Au bout d’un instant ça vous gène,
Ça vous prend d’abord au cerveau...
Puis vient la mort... elle est surtout
Due à l’oxyde de carbone
Dont l’influence n’est pas bonne,
Oh ! mais là, pas bonne du toni.
Va-t’en donc, ô jeune ouvrière.
Etc.
Voilà que ça vient, les forces m’abandonnent... Demain, ô Émile, tu liras ça dans le Petit Journal... Je suis sûre que ça te fera quelque chose, car ton cœur est bon... Tu accourras rue Rochechouart, et tu demanderas à la portière : Est-il temps encore ?... (En dtunt ce> dernières ligne*, etla a remonU jusqu’à son lit. Elle s'y laisse tomber.) et la portière te répondra : Non, Émile, il n’est plus temps... Et tout ce que tu pourras faire, ce sera de porter des fleurs sur ma tombe, sur la tombe de l’ouvrière... Ça ne t’amusera pas d’acheter des fleurs, parce qu’au fond tu es rat... Ton cœur est bon, mais tu es rat... (s'affaibUssant de plus en plus.) Je me souviens. Une fois, nous étions en omnibus tous les deux... toi en l’air, moi dans l’intérieur... et tu m’as très-bien laissé payer mes six sous... oh! mais très-bien I... Tu étais rat, mais je t’aimais...
Sa Toix s*ét6int, sa tète retombe. La porte de la chambre dans laquelle Galuchet était enfermé s'ouvre. Entre Galuchet| pâle et décomposé; puis, après Galuchet, Rafaël dans le même état.