‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 60 sur 63 · L'EX-VOTO · texte numérisé non relu

L'EX-VOTO

A propos de la mutilation du sépulcre de Ligier Richier.

Le sépulcre est brisé du vieux sculpteur lorrain. Et les saints au tombeau, comme des mannequins, Semblent ainsi, n'ayant plus rien qui les soutienne. Le guignol renversé d'une fête foraine.

Ils ont l'aspect minable et pauvre des victimes... Je ne sais rien de plus émouvant, dans le crime, Que le visage humilié, timide presque, Que prennent tout à coup les choses de beauté. 0 splendeurs comparues devant la soldatesque Qui ne vous plaignez pas du viol ni des blessures Et qui restez debout, humbles, dans la posture Qu'ont tous les dieux déchus ou les prostituées!

Réponds, Ligier Richier, bon artisan, mon maître, Ne crois-tu pas qu'une statue, une peut-être. Résistera de tout son galbe à la ruée, Qu'elle refuserait d'incliner son orgueil Devant l'impérieuse voix de son vainqueur?... C'est celle où tu sculptas, au-dessus du cercueil, m Un mort, debout, qui tend, vers la nuée, son cœur! Un trop vivace orgueil, dans ses lambeaux de pierre Circule, et donne au geste un défi trop superbe. Un lyrisme muet qui surpasse tout verbe Pour que ce mort ne soit le dernier réfractaire Et qu'il ne reste pas debout, tendu, — et seul!

Gomme il a rejeté fièrement son linceul !

Qu'il est beau! Presque à jour, l'air siffle dans ses os.

Jamais un cri plus grand ne sortit de la tombe.

Jamais la pierre n'a proféré de tels mots.

Comme il fait bien sur le vieux marbre qu'il surplombe!

Comme il est actuel, l'antique revenant!

Là, dans un fond d'église obscure et funéraire,

Il m'apparait le frontispice de la guerre !

Il est l'âme d'un peuple entier. Il est l'élan

Du tombeau, le cantique éternel de l'esprit.

De l'idéal, de la révolte. Il est le cri!...

Je distingue à jamais des beautés sans pareilles Dans cette fatidique et farouche merveille.

Sois épargné! Quand crouleraient toutes les pierres,

Tu seras, toi, je t'en conjure, la dernière!...

Car il faut que tu sois toujours le mort debout.

Va! piétine les seins mutilés de la France

D'un talon presque ailél... Sois celui qui s'élance

Et qui fait s'envoler le tombeau tout à coup I

Oh ! je voudrais qu'un jour il ornât ma demeure

Lorque je dormirai de mon dernier sommeil.

Il répondra de moi; et si quelque âme pleure,

Il la consolera en montrant le soleil

De cette même main qui tient, dans ses doigts morts.

Un cœur comme un oiseau dont l'aile bat encor!

Aujourd'hui en fermant les pages de ce livre,

A l'heure grave où Dieu m'a condamné de vivre,

Je vous rappelle ici le vœu que je formai.

Exaucez-le. Mettez ce grand fantôme aimé

Sur mes yeux quand mes yeux se seront obscurcis.

0 mes amis, ce que j'écrivais, Ife voici!

Mais ce serait une inexpiable lacune

Si vous ne dressiez pas sur leurs tombeaux de terre

Ce mort qu'a souhaité mon vœu testamentaire.

Chaque tombe l'aurait mérité. Sur chacune

On devrait ériger le splendide ex-voto.

Seulement ils sont trop! trop de fosses communes.

Trop de petites croix avec leur écriteau!

Elevez au plus haut du tumulus funèbre,

En quelque endroit, ce camarade de nos fils

Qui, jailli de leurs rangs, fait claquer ses vertèbres

A tous les quatre vents du ciel de mon paysl

Qu'on le voie à jamais, fidèle à la consigne.

Exhausser jusqu'au ciel muet son cœur vivant,

Et qu'un jour quelque main sur le socle, en passant

Grave l'inscription dont je n'étais pas digne :

Dus IGNOTIS.

Comme il aura battu, silencieux ^ caché,-

Tapi en moi, ce cœur qui m*obsède et me blesse,

Que j'ai pris à témoin dans les jours de détresse,

Que j'aurais tant voulu, comme un cep, arracher,

Un de ces soirs, ou l'on redoute le matin

Et qu'on est triste à ne pouvoir le dire!... 0 cœur.

Vieux sachet parfumé, sensible et galantin,

LE SACRE DE LA MORT. SSg

Tout imprégné d'éternité, cœur de douleur.

Confident de génie ou mauvais hôte en somme,

Si semblable en tous points au cœur des autres hommes.

Toi qui fais dire aux plus allègres, soudain : « Qu'ai-je? »

En levant lourdement la main pour te connaître!...

A cause cependant du triste privilège

Qu'il eut, ce serviteur infidèle à son maître,

De trop sentir, avec sa manière émotive,

De tout aimer, je veux que sur ma tombe on mette

Cette statue ancienne où s'érige un squelette.

Debout, le torse à jour, pantelant de chair vive,

N'ayant pas tout donné encore à la vermine,

Qui, le pied hors du noir cercueil démantelé.

Arrache à pleines mains son cœur de sa poitrine, '

Comme si tout d'un coup il s'était rappelé

Que la mort lente allait en commencer l'entame.

Et, d'un geste d'orgueil où repalpite l'âme,

En souvenir de tous ses anciens battements,

Le brandit jusqu'à Dieu comme pour dire : « Prends ! »

Dans une main crispée mettez-en l'effigie. Parce qu'il fut l'orgueil et la lutte hardie, Docile à la pitié, sensible au moindre charme, Avec l'éclosion ineffable des larmes.

Parce qu'il fat l'amour surtout, l'amour perdu,

Donné à tout ce ciel qui ne l'a pas rendu!...

Je veux ce compagnon superbe et funéraire

Qui, plein d'une rancœur soudaine, dans la terre

A fait un trou, et, seul, hissé sur ses vieux os,

Tant bien que mal, laissant flotter sa chair en pièces,

Vers le ciel implacable, adoré, se redresse

Et tend, d'un geste droit, son cœur, comme un jet d'eau !

0 Mort, ai-je donc trop raffiné ton essence? Quelque vague tourment me fait, quand j'y repense, M'accuser de t'avoir chérie avec excès, D'avoir trop largement estimé tes bienfaits. En t'honorant toujours de la première place Comme un sujet qui croit au maître de sa race Et reconnaît la légitimité du roi.

C'est un danger d'avoir trop chanté tes exploits Ou trop vécu sous tes attirances subtiles! Je t'ai trouvée d'ailleurs d'un accueil bien facile, D'une atmosphère un peu pernicieuse et lâche... N'ayant pas peur de toi ni de ce que tu caches, Dès lors j'ai trop subi ton cher, ton clair visage! Même exagérément à toute heure, à tout âge,

Je t'ai sentie qui m'abritais sous ton aisselle

Amie persuasive et confidentielle ! . . .

C'est que la mort intime apaise les cœurs tristes I

De ceux dont le front penche aucun ne te résiste.

Mais cette mort intime, hélas! elle n'est plus

De ce monde! Ce sont des charmes révolus.

Avait-on même su mourir? C'est d'aujourd'hui

Que ton règne nouveau sur notre monde a lui.

Tu nous a pris de court, tout h coup, dans ta poigne,

Et tous tes apparats de naguère s'éloignent

Cqmme un brouillard devant le soleil apparu!

Je ne me repens pas désormais d'avoir cru

Que tu viendrais plus belle à travers les massacres

Et que tu n'attendais que le jour de ton sacre.

C'est fait, tu t'es taillé une pourpre insolente!

Te voilà reine, à coups d'audace et d'épouvante.

Je t'avais devinée; j'étais ton fanatique;

Tout mon pressentiment énamouré s'explique.

Je vivais au reflet prochain de ta lumière.

Je comprends à présent pourquoi tu m'étais chère

Et pourquoi j'adoptais ta force sans effroi,

Ta grâce sans dégoût. Parce que c'était toi!

Il faut t'aimer en bloc, d'un élan, pour toi-même,

Ou du moins c'est ainsi seulement que je t'aime.

Je no crois pas t'avoir jamais rapetissée

Par la recherche ou par l'hypothèse insensée.

Non, nous ne savons rien de toi, sinon ceci :

Que ta divinité est le plus haut souci

Que l'homme dans son cœur puisse abriter sans cesse !

T'expliquer, c'est déjà vouloir qu'on te rabaisse.

Garde ta force brute, usuelle et confuse.

Te maudire ou te regretter? Je m'y refuse!

Jamais on n'obtiendra un cri de reniement

De celui qui te voue une ferveur d'amant.

Je demeure respectueux de toi, maîtresse,

Jusque dans ton horreur ou les délicatesses!...

Tu es ce que tu es. — Je t'aime telle quelle.

Sans savoir où conduit ta ténèbre cruelle.

Va, le plus haut amour, c'est de ne pas comprendre!

C'est aux dieux inconnus qu'il faut donner et tendre

Le cœur chaste que l'on se sentait à vingt ans.

Il faut entrer dans ton vaste amour en chantant.

Quel mépris j'ai de ceux qui t'auront marchandé

Ta place au grand soleil des mondes animés!

Ah! je le savais bien, Mort, que tu débutais.

Que le passé n'était que ton premier relais.

Que nous allions te voir grandir et t'exalter

Dans tout le plein élan de ta virilité!

Génératrice, fécondante, ô grande Reine,

Que ta force est prodigue et ta face sereine!

Nous ne connaîtrons pas le secret de tes fins.

Mais du fond de mon vieux fatalisme latin

Je te crie qu'il n'y a de mort que sans limite

Et ce n'est qu'en t'aimant pour rien qu'on te mérite!

Pour rien, pour la mort même, et parce qu'elle est belle.

Le soldat le sait bien, lui, lui qui meurt pour elle.

Il ne demande pas la raison du mystère.

On lui dit de mourir. Il croit qu'il faut le faire,

Et quand il meurt il est content de l'avoir fait.

Ce respect-là sera le mien, je le promets!

Au plus haut de la foi, au plus bas de l'horreur,

Je t'appartiens avec tout mon sang-, tout mon cœur.

Sans ta lumière, ah! que le monde serait laid!

Tu te cherches mais pour obtenir le parfait.

Eternelle inquiète, en quête d'idéal 1

Si tu détruis c'est pour le but fondamental

De renaître plus forte et plus équilibrée...

Je ne regrette pas de t'avoir adorée.

Ce que tu fais de nous aujourd'hui, c'est si beaùl

A quoi rêves-tu donc d'indicible là-haut.^

Nous ne pouvons encore embrasser ton dessein

Et pourtant nous avons la foi, tu le vois bien !

Je crois en toi. Je crois en ta force infaillible. Ce que tu fais est beau, même si c'est horrible, Ce que tu fais est bien, même si c'est le mal. Croire en toi, c'est le point sublime et capital. Je crois ! Comme je crois au grand apostolat De ceux qui n'ont vécu que pour ce moment-là! Et puisse la pensée moderne s'en remettre Sans peur et sans frisson à ta poigne de maître ! Respectons, mort fougueuse et permanente amie, Le secourable eflort de ton œuvre éblouie! Reconnaissons le dur pouvoir que tu détiens Dans l'éternel comme dans le quotidien.

Garde donc la constance et la fidélité De nos cœurs, ou bien viens! viens t'y précipiter! Ne tarde pas. Tarder, c'est tout ce qu'on redoute. Sois brève. Bois le sang d'un trait, non goutte à goutte. Frappe au front. Frappe juste et bellement. Sans quoi, Regarde donc un peu si l'on a peur de toi! Regarde donc la France svelte, au premier rang, Droite et ceinturonnée, qui porte bravement. Jamais lasse d'un aussi long martyrologe, Depuis son encolure et jusqu'au flanc des Vosges, Sa carnassière de cadavres!... Qu'elle est belle, Sous l'opprobre et les stries de sang qui la flagellent !

Viens I Viens ! Le globe en feu t'appelle à son secours !

Il faut accélérer ton rythme de toujours,

Et te muer en cataclysme élémentaire.

Vierge chaste, remonte à ta gloire première,

A ta formation, quand le monde naissait

Et que, par tout l'azur et sur tous les sommets,

Tu marchais enivrée du vent de ta jeunesse!...

Vieille aujourd'hui, il était temps que tu renaisses...

Pour t'infuser la vie vois l'unanimité

Des artères, en sacrifice médité,

S'épandre largement par nappes et par fleuves !

Déjà tu nous parais rafraîchie, toute neuve.

Nous devinons en toi des forces qui commencent

Et c'est déjà une bien terrible espérance

Que de voir s'animer tes yeux, frémir ta voix

En désignant là-bas cette aube qu'on prévoit

Et dont nous aspirons au loin l'alacrité,

Qui se lève sur nous comme un soleil d'été,

Comme un vent délié, entraîneur d'espérances...

Ah ! que sortira- t-il un jour de cette chance

Vers laquelle la fauve et jeune humanité

Vient pour ton seul amour de se précipiter!

Tu t'es dressée du sang boueux où tu te baignes,

Parée des attributs raffinés de ton règne.

LÉ SACRE jDE LA MORT. 34?

Ayant atteint, avec notre aide universelle,

Ta formule d'airain, de feu, de fer et d'ailes 1

Tu vas tout écraser et tout anéantir

Dans un coup de tonnerre immense et de désir I

Quel destin monstrueux vas-tu nous dispenser

A la fin de ce grand gaspillage insensé?

Pourtant nous sentons mieux circuler la chaleur

En l'appauvrissement assoupi de nos cœurs.

C'est que, lorsque la vie du monde dégénère,

D'un bond, tu sais monter à ta vertu première.

Arche de la naturel Impérissable bouche,

Qui donnes la beauté à tout ce que tu touches,

L'humanité docile, héroïque, abondante

S'est affranchie par ton amour! Gomme elle chante,

Gomme elle vibre maintenant à l'unisson !

Louange à toi du fond des abîmes 1 du fond

De notre foi, louange et gloire! Nous voici!...

Des bonheurs spacieux, des rêves rajeunis,

Des cohortes de volontés qui s'amoncellent

Flamboient et font jaillir partout des étincelles.

Louange à toi et sois bénie et sois absoute

Même si nous devions périr dans la déroute !

Je jure que tes fins, même incompréhensibles,

Ne peuvent être que justice, Ame infaillible.

Chère Muse, entre tous les désirs le plus beau, Ferveur de l'inconnu. Volonté du tombeau 1

Nous que tu n'as pas joints aux élus de ta force. Voici, quand le printemps fait craquer son écorce. Que nous sommes témoins sans l'avoir méritée De cette aube qui va monter à l'apogée ! Ah! qu'il vienne, au-dessus des mers, de nos collines, Ce souffle, ce printemps paisible où je devine Qu'on verra la Jeunesse adorable rêver.

Calme et douce, à tes pieds, comme un enfant trouvé, Tandis que toi Ton te verra, fumante encor. Ayant tout terminé dans le pays des morts, Innocemment penchée sur cette tête pure, Essuyer ton épée avec sa chevelure!

On ne peut pas suffire à tous les horizons. Dans ce moment inexorable où nous vivons, La mort seule a tenté le miracle et se jette A tous les fronts incendiés de la planète. Mais nous, notre àiiie a beau se sentir préparée Nous sommes tout emplis d'une terreur sacrée. Il faut, pour refouler le vertige des cimes. Réduire l'infini à la lueur infime

De l'aurore. . . Recours des cœurs pris de panique, Enfermons l'horizon dans un point concentrique. Oui, ne considérons de la nuit qui s'achève Qu'un point, un seul, celui oii le soleil se lève, Celui par où nous vient, ô Mort, ton grand échol... Comme un coq attentif dressé sur ses ergots, Nous restons là, plantés, dans la direction Précise d'où jaillit l'aurore du canon.

Nous attendons, tremblant d'une extase obstinée, Que la grande lueur prophétique soit née. Nous attendons, les yeux assoiffés d'horizons, Couverts de sang, parmi sa chaude exhalaison... Et moi, l'amant transi de la beauté perdue. Comme un grand drapeau noir et lointain je salue, De tout l'élan d'un cœur par la tombe épargné, 0 Mortl ton espérance et ta fécondité.

^ Sept. 1914. — Dec. 1915.

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La Divine Tragédie vu

Pour aller vers l'Enfer tragique 3

Oblation 5

Dédicace 7

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