‹ La dixième museChapitre 1 sur 1 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

Vingt-huit exemplaires numérotés à la presse:

3 exemplaires sur papier de Chine, no^* i à 3 y exemplaires sur papier du Japon, n»» 4 à 8 20 exemplaires sur papier de Hollande, n^^ 9 à 28.

— Ah! ma chère, avez -vous lu le dernier poème d'Olivier Juglat ?

— Autrement dit : la marquise de Sortais?

— Oui, la marquise de Sortais, cette blonde ravissante qui pourrait être adorée pour sa beauté, et qui veut être discutée pour son talent î

— Son talent ! Son talent.

— Et sa beauté !...

— Oh ! allez-vous prétendre qu'elle n'est pas belle?

— Elle le fût !

— Et qu'elle n'est pas géniale?

— Est-ce elle ?

— Oui, est-ce elle? Toute la question est là ! On prétend que ce n'est pas elle qui écrit ses poèmes, et que, dans une ombre propice, se cache un grand écrivain énamouré, qu'elle a chambré et qu'elle fait produire, pour sa plus grande gloire.

— Quelle infamie !

— André Treillard, enfin, pour ne pas le nommer.

— Oh!

Cette exclamation indignée tombait des lèvres de la charmante M""^ Gantis, dans le petit salon de la baronne Folentin du Rocher, à l'heure délicieuse et 'calmante où, autour d'une table abondamment servie de gâteaux, sur laquelle, parmi les fleurs fraîches, fume le samovar d'argent, les gens du monde, las des occupations et des plaisirs du jour, se recueillent et prennent des forces pour les plaisirs et les occupations de la soirée. Ils étaient là, entre intimes, habitués à parler sans réticences et n'hésitant pas plus devant une médisance que devant une calomnie, pourvu que l'une fût bien hardie et l'autre bien nouvelle. Ils riaient, avec une férocité raffinée, des faiblesses de leurs proches, des misères de leurs amis, et se délectaient à déchirer les réputations et les gloires, entre deux tasses de thé, bien sucré, avec un nuage de crème.

C'étaient, en plus de la maîtresse de la maison, et de la petite M"^^ Gantis, jeune provinciale dont ils avaient commencé l'éducation, Duverney, l'agent de change, la comtesse Grodsko, Robert de Preigne, le brillant sporstman, le baron Duburle et Ravery, dit la peste des salons, tant cp jeune homme, débile, grisonnant et boiteux, excellait, dans une société oii le potin est roi, à renchérir sur la méchanceté générale.

— Je suppose, reprit Ravery, avec un tic grimaçant, qui lui faisait fermer l'œil gauche et crisper la bouche,

LA DIXIÈME MUSE 3 que vous connaissez Trcillard, si ignorants que vous soyiez de la littérature contemporaine. C'est lui qui a publié ce magnifique livre V Abdication amoureuse.

— Il ne s'est donc pas vendu, que vous en dites du bien ? fit Duverney doucement.

— Il ne s'est pas vendu, en effet. Nos délicieux imbéciles du monde auraient-ils été capables de le comprendre? Mais ils ne l'ont pas acheté. Cela a été plus simple. Eh bien ! 11 est certain que le dernier poème de cette vieille dame, teinte, émaillée, qui se donne des airs de boire à la fontaine d'Hippocrène, et que l'on dénomme la marquise de Sortais, a été écrit par Treillard. C'est criant de certitude. La critique, qui est lâche devant les bons dîners — et la marquise a un cuisinier excellent, — n'a pas osé souffler mot. Mais dans l'intimité, les mieux informés l'avouent, en levant les bras au ciel. Abomination de la désolation! Où allons-nous? Les professionnels prêtent leur génie aux femmes du monde, et transforment des belles petites bécasses de salon en Sapho ou en Corinne ! Et qu'est-ce que ces dames donnent pour obtenir le laurier? Leur chair blonde et grasse !

— x\h ! cria avec horreur M"'^ Gantis, en se voilant les yeux avec sa main gantée de Suède.

— Oui, chère madame, dit gravement Duverney, le croirez-vous? Il y a des créatures appartenant à votre sexe qui ont l'impudeur de s'en aller, de cinq à sept, dans des garçonnières meublées à l'anglaise, et d'y

oublier leurs épingles à cheveux, preuve qu'elles s'y décoiffent, et même leur corset, preuve qu'elles s'y déshabillent. Moi, je vous raconte ces choses-là pour les avoir entendu narrer par des, débauchés de mes amis, car, jamais, vous le comprenez de reste, je ne me suis trouvé en semblable compagnie et en pareil lieu. Mon caractère, ma profession, mes mœurs me le défendent. Mais de Preigne, si vous le désirez, vous édifiera de la plus complète façon sur la matière. Il n'est pas de jour, où il ne soit complice d'une de ces fêtes... Et tenez, il est cinq heures et demie, il se lève, il prend congé, il s'en va, on l'attend !

Le beau de Preigne eut un sourire, s'inclina devant la jolie provinciale, lui baisa la main et dit :

— N'en croyez rien. J'ai un rendez-vous chez un marchand de chevaux, pour vendre mon trotteur alezan...

— Ah ! il est alezan, ton trotteur, fit Ravery avec un ricanement féroce. Il se teint donc? On le disait gris !

Il y eut un silence. M. de Preigne était, depuis un an l'amant adoré de la duchesse de Dirnstein, quinquagénaire archi-millionnaire, encore belle, et qui passait pour être très généreuse avec lui. Le joli garçon ne broncha pas. Une légère pâleur s'étendit sous ses yeux qui se cernèrent. Il sourit, et répliqua doucement :

— Ah ! mon cher, gris ou alezan, il steppe. Et je te défie bien d'en faire autant.

A cette allusion à la claudication, qui était la douleur

LA DIXJÈME MUSE 5 de sa vie, et la cause réelle de sa méchanceté, llavery frémit. Ses poings se crispèrent, il voulut répliquer, mais ne trouva pas le brocard victorieux qui clot le débat d'esprit et assassine, sans merci, l'adversaire. Entre ses lèvres convulsées, passa un sifflement qui pouvait difficilement être pris pour un rire, et, pivotant sur sa jambe trop courte, il gagna la table à thé.

Triomphant et superbe, M. de Preigne sortit. La petite M'^® Gantis encore effarée reprit :

— Ce que vous me racontez de M"'® de Sortais me stupéfie. Pourquoi cette femme, si riche, si bien née, occupant dans le monde une situation si enviable, recherche-t-elle les triomphes littéraires, puisqu'elle n'est pas capable de les obtenir par son propre mérite ?

— Ah ! ma chère belle, dit la comtesse Grodsko, vraiment on voit que vous arrivez de votre village. Mais la marquise est convaincue qu'elle a un talent remarquable. Elle est tellement habituée aux hommages qu'elle croit que tout le bien qu'on dit et qu'on écrit sur elle est sincère. L'aide, que lui donne Treillard, pour la confection de ses nouvelles et de ses poèmes, elle ne s'en rend plus compte. Et si pouviez lire dans sa pensée, vous y verriez qu'elle est convaincue qu'elle fournit des idées à Treillard, et que celui-ci fait pour elle une besogne de manœuvre, en revoyant tout ce qu'elle écrit. Il nettoie sa prose et ses vers, corrige ses épreuves, remplit une tâche de secrétaire. Mais le génie, c'est elle qui l'a !

— Quels avantages tire-t-elle d'une situation qui me paraît ne faire illusion à personne ?

— Les avantages que lui procure l'hypocrisie humaine. Il n'est pas un journal oii, quand on parle d'elle, on ne la qualifie d'admirable et de sublime écrivain. Elle a son portrait dans tous les magazines à gravures. On vous la montre, avec commentaires à l'appui, dans son salon, au milieu de toute sa cour de flatteurs; dans son château, debout au haut d'un grand escalier de marbre, accompagnée d'un lévrier, comme une dame de Walter Scott; sur la pièce d'eau, daignant de sa main blanche jeter du pain aux cygnes tranquilles qui suivent le sillage de sa barque; à cheval, courant le cerf, le chapeau lampion sur la tête; enfin, dans son cabinet de travail, assise à son bureau, le petit doigt en l'air, le front penché sur un feuillet couvert de sa grande écriture. Et, à chacune de ces exhibitions, la légende pompeuse et claironnante qui frappe l'esprit du lecteur et assure la gloire hebdomadaire de la dame. Ce que cette réclame lui coûte, passons-le sous silence. Ses moyens lui permettent tous les éloges. Et ce n'est pas autour d'elle, je vous en réponds, que s'organisera la conspiration du silence. Elle paye trop bien pour que la critique la boude. On en rit dans les rédactions de journaux, on démolit, mais on y va de son brillant article tout de même, et chaudement, parce que, n'est-ce pas, il faut vivre !

— Est-ce bien nécessaire? insinua doucement Duver-

ney. Croyez-vous qu'il soit indispensable que grouille, carottière et tapageuse, toute cette écrivaillonnerie qui gâte du papier propre à y étaler son encre empoisonnée? Ne pourrait-on se passer de ce pullulement, soidisant littéraire, qui pourrit la société? On prétend que ce sont les rats qui engendrent la peste, au sein de notre Europe. J'ai toujours cru que c'était la gent journalistique.

— Duverney, prenez garde. Si on savait comment vous parlez du quatrième pouvoir...

— Eh ! Je m'en moque pas mal, du quatrième pouvoir, qui est, en réalité, le premier, puisqu'il se montre le plus redoutable de tous. Je ne dépends de personne, moi. Et la police correctionnelle est là.

— Ah ! si vous comptez sur les lois pour vous protéger, quand on voit la magistrature ne plus se contenter d'être assise et se mettre à plat ventre.. .

— Dans un pays où toute l'administration est domestiquée, où le pot de vin est le suprême argument de toutes les discussions, la prévarication l'issue naturelle de tous les différends, et la concussion la monnaie ordinaire de nos hommes d'État...

La petite M^® Gantis leva les mains d'un air épouvanté et s'écria :

— Mais alors la société est perdue ! Tout tombe en ruines! Et ma mère a bien raison de placer toutes nos valeurs mobilières en Angleterre !

— Madame votre mère est une personne prudente, dit

en souriant le baron Duburle.Il y a à Londres des banquiers très recommandables. Mais ne prenez pas au pied de la lettre ce que nos amis viennent de dire. Ceci signifie, traduit en langage simple, que les affaires politiques ne marchent pas aussi bien qu'on pourrait le souhaiter; que Ravery a eu, pour quelques réparations locatives, un procès avec son propriétaire, et l'a perdu; que notre chère comtesse Grodsko a été un peu égratignée par un reporter, dans le compte rendu d'une fête de charité, et que notre ami le baron du Rocher a quelques difficultés avec son sous-préfet. Mais, en réalité, la fin de tout n'est pas encore près d'arriver, et il y aura encore de beaux jours, sous notre ciel, pour les gens qui ont de l'argent et qui s'amusent. Sur ce, mesdames, je vous baise les mains. Ravery, venez-vous au cercle? Je vous y mène. — Volontiers.

Ainsi finit cette conversation de five-o'clock, où il avait été parlé de la marquise de Sortais, puis, de fil en aiguille, de beaucoup d'autres choses, avec cette exagération de pensée et cette outrance de parole qui caractérise la conversation parisienne.

Ceux dont il s'était agi le plus sérieusement, André Treillard et la marquise de Sortais, à la même heure, sans que leurs oreilles, en tintant, leur eussent annoncé qu'on disait du mal d'eux, étaient réunis dans un petit salon , au rez-de-chaussée du magnifique hôtel qui ouvre ses fenêtres sur le parc Monceau. La marquise, assise sur une chaise basse, dans la position justement

OÙ elle avait été photographiée récemment, lisait un manuscrit, pendant que André Treillard marchait, de long en large, de la porte à la fenêtre. C'était une très jolie femme que M""^ de Sortais, ayant à peine dépassé la trentaine, petite, grasse, blonde, et dont le visage était éclairé par un charmant sourire. Elle maniait les feuillets de papier avec des mains fines, chargées de bagues, et lisait tout haut, d'une voix chantante, avec une satisfaction qu'elle ne pouvait déguiser. Elle s'interrompit, et levant ses yeux bleus sur son auditeur silencieux :

— Vous ne paraissez pas satisfait... Qu'est-ce qu'il y a qui vous choque ?

— Rien ! Continuez. C'est très bien !

— Vous dites : « C'est très bien ! » d'une façon qui me fait cro^e que vous pensez : C'est très mal !

— Pourquoi cela? Je ne me gênerais pas pour vous critiquer, si j'en avais l'occasion. Je dis : C'est très bien ! parce que, à mon sens, cela ne peut être mieux, pour ce que c'est, et venant de vous.

— Ah ! que voilà des réserves terribles !

— Mais non. Vous êtes une femme du monde ; vous n'êtes pas une professionnelle. Vous faites la littérature que vous devez faire, avec votre éducation, votre tempérament, vos goûts, et votre milieu. Quel plus grand compliment puis-je vous adresser? Vous réalisez, d'une façon excellente, un certain genre littéraire. Ce genre vous est personnel, il est votre domaine exclusif. Peste !

qui donc pourrait se flatter, dans les lettres, d'une

situation aussi privilégiée ?

— Eh ! C'est justement la définition complète de l'amateur que tous venez de faire là! Vous savez combien j'ambitionne de ne pas être ainsi jugée...

— Oui, naturellement, dit en riant Treillard, vous voulez l'impossible ! C'est bien d'une femme, et surtout d'une femme telle que vous!...

M^^ de Sortais devint grave, son beau visage se fit sévère et presque triste. Elle posa le feuillet qu'elle lisait, sur le manuscrit ouvert devant elle et baissant les yeux :

— C'est donc ma situation, ma naissance, mon milieu, disons-le : la complaisance de mes amis qui fait mon succès? Je suis une artiste de luxe, et s'il m'avait fallu vivre de ma plume, je n'y aurais point réussi?...

— Ah ! Marquise, qu'allez-vous demander là ? Et quelle rage avez-vous de vous tourmenter, quand tout est réuni pour vous satisfaire ! Regretteriez-vous de n'être pas une femme de rien, obligée de se faire une place dans la mêlée littéraire, à la force du poignet?

— Oui ! Cent fois, oui !

— Eh bien! Vous avez tort cent fois! Vous ne savez pas ce que vous demandez. Contentez-vous d'avoir du génie. Allez! C'est moins ingrat que d'être obligé de montrer du talent.

La marquise froissa ses papiers, les jeta loin d'elle, et se levant avec un mouvement de colère :

LA DIXIEME MUSE il

[Tenez ! Vous êtes vraiment insoutenable, aujouri. Vous semblez prendre à tâche de m'irriter, de îe'blesser !

Vous vous fâchez parce que je n'abonde pas dans votre sens. Et vous auriez voulu avoir affaire aux directeurs de journaux, de revues, aux éditeurs ! s'écria amèrement Treillard. Vous en auriez entendu bien d'autres. Ah! Ingrate, qui méconnaissez votre bonheur! Produisez dans la quiétude et l'insouciance. Vous ignorez les affres du travail à heure fixe, l'angoisse de la tâche imposée. Croyez-moi, lorsqu'il faut se fouiller la cervelle pour écrire la page attendue à l'imprimerie, c'est une dure nécessité. Être mal disposé, souffrant, et ne pas pouvoir remettre au lendemain le travail entrepris. La table est là qui vous réclame, le papier et la plume sont prêts, il faut écrire, et avoir de l'imagination, quand le cerveau est vide, de l'esprit, quand un brouillard s'étend pesant et froid sur les idées. Voilà ce que vous regrettez, vous, petite maîtresse qui ne connaissez du travail que les heures charmantes, et qui n'écrivez que pour vous distraire et vous délasser. Tenez, ma chère marquise, laissez-moi rire. Vous me faites l'effet d'un libre oiseau, vivant dans un beau jardin, parmi les fleurs et les fruits, chantant seulement pendant la belle saison, et qui envierait les autres oiseaux mis en cage.

— Mais qu'avez-vous donc ? demanda la jeune femme effrayée par la véhémence de l'homme de lettres.

— Ce que j'ai ?

11 se mit à rire amèrement :

— Qui sait, peut-être un volume qui ne va pas, une pièce en souffrance,^ des difficultés avec mon éditeur, ou un refus d'avances à la caisse du journal. Des misères que vous ne soupçonnez pas, chère madame, et qui sont les péripéties coutumières de l'existence de ces professionnels que vous enviez... Voyons, revenons à vos vers, voulez-vous? Nous y retrouverons la sérénité.

— Ah ! Vous m'en dégoûtez, avec vos sarcasmes ! Je sens que je fais une besogne d'enfant gâtée...

— Oui, gâtée par le ciel, qui vous a douée à miracle.

Il prit les feuillets et, s'asseyant près de la table, il commença de lire, nuançant avec une sûreté parfaite, les strophes d'un poème dont les vers, en passant par sa bouche, acquéraient une vigueur et une élégance qui ravissaient la jeune femme rassérénée. Soudain le visage de M"'^ de Sortais changea d'expression. Au contentement la surprise fit place. Elle écouta encore un instant, puis interrompant le lecteur :

— Mais, Treillard, vous vous trompez, ce ne sont pas mes vers... Vous improvisez

Il eut un geste évasif :

— Pardonnez-moi, marquise, j'ai été emporté par le rythme... Et j'ai ajouté, je crois, une strophe ou deux...

— Merveilleuses! s'écria la jeune femme... Vous les rappelez -vous?

Il les répéta, avec un peu d'hésitation, le mouvement étant rompu. Elle les écrivait sous sa dictée, à la hâte. Elle le regarda avec admiration :

— ■ Et vous vous plaignez de la fatigue de votre imagination ! Quelle abondance et quelle fraîcheur cependant elle prouve !

— Ah ! Des à-coups de temps en temps, par hasard... Le feu de votre inspiration qui m'a échauffé... Je vous rends ce que vous m'avez donné, voilà tout!

— Ah! Si vous vouliez vous reprendre, cesser le métier de dupe qui vous use, et consacrer une année à écrire le livre ou la pièce que vous êtes en état de faire, quel chef-d'œuvre la littérature compterait !

— Vous savez bien que vous me donnez des conseils que je ne peux pas suivre. Les nécessités de mon existence me rivent à ma table et exigent le travail quotidien...

La jeune femme eut un geste d'offre tendre :

— Voulez-vous travailler, à ma solde, pendant un an ? Vous faut-il vingt, trente mille francs?...

L'écrivain rougit et se leva brusquement :

— Quelle proposition me faites-vous là? Me croyezvous capable de l'accepter?

— Je le voudrais. Ne puis-je jouer, vis-à-vis de vous, le rôle des bons tyrans de ces principautés italiennes du xv^ siècle, qui accueillaient dans leur palais, ren-

taient et glorifiaient, en même temps, les grands artistes de leur époque. Ce qu'un Sforza ou un Médicis faisait pour un Titien ou un Dante, n'obtiendrai-je pas de vous la faveur 'de le recommencer ? Ils vivaient; ces nobles esprits, les protecteurs et les protégés, dans une communauté d'idées féconde, les uns offrant le luxe, l'éclat, la splendeur du cadre, la douceur de leurs beaux jardins, l'abri des portiques de marbre, propices aux longues causeries parles soirs d'été, dans l'enchantement du ciel de Florence, ou la noble douceur des campagnes lombardes. Les immortels créateurs, eux, peignaient des tableaux, sculptaient des statues, ou écrivaient des poèmes, et le résultat de ces échanges, de la richesse et du génie, était un gain de chefs-d'œuvre pour l'humamanité. Aujourd'hui, les protecteurs sont aussi admirés et loués aussi pompeusement que les protégés, et quand on parle de Michel-Ange, aussitôt on lui associe Léon X. S'occupe-t-on de savoir si les uns durent quelque chose, sur le moment, aux autres ? On ne voit, dans le reculement des siècles, que le groupe éclatant de ces fraternités artistiques. Voilà ce que je voudrais recommencer pour vous...

— Et ce que je ne puis accepter que vous fassiez pour moi.,.

La jeune femme regarda l'écrivain avec une grâce coquette, et penchant la tête d'un air songeur :

— Vous dites que vous m'aimez, pourtant...

— C'est justement parce que je vous aime, que je

repousse vos offres généreuses. Je n'en méconnais pas la délicatesse supérieure... Mais me voyez-vous renté par une femme ? La plus noble et la plus exquise, je le proclame. Tout de même, une femme! Entendez-vous les clabaudages ? On vous décbire assez parmi vos amis du monde, et je suis assez vilipendé parmi mes confrères des lettres. Ne prêtons pas à un redoublement d'infamies ! Laissez-moi à mon labeur et à ma pauvreté. Ils assurent mon honneur et sauvegardent ma dignité.

— Je ne pourrai donc rien pour vous?

L'écrivain s'approcha, prit la main de la jeune

femme, et très doucement :

— Certes, si : vous le savez bien. Mais ce n'est pas ce qu'on vous demande que vous offrez. C'est, par une contradiction bien féminine, ce que vous savez qu'on ne peut pas recevoir. Et vous vous préoccupez de fournir des forces à mon esprit, d'alimenter mon inspiration, quand le moyen le plus sûr de réussir est à votre discrétion. Ce n'est pas le loisir du travail à l'heure choisie, qu'il faut me donner, c'est la fièvre de la production ardente et sans arrêt. Je ne veux pas de vous le droit à la paresse... Donnez-moi ce que j'attends avec tant d'impatience et de désir, et ne vous inquiétez plus. Je puiserai dans mon bonheur et ma fierté, la force d'écrire le chef-d'œuvre que vous réclamez de moi. Mais ce n'est pas avec de l'argent que vous l'obtiendrez, c'est avec de l'amour.

Il l'avait attirée à lui, il la pressait dans ses bras. Elle se dégagea avec une ferme résolution et le regardant de haut :

— Ah! Voilà^ où vous en arrivez toujours : à des exigences si vulgaires! Lorsque je vous ai donné le meilleur de moi-même, vous me demandez beaucoup moins, et, si je refuse, vous m'adressez des reproches.

Il pâlit un peu, et secouant la tête avec dépit :

— Oui, je vous adresse des reproches, car vous me décevez sans cesse. Vous prenez plaisir à exciter ma passion, et, quand je vous demande de m'aimer, vous redevenez froide, en un instant, et me donnez à entendre que je suis bien audacieux de prétendre à me familiariser avec vous. Voilà ce que vous appelez 'donner le meilleur de vous-même. C'est bien peu de chose, en vérité ! Vous êtes moins rigoureuse avec d'autres, et toutes vos sévérités sont pour moi !

— Que voulez-vous dire? s'écria la marquise avec une irritation qu'elle ne parvint pas à dissimuler.

— Ce qu'on laconte couramment, dans votre salon, et dans ceux de vos amis.

— Que j'ai un amant ? Vous le voyez, je ne recule pas devant le mot...

— On assure même que vous ne reculez pas devant la chose.

Elle paya d'audace :

— Et on nomme ce favorisé?

— Parfaitement ! On le nomme. C'est le baron de Roize.

Elle se dressa en pied, frémissante de colère :

— Et quand cela serait?

Il pinça les lèvres, fit claquer ses doigts nerveusement et rendant coup pour coup :

— Vous auriez, dans ce cas, madame, su vous assurer à la fois l'utile et l'agréable. Votre très humble serviteur, pour le travail, et cet heureux galant pour le plaisir. Mes compliments très sincères!

A cette cinglante réplique, elle eut des larmes dans les yeux.

— Voilà donc le cas que vous faites de moi? dit-elle d'une voix tremblante.

— Puis-je faire plus de cas de vous que vous-même?

— Vous m'outragez avec raffinement!

— Et vous, vous me torturez avec sensualité. Voilà un an que vous me menez en laisse, comme un chien, et je dois me contenter des menues privautés que vous m'accordez, sûr quand je m'émancipe de recevoir une nasarde. Eh bien ! J'en ai assez! Je ne veux plus jouer ce rôle, vous m'avez lassé. Je sens qae, au fond, vous me méprisez, et que toutes vos grâces ne sont que des hypocrisies. Tenez, restons-en là. Vous m'aurez pris un an de ma vie, à me faire figurer dans votre salon, à me traîner dans votre monde, où je me sens dépaysé, et où je m'ennuie. Je ne serai pas plus longtemps votre dupe. Adieu, madame. Demeurez avec vos amis, moi je retourne avec les miens. Je ne les ai que trop longtemps et trop vilainement abandonnés.

La marquise eut un aigre sourire :

— C'est chez M"^ Florise Barel que vous allez ?

— Oui, madame, chez Florise Barel, la femme au grand cœur, au vaste esprit, qui me pardonnera ma trahison et me remettra en possession de moi-même.

Elle lui montra la porte :

— Partez donc ! Mais souvenez-vous que ce sera pour toujours, et que vous ne rentrerez pas.

— Vous pouvez y compter.

Furieux, le pied incertain, se heurtant avec violence aux meubles, il marchait vers la sortie, lorsque la jeune femme se tourna vers lui et, d'un ton autoritaire, cria :

— André !

Il s'arrêta court, et la regarda plein de trouble. Elle tendait les bras vaguement. Il s'élança vers elle, avec une hâte ardente, la dévorant des yeux. Elle s'empara de ses mains, qui déjà cherchaient à la saisir dans un mouvement d'audace triomphante, et le courba à ses pieds.

— Eh bien! dit-elle, d'un air navré, voilà toute votre indulgence pour moi? Vous prétendez m'aimer et vous ne me supportez aucun caprice. Vous dites que je vous traite en esclave, et vous me réduisez à n'avoir plus d'autre volonté que la vôtre. Serais-je femme, si j'acceptais une telle tyrannie? Et vous paraîtrais-je encore digne d'intérêt? Mais, non, vous ne voyez que votre orgueilleuse fantaisie, et il faut que je m'y prête, au

mépris de ma dignité et de ma pudeur. Vous ne me laissez même pas le droit de me défendre contre moimême, qui ne suis, hélas, que trop d'accord avec vous...

— Oh ! Songez-y bien ! interrompit l'écrivain, en relevant vers la jeune femme son visage enflammé. C'est un aveu que vous me faites, et un engagement que vous prenez î...

Elle sourit, passa la main sur le front de Treillard en le lui abaissant, et avec toute sa coquetterie retrouvée :

— Ne tirez donc jamais avantage de ce que je vous concède. Ayez confiance en moi et soyez sûr que vous recevrez bien plus, en vous montrant soumis, qu'en faisant le révolté, comme il n'y a qu'un instant. Vous savez bien que vous me plaisez infiniment.. .

— Je vous plais, mais c'est comme si de rien n'était. ..

— Vous êtes bien impatient.

— Vous devriez être la dernière à vous en étonner !

— Voulez-vous me compromettre ?

Il répliqua hardiment :

— Oui, je le veux, et je n'y manquerai pas, je vous en préviens. Il faut, si vous désirez me garder, sacrifier tous vos poursuivants et faire place nette. Il est, en vérité, un peu humiliant pour une femme telle que vous de se ravaler au rôle de belle madame, et de jouer les poupées de salon. Vous valez mieux que cela.

— Mon cher ami, ne jugez pas ma situation, au

point de vue littéraire, je vous prie. J'ai des obligations de famille, de relations, que je ne puis rejeter, comme vous le voudriez. La littérature est un accident dans ma vie. Je ne suis point née pour être une femme de lettres, mais pour être une femme du monde. On ne modifie pas sa destinée, de fond en comble, aussi facilement qu'on change d'appartement. Vous croyez qu'il me suffirait de quitter mon faubourg Saint-Germain, pour venir habiter rue Drouot, et que tout serait fini? Gela n'est pas si simple, dans la réalité. J'ai beaucoup de ménagements à garder vis-à-vis des miens. Et ce n'est pas avec des mots que vous aplanirez les difficultés. J'ai déjà obtenu beaucoup en me faisant accepter avec mes tares littéraires. Car, ne vous y trompez pas, dans mon milieu, écrire est assez mal porté. Les illustres exemples du passé n'ont pas vaincu les préjugés, et, parce que M^^ de Sévigné a écrit des lettres, M"^^ de Lafayette des romans, il n'en est pas moins dégradant, aux yeux de beaucoup de gens du monde, de faire le métier d'écrivain. On ne peut guère s'en relever qu'en affectant beaucoup de mépris pour les professionnels. Vous voyez comme j'aurais bonne grâce en mettant hors de chez moi mes amis, pour ne recevoir que vous et les vôtres. Ce serait tout simplement me perdre. Et vous ne le voulez pas, j'en suis sûre. Soyez donc patient, laissez-moi arranger, peu à peu, mes affaires et faites-moi crédit d'un peu de passion, avec beaucoup de dévouement.

LA DIXIÈME MUSI^ 21

Il hocha mélancoliquement la tête.

— A.h! vous m'ensorcelez encore avec vos paroles si douces, et pourtant si décevantes. Je n'aurai obtenu, en secouant violemment ma chaîne, d'autre résultat que de la serrer davantage. Vous avez trop de raison, pour avoir de la tendresse. Si vous devez continuera me faire souffrir, rendez-moi ma liberté. Ce sera plus généreux, plus digne de vous et de moi.

— Non, je ne le veux pas. Je garde mon grand homme. J'ai trop besoin de'lui. Que deviendrais-je livrée à moi-même, parmi ces oisifs et ces indifférents? Qui me comprendrait, m'encouragerait? Je suis tellement jalousée, à cause de mes premiers succès! Il faut que je conserve la force d'en remporter encore d'autres. Et comment y parvenir, si je ne vous ai près de moi pour me donner vos précieux conseils?

Elle avait, en parlant ainsi, posé sa main sur les feuillets du manuscrit, qui restait tout ouvert sur In table, et c'était comme un rappel fait des promesses de l'écrivain. La loyauté professionnelle de Treillard l'emporta sur ses déceptions amoureuses. Il comprit bien que la jeune femme abusait de lui, en ce moment, et l'abusait peut-être. Mais il avait pris l'engagement, dans une heure d'abandon, de lui prêter assistance jusqu'au lancement de son livre. Il ne voulait pas y manquer. Il prit les feuillets, les réunit, d'un mouvement bref, et les mit dans sa poche :

— Vous avez raison. Je vous dois d'assurer votre

succès. Je vais revoir ces pages, à loisir, chez moi. Vous les aurez prochainement, et pourrez les donner à imprimer.

Il avait complètement changé d'attitude et de physionomie. Il parlait d'un ton assourdi, avec tin air lassé. Son visage s'était assombri et ses traits se creusaient. On eut dit qu'il avait vieilli. Il regarda la pendule et dit :

— Six heures. 11 faut que j'aille à mon journal. Excusez-moi, marquise, si je vous quitte.

— Est-ce que vous ne dînerez pas avec moi?

— Je vous remercie. C'est impossible.

— ■ Ne vous verrai-je pas ce soir?

— Hélas, non. J'ai à travailler. Pour vous et aussi pour moi. J'y passerai une partie de la nuit.

— Mais vous viendrez, demain?

— Assurément. A la fin de la journée.

— Comme vous me parlez froidement!

— Cela vaut mieux ainsi. Mon discours est plus conforme à notre situation réelle. A quoi bon vous dire des douceurs? Ce ne sont que propos en l'air. Et je vois bien que cela ne me sert de rien. D'ailleurs me demander de continuer à vous parler tendrement, quand vous êtes décidée à me traiter avec indifférence, ce serait de votre part le plus odieux dilettantisme. Et en tout cas je ne saurais m'y prêter.

Elle s'approcha de lui, câline et gracieuse :

— Avouez que vous aimez à me brutaliser, et que

c'est pour vous une sensation agréable de me voir capituler devant vous?

— C'est la revanche de ce que vous me faites endurer dans vos salons. Ici, dans votre cabinet de travail, c'est moi qui suis le maître. De l'autre côté de la porte je ne suis plus qu'un pauvre esclave. Mais détrompezvous, si vous croyez que je suis dupe de vos grâces. J'en jouis, parce que j'ai la lâcheté de les trouver exquises, les sachant frelatées. Je suis, comme certains ivrognes qui connaissent le degré de nocivité des poisons qu'ils absorbent, mais qui ne peuvent s'en passer, et qui en boivent jusqu'à mourir.

Elle se mit à rire :

— Allons ! Mes philtres ne sont pas dangereux, car vous êtes en très bonne santé, depuis le temps que vous vous y adonnez. Continuez a Vous intoxiquer, mon cher ami. Nous en recauserons dans vingt ans.

Il s'inclina gravement devant elle et, sans répondre, il sortit.

A^peine il était hors de l'appartement, la porte du salon s'ouvrit et une femme de chambre parut sur le seuil. M""^ de Sortais, qui rangeait des papiers sur la table où venait de travailler Treillard, leva la tête et demanda :

— Qu'y a-t-il, Julie?

— J'ai vu partir M. Treillard, et je venais prévenir Madame la marquise que M. de Roize est au salon.

— Amenez-le ici.

La marquise se plaça devant la glace, arrangea ses

cheveux, prit une houpette à poudre dans une boîte d'or et étendit un nuage rosé sur ses joues, défripa sa robe, et comme le baron de Roize entrait, elle se retourna souriante, fraîche, les yeux heureux :

— Ah! venez, ami, dit-elle, en tendant les mains au jeune homme, vous arrivez à point pour changer le cours de mes idées...

— Est-il donc mauvais? Ce serait chose rare.

— Ne me parlez pas de mes travaux, j'en suis écœurée. Dites-moi des frivolités, des banalités, des pauvretés...

— Ah ! vous voulez faire une débauche et vous encanailler l'esprit ? C'est mon affaire !

Le baron de Roize se plaça devant M^^ de Sortais, lui leva les bras à la hauteur du visage, dans un mouvement gracieux, la regarda avec complaisance, et souriant :

— Marquise, vous êtes jolie, vous n'avez pas du tout l'air d'un bas-bleu, vous valez qu'on vous aime pour vous-même, romans et poèmes à part. Et c'est de l'indiscrétion, étant si charmante, de vouloir, par surcroît, être célèbre. Qu'est-ce que vous laissez aux autres femmes, qui n'ont ou que leur esprit, ou que leur beauté? La lutte n'est pas égale et vous devez fatalement l'emporter. N'abusez pas de votre triomphe pour maltraiter vos soupirants, dont je suis le plus indigne.

La marquise eut une moue de mécontentement :

— Quel pathos me débitez-vous là? Asseyez-vous, auprès de moi, et tout bonnement, dites-moi que vous m'aimez, sans phrases.

Il l'attira sur sa poitrine sans qu'elle offrit de résistance. Elle se laissait aller à la caresse des bras souples de ce beau garçon qui l'enlaçait. Les yeux fermés, elle resta quelques instants la tête appuyée sur l'épaule du jeune homme, puis se dégageant doucement :

— Qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui, Maurice?

— J'ai déjeuné au club, puis je suis allé au Bois tirer des pigeons, et me voici. C'est peu varié, comme vous voyez.

^j— Dînerez-vous avec moi? Je suis seule. Le marquis est en Sologne, pour toute la semaine.

— Non. Je ne dînerai pas. Mais je viendrai vous prendre à huit heures, si vous voulez, et nous ferons la fête. Nous irons, dans une boîte quelconque de Montmartre, pour entendre des indécences et voir des horreurs...

— J'ai ma loge d'abonnement aux Français... Ne vaudrait-il pas mieux en profiter?...

— Oh ! non ! Grâce ! J'y rencontrerais toute ma famille. Je vous en supplie, épargnez-moi le supplice du mardi. Je suis sûr qu'on joue un machin en vers...

La marquise sourit :

— Etes-vous peu littéraire, mon cher ami ! Vous souffrez à l'idée d'être obligé de faire un effort pour admirer.

— Oui, marquise^ je ne veux pas faire d'efforts, après dîner. Mon médecin me le défend. Je souhaite un spectacle digestil et apaisant... Des chansons qui ne riment pas et sur des airs connus... On dort, par là-dessus. Ah!

— Eh bien! nous irons où vous voudrez. Mais vous ne partez pas encore?

— Je crois bien, j'arrive... Et vous, dites un peu ce que vous avez fait depuis ce matin ?

— J'ai travaillé.

— Vous nous avez fait encore quelque chef-d'œuvre. Comme vous y allez !

— Je vous répète ce que je lis dans les journaux. Car vous savez que, moi, je ne m'y connais pas. J'admire dévotement tout ce que vous faites, mais c'est parce que je vous aime.

— Eh bien ! c'est ce qui me plaît le mieux.

— Avez-vous eu, avec vous, votre Treillard ?

— Oui, j'ai eu, comme vous dites, mon Treillard. Aurait-il le malheur de vous déplaire ?

— Oh ! mon Dieu, non ! Du moment qu'il vous est utile, je le supporte. Mais, je ne crois pas qu'il soit aussi bien disposé envers moi.

— Et pourquoi dites-vous cela ?

— Parce qu'il me regarde avec des yeux enflammés, qui n'indiquent pas la tendresse. A dire vrai, je crois que s'il pouvait m'anéantir, il ne s'en ferait pas faute. 11 a tout l'air d'un jaloux.

— Êtes-vous fou ? A quel titre?

— Ah ! voilà, ce qu'un autre, à ma place, se demanderait certainement. Mais, j*ai, pour ce pauvre garçon, des indulgences particulières. S'il vous aime, et, vous approchant, comment ne vous aimerait-il pas? son humeur chagrine s'explique d'elle-même.

— Maië, Maurice, il ignore l'affection que j'ai pour vous.

— En êtes-vous bien sûre ?

— Il peut faire des suppositions, mais c'est tout. Aucune certitude.

— Eh bien ! Je crois que vous vous trompez ! Je n'ai pas voulu vous parler d'une découverte que j'ai faite, tant que je n'ai pas eu tiré au clair les doutes que j'avais. Mais, depuis la semaine dernière... Ou plutôt, pour être tout à fait exact, depuis mercredi dernier...

— Le jour où je suis allée chez vous...

— Oui. J'ai acquis la certitude que nous étions surveillés, et surveillés parle dit Treillard, en personne...

— Est-ce possible? Une si basse besogne ?

— Elle n'est basse que quand on la fait pour le compte des autres. Mais quand c'est pour son compte, à soi...

— Treillard m'espionnerait?

— J'en suis sûr. Je l'ai vu.

— Gomment cela ?

— Vous savez que j'ai pour règle, quand vous venez chez moi, de ne jamais vous reconduire. C'est une me-

sure de prudence. Voilée comme vous l'êtes, il est impossible de vous reconnaître. Moi, le visage découvert, je ne puis qu'attirer l'attention sur vous. Quand vous me quittez, donc, je reste dans notre rez-de-chaussée et je vous suis du regard, par la fente du rideau, afin de savoir si votre sortie s'effectue sans encombre. Mercredi dernier, vous veniez de partir et, de la fenêtre, je vous regardais vous en aller le long de la rue de Phalsbourg, lorsque, au coin de la rue de Logelbach, et au moment où vous tourniez, je vois s'élancer d'un petit café un homme que je reconnais aussitôt, en dépit de son chapeau enfoncé jusqu'aux, yeux et de son collet de pardessus relevé jusqu'aux oreilles. C'était Treillard. Il vous emboîta le pas et disparut à votre suite. En un instant, je pris mon paletot, mon chapeau, et je m'élançai derrière lui. Je voulais voir ce qu'il allait faire. J'avais eu l'intuition que ce n'était pas par hasard que cet homme s'était trouvé là à point pour vous suivre, qu'il vous guettait, et cela dans une intention qui m'apparaissait inquiétante. Pour être 'dans ce café, embusqué, il fallait qu'il fut au courant de vos faits et gestes. Il connaissait donc nos secrets. Il avait pénétré le mystère de nos rencontres. Je me disais toutes ces choses, en marchant, et déjà vous aviez gagné le boulevard de Courcelles. Il vous suivait à cinquante pas. Moi, j'étais en arrière, à cent pas au moins, car je ne me souciais pas d'être découvert. Du reste, c'était de ma part une précaution bien inutile. Il ne se retourna

LA DlXlÈMh: MVSE 29

pas une fois, semblant s'occuper uniquement de vous. Arrivée à la place de fiacres, vous prîtes un coupé. Il s'arrêta, et là se termina l'aventure.

— Il n'essaya pas d'aller plus loin ?

— A quoi bon? Il savait évidemment ce qu'il désirait connaître. Vous conduire jusque chez vous ne lui en aurait pas appris davantage. Il tourna brusquement, alluma une cigarette, et s'en fut d'un pas hésitant. Quant à moi, je pris le chemin du club, et j'allai faire une partie de bridge. Voilà l'histoire, ou pour être plus exact, la première partie de l'histoire.

— Comment ! Il y a une suite ?

— Oh î très peu intéressante, en tant que péripétie, mais très importante, comme confirmation de mes soupçons. Chaque jour M. Treillard vous suit, vous observe, vous espionne, et il est certain qu'il n'ignore rien de ce que vous faites.

La marquise demeura un instant pensive. Elle se remémorait l'âpre révolte de Treillard, ses exigences plus vives, et la sombre tristesse avec laquelle, le jour même, il avait parlé des bruits qui couraient sur sa liaison avec M. de Roize. Elle comprenait maintenant l'irritation de l'homme de lettres désabusé^ et appréciait mieux la fière loyauté qu'il lui prouvait, en continuant de travailler pour elle, parce qu'il avait engagé sa parole. Elle aussi, cependant, lui avait fait des promesses. Comment les tenait-elle? Alors que l'écrivain dans son logis solitaire, penché sur sa table, la

plume à la main, couvrait d'une fine écriture les pages du manuscrit emporté de chez elle, la marquise près du charmant baron de Roize, oubliait les services rendus, les espoirs donnés, et, aussi amoureuse avec Maurice, qu'elle était calme auprès de Treillard, elle se complaisait, avec une sorte de raffinement, dans son ingratitude.

— Eh bien, si vous voulez, Maurice, nous ne nous occuperons pas plus longtemps de cet incident, dit M""^ de Sortais. Tant que M. Treillard n'y fera pas allusion, je paraîtrai l'ignorer. Lejour où il ne me permettra plus de m'en taire...

— Oue ferez-vous ce jour-là, demanda le jeune homme avec curiosité?

— Je le congédierai, purement et simplement. Mais il sera prudent, car il sait que je ne suis pas de caractère à supporter les impertinences.

— Peut-être n'est-il pas, lui aussi, de caractère à supporter le dédain. ..

— T.e voilà bien à plaindre ! Lui dois-je tant, après tout ? Je l'ai accueilli chez moi, installé dans mon salon, présenté à mes amis, et décrassé de toute sa bohème. Qu'a-t-il fait pour moi, en échange ? Quelques articles, dans les journaux et les revues, pour faire l'éloge de mes ouvrages ? Il le pensait, j'imagine !

— Et puis, n'est-ce pas, marquise, quoiqu'il arrive, les femmes se jugent toujours quittes envers les hommes ? Cela simplifie les comptes.

La jeune femme sourit, donna un léger revers de main sur la joue du baron de Iloize et dit doucement :

— Ingrat! Voulez-vous que nous comptions ensemble ?

Dans son cabinet de travail, Florise Barel, le coude appuyé à sa table, le menton dans sa main, paisible et grave écrivait. L'illustre femme de lettres, à qui lapublication de trois romans remarquables, et ses retentissants articles sur la Condition de la Femme au xx® siècle, avaient fait, dans la littérature contemporaine, une place exceptionnelle, était âgée de vingt-huit ans et belle d'une beauté sans apprêts. Très brune, avec des yeux gris, dans un visage pâli, d'un ovale très ferme, sa bouche, aux lèvres un peu épaisses, donnait à sa physionomie méditative, quand elle souriait, un charme délicieux. Grande, svelte, des mains blanches et longues, elle avait, dans le port de sa tête, une allure décidée et presque virile. Vêtue d'une robe noire, sans un ornement, elle écrivait posément, mais sans arrêt, avec une sûre facilité de cerveau, fécond et bien équilibré.

Devant elle, sur sa table, parmi les plumes et les papiers, une coupe de bronze contenait des cigarettes. Mais jamais Florise ne fumait en travaillant. A deux pas d'elle, sur un fauteuil, couché en rond, un magni-

fique épagneul noir et feu dormait. Le cabinet de travail de la femme de lettres ne se distinguait par aucun ameublement spécial. C'était un petit salon Louis XVI, meublé de laques blanches et de lampas ancien. Une bibliothèque courait autour des murs, et de précieuses gravures de Helleu offraient, suspendues aux murs, de charmantes et énigmatiques effigies de femmes. Un buste enterre cuite de Florise, par Rodin, véritable chef-d'œuvre, était posé sur la cheminée, dans laquelle achevait de se consumer un feu de bois. Car Florise était très frileuse.

Le temps passait et elle écrivait toujours, couvrant, de sa grande écriture, les feuillets de papier, et, à la longueur inégale des lignes, il était facile de voir qu'elle travaillait à une œuvre dialoguée. La pensée l'emportait et la plume courait rapide, les répliquesse suivaient, comme pressées, en vives ripostes. Enfin elle s'arrêta, biffa les dernières lignes et un pli creusa son front poli. Elle relut la page qu'elle venait d'achever, la laissa retomber sur la table> posa la plume, hocha la tête d'un air mécontent. D'un geste résolu elle ramassa les feuillets de papier, les classa dans un carton et serra le tout dans le tiroir de la table. Puis elle poussa un soupir, se leva, fit deux tours dans le cabinet, pour se dégourdir les jambes, pendant que l'épagneul réveillé, battait doucement de sa queue la soie du fauteuil sur lequel il était couché. Elle prit une cigarette, l'alluma, et s'allongeant sur le canapé, elle

demeura immobile, poussant entre ses levures, à longs intervalles, de légères spirales de fumée.

Florise Barel, de son vrai nom Jeanne de Meyrieux, est la fille naturelle de la comtesse de Meyrieux, qui fut célèbre, sous le second Empire, par sa beauté et ses aventures. Devenue veuve, le comte ayant jugé à propos de mourir d'une attaque d'apoplexie, après une partie de baccara, demeurée célèbre au petit Club, la charmante M""® de Meyrieux, sans aucune fortune, dut recourir à sa beauté pour assurer son existence. Richement entretenue par le gros Goldscheider, elle eut un coup de cœur pour le jeune de Trames, alors lieutenant de chasseurs, et qui fut, selon toutes les présomptions, le père de la petite Jeanne. M™® de Meyrieux essaya vainement de faire accepter à Goldscheider une paternité invraisemblable. Le banquier, à toutes les assurances de sa belle amie, répondit avec un flegme germanique :

— Je n'ai pas pu avoir d'enfants, dans mon ménage, avec M'"^ Goldscheider, qui est une très honnête femme, comment voulez-vous que je puisse croire que cette petite fille est de moi? Pourtant, je ne veux pas qu'il soit dit que ma présence, dans la maison où elle est née, ne lui aura pas rapporté quelque chose. Je vais constituer, sur sa tête, une rente viagère qui lui assurera trois cent mille francs à sa majorité.

Ainsi fut-il fait. Et lorsque, à vingt-deux ans, Jeanne de Meyrieux resta seule au monde, sa mère ayant expié.

LA DIXIÈME MUSb: 35

par une longue et douloureuse maladie toutes les joies impures de sa vie. elle se trouva à la tête de dix mille francs de rentes qui lui donnèrent le droit à l'indépendance et à l'honnêteté. Elle avait été fort bien élevée, dans un des meilleurs pensionnats de Versailles. Mais lorsqu'elle sortait, le dimanche, chez sa mère, elle avait entendu et vu bien des choses qui lui avaient appris ce qu'elle aurait dû ignorer. Elle en conçut une telle horreur pour le vice, que sa jeune intelligence fut dépouillée de toute naïveté. Sa précoce expérience la disposa à une âpre critique, qui aurait pu tourner en méchanceté, si le cœur de la jeune fille n'eut été foncièrement bon et généreux. Mais elle prit, dès l'enfance, l'habitude d'observer, de juger. De là, à mesure que son cerveau se développait, le goût de la comparaison et une tendance aux généralisations philosophiques, qui attirèrent promptement l'attention de ses maîtres.

Très heureusement pour elle, au pensionnat des sœurs Jardy où elle fit ses études, les lettres étaient professées par un ancien agrégé de rhétorique, que ses infirmités physiques avaient rendu impossible dans une chaire de lycée, à cause des irrévérencieuses brimades dont il était l'objet de la part des élèves. M. Rabin, petit homme bancal et à figure grotesque, comme sculptée dans un marron d'Inde, était un admirable éducateur qui, dans la solitude de son existence méprisée, avait dépouillé et s'était assimilé toutesles richesses classiques de la littérature. Heureux de trouver ce jeune et puissant

cerveau à cultiver, le père Babin s'était affectionné à Jeanne et s'était passionnémentattaché à la doter d'une large et haute érudition. Il lui avait fait lire les grands écrivains du xvii® et du xviii*^ siècle, l'aidant à les comprendre, à en goûter la profondeur philosophique et le charme littéraire. Il s'était promené, en pensée, avec elle, dans les Jardins de Port-Royal, et l'avait familiarisée avec les encyclopédistes. A dix-huit ans, de Meyrieux, fille d'une cocotte, qui faisait les beaux jours de l'avenue des Acacias, eût été en mesure de passer, haut la main, son baccalauréat, et, sans effort, de se présenter à la licence.

Mais elle n'eut jamais l'idée de briguer aucun diplôme, excepté le brevet supérieur, pour satisfaire l'amour-propre des dames Jardy. Elle y triompha avec un tel éclat, que le conseil d'entrer à Sèvres lui fut donné. Mais elle ne le suivit pas. Le père Babin rêvait mieux pour elle. Il lui voyait, dans la littérature, un avenir magnifique.

— Le professorat, voyez-vous, ma chère fille, lui dit-il, est la dernière des conditions. On n'imagine pas de quelle férocité sont capables les enfants, et de quelle ingratitude. Il faut avoir vraiment besoin de gagner son pain, pour se consacrer à l'instruction de la jeunesse. Vous, qui serez indépendante, ne laissez pas enchaîner votre intelligence. Développez-la librement. Ecrivez. Je ne vois pas, depuisM"'^ Sand, une seule femme qui ait été en possession de facultés littéraires

aussi éclatantes que les vôtres. Vous avez reçu le plus beau des dons : l'originalité. Vous écrivez comme vous seule. Ah ! ma chère petite, quelles œuvres vous pourrez produire, avec un instrument d'expression comme celui que vous avez !

Le vieil infirme avait ainsi dirigé, avec enthousiasme, son élève vers la littérature et lui avait tiré son horoscope, en lui disant : tu seras puissante et grande. Avec une large compréhension des choses, Jeanne avait senti tout ce que sa situation sociale offrirait de difficultés, quand elle serait en âge de quitter la maison des dames Jardy. Vivre chez sa mère lui aurait fait horreur. Elle devait donc assurer son avenir. Et la nécessité d'une profession qui donnât de la gravité à sa vie, et lui valût le respect, s'imposait, dès lors, impérieusement. La carrière littéraire, sérieusement suivie, dans une retraite laborieuse, s'indiquait à son choix raisonné.

Elle s'y préparait, avec une âpre volonté, lorsque sa mère mourut, lui laissant un mobilier magnifique, de très beaux bijoux et des dentelles princières.

Jeanne, effarée, n'eût pas su comment se tirer de tous les embarras de sa situation, si le père Babin n'avait été là pour la suppléer. Le vieil homme se chargea de toutes les démarches. Mais», aux pompes funèbres, il eut une surprise. Dès le jour du décès, trois messieurs, très bien et fort riches, s'étaient présentés, pour répondre des frais funéraires. Ainsi fut révélé à M. Babin, et à eux-mêmes, au milieu de leur tristesse, qu'ils avaient partagé, sans

s'en douter, les bonnes grâces de la défunte. Jeanne de Meyrieux mit les trois prétendants d'accord, en payant, de son argent l'enterrenient de sa mère. Puis elle vendit le mobilier, les dentelles et les bijoux, et aidée des conseils de son vieux maître, elle loua un appartement rue Jouffroy, le meubla très* simplement, et, toute de deuil vêtue, commença l'apprentissage de la vie littéraire.

Elle était très belle, fort distinguée, avec une tournure déjeune princesse, ce qui aplanit bien des difficultés dans la vie, mais en crée d'autres, que ne connaissent pas les laiderons. La première fois que Florise Barel, car elle avait pris, dès son début, un nom de guerre, se présenta dans les bureaux de la Revue Fraiiçaise, elle y fit sensation. Le garçon de bureau s'empressa de l'introduire dans le cabinet du secrétaire de la rédaction, M. Malatiré, un normand, chauve, aux dents abîmées par le cidre, et qui, depuis vingt ans, vengeait sur ses chers confrères, son amer regret de ne pouvoir rien créer. Installé dans son secrétariat de rédaction, comme un bourreau dans sa salle des tortures, il faisait subir à la prose des auteurs de la maison, le supplice de l'estrapade, des brodequins et du chevalet. Quand un roman sortait de ses mains, c'était en loques. Et, avec un aigre sourire, le tortionnaire disait k ses victimes :

— Voilà comment il faut écrire pour la Revue! C'est ainsi qu'on entre a l'Académie.

LA DIXIÈME MUSE 39 Un jour, Florent Beaucaire, le grand écrivain réaliste, répondit à la phrase sacramentelle :

— Alors, on y entre donc semblable aux gardiens du sérail ? Grand merci ! J'aime mieux rester comme je suis !

A la vue de Florise Barel, s'avançant, dans son triste cabinet, tendu de vert, meublé d'acajou, comme un bureau de sous-chef à l'Enregistrement, Malatiré se leva en grommelant, montra une chaise de crin, et découvrant ses dents vertes, dans un hideux sourire :

— Qu'est-ce qui me vaut, madame, l'honneur de vous voir?

— Je vous apporte, monsieur, dit la jeune fille d'une voix harmonieuse, une étude sur la Condition des Femmes...

— Oh ! Oh ! grinça Malatiré, en toisant Florise d'un air malveillant. Madame écrit, et sur de si graves questions? La condition des femmes! Eh! Pour traiter un pareil sujet, il faudrait un cerveau de la qualité de celui de Montesquieu... Encore que, sur Montesquieu, il y aurait bien à dire... Mais enfin... aujourd'hui, on s'en contenterait.

La jeune femme écouta, impassible, les désobligeants commérages du secrétaire de rédaction, puis avec une charmante simplicité :

— Mon Dieu! Monsieur, je ne puis vous donner que ce dont je suis capable... C'est à vous déjuger si mon travail présente quelque intérêt...

— C'est ma fonction, interrompit rudement Malatiré. Mais comment, dites-moi, et cela en quelques mots, avez-vous compris le sujet...

Florise, sans se laisser intimider par la morgue bourrue du personnage, commença de parler, et à mesure que son discours se développait, clair, émouvant et original, la physionomie de Malatiré se faisait plus bougonne. Au bout d'un instant, le secrétaire de la rédaction interrompit la jeune fille, et d'un ton glacé lui dit :

— Laissez-moi votre étude . Vous recevrez une réponse. Je vous salue, madame.

Il se leva à peine de son fauteuil, suivit d'un regard terne Florise, qui se dirigeait vers la porte, convaincue que sa démarche avait été de nul effet et que son ouvrage était condamné d'avance. Mais à peine la porte était-elle refermée, Malatiré prit le manuscrit, dénoua la ficelle et se mit à le lire , l'annotant en marge d'observations au crayon rouge. Quinze jours plus tard, Florise eut la satisfaction de corriger ses premières épreuves et la surprise de découvrir, sur les feuillets de son manuscrit, des remarques dans ce genre : a Très juste! Imité de Pascal, d'ailleurs!... Bossuet l'a dit dans une autre forme. Oh! Oh! connaît son XYIIM... Pris à Arnaud... Voir lettres de Maintenon. » Mais en dépit de ses pédantes remarques, Malatiré avait fait accepter l'œuvre de Florise, il lui avait donné un tour défaveur, et quand la jeune fille venait à la Revue,

elle était accueillie, par le garçon de bureau, avec un sourire qui prouvait quelle influence elle possédait déjà dans la maison.

Un jour qu'elle était assise dans le cabinet de Malatiré, discourant avec lui sur Bossuet, son auteur favori, sans que rien eut préparé cette digression, le secrétaire saisit la main de Florise, la porta à ses lèvres et, avec des yeux, qui papillotaient, une bouche qui grimaçait, il commença une déclaration d'amour. Florise, plus près de rire que de se fâcher, retira sa main , interrompit son adorateur , et avec beaucoup de douceur se plaignit de sk traîtrise, a Revenons à Bossuet, lui dit-elle )). Mais il ne voulut rien entendre. Il avait brûlé ses vaisseaux, et ne savait que répéter : ce Je vous aime. Jamais je n'ai rencontré une femme comme vous, consentez à accepter mon nom. A nous deux, et avec la Bévue, nous dominerons la littérature contemporaine». Florise expliqua àMalatiré, avec une amicale tranquillité, qu'elle ne voulait pas sacrifier son indépendance et que, pour elle, le droit de faire ce qui lui plaisait le mieux était un privilège auquel elle ne renoncerait en aucune circonstance. Que, pour le surplus, elle était toute portée à traiter Malatiré en ami véritable et a lui concéder sur son esprit toutes les autorités critiques.

Avec beaucoup de surprise, le secrétaire se résigna et, mis en rapport avec le père Babin, dont il apprécia la haute valeur , il forma une alliance

intellectuelle, dont la gloire de Fiorise devint le programme et le but. C'est de cette première phase de la vie littéraire de M^^^ Barel que date l'éclatante renommée de la jeune fille. La Condition des Femmes, couronnée par TAcadémie, devint rapidement un livre classique dans les lycées et les pensionnats. La publication de deux romans : Claude RambeiHet V Invincible vertu, confirmèrent les promesses des débuts de Fiorise.

Brusquement, elle apparut, grandit comme une étoile de haut rang et attira l'attention du public. Malatiré, dans un article retentissant, mit sous les pieds de la jeune fille tous les auteurs .contemporains, sans en excepter un seul. Il sacrifia les écrivains même de la Revue à sa passionnée admiration pour Fiorise. L'éloge, si précieux, par sa rareté, du féroce critique, valut à M^^^ Barel les suffrages de toute la presse. Ne pas faire cause commune avec un juge aussi redoutable eut été se donner un brevet d'ignorance. D'ailleurs, les livres de l'écrivain prôné étaient beaux. Mais surtout Fiorise était charmante. Et la première fois qu'invitée à présider le dîner des Gens de lettres, elle se montra, modeste et d'autant plus belle, son succès fut triomphal. Elle parla, à la fin du banquet, sans préparation, d'une voix douce et claire, avec une abondance d'idées et un bonheur d'expressions qui ravirent ses auditeurs. Ce fut une véritable conquête de tous les hommes qui se trouvaient présents et qui partirent enflammés d'enthousiasme pour la jeune sociétaire.

Florise, au lieu de se donner des airs d'impératrice des lettres, d'ouvrir un salon et de mettre en œuvre l'autorité que sa situation hors ligne lui permettait de prendre^ resta modestement dans son petit appartement de la rue Jouffroy, et continua de travailler à l'écart. Cependant elle contracta quelques amitiés nouvelles, dont la plus importante fut celle qui fit entrer, dans sa vie intime, André Treillard. L'apparition du jeune homme chez Florise fut, il faut le dire, le signal d'une révolte très accentue'e de Malatiré et du père Babin. Le secrétaire de \di Revue Française et le professeur, qui ne s'entendaient pas bien, en temps ordinaire, sur les questions de sentiments, et ne se retrouvaient d'accord que dans le domaine littéraire, firent cause commune, dès le principe, contre l'écrivain. Malatiré fut tout particulièrement amer :

— Qu'avez-vous besoin de vous encombrer de ce normalien, inconsistant et creux? dit-il à Florise. A quoi pourra-t-il vous servir? Il a besoin de vous. Vous n'avez nul besoin de lui. C'est un assez bon journaliste, mais, comme romancier et comme poète, il est d'une valeur fort contestable. C'est un succédané de Balzac à la centième dilution. Et qu'est-ce que c'est que Balzac, je vous le demande? Un rêveur sans style, un feuilletonniste sans idéal, qui raconte des histoires de brigands, sans même avoir le mérite de l'invention, et qui, sous couleur d'études de femmes, transporte toute crue la vie intime de ses amies confiantes dans des nou-

velles soporifiques. Combien a été éphémère la renommée de ce gros homme essoufflé et suant, qui n'a eu pour préoccupation que de gagner de l'argent et pour qui le souci de l'art passait de bien loin après la préoccupation de faire pousser des melons en primeur. La jeunesse ne le lit plus, et le gros public le délaisse. Il apparaît un e sorte d'Eugène Sue prétentieux et fort inférieur au naïf Alexandre Dumas.

— Pardon, fit en souriant Florise, vous avez commencé à éreinter André Treillard. Vous avez sauté ensuite à Balzac et vous n'en laissez pas un morceau entier... Si vous ne vous arrêtez pas, la profonde et admirable Comédie humaine va devenir, tout à l'heure, un naïf Guignol...

— Oh! dit Malatiré, vous ne croyez pas si bien dire. Mais revenons à Treillard...

— Non ! je vous en prie. Ce que vous avez dit de son maître vous dispense de parler du disciple, désormais. Si Balzac vaut si peu, André Treillard ne vaut rien. Mais, tel qu'il est, j'ai de la sympathie pour lui. Et je désire que mes amis lui fassent bon accueil.

Il était rare que Florise manifestât de l'autorité vis-àvis de ses deux fidèles. La déclaration nette de sa volonté arrêta toutes les velléités de résistance. Mais Babin et Malatiré n'en protestèrent pas moins et se dédommagèrent entre eux du silence que Florise leur imposait. Ils se serrèrent, pour faire place au nouveau venu, dont les relations avec la jeune fille prirent

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promptement une allure très différente de celles que ses conseillers littéraires avaient avec elle.

André Treillard, âgé de trente-deux ans, beau garçon, très moderne dans ses goûts et dans ses tendances, était aussi peu fait pour plaire à MM. Babin et Malatiré que les idées classiques de ces messieurs pour l'intéresser. Ils le traitaient d'arriviste. 11 les qualifiait de rétrogrades. Entre les manières de penser de l'un et des autres, il y avait le gouffre effrayant qu'avaient creusé trois révolutions littéraires. Ils étaient dans l'impossibilité de s'entendre. Et une conversation d'un quart d'heure, sur d'autres sujets que les plus terre-à-terre, déchaînait immédiatement des tempêtes. Malatiré surtout, qui, à partir de la fin duxviii® siècle ne saluait pas une pure gloire dans la littérature française, et qui connaissait, par le menu, et jusqu'à les citer textuellement, tous les auteurs jusqu'aux plus récents contemporains, Malatiré était intraitable. Avec le père Babin, il y avait encore moyen de s'accorder. Mais le secrétaire de la Revue Française tombait, tout de suite, dans les personnalités blessantes.

Florise avait donc pris le parti, autant que possible, de ne pas mettre en présence ces hommes si dissemblables. Elle recevait André Treillard à part. Cependant, le dimanche soir, ils se réunissaient tous, chez elle, et ce n'était que par des prodiges d'autorité souriante que la jeune fille obtenait que la conversation ne dégénérât pas en polémique. Treillard l'y

aidait consciencieasemeat. Il écoutait les aigres propres de Malatiré avec un sang-froid qui irritait profondément le critique. Il était doux au père Babin don t l'érudition et l'hamilité lui plaisaient. Entre ces trois hommes, Florise répandait les trésors de sa grâce, par un partage aussi égal que possible et qui cependant n'empêchait pas les jalousies.

Treillard s'était pris pour elle d'un caprice que la charmante sévérité, avec laquelle il s'était vu accueillir, avait promptement poussé jusqu'à l'amour. Manquant aux règles les plus élémentaires de la délicatesse, il avait essayé de compromettre Florise, pour la séparer de ses deux cerbères. 11 n'avait obtenu qu'un redoublement d'hostilité de la part de Malatiré et la mise en garde de la jeune fille par le père Babin contre tout essai de séduction. Repoussé avec douceur comme amant, André fit un retour offensif comme mari, mais il n'obtint pas plus de succès. Comme il s'en plaignait amèrement à Florise, en l'accusant de sécheresse de cœur, celle-ci s'expliqua avec une complète netteté :

— Ne croyez pas, mon cher André, dit-elle, que je n'aie pas pour vous une très vive affection. Si j'étais une petite bourgeoise quelconque, et que vous me fissiez l'honneur de me demander d'être votre femme, j'accepterais avec joie, car je ne connais pas d'homme plus agréable et plus intéressant que vous. Je remettrais à votre intelligence la conduite de ma vie, et je ne m'occuperais plus que de vous rendre heureux, en

VOUS aimant de toutes les forces de mon cœur. Je chercherais à vous procurer la tranquillité, qui assure la régularité du travail, à vous aplanir les petits embarras qui dérangent les rêves d'un poète. Tout, pour moi, serait subordonné à votre plaisir et à vos succès. J'effacerais ma personnalité, jusqu'à la fondre complètement dans la vôtre, et je m'annihilerais pour augmenter votre prestige intellectuel. Mais je ne suis pas la petite bourgeoise dont je viens de vous parler. Je suis tout le contraire, c'est-à-dire une artiste, ayant une personnalité que je dois cultiver et développer, au lieu de la restreindre et de la stériliser. Mon premier devoir, envers moi'-meme, est de maintenir ma liberté, de penser et de juger. Et, pour une femme, l'unique condition de cette liberté c'est de demeurer solitaire. La femme, mon cher ami, vous le savez aussi bien que moi, n'est pas faite pour l'émancipation. Elle a été créée pour recevoir l'empreinte de l'homme . . .

Florise s'arrêta, avec un geste de mécontentement, elle sourit :

— Allons! voilà que je vous fais une conférence sur la Condition des femmes. Excusez-moi, mon ami, vous voyez à quel point je suis prise par ma profession et combien je suis en puissance de philosophie, puisque à. vous, pour qui j'ai une si vive prédilection, je réponds par des arguments littéraires, lorsque vous me parlez tendrement .. Une femme de lettres, à dire vrai, est une sorte de monstre, qui doit se tenir à l'écart de

l'humanité, car si elle se laisse aller à sa fonction naturelle elle perd toute sa valeur... Et voilà, mon cher Ai\dré, pourquoi cette fille est muette. Il hocha la tête avec un air soucieux :

— Vous résignerez-vous toujours à n'être qu'un cerveau? Dites, tout bonnement, que je ne vous plais point. Pouvez-vous affirmer que jamais vous ne vous départirez, au profit d'un autre, de la rigueur que vous me montrez en ce moment?

— Je ne suis pas assez absurde pour affirmer que je ne changerai point. Mais ce ne sera pas, alors, mon cœur qui subira une métamorphose, mais ma raison. Et il y a de bien grandes chances pour que cela n'arrive pas.

Il s'écria avec colère :

— C'est Malatiré, cet eunuque, et Babin, ce déchet, qui vous fourrent de pareilles idées dans la tête! C'est un crime, entendez-vous, que commettent ces deux hommes. Ils ont un fatal empire sur votre pensée. Ils vous ont farcie d'un jansénisme qui tend à vous enfermer dans une sorte de Port-Royal, dont l'un serait le Nicole et l'autre le Pascal. Mais, au faire et au prendre, ce sont deux cuistres, qui vous donnent sur la vie des notions absurdes, parce qu'ils parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. La tendresse, le désir, l'amour, pour un Babin et un Malatiré, ce sont lettres mortes ! Ces infâmes ont profané, dans votre esprit, les sentiments les plus doux qui existent pour l'humanité. Vous en pleurerez, un jour, des larmes bien cruelles, si vous

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persévérez clans, les résolutions que vous venez de me signifier.

— Vous vous trompez complètement, sur le compte de ceux dont vous pariez, répliqua Florise, qui voulut défendre ses amis.

— Ils me haïssent ! Ils sont jaloux, de moi. Du reste, ils en veulent à la société tout entière de leur misère physique. Et quant à Malatiré, il y ajoute, en ce qui me concerne, la fureur de l'impuissant contre le producteur. Ce pion fielleux et édenté, qui ne peut pas écrire une page, sans qu'une œuvre originale lui en fournisse le thème, supporte impatiemment que je publie des livres, et que je travaille pour le théâtre. Mais, d'être aimé de vous, ce serait pour moi un triomphe auquel il ne survivrait pas. Aussi il vous le défend, et vous, obéissant à ses féroces suggestions, vous me désespérez. Et que signifient les arguments dont vous appuyez votre résolution? L'intimité délicieuse de deux cœurs, l'union de deux intelligences devient, pour vous, une sorte de capitulation morale à laquelle ne résisterait pas votre personnalité. Quelle idée vous faites-vous donc de la vie que nous mènerions ensemble? Serait-ce une bataille où il faudrait que l'un asservisse l'autre? Bien au contraire! Pour les luttes quotidiennes, nous nous serions un mutuel appui. Je puiserais, dans votre tendresse, la force de monter jusqu'aux sommets que j'ai entrevus dans mes rêves d'ambition, et vous trouveriez, dans ma présence, la

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sécurité du labeur patient et inspiré. Cet "accord de deux cœurs serait-il plus difficile à réaliser que celui de deux intelligencesj? Vous me comprenez, quand je vous parle d'art et de littérature, pourquoi votre esprit me serait-il fermé, quand je vous traduis mes sentiments si sincères et si vifs? C'est par un effet de votre volonté. Vous résistez à mon désir. Ne craignez-vous donc pas de me rendre malheureux ?

— Si, dit Florise, c'est ce que je redouterais par-dessus tout. Mais je ne crois pas au chagrin d'amour d'un homme qui vit, comme vous, intensément par le cerveau. C'est affaire de raisonnement pour apaiser votre souci. L'amour physique, seul, peut être inguérissable et pousser à des extrémités graves. Mais ce n'est ni votre cas, ni le mien. Allons, mon cher ami, soyons sensés, et ne portons pas le désordre dans l'harmonie de notre carrière. Nous sommes, l'un et l'autre, parvenus au point le plus critique. Nous avons obtenu le succès. Il faut prouver que nous le méritons, par des œuvres supérieures encore à celles qui nous l'ont valu. Et toutes nos forces nous seront nécessaires pour y réussir. Vous me parlez d'amour, d'union, de communauté, lorsque je suis prête à simplifier ma vie jusqu'à l'anachorétisme , pour lui assurer toute l'ampleur de travail que nécessitent mes ambitions. Il ne s'agit pas de dédoubler sa volonté. Il faut, au contraire, la concentrer et l'unifier pour briser toutes les résistances, et entrer définitivement dans la gloire.

Une flamme s'était allumée dans les yeux de Florise. Son front noble resplendissait d'enthousiasme. Elle apparut, dans cet instant, à Treillard, véritablement grande, et il désespéra de la conquérir. Il eut l'intuition qu'elle lui était supérieure. 11 la vit transfigurée, par la foi, en une sorte de vierge de l'Art, que tout contact avec l'homme ferait déchoir de son rang divin, comme la Walkyrie qui a déserté sa mission céleste. Une amertume profonde emplit son cœur. Il fut aussi cruellement atteint dans sa vanité que dans son affection. La preuve que rien de tout ce qu'il avait tenté, pour plaire à Florise, n'avait ému la jeune fille, lui était donnée sans atténuation. Pour elle, il n'avait été qu'un Babin ou un Malatiré de plus. Sa jeunesse, le prestige de son talent, la réputation acquise, tout cela était de nul prix. Il lui fallait demeurer auprès de la jeune fille, patient et soumis, comme ceux qu'il raillait, avec tant de cruauté, de leur effacement. A cela, il ne pût se résigner, et poussant audacieusement l'explication commencée jusqu'à ses dernières limites :

— Si je vous comprends bien, vous m'offrez, dans votre vie, tout juste la place de confident et de compagnon aux heures de repos. Vous me permettrez de vous voir, quand vous n'aurez rien de mieux à faire.

. — Non, mon ami. Vous serez libre de venir ici quand il vous plaira, et autant qu'il vous plaira. Vous savez qu'à une heure, chaque jour, ma tâche est terminée, et que je cesse d'être une femme de lettres, pour rede-

.venir une femme comme toutes les autres, m'occupant de mon ménage, recevant mes amis, me promenant, dînant avec eax, et allant au théâtre, heureuse de la compagnie qu'on me fait, et, je le crois, très facile à vivre. Ne pouvez-vous pas vous contenter de ce que je vous offre ?

— Mais, si l'on nous voit sortir ensemble, on dira, au bout de huit jours, que je suis votre amant.,.

Elle sourit tranquillement :

— Yoilà qui m'est égal, par exemple! L'important est que cela ne soit pas. Pour le surplus, laissez faire au temps qui remet toutes choses en place.

— Et vous croyez que je me résignerai à vous voir constamment, à m'emplir les yeux de votre beauté, à vous désirer, par conséquent, sans espoir de vous obtenir? N'y comptez pas! J'aime mieux m'éloigner et disparaître. Près de vous, je souffrirais trop. C'est impossible ! Je n'endurerai pas une pareille torture.

— Voyez, comme vous me traitez durement ! protesta Florise, les larmes aux yeux. Vous me mettez dans l'alternative ou de sacrifier mes idées, ou de perdre votre amitié. Est-ce généreux, ce que vous faites-là?

— C'est égoïste, c'est féroce, c'est tout ce que vous voudrez, mais c'est la réponse inévitable et logique à votre férocité et à votre égoïsme ! Nous sommes à deux de jeu. 11 faut qu'il y en ait un qui cède h l'autre. M'aimez-vous assez pour vous donnera moi?

— Et vous, m'aimcz-vous assez pour ne pas me conraindre ?

— C'est parce que je vous aime follement, que je veux que vous me cédiez. Et c'est, hélas, parce que vous ne m'aimez pas, que vous vous disputez à moi, avec la tranquille et victorieuse puissance d'un cœur inanimé. Oh! Vous me réduisez au désespoir, Florise. Mais je ne vous montrerai pas mes larmes. Surtout je ne donnerai pas à vos deux atroces conseillers, la joie de constater à quel point ils ont réussi à me torturer. Restez avec eux, vivez entre ces esprits glacés et ces cœurs débiles. Ils m'ont fait tout le mal qu'ils pouvaient me faire. Adieu !

— André, ne partez pas ainsi !

— Changerez-vous de résolution?

Elle eut l'orgueil de répondre avec fermeté :

— Non!

Il n'ajouta pas une parole, fit un geste de désespoir et partit. C'est à la suite de cette rupture avec M^^® Barel et pendant la période de désœuvrement qui la suivit, qu'André Treillard rencontra la marquise de Sortais. L'écrivain venait de publier, à la Revue des Deux Mondes, une suite de poèmes dialogués, d'une forme charmante, ou à la grâce alanguie d'un Vigny, se mêlait la verve sarcastique d'un Banville. La jeune femme qui réunissait, pour les publier en volume, un certain nombre de vers qu'elle avait récités, pendant plusieurs hivers, dans les maisons les plus aristocrati-

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ques, attira toat de suite chez elle a son illustre confrère. » En quelques jours, Treillard devint le grand homme du salon de la marquise, et son utile collaborateur.

M. de Sortais, gentilhomme angevin, grand sportsman, habile éleveur et chasseur enragé, accueillit avec une faveur marquée l'apparition d'André dans sa maison. C'était un homme très pratique, qui avait, depuis longtemps, renoncé à l'intimité avec sa femme. Il entretenait une meute de cinquante chiens pour courre le sanglier, une chasse de trois mille hectares^ où l'on faisait des tableaux de cinq cents pièces, une écurie de steeple, qui lui avait valu l'entrée au Jockey, et une petite actrice des Nouveautés qui le trompait, à l'heure et à la journée, avec tous les cabots de Paris. La fortune énorme, apportée en mariage par la marquise, subvenait à ces diverses dépenses et méritait à celle qui la possédait, une considération qui allait jusqu'à l'aveuglement systématique. M"^® de Sortais avait le droit de faire, de dire, d'écrire tout ce qui lui plaisait. Son mari couvrait tout, en bloc. Et il avait donné la mesure de son approbation, en conduisant sur le terrain le baron de Grécourt, qui s'était permis de lui dire familièrement qu'il aimait mieux les femme en bas roses qu'en bas bleus.

Le marquis poussa la grâce jusqu'à inviter Treillard à ses chasses. Mais la marquise coupa court, promptement, à ces velléités, en déclarant à son mari qu'il eut à lui

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laisser ses amis pour elle. M. de Sortais se le tint pour dit, et n'essaya plus de débaucher Treillard. Il se borna à lui demander sa protection auprès des princes du feuilleton, pour la charmante M^^^ Verval, des Nouveautés, que ces injustes critiques s'obstinaient à considérer comme une grue, quand elle possédait incontestablement l'étoffe d'une sociétaire de la Comédie-Française. André, bourré de truffes et grisé de vin de Champagne par sa nouvelle amie, choyé, caressé par les aristocratiques snobs qui fréquentaient chez elle, se laissa aller à oublier Florise et le petit cénacle de la rue Jouffroy.

L'amollissante et flatteuse atmosphère des salons agit sur son moral. Il s'attela à rebouter les hémistiches de M°^^ de Sortais, à nourrir ses poèmes vides, de quelques strophes substantielles. 11 consacra à cette orthopédie poétique un temps qui eût été mieux employé à écrire la pièce commencée, promise au Théâtre- Intime. L'explication de cette absurde conduite ressortait clairement pour les familiers de la marquise, des affectueuses familiarités de la dame du logis pour celui qu'elle appelait son poète. Pris au piège des grâces mondaines, André s'était enflammé pour M""® de Sortais et se laissait distraire de sa besogne accoutumée par les caprices de la jeune femme. Elle le conduisait en laisse, comme un chien favori, et le menait partout otjl il lui plaisait, sans qu'il fit un effort de résistance. Elle lui avait, du reste, expliqué qu'il n'y a pas d'intérêt à vivre

comme un bohème, et qu'on trouve de grands avantages à fréquenter le beau monde.

— Voyez vous, mon cher, il faut vous défaire de vos petitesses, et élargir votre horizon. Ce n'est que par les relations que l'on se fraie un chemin vers les buts enviables, qui sont, pour un homme de lettres^ les hautes récompenses et les grands honneurs. Si nous n'étions pas gouvernés par des scélérats, il serait vraiment lamentable que vous ne soyez pas encore décoré. Mais sous le régime politique que nous subissons, cela peut s'expliquer. Pour obtenir les faveurs du pouvoir, il faut être du Midi, d'abord, franc-maçon ensuite, et pardessus tout, ami des Juifs. Or, vous êtes du Nord, vous avez des idées saines, et je ne vous crois pas inféodé à la tribu? Il faut donc faire votre deuil du ruban rouge et vous rabattre sur l'Académie. Ah ! Là, c'est une autre affaire, et nous avons tous les atouts. Nos amis vous seront acquis, et la majorité est antigouvernementale, au premier chef. C'est l'affaire d'un peu de patience, de beaucoup d'habileté, et de nombreux dîners. On n'imagine pas l'importance qu'a la cuisine, au point de vue académique. La première qualité d'un candidat, c'estd'avoir un bon estomac, et de pouvoir manger hors de chez lui, quatre fois par semaine. Ce n'est pas à la portée du premier venu. Et je connais des hommes, du plus grand talent, qui ont été obligés à renoncer à toutes leurs ambitions par insuffisance gastrique. Arrivé à un certain moment de sa carrière, un écrivain doit cesser de

produire, pour ne pas s'exposer à un insuccès, et aller, tous les soirs, dans le monde pour soigner sa candidature. En deux campagnes d'hiver, le succès est assuré. Mais il faut une base d'opérations sérieusement préparée. Cette base, je la possède, et je vous l'offre, c'est mon salon. Je me charge d'y amener tous vos électeurs et de les disposer à vous être favorables. Vous, arrangez-vous pour leur être utile, dans les journaux où vous écrirez des articles sur leurs ouvrages et sur leurs personnes. On fera entendre à ceux dont vous ne vous occuperez pas, que c'est encore une preuve de sympathie. Si vous me laissez vous guider, si vous êtes docile, je réponds du résultat. La vie, pendant ce temps-là, se passera doucement. Nous travaillerons, mais pratiquement, et non au hasard de Tinspiration. 11 faut se défier du décousu de l'imagination. Tout doit être combiné en vue de l'effet à obtenir. Il est des ouvrages qu'il convient de se résigner à ne pas écrire, et des productions auxquelles il est indispensable de savoir s'astreindre. Une fois arrivé au but, une fois consacré, vous pourrez faire ce que vous voudrez. Tout paraîtra superbe. Parce que, voyez-vous, mon cher poète, dans la vie tout n'est que classiti cation. H est important, avant tout, d'être bien classé. Le public n'en demande pas davantage et accepte le produit d'après la couleur du papier et la forme de l'étiquette.

— Vous avez un étrange mépris pour vos contemporains, dit Treillard avec un sourire.

— Je les traite comme ils veulent être traités. Ne leur faisons pas plus d'honneur qu'ils n'en méritent. Profitons^ de leur sottise et conduisons-nous en gens supérieurs.

C'était avec ces sophismes démoralisants que M^^ de Sortais avait engourdi la conscience artistique de l'écrivain, et l'avait réduit à l'état de parasite mondain. Il est probable que si la marquise s'était adressée à la raison seule deTreillard, elle eût rencontré une résistance sérieuse à ses 'essais de corruption. La claire intelligence de l'homme de lettres eût discerné promptement tout ce que présentait de dangers le programme d'ambition développé par la jeune femme. Mais dans son boudoir, en tête-à-tête avec son poète, M"^^ de Sortais était irrésistible. Elle procurait h Treillard toutes les satisfactions morales, en même temps qu'elle avivait ses désirs physiques. Ses coquetteries affolaientle pauvre garçon, qu'une timidité mêlée de gaucherie contenait dans les limites du respect jusqu'au moment où il en sortait maladroitement et trop brusquement. A l'instant même, il se faisait remettre à sa place, avec de charmants sourires, par la jeune femme qui montrait un calme imperturbable. Treillard, alors, après des heures de marivaudages qui lui mettaient la fièvre dans le sang, quittait la marquise, furieux, enragé, prêt à briser sa chaîne qu'il maudissait et, le lendemain, revenait à son ensorcelant esclavage.

Cependant, comme il n'avait pas perdu, si amou-

LA DIXIÈME MUSE 59 reux qu'il fût, toute faculté de compréhension, il avait été amené à se demander pourquoi M^^ de Sortais qui l'avait élu, attiré, favorisé, le traitait aussi mal, quand il lui aurait été bien aisé de le rendre heureux. Il n'était pas sans avoir entendu parler de la jeune femme, avant de la connaître intimement. Il savait qu'elle avait eu une liaison très affichée, avec l'illustre et charmant explorateur Octave de Verglaine, mort au Soudan, il y avait quelques années. On lui avait également donné pour certaine, une intrigue, cependant très cachée, avec l'illustre chanteur Verelli, le baryton italien qui fit fureur dans les salons pendant tout un hiver. Pourquoi alors tant de sévérité pour lui? La froideur de la jeune femme, quand il essayait del'émouvoir par ses prières, cette superbe indifférence qui le désolait n'auraient-elles pas pour cause un attachement mystérieux? Dans son dépit, Treillard en venait à se dire : pour qu'elle ne m'aime pas, il faut qu'elle en aime un autre.

Il résolut de chercher, de s'enquérir, de surveiller. D'abord '^il fit le dénombrement de ceux qui fréquentaient le salon de la marquise. Si elle avait un amant, à [coup sûr, le favorisé venait chez-elle, et devait être des familiers du mari. On savait combien M. de Sortais avait eu de prédilection pour Verglaine, et Treillard était encore tout chaud des amicales protestations du Nemrod. A cette intellectuelle, l'écrivain, avec un sens très fin, attribua un faible pour un homme de sport.

Le contraste était fait pour lui plaire entre l'animalité franche d'un solide garçon et sa mièvrerie raffinée et complexe. En procédant par sélection^ Treillard arriva assez vite à isoler trois candidats au soupçon. Et^ parmi ces trois galants possibles, un qui tout particulièrement se montrait inquiétant, par l'effacement de son attitude, la réserve de ses paroles et la discrétion de ses sourires. C'était le beau baron de Roize, ami très cher de M. de Sortais, quoique plus jeune de dix ans que le marquis, son partenaire à la salle d'armes, et son compagnon à la chasse, au tir, aux courses, ce dont la marquise le raillait agréablement, en affectant de le mépriser un peu.

Un instinct avertit Treillard qu'une comédie, très simple et très ingénieuse, se déroulait devant lui, qui n'en avait pas encore démêlé l'intrigue. Une rage froide le transporta et il lui devint impossible d'endurer plus longtemps une situation aussi cruelle. Si les familiers de la marquise étaient au courant du jeu qui se jouait dans la maison, il pouvait à leurs yeux être plus que ridicule. Par ces gens du monde, il devait être considéré comme une espèce de secrétaire des commandements de la marquise, moitié lecteur, moitié plumitif, et faisant les courses dans les librairies et chez les éditeurs, par surcroît. S'il en était ainsi, Treillard se jura de tirer vengeaiice d'un pareil affront. Mais tout d'abord il convenait de s'assurer de ce qu'il ne faisait encore que soupçonner.

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En une semaine, avec une sagacité remarquable, l'homme de lettres arriva à se rendre un compte exact de l'emploi du temps de sa belle patronne. Et le jour même oii le baron de Roize s'était assuré que M"'^ de Sortais était suivie par Treillard, par deux fois déjà, l'écrivain avait vu celle qu'il aimait entrer dans la maison de la rue de Phalsbourg, y rester deux heures, et en sortir assez hermétiquement voilée pour qu'il fût impossible de découvrir sur son visage les traces ardentes du plaisir. Dès lors, il ne lui parut plus qu'il y eut de ménagements à garder. Deux moyens s'offraient de couper court à l'indigne mystification dont M"'^ de Sortais s'était rendue coupable envers lui. L'un, éclatant et décisif, consistait à lui jeter au visage le nom de son amant, comme il l'avait déjà fait, mais en lui donnant, cette fois, la preuve, qu'il savait oii et quand ils se rencontraient.

L'autre, plus simple, plus sûr, plus digne aussi, consistait à disparaître, purement et simplement, à sortir de la vie de cette ingrate, comme il y était entré, sans fracas, presque à l'anglaise, sans parler à personne, et à la livrer à elle-même, après avoir été, pendant trois mois, son directeur de pensée, et son maître littéraire. C'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta, navré, le cœur en deuil de sa déception nouvelle, ne croyant plus au bonheur, puisque les deux femmes, auxquelles il l'avait demandé, le lui avaient refusé pour des raisons diverses, mais catégoriques.

Treillard, en proie à un accès de sombre pessimisme,

s'enferma chez lui, et, en quelques jours, termina la pièce qu'il avait laissée inachevée. Entre le sujet traité dans cet ouvrage et sa douleur personnelle, il existait des analogies tellement étroites qu'on eut pu croire qu'il l'avait écrit après son aventure avec M""® de Sortais. De cette rencontre de situations, qui, constatée par lui, avait excité son esprit jusqu'à la rage, étaient résultées une violence de pensée, une ardeur de dialogue tout à fait extraordinaires. Exaspéré par la douleur, Treillard se montra très au-dessus de lui-même, et le troisième acte de sa pièce atteignit à une éloquence admirable. Jusqu'à la terminaison de son travail, il vécut seul, enfermé, servi par sa vieille bonne, qui le soignait en véritable fils. Et, quand il eut mis le point final à son manuscrit, il sortit pâle, fiévreux, comme s'il venait de faire une maladie, mais satisfait de sa victoire morale et plein d'espoir dans la destinée de son œuvre.

Pendant cette retraite laborieuse, la marquise avait envoyé à différentes reprises demander de ses nouvelles . La première fois, Treillard avait mis sous enveloppe le manuscrit de la grande dame, et, sans un mot, le lui avait renvoyé, revu, corrigé, augmenté, prêt pour la publication. Florise Barel était venue aussi, sans avoir meilleure fortune. Mais elle avait parlé à la servante et, par elle, avec joie, elle avait appris qu'André travaillait, comme dans ses moments d'inspiration, avec acbarnemcnt.

Elle lui avait laissé sur sa carte ces simples mots :

LA DIXIÈME MUSE 63 Bon courage! et avait attendu que la crise littéraire fût terminée. De ce que Treillard était enfermé chez lui, elle concluait qu'il avait rompu avec de Sortais, et, avec une satisfaction très vive, la jeune femme s'imaginait l'écrivain revenu au travail et dégoûté de la vie absurde qui l'avait trop longtemps éloigné de ses vrais compagnons.

[Il

Dans le cabinet du directeur de Librairie moderne, Treillard assis, fumait distraitement une cigarette, pendant que Parisot était allé, pour un instant, à la comptabilité. Sur le bureau, au milieu de papiers soigneusement classés, s'empilaient des manuscrits, attendant leur tour de lecture. Brusquement le regard de l'homme de lettres s'arrêta sur un rouleau de papier noué par une faveur lilas, et qui, déposé sur la pile, paraissait être le dernier apporté.

Treillard ressentit une contraction au cœur. Tl reconnut le papier, le lien, l'écriture. C'était le poème de la comtesse de Sortais. Une tentation vive le saisit de l'ouvrir pour s'assurer qu'il ne se trompait pas. Les explications à donner à Parisot, qui pouvait rentrer inopinément, l'arrêtèrent. Il prit cependant le rouleau, froissa du doigt le ruban clair et modeste, et le parfum délicat de la jeune femme monta faible, mais distinct à ses narines. C'était bien le poème échoué là, dans le cabinet de Téditeur, sur le bureau banal, parmi toutes les élucubrations proposées. Pour que la destinée de ce

manuscrit changeât, il avait suffi d'une brouille entre la grande dame et l'écrivain. Si puissante dans son salon. M""® de Sortais devenait effacée et sans prestige dans la maison de l'éditeur. Et, parmi les plus humbles, elle attendait le bon plaisir du potentat littéraire, qui accordait ou refusait les bons à tirer. L'éditeur rentra, abrégeant les incertitudes de Treillard. C'était un petit homme, au visage coloré, chauve, avec une touffe de cheveux gris de chaque côté des tempes, la moustache et la barbe encore blondes. 11 plaça devant l'auteur un bordereau couvert de chiffres et dit :

— Voilà votre compte. Je vous annonce qu'on retire votre dernier livre...

■ Treillard plia le papier et le mit dans sa poche, puis du doigt montrant le rouleau de papier qui le préoccupait si fort :

— Qu'est-ce que c'est que ce manuscrit-là ?

Parisot regarda, dans l'angle du manuscrit, un numéro d'ordre au crayon rouge, il ouvrit un registre placé sur son bureau et lut :

— 227 — Les Visions ardenteè, poèmes par Olivier Juglat. . . Vous connaissez ?

— Oui. Pour vous, qui est Olivier Juglat ?

— Une femme. Je m'étonne toujours de l'étrange manie qu'ont les femmes qui écrivent, de s'affubler de pseudonymes masculins ? Croient-elles ainsi inspirer plus de confiance, ou exciter plus d'intérêt? Je

pense que c'est tout le contraire qui arrive. Enfin ! Peu importe ! Celle-ci est une femme du monde, en faveur de laquelle deux académiciens très importants ont pris la peine de m'écrire... Elle n'en sera pas lue une minute plus tôt, vous le pensez bien.

— Même si je m'entremets pour elle ?

— Vous, Treillard ?

— Oui, moi.

— Ah ! C'est une autre affaire ! Vous êtes un auteur de la maison, et de plus mon ami... Vous connaissez l'auteur des Visions ardentes"^.

— Beaucoup.

Machinalement Parisot prit le rouleau de papier, dénoua la faveur lilas et regarda les premières lignes.

— Des vers ! Vous savez que nous n'avons pas une propension extrême à en publier... Il y a des éditeurs pour ces sortes d'ouvrages... Nous, notre spécialité c'est le roman... Est-ce qu'elle ne fait pas de romans, votre femme du monde ?

— Non ! Pas encore. Mais ses vers sont charmants.

— A-t-elle de la fortune ?

— Une très grande fortune.

— Cela aide singulièrement à avoir du talent !

— Quand lirez vous les Visions ardentes"^.

— Mais, cher ami, après ce que vous m'avez dit, je ne les lirai pas. Je les publierai, tout simplement. Il m'apparaît que je ne cours aucun risque, et que l'édition a quinze cents que je vais tirer, est enlevée d'avance.

Non pas que je croie que les amis de l'auteur en achèteront un volume. Il faudrait ne pas connaître les gens du monde pour le penser. Mais l'auteur ne voudra pas laisser moisir son ouvrage en magasin.

— Vous pouvez en être sûr.

— Alors je vais écrire à Olivier Juglat de bien vouloir passer à mon cabinet pour signer son traité.

— Vous verrez arriver une femme exquise, Parisot.

— Faudra-t-il que je lui dise que c'est sur votre recommandation que j'ai accepté son livre ?

Une flamme monta au visage de Treillard. 11 répondit cependant avec froideur :

— C'est inutile.

— Elle le sait d'avance, hein ?

— Nullement. Je ne suis même pas prévenu que le manuscrit vous a été envoyé.

— Ah ! Ah !... Je serai donc discret, cher ami, soyez tranquille.

— Vous n'avez pas à Têtre. Je suis, pour M^® la marquise de Sortais, un indifférent, un auteur quelconque, un invité vague, à qui l'on parle littérature, parce que c'est sa profession, comme on lui parlerait chevaux, s'il était sporstman, ou élevage s'il était chasseur, mais que l'on oublie après lui avoir parlé...

— Vous avez bien de l'amertume... Est-ce qu'elle est jolie et jeune votre marquise ?

— Jeune et jolie. Oui.

Parisot lut silencieusement quelques strophes^ puis levant vers l'écrivain son regard:

— Dites-moi, cher ami, il y a du Treillard làdedans...

— Pas du tout !

— A d'autres. Vous ne tromperez personne, surtout votre éditeur. Je connais votre manière. Voilà un poème sur les nuages... Le commencement est assez vague. Ecoutez-moi ce début : (( Les nuages sont les fleurs des songes... » Qu'est-ce que ça signifie ? Mais le ton se relève aussitôt, et la suite n'est plus pensée par le même cerveau, ni écrite par la même main... Treillard, vous ne me dites pas la vérité... Mais je la saurai !

— Vous serez bien avancé.

Un petit coup frappé à la porte les interrompit. Parisot ayant crié : entrez ! Un grand homme voûté, au visage glabre, flottant dans un pardessus trop large, coiffé d'un vaste feutre, parut sur le seuil. Il dit d'une voix forte :

— Je ne vous dérange pas?... Bonjour Treillard, comment va? Et vous, père des lettres, toujours la main ouverte, comme le Seigneur, avec les petits des oiseaux?... J'ai bien besoin de quinze cents francs, mon vieux Parisot !

Il s'affala dans un fauteuil, laissa tomber ses longs bras jusqu'à terre, et les yeux clos, il commença :

— La littérature est fichue, mes enfants. C'était de-

venu un véritable état, qui nourrissait son homme, et même lui faisait des rentes. Les gens de la bourgeoisie s'en sont aperçus et, au lieu d'élever leurs enfants dans le mépris de l'art d'écrire, ils les ont dressés à le pratiquer. D'où une génération extraordinaire d'aligneurs de phrases qui pullulent, tels des mouches, et presqu e aussi gênants qu'elles. Puis, par ailleurs, les femmes se sont mises de la partie, et, avec l'heureuse incontinence qui les caractérise dans tout ce qu'elles entreprennent, subitement elles ont tourné le robinet de leur génie et nous ont inondé d'un flot de copie incolore et sans saveur, mais à bas prix, ce qui a décidé tout de suite les directeurs de journaux à en emplir leurs colonnes. Et, ce jourd'hui, pour arriver à se faire exhiber à l'admiration des foules, dans les feuilles publiques, on est à la veille de payer, comme si Ton vendait un produit pharmaceutique, que je ne veux pas nommer pour ne pas lui faire de réclamée à l'œil, ou si l'on était ténor pour tournée américaine. Que l'on déporte les femmes du monde qui écrivent, ou qu'on les enferme dans une enceinte perpétuelle, afin de lutter contre la dépopulation !

Il s'arrêta une seconde, pour souffler, tira de sa poche un cigare de basse qualité, l'alluma et commença à en tirer des bouffées nauséabondes.

— Sur quoi avez-vous marché, Bouloumier, en venant ici? demanda Parisot en riant.

— Pas sur ce qui porte bonheur! s'exclama l'homme

de lettres. Jamais pareille déveine n'accabla un chrétien! Mais le suis-je? Enfin je pourrais l'être! La Renaissance refuse ma pièce, et cet immonde Galardin s'obstine à ne pas souffler mot de mon dernier roman dans sa Revue des Livides !

— Ah! c'est la conspiration du silence, fit Treillard. Connu! On ne vous discute pas, on vous ignore ! C'est une des formes les plus dangereuses de l'hostilité littéraire !

— Laissez donc, fit Parisot, l'important, c'est que le public vous connaisse. Galardin, avec trois colonnes de dithyrambe, ne fera pas vendre trois cents exemplaires d'un bouquin. Son silence n'empêche pas le lecteur d'enlever les éditions du livre dont l'auteur l'amuse.

— Ce cuistre n'en est pas moins là pour parler des livres. Pourquoi n'en parle-t-il pas?

— Parce que ça l'embête ! Voyons, Bouloumier, mettez-vous à la place de Galardin. Il sort de l'École normale, il est jeune, il écrit dans un journal important, il a essayé de faire un livre, et son livre est tombé à plat, au milieu d'une complète indifférence. Voilà donc un garçon qui se voit réduit à n'être, toute sa vie, qu'un articlier. Et vous voudriez qu'il s'intéressât à la littérature? Mais il la hait! Et en conscience il ne peut que la haïr. Elle lui apporte, chaque jour, des déboires. Le succès de chacun de ses camarades lui crève le cœur. L'avènement d'un nouveau lui paraît un déni de

f: justice. Pourquoi celui-là, et pas lui? Ah! mon ami, le sort de ce paavre diable, obligé d'écrire les longues colonnes de ses vides articles, est vraiment douloureux. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Toujours il lai faudra tresser les mêmes chaussons de lisières ou tourner de pareils bâtons de chaises, sans espoir de pouvoir faire autre chose. Aussi jugez quelle ivresse pour lui, quand, de ses chaussons, il peut étouffer le bruit de ses pas et, de ses bâtons de chaises, il peut s'armer, pour aller attaquer un auteur à succès, le détrousser et l'assommer dans un coin. Ce sont les jours marqués de blanc, dans la vie monotone de ce forçat de la copie sans prestige. Mais il ne peut pas toujours se livrer à son délicieux guet-à-pens. Il y a des passants de lettres, qui ne se laissent pas faire le coup du père François par les apaches de la critique. Ils se retournent, cognent, et peuvent fort bien mettre à mal leur téméraire assaillant. Alors, avec ceux-là, c'est la tactique de l'abstention et du silence qui prévaut. On ne se risque pas à les frapper, on les laisse passer sans signaler leur présence. On ne les connaît pas. On ne sait pas qu'ils existent. On espère que le public les ignorera de même. Et quand on voit qu'ils sont suivis, applaudis, malgré tout, on accompagne ces triomphateurs obstinés d'un regard sournois, en murmurant tout bas : intrigant !

— C'est égal, le métier d'écrire est devenu un des plus dégoûtants qui soient ! fit Bouloumier. Nos glo-

rieux ancêtres^ qui en avaient le respect, tomberaient en syncope s'ils voyaient ce qui se passe aujourd'hui.

— Eh ! C'était pareil de leur temps. Sinon pire. Rappelez-vous donc les querelles des classiques et des romantiques, sans parler des dissensions des romantiques entre eux et des haines qui les jetaient les uns contre les autres. Avons-nous le monopole de Tenvie? Il y a toujours eu des mauvais bougres. L'important c'est de n'en être pas soi-même.

— Est-ce bien sûr? Je commence à croire que la bonté est une infirmité et que la délicatesse est une duperie. Il ne faut pas traverser la foule, la main au chapeau, en disant : pardon ! Mais coudoyer, bousculer, fouler aux pieds ceux qui ne se rangent pas assez vite pour vous faire place, et, une fois arrivé au but, ne pas se retourner pour regarder si, sur le chemin parcouru, il y a des larmes et du sang. Chacun pour soi, que diable ! Et exterminons-nous les uns les autres.

— Vous êtes du Midi, vous, Bouloumier. Vous êtes venu de Castres, pour conquérir la gloire et la fortune, à la façon de ces Maures que Charles Martel arrêta dans les champs de Poitiers et refoula en Espagne, où ils firent, du reste, des merveilles. Vous êtes un cadet de Gascogne et vous vous étonnez qu'en cette qualité les alouettes ne vous tombent pas toutes rôties dans la bouche. Ah ! Messieurs du Midi, on vous a gâtés. Depuis trente-quatre ans, oui, depuis la guerre, vous avez pris l'habitude de traiter la France comme un pays conquis.

Tout est à vous, les places, les fonctions, les grades, les honneurs. Vous avez fondé des associations, qui se sont étendues sur toutes les administrations publiques, comme un vaste filet, et vous avez coutume de tout accaparer, de sorte que si, par hasard, vous rencontrez une résistance à vos désirs, ou à vos espoirs, vous criez à la spoliation. Il faudrait cependant vous rendre compte que, dans ce grand pays, il y a quatre points cardinaux, et que les gens de l'Est, de l'Ouest, et du Nord ont aussi quelques droits de possession à faire valoir. Ils sont les plus laborieux, les plus riches, les plus sérieux et les moins bavards. Quoi que vous les opprimiez, ils existent. Et toute votre turbulence méridionale ne fera pas qu'ils n'aient droit à leur place, entre nos frontières. Vous oubliez un peu trop ces vérités élémentaires, Messieurs du Midi. Vous vous êtes faits nos maîtres. Sur douze ministres, il y a, habituellement, huit ou neuf indigènes de l'autre bord de la Loire, et les trois autres représentent le reste de la France. Il en est de même partout, on ne voit que vous, on n'entend que vous, et vos plaintes sont incessantes, comme vos exigences sont sans limite. Un peu de discrétion, Bouloumier, ou bien l'on finira par se rendre compte que le Midi abuse. Et on le priera de rester chez lui.

— Il y est si mal ! dit l'homme de lettres en riant. Il fait bon naître au soleil, mais on ne peut vivre qu'à l'ombre. Vous avez bien raison, Parîsot, quand vous

dites que l'administration tout entière de la France est aux mains des Méridionaux. Ce sont tous mes pays qui sont au ministère des Beaux-Arts. N'est-ce pas décourageant de voir qu'ils ne font rien pour moi?

— Qu'est-ce que vous voulez en somme ?

— Une sinécure, bien payée, comme tous les camarades. Une bibliothèque, avec un beau logement, et chauffé, éclairé...

— Pas nourri ?

— Ah ! Si c'était possible ! Mais vous m'avouerez qu'il est dur pour moi, dans ma situation, de venir taper mon éditeur de quinze cents francs. . .

— Vous aimeriez mieux que je vous les offrisse sur un plat d'argent...

— Je ne tiendrais pas au plat.

— Et qu'est-ce que vous me donnerez pour les quinze cents francs ?

— J'ai un livre tout prêt...

— Vous m'en devez déjà trois, qui sont mangés, et que vous n'écrirez jamais !

— Je les écrirai, si j'ai du loisir. Et j'aurai du loisir, si vous me donnez quinze cents francs.

— Allons, fit Parisot, d'un air maussade, tenez les voilà. Mais c'est la dernière fois.

11 écrivit deux lignes sur une feuille de papier, signa et dit:

— .Vous passerez à la caisse.

— Mot magique ! Qui donc a dit que les éditeurs

étaient sans entrailles ? Tenez, Parisot, vous aurez un courtage tout de suite. Je vais faire un article sur votre maison et affirmer que c'est la seule qui ait encore le respect de la littérature.

— Allons ! fit Treillard, en se levant, maintenant que je vous ai vu heureux, Bouloumier, je me sauve. . .

— Comment va M^^^ Barel ? demanda l'homme de lettres.

— Mais il y a quelque temps que je ne l'ai vue, dit Treillard avec un peu de gêne.

— Bah ! Cette grande amitié subit une éclipse ? Tant pis! C'est une personne bien remarquable que M^^^ Florise. Mais, voyez-vous, Treillard, il ne faut avoir, pour une femme comme elle, que des sentiments littéraires... Sans quoi on est volé. Magnifique cerveau, mais tout petit cœur.

— Oh! elle a un cœur admirable, vous vous trompez, Bouloumier. Seulement, ce cœur, elle ne l'a point donné.

Ils sortirent, après avoir serré la main de Parisot, et Treillard, laissant son camarade au guichet de la caisse, s'en alla par les rues, rêvant à M°^^ de Sortais et au manuscrit noué d'une faveur mauve.

La marquise, depuis que son poète lui tenait rigueur, avait passé par des impressions diverses qui toutes avaient été sans charme. D'abord elle pensa que la bouderie de Treillard ne durerait pas et.que, ayant renvoyé le manuscrit, il viendrait de sa personne, un bel aprèsmidi, chercher les remerciements que méritait son tra-

vail. Au bout d'une semaine, il fallut croire, cependant, que le mécontentement de l'écrivain était sérieux, et que, pour le ramener dans la maison, il faudrait lui faire quelques avances. Ces avances se manifestèrent sous la forme d'une invitation à dîner, à laquelle Treillard répondit par une carte, sur laquelle il écrivit deux lignes pour refuser, sans indiquer de motif.

Cette résistance irrita vivement M""^ de Sortais. Elle se dit : Bon ! Qu'il reste chez lui. C'est son affaire. Quand il aura assez de la solitude il demandera à rentrer en grâce. Il croit sans doute obtenir plus, par sa rébellion, que par son obéissance. Il apprendra qu'il se trompe. Elle dut s'avouer que c'était elle qui se trompait. Ses roueries demeurèrent sans effet et sa fierté se guinda dans le vide. Il lui restait une ressource, c'était d'envoyer son mari chez l'écrivain. La cordialité bruyante que le marquis témoignait aux amis de la maison facilitait beaucoup son intervention. Là où tout autre aurait pu devenir ridicule, il demeurait sympathique. Il envahit le domicile de Treillard, comme il serait entré dans un carré, avec tous ses piqueurs, ses chiens, et sonnant de la trompe. Dès la porte d'entrée, il fit retentir l'appartement des éclats de sa voix :

— Il est là ? C'est bien ! Dites-lui que c'est M. de Sortais.

Il n'était pas facile à l'écrivain de défendre sa porte. Déjà le marquis, écartant la servante, avait forcé le passage, et débuchait dans le salon. Un pas de plus, il pénétrait dans le cabinet de travail, sans demander la per-

mission. Treillard ouvrit lui-même et raccueillit d'un sourire.

— Oh ! oh! fit le gentilhomme chasseur, il faut donc que je vienne vous relancer jusqu'ici ? Eh bien ! Que se passe-t-il ? Ma femme n'y comprend rien et elle m'envoie vous demander quelques explications. Vous a-t-on manqué d'égards, dans ma maison ? Je ne le permettrais pas. J'ai la plus grande déférence pour le talent, et je prétends en imposer le respect autour de moi. Vous êtes un charmant garçon, monsieur Treillard, quoique vous ne chassiez pas, et je ne me consolerais pas de vous perdre comme ami, puisque vous ne voulez pas être mon compagnon. Allons ! Dites un peu pourquoi on ne vous voit plus chez la marquise ? Elle s'en désole, vous savez... Et il ne faut jamais faire de la peine à une femme. Moi, je ne suis pas là, souvent... Il est donc indispensable que la marquise ait un entourage agréable, afin de lui faire supporter mon absence... Vous êtes de ceux qui lui plaisent le plus. Diable ! Vous allez me mettre dans une mauvaise posture, si vous restez à l'écart, pendant que je cours les bois... Nous sommes justement dans la saison des chasses à courre. Allons ! Revenez. Faites cela pour moi.

Tout ceci débité avec une voix sonore, qui faisait vibrer les carreaux du petit appartement, et avec accompagnement de gestes affectueux, inquiétants pour la solidité des meubles. Treillard se défendit, en souriant, d'avoir aucune cause de mécontentement et allégua.

pour justifier son absence, les nécessités de son travail, plus impérieuses en ce moment. Il avait eu un gros effort à faire, et s'était vu contraint de s'enfermer, afin de demander à la solitude les moyens de mener à bien la tache entreprise. Mais il était plein de reconnaissance pour les bontés que M"'^ la marquise de Sortais avait eues à son égard et il demandait instamment qu'on ne le prit pas pour un ingrat. Aussitôt libéré de ses soucis littéraires, il aurait grand plaisir à reparaître dans les salons où il avait été si flatté d'être admis. Il englua le gentilhomme chasseur dans les meilleures assurances de sa sympathie, et le renvoya convaincu que tout était pour le mieux.

Lorsque le marquis rentra chez lui, il fallut déchanter. La marquise ne partagea pas son optimisme. Aux cordiales assurances de son mari, elle opposa un silence plein de restrictions. Celui-ci ne s'en embarrassa pas plus qu'il ne fallait. Il n'avait pas coutume de discuter les motifs qui faisaient agir la marquise. 11 lui suffisait de satisfaire aux volontés qu'elle exprimait. Pour le surplus, c'était à elle h obtenir les résultats. M°^^ de Sortais, habituée à n'agir que d'après son propre mouvement, ne confia pas à son mari le secret de sa déconvenue. C'eut été entrer dans une voie qui pouvait conduire h des constatations fâcheuses. Et, d'ailleurs, quel secours aurait-elle pu attendre, dans l'ordre intellectuel, de cet être de vigueur, qu'elle méprisait si profondément?

LA DIXIÈME MUSE 79 Elle réfléchit, et arriva à cette conclusion que faire des avances plus complètes à Treillard serait lui donner une trop haute idée de sa puissance. Elle décida donc de le laisser de côté, pour le moment, en guettant ane occasion favorable pour le ressaisir. Bien entendu, elle se promit de lui faire payer très cher les contrariétés qu'elle subissait. Et, ayant ainsi réglé sa politique, elle continua le cours de son existence si laborieusement machinée. Elle eut cependant la preuve, au moment où elle s'y attendait le moins, que Treillard, quoiqu'il se fût écarté d'elle, ne se désintéressait pas de ce qui la touchait. Une lettre de Parisot la conviant à venir lui parler, au sujet 'du manuscrit déposé par elle, lui procura une vive émotion.

C'était la première fois qu'elle avait affaire au grand éditeur. Jusqu'alors, elle avaitpublié ses ouvrages dans des maisons plus accessibles. C'était sur le conseil de Treillard qu'elle s'était décidée à changer de libraire, avec l'arrière-pensée de réunir tous ses ouvrages. Aucune occupation ne pouvait lui sembler plus importante que de se rendre à la convocation de Parisot. Elle fit une toilette de circonstance, pas trop sombre pour ne pas paraître trop sérieuse, pas trop claire pour ne pas avoir l'air trop évaporée. Et non sans un battement de cœur, elle se présenta dans les bureaux, vers quatre heures, et fut conduite chez, le secrétaire de la maison, qui l'accueillit avec une bonne grâce discrète Elle examina, d'un coup d'œil, la tenue anglaise, la barbe

brune et fine, le regard avisé derrière le lorgnon. Elle se sentit en présence d'un homme qu'il fallait, de prime abord, se rendre favorable. Elle lui fit, en s'asseyant, l'honneur de son plus gracieux sourire :

— Est-ce que je n'aurai pas le plaisir de voir M. Parisot? demanda-t-elle d'une voix douce.

— Si, madame, dans un instant. On a dû le prévenir de votre visite... Il sera charmé de vous recevoir... M. Treillard lui a parlé de vous, longuement, avanthier...

Le front de la marquise se rembrunit. Quoi ! Dès les premières paroles, le nom de Treillard intervenait ? Ne pouvait-elle se dégager de la tutelle de l'homme de lettres? Et puisqu'il résistait à ses caprices, s'éloignait de sa maison, n'aurait-elle pas la satisfaction de paraître marcher toute seule, sans conseil et sans aide?

— Et à quel propos,- monsieur, cette longue conversation ? fit-elle, avec un peu de sécheresse dans le ton.

— Mais à propos de votre livre, madame, que notre auteur signalait à l'attention du patron... C'est à lui que vous devrez un traitement de faveur. Car vous avez devancé votre tour de lecture, et passé par-dessus tous les manuscrits qui attendaient

— Et qui a lu ce livre ?

— M. Parisot n'a confié ce soin h personne. Il l'a emporté chez lui... Ici, il n'a pas le temps de lire. Et

LA DIXIÈME MUSE 81 c'est sur ses instructions que j'ai eu l'honneur, madame, de vous écrire...

— Et ai-je lieu de penser qu'il soit satisfait ?

— Il n'y a pas à en douter, madame. Si une fin de de non-recevoir avait dû vous être opposée, j'aurais été chargé de la désobligeante mission de vous en informer. Du moment que M. Parisot s'est réservé le soin de causer avec vous, c'est qu'il n'a que des choses agréables à vous dire.

Au même moment, et sans que la marquise eut le temps d'achever le sourire commencé, la porte du cabinet s'ouvrit et un petit homme glabre, coiffé d'un chapeau à bords plats, entra délibérément, se laissa aller sur un fauteuil et s'écria d'une voix éclatante :

— Je suis crevé ! Je n'en peux plus ! Depuis un mois, je viens de vomir douze mille lignes. Quel chien de métier !

Tl se releva d'un bond, regarda avec effarement M'"'' de Sortais, salua d'un air confus et dit :

— Oh ! Pardon ! Madame. Je ne vous avais pas vue. Si vous saviez ce que c'est que d'avoir un roman en travers de l'estomac ! ...

La marquise se mit à rire :

— Je comprends votre soulagement, monsieur, à l'énergie avec laquelle vous le dépeignez...

Le secrétaire se pencha vers M""^ de Sortais et présentant, avec sa politesse railleuse, le nouveau venu, il prononça, devant la grande dame amusée et étonnée, le

nom d'un des romanciers les plus brillants de la jeune génération.

— Ah ! monsieur, reprit la marquise, quand on vous lit, on ne se douterait pas des peines que vous coûtent vos ouvrages, si j'en juge, toutefois, parce que vous venez de déclarer...

— Trop aimable, madame...

Intrigué l'homme de lettres attendait un éclaircissement sur le compte de son interlocutrice, mais le garçon de bureau termina l'entrevue en ouvrant la porte pour annoncer à M"^' de Sortais que Parisot l'attendait. A peine le dos tourné, le romancier lâcha la question qui lui brûlait les lèvres :

— Qui est-ce?

— M""® la marquise de Sortais, dit le secrétaire.

—Une femme du monde ! Nom d'un chien ! Vous n'auriez pas pu me prévenir? Vous me laissez, devant elle, me vautrer dans l'abjection !...

— Eh! mon cher! Vous commencez vos culbutes, avant même qu'on ait le temps d'ouvrir la bouche.

— Elle écrit, votre marquise ?

— Oui, c'est elle qui a publié les Amoitreiises sorcelleries.

— Ah ! Fichtre ! Oui, un petit bouquin mystico-sen^ suel, oii le spiritualisme se nuançait de concupiscence. Elle me paraît porter plus souvent des chaussettes roses que des bas bleus, votre dame... Et vous allez lui éditer un volume ?

1,A DIXIÈME iMUSE 83

— Treillard la recommande...

— Oh ! Treillard ! En voilà un enfant de chœur de petite chapelle mondaine ! 0 a bien raison ! Dans la littérature, avant tout, il faut avoir des relations. Par surcroît, on peut avoir du talent. Mais ça n'est pas indispensable.

Pendant ces propos. M""® de Sortais était entrée dans le cabinet de Parisot. L'éditeur se leva avec empressement, offrit un fauteuil, et revenant s'asseoir à son bureau, il prit le manuscrit des Visions ardentes Qi, jetant sur la marquise un fm regard, il dit d'une voix tranquille :

— J'ai lu votre ouvrage, madarne. S'il était présenté par tout autre que vous, je le refuserais impitoyablement... Mais votre nom, votre situation, et même votre talent, vous donnent droit à un traitement de faveur... Je le publierai donc...

M^® de Sortais, sans s'arrêter à tout ce qu'avait d'ironique la déclaration de l'éditeur, alla au côté pratique de la question.

— Fort bien^ monsieur, mais pourrais-je savoir pour quelles raisons, à tout autre que moi, vous refuseriez, dites-vous, cet ouvrage ?

— Mon Dieu, madame, c'est tout simplement qu'il est inutile. Vous n'êtes pas sans vous rendre compte de l'incroyable déchaînement de productions littéraires qui sévit en ce moment. Tout le monde écrit, ou veut écrire. Il y a plus de livres que de lecteurs. Le public

épouvanté recule devant l'étalage des libraires, où s'entassent les couvertures de toutes couleurs, et s'en va, sans faire un choix, en murmurant : Ils sont trop! Il est donc grandement temps, pour les éditeurs, de remédier à la situation effrayante que cette surproduction crée à la librairie. Il faut craindre de laisser noyer la société par un déluge intellectuel. Et la première mesure à prendre c'est d'arrêter la pluie des livres, en faisant un choix sévère dans les publications. Telles sont, madame, les raisons pour lesquelles, si tout autre que vous m'avait offert ce manuscrit, j'aurais eu le regret de le lui refuser impitoyablement.

— Eh bien! monsieur, voila de la franchise! Et je suis ravie de votre explication. Quant au jugement que vous portez sur mon ouvrage, à savoir qu'il est inutile, ne pourrais-je également obtenir de vous d'en connaître les motifs?

— Mais le jugement lui-même comporte son explication. Votre ouvrage, plein de qualités, n'apporte rien de nouveau. C'est un air déjà entendu et qui a été joué par des virtuoses. Vous le reprenez. C'est fort bien. Mais c'est inutile. Vous me répondriez : pardon, j'ai besoin de vivre et j'attends un bénéfice de cette publication; il faut que je travaille de mon métier, et mon métier est d'écrire. A cela je n'aurais pas grand'chose à répliquer. Le génie est rare, et le talent a ses droits. Or le talent n'est pas ce qui manque dans votre ouvrage. Mais vous ne pouvez me dire que vous avez

besoin d'écrire pour vivre. Votre production est donc abusive. Vous usurpez la place d'un autre. Vous êtes dans les conditions absolues de l'écrivain amateur, qui fait ça pour se distraire, et pour passer le temps. C'est justement contre cette production-là que nous autres libraires nous avons le devoir de réagir.

— Et cependant vous allez me publier?

— Oui, madame.

— Dans quelles conditions?

— A vos frais, et sans concessions aucunes. Il faut que ce livre vous coûte cher.

— Pourquoi?

— Parce que l'argent que vous donnerez entrera dans ma caisse, et me servira à payer un auteur inconnu, dont le premier livre, promesse d'œuvres éclatantes, n'aura aucune chance de se vendre.

— Eh bien ! monsieur, je trouve les choses fort bien arrangées ainsi, dit M*"^ de Sortais, d'un air riant. Et tout ce que vous me dites là me plaît énormément. A, présent, parlez-moi de mon livre. L'avez-vous lu?

— Je lis tout ce que je publie.

— Donnez-moi sur lui votre opinion sincère.

— Ne vous l'ai-je pas donnée, il n'y a qu'un instant ?

— Vous m'avez dit qu'il était inutile, mais ce n'est pas là une opinion littéraire. Si tout ce qui est inutile doit être supprimé, nous allons à la suppression de l'humanité. Car, en somme, c'est ne donner droit de vie qu'à ce qui est exceptionnel. C'est-à-dire, en litté-

rature : le chef-d'œuvre. Combien en comptez-vous, dans la production universelle, et dans la succession des siècles ?

— Ah ! Bien peu, c'est vrai.

— Et comment les appréciez-vous? A l'aide de quelles balances spéciales et impeccables, pesez vous le mérite ? Est-ce que vous savez, quand on vous apporte un manuscrit, si c'est le chef-d'œuvre, ou le livre inutile à publier? Vous êtes donc bien sûr de vous-même? Et je m'étonne que vous vous donniez la peine de pousser devant vous, d'un bout de l'année à l'autre, tant de feuilles de papier, sous des presses, pour les livrer ensuite au brocheur^ et les jeter enfin dans le torrent du public. Et, si vous n'avez pas ces clartés divinatoires qui permettent de découvrir le signe par lequel le livre élu se manifeste, de quel droit déclarez-vous qu'un livre est inutile ou ne l'est pas ?

— Oh ! madame, il y a pour me guider bien des indices. D'abord la qualité de l'auteur. Il y a de grandes chances, quand j'ai affaire à un amateur....

— Qu'est-ce à dire? interrompit la marquise avec un air hautain. Expliquons-nous, une fois pour toutes, sur ce terme d'amateur. Entendez-vous par amateur celui qui ne se livre pas, professionnellement, au métier d'écrire?

— Mais c'est, en effet, cela.

— Alors le vicomte de la Rochefoucauld, homme de cour, avec ses Maximes, est un amateur? Et Montaigne,

soldat et diplomate, est un amateur? Et le curé de Meudon, qui met Gargantuaau monde, est un amateur? Et La Bruyère et Saint-Simon, et... Je m'arrête, je vous citerais toutes les gloires de la littérature française. Et si vous voulez que nous passions la frontière...

— Non ! non ! s'écria Parisot, avec un geste de protestation amusée. Diable! Je me suis engagé dans une fâcheuse controverse, et je vois que j'ai défié un dangereux adversaire... Mais, cependant, vous me concéderez que, dans ce siècle-ci, quelques professionnels, tels que Victor Hugo, Balzac, Alexandre Dumas, George Sand, relèvent un peu la littérature de métier, pour ne pas parler des contemporains, qui ont bien aussi leur mérite.

— Eh ! qui le conteste ? C'est votre intransigeance qui me pousse à l'extrême. Convenons donc, tout simplement, que les éditeurs ont pour fonction de publier des livres, au petit bonheur, et qu'il ne faut pas qu'ils soient trop prompts à établir des catégories. En somme, le succès se fixe sur les fronts qu'il lui plaît de choisir. Bien malin celui qui prévoit de quel côté se dirigera ce fantasque, et pendant combien de temps il restera fidèle à son caprice.

— Madame, dit Parisot, vous me donnez, par l'ampleur de votre discussion et la précision de votre esprit, une singulière confiance dans la fortune de votre livre.

— Ah! Vous me flattez, maintenant... N'est-ce pas

me traiter, non plus seulement en amateur, mais en femme ?

— Je vous rends les armes : je n'aurai pas le dernier avec vous...

— Je l'espère bien, dit la marquise avec grâce. Nous inaugurons des relations qui, je l'espère^ seront durables. Je reste chez moi, tous les vendredis soirs. Faitesmoi le plaisir de me rendre la visite que je vous fais aujourd'hui. Vous serez le très bien accueilli...

— Y trouverai -je mon ami Treillard?

La marquise fixa sur Parisot un regard presque menaçant. Mais elle comprit à sa figure épanouie qu'il n'avait pas voulu faire d'allusion à ses relations momentanément rompues avec l'homme de lettres. Elle dit :

— Ma foi, je n'en sais rien. Le cher maître me néglige, depuis quelque temps. Il travaille, je crois, à sa pièce...

— .11 l'a terminée.

— Alors il va reparaître. Mais j'espère que ce ne sera pas le plaisir de le rencontrer qui vous attirera chez moi...

— Nous avons assez d'occasion de nous voir, lui et moi, sans que nous courions l'un après l'autre... Mais, madame, nous avons parlé de cent choses, excepté de la plus importante : notre traité.

. — A quoi bon ? fit d'un ton dédaigneux M""^ de Sortais. Ne sais-je pas à quoi je dois m'attendre? Vous me

l'avez déclaré^ sans ambiguïté, au début de notre entretien. Vous me ferez payer très cher... Je ne discute pas...

— Oh ! madame, permettez, protesta Parisot effarouché. N'ayez pas l'air de me considérer comme un exploitant sans vergogne. . . Vous paierez les frais de fabrication et vous aurez un compte d'auteur dans la maison...

— Bien ! Bien ! monsieur Parisot, reprit la grande dame, profitant de ses avantages. Je m'en remets à votre délicatesse. . . Je sais à qui j'ai affaire. . . Nous nous arrangerons facilement. L'important, pour moi, c'est de remettre mes intérêts littéraires entre vos mains. Pour le surplus, vous m'enverrez le traité à signer. Je ne le regarderai même pas...

— Mais, madame, nullement... Il faut le regarder, au contraire.

— Point ! J'ai confiance en vous, et je vous le prouverai complètement...

Elle se leva, lui tendit la main avec une aisance supérieure, et se dirigea vers la porte, reconduite par l'éditeur empressé.

En présence de son garçon de bureau stupéfait, Parisot sortit dans le vestibule, jusqu'à la porte d'entrée, se confondant en grâces et en politesses. Lorsque la grande dame fut partie, il retourna vers son cabinet, le nez baissé et bougonnant entre ses dents :

— Diable de femme ! Si elle avait seulement insisté.

elle était capable de se faire donner des droits d'auteur.

Cependant, celui qui mettait dans la pensée, habituellement si sereine de M""^ de Sortais, ce trouble difficilement supporté, était lai-même en proie à une agitation qu'il ne pouvait vaincre. Il avait voulu jeter le désordre dans les combinaisons de l'artificieuse grande dame. Et il n'avait réussi qu'à désorganiser complètement sa propre vie. Les premières fièvres de l'orgueil tombées, il s'était senti découragé, vide et las. Tant qu'il avait eu l'obligation de travailler, pour finir sa pièce, il avait pu tromper son esprit. Mais, maintenant, il ne conservait plus d'illusion. L'existence, sans l'aliment délicieux que lui apportait son intimité avec la marquise, lui paraissait morne. Il restait enfermé chez lui, désœuvré, attendant il ne savait quoi.

Depuis trois jours, il n'était pas sorti et passait son temps, allongé sur un canapé, à fumer des cigarettes, lorsqu'un après-midi, il eut la plas violente des surprises. Sa domestique entra tumultueusement, dans son cabinet, et lui dit :

— Monsieur, c'est M^'^ Barel...

A peine il eut le loisir de se mettre sur ses jambes, Florise parut. D'un coup d'œil, elle vit les coussins froissés, elle examina le visage d'André, qu'elle trouva pale et triste. Elle jeta sur la table une botte de violettes, qu'elle portait avec son manchon, et tendant la main h son ami :

— Eh bien ! Qu'est-ce qu'il y a? Ça ne va pas ? Vous avez une figure de l'autre monde. Et, je crois bien que vous dormiez, quand je suis arrivée ?

— Non, je ne dormais pas, dit-il, je rêvassais...

— Et à quoi, s'il vous plaît ?

— Ah !... A toutes sortes de sottises, que je me garderai bien de vous conter...

— Et pourquoi cela? N'avez-vous donc plus confiance en moi ?

Il jeta sur la jeune femme un ironique regard :

— Avouez que je serais bien payé pour cela?

— Non, certes, je n'avouerai rien de pareil, car ce serait l'envers de la vérité.

Il poussa un soupir :

— Jamais, Florise, je ne m'habituerai à vous traiter en camarade.

Elle fit un brusque geste, et ses traits se contractèrent :

— Vous ne pouvez pourtant pas prétendre à un autre rôle auprès de moi, surtout après m'avoir prouvé si complètement votre indépendance...

— Ah ! Etais-je le maître de mes résolutions? Pouviez-vous espérer que je resterais, auprès de vous, à mo morfondre comme un Babin ou un Malatiré?... Suis-je un vieillard ou un eunuque? Non, Florise, vous /avez trop exigé de moi. Vous me jugiez mal, ou vous ne vous connaissiez pas. Je vous aimais sincèrement, vous m'avez repoussé avec dureté...

n LES BATAILLES DE LA VIE

— Et c'est pour cela que vous êtes allé vous consoler chez votre marquise?

— La marquise, qui n'est pas ma marquise, il s'en faut, m'a traité aussi mal que vous, quoique d'une autre manière. C'est i^ne coquette éhontée, une créature sans cœur, une poupée de salon, une de ces belles dames, qui se feraient tuer pour éclipser leurs rivales, et qui mettraient l'humanité tout entière à la torture, pour en tirer une satisfaction d'orgueil. De la pourriture en falbalas, vous entendez, de la boue couverte de dentelles !

— Quelle âpreté ! fit Florise. Voilà qai trahit encore bien du désir, sinon de l'amour. Qu'avez-vous obtenu d'elle, en somme ?

— Rien ! Des sourires faux, des paroles menteuses, des espoirs déçus. Je lui demandais de m'aimer. Elle m'a répondu en m'invitant à dîner. C'est une femme qui se croit quitte envers les gens, quand elle les a bourrés de truffes et gorgés de vin de Champagne.

— Et ça ne vous suffit pas à vous ?

— Non ! Je ne tiens pas à être nourri.

— Vous aimeriez mieux être couché ?

André jeta sur Florise un regard de reproche.

— Il n'est pas charitable à vous de vous moquer de moi.

— Que voulez-vous donc que je fasse? Je ne vais pas prendre au tragique votre flirt manqué avec cette aimable mondaine. Me voyez-vous préparant le pistolet

de Werther? Non, mon ami. Voyons, laissez-moi vous poser quelques questions, car je soupçonne que vous avez conduit horriblement mal votre barque. La marquise, dont il s'agit, est une femme de plume, et c'est en cette qualité qu'elle a jeté son dévolu sur vous.

— Cela n'est pas douteux.

— Donc, calcul de sa part. Elle vous a fait travailler à ses petites productions?...

Comme Treillard se taisait, Florise continua :

— Vous ne voulez rien dire : secret professionnel. C'est fort bien. J'estime cette discrétion. Mais je n'en suis pas dupe. Donc la dame vous a amorcé et, quand il s'est agi de régler les comptes, comme elle n'avait plus besoin de vous, pour le moment, elle vous a glissé entre les mains. C'est classique. 11 n'y a rien à critiquer. Vous auriez dû prendre vos précautions et ne pas attendre le point final.

Treillard se leva et marcha avec agitation, dans son cabinet, puis s'arrêtant devant Florise :

— Croyez-vous donc qu'entre cette femme et moi il devait s'agir d'une passade? Est-ce de cela que je pouvais me contenter ?

— Vous rêviez une liaison suivie ? Vous vouliez votre marquise, toute à vous ? Fou que vous êtes ! Est-ce que c'est possible? Est-ce que ces femmes-là se donnent sans retour? Et à un homme de lettres? Treillard, avezvous donc été aveugle à ce point? Mais, malheureux, si votre espoir s'était réalisé, vous étiez perdu! Votre

personnalité aurait été absorbée, votre originalité détruite. Après avoir traversé ce monde factice et léger, croyez-vous qu'il soit possible d'y vivre, sans abdiquer toutes les ambitions du libre travail?

— Ah! Vous êtes toujours la même! s'écria André avec colère. Vous ramenez tout au point de vue professionnel. Et qui vous dit que je n'étais pas prêt, moi, à sacrifier mon orgueil intellectuel à mes espérances de bonheur?

Florise pâlit à cette violente apostrophe, qui remettait devant ses yeux le désaccord qui l'avait séparée de son ami. Elle baissa la tête, et après avoir réfléchi un instant-:

— Vous l'auriez regretté amèrement, car votre bonheur n'eut duré qu'un jour.

— Qu'en savez-vous? Comment osez-vous juger les autres d'après vous-même? De ce que vous êtes incapable d'attachement, s'en suit-il que toutes les femmes soient rebelles à la tendresse ? Allez-vous ériger votre nihilisme en principe ? Bon ! C'est entendu, l'amour n'existe pas pour vous ! Est-ce une raison pour décréter que les autres n'aimeront jamais?

Florise se mit à rire. Elle regarda Treillard avec attention, puis hochant la tête :

— Il y a du vrai dans votre boutade. Mais comment ferions-nous pour dégager une opinion générale du système particulier que nous appliquons à nous-même? Forcément nous sommes toujours ramenés h juger les

affaires des autres sous un angle pareil à celui sous lequel nous voyons les nôtres. La passion, dont je me garde avec tant de prudence, et qui me paraît fatale pour moi, ne peut donc me paraître enviable pour vous. J'ai peut-être tort, après tout. Cependant je ne le crois pas. Voyez-vous, mon ami, j'ai une terrible expérience. J'ai assisté, dans mon enfance, à des comédies et à des drames que je ne puis oublier et qui me serviront d'enseignement pour toute ma vie. Comment voulez-vous que je croie à l'amour, après l'avoir vu profaner, bafouer, mettre en coupe réglée ? Je ne me l'imagine que comme une éternelle tromperie, ou l'homme et la femme, sui\^ant les diverses circonstances, ou en raison des supériorités de caractère, sont alternativement dapes l'un de l'autre. Quand on a reçu, étant petite fille, mais très en état de comprendre ce qui se passait, la forte leçon de choses à laquelle j'ai été soumise, on a le droit, sans être accusée de pessimisme, de s'écarter de l'amour et d'essayer d'en écarter ceux à qui l'on veut du bien.

— Soit, dit Treillard, avec amertume, demeurez dans votre rôle de vestale, à entretenir le feu sacré de l'intellectualisme, mais ne vous étonnez pas que d'autres veuillent vivre leur vie normale.

— Et leur vie normale, c'est l'agitation de l'amour? Hélas ! c'est vrai, mon ami, et vous avez raison, c'est la vie normale. Depuis que le monde est monde, la plupart des grands cataclysmes de l'humanité ont eu pour

mobiles, avérés ou secrets, l'amour. Je ne tomberai pas dans le pédantisme d'une énumération que vous feriez aussi facilement que moi-même. Peut-être l'amour fulgurant et sans lendemain suffit-il, par ses joies, à compenser la perte de toute la vie. Musset a dit :

Et pendant un instant, tous deux avaient aimé.

C'est l'apothéose de la passion effrénée. Cependant vous ne m'empêcherez pas d'avoir des doutes sur la sublimité de cette petite épilepsie, qui s'appelle l'amour. Croyez-vous qu'il y ait une comparaison à faire entre la courte frénésie de Léandre se noyant, à la traversée de l'Hellespont, pour aller rejoindre la belle Héro, et le méthodique effort d'un Pasteur, penché sur ses cultures, et cherchant le salut de l'humanité? Héro et Léandre sont immortels. L'acte, qui constitue leur légende, a su charmer l'imagination des peuples. Il a donc une valeur certaine. Aimeriez-vous mieux être Léandre que Pasteur?

— Ah ! Vous avez une façon de raisonner ! Vous me flanquez le Panthéon sur la tête !

— Mais non. Vous me faites un dithyrambe enflammé sur la poésie de l'amour. Je vous réponds par un calme raisonnement sur l'utilité du travail. Chacun prêche pour son saint.

— Tenez ! Vous n'avez pas de cœur !

Florise rougit. Une flamme passa dans son regard, et d'une voix âpre :

— Je n'en veux pas avoir. Je sais ce qu'il en coûte

d'aimer. Dieu merci, ma tête est froide, et je raisonne toutes mes actions. Que deviendrais-je, si j'étais à la merci de mon tempérament. Les affections des hommes sont trop changeantes, pour qu'il soit possible de s'y fier. Vous m'avez dit que vous m'aimiez, il y a un an. Qui aimez- vous aujourd'hui ?

— Ah ! Vous abusez de ma faiblesse, et de votre rigueur! protesta Treillard avec véhémence. Vous m'avez repoussé durement, injustement, et maintenant vous me faites un crime d'avoir cherché à m'en consoler. Toutes les femmes, même les meilleures, sont donc pareilles? Vous, Florise, vous manquez à ce point de mémoire et me traitez avec si peu de générosité !

M^^® Barel sourit, elle passa, sur son front, sa main fine, et regardant son ami avec des yeux plus bienveillants :

— Laissons cela. Nous avons tort tous les deux. Le plus clair, mon pauvre André, c'est que votre grande dame vous mène à la baguette et ne vous a pas récompensé, par le moindre menu suffrage, de tout ce que vous avez fait pour elle. Et quand paraît son livre ?

— Très prochainemeiit.

— Est-il bien ?

— Pas mal. C'est un peu plaqué. Mais pas mal, vraiment. . .

— Je prierai Malatiré de me faire remettre l'exemplaire de la Revue. Et, s'il y a lieu, j'en parlerai...

— Vous voulez faire un compte rendu?

— Pourquoi pas?

— Florise, vous me faites trembler !

— Vous savez bien que je ne dirai que ce que je pense.

— C'est justement cela qui m'effraye !

— Voulez-vous faire l'article vous-même ?

— Impossible. S'il était bon, j'aurais l'air de quêter un remerciement. S'il était mauvais, je semblerais me venger...

— Alors rapportez-vous-en à moi...

— Mais soyez bienveillante...

— Je vous promets d'être juste.

Elle se levait pour partir :

— Ah ! ça, vous n'allez pas continuer à vivre comme un ours. Vous vous abrutirez, à rester enfermé. La tour d'ivoire a du bon. Mais il ne faut pas en abuser. Venez dîner, ce soir, chez moi. Je n'ai que mon vieux Babin. Il sera content de vous voir.

Une rapide émotion passa sur le visage d'André. Il prit la main de Florise, la baisa doucement et tout bas :

— Ah ! cœur de pierre. Quel dommage !

Elle se dégagea avec un sourire, regarda le jeune homme, avec un peu de mélancolie, hocha la tête d'un air mystérieux et dit :

— Allons ! Ne revenez pas sur les folies. Dois-je vous attendre ?

— Non !

LA DIXIÈME MUSE 99 — Vous voulez continuer à bouder? Vous avez tort, mais vous êtes libre. Quand il vous plaira de vous rapprocher de moi, je serai toujours prête à vous accueillir. Au revoir.

TV

— Eh bien ! Qu'est-ce que ça vaut, ce volume? demanda M. Babin, en frappant du plat de sa main grêle la couverture moirée du livre de la marquise.

— Ce sont des poèmes, comme un bon élève de rhétorique peut en écrire, avec le secours d'un dictionnaire des rimes. L'impropriété d'expression y triomphe...

Celui qui venait de formuler cet arrêt, d'une voix tranchante, était le redoutable Malatiré. Florise, à demi étendue sur une chaise longue, dans son cabinet, leva les yeux sur ses deux amis, et très doucement :

— C'est mieux et pire, dit-elle. Le collégien n'aurait pas les roueries de style de la femme de lettres, mais il n'en aurait pas non plus l'énorme prétention. On voit, au courant de ces pages, que Tauteur est bien convaincu de l'originalité foudroyante de ce qu'il écrit. Cette dame avait assurément des dons naturels qui ont été annihilés par l'envie démesurée de produire de l'effet. On lui a dit, dans son entourage, qu'elle avait du génie, et du coup, elle y a perdu son petit talent. Encore une victime du snobisme.

— Vous êtes sans tendresse pour elle, fit Malatiré avec un pâle sourire. Est-ce là le thème de l'article que vous allez écrire pour la revue ?

— A peu de choses près.

— Vous savez que je vous laisse absolument libre. Mais j'ai déjà trois académiciens, qui sont venus me demander de faire tresser des couronnes à cette dixième muse. Elle leur paraît réhabiliter le grand monde, un peu déchu de sa splendeur. Je ne vous cache pas, non plus, que, pour intéresser la critique à l'œuvre de leur poétesse, ces messieurs ne négligent pas de dire que André Treillard ya mis la main.

— Gela se voit de reste. C'est le seul côté intéressant du bouquin. Il y a là un travail de placage, tout à fait amusant pour les gens du métier. Mais, en dehors d'eux, qui pourrait s'en apercevoir ?

— Et vous n'en êtes pas désarmée ? demanda Malatiré, d'un air bonasse.

— Non! Je n'en suis pas désarmée. Au contraire. Il y a, dans l'impudence de cette dame, qui se fait rebouter les pieds infirmes de ses vers par un véritable poète, quelque chose de très outrageant pour la littérature. Je sais des oiseleurs qui mettent des oiseaux chanteurs en cage, et qui leur crèvent les yeux, pour qu'ils ne connaissent plus le temps, ni les saisons, ni le soleil, ni la pluie et gazouillent sans cesse. Cette dame me les rappelle.

— Eh ! ma chère, elle a peut-être mis Treillard en

cage, mais elle lui a laissé ses yeux, pour qu'il puisse l'admirer tout à son aise.

— Bon ! Je sais à quoi m'en tenir là-dessus.

— Treillard vous l'a-t-il raconté ?

— Parfaitement.

— Vous l'avez donc revu ?

— Aujourd'hui même.

Il y eut un silence. Malatiré était devenu soucieux, et baissait la tête. Le père Babin ne put résister à sa curiosité :

— Et comment va-t-il, ce brave garçon, demanda-t-il?

— Assez mal, répondit Florise avec tranquillité. Malatiré releva la tête :

— Vous paraissez en prendre votre parti.

— Gela a l'air de vous étonner? reprit la jeune femme. Vous savez bien quelles sont mes idées sur ce sujet-là.

— Les idées! Les idées! grommela Malatiré, ce sont des abstractions. Les faits se chargent de leur donner continuellement des démentis, sous l'influence du caprice et de la déraison.

— Ah ! Vous savez bien que mes idées m'ont été imposées par la nécessité. 11 n'y a donc pas de chance pour que j'en change, à moins que les conditions de mon existence, elle-même, ne se modifient.

— Cela veut dire ?

— Tout simplement que s'il me tombait une grosse fortune sur la tête, je songerais très vraisemblablement

à remplir les conditions de l'existence d'une femme, qui est d'avoir un mari, des enfants, et que je cesserais de travailler comme un homme.

— Si vous aviez de la fortune, vous n'écririez plus?

— Ma foi, non. Je ne comprends la littérature que comme une profession... En faire un passe-temps, me paraîtrait une profanation. lime semble que je descendrais au niveau de la dame, dont nous parlions tout à l'heure, et qui réclame du pauvre Treillard toute une orthopédie littéraire. Et puis, c'est peut-être très sot, mais j'aurais scrupule de publier des livres qui feraient concurrence à de braves gens qui ont besoin de gagner leur pain.

— ^La littérature alors, selon vous, serait une sorte de bureau de bienfaisance, où n'auraient le droit d'être assistés que les nécessiteux ? Gela peut mener loin, ma chère amie. Vous nous supprimez, d'un coup. Chateaubriand, Alfred de Vigny, pour nous donner quelques Malfilâtre et autres Gilbert. Grand merci ! Ces gaillardslà m'ont toujours fait l'effet d'avoir plus de misère que de talent. Si vous voulez bien, nous professerons que le génie a des droits imprescriptibles, et qu'il lui suffit de rayonner, comme le soleil, pour expliquer sa raison d'être. En dehors décela, rien n'est rien.

— S'il faut du génie ! Qui peut se flatter d'en avoir?

— La plupart du temps, ceux qui n'en ont pas.

— Est-ce que vous ne pensez pas, demanda Florise,

qu'un peuple, qui est travaillé par le besoin d'écrire, présente des signes de décadence?

— Au point de vue de la virilité, cela n'est pas douteux. Il peut être, en de certaines circonstances, agité par des secousses nerveuses, mais la tranquille vigueur, lui fait défaut. Il y a de l'ataxie, dans son cas. Cet état est le nôtre. La société française est en proie au mal de l'analyse, du commentaire, et de la description. Sur cent personnes instruites, il y en a cinquante qui écrivent. Les cinquante autres voudraient en faire autant et haïssent, ou méprisent celles qui y réussissent. Aussi les modifications scolaires, qui ont été faites dans le sens de l'éducation physique, sont-elles bienfaisantes. Tout ce qui diminuera l'importance du cerveau, et augmentera celle du muscle, contribuera au salut de la race. Le jour, où, dans ce pays-ci, on pourrait fermer tous les cabarets et la moitié des écoles, on aurait fait un pas immense dans la voie du progrès.

— Bon, pour tous les cabarets, tit le père Babin, mais la moitié des écoles?

— Eh! reprit Malatiré, je vais dire les trois quarts des écoles, si vous me poussez. La France crève de savoir trop lire. Elle y a perdu sa simplicité, sa résignation, sa bonté. Est-ce que vous croyez qu'il soit sain, pour les populations des campagnes, de lire les feuilletons des journaux à un sou, et les suppléments bourrés de littérature excitante? Le résultat n'est pas long à se produire. Les jeunes gens abandonnent la charrue pour

LA DIXIÈME MUSE lOo

l'atelier, les campagnes pour la ville. On ne trouve plus d'ouvriers pour cultiver la terre, et les chenapans pullulent dans les cités. L'instruction, au lieu d'élever l'âme française, comme on se plaisait à l'annoncer, l'a dégradée et pourrie. La plupart de ceux à qui on a appris à lire, en ont profité pour s'intoxiquer avec de mauvaises lectures. Ils sont devenus une proie pour les sophistes politiques et les corrupteurs socialistes. On ne leur a pas développé assez l'intelligence, pour qu'ils puissent comprendre l'absurdité des théories qu'ils entendent. On la leur a ouverte, juste assez pour qu'ils en puissent retenir les principes dissolvants. Là-dessus on a greffé la laïcité de l'instruction, et cela a été complet. Aussi vous voyez dans quel état est la société actuelle. En trente années, nous avons fait sur la route de la décadence, de la ruine et de l'abaissement national, tant de progrès que nos pires ennemis commencent, eux-mêmes, à nous prendre en pitié.

— Comment cela finira-t-il? demanda le père Babin.

— Par une formidable réaction, dit Florise. C'est la logique historique qui l'exige. Il n'y a pas d'exemple qu'une ère d'anarchie n'ait pas été suivie par une période de tyrannie. C'est une nécessité sociale, du reste. La résistance du corps, qui veut vivre, contre la décomposition qui l'envahit.

— Nous voilà un peu loin du livre de M^'® la marquise de Sortais, fit Malatiré avec un sourire. Dois-je compter sur votre article?

— Vous l'aurez à la fm de la semaine.

Cependant, celle qui occupait à ce point des esprits si divers, traversait une période d'enivrement, qui aurait pu tourner une tête plus solide que la sienne. L'apparition de son nouveau volume avait été, pour la presse, le signal d'une réclame intensive, dont le coût était connu par le caissier de la Librairie Moderne. Les journaux débordaient de louanges. L'auteur était porté aux nues pour son rare et délicat talent. Son élégance, sa beauté étaient vantées. L'illustration de sa famille était mise en valeur, avec une abondance généalogique qui faisait honneur aux recherches des héraldistes contemporains. Rien de/ce qui touchait à M"^® de Sortais et pouvait intéresser le public, n'était négligé. Les échos racontaient sa vie intime, décrivaient son intérieur, notaient ses habitudes de travail et le costume dans lequel elle écrivait ses « chefs-d'œuvre ». Son mari même n'était pas oublié. Et, dans les journaux à gravures, on pouvait admirer le marquis de Sortais à cheval, avec l'uniforme duRallye-Bataillard, la cape de velours sur la tête, et escorté de son piqueur La Rosée, tenant sous le fouet quarante chiens de sanglier, d'aspect aussi abruti et galeux que s'ils s'apprêtaient à figurer dans une chasse de théâtre au Châtelet ou h la Gaîté.

Certains journaux commencèrent même, en les déclarant sublimes, à publier des mots et des pensées d'une ineptie singulière, qu'ils mirent au compte de la triomphatrice. M""^ de Sortais, qui avait un sens très aigu des

réalités, sentit un petit frémissement en lisant ces citations prétentieuses et stupides. Elle eut la notion très nette d'une hostilité sourde, se traduisant par une exagération d'enthousiasme de nature à ridiculiser celle qui en était l'objet. Cette tactique perfide fut pour elle la révélation des jalousies que commençait à susciter, parmi les professionnels, le concert d'éloges dont on leur fatiguait les oreilles. Trop habiles pour remonter un courant de snobisme aussi violent, ils laissaient aller au fil de ce torrent leurs bourdes de pincesans-rire. L'effet se produisait, et, déjà, dans le monde, quelques bonnes amies avaient demandé à M^^ de Sortais de leur expliquer le fm du fin des vaticinations, qu'on lui prêtait dans le Pavé de Paris. Elle aurait dit, en sortant du Concert Colonne, où venaient d'être exécutées les Béatitudes du grand César Franck : « Cette musique est une voûte de corail traversée par des rayons archangéliques ». Le rédacteur avait mis, à la suite de cette phrase sybilline, un point d'interrogation, qui n'était pas superflu. Et les petites belles des salons demandaient qu'on leur révélât le sens caché sous ces mots harmonieux. C'était le faux en écriture littéraire, dans toute sa beauté.

La marquise ne protesta pas, ne rectifia rien. Elle déclara à son entourage que ces manœuvres contribuaient à sa consécration. Être attaqué, c'est être craint. On ne craint que les forts. On les attaque pour les détruire et se débarrasser d'eux. Elle se consolait

avec ces aphorismes, trop faciles dans leur banalité. Mais, au fond de la blessure faite à son amour-propre par la pointe de la plume ennemie, un ferment venimeux restait qui la faisait souffrir. Et celui-là seul, qui aurait pu la soigner, la guérir, était loin d'elle, demeurait invisible. Un mot de Treillard, son apparition dans le salon, où pendant tant de soirées on l'avait vu fidèle et amical, auraient suffi pour couper court aux commérages, aux médisances. Mais, h cette heure difficile, le (( lâchage » de la marquise par son poète, était une cause de perfides apitoiements. Certains affectaient de le croire envieux du succès de son élève.

— Oui, la marquise a trop réussi. Treillard en a conçu de l'amertume...

— Oh! répondait-on, croyez-vous qu'on puisse être jaloux de soi-même?

— Oiie prétendez-vous insinuer ?

— Eh ! ce que toute la littérature sait : que Treillard est l'auteur du livre de M°^^ de Sortais !

— Quelle infamie !

— Vous le savez bien! Ne vous récriez pas ! Il est l'Apollon de cette Muse.

— Pourquoi notre chère marquise ne serait-elle pas l'auteur de son livre? Il est assez faible pour être d'elle ?

— Ah ! bon ! Vous avez une façon de la défendre ! C'était ainsi que les meilleures amies de M""^ de

Sortais devisaient sur son compte. Elles excellaient à

lui tresser des couronnes de roses, dont toutes les épines étaient tournées en dedans, afin qu'elles lui entrassent bien dans la téte. Elles enrageaient d'être obligées de s'occuper d'elle, et ne s'en tiraient qu'en la criblant de doucereuses épigrammes et de louanges perfides.

Un matin que la marquise avait parcouru le journal, d'un regard distrait, pour voir s'il n'y était pas question d'elle, un nom lui sauta à la figure : André Treillard. Elle lut : « Hier au foyer du Théâtre-Intime, lecture de la pièce en quatre actes d'André Treillard : Les Mauvais chemms. L'impression produite a été excellente. Le principal rôle de femme sera créé par Marie Froment retour de sa tournée d'Amérique. Les rôles d'hommes nous réservent des surprises. L'habile directeur, Noël Parkin, a écrémé nos principales scènes parisiennes, pour fournir à son auteur une élite de talents. On chuchote tout bas le nom de Tavarin, qui serait engagé en représentations pour créer un personnage tout à fait extraordinaire. Nous n'en dirons pas plus long aujourd'hui. ))

Cette note rendit M°^^ de Sortais soucieuse. Elle expliquait trop bien l'absence de Treillard et son détachement. 11 était repris par le théâtre, et, à ses déconvenues sentimentales, il faisait diversion par une activité féconde. La pièce en train avait été terminée, et il allait être reconquis par l'attachant travail des répétitions. Il lui échappait. D'un effort vigoureux il avait brisé ses liens. Maintenant, il pou vait se passer d'elle, et le lui faisait bien voir.

Elle éprouva, à cette constatation, un vif méconten tement. Elle s'efforça de le raisonner, et le trouva fâcheusement complexe. D'une part, elle était bien décidée à ne pas céder aux instances amoureuses de l'homme de lettres. Mais, d'autre part, elle jugeait offensant pour elle qu'il ne mît pas plus de ténacité à l'obtenir. Il se résignait trop vite, et ne lui procurait pas les avantages d'un triomphe assez prolongé. De plus, son abandon la livrait, sans secours, aux critiques et aux méchancetés. Toute la cuisine de notes, de réclames, d'articles indispensables à l'expansion d'un ouvrage, ce n'était pas elle qui pouvait la faire. Il était urgent d'aller; dans les rédactions de journaux, relancer les camarades indolents, susciter les concours intéressés, obtenir les indulgences nécessaires et faire prix avec les administrations pour la publication des échos et des articles. Difficile besogne pour un professionnel de lettres, initié à tons les tours du métier, impossible pour un amateur et, à plus forte raison, pour une femme.

Tout ce que Parisot avait promis, comme réclames, avait été fait. Mais ce n'était rien à côté de ce que rêvait M"^^ de Sortais. L'éditeur, poussé par l'auteur des Visions ardentes, avait repris, à beaux deniers comptants, le travail de lancement. Mais les articles payés n'offraient pas à M""^ de Sortais la satisfaction délicate de la louange juste. C'était, la plupart du temps, sur ce qu'elle n'aurait pas voulu qu'on dise, qu'on insis -

tait, d'une plume lourde et baveuse, comme si le rédacteur, sournoisement, se vengeait d'être contraint de porter aux nues ce qui le dégoûtait dans le fond de sa pensée. Quelle différence avec le tact et la finesse de Treillard qui, entre dix comparaisons, savait toujours choisir celle qui plairait le mieux à son amie. Ah ! Les notes enveloppées, caressantes d'autrefois! Quelle satisfaction éprouvée, au lieu de l'écœurement d'aujourd'hui!

Elle en était à ne plus ouvrir un paquet de coupures envoyées par le Lynx, sans éprouver une palpitation sourde, comme si elle craignait de lire des éreintements. Elle ne trouvait cependant que des dithyrambes. Les admirations salariées continuaient à déborder dans les journaux, et le triomphe des Visions ardentes poursuivait sans opposition. Un matin que la marquise était installée dans le boudoir qui lui servait de cabinet de travail, écrivant, sur un charmant bureau Louis XV, des vers auxquels elle pensait depuis huit jours, et dont la forme se précisait péniblement sur le papier, son mari entra. Il avait une si singulière physionomie, que, posant la plume et se levant vivement, M""® de Sortais vint à lui et le questionna :

— Que se passe-t-il? Pourquoi entrez-vous chez moi, avant le déjeuner, contrairement à vos habitudes? Et quelle figure faites-vous? Allons! dites? Est-ce qu'il arrive quelque chose?

— Mon Dieu ! ma chère, évidemment ce n'est pas un cataclysme, mais ce n'est pas non plus un incident négli-

geable. En ce qui me concerne, cela, je vous prie de le croire, me laisse absolument froid, mais pour vous...

A ces mots la marquise pâlit. Elle eut le sentiment qu'un coup cruel allait lui être porté, et elle eut horreur de penser que ce serait de son lourdaud de mari que lui en viendrait la révélation. Elle n'eut pas le temps de pousser plus à fond son interrogatoire. Déjà le marquis, de sa poche, tirait une brochure à couverture historiée, en laquelle M'""^ de Sortais, d'un coup d'œil, reconnut la Revue Française. Elle fit un pas, saisit la livraison et, comme la pliure de l'article, crayonné en bleu, ouvrait le texte au bon endroit, elle parcourut d'un regard la page marquée. Le titre flamboya devant ses yeux. Les Visiom ardentes par Olivier Juglat. D'un doigt habile elle tourna rapidement les feuillets et arriva à la signature de l'article: Florise Barel. Elle dit, avec un soupir un peu étouff'é :

— Très bien !

Puis, examinant son mari :

— Vous avez lu?

— Ma foi, oui. Puisqu'on m'envoyait cette revue, j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir sur les intentions du rédacteur de l'article... C'est de la basse envie, ma chère, ne vous en frappez pas...

— Où voyez- vous que je m'en frappe? Mais détrompez-vous! Florise Barel n'est pas une envieuse. Elle a un esprit trop hautain, pour descendre à des sentiments si misérables.

— Alors quel est le sentiment qui lai inspire sa diatribe contre votre livre? 11 est remarquable, votre livre. Tout le monde, autour de nous, le proclame. On l'a écrit dans tous les journaux. Ce n'est pas M^^® Florise Barel, qui modifiera l'opinion générale. Il y a des courants qu'on ne remonte pas !

— Bien! Je suis très sensible à votre proclamation. Je vous remercie de m'avoir apporté cette Revue. Où allez-vous présentement?

— Au tir du Bois de Boulogne. Nous avons une poule en trois pigeons, ce matin...

— Ne manquez pas la poule.

— Ah ! Ce sont les pigeons, surtout, qu'il faudrait ne pas manquer. Mais dites-moi, vous prendrez tranquillement cette affaire, n''est-ce pas? Vous n'allez pas vous faire de la bile...

— Mais non, allez à vos plaisirs... Et merci pour votre sollicitude...

— Alors, au revoir... Vous savez, ce n'est pas fort ce qu'elle dit dans son article. . .

— Je vais voir cela.

Elle s'assit devant le bureau en marqueterie, repoussa les feuillets de papier épars, les rassembla d'un geste soigneux dans un carton élégant, et posa la Revue à plat, devant elle. Dès les premières lignes, elle pâlit, sa respiration devint haletante, des larmes montèrent à ses yeux, et, les lèvres agitées par un tremblement nerveux, elle poursuivit la lecture du terrible article que lui

avait consacré Florise. Tout ce que le dédain peut inspirer d'amer à un esprit supérieur, l'écrivain le déversait sur Olivier Juglat. Avec un raffinement de cruauté, qui faisait frémir M"'^ de Sortais, Florise s'attaquait non seulement à l'écrivain, mais encore à la femme, et déchirant le voile de l'incognito gardé par la marquise, sous le masque arraché d'Olivier Juglat, elle montrait le visage de la femme du monde. Pais avec une superbe élévation dépensée, avec une habileté technique implacable, elle démontait, pièce à pièce, les Visions ardentes, et, des poèmes si bien parés de Mj^^ de Sortais, elle étalait férocement la nudité indigente.

de Sortais atterrée fit une pause. Elle passa son mouchoir sur son front moite et demeura glacée. Devant sa pensée s'évoquait le fier visage de Florise Barel, tels que les journaux à gravures, les photographies en montre, le lui avaient fait connaître. Et dans la belle et sereine physionomie de la femme de lettres elle ne pouvait trouver rien de vulgaire ni de bas qui révélât l'envie ou la méchanceté. La femme qui avait cette noblesse de traits, cette paisible fermeté du regard, ne pouvait rien concevoir de mesquin et de vulgaire. Alors pourquoi attaquait-elle Olivier Juglat et le saisissait-elle corps à corps avec la violence d'un ennemi qui veut accabler celui qu'il frappe? Ce n'était pas à l'œuvre seule que s'en prenait Florise. Avec un tact ti-ès sûr, M"^^ de Sortais le discernait bien. Il y avait des personnalités dans sa critique. 11 ne s'agissait

plus de disséquer un livre, de montrer la faiblesse de ses thèmes, et la pauvreté de ses développements. C'était à l'auteur que s'adressait l'attaque. On y sentait le désir de l'atteindre. Et le souci d'identifier réellement la marquise, de lui- arracher son masque, de la placer bien en évidence, et comme une cible, pour qu'aucun des traits décochés ne la manquât, attestait des préoccupations étrangères à la littérature. Que lui ai-je fait à cette femme? se demandait M°^^ de Sortais. De quoi m'en veut-elle? Car, il n'y a pas à le nier : elle m'en veut. Chaque épithète trahit la colère. Y a-t-il là une affaire de cœur? Et pour qui donc?

Dans sa mémoire, la jeune femme passa une rapide revue des hommes qui l'avaient aimée. Pas un, dans le passé, ne paraissait légitimer des représailles pareilles. Dans le présent : le baron de Roize était aussi peu répandu que possible, dans le monde des lettres. M^'Me Sortais tressaillit : André Treillard, sombre, inquiet, malheureux venait de s'imposer brusquement à sa pensée. Un instinct sûr l'avertit que c'était de là que partait le coup. Mais comment, dans quelles conditions, à quel prix, avait-il été porté? Voilà ce qu'il importait de savoir. Florise Barel était-elle une femme jalouse qui se venge d'une rivale préférée? Était-ce une amie qui épousait la querelle d'un homme mal traité par la femme qu'il aime? Dans l'un et l'autre cas, le problème valait d'être résolu. L'incident prenait, en un instant, des proportions bien plus grandes que n'aurait pu le prévoir

M"'® de Sortais. Ce n'était plus seulement son livre qui était en question, c'était elle-même. La courte vue du public s'arrêterait à l'apparence, et ne verrait là qu'une querelle littéraire. Mais pour la marquise, il devenait indispensable d'aller au fond de la situation et d'en tirer hardiment toutes les conséquences.

Elle se rendit chez son éditeur. Avant tout, elle voulait causer avec lui. Qu'il eut connaissance de l'article de Florise, la question ne se posait même pas. Il avait été des premiers à le lire, comme tout ce qui intéressait la marche de sa maison. Qu'en pensait-il? C'était là ce qu'il fallait savoir.

Dans son cabinet, en compagnie d'un fabricant de papier avec lequel il traitait un marché, Parisot, froid et pourtant loquace, de sa voix dure et brutale, car il possédait plusieurs voix suivant le genre des gens auxquels il avait affaire, débattait ses intérêts. Comme un garçon de bureau lui passait la carte d'Olivier Juglat, il ponctua son argumentation par un : « C'est à prendre ou à laisser )>, qui amena un acquiescement immédiat. Avec ce diable d'homme, dont le crédit était si solide, on finissait toujours par céder.

Parisot reconduisit son marchand de papier, et s'avançant vers la marquise avec son plus aimable sourire :

— Entrez donc, madame, je vous attendais...

— Ah! fit M^^ de Sortais.

— Oui, je pensais que l'article de Florise Barel me vaudrait votre visite. Je ne me suis pas trompé. Car,

n'est-il pas vrai, c'est de ce petit morceau que vous venez me parler?

— Vous avez deviné juste. Et tout d'abord dites-moi ce que vous en pensez.

— J'en pense qu'il est excellent pour le livre.

— El l'abîme !

— Mais il le fait vendre. Il en est parti deux cents depuis ce matin.

— Le bel avantage, si l'auteur est assassiné?

— Un auteur n'est jamais assassiné. On revient de ces morts-là ! J'en connais qui ont déjà été tués, nombre de fois, et qui se portent fort bien. L'important est de se vendre. Ceux-là seuls qui meurent, sont ceux qui ne se vendent pas.

— Vous parlez comme un éditeur qui^ écoule sa marchandise, répliqua avec aigreur M""® de Sortais. Mais, moi, moi, que dois-je penser des blessures atroces que je reçois ?

— Ah! ça, madame, c'est une autre question. Venezvous me demander quelle portée a l'article de Florise, ou pour quels secrets motifs il a été écrit?

— Je veux savoir pourquoi cette fille me traite de la sorte, et comment je dois la traiter moi-même?

— Parfait! Nous allons donc nous expliquer, en toute franchise. C'est cela que vous voulez, n'est-ce pas? Et d'avance, vous m'absolvez, si je suis contraint de vous dire des choses qui vous déplairont...

— Pas de réticences!... Je suis en confiance avec

VOUS. D'ailleurs je n'entendrai que ce qu'il me plaira de vous laisser dire...

A ces mots, où l'orgueil de la grande dame se manifestait dans toute son ampleur, Parisot eut un sourire. Sa voix se fit onctueuse et légère ; il voulut caresser.

— Vous n'avez rien à craindre avec moi. Et si j'avais à vous ménager, je saurais le faire, autant qu'il conviendrait. Il n'y a, dans tout cela, rien de surnaturel. Vous avez eu, en Treillard, un [adorateur fervent. Avant de vous vouer un culte, il soupirait pour Florise Barel. Vous avez donc pris Treillard à Florise. Jalousie de femme. Voilà tout.

— Treillard a-t-il été l'amant de cette Florise ?

— Non. 11 a voulu l'épouser. Elle a refusé.

— Alors qu'est-ce qu'elle réclame ?

— Ah ! Voilà ! Peut-être a-t-elle des regrets. Eh ! vous savez, on veut bien dédaigner un amour qui s'offre, à la condition qu'il reste fidèle . Mais s'il va folâtrer ailleurs. . .

— Alors les mobiles, auxquels a obéi l'auteur de l'article, sont de l'ordre le plus bas. On me l'avait dit ; je ne voulais pas le croire. Quelle est donc la mentalité de cette Florise, pour mettre sa plume au service de ses rancunes ? Suis-je responsable des piéférences de M. Treillard? Et d'ailleurs à quoi rime cette attaque? M^^^ Barel est bien mal informée : son ami ne vient plus chez moi. Nous sommes en froid, depuis plusieurs semaines, et il est fort probable que je ne le reverrai pas.

LA DlXlÈiME MUSE 119 Parisot se frotta le menton, d'un air perplexe. Il réfléchit un instant, et dit :

— Comment Treillard a-t-il accepté cette brouille, que vous m'apprenez ? Car je le vois souvent, et il ne m'en a pas soufflé mot.

— Mais je suppose qu'il a dù l'accepter avec tranquillité, puisque je ne l'ai pas revu, malgré les avances que je lui ai fait faire par des personnes de mon entourage.

— C'est donc lui, alors, qui s'est fâché avec vous ? Ce n'est pas vous qui avez rompu ?

— Rompu?... Vous voudrez bien me permettre de préciser les conditions dans lesquelles s'étaient établies nos relations... Treillard venait chez moi, comme un familier. J'avais formé le projet de favoriser ses ambitions légitimes en le faisant pousser par des amis à moi très influents .. Je le voulais candidat d'une faction mondaine ayant des ramifications à l'Académie. C'était quelques années à passer, dans un milieu très agréable, en produisant des œuvres calculées avec soin. Je ne sais quelle crise de bohème a bouleversé la pensée de Treillard. Mais, brusquement, il a tourné le dos à ma maison, il a rompu avec moi, et s'est rejeté dans son monde des lettres, où il n'a rien à gagner et tout à perdre.

Parisot hocha la tête :

— Vous appelez, madame, ce changement d'humeur, une crise de bohème. Je crois que vous vous illusion-

nez. Je connais Treillard, depuis son entrée dans la vie littéraire. Il a toujours été le contraire d'un bohème. C'est un garçon très fier, très raisonnable, pas viveur pour un sou, qui a toujours beaucoup travaillé, et s'est tenu à l'écart du monde des lettres. C'est un taciturne et un solitaire. On ne l'a jamais rencontré dans ces cafés, qui sont des parlottes, et où se réunissent les journalistes pour prendre la consigne du jour. Il ne fréquente pas les salles de rédactions, où les camaraderies utiles se nouent avec une facilité si banale. Aussi on vous dira de lui, plutôt, que c'est un poseur. Tout, dans la vie qu'il menait près de vous, devait lui plaire par le raffinement des usages, la délicatesse des habitudes, et la recherche des goûts. Pour qu'il en soit sorti brusquement il a fallu qu'il ait des raisons, que vous ne connaissez pas, mais qui ne peuvent être celles que vous indiquez.

M"'^ de Sortais ne daigna pas discuter avec Parisot; elle avait dit ce qu'il lui plaisait de dire, elle se souciait peu de ce que pouvait en penser l'éditeur. Elle attaqua un autre ordre d'idées. Elle demanda :

— Croyez-vous M^^^ Barel capable d'avoir écrit son article à l'instigation de Treillard ?

— Je ne les crois capables, ni l'un ni l'autre, d'une pareille vilenie.

— Ils auraient pu se raccommoder, cependant, en se liguant ainsi contre moi.

— Dans quel intérêt?

LA DIXIÈME MUSE 121 M""^ de Sortais hocha la tête :

— Eh ! L'inte'rêt n'est-il pas puissant de clouer un confrère au pilori ?

— Nous retombons là dans les procédés les plus vils de la profession littéraire. Hélas ! ils ne sont pas abolis, et chaque jour, par ce temps d'arrivistes féroces, nous assistons à des curées pareilles. De tout autre que de Florise Barel je dirais : c'est possible ! D'elle, je répète : c'est inadmissible ! Au risque de vous déplaire, je dois vous affirmer qu'elle pense ce qu'elle a écrit. 11 n'y a qu'une seule façon de procéder, si vous voulez votre revanche, c'est d'obtenir qu'un écrivain en vue lui réponde et oppose article à article.

A ces mots un sourire indéfinissable plissa les lèvres de M"'^ de Sortais, sa physionomie s'éclaira et devint radieuse. La transformation fut si complète que Parisot ne put se retenir de demander :

— Avez-Yous donc trouvé une combinaison satisfaisante pour votre intérêt et pour votre amour-propre ?

M°^^ de Sortais fit un geste évasif :

— Peut-être ai-je, en effet, tiré de ce que vous venez de me dire une ébauche de projet... Il faut se défendre, n'est-ce pas ? On m'attaque durement, c'est à moi de m'arranger pour parer les coups et les rendre. Je vais réfléchir. Oui, vous avez sans doute raison. Une réponse partie de haut et qui écrase cette Barel, voilà ce qu'il faudrait. Je chercherai la personnalité littéraire à qui il sera avantageux de confier le soin de me venger...

Elle se leva pour prendre congé. Parisot la regardant, du coin de l'œil, se disait à part lui :

— Allons ! Elle n'aura pas besoin de chercher, son choix est déjà fait.

— Au revoir, cher monsieur, fit la marquise. Ne négligez pas les réclames pour mon livre... Puisque vous prétendez que cet atroce article a poussé à la vente, au moins profitons en. Ce sera toujours cela de pris sur l'ennemi...

Elle tendit sa main à l'éditeur, et sur le seuil du cabinet :

— Merci pour les conseils que vous m'avez donnés. Ils sont sages, et je tâcherai d'en tirer parti...

— Vous y réussirez, dit galamment Parisot. Je crois que vous êtes de celles à qui l'on ne résiste guère.

— Nous verrons bien !

Et légère elle s'éloigna, silhouette élégante, par les sombres couloirs aux murs garnis de casiers pleins de livres.

On donnait à la Comédie-Intime, la cinquantième du Coup de soleil, l'ouvrage que devait remplacer, sur l'affiche, la pièce de Treillard. Dans le Courrier des théâtres des journaux, il avait été vaguement question d'une fête, offerte par auteur et directeur aux interprètes, afin de célébrer ce demi-cent de représentations, dans l'espoir d'achalander le public pour une nouvelle série prospère. Treillard ayant besoin de causer avec le directeur, Noël Parkin, se dirigea, après son dîner, vers le théâtre. Il n'était pas fâché d'entendre une jeune comédienne, qu'il ne connaissait pas, et que Parkin lui vantait avec une insistance extraordinaire pour un des petits rôles de sa pièce. A en croire le directeur c'était une petite Réjane. Elle avait vingt ans, de la beauté, du chic et un talent plein de promesses.

— Venez la voir, sans prévenir, avait dit Parkin. Entrez dans la salle, casez-vous dans un coin, et écoutez la. Vous m'en direz des nouvelles.

Treillard, sans conviction, mais sans parti pris, se rendait à la Comédie-Intime, pour juger W^^ Claudine Nantheuil. Salué par le large sourire des contrôleurs.

Fauteur avait refusé qu'on raccompagnât pour lui ouvrir une baignoire. Il tenait, selon la recommandation de Parkin, à ne pas se faire remarquer. Il se glissa à Torchestre, s'assit sur un strapontin, et, dans l'ombre propice du balcon, il écouts^. La pièce de Berges était une de ces comédies invertébrées, que les critiques se dispensent d'analyser parce qu'il leur serait impossible d'y parvenir, et dont ils disent que le genre en est bien parisien. Il y avait une femme entre deux amants, qui se donnait un mal extraordinaire, pour cacher sa faute au premier, qui ne s'en souciait guère, et pour retenir le second, qui commençait déjà à la tromper avec une autre. L'autre c'était M^^® Claudine Nantheuil. Jolie, bien mise, ayant un toupet extraordinaire et pas ombre de talent, telle était la Réjane de l'avenir annoncée par Parkin. Treillard en ressentit quelque humeur. Il attendit patiemment la fm de l'acte, puis sortant dans le couloir, il alla frapper à la porte de communication, et passa sur la scène. Pousagret, le régisseur était là veillant à la plantation du décor. Il s'avança vers l'auteur, et le poussant vivement pour le garer d'un portant que deux machinistes transportaient, il lui dit :

— M. Parkin est dans son cabinet...

— Bien, j'y vais...

Mais il n'eut pas le temps de traverser la scène. Brillante de tout son fard, dans la lumière crue des herses, souriante et émue, Claudine Nantheuil s'avançait vers l'auteur :

— Ah! monsieur Pousagret, je vous en prie, dit-elle, présentez-moi à M. Treillard...

Et comme Treillard esquissait un geste de consentement poli :

— Cher maître, je suis si heureuse de vous rencontrer, et si effrayée à l'idée que vous m'avez peut-être entendue...

— Vous n'avez rien à craindre, mademoiselle, dit Treillard, avec bonne grâce, et l'on ne peut que vous trouver charmante à voir...

— Charmante à voir! fit Claudine, ça, c'est le cadet de mes soucis... Mais ne restons pas au milieu de la poussière, voulez-vous... Et accordez-moi cinq minutes d'audience, dans ma loge...

Elle fît passer gentiment Treillard par la porte de fer et, devant l'escalier qui conduisait aux loges, elle dit :

— Un étage à monter, et à droite, au fond du couloir...

Melval , le grand premier rôle, descendait. Il se rangea contre le mur et gaiement :

— Oh! Oh! cher maître, déjà détourné par cette jeunesse? Charmante fille! Pleine d'avenir!

— Merci, Melval, fit Claudine, en montrant entre de belles lèvres des dents étincelantes.

— C'est un mot d'ordre dans la maison, pensa Treillard, en serrant la main au comédien.

Il marcha, passant devant les loges dont, par les portes ouvertes, la clarté crue des lampes élec-

triques faisait sur l'obscurité du couloir des trous de lumière violente. Par l'entre-bâillement, Treillard voyait, d'un coup d'œil, les femmes assises devant leur table à maquillage, en train de se couvrir les bras et les épaules de blanc liquide. Une d'elles se retourna^ une chemise à entre-deux de dentelles couvrant à peine sa poitrine, et la patte de lièvre dont elle se frottait doucement la joue, dirigée malicieusement vers Treillard :

— Eh bien ! Claudine, tu ne perds pas ton temps ! Déjà l'auteur en main ! Après toi, s'il en reste, n'est-ce pas?

— Cinq minutes! Et je vous le rends!

— Cinq minutes bien employées, il n'en faut pas plus pour décider d'une carrière !

Il y eut un rire étouffé dans les loges, et Treillard passant entra chez M^^^ Nantheuil. L'habilleuse se tenait debout, près de l'armoire à robes.

— Vous reviendrez tout à l'heure, madame Courtin. Je ne suis pas du deux, j'ai le temps. Asseyez-vous, cher maître.

Elle montrait à Treillard la chaise-longue, elle y prit place auprès de lui. Dans ce carré de deux mètres sur trois, encombré de petits meubles, d'une large toilette, aux murs couverts d une perse modern-style, Claudine Nantheuil, à la lumière aveuglante des ampoules électriques, apparut ce qu'elle était : une jeune et très jolie fille, aux yeux bleus, à la chevelure de jais, aux riches épaules, et élégante h souhait.

LA DIXrÈME MUSE 127

— Je sais, dit-elle à l'auteur, que Parkin a dû vous parler pour moi. Mais la recommandation de mon directeur est trop naturelle. J'ai tenu à vous expliquer, moi-même, ce que je désire, et vous faire comprendre, peut-être, ce que je puis espe'rer. Je ne sais rien du théâtre. Je n'ai fait aucune étude de l'art dramatique, je ne sors pas du Conservatoire. Il y a six mois, j'étais institutrice. J'ai le brevet supérieur. Mais je me suis aperçue rapidement que je n'arriverais à rien dans l'enseignement. J'ai commencé l'éducation d'une jeune fille de bonne maison, dont le père, au bout de trois semaines, a essayé de me séduire. J'ai quitté ma place pour servir dans une autre famille, où je n'ai pas eu plus de tranquillité...

— Votre beauté vous a joué ces tours, interrompit Treillard.

— J'ai compris que ma beauté, puisque vous voulez bien vous servir de ce terme, ne me serait utile que là où j'en pourrais tirer parti, et je suis entrée au théâtre. Vous voyez que je vous dis franchement les choses.

— Continuez, fit Treillard, avec un sourire, vous m'intéressez.

— Je l'espérais. Il ne me paraissait pas possible qu'un homme de votre valeur ne fut pas frappé par la situation d'une personne comme moi, et ne fut pas sensible à l'effort qu'elle veut faire pour s'élever au-dessus d'un vulgaire cabotinage. Il est évident que si je prétendais me bornera être une fille entretenue, rien ne me serait

plus facile. Les tentations, auxquelles j'ai été en butte dans les maisons oii j'ai vécu, me sont un sûr garant que je ne chômerais guère. Mais ce n'est pas cela que ie rêve.

Treillard la regarda fixement, et d'un ton net, comme s'il la confessait et avait le droit de tout savoir :

— Êtes-vous donc sage ?

Claudine Nantheuil leva sur l'auteur ses beaux yeux, et, sans vulgaire pudeur, avec une souriante franchise :

— Non, si vous entendez qu'on n'est pas sage lorsqu'on a un amant. Oui, si vous admettez qu'on l'est cependant encore, quand on n'en a qu'un et qu'on l'aime.

— Et il n'est pas jaloux en vous voyant engagée au théâtre?

— Il n'a pas d'argent à me donner, et il sait qu'il faut que je me tire d'affaire.

— C'est un jeune homme?

— Oui, et charmant. Il est même cause que j'ai dû quitter la dernière place où j'étais, car ses parents ont surpris notre liaison, et il m'a fallu partir.

— Eh bien ! mademoiselle Nantheuil, dit Treillard, je suis très touché de votre confiance. Nous recauserons de tout cela, plus à loisir. Comptez, en attendant, sur toute ma bonne volonté . Je vous laisse, et je descends chez votre directeur.

— Merci, cher maître.

LA DIXIÈME MUSE 129 Elle lui tendit une main charmante qu'il serra, et ouvrant la porte il sortit dans le couloir.

— En scène pour le deux... on va commencer, cria l'avertisseur au rez-de-chaussée.

Une poussée se fit vers l'escalier, et, au milieu des comédiennes qui descendaient en scène, Treillard, dans un caquetage joyeux et léger, se trouva devant la porte du cabinet de Parkin.

— M. le directeur vous attend, dit le garçon de bureau. Et il ouvrit la porte rembourrée qui mettait Parkin à l'abri des curiosités.

— Ah ! Vous avez fini de polissonner avec mes artistes? demanda gaiement le directeur au jeune écrivain.

— Je viens de causer avec M^^® Claudine Nantheuil.

— Je m'en doutais. Eh bien, qu'en pensez-vous ?

— Elle paraît fort intelligente, mais que sait-elle ?

— Elle a dû vous le dire : rien.

— Gela vaut mieux que si elle avait de mauvaises habitudes. Au moins, on n'aura pas à commencer par les lui faire perdre.

— C'est une fille charmante, très distinguée, très appuyée.

— Ah ! Par qui ?

— Mon cher, par un tas de gens extrêmement chic... La fleur des cercles.. . Je ne sais pas où elle a recruté tous ces adhérents. . . On dit qu elle les a connus dans le monde, où elle était, et d'où elle est sortie, comme elle vous l'a sans doute raconté. . .

— Oui, mais à mots couverts.

— Elle est très discrète. Mais je sais tout. Elle a été lectrice chez la marquise de Serteuil... Et le meilleur monde l'a vue dans le salon très brillant de cette grande dame....

— C'est là que le marquis....

— Parfaitement ! De là elle est entrée, recommandée par M°^^ de Serteuil elle-même, chez les de Roize, pour servir de compagne, plutôt que d'institutrice, à leur fille.....

A ce nom de Roize, Treillard fit un si brusque mouvement que Parkin s'arrêta et dit :

— Qu'est-ce que vous avez ?

— Rien, continuez.

— Chez les de Roize, je ne sais pas au juste ce qui s'est passé. Notre Claudine avait admirablement réussi, elle plaisait à la jeune fille, qui en avait fait son amie, lorsque l'un des deux barons, le père ou le fils, l'un et l'autre peut-être, s'aperçurent que l'institutrice était ravissante —

— Et il fallut plier bagage... Mais vous ne savez pas si ce fut le père ou le fils ?

— Qu'est-ce que cela peut faire? Le plus clair, c'est que la belle Nantheuil, qui ne s'appelle pas Nantheuil, du reste, fut sur le pavé, et vint me trouver délibérément... Treillard, qu'est-ce qui vous prend ? Vous ne m'écoutez plus.

Parkin ne se trompait pas. Treillard n'écoutait plus

ce que son directeur lui racontait. Il était parti à travers le champ des conjectures, si largement ouvert à son imagination par l'apparition du baron de Roize dansl'aventure de M^^^ Nantheuil. Car il ne doutait pas, lui, que ce fut du fils qu'il s'agit, de ce beau Maurice qui recevait dans sa garçonnière de Sortais, et en l'honneur duquel il avait été si rudement traité par sa brillante amie. En un instant, il entrevoyait toute une autre face de la situation, qui était la sienne, et il y trouvait de telles raisons de se réjouir que, sur ses lèvres, un sourire passa, à la signification duquel le directeur se trompa complètement.

— Ah ! ça, est-ce que cette petite vous a escamoté, en un tour de main, et comme une muscade? Sapristi! Je n'en demandais pas tant, quand je vous la recommandais !

— Rassurez-vous, dit Treillard, et faisant un effort pour retrouver son calme. Il ne s'agit pas de votre pensionnaire, dans tout ceci... Vous m'avez amusé avec vos histoires, et, coïncidence très curieuse, elles se rapportent assez exactement à quelque chose que je sais... Oui, votre Nantheuil m'intéresse, et nous lui donnerons le petit rôle de M"'^ Dargis, pour l'interprétation duquel

nous avions des hésitations Il lui ira comme un

gant. Et d'ailleurs, je la ferai travailler

— Oh ! alors !

— Dites-moi, elle m'a avoué qu'elle avait un amant.

— Il ne manquerait plus que ça, qu'elle n'en eût pas !

Qui est-ce qui paierait ses toilettes ? Ce n'est pas elle, avec deux cents francs d'appointements par mois... Ni moi, avec deux mille huit cents francs de frais par jour... hein ?

— Savez-vous si cet amant vient la voir au théâtre? Parkin eut un geste de reproche :

— Ah ! Treillard, vous ne me racontez pas tout ! Vous vous intéressez à ma pensionnaire, plus que vous ne voulez l'avouer. Voyons! Soyez sincère. Est-ce que c'est le coup de foudre?

— Êtes-vous bête !

— Non ! Je ne suis pas bête. Ni vous, non plus. Heureusement ! D'ailleurs vous êtes bien libre. Mais, pour revenir à votre question, non M^^® Nantheuil ne reçoit jamais personne dans sa loge. D'ailleurs c'est absolument interdit, sous peine d'amende. Voyez l'affiche du couloir

Treillard aussitôt changea de conversation. Il savait que pour se renseigner, sur l'identité de l'amant de M^^^ Nantheuil, il lui faudrait chercher autre part qu'au théâtre. Il lui parut indispensable de calmer les soupçons qu'il avait éveillés dans l'esprit de Parkin. Du reste, le directeur attachait une bien mince importance aux relations que ses comédiennes pouvaient avoir, à moins qu'il n'y vit un intérêt pour son exploitation. Comme l'auteur lui signalait un article très élogieux, paru, le soir même, sur la Comédie-Intime, il s'occupa à faire sauter les bandes d'une pile de journaux rangés

LA DIXIÈME MUSE 133 sur son bureau, et il ne fut plus question de la belle Claudine.

Trcillard, sous prétexte d'aller faire un tour sur la scène, laissa Parkin à ses affaires, et gagnant la régie, il poussa une porte vitrée. Assis devant un vieux bureau au cuir usé, un petit homme maigre, chauve et glabre, examinait minutieusement une affiche. C'était Valmoreau, le directeur de la scène, vieux comédien dressé à l'ancienne école, connaissant toutes les traditions et ayant collaboré à la mise sur pied de tous les ouvrages dramatiques du théâtre du Gymnase, sous les directions Montigny et Koning. Il avait créé des rôles, dans toutes les pièces de ce répertoire magnifique d'Augier, Dumas, Feuillet, Sardou. Il avait été le camarade de Delaporte, de Desclée, de Pasca, de Pierson. Il avait connu Dressant, Dupuis, Lafont, le superbe Lafontaine, tutoyé Geoffroy et Saint-Germain. C'était une mine inépuisable de renseignements, de bons mots et d'anecdotes. Aujourd'hui, môme, à soixante-dix ans, il jouait encore les utilités. Mais surtout il connaissait tous les artistes de Paris et de la province, pour les avoir vus passer sous sa férule, un jour ou un an, quand il était au Gymnase, ou maintenant qu'il était à la Comédie-Intime.

Valmoreau, en entendant le bruit de sa porte refermée, leva les yeux sur le visiteur, et un sourire rida son visage de vieux cabot.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, monsieur Treillard, demanda-t-il sans lâcher son affiche. Tenez,

ces bougres de typographes, qui ne savent pas encore comment s'écrit le nom de Sauvagez, le glorieux auteur de notre lever de rideau... Une belle petite ordure ! Par un z donc,, ânes, par un z et non un s /En voilà des gaillards qui réforment l'orthographe !

Il se leva, et attachant son affiche au mur, avec une épingle, il se tourna vers l'auteur :

— Vous avez quelque chose à me demander, monsieur Treillard?

— Oui. Je voudrais avoir l'adresse de M^^^ Nantheuil.

Le régisseur ouvrit un registre placé sur le bureau, tourna quelques pages et dit :

— W^^ Claudine Nantheuil, rue Ballu, 14 Attendez, je vais vous l'écrire Jolie fille ! Pas d'amant au

théâtre... Paraît avoir horreur du cabot Notre grand

jeune premier Rigaudy s'y est frotté, le comique Mer-

loux également Ni ce singe, ni ce beau garçon n'ont

réussi Vous voulez tenter la chance?

— Non. Je veux tout bonnement envoyer a M^^^ Nantheuil son rôle, demain matin. Elle va jouer M^*^ Dargis

— Parfait ! Ah ! Il m'est venu une idée pour la fin du «un ». Si nous faisions rentrer tous les personnages. Une scène à deux, comme baisser de rideau, pour un

premier acte, c'est bien froid !... Rien ne s'y oppose

Le comte dit \ la jeune femme : Vous le regretterez. Elle passe, en disant : Jamais ! Là-dessus le comte

LA DIXIÈME MUSE 135 remonte vers le fond, et tous les personnages rentrent... C'est animé, c'est brillant, c'est une fin d'acte à la Montigny. Ah! En voilà un qui s'y entendait h la mise en scène Il l'a inventée, monsieur C'est lui, le premier, qui a eu l'idée d'encombrer la scène de meubles, pour faire évoluer les personnages au travers. Cela

donnait la sensation de la vie

Treillard, un peu inquiet en voj^ant le régisseur entamer la théorie de la mise en scène, fit un pas vers la porte, et dit avec politesse :

— Vous nous avez conservé toutes ces belles traditions, monsieur Valmoreau

— Je ne suis qu'un pâle imitateur! 11 est vrai

qu'après moi Ah ! qu'est-ce qu'il y aura après

moi? Rien ! monsieur, rien ! De l'obscurité et de l'incohérence.

En s'en allant par les boulevards, l'adresse de Claudine Nantheuil dans sa poche, Treillard pensait :

— Si je pouvais avoir la chance que le brillant baron de Roize soit l'amant caché de cette charmante fille ! Quelle revanche pour moi! Ah! marquise, vous en auriez là un roman vécu qui pourrait vous servir de sujet! Mais comment savoir à quoi m'en tenir? Je ne peux vraiment pas recommencer à surveiller la maison de Claudine, comme j'ai fait pour le petit rez de-chaussée du baron. Ce métier d'espion ne me plaît pas. Et cependant il faut que je sache. Voilà où l'invention de l'homme de théâtre devrait me suggérer un de ces

moyens infaillibles qui amènent, dans les vaudevilles, des imbroglios triomphants. Mettre M""® de Sortais et la belle Nantheuil en présence, pendant que le charmant baron se débattrait entre elles deux. Quel tableau! Mais comment arriver à pousser, l'une contre l'autre, ces deux amoureuses qui s'ignorent, sans commettre la plus noire des perfidies? Une femme n'hésiterait pas, et la lettre anonyme partirait, en un instant. Mais un homme ! Mais moi ! Avai^t tout, ne pas employer de moyens dont il faille rougir. .

Il était, tout en ruminant ces idées, arrivé à la porte de sa maison. Il rentra, se coucha, et dormit, sans penser à la combinaison qu'il cherchait, et sans voir ni M""^ de Sortais, ni Claudine Nantheuil, dans ses rêves.

Au matin il se leva, déjeuna, et commença de lire ses journaux. Sur le bureau, la Revue F7'ançaise, mieLCie, attendait, depuis deux jours, qu'il y jeta un coup d'œil. Il fit sauter la bande, examina le sommaire, et brusquement une rougeur monta à ses joues. Il venait, à la rubrique : Livres nouveaux de lire : les Visions ardentes, par Olivier Juglat, et ce nom de critique, dont les petites lettres noires dansèrent devant ses yeux : Florise Barel. Il poussa un soupir, sentit son cœur se serrer, au pressentiment d'une catastrophe. D'une main tremblante, il coupa les feuillets, et d'un trait lut le terrible morceau. Cela fait, il demeura atterré. Ainsi la menace de Florise n'avait pas été vaine. Elle avait écrit l'article.

Dans le cerveau troublé d'André des idées confuses se heurtèrent : D'abord celle-ci : la marquise va croire que c*est moi qui ai inspiré l'article. Puis cet autre : Gomment Florise a-t-elle écrit ces pages pleines d'une animosité féroce ? Est-elle donc jalouse de M"^® de Sortais ? Au point de vue littéraire, c'est impossible. Alors?... Que se passait-il dans ce cerveau si riche d'idées qui n'étaient point celles de tout le monde ? Florise, indi gnée du traitement injurieux que M""® de Sortais avait infligé à Treillard, voulait-elle démontrer à l'ingrate tout ce qu'elle perdait, en se privant de la protection de l'écrivain? S'il en était ainsi, la plus dévouée camaraderie n'aurait jamais pu se manifester d'une façon plus efficace. Cette fille singulière, ayant repoussé l'amour d'André, profitait-elle de l'occasion offerte pour malmener sa rivale?

Treillard demeura songeur. Quelle devait être la fureur de M"'^ de Sortais! De toute autre que de Florise, l'article n'aurait eu que la portée d'une critique déso-» bligeante. Mais tombé de la plume de la femme de lettres, il prenait toute l'importance d'un manifeste. La plus haute personnalité à la fois féministe et littéraire traitant sans pitié la mondaine qu'était M'"® de Sortais et l'artiste qu'elle se piquait d'étre> il y avait là une sorte d'exécution. Comme les bonnes amies de la marquise allaient se réjouir d'une pareille aventure ! Dans ce monde si potinier, si futile, si méchant, quelle occasion de gorges chaudes ! On allait faire payer à la Muse

ses apothéoses et lui solder en quolibets le compte des louanges qu'elle avait l'habitude de recevoir. Mais comme, avant tout, Treillard voulait savoir à quoi s'en tenir sur les motifs qu'avait eus Florise d'écrire son article, il décida de se rendre chez elle.

Depuis plus d'un an, il n'avait pas monté l'escalier de la femme de lettres. Il la trouva dans son cabinet de travail, lisant, et fut reçu, la main ouverte et le regard riant, comme un ami attendu. Elle l'installa, auprès d'elle, dans un fauteuil, lui montra la coupe de bronze dans laquelle étaient préparées les cigarettes. Il refusa d'un signe, et grave, il regarda la jeune femme :

— Florise, est-ce que vous ne soupçonnez pas le motif de ma visite?

— Si, mon ami, je le soupçonne. Il s'agit, n'est-ce pas, de l'article de la Revue Française'^. Vous n'avez pas à vous en étonner, je vous avais prévenu.

— Pouvais-je croire que vous seriez si dure ?

— Vous saviez que je dirais mon opinion toute crue.

— Pensez-vous donc tout ce que vous avez écrit de cruel sur cette malheureuse femme ?

— Je ne sais pas de quelle malheureuse femme il s'agit, dit la femme de lettres avec fermeté. Je ne connais que son œuvre et n'ai à apprécier que son œuvre.

— Est-ce bien vrai?

— Puisque je le dis.

— Alors pourquoi ces féroces personnalités, ces railleries sur le pseudonyme masculin adopté par l'au-

LA DIXJÈME MUSE 139

teur, ce démontage minutieux et impitoyable de son style, pour en montrer les inhabiletés et les défauts? Quel écrivain résisterait à de pareils procédés d'attaque et quelle œuvre à de tels moyens de critique? Vous avez été une véritable tortionnaire, Florise, et une femme seule pouvait apporter de tels raffinements à torturer une femme.

— Vous divaguez, mon cher ami, dit tranquillement Florise. Voilà à quel point d'intolérance, la louange à jet continu, à laquelle on a habitué les écrivains, amène les esprits les mieux équilibrés. Vous en êtes à trouver que j'ai été implacable, quand je n'ai été que juste. J'ai eu l'audace de trouver les élucubrations d'Olivier Juglat parfaitement détestables, et de l'écrire. Quel crime ! De beaux yeux vont pleurer!

— Oui, de beaux yeux vont pleurer, de beaux yeux que vous ne connaissez pas, et que j'aime, et je suis désolé que vous leur coûtiez des larmes, parce que j'en viens à me demander si je ne dois pas me considérer comme responsable des duretés qui les font couler.

— Rassurez votre conscience, mon ami. Je n'ai pas pensé une minute à vous, en écrivant cet article. Je n'ai vu que l'inconcevable prétention de ces poupées mondaines, qui possédant déjà tout le prestige de la fortune, de l'élégance, delà noblesse, de la beauté, ne s'en contentent pas, et veulent, par des moyens frauduleux, capter la gloire littéraire et s'en couronner comme d'une auréole.

— Quelle violence, Florise ! Est-ce là cette fière et dédaigneuse M^^^ Barel, qui regardait avec une nonchalance tranquille les succès d'autrui, tant elle était sûre des siens? Il y a un accent de haine dans vos paroles. Et je ne vous reconnais plus. Pour que voùs fulminiez ainsi, que vous ont fait ces poétesses et ces romancières?

— Elles m'ont fait leurs vers et leurs proses. Cela suffit. Nous sommes, à vous dire vrai, quelques-uns, hommes et femmes, qui commençons à nous lasser de la badauderie avec laquelle on s'occupe des platitudes et des sottises élaborées par ces grandes dames. Leur prétention n'est égalée que par leur niaiserie. Elles abusent de leur situation pour faire des vers de quatorze pieds, ou pour fabriquer des petites psychologies bébêtes. Les plus courtes plaisanteries sont les meilleures. Quand vos snobines auront reçu quelques bonnes volées de bois vert, au lieu de leurs coutumièrôs ovations, il est probable qu'elles réfréneront leurs envies et auront un peu plus de continence.

— Mais pourquoi avoir commencé cette campagne par la pauvre marquise ?

— Je ne connais qu'Olivier Juglat.

— Mais, moi, je connais M""^ de Sortais !

— Ah ! causons-en donc, puisque vous le voulez. Croyez-vous me donner de& remords, oum'attendrir, en attirant mon attention sur les rapports mondains que vous avez eus avec cette chère dame ? Je v^ous ai parlé en confrère, à l'instant. Voulez-vous, maintenant, que

i.A DIXIÈME MUSE ^41 je vous parle en amie ? Est-ce que le temps perdu par vous, dans ce grand monde, où vous avez ve'cu depuis de trop longs mois, n'était pas d'un prix inestimable? A l'heure où votre carrière doit se décider, au lieu de vous ramasser pour un effort suprême, afin de forcer le succès, que faites-vous? Accaparé par cette poétesse en souffrance, vous vous attelez dans les brancards de son véhicule littéraire, et vous tirez à plein collier pour le sortir de l'ornière? Pendant ce temps-là, vous négligez vos propres ouvrages, vous cessez de produire. On ne vous voit plus à votre table de travail, mais dans les salons. Vous baguenaudez parmi des oisifs, qui s'ingénient à tuer la longueur mortelle des jours et des nuits, qui pour vous devraient être trop courts. Et, peu àpeu, votre veine créatrice se perd, comme une source dont on ne tire plus d'eau. Vous prenez des habitudes de flânerie, vous vous énervez dans l'attente des joies promises et jamais accordées. Le bon écrivain, que vous deviez être, se change en un figurant de five o'clock. Quelle misère ! Et vous voudriez que, comme amie, car j'ai la plus sincère amitié pour vous, Treillard, vous le savez bien, je me découvre de l'indulgence pour cette femme qui vous fait tant de mal ? Non ! Non ! Que vous a-t-elle offert pour prix de votre asservissement? L'Académie? Mais dans combien de temps? Il faut que vous produisiez encore, au moins pendant dix ans, pour être en mesure de passer le pont des Arts. Vous êtes trop jeune : il n'y a rien à faire qu'à attendre en travaillant,

et vous ne travaillez pas. Comment cette précieuse marquise charmera-t-elle pour vous les longueurs de l'attente ? En se décidant à vous aimer? Mais s'y décidera-t-eile? Une crise passionnelle a éclaté, certainement, entre elle et vous. L'accès de la maison vous a été interdit, ou vous vous l'êtes interdit à vous-même. En fin de compte, vous n'allez plus chez votre dame, et après avoir fait tant de sacrifices, vous voilà Gros-Jean, comme devant. Et vous pensez me désarmer, en me forçant à préciser la situation déplorable qui vous est faite? Pauvre dupe, voulez-vous donc imposer la duperie, même à ceux qui n'ont pas intérêt à s'y laisser prendre? Que me fait votre poétesse, avec ses Visions ai'dentes, qui ne sont que de vilaines petites excitations de boudoir. Avec qui les a-t-elle eues, ces visions? Pas avec vous, bien certainement ! Leur ardeur, en tous cas, est bien médiocre. Mon Dieu ! Que tout cela est donc conventionnel, apprêté, cherché, et pâle d'expression ! Gomme écrivain, votre marquise est au-dessous de tout. Et comme amoureuse, elle me fait l'effet d'être une mauvaise paye. Voilà, je crois, son compte établi. Et le vôtre aussi, par-dessus le marché. Pour toutes ces raisons, et quelques autres que j'ai négligé de vous donner, je ne regrette pas une ligne de mon article. Il me semble même qu'il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que j'en fasse un second.

— Ah ! Dieu ! s'écria Treillard, avec un geste suppliant, le premier suffit amplement !

— Il faut croire, voyez-vous, que cet article était dans l'air, et qu'on attendait avec impatience qu'il tombât. Car j'ai reçu, ces jours-ci, une quantité de lettres, d'hommes et de femmes du monde, me félicitant de mon (( courage Quel courage? Je ne me savais pas si vaillante. Mes correspondants, il est vrai, m'invitent à continuer, et me désignent telles et telles autres poétesses ou romancières, pour une exécution nécessaire et qu'ils espèrent prochaine. J'ai le soupçon que les dames très riches, qui manient la lyre, ont un peu fatigué leur auditoire, et je sens que les gens qui les applaudissent le plus ne se tiendraient pas de joie en les voyant jeter à bas de leur piédestal. On m'écrit tout familièrement:

(( Ces grues du Parnasse nous embêtent ! Traitez-les donc comme elles le méritent. » Vous le voyez : c'est l'excitation au massacre.

— Mais que vais-je faire, moi ? dit l'homme de lettres.

— Vous, si vous êtes malin, vous allez rétablir vos affaires chez la marquise. En admettant, bien entendu, que vous y trouviez un agrément, si petit soit-il. Jamais, ou je me trompe fort, vous n'aurez été en si bonne posture que dans ce moment-ci. Un professionnel, qui a été vigoureusement attaqué, se secoue, pense à autre chose et se remet au travail. Mais un amateur? Vous figurez-vous l'état d'âme de l'amateur qui, au vu et au su de toute sa coterie, a été étrillé d'importance ? Il n'a pas assez d'heures de jour et de nuit pour dévorer sa

rage et ressasser son injure. Il est totalement absorbé par son accident. Il n'y a plus, dans l'univers, d'autre intérêt que celui de sa vengeance ou de son triomphe. Tout est subordonné à la satisfaction de son amourpropre. Voyez alors quelle autorité acquiert un Treillard, dédaigné la veille, mais qui peut être un répondant devant l'opinion publique. Faites-vous le chevalier de la belle éplorée, rompez quelques lances pour elle, affirmez sa valeur, cautionnez son talent. Vous devenez l'homme indispensable, à qui rien ne se peut refuser.

— Je ne suis pas en goût de jouer ce rôle.

— Ah! Ah! Vous êtes donc brouillé sérieusement avec votre charmante madame?

— Elle s'est conduite fort mal envers moi. C'est la raison pour laquelle votre article m'a si vivement contrarié. Vous et moi on nous sait très liés......

Florise rougit :

— Il n'importe ! Qui pourrait me soupçonner d'avoir cédé à votre influence en écrivant mon article ?

— Eh ! M"'^ de Sortais ! Et si elle ne le croit pas, elle ne se privera pas de le dire.

— La jugez-vous si sotte? Moi je ne lui fais pas une telle injure. Je pense qu'elle dira que je jalouse sa gloire, que je veux rabaisser son mérite littéraire. Mais insinuer que c'est à votre instigation que je l'ai fustigée? Ce serait bien vulgaire. Sans compter qu'elle avouerait, du même coup, toutes vos prétentions sur

elie et offrirait à ses bonnes amies l'occasion de déclarer qu'elle vous a fort encouragé. Non. Si c'est une femme intelligente, ce n'est pas cela qu'elle fera.

— Et quoi donc?

— Elle s'arrangera pour vous ramener chez elle.

— Elle a déjà essayé.

— Vous voyez bien !

— Sans succès.

— Qui vous a-t-elle envoyé comme médiateur?

— Son mari.

— Naturellement. C'est de son emploi. Pourquoi n'y êtes-vous pas retourné?

— Parce qu'elle a un amant.

Florise eut un geste d'étonnement amusé :

— Eh ! que ne le disiez-vous, tout de suite ! Quoi ! Elle vous a roulé à ce point? Est-ce pour cette raison que vous l'avez plantée là?

— Sans doute.

— Vous l'avez donc surprise ?

— Oui.

— Je commence à comprendre vos craintes, au sujet d'un accord possible entre nous, contre la dame, mais je ne les trouve pas plus justifiées. Et qui est cet amant ?

— Oh ! je puis vous le nommer. Vous serez discrète. C'est le baron de Roize.

— Profession ?

— Joli garçon.

— C'est un bel état !

— 11 le remplit en conscience.

— Je le plains de tout mon cœur. Il ne doit pas s'amuser tous les jours. Et quel avenir il se prépare ! Vous imaginez-vous ce que peut être la condition d'un homme à femmes, devenu vieux et privé de ses avantages ?

— C'est à peu près celle d'un auteur à succès, dont la forme se démode et qui voit la faveur du public s'écarter de lui

— Oui, vous avez raison : j'ai tort de railler ce beau jeune homme. Il monte sur les planches de la scène du monde, et joue son rôle de son mieux, pour obtenir l'approbation et les applaudissements de la galerie. Faisons-nous autrement? N'ayons donc pas l'air de le mépriser. Ses moyens sont différents des nôtres, et voilà tout.

— Eh bien! Florise, puisque nous avons philosophe sur le cas de M"'® de Sortais, il fauta nos raisonnements trouver une conclusion. Etes-vous disposée à panser la blessure que vous avez faite ?

— Et comment?

— Malatiré n'a rien à vous refuser. Obtenez de lui qu'il fasse un petit bout d'entrefilet, sur la couverture de la Revue, pour atténuer, par quelques éloges, les duretés de votre terrible article

— Quel intérêt cela aura-t-il? Vous ferez-vous un mérite de l'avoir obtenu?

— A Dieu ne plaise ! Je veux faire une générosité anonyme.

— Alors à quoi bon ?

— Pour le plaisir.

— Ah ! Poète! Moi, je veux bien, après tout. Je ne tiens pas à laisser votre Olivier Juglat prostré dans la poussière. Qu'il se relève et qu'on le brosse, si cela vous est agréable.

— Je vous remercie.

— Vous l'aimez donc encore, cette charmante personne ?

— Croyez-vous que je vais vous prendre pour confidente ?

— Pourquoi pas ?

— Parce que je ne suis pas assez loin du temps où je vous faisais des aveux pour votre propre compte.

— Quoi ! Vous pensez encore à ces choses-là? Ah! Treillard ! Que d'incertitude dans votre esprit, que d'inconsistance dans vos sentiments ! Et comme j'ai été bien inspirée en ne me fiant pas à vous ! Vous voyez combien vous êtes peu sûr de vous-même, puisque venu pour défendre M'^® de Sortais, voas êtes. gêné pour en parler librement devant Florise Barel.

Treillard ne répondit pas. Il demeura la tête baissée, songeant. Au bout de quelques instants, il releva son front et regardant la jeune femme d'un air sombre :

— En réalité, je n'ai jamais aimé que vous. Toutes les fantaisies n'ont été pour moi que des dérivatifs à

cette affection unique. Je vous prie de croire que je n'ai pas eu, pour M°^^ de Sortais, les sentiments que m'avait inspirés Florise Barel. C'est tout à fait différent. Vous les avez méprisés, n'en parlons donc plus désormais. Cependant n'ayez pas cette illusion qu'ils sont morts au fond de inon cœur. L'empreinte reste ineffaçable d'une première tendresse telle que celle dont vous n'avez pas voulu. Et à quelque moment de ma vie que l'on regarde en moi. on la retrouvera, cette empreinte, aussi nette que le premier jour. .

Plus émue qu'elle n'eut voulu le paraître, Florise leva ses belles mains d'un air de protestation :

— Vous ne serez donc jamais raisonnable? A quoi vous sert l'expérience de la vie? N'en tirez-vous parti que pour les personnages de vos romans et de vos pièces ? Et tout ce qu'il y a de sens aiguisé en vous, ne 's'exerce-t-irque dans l'ordre littéraire ? Vous allez, je suppose, dans un de vos livres, placer un homme et une femme dans la situation où nous sommes l'un visa-vis de l'autre. Vous les ferez dialoguer. Ils diront exactement et avec une justesse parfaite tout ce qu'ils devront dire. Vous raisonnez donc, pour eux, d'une façon rigoureuse et précise. S'agit-il de vous, aussitôt, comme si un ressort se déclanchait, vous vous mettez à divaguer. C'est fort curieux à observer, mais, au fond, un peu triste, parce qu'on trouve dans cette démonstration une preuve nouvelle de l'infirmité humaine. Que nous sommes donc faibles et gauches, dès que nos passions

sont enjeu! Toute philosophie disparaît, toute sagesse s'abolit. Il ne reste plus que l'homme, un peu plus, je disais l'animal, avec ses simples instincts. Ah ! misère humaine !

— Ne vous flattez pas d'une supériorité, Florise, s'écria Treillard avec emportement, parce que vous ne subissez pas les influences communes à tous les êtres. L'exception, dans ce cas, est bien près d'être une monstruosité. Vous êtes trop insensible. Vous en souff'rirez cruellement, un jour. Votre nihilisme sentimental vous fera horreur. Vous serez dévorée de regrets. Mais, peut-être, sera-t-il trop tard.

11 se leva, fit quelques pas dans le cabinet, revint vers Florise :

— Tenez, le juste châtiment de votre orgueil, serait que vous devinssiez amoureuse d'un imbécile.

La jeune femme regarda son ami, en souriant, et dit :

— Eh! qui sait ? Ce serait peut-être le bonheur !

Les effets produits par l'article de Florise Barel, n'avaient pas tardé à être sensibles pour la marquise. Jusque-là elle avait été respectée. Sa grande situation naondaine, sa beauté, son esprit, le luxe de ses réceptions lui valaient un traitement de faveur. La presse se parait d'elle et de ses succès, dans les Echos et dans les Mondanités. Son patronage, pour une œuvre artistique, était une assurance de réussite. Les grands chefs de là politique n'avaient pas dédaigné de lui faire des grâces. Et tous les présidents du Conseil s'étaient montrés à sa table. Le marquis avait su organiser des battues magnifiques, Où il faisait tuer ses faisans par des rois en voyage fusionnant avec des /députés radicaux socialistes. Brusquement des symptômes de désaffection se manifestèrent. Les journaux, qui avaient l'habitude de vanter la marquise en termes dithyrambiques, non seulement firent, autour d'elles, le silence, mais parlèrent de ses rivales mondaines et littéraires, avec une affectation de gracieuseté, qui prenait les proportions d'une trahison.

La charmante M""^ de Séminoles, qui se livrait à des reconstitutions littéraires du monde païen, où l'érudi-

tion se teintait d'un délicieux érotisme, obtint que Ton pronât son dernier volume : La Gloire de Pan et que Ton en recommandât la fabuleuse indécence, en quelques phrases destinées à chauffer la vente. La chevaline M"^^Touctôt^ veuve de l'amiral, fût nommée vice-présidente de la Société des Concerts d'avant-garde, situation ambitionnée par elle, depuis dix ans, et à laquelle la marquise l'avait toujours empêchée d'atteindre. L'empressement des snobs à se rendre aux réceptions de de Sortais, décrût sensiblement. Elle pressentit l'abandon. Cette femme, toute d'intelligence et de grâce, qui avait, en quelques années, avec une patience et une adresse admirables, érigé une si éclatante primauté mondaine, se vit, en une semaine, menacée de déchéance.

Elle se rendit un compte très exact de ce qui se passait autour d'elle. Aucune illusion, pas la moindre erreur, dans son esprit, sur ce qui se préparait, et la notion très sûre de ce qu'il fallait tenter pour rétablir ses affaires. Jamais général, au milieu d'une bataille, n'eut la conception plus précise des mouvements à opérer pour empêcher ladéfaite. Si c'est une satisfaction de se sentir à la hauteur de sa tâche, de Sortais dût l'éprouver pleinement. Car elle domina les événements avec une netteté de vue qui était vraiment la marque d'une intelligence supérieure. Elle rassemblait ses forces, préparait sa manœuvre, et se décidait à livrer un engagement décisif, pour reconquérir son influence un in s-

tant compromise, lorsque des complications tout à fait inattendues se produisirent, qui brouillèrent bien 'plus sérieusement ses affaires.

Vers sept heures, dans son salon, la marquise était en tête-à-tête avec une de ces amies qui vous exècrent, la belle baronne Folentin. Le thé achevait de fumer dans les tasses, et les intimes, qui étaient venues passer une heure avec M"^® de Sortais avaient pris congé, les unes après les autres. M°^® Folentin ne paraissait pas disposée à s'en aller. Elle s'attardait, disant des riens, lorsque brusquement elle porta son face-à-main à ses yeux et regardant fixement son amie :

— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu le jeune baron de Roize ?

— Mais, non, fit la marquise avec un peu de surprise. 11 était encore ici, hier. Je crois qu'il est aujourd'hui à la chasse à Compiègne, avec mon mari. . .

— Vous avez de l'amitié pour ce garçon, ma chère, n'est-ce pas, etaussi de l'influence sur lui?... Conseillezlui donc de ne pas s'afficher, comme il le fait, avec une petite grue de théâtre...

— Qu'est-ce que vous dites ? bégaya la marquise, dont le visage, en un instant, passa du blanc au rouge.

— Je dis queje l'ai rencontré, il n'y a pas deux jours, dans une allée du Bois, se promenant très tendrement avec une jolie personne qui a été, si je ne me trompe, institutrice de sa sœur, et qui est maintenant engagée dans je ne sais quel théâtre. Si Treillard venait encore

chez vous, il pourrait vous renseigner là-dessus... Oui, je crois bien que la demoiselle joue, ou figure, sur la scène où votre ex-ami va faire jouer une pièce...

— Que me racontez-vous là ? dit M°^^ de Sortais, étourdie par les coups successifs que venait de lui asséner la baronne. M. de Roize en tête-à-tête au Bois, avec... Ce n'est pas possible !

— Je l'ai vu, comme je vous vois. Et c'est bien l'institutrice que nous avons toutes connue, chez sa mère, avec laquelle il errait parmi les bosquets.. . Vous comprenez quel bon effet une rencontre pareille produirait, après les histoires qu'on a racontées sur le départ de cette fille... On la donnait pour maîtresse au père Roize, qui ne s'en défendait guère... A-t-elle favorisé le père et le fils ? En tous cas, vous voilà avertie. Chapitrez un peu le beau Maurice... Je serai discrète, mais une autre que moi pourrait ne pas l'être. Et une situation pareille ferait du tort à ce garçon, le jour où il voudra se marier. . . .

Ayant achevé ce qu'elle avait à dire, la baronne Folentin se leva, embrassa M"'® de Sortais, et partit avec la tranquillité d'une personne qui vient d'accomplir un devoir. La marquise ayant reconduit cette excellente amie, revint dans son salon, couvant une des plus formidables rages qui puissent ravager le cœur d'une femme. Elle était trop maîtresse d'elle-même, pour se livrer à des violences sans portée. Elle ne déchira pas

son mouchoir de dentelles, elle ne froissa même pas ses belles mains l'une contre l'autre, elle ne se laissa pas aller à pousser quelques exclamations furieuses, ni à maudire l'infidèle. Elle s'assit posément, et pâle, les yeux enfoncés sous les sourcils, les dents serrées par une contraction nerveuse, elle réfléchit profondément.

Ce que venait de lui révéler M""^ Folentin, ne faisait pas doute pour elle. Les circonstances particulières, qui accompagnaient la dénonciation, en assuraient la véracité. M°^® de Sortais se rappelait parfaitement la jeune femme à laquelle M""^ Folentin faisait allusion, pour l'avoir vue souvent dans le salon de la baronne de Roize. Elle savait qu'on avait répandu le bruit que cette charmante personne était mal partie de chez la baronne, après avoir jeté le trouble dans la maison. Jamais de Sortais n'avait douté que ce fut le père de Roize, ce vieux galantin de soixante-cinq ans, toujours empressé auprès des femmes, qui avait motivé, par ses légèretés, le départ de l'institutrice. Comment la marquise aurait-elle soupçonné Maurice, après une liaison de deux années, qui lui assurait une si excellente situation mondaine, de la tromper, sans utilité, avec cette fille compromettante?

Aussi froissée d'avoir été dupe que blessée d'être trahie, M"^^ de Sortais, à mesure qu'elle raisonnait son aventure, en sentait plus vivementla douleur. Elle se rappelait toutes les heures délicieuses passées près de ce beau

LA DIXIÈME MUSE . 15r

garçon, si jeune, si frais, si délicatement séduisant, et qu'elle aimait avec une si menteuse sécurité. Elle s'était flattée de le diriger à sa guise, de le former pour son plaisir, de le façonner pour son amour-propre, d'en faire enfin un homme accompli. Elle croyait que rien de ce qu'il faisait ou de ce qu'il pensait ne pouvait échapper à sa clairvoyance. Et brusquement, elle acquérait la conviction qu'elle n'avait rien vu, rien deviné, et que les sourires de ce charmant Maurice, les promesses de ce délicieux amant, n'étaient que mensonges. La chute qu'elle faisait était lourde et profonde. La littérature s'y mêlait au sentiment, dans une proportion désolante. Les Visions ardentes du poète, inspirées par les ivresses heureuses partagées avec Maurice, recevaient un démenti aussi éclatant que les illusions tendres de la maîtresse. La marquise était atteinte au plus sensible d'elle même, et dans ce désastre de son amour tout était^ pour elle, occasion de souffrir.

A ce point de son raisonnement, elle éprouva un tel chagrin^, une telle lassitude que des larmes lui vinrent aux yeux, et que, cédant enfin à sa faiblesse, elle s'abandonna complètement. Elle eut là, une heure de bien triste désarroi. Elle paya, en une fois, la rançon de tous ses triomphes passés. Son mari, en rentrant, la trouva dans une demi-obscurité, étendue sur sa chaiselongue, et l'odeur violente des sels, éparse dans la pièce, lui donna tout de suite l'explication que la prostration de la marquise appelait.

— Eh ! Quoi! De la migraine? Vous souffrez?

— Affreusement!

— Est-ce que vous ne dînerez pas ?

— Je crois que cela me serait impossible.

— Alors pas d'Opéra, ce soir?

— Pas d'Opéra.

— Eh bien! chère amie, vous me donnez donc ma liberté ? Je vais dîner au cercle.

— Vous avez raison. A demain.

Elle resta seule, retrouva un peu de lucidité, et, vers neuf heures, se décida à demander qu'on lui apportât à manger. Elle reprenait possession d'elle-même, et l'énergie de son caractère surmontait l'accablement de sa pensée. Elle se reprocha, comme une faiblesse, l'abandon qu'elle avait fait de tout son être à ce beau garçon qui la trahissait et qui ne pouvait pas ne pas la trahir. Elle envisagea littérairement sa catastrophe, et commença d'en tirer parti, comme elle avait tiré parti de son bonheur. Elle fit de la psychologie sur son cas passionnel, et éprouva un amer soulagement à se dire que sa souffrance ne serait pas inutile, qu'elle en recueillerait des observations personnelles. Elle voulut dès lors aller jusqu'au bout de son infortune et la vivre d'une façon complète. Une sorte de curiosité fiévreuse l'entraîna à rechercher toutes les circonstances qui accompagnaient son abandon. Elle se dédoubla, en quelque sorte, et à côté de l'amoureuse déçue et douloureuse, se manifesta Valtentive et hardie observatrice qui prétendait noter

tous les incidents de [l'aventure. La jeune femme conçut une sorte de fierté de cette domination qu'elle exerçait sur elle-même. Elle se sentit plus forte, et capable de résister à la mauvaise fortune. Elle finit par s'endormir^ et se réveilla, au matin, calme et résolue à savoir la vérité tout entière.

Jamais elle n'était allée au domicile réel de Maurice de Roize. Toujours ils se rencontraient dans le petit rez-de-chaussée de la rue de Phalsbourg. Son amant avait soigneusement évité de la laisser venir chez lui, prétextant la nécessité du mystère pour leur liaison. Ce qui, autrefois, paraissait à M""® de Sortais une touchante précaution, lui semblait à présent une prévoyante hypocrisie. Maurice lui disait : Ma mère monte souvent me surprendre. Que deviendrions-nous si elle arrivait, brusquement, pendant que vous seriez là? Il faudrait partir en hâte, ou risquer d'être rencontrée. Que d'ennuis et de préoccupations! Tandis que dans notre petit nid, connu de vous seule, habité par vous seule, dont vous avez l'unique clef, nous sommes vraiment l'un à l'autre, et plus tendrement. Elle souriait en écoutant tomber d'une bouche aimée ces paroles raisonnables et douces.

Maintenant, elle pensait : Il me trompait, et voulait m'écarter. La rencontre qu'il craignait, ce n'était pas avec sa mère, mais avec cette fille, et d'autres, peut-être, avant elle. Ai-je jamais été seule à l'aimer? Il affectait, plein de tact, devant le monde, de ne

pas me traiter familièrement. Il se tenait à distance, comme un indifférent. Nul n'aurait pu soupçonner notre amour, en le voyant si froid et si tranquille. Treillard l'avait deviné, mais Treillard, c'était Treillard ! Un observateur pénétrant , doublé d'un amoureux jaloux. Et si fin, si perspicace ! Par ce détour singulier, elle revenait à son conseiller littéraire, et faisait un grief au brillant Maurice d'avoir contribué à écarter l'homme de lettres. C'était l'attachement qu'elle avait pour le jeune mondain,, qui l'avait déterminée à repousser l'amour de Treillard qui s'offrait. Elle avait, un instant, formé ce projet de les attacher à elle, l'un et l'autre. Mais la sagacité de Treillard avait rendu la combinaison impossible. Il avait fallu opter, et c'était l'infidèle qui avait triomphé. Erreur de tactique de sa part. Mais elle ne raisonnait pas, à ce moment-là. Son goût l'emportait. Ses critiques rétrospectives étaient sans valeur, puisqu'elle n'avait pas été libre d'agir autrement. Maintenant, éclairée, elle changeait de vues, et regrettait de s'être brouillée avec l'homme de lettres, au moment même où il pouvait lui être le plus utile.

Elle ne s'attarda pas à ces regrets superflus. Une pensée dominait dans son esprit et lui imposait sa conduite. Elle voulait savoir à quoi s'en tenir sur le beau Maurice, s'expliquer avec lui, et ne pas être dupe, un instant de plus. Comme dix heures sonnaient, elle acheva de boutonner ses gants, et voilée, vêtue d'un

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costume sombre, elle sortit de son hôtel, prit un fiacre, et se fit conduire avenue d'Antin, chez le baron de Roize. Elle se disait, pendant le trajet : Si j'ai une chance de le surprendre, c'est à cette heure-là. Comment pourrait-il se douter de ce que je lui prépare. Il est en pleine sécurité, peut-être encore au lit. Il n'aura le temps de rien cacher. J'aurai un tableau bien exact de son intimité. Je dois, au premier coup d'œil, à la première phrase, au premier geste, acquérir la certitude, sinon matérielle, au moins morale que je viens chercher. Elle descendit, paya son fiacre, et monta à l'entresol.

M"^^ de Sortais, en venant ainsi à la sourdine, risquer son coup de surprise, ne se doutait pas de la réussite complète que le hasard lui ménageait. Maurice était allé, la veille, à minuit moins le quart, attendre à la sortie de la Comédie-Intime, dans un coupé de cercle, M^^^ Claudine Nantheuil et l'avait ramenée chez lui. Elle y était encore, et pendant que le beau Roize, au lit, les yeux languissants se livrait aux douceurs d'un lent réveil, déjà la jeune femme, dans le cabinet de toilette, se coiffait, animant d'un bruit coquet la solitude apaisée de l'appartement silencieux. Le domestique bien stylé n'avait pas encore paru aux regards de son maître. Il s'occupait à brosser, dans l'antichambre, le manteau de Claudine, en sifflotant d'un air tranquille. Le coup de sonnette de la marquise le fit maugréer. Il alla ouvrir sans hâte et demeura stupéfait à la vue de la

visiteuse imprévue. D'un coup d'œil, M°^^ de Sortais avait découvert le manteau de femme, à l'instant posé sur un meuble. Et brusquement, prenant l'offensive, elle demanda au valet :

— M^^® Claudine Nantheuil est-elle encore ici?

Le domestique n'eut pas l'esprit assez vif pour parer cette prompte attaque. 11 se troubla, jeta un regard vers le manteau, hésita et finit par dire :

— Je ne sais pas, madame.

Aussitôt, M""® de Sortais, sûre de son fait, le cœur tremblant à la fois de satisfaction d'avoir si bien réussi, et de douleur de perdre sa dernière illusion, fit un pas dans l'antichambre, et lança avec autorité :

— Allez vous en assurer.

— C'est que je ne puis pas entrer chez monsieur.

— Fort bien. J'attendrai.

La marquise repoussa, du bout de son en-tout-cas, le manteau étendu sur un canapé et s'assit résolument. Le valet de chambre, dont les idées se débrouillaient peu à peu, eut alors le sentiment qu'il venait de commettre une sottise. Il voulut s'opposer à la volonté si nettement exprimée par la visiteuse de s'installer. Mais il avait affaire à trop forte partie, et, au bout d'ua instant, il comprit que ce qu'il y avait de mieux, maintenant, c'était d'aller prévenir son maître. M^^^ Nantheuil, habillée, se tenait debout au pied du lit, dans lequel continuait à se prélasser Maurice, lorsque contre le bois de la porte un doigt discret frappa. La jeune

LA DIXIÈME MUSE 161 femme alla ouvrir elle-même et, à la vue de la figure penaude du domestique, elle demanda :

— Eh bien! Qu'est-ce qu'il y a donc?

Le valet de chambre baissa le nez et dit :

— Une dame est là, qui demande à parler à madame.

— Qui ça?

— Je ne la connais pas.

— Et c'est à moi qu'elle en a?

— C'estmadame qu'elle a demande'.

— Une dame?

— Oh! oui, certainement une dame très bien. Il n'y a pas à s'y tromper.

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le baron, tiré brusquement de sa torpeur. Et qui peut savoir...

— Vous avez dit que j'étais là? interrogea Claudine.

— J'avais le manteau de madame sur le bras... Et je le brossais...

— Et comment est-elle, cette personne? Grande, jeune, blonde?...

— Assez grande, encore .jeune et blonde... oui, plutôt blonde...

— En voilà un signalement ! Allez donc vous débrouiller avec ça! Il faut voir soi-même. Faites entrer dans le petit salon, j'y vais.

Le domestique sortit. Les deux amants se regardèrent.

— Qu'est-ce que tu penses? demanda Maurice.

— Que veux-tu que je sache?

— Ce n'est pas à toi qu'on a affaire, c'est à moi.

— Pourquoi donc?

— Parce que c'est chez moi qu'on vient.

— Une femme! Dis donc^ alors...

Le visage de la comédienne se fit ironique et menaçant. Le beau Roize hocha la tête et dit d'un ton boudeur :

— Oh ! Non, je t'en prie! Pas de scène !... C'est déjà assez embêtant comme ça, ce qui arrive. A dix heures et demie du matin... Si ce n'est pas une marchande à qui tu dois de l'argent...

— Mais, je ne dois rien à personne. Et, en tout cas, je ne donne pas ton adresse à mes fournisseurs. Le plus simple c'est que j'aille voir...

— Non ! Pas toi. Ça va faire des histoires... Moi...

— Ah! tu te méfies?

— Tiens ! il y a de quoi !

— Tu soupçonnes qui c'est?

— Ma parole d'honneur! Pas du tout! Mais, s'il y a un esclandre, j'aime mieux qu'il se produise avec moi qu'avec toi.

Il sauta à bas du lit, passa dans le cabinet de toilette où Claudine l'entendit qui s'ébrouait dans l'eau. Au bout d'un instant, il reparut vêtu d'un élégant pyjama bleu.

— Tu vas recevoir cette dame dans ce costume?

— Tu ne pensais pas que j'allais me mettre en habit? Je la reçois dans la tenue appropriée à l'heure où elle vient.

Il s'approcha de sa maîtresse :

— Tu t'en vas?

— Mais, je voudrais bien savoir ce dont il s'agit.

— Je te le dirai ce soir.

— Tu veux m'éloigner.

— Moi ! Reste si tu veux. Mais il serait plus raisonnable de me laisser mes coudées franches.

— Tu me raconteras bien tout?

— Mais, oui.

— Alors, je pars. Aussitôt que tu seras dans le petit salon, je prends la porte.

Maurice embrassa la comédienne.

— A bientôt, Clau-Clau. Sois bien sage.

— C'est à toi qu'il faudrait dire ça.

— Ah! quelque raseuse. Tu sais^ si c'est pour de l'argent, je n'en donne pas.

— Je l'espère bien.

— Allons! Trotte-toi.

Il sortit. Aussitôt qu'elle eut entendu la porte se refermer, Claudine courut vers l'antichambre, la vit déserte. Alors, la figure changée :

— Plus souvent que je m'en irai, mon bel ami, sans savoir avec qui je te laisse.

Elle ouvrit, avec précaution, la porte du fumoir qui donnait sur le petit salon, séparé seulement de cette pièce par une portière en tapisserie. Et aussitôt entrée, elle entendit ce dialogue :

— Comment! C'est vous? disait Maurice.

— Mais c'est M"® Nantheuil que je demandais, répliqua une voix irritée. Vous l'avez fait partir?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Mon domestique est venu m'annoncer, avec ahurissement, qu'une dame était là qui demandait une demoiselle Nantheuil. Je viens pour tirer au clair cette énigme, et c'est vous que je trouve dans mon salon. Qu'est-ce que c'est que M^^® Nantheuil? Et comment se fait-il que vous vous présentiez chez moi au moyen d'un pareil stratagème? Il vous était bien aisé dé venir, tout droit, sous votre nom, et en me demandant.

— Il paraît que non, puisque j'ai pris ce moyen détourné. Je voulais m'assurer d'une chose qu'on m'avait dite.

— Et laquelle ?

— Que vous me trompiez.

— Et alors...

— Alors je suis venue pour vous surprendre et je vous ai suï'pris. M^^® Nantheuil, votre maîtresse, était chez vous, et je suis sûre de ce que je soupçonnais.

Yofis avez vu M^^^ Nantheuil ?

— J'ai vu son manteau. J'ai vu l'ahurissement, comme vous dites, de votre domestique. Je vois votre trouble même.

— Rêves !

— Écoutez, Maurice, ne me traitez pas comme une sôtte. C'est ce que je vous pardonnerais le moins. Vous avez un moyen d'arranger vos affaires qui est d'être

franc et sincère. Que vous m'ayez été infidèle, c'est déjà assez triste après vos engagements, sans que vous aggraviez la situation par des tentatives de dissimulation désormais inutiles, et qui ne feraient que vous dégrader à mes yeux. Dites-moi loyalement la vérité. Je vous promets d'être indulgente. Voyons, vous avez eu un caprice pour cette personne. Elle vous a amusé, vous avez trouvé en elle autre chose que ce que je pouvais vous offrir : du bagout, du laisser-aller, un peu de vice... C'est une fantaisie passagère que j'aurais dû ignorer, et que vous me ferez oublier. Est-ce bien cela?

— Ah! Marquise, que vous êtes intelligente et bonne! s'écria Maurice, avec un soulagement qui débordait. Quelle joie d'être aimé par une femme supérieure telle que vous! Vous lisez au fond du cœur. Rien ne vous échappe. C'est la clairvoyance d'un esprit d'élite. Oui, vous devinez : j'ai été entraîné. Mais déjà je le regrettais. Comment me le faire pardonner?

A ces mots qui ne laissaient plus à Claudine le droit de conserver une illusion sur le caractère de son amant, la comédienne fit un pas vers la tapisserie pour la sou- 1 ever et paraître. Une ombre passa dans son regard et sa bouche charmante se crispa. Pourtant elle s'arrêta et écouta encore. Maurice s'expliquait assez maladroitement :

— C'est l'ancienne institutrice de ma sœur. . . J'ai vécu côte à côte avec elle, dans la maison, pendant tout l'hi-

ver dernier et une partie de l'été. Elle est fort intelligente et très jolie...

— Ce n'est pas une excuse pour vous, interrompit aigrement M"'® de Sortais, mais c'en est une pour moi... Il est toujours plus flatteur d'être trompée: pour une jolie fille que pour un laideron. Et elle joue la comédie, cette jeune personne ?. . .

— Oui. Elle va créer un rôle dans la pièce de Treillard...

Le jeune baron de Roize aurait cherché à embrouiller ses affaires qa*il ne s'y serait pas pris autrement. A ce nom, la marquise se dressa :

— Treillard Que vient-il faire en tout ceci? Est-ce qu'il connaît vos relations avec cette demoiselle? Ce serait le comble

— Eh ! Comment les connaîtrait-il ? Il a vu M^^*' Nantheuil, une fois, en tout et pour tout... Rassurez-vous... De ce côté, vous ne serez pas compromise...

Ces dernières paroles parurent avoir changé les dispositions de la comédienne. Elle fit un pas en arrière, sourit d'un air qui n'eut rassuré ni M""' de Sortais, ni le baron de Roize, et sans bruit, se dirigeant vers la porte du fumoir, elle sortit dans l'antichambre. Son manteau fatale pièce de conviction qui l'avait trahie, était soigneusement placé sur un fauteuil. Elle l'endossa, et avec une tranquillité parfaite, elle quitta l'appartement, descendit dans l'avenue d'Antin, et hélant un fiacre se fit conduire chez elle.

LA DIXIÈME MUSK 167 Tous les jours, à midi pour le quart, on répétait la pièce de Treillard, à la Comédie-Intime. Le vieux régisseur Valmoreau, prodiguait les habiletés de son expérience pour régler la mise en scène. Treillard, assis dans le Guignol, suivait la marche de l'action, donnant son avis, rectifiant un mouvement, indiquant une intention, et prenant part, avec patience, à la matérialisation de l'œuvre écrite. Derrière un portant, assis sur de misérables chaises de paille, dans l'obscurité poussiéreuse et puante de la scène, les artistes attendaient leur tour de répéter, en causant à voix basse. Il y avait là, près de Merloux, le brillant comique, la charmante Lucy Jeantel, qui possède les plus belles épaules de Paris, et Louise Sorbier, dont la laideur spirituelle a fait des passions. Ce gavroche femelle, avait pris à partie Claudine Nantheuil, et lui donnait, sur la façon de traiter les hommes, des conseils pratiques et féroces.

— Vois-tu, ma petite, si tu ne méprises pas ton amant, tu es sûre de ton affaire. C'est lui qui te fera des mistoufles. Il n'y a pas de milieu, en ce monde : battant ou battu. L'amour n'a rien à voir là-dedans. C'est une question de principe. Pas, Merloux?

— Moi, dit le comique, je n'ai jamais été maltraité par les femmes... Elles sont exquises avec moi.

— Aussi, tu en as fait mourir de chagrin. On te connaît, monstre !

— Alors ce sont celles à qui j'ai résisté. Car les autres ont toujours été très contentes.

— La fatuité de ce Merloux^ a quelque chose d'impressionnant, dit Lucy Jeantel. On y sent la tranquille assurance d'un homme qui n'a jamais connu les rebuffades,

— Mes enfants, fit le comique, il n'y a [ d'hommes vraiment aimés que les gens laids. Un singe, comme moi, ne peut pas avoir de doute sur le sentiment qu'il inspire. Il y a là un charme intime qui opère victorieusement. Et quand une femme tombe dans mes bras, elle y tombe pour de bon.

— Il y a là, évidemment, une dépravation énorme, dit Claudine Nantheuil. Mais l'influence est indéniable.

— Et Merloux n'en rate pas une.

— C'est ma gloire ! fit en se rengorgeant le comédien.

— Grosse bête, va ! s'écria en riant Louise Sorbier. La fin de l'acte interrompit leurs propos. Les artistes,

en scène, se groupaient autour de l'auteur. Yalmoreau donnait les ordres pour la mise en état de l'acte suivant. Parkin, remuant ses clefs, dans sa poche, par un tic qui lui était particulier, s'avança sur le plateau.

— Ah ! Voilà le patron ! fit Lucy Jeantel qui passait pour n'avoir rien à refuser à son directeur.

Elle s'approcha gaiement ;

— Une loge, pour ce soir, dites, mon petit Parkin^

— Nous avons de la location...

— Où serait le mérite, s'il n'y en avait pas? C'est

moi qui vous rendrais service... Bah! Donnez-moi l'avant-scène... C'est pour la plus jolie femme de Paris...

— Impossible! dit Parkin, la plus jolie femme de Paris ne pourra pas être dans cette avant-scène, puisque vous jouez.

— Ah ! Je vous embrasse, pour cette gentillesse-là. Maintenant donnez-moi la loge.

— Venez la chercher tout à l'heure, dit Parkin en gagnant le Guignol.

— Dans son cabinet, fit Louise Sorbier. Petite tour de Nesles aux divans profonds...

— Et dont les murs étouffent les sanglots, et absorbent l'agonie! ajouta Merloux, avec un accent tragique. Lucy, demande-lui deux places pour moi, pendant que tu y seras, dis? Ça ne te coûtera pas plus de peine ! Et tu seras une belle petite camarade en sucre.

— Tu vois, fit Lucy en riant, et tu prétends que tu ne reçois jamais rien des femmes!

Treillard en s'avançant interrompit le colloque. Claudine Nantheuil le guettait de sa place, et attendait habilement qu'il vint à elle. Il n'y manqua pas. Le même intérêt les poussait l'un vers l'autre. L'auteur s'inclina devant la comédienne, et serrant la main qu'elle lui tendait :

— Je suis content de vous, dit-il, vous exécutez bien ce que Ton vous indique. Vous avez la voix juste et prenez l'intonation. C'est une précieuse qualité...

— Alors vous croyez que cela ira?

— ^'en suis sûr.

— Eh bien! Si vous vouliez venir causer, deux minutes, avec moi, à l'écart, je vous apprendrais des choses qui sont d'une grande importance pour vous.

Il la prit par le bras, et s'avançant vers le fond de la scène, près de la réserve des décors, il lui dit |:

— Ici, nul n'osera venir nous déranger. Parlez.

— Ce que j'ai à vous dire est joliment scabreux. Donnez-moi votre parole que vous ne m'en voudrez pas, si je vous contrarie, ou vous chagrine.

— Je vous la donne.

Elle leva sur l'auteur ses beaux yeux bleus, et dit :

— Vous connaissez la marquise de Sortais?

— Oui.

— Vous connaissez aussi le baron de Roize ?

— Oui.

— Eh bien? J'ai acquis la preuve, ce matin, que le baron de Roize, Maurice, mon amant, était aussi l'amant de cette belle dame. Elle est venue, ce matin, chez lui, pendant que j'y étais, y faire une scène de jalousie, et au cours de cette scène votre nom a été prononcé.

— Ah ! fit Treillard d'une voix étranglée. Et qu'a-t-on dit?

— On s'est enquis, avec une âpre inquiétude, des renseignements que vous pourriez avoir sur mes relations avec M. de Roize. On — c'est la marquise. Elle paraissait bien tourmentée à la pensée que vous sauriez

LA DIXIÈME MUSE 171 que Maurice est mon amant. Aussi n'hésiterai-je pas à vous l'apprendre. Oui, il est mon amant, et cette petite canaille-là me trompe avec ce vieux bas-bleu, sans aucun talent. Car elle est fort mûre, cette Sapho du faubourg Saint-Germain, et elle a bien tort de gâter du bon papier, à mettre dessus les petites lignes inégales qu'elle a la prétention d'appeler des vers. Cette échauffée, sur le retour, a épanché, dans ses Visions ardentes^ toutes les impressions de ses galanteries avec mon Maurice. Mais elle ne l'emportera pas sur l'Hélicon. Je vous en réponds. Et elle saura ce qu'il en coûte déjouer à la petite fille, quand on est d'âge à être grand'mère.

— Qu'est-ce que vous comptez donc faire ? questionna Treillard anxieux.

— Mais je compte raconter cette histoire à tout le monde... J'ai commencé par vous, parce qu'il m'a paru que vous étiez le premier intéressé... Vous avez voulu vous offrir la marquise, hein? Avouez-le-moi? Et, cette délicieuse Bélise, vous a tenu la dragée haute, pendant qu'elle gambadait avec mon Maurice. Vous ne connaissez pas ces femmes-là, mon cher auteur... Leur mépris, pour les gens qui ne sont pas de leur caste, est incommensurable. J'ai été traitée, moi, par elle, comme une domestique. Et je la vaux bien, cependant. Je le leur ferai voir et amplement. Le petit Roize, vous entendez, cher maître, se traînera, à genoux, sur le paillasson de ma porte, sans obtenir autre chose de

moi que des rebuffades. Ah ! Il m'a lâchée pour cette Calliope de pacotille. Il s'en repentira ! Quant à vous, qui me paraissez avoir été roulé dans les grands prix, par la même dame, si vous êtes malin, si vous ne manœuvrez pas comme un collégien, vous allez pouvoir prendre votre revanche, ou je me trompe fort. En tout cas, vous voilà prévenu. Agissez en conséquence.

Treillard demeura stupéfait. En un instant, par un concours de circonstances extraordinaires, il était mis au courant de ce qu'il désirait le plus savoir. Sans qu'il eut à faire un mouvement, il découvrait toute l'intrigue qu'il avait soupçonnée. Et, avec une irritation qu'augmentait de plus en plus la réflexion, il mesurait toute l'étendue de la perfidie de M^® de Sortais, et il comprenait le magnifique mépris qu'elle éprouvait pour lui. Il se rendit compte de la justesse des appréciations de Claudine Nantheuil sur les sentiments des femmes du monde à l'égard de leurs inférieurs. Il se sentit, comme elle, ravalé au rang d'un domestique. Il frémit de colère. Le désir de se venger fut plus fort que tout, dans son cœur. Ses regards se portèrent sur la ravissante Claudine, qui l'observait en souriant. Il lui passa dans l'esprit le vague désir de la prendre au beau Roize, et de s'afficher avec elle.

Mais le pâle visage de FloriseBarel lui apparut, et il craignit le blâme de sa grande amie. La revanche, qui consisterait à devenir l'amant de cette charmante fille pour vexer ce joli garçon, lui parut insuffisante. M"'® de

Sortais seule pouvait lui donner des satisfactions d'amour-propre qui fussent une compensation réelle aux humiliations qu'elle lui avait imposées. C'était elle qu'il fallait avoir. C'était d'elle qu'il était nécessaire de triompher. Pas' d'autre revanche digne de l'affront subi. Il demeurait immobile, adossé au mur de la scène, songeant, pendant que Claudine, debout près de lui, continuait à le regarder, en suivant sur sa mobile physionomie, le travail de ses pensées. Elle lui toucha le bras de sa main fine :

— Eh bien! Vous vous ravagez le cerveau à plaisir, dit-elle gaiement. Vous avez bien tort. Ces braves genslà n'en valent pas la peine. Savez-vous ce que je vais faire, moi ? Le vieux Rothesheimer me poursuit, depuis trois mois, de ses propositions aussi généreuse's que déshonnêtes. Je ne voulais pas tromper Maurice, et je vivais dans la panne et dans l'honnêteté. C'est fini ce jeu-là. J'aurai un hôtel, des chevaux, et des perles, la semaine prochaine. Et, dans deux ans, avec un peu d'application et de travail, je serai à la Comédie-Française. Vous y travaillerez pour moi.

Avec plaisir.

La voix de Valmoreau se fit entendre :

— Monsieur Treillard, nous allons commencer le trois... Quand vous voudrez. ..

L'auteur descendit vers la scène, il s'assit dans le Guignol, sur une chaise de paille, et la répétition se poursuivit.

YII

Ce soir-là, Florise Barel était dans son cabinet de travail, en compagnie de ses amis, Babin et Malatiré. Par la porte entr'ouverte de la salle à manger, le bruit vague de la vaisselle et de l'argenterie remuées par la servante, qui mettait le couvert, venait jusqu'aux causeurs. C'était un dimanche et, de fondation, tous les dimanches les deux confidents de la jeune femme dînaient chez elle. Un coup de sonnette retentit, qui amena un nuage sur le front de Florise. Elle avait horreur d'être dérangée, quand elle était, suivant son expression : en famille. Babin et Malatiré étaient ses parents intellectuels, les seuls, depuis queTreillard s'était écarté d'elle. Exclusive jusqu'à la sauvagerie, Florise souffrait d'avoir à rompre l'intimité qui lui était douce, pour recevoir un étranger. La servante parut, et, accueillie par un maussade coup d'œil, elle répliqua par cette triomphante déclaration :

— Madame, c'est M. Treillard qui vient dîner...

Ce fut un changement à vue. Florise se leva rayonnante, Malatiré et Babin se refrognèrent. André entrait. Il eut un bon sourire :

— Est-ce qu'on va vouloir de moi? Je pens'e que peut-être, ici, on ne me connaît plus...

— Vous avez bien fait tout ce qu'il fallait pour cela... Il y a, certes, un an que ces messieurs ne vous ont pas vu...

— Est-ce le retour de l'enfant prodigue ? demanda Babin.

Monsieur Treillard serait-il las de ses aristocratiques fréquentations? dit Malatiré avec un peu d'aigreur.

— Mon cher maître, vous ne croyez pas toucher si juste, répondit Treillard. Mais il serait inexact de dire que je suis las. Le véritable terme est « excédé )).]]

— C'est donc une conversion ?

— Si vous voulez. J'ai vu du monde ses turpitudes et ses misères... Je m'en écarte.

— En rapportez-vous le sujet d'un beau livre ?

— Ce n'était pas là ce que j'y étais allé chercher... Mais, du reste, excepté des cadres spéciaux, qu'y a-t-il de particulier à observer dans la haute société? Les passions, les vices et les vertus, y sont pareils à ceux qu'on trouve dans les milieux les plus vulgaires. C'est toujours la même humanité, mieux policée, mieux vernie, et partant plus hypocrite et plus odieuse.

— Vous ne paraissez pas avoir recueilli, pendant votre excursion, des impressions souriantes.

— Mais, j'ai été assez mal traité par tous ces gens-là et je ne leur dois pas de gratitude.

— Ils VOUS avaient, sans-doute, promis de vous servir, et ne l'ont pas fait.

— Ils l'ont fait à leur manière, qui n'est pas, malheureusement, celle qui pouvait m'agréer. Il aurait fallu, pour obtenir tous les avantages de la situation qui m'était faite, me résigner à devenir le comparse complaisant de ces mondains, subir l'insupportable ennui de la vie en commun avec eux, accepter leurs impertinences, et abdiquer, en résumé, toute indépendance d'esprit, et toute liberté d'action. A la faveur de ces concessions dégradantes, j'aurais eu le droit de vieillir, dans un coin de leurs salons, en acquérant une réputation d'homme aimable, bien pensant et recommandable, qui m'aurait conduit, vers la cinquantaine, à une candidature académique, plus ou moins assurée du succès. J'avoue que je n'ai pas eu la patience d'attendre. J'ai quinze ans devant moi pour arriver à l'âge requis. Je prétends les employer à produire, comme il me plaira, et ce qu'il me plaira. Si je n'y gagne pas un brevet d'orthodoxie, au moins aurai-je cet avantage de n'avoir pas abdiqué ma personnalité. C'est quelque chose.

— Vous voilà revenu aux saines idées d'autrefois, dit Florise. Et nous n'avons pas à regretter que vous ayez flirté avec le grand monde, si vous en avez rapporté le dégoût de ce qu'il offre de frelaté et de malsain.

— Mais, voyons, fit Malatiré, avec une curiosité sardonique. Est-ce trahir le secret professionnel que de

raconter ce que vous avez fait dans ce centre des mondanités?

— Rien. J'y ai perdu mon temps.

— Comme homme ou comme e'crivain?

— Comme l'un et comme l'autre.

— On disait que vous étiez très épris d'une belle dame, à grandes prétentions littéraires.

— La belle dame m'a traité avec un suprême dédain. Je me suis fâché, et je l'ai laissée à sa littérature.

— Était-ce sa littérature, ou votre littérature? Treillard se mit à rire :

— Oh! Je ne prétends pas vous [apprendre votre métier de critique. Débrouillez-vous, cher maître, et reconnaissez les filiations littéraires. C'est votre affaire.

— Il me semble que notre Florise s'en est assez bien acquittée !

— En femme, dit Treillard. Elle n'a pas dit tout ce qu'il y avait à dire.

— Trouvez-vous donc qu'elle ait été trop modérée?

— Non. Elle a été très dure, mais elle a pris son sujet par le côté extérieur. Et c'était le plus facile. Railler une femme du monde de n'être pas une professionnelle des lettres, c'est à la portée de tous les reporters. Lui faire un crime de donner le change sur sa personnalité, en prenant un pseudonyme masculin et l'assommer avec George Sand, ce n'est encore que du procédé de chroniqueur des petits journaux...

— Fichtre ! Mais c'est une critique de la critique, que vous faites là !

— Laissez-le dire, interjeta Florise avec un sourire^ cela m'amuse énormément.

— Notez que ce sont seulement les traits médiocres de l'article, qui ont porté sur le public, et qui ont fait saigner la patiente... Les côtés graves, sérieux de la critique, tout ce qui démontrait le factice du concept, et la faiblesse du rendu, n'a été sensible que pour les gens du métier. Il suffirait à Olivier Juglat, pour l'appeler par son nom, d'infliger à Florise Barel un traitement pareil, dans une chronique légère, pour se remettre d'aplomb aux yeux de la galerie. Mais pour faire cela, il faudrait d'abord se rendre compte de sa situation réelle, connaître les roueries du journalisme, être, en résumé, un véritable ouvrier de lettres, et c'est ce que M"'^ la marquise de Sortais, n'est à aucun degré, et ne sera jamais. Ensuite, il faudrait manier la plume d'une façon assez perfide et assez féroce, pour fouiller l'esprit et le cœur de notre grande amie, de façon à tourner en ridicule ses nobles qualités, et exciter les sarcasmes de la foule. Et cela, M°^® de Sortais, n'en est pas capable davantage.

— Il est bien heureux, fit Malatiré, d'un air songeur, que vous soyez brouillé avec elle. Il vous aurait suffi de lui indiquer ce que vous venez de nous dire, pour la mettre en mesure de prendre une belle revanche, sans même que vous paraissiez lui avoir prêté votre aide.

— Oui, mais alors je n'aurais pas le plaisir de dîner avec vous... Car, après une pareille trahison, je n'aurais plus jamais osé me présenter devant notre amie.

— Voyons, Treillard, demanda le père Babin, expliquez-nous votre caprice pour cette dame. L'avez-vous aimée sérieusement?

— Oui, dit l'homme de lettres, avec une sorte de forfanterie, en regardant Florise.

— Qu'est-ce qui vous plaisait en elle? Était-elle jeune et jolie?

— Ces femmes-là ont l'âge qu'elles veulent avoir. Quant à sa beauté, tout Paris déclare qu'elle est charmante, et je la trouvais telle.

Tout Paris pour Chimère a les yeux de Rodrigue,

grogna Malatiré. Monsieur Babin, voici vraisemblablement la première apparition de la locution : Tout-Paris, dont on fait un tel abus. Et il y a des gens qui vous diront qu'elle est bien moderne. Ni le mot, ni la chose, monsieur.

— Nil novi sub sole, murmura le père Babin. Alors, cette dame...

— Oh ! ne parlons plus d'elle, dit Treillard, voulezvous? Il me semble que l'examen que vous venez de me faire passer doit suffire.

— Voilà justement le dîner, fit Florise.

Elle prit le bras du père Babin, et se dirigea vers la salle à manger.

Le lendemain matin, Treillard était attablé devant une feuille de papier, et fort occupé à panser soigneusement une douloureuse coupure, qui avait été faite dans une scène de sa pièce, à la dernière répétition, lorsque sa domestique entra d'un air mystérieux et dit :

— Monsieur, il y a la une dame qui demande à parler à monsieur.

Treillard pâlit. Il ne douta pas un seul instant que ce fut M"^^ de Sortais. Il se leva, et rectifiant sa coiffure, d'une main hâtive, il ordonna d'introduire la visiteuse. 11 ne s'était pas trompé, son premier coup d'œil lui en donna l'assurance. D'un pas résolu, avec une grâce légère, la marquise entrait, souriante sous sa voilette. Elle attendit que la porte fut refermée et que Treillard et elle fussent seuls en présence, puis, s'asseyant au coin de la cheminée, elle regarda l'homme de lettres, semblant le solliciter de parler comme si, de lui, uniquement, devait venir une explication. Il demeurait debout, devant elle, partagé entre la joie et la colère, se demandant si elle venait le braver jusque chez lui, où, si, reprise de sentiments plus doux, elle faisait les premiers pas vers une réconciliation. Voyant qu'elle continuait h le regarder, les yeux avivés par la blancheur de sa voilette, il s'approcha, et d'une voix qui tremblait un peu :

— Que voulez-vous de moi, madame? demanda-t-il. Pouvais-je m'attendre à vous revoir, surtout ici ?

— Puisque vous refusez de venir chez moi, dit-elle

posément, et très à l'aise, il faut bien que je vienne chez vous.

11 secoua la tête :

— Peut-être aurait-il été plus généreux de me laisser à ma solitude. Je ne puis que me souvenir des mépris que j'ai essuyés. Et je comprends mal que vous ne vous en teniez pas à la décision que vous aviez prise de me chasser de votre présence.

— Je ne vous ai jamais chassé. Je ne me suis pas prêtée à toutes vos fantaisies. Voilà tout. Mais n'est-ce pas le droit d'une femme? Et vous avez été singulièrement exagéré, en faisant de ma réserve, un grief et presque une offense. Il faut croire que vous êtes habitué à ce qu'on ne vous résiste guère. Mais à quelles femmes aviez- vous eu affaire, jusqu'ici?

A ces mots, il entra en fureur.

— A quels hommes, aviez-vous eu affaire, vousmême, pour vouloir imposer à une affection sincère toutes les formes de la domesticité? Et qu'est-ce que ceux que vous aimez? Par quoi justifiaient-ils vos préférences? Sont-ils loyaux et fidèles? Et avez-vous lieu de vous réjouir du choix que vous aviez fait?

Elle pâlit, sa main se crispa sur le manche de son en-tout-cas, et, la bouche tremblante, elle répliqua :

— Allez-vous oser me parler de telles choses ?

— Pourquoi pas ! Croyez-vous qu'elles soient mystérieuses ? On en jase et on en rit, un peu partout, en ce moment. Si vous vouliez que vos sentiments fussent

respectés, il fallait mieux placer votre affection. Mais vous avez été vous confier à un joli garçon sans cervelle, qui vous trompe avec des filles, et qui laisse traîner vos secrets dans les coulisses de théâtre. Faut-il vous admirer pour un si superbe laisser-aller ? Ou bien vous plaindre de si tristes déboires? Vous, une femme telle que vous, bafouée par une cabotine, qui imite vos gestes, vos intonations, et mime vos scènes de jalousie î

— Quels sont ces potins ridicules ?

— Ceux que fait, sur votre compte, M^^^ Claudine Nantheuil, qui raconte couramment que vous êtes venue chez son amant, pour essayer de la surprendre au saut du lit. Ce à quoi, du reste, vous avez failli réussir, car elle était en train de s'habiller, et le jeune Roize était encore couché, quand vous vous êtes présentée au domicile dudit. Et pendant que vous traitiez son amant, ou le vôtre, comme il vous plaira, du haut en bas, dans le salon, elle vous écoutait, elle, dans le fumoir, prenant, sur le vif des indications pour le jour où elle aura une scène pareille à jouer au théâtre.

— Et ce misérable le savait? cria la marquise emportée enfin par la rage.

— Ça, elle ne me l'a point dit, et je n'ose l'avancer. C'est à vous de l'induire des façons d'être de ce brillant jeune homme. En tous cas, je ne vois pas très clairement ce que cela ajouterait de piquant à l'aventure. Elle se suffit, telle qu'elle est.

A ce moment précis, M^^ de Sortais releva sa voilette.

et montrant à l'homme de lettres son visage inondé de larmes, elle gémit :

— Êtes-vous heureux de me torturer ainsi ! Si vous m'aviez aimée, comme vous l'assuriez, vous auriez pitié de moi !

La diversion était si habilement faite, que Treillard y fut pris. Il se rapprocha, et devenant plus doux :

— Est-ce à moi de vous consoler des chagrins que les autres vous causent, après toutes les amertumes dont vous m'avez abreuvé ? Me croyez-vous si débonnaire ?

— Oui, je croyais pouvoir compter sur votre générosité. Je pensais qu'en me voyant si durement accablée, de tous côtés, vous oublieriez vos griefs, pour courir à mon aide...

Elle le regarda en dessous, pour voir l'effet produit. Le grand mot venait d'être prononcé par elle. Son aide, oui, c'était bien ce qu'elle venait chercher. Depuis son entrée dans l'appartement, elle n'avait pensé qu'au moyen de lui lancer cette interrogation. Et pendant même qu'elle frémissait de colère, de jalousie, et qu'elle pleurait, pas une seconde elle n'avait perdu de vue l'objet de sa visite, et négligé de chercher la transition habile qui lui permettrait d'aborder la négociation décisive pour elle. Ayant trouvé à placer cette riposte, qui visait le cœur, elle en attendit le résultat. Il fut immédiat. Treillard se ressaisit, et circonspect :

— C'est donc pour me demander un service, dit-il

avec amertume, que vous m'avez fait la faveur de venir chez moi ?

— Un service! Moi? Non certes! Que pouvez-vous pour moi maintenant? J'étais allée vers vous, dans ma détresse morale, comme vers celui-là seul qui pourrait me comprendre, et qui, je l'espérais, saurait s'élever au-dessus de misérables rancunes, pour m'ouvrir son intelligence et me permettre d'y trouver un réconfort. Si vous n'êtes pas en état de m'entendre, de me conseiller et, peut-être, de me plaindre, quand je viens me confesser à vous, comme à un ami éclairé et indulgent; je n'ai plus rien à faire ici, et je m'en vais, plus triste et plus abattue encore que quand je suis arrivée.

Elle fit un mouvement pour se lever. Il l'arrêta d'un geste:

— Restez. Vous me méconnaissez. Dussé-je souffrir de ce que j'aurai à écouter, je [suis capable de vous comprendre, et vous ne vous êtes pas trompée.

Elle eut un délicieux sourire qui illumina son visage. Ses beaux yeux se fixèrent sur André, avec une expression de joie. En même temps elle se disait : j'ai réussi. Je le tiens encore à ma discrétion. Il sera mon serviteur repentant et humilié, avant une heure. Tout en faisant ces âpres et pratiques réflexions, elle se montrait épanouie et détendue à Treillard stupéfait d'une telle métamorphose. Comme par hasard, le collet, qui couvrait les épaules de la jeune femme, glissa jusqu'à sa taille, et son buste, moulé dans une robe qui en

accusait les rondeurs, s'offrit aux regards de l'amoureux André. Elle le fit asseoir près d'elle, le mettant à portée de son odeur, le tenant sous son regard caressant, lui pressant les mains entre les siennes.

— C'est une pauvre femme délaissée et humiliée, qui est devant vous. Frappée dans ses affections, atteinte dans son amour-propre. Son amant l'a trahie et elle a été accablée par votre Florise Barel...

— Ma Florise... protesta Treillard.

— Oui ! Oui ! Votre Florise. Je sais quels liens vous attachent à elle. J'ai donc été doublement blessée par l'abominable article qu'elle a écrit sur mon livre... Tout ce qu'il est possible de lancer à une rivale, de venimeux sarcasmes, elle l'a su trouver, pour me ravaler. Voilà comment vos amis me traitent. Et vous l'avez souffert !

— Q^'y pouvais-je? Croyez-vous que je sois maître d'imposer à Florise Barel d'écrire, ou de ne pas écrire telles ou telles choses? C'est l'esprit le plus indépendant, le plus farouche qui soit.

— Son intimité avec vous donne à son article une portée incalculable. Je suis la fable du monde littéraire, et mon monde, à moi, rit de l'aventure, enchanté de me voir abîmer par cette femme.

— Vous exagérez singulièrement l'effet de ces quelques pages.

— Ne sont-elles pas atroces ?

— Assurément, elles ne sont pas gracieuses. Je l'ai dit, moi-même, à Florise.

A ces mots. M"'® de Sortais bondit. Son visage s'enflamma, ses yeux étincelèrent :

— Vous avouez! Ainsi, vous osez avouer que vous avez parlé de cet article ? Et froidement, esthétiquement, quand je suis outragée ! Voilà donc votre amitié? Ah ! Je vous ai cru un moment son complice. Mais me trompais-je? Et ne l'étiez-vous pas?

— Moi ! s'écria Treillard stupéfait.

— Oui, vous! Oii commence la complicité? Où s'arrête-t-elle? Cette fille n'a-t-elle pas voulu prendre fait et cause pour vous, contre moi? Oh! J'entrevois des infamies !

— Et c'est moi que vous en croyez capable ?

— Je soupçonne tout le monde.

— C'est la preuve d'un esprit plein de duplicité.

— Au fond, vous me haïssez.

— Moi?

— Oui, vous ! Votre orgueil n'a pu me pardonner ma résistance... Et c'est une revanche que vous poursuivez contre moi !

— Madame, si c'est pour me tenir un pareil langage que vous vous êtes présentée ici, vous auriez mieux fait de ne pas venir.

Ils se regardèrent un instant. Lui, indigné et tremblant, elle, exaspérée de le sentir rebelle, au moment où elle le croyait vaincu. Elle fit un rapide retour sur ellemême et, comprenant qu'elle n'obtiendrait rien par la raideur et l'insolence, elle changea encore une fois

d'attitude. Elle fit un mouvement pour se lever et balbutia :

— Après de telles paroles, je n'ai donc plus qu'à partir...

Mais ses forces parurent trahir sa volonté, elle poussa un gémissement, ferma les yeux et resta inerte, renversée sur le dossier de son siège. Treillard crut qu'elle était évanouie^ il s'élança vers elle^ lui pressa la main qu'il trouva froide, et se laissant prendre au piège si simple qu'elle lui tendait, il se pencha, s'agenouilla, prodigua les assurances les supplications. Elle eut alors un gracieux mouvement, qui montra son cou blanc et rond^ gonflé par de vagues soupirs. Elle était là^ si tentante, que Treillard ne put y tenir, et la saisissant dans ses bras, il lui couvrit les yeux et le front de rapides baisers. Elle revint à elle tout à fait^ et sans repousser le jeune homme, elle parla d'une voix brisée :

— Ah! au moins, si tout lien affectueux est rompu entre nous, ayez la loyauté de me laisser m'éloigner... Je le dois. Vous le disiez, vous-même, à l'instant....

— J'étais fou ! Je veux vous garder^ vous aimer. Que faut-il faire pour vous obtenir?

— Vous me trahirez encore.

— Pouvez-vous le craindre ?

— Je ne puis être sûre de vous.

— • Comment vous convaincre? Je suis prêt à tout !

— A tout?

Les yeux de la marquise s'ouvrirent et lancèrent des flammes. Elle parut transfigurée. Prenant Treillard par les épaules, elle le rapprocha d'elle, au lieu de le repousser, et lui parlant de si près qu'elle avait presque la bouche sur ses lèvres, elle demanda :

— Même à me venger ?

Et comme il hésitait, elle l'étreignit plus ardemment :

— Oh ! Il le faut. Vous seul le pouvez. Vous seul me donnerez la satisfaction que je dois obtenir. Et rien ne me coûtera, pour vous récompenser. Vous entendez, vous comprenez, rien !

La tête un peu perdue, l'homme de lettres interrogea :

— Que voulez-vous donc?

— Une réplique de vous, à cette infâme article !

— Que je m'attaque à Florise ?

— Que vous me rendiez justice !

— Mais Florise... Que m'imposez-vous là ?

— Mais, moi, s'écriala marquise, est-ce queje ne mérite pas que vous fassiez cet effort? Je vais savoir, en un instant, à quoi m'en tenir sur la sincérité de vos sentiments. Si vous m'aimez, vous sacrifierez tout pour moi...

— Que vous avez de dures exigences !...

— Est-ce me payer trop cher?^

Avec une impudeur décisive, elle lui passa les bras autour du cou, le tenant affolé, prêt à toutes les désertions, désireux de la posséder, avant tout. Et, entre deux

baisers, elle murmurait encore, précisant le marché :

— Oui, mais cet article, tu l'écriras?... Jure que tu l'écriras?

— Eh bien ! Oui! Même si c'est une infamie. Je la commettrai pour vous...

— Jure-le, sur l'honneur...

— Je le jure sur ta beauté !

Ce n'était pas tout à fait la même chose que ce qu'elle lui demandait, mais elle s'en contenta.

Treillard connut les raffinements admirables dont une femme pareille savait orner sa chute. Peut-être le plaisir de se venger du beau Maurice de Roize entra-t-il pour quelque chose dans l'emportement de la marquise. Treillard eut le droit de ne pas conserver le plus léger doute sur la satisfaction que M"^® de Sortais paraissait avoir rencontrée à perdre ses derniers scrupules.

Le lendemain matin, à son réveil, l'homme de lettres reçut une invitation à dîner de la marquise. Il comprit que c'était l'existence d'autrefois qui recommençait, et que sa réapparition dans les salons de M""^ de Sortais faisait partie des revanches que celle-ci prétendait obtenir. Il ne se déroba pas à ces légitimes exigences. Il ne lui déplaisait pas, non plus, de revenir en vainqueur, dans cette maison d'où il était sorti humilié. Quelle jouissance intime pour lui dépenser, devant tous ces gens qui l'avaient si parfaitement méprisé : je suis l'amant de celle devant qui ils se courbent, et mon amour fait son prestige. Comme il pourrait rire inté-

rieurement de leur sujétion et se moquer de leurs espérances. Tous ces galants, qui rivalisaient avec le beau Roize, pour obtenir les faveurs de la souveraine, il les prendrait en pitié, dans le secret de lui-même. La marquise n'avait qu'un maître et c'était x\ndré Treillard. Il se rendit à l'invitation, et entra dans le salon d'un air affairé, s'efforçant de masquer d'indifférence le rayonnement de sa physionomie. Dès l'abord, il fut étonné par la froideur que lui témoigna la marquise. Elle n'eut pour lui qu'un sourire cérémonieux. Le marquis fut beaucoup plus expansif. Avec sa grosse verve de gentilhomme chasseur, il frappa sur l'épaule de l'écrivain :

— Eh bien ! Vous avez fini de nous bouder? demandat-il?

L'homme de lettres rejeta sur les nécessités de sa profession la cause de son absence. Il avait eu beaucoup à travailler, et les distractions mondaines étaient mortelles à l'inspiration.

— Bah ! reprit le marquis. Je vois ma femme aller dans le monde, tous les soirs, et passer des nuits au bal, est-ce que cela trouble ses facultés ? Elle n'en produit pas moins des choses charmantes...

— M°^° la marquise est privilégiée, dit Treillard avec un mince sourire.

Le dîner fut brillant et morne. L'éclat du service et la. somptuosité du menu parurent absorber toutes les facultés des convives. La table était trop vaste pour que la conversation pût devenir générale. Les cause-

ries entre voisins firent les frais de l'heure et demie que l'on passa dans la salle à manger. Treillard était placé auprès de la baronne Folentin, qui le cribla d'allusions à sa rupture avec la marquise. Il eut l'air de ne pas comprendre et fit bravement la bête. Il ne se réveilla que quand sa voisine lui parla de sa pièce nouvelle. Là, il n'avait plus aucune raison de rester muet, et il amusa la belle baronne par les potins de coulisses et les descriptions de répétitions. Sans avoir l'air d'y toucher l'aimable Rose lui dit :

— Il paraît que vous avez, parmi vos comédiennes, une très jolie personne qui a été du monde, et qui maintenant n'est plus que du demi : M^^^ Claudine Nantheuil... Est-ce qu'elle vaut quelque chose ?

— Elle n'est pas du tout mauvaise, et est, en effet, très jolie, et très jeune, ce qui n'est pas commun au théâtre...

— Ni ailleurs, fit doucement la baronne, en jetant un regard du côté de M™^ de Sortais. Et quand vous joue-t-on?

— A la fin du mois, je pense, s'il n'y a pas d'anicroche.

— Nous irons vous applaudir. Ah ! cette chère marquise aura de bien vives émotions. Elle a pour vous une solide amitié...

— Que je lui rends bien...

— Oui, vous n'êtes pas en reste avec elle.

Ces méchancetés conduisirent jusqu'au dessert, et quand on passa au salon, Treillard ne pouvait plus

douter que la liaison du jeune de Roize avec Claudine Nantheuil, lajalousie de M^^ de Sortais, leur rupture, et sans doute sa réconciliation à lui, çivec l'irascible marquise, ne fussent connues de ses intimes et peutêtre même de tout son monde. Il comprit d'une façon très nette les raisons de la résistance que M""^ de Sortais lui avait opposée. Il s'agissait pour elle de se résigner publiquement à avouer sa liaison avec l'homme de lettres. Elle s'en était défendue, tant qu'elle avait pu, et sa capitulation n'avait pour cause que la nécessité de sauver son amour-propre. C'était la trahison da petit Roize, d'une part, et l'article de Florise, d'une autre, qui avaient poussé la marquise dans ses bras. Il s'avoua ces choses, avec un sentiment de violente irritation. Il pensa : elle ne m'aime pas, elle me subit, mais c'est tout, et, à la première occasion, je vais encore être congédié comme un laquais.

Il devint froid et prit la résolution de se défendre. Convaincu qu'il avait affaire à une rouée qui se jouait de lui, il sentit s'affaiblir ses scrupules. Il décida de manœuvrer de façon à ne pas être dupe. Et, tout d'abord, il se promit de ne se laisser aller à aucune expansion, vis-à-vis de son impérieuse maîtresse^ et de peser toutes les réponses qu'il aurait à faire à ses demandes. Comme il achevait ce monologue, il vit s'avancer vers lui M™^ de Sortais, accompagnée d'un homme mur, très chauve, bedonnant, la barbe poivre et sel, très correct dans sa mise, et extraordinairement décoré, en qui il

reconnut Fabreguier, l'académicien, directeur du Mouvement, revue très répandue, où les idées les plus réactionnaires, au triple point de vue littéraire, politique et religieux, étaient soutenues par des écrivains de haute valeur.

— Mon cher maître, fit la marquise, en désignant Treillard à Fabreguier, voici notre brillant auteur... Il y a longtemps que je voulais vous le présenter... Mon cher ami, M. Fabreguier... '

Treillard eut un sourire qui signifiait : je connais. Il s'inclina et dit avec une flatteuse condescendance :

— J'ai lu tout récemment, le beau livre de M. Fabreguier : la Conscience Idéale. C'est un des ouvrages les plus fortement pensés qui aient été publiés, depuis vingt ans. On y sent passer le souffle d'un de Maistre... Un peu absolutiste, pour moi, en ce qui touche à la morale... Mais impeccable comme forme... C'est une œuvre...

— Eh bien ! puisque vous voilà si bien engagés, fit M^^ de Sortais en souriant, je vous laisse ensemble.

Elle fit un signe a l'académicien, comme pour lui rappeler une promesse. Il répondit par un sourire, puis poussant Treillard vers un coin du salon :

— La marquise m'a parlé de vous avec la chaleur d'âme qu'elle met à patronner tous ceux à qui elle s'intéresse... C'est une amie précieuse, pour laquelle on peut se dévouer sans arrière-pensée, car elle est fidèle dans ses affections...

— Est-ce qu'elle vous a chargé de me le déclarer ? dit Treillard d'un air étonné.

— Point du tout. Je vous dis que c'est une amie sûre, parce que j'en ait fait l'épreuve. Elle ne pense qu'à obliger. Ainsi elle m'a prié de vous demander une nouvelle, un poème, un article, pour le Mouvement. Comme je n'ai rien à refuser à cette charmante femme je mets ma Revue à votre disposition.

— Je vous en remercie, cher maître... Je vous rappellerai cette offre bienveillante...

Fabreguier hocha la tête :

— Bon ! Profitez de l'occasion...

' — Je puis vous donner une nouvelle, qui est terminée...

— Non ! Un bon article de critique... fait exprès pour nous... Vous connaissez la note de la maison... Une charge à fond de train contre le clan littéraire qui met le souci de l'écriture au-dessus de la valeur des idées... Éreintez-moi cette coterie prétentieuse qui agite les loques de la phrase pour cacher le vide de la pensée. La forme, est, hélas, essentiellement périssable, elle est d'origine humaine et change tous les vingt ans, elle est sujette à la mode... La pensée est immuable, elle est d'essence divine. Il n'y a donc qu'une seule littérature qui soit assurée de durer, c'est celle qui ne vit que par les idées. Le reste n'est que fatras, clinquant, amusette passagère, sujet à décomposition et voué au néant. Vous voyez ce que cela peut donner. Prenez un exemple.

dans les ouvrages récemment parus, et faites-moi une forte analyse des Visions ardentes de notre cher Olivier Juglat... La thèse est belle à soutenir, et avec votre talent...

Treillard jeta à l'académicien un pénétrant regard :

— Oui, l'article est intéressant à faire... Je vais y penser.

Puis rompant la conversation :

— Est-il vrai que le parti des ducs, à l'Académie, est absolument maître des élections, et que nul ne puisse plus s'y présenter, s'il n'est des vôtres?

— Ne m'en parlez pas ! Nous sommes un peu inquiets de notre puissance. D'ici à longtemps, sauf exception éclatante, il n'entrera pas un professionnel de la littérature sous la coupole...

— Est-il bien nécessaire qu'il y ait tant de professionnels à l'Académie?

— Est-il bien nécessaire qu'il y ait tant de gens du monde? Mon Dieu! L'Académie est un salon, ce n'est pas la Société des gens de lettres. C'est entendu... Mais si l'on n'y compte pour donner du prestige à la Compagnie, que des gentilshommes, écrasés sous le faix d'un u nique volume, cela paraîtra promptement un peu terne... Les représentants de l'aristocratie sont d'un bel effet, mais il ne faut pas qu'ils dominent. Sinon, on ne les goûtera plus autant... On commencera à discuter leurs titres, et, ce jour-là, on s'apercevra qu'ils n'en ont guère d'autres que leurs titres de noblesse... Alors il y

i96 LES BATAILLES DE LA VIE

aura une réaction, et on restera dix ans sans vouloir en recevoir un seul.

— Et l'Académie perdra de son prestige...

— Voyez-vous, mon cher ami, fit Fabreguier avec cordialité, il n'est rien de tel, pour faire sa carrière, que de bien savoir choisir son terrain. Vous avez la bonne fortune d'avoir été mis, tout de suite, en rapport avec la marquise, dont le salon est pour vous un admirable champ de manœuvre. Soyez clairvoyant, ne gaspillez pas vos chances. Sachez être patient. Avec une pareille protection tout vous arrivera à point.

Il prit son temps, et regardant finement Treillard :

— Quand m'apporterez-vous votre article ?

— Très prochainement.

— C'est fort bien.

Ils se séparèrent. Fabreguier se dirigea vers M°^^ de Sortais, qui semblait guetter du coin de l'œil la conclusion de l'entretien. Il s'inclina devant elle, prononça quelques paroles à voix basse, puis sortit du salon, comme s'il n'était venu, uniquement, que pour s'entendre avec Treillard sur la publication de l'article qui tenait tant au cœur de la marquise. Aussitôt, l'homme de lettres vit sa maîtresse se détacher d'un groupe de femmes, et venir à lui. Elle souriait d'un air triomphant, et ses yeux étaient pleins de promesses "

— Eh bien ! dit-elle, vous vous êtes entendus, le cher maître et vous? Il vient de me dire, en partant, qu'il attendait votre article... Vous savez, mon cher ami, que

le Mouvement est une puissance. Tout le parti catholique s'y intéresse... Tout ce qui est bien pensant le lit... Voilà où il faut écrire. C'est autre chose que Ici Revue de ce sectaire de Malatiré...

— La concurrence, glissa doucement Treillard. Le recueil qui n'est pas au coin du quai...

M°^® de Sortais fronça le sourcil, mais elle continua de sourire :

— Enfin, Fabreguier emporte votre promesse, n'estce pas? Et moi, j'irai, demain, vous la rappeler.

Treillard eut un mouvement de joie. La marquise lui pressa la main d'un air voluptueux, et plissant les lèvres, elle lui adressa, à travers l'espace, un muet et mystérieux baiser.

L'article fut fait par Treillard, le lendemain de la seconde visite de la marquise. Il avait reçu de telles arrhes qu'il ne lui paraissait plus possible de tarder à s'exécuter. Pour faire patienter sa belle amie, il avait, dans un des grands journaux du boulevard, publié un petit instantané, en trente lignes, délicatement tourné et qui montrait, dans un cadre bien choisi, le portrait d'Olivier Juglat. Comme lorsqu'une besogne ennuie, il ne s'était mis à son article qu'au dernier moment. Mais il s'était jeté sur son papier et pour se libérer, en une matinée, il avait écrit, de verve, six feuillets d'une merveilleuse venue, dont le tour ferme, la grâce aisée, l'éclat vif l'avaient satisfait. Il était sorti, après son déjeuner, avait gagné à pied Thôtel de M"^® de Sortais et lui avait procuré la surprise d'entendre la lecture de l'article, tout chaud encore de son exécution. Elle l'avait écouté, 1 es yeux fermés, dégustant l'éloge. Puis elle bondit sur Treillard, lui passa ses bras autour du cou, et l'embrassa avec une joyeuse reconnaissance.

— Donnez-le-moi, maintenant, dit-elle, que je le relise à loisir...

Elle prit les feuillets de papier, les parcourut lentement^ pesant les termes, scrutant les phrases, approuvant de la tête. Puis elle dit :

— Vous avez joliment ménagé votre amie Barel! Ah! on voit que vous ne pouvez pas vous détacher d'elle. Même en la critiquant, vous la choyez. L'ongle n'égratigne pas, il caresse.

— Vous ne pensiez pas que j'allais la maltraiter? D'abord je n'y aurais jamais consenti, et puis c'eut été bien maladroit.

— Enfin ! Tel qu'est cet article, il me satisfait. Je vais l'envoyer àFabreguier.

— Non! Je désire le revoir, ce soir, à tête reposée... C'est un premier jet... L'imprimerie n'a pas besoin de le composer avant deux jours Je mettrai ce temps à profit, pour nettoyer ma prose...

— Elle est fort propre ainsi .

— Non. Je tiens à donner à Fabreguier quelque chose dont je sois tout à fait content. En lisant l'article, tout à l'heure, j'ai remarqué quelques petites impropriétés d'expression...

La marquise, à contre-cœur, rendit à Treillard ses feuillets, et soupirant :

— Où allez-vous, maintenant?

— A ma répétition.

Elle fronça le sourcil, comme frappée par une réflexion désagréable. Mais elle redevint promptement souriante :

— Il est deux heures... Vous serez en retard...

— Aussi, je me sauve.

Elle lui tendit sa main qu'il baisa et le reconduisit jusqu'à l'antichambre avec une familière bonne grâce . Là, se voyant seule avec lui, elle l'embrassa. Il partit.

Quand Treillard parut sur la scène, le second acte finissait. Parkin installé à l'avant-scène, dans le Guignol, soufflait des intonations à ses comédiens, avec une persistance implacable, jusqu'à ce quïl eut obtenu une reproduction satisfaisante de son indication. C'était ce qu'il appelait donner la becquée. Chose surprenante, Parkin disait faux, et, au moyen de ce ressassage exaspérant, il arrivait à faire dire juste. Parfois les femmes énervées, affolées, par ce travail sans répit, tombaient presque en pâmoison et se dégonflaient en sanglots.

— Pleurez, pleurez, disait Parkin, avec une physionomie rayonnante. Du moment que la pluie vient, la récolte est assurée.

Dans le fait, ses actrices assouplies, détendues, profitaient mieux de leur travail, et assuraient que ce surmenage, entre-coupé de crises de désespoir, leur était éminemment favorable. Marie Froment, la jeune première, consciencieuse et vigoureuse, toujours prête à reprendre, jamais lasse, n'avait eu, dans sa carrière, qu'une seule crise de larmes. C'était la veille de la répétition générale de Fiancés^ la belle comédie de Ilovère, dans laquelle elle avait obtenu un triomphe qui

l'avait classée à la tête des artistes contemporains. Parkin avait été si fier, et de la crises de larmes, et du triomphe, qu'il avait épousé sa pensionnaire, six mois après. Depuis, Marie Froment avait eu encore des triomphes, mais plus jamais de crises de larmes. Parkin filait doux devant elle, et, quand l'étoile était d'une pièce, on pouvait être sûr que les répétitions marcheraient bien, et que l'on passerait à date flxe. Marie Froment, harassée par une application de deux heures, sur une seule scène, poussa un soupir de soulagement, et allant au devant de l'auteur :

— Eh bien! Vous ne vous tuerez pas, à ce métier-là, fit-elle en riant. Sans reproche, nous venons de pâlir sur votre texte. Et vous n'étiez pas làpour nous aider...

— Est-ce qu'il y a quelque chose qui ne va pas ?...

— Tout va. Il y a bien la petite phrase de la fin de ma tirade, qui fait double emploi avec ce que je dis à l'attaque de la scène... Vous savez : a Je n'ai rien promis, et c'est fort heureux, car lorsque je promets, je tiens... »

Treillard eut un air songeur. Puis il dit au bout d'un instant :

— Vous vous trompez, ce n'est pas un double emploi. C'est une répétition voulue.

— Ah! Si c'est voulu !... Moi je trouvais que l'effet était affaibli... ^Mais du moment que vous y tenez... C'est égal, réfléchissez-y tout de même.

— Est-ce que cela vous gêne?

— Oh ! moi, rien ne me gêne . . . C'est pour vous, ce que j'en dis... Nous en reparlerons, demain, quand vous serez là, pour vous rendre [compte, en m'écoutant...

Elle agita, en riant, sa belle tête aux cheveux dorés, et passa, laissant Treillard un peu penaud. Parkin le prit par-dessous le bras, et allant, dé long en large, du côté cour au côté jardin :

— Ça commence à se débrouiller... Mes espérances se réalisent, et mes inquiétudes aussi...

— Vos inquiétudes ? fit Treillard, s'arrêtant court.

— Oui. Vous savez bien que j'ai toujours trouvé la pièce trop écrite...

— C'est un beau défaut !

— Il n'y a pas de défaut qui soit beau. L'écriture est une chose excellente, à la condition qu'on ne la sente pas... Si l'on s'aperçoit de la recherche du style, aussitôt l'intérêt languit et se perd. L'artifice a tué

Teffet Oh ! le naturel... Le naturel ! Vous ne voulez

plus, dans la nouvelle école, écrire comme tout le monde... Vous vous croiriez déshonorés, si on vous comprenait sans effort. Vous ne savez pas ce que vous y perdez.

— Eh! Fichtre ! Mon cher, je ne fais pas de vaude villes.

— A qui le dites-vous !

— Mais est-ce que vous n'êtes pas content ?

— Si. Je vous ai dit que ça commençait à se débrouiller... Froment sera excellente...

— Comme touj ours . . .

— On ne vous demande pas de compliments. La vérité seule...

— Alors, mieux que toujours !

Parkinsourit.il était plus chatouilleux pour le compte

de sa femme que pour le sien.

— Nous aurons un succès. Je le sens, les artistes aussi . . . Ce vieux serin de Valmoreau m'a dit : « Monsieur, on n'a rien donné d'aussi bien, depuis longtemps... C'est de l'Augier au goût du jour... » Et, vous savez, pour Valmoreau, Augier c'est le bon Dieu!

— Je consens à être son prophète.

— Les toilettes des artistes seront superbes... Ma femme fait des folies... Mais, qu'est-ce que vous voulez, M"^ Nantheuil nous flanque du Redfern... Il nous faut bien lui répondre par du Doucet... Les spectatrices ne vont pas s'embêter...

Treillard fit un haut-le-corps :

— Merci !

— Bah ! Pendant qu'on regardera les toilettes, on ne débinera pas la pièce... Ça fait toujours de bons commencements d'actes... Il vous restera les baissers de rideau.

Parkin quitta son auteur, traversa la scène, et se i dirigea vers son cabinet. Treillard resté seul, chercha des yeux autour de lui et aperçut Claudine Nantheuil. Il l'aborda et, tout de suite, fut frappé de l'air réservé avec lequel elle l'accueillait. Il ne s'attarda pas à cher-

chéries causes de cette froideur, et il interrogea la jolie fille :

— Eh ! Mademoiselle Nantheuil, qu'est-ce qu'il y a, entre nous, de nouveau ? Vous me faites la mine, il me semble...

— Il y a de quoi !

— Dites un peu?

— Vous avez une singulière façon de profiter des renseignements qu'on vous donne !

— Ah ! Il s'agit encore du beau M. de Roize?

— Je vous prie de croire, monsieur, que je ne m'occupe plus de cette petite canaille ! Mais votre marquise n'est pas comme moi, et elle repique ferme.

Treillard pâlit.

— Ah! Ah I Vous la trouvez vive ! s'écria Claudine. Oui, monsieur, cette vieille enragée n'a pas plutôt appris que j'avais plaqué notre amant commun, qu'elle s' est précipitée sur lui, et qu'ils sont plus ensemble que jamais. Vous avez bien manœuvré, je vous en fais mes compliments.

— Mais, comment le savez-vous?

— Ah ! Tout simplement par ma femme de chambre, que j'avais envoyée chez ce jeune seigneur, pour y réclamer des objets de toilette qui m'appartiennent, et qui s'y est rencontrée avec la douairière en question. Elle y retourne ! Grand bien leur fasse, à tous les deux! Mais, vous, qu'est-ce que vous en pensez ?

Il fat clair, pour M^^^ Nantheuil, que Treillard pensait

trop de choses, en ce moment, et trop confuses, pour pouvoir s'en expliquer avec elle. Il tremblait de colère, ses mains s'agitaient fébriles, et ses yeux s'étaient cernés brusquement. Elle eut pitié de lui :

— Eh bien ! Vous ne prenez pas l'événement avec placidité. Je vois que, décidément, c'est le béguin. Le pâle béguin ! Êtes-vous bête de vous ravager ! Si encore ça en valait la peine ! Mais non, tout ce que je vous dirai sera inutile. C'est le prestige qui agit. Il avait bien raison celui qui a dit que, pour un bourgeois, une grande dame n'avait jamais que vingt ans. Vous, à la rigueur, je vous comprends... Mais cet idiot de Maurice? Il les connaît, lui. Il a été élevé au milieu. Qu'estce qui peut le retenir auprès de sa vieille marquise ?

— Vieille ! s'écria Treillard avec irritation. Mais elle a trente ans ! -

— Fu-u-ut ! siffla entre ses dents blanches, la charmante Claudine. Elle les a eus. Elle les aura peut-être encore une fois... Et ça lui en fera plus de soixante ! Mais ces vieilles enragées-là sont roublardes, comme il n'est pas possible. Elles ont des trucs pour se maquiller. Enfin vous l'avez vue, de près, sans vains ornements, vêtue de ses seuls charmes, et loin de sa houppette à veloutine... Qu'est-ce que vous en dites?

— Elle est jeune, elle est jolie, elle affronte le grand jour, elle rre craint rien, entendez-vous? Rien! cria l'homme de lettres, plein à la fois de fureur et d'enthousiasme.

— Eh bien ! Qu'elle prenne un brevet, alors. Gar^ en vérité, c'est épatant! Et pourtant ce n'est point d'elle qu'on pourra dire qu'elle n'est pas piquée des vers !

La comédienne pirouetta en riant, et adressant à Treillard un regard de pitié, elle le laissa à ses réflexions. Elles n'étaient point riantes. Au moment où il se croyait le plus sûr de sa conquête, lorsque désarmé par les preuves de tendresse que la marquise lui avait données, il se relâchait de la défiance qu'il s'était imposée vis-àvis d'elle, il apprenait qu'elle se jouait encore de lui. Une amertume était au fond de son cœur, pesant et désenchanté. 11 avait vécu ces quelques jours d'ivresse, avec unejoie si vive, qu'il lui semblait maintenant qu'il ne pourrait plus s'en déshabituer jamais. Et il lui fallait brusquement retomber à ses découragements et à ses lassitudes. Gomment s'y résigner? Le régisseur Valmoreau le tira de sa méditation douloureuse en lui disant : — Monsieur, nous allons, si vous voulez, commencer le trois.

Treillard machinalement gagna le Guignol et s'installa près du souffleur, écoutant, sans les entendre, les phrases prononcées par les comédiens. Il paraissait profondément attentif, et cependant il était bien loin de la scène sur laquelle se jouait son œuvre. Il revoyait sa chambre, et tout le désordre amoureux que la marquise y avait apporté par sa chère présence. Puis il se retrouvait à l'angle de la rue de Phalsbourg, guettant la maison dans laquelle le baron de Roize avait

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un pied-à-terre, et où il savait que M°^^ de Sortais allait le voir. Il se figurait la chambre de son rival, dans le même désordre, après les mêmes folies qui charmaient son souvenir. Et c'était toujours elle, cette perfide, qui se donnait, menteuse avec ses paroles, hypocrite avec ses baisers. 11 prêta un instant l'oreille à ce que disait Marie Froment, et il lui sembla que le texte écrit par lui, était l'expression même de sa fureur. La comédienne s'adressait à Melval.

— ((Que t'importe ce que j'ai souffert? Tu ne vois que ton plaisir, tu ne suis que ton caprice. Mes larmes et mes désespoirs, est-ce que]cela compte pour toi? Les tourments d'un cœur sincèrement épris, n'est-ce pas de quoi rire? Lâche que tu es, hypocrite, menteur!... Réponds donc, trouve un mot pour te disculper !... Pourquoi m'as-tu trahie? Que t'avais-je fait? Je t'aimais trop, voilà, n'est-ce pas? Et tu as été te faire bafouer par une coquette que tu laissais indifférente. Elle me venge celle-là, elle te trompe, oui, je le sais, elle te trompe, j'en ai la preuve. Et j'en ris à mon tour! »

La comédienne s'arrêta et frappant du pied avec irritation :

— Ça n'est pas ça ! Melval, vous êtes trop près de moi, cela me gêne... Il me semble que je ne pourrais pas, dans la vie ordinaire, vous dire toutes ces duretés, sous le nez...

Treillard, à ces mots, se leva brusquement :

— Et pourquoi donc? J'aime beaucoup, au contraire,

la brutalité de votre mouvement. Gomment, voilà une canaille qui vous a trompée, €t avec qui? Avec une irôlesse de la pire sorte. Et vous allez prendre des ménagements avec lui? Crachez-lui votre mépris au visage. Tnsultez-le, du geste, comme vous Toutragez de la voix. Ce n'est pas par excès de violence que vous péchez, dans la scène, c'est par excès de modération. Soyez réaliste! Cet homme, votre amant, dans cette minute, vous le haïssez. S'il se rebiffe, s'il résiste, vous allez le frapper. Vous ne vous connaissez plus. Vous êtes hors de vous...

Il avait, pour ainsi dire, mimé la scène, venant jusqu'auprès de Melval, comme s'il avait eu affaire au baron de Roize, et lui soufflant sa haine.

— Ah ! Bien ! dit Marie Froment, en relevant ses cheveux qui, dans l'ardeur de la scène, s'étaient échappés du peigne. Si c'est ce que vous voulez, je puis le faire. Je pensais que, comme je suis une grande dame...

— Il n'y apas degrandes dames! criaTreillard. Il n'y a que des femmes, toutes pareilles, dans les mêmes situations : coquines pour tromper, furies pour se plaindre. Figurez-vous que, dans la réalité, on vous a pris votre amant : qu'est-ce que vous feriez?

— Je ferais d'abord une drôle défigure ! dit l'actrice, en hochant comiquementla tête. Ensuite je lui rendrais la pareille, à ce monsieur, ah ! ferme!... Mais qu'est-ce qu'il me fait dire, cet auteur? D'abord, je n'ai pas d'amant, je n'ai qu'un mari, et c'est plus que suffisant !

Il y eut un rire général, puis la répétition se trouva suspendue, durant quelques minutes. Valmoreau cependant reprit ses artistes :

— Voyons, il n'est que quatre heures. Finissons l'acte.

— Ah! L'acte, non! protesta Mel val. La scène, ce sera assez. 11 faut que j'aille chez mon tailleur. Voyons Marie, es-tu prête?... Attends, je te donne la réplique.

Et le dialogue reprit entre les deux comédiens, pendant que Treillard, soulagé par sa violente sortiè, demeurée incomprise, se rasseyait et écoutait. Valmoreau, profitant du décrochement de la scène, donnait des indications à Marie Froment :

— Vois-tu, là, tu peux venir t'appuyer au dossier de la chaise, comme si, à bout de forces, tu allais tomber. . . Desclée faisait ça, dans la Princesse Georges. C'était d'un grand effet.... Tiens, regarde-moi. En trébuchant, tu avances de trois pas, et tu te rattrapes à la chaise... Melval, lui, s'est approché vivement, pour te soutenir. Tu le regardes avec égarement, comme si les paroles t'étouffaient, puis du bras, tu l'écartés semblant dire : Laissez-moi, ne me touchez pas, vous me dégoûtez! Lui, il reste en place, et tu reprends de pied ferme... C'est compris ? Alors essayons-le .

Rien n'eut été plus intéressant pour l'auteur que de voir le vieux régisseur exécuter, avec une adresse rare, les mouvements qu'il indiquait, crispant son visage, pour exprimer la douleur, marchant à pas incertains,

et foudroyant d'un geste de mépris le jeune premier, qui le regardait d'un air approbateur. Mais Treillard était reparti, bien loin de la scène, à la poursuite de son rêve douloureux, et les artistes qui s'agitaient devant lui, étaient des fantoches inutiles occupés à une besogne vaine. Ce qui paraissait important au jeune homme c'était de rechercher, d'établir la culpabilité de la femme qu'il aimait. Ce qui le laissait indifférent c'était la mise au point de l'œuvre dont il attendait la fortune et la gloire.

— Allons, mes petits enfants, c'est très bien ! fit Yalmoreau, en refermant le manuscrit. Nous recommencerons tout ça, demain, avec l'espoir de faire mieux.

Treillard serra les mains des artistes, quitta le plateau et, sans entrer chez Parkin, il s'apprêtait à descendre lorsque le garçon de bureau l'arrêta :

— Monsieur Treillard, il y a là quelqu'un qui vous attend...

— C'est moi. Je n'ai pas voulu qu'on vous dérangeât.

Et Parisot, sortant de l'ombre, s'avança vers son auteur.

— Vous avez à me parler?

— Oui. Vous partez? Je vous accompagne...

Ils gagnèrent le boulevard. Là, l'éditeur passa son bras sous celui de l'homme de lettres, et, pour amorcer la conversation, montrant le théâtre :

— Ça va, là dedans ? Vous êtes content ?

— Ça ira.

— C'est parfait! Vous n'allez pas, j'espère, vous amusera couler votre vente en librairie, en laissant publier la pièce dans un magazine illustré ? Ce serait un marché de dupe. En tout cas, ne traitez pas sans m'en parler...

— Ne craignez rien. Mais qu'aviez-vous à me dire ?

— Voilà. J'ai reçu la visite de Fabreguier, ce matin... A ce nom, Treillard pâlit, et ses lèvres se crispèrent.

Il regarda Parisot, avec un air si peu engageant, que l'éditeur interloqué resta court. Cependant il était si rompu à toutes les affaires et tellement en confiance avec l'homme de lettres, qu'il reprit aussitôt :

— C'était au sujet de cet article... Vous savez bien, l'article que vous lui avez promis sur les Visions ardentes... Je n'ai pas besoin de vous dire quel intérêt il présente pour moi, cet article. Dans le Mouvement, et avec votre signature... C'est mille volumes qui partent... Hein? Vous comprenez ? Quant à Fabreguier, il y tient, parce qu'il est l'ami delà marquise. On ne dîne pas impunément, pendant dix ans, dans une maison tous les vendredis, cela crée des devoirs... Et puis les littérateurs du grand monde sont un peu secoués, depuis quelque temps. On les trouve débordants. Ils ont assurément abusé. Les femmes surtout! Ah ! Nous avons une demi-douzaine de génies féminins, en ce moment, qui font une mélasse extraordinaire, en gâchant le miel de l'Hymette ! Et ça commence à embê-

ter les populations. Aussi le Mouvement, qui est l'organe attitré de toute cette coterie des yeux au ciel, et du petit doigt dans la bouche, attache un grand prix à votre article... Et c'est pourquoi le cher directeur, un très gros monsieur, ne perdez pas ça de vue, s'est dérangé, lui-même, pour me prier d'user de mes relations amicales avec vous, pour obtenir que vous lui envoyiez votre copie, ce soir même...

— Très bien, très bien! fit Treillard, d'un air évasif.

— L'article est écrit, n'est-ce pas? demanda Parisot inquiet.

— Tellement écrit, que le voici, dit l'homme de lettres, en tirant de sa poche les feuillets de papier, qu'il avait lus, le matin même, à la marquise.

— Ah ! Donnez-moi ça î s'écriaParisot avec triomphe.

— Non pas ! fit Treillard, en faisant disparaître l'article.

— Comment! Non pas? interrogea l'éditeur. Auriezvous quelque chose à y changer ?

— Quelque chose? cher ami. Oui, quelque chose de capital. L'article lui-même.

— On'est-ce que cela signifie ?

— Tout simplement que mes dispositions sont modifiées, et que je ne publierai pas cet article.

— Mais Fabreguier m'a dit que vous le lui aviez promis.

— Eh bien ! Je ne tiendrai pas ma promesse.

— Prenez garde !

— A quoi donc?

— Vous allez vous mettre le Mouvement à dos, à la veille de votre première... C'est imprudent !

— Peum'importe ! Si ma pièce tombe, ce ne sera qu'un éreintement de plus. Si elle réussit, le Mouvement ne fera de tort qu'à lui-même.

— Mais M""'' de Sortais ? La marquise ? Votre amie ?

— Cette abominable créature ! Cette fille ! Cette... Treillard ne put poursuivre. Il montra à l'éditeur un

visage tellement altéré par la violence des sentiments qu'il éprouvait que Parisot stupéfait s'arrêta :

— Eh ! Que vous a-t-elle fait, mon Dieu! pour que...

— Ce qu'elle m'a fait ? reprit avec fureur l'écrivain. Elle m'a joué comme un niais, comme un vaniteux, comme un snob. Vous entendez. Comme le plus bête, le plus plat des snobs ! C'est la plus éhontée coquine qui soit ! Ah ! L'article, qu'elle a voulu avoir à tout prix, l'article, auquel elle tient, comme à une satisfaction délicieuse. Eh bien ! Vous pouvez annoncer à Fabreguier qu'elle ne l'aura pas. Non! Elle ne l'aura pas! Elle ne se sera pas impunément jouée de moi, comme du dernier des gommeux qui l'entourent. Tenez, voilà ce que j'en fais de son article !

Dans un mouvement de fureur, Treillard prit les feuillets de papier, et, les déchirant en morceaux menus, il les jeta en ricanant sur le trottoir, d'où le vent les dispersa dans le ruisseau.

— Oh ! fitParisot, bouleversé par tout ce qu'il entendait et par tout ce qu'il voyait.

— Et vous pourrez dire à Fabreguier, que je me fiche de lui, du Mouvement, et de la marquise, que je ne suis pas un petit garçon qu'on mène à la baguette, et que, s'il a le malheur non pas de m'éreinter, mais seulement d'imprimer mon nom dans son sale canard, je lui flanque ma main sur la figure !

— AFabreguier ? A un membre de l'Académie ? Vous devenez fou! s'écria Parisot, les bras levés vers le ciel. Le Mouvement, un sale canard ! Mais, mon ami, je vous en supplie, reprenez possession de vous-même. Jamais je ne vous ai vu dans un pareil état. Pouvais-je supposer que j'allais me trouver mêlé à une telle bagarre ? Que dire à Fabreguier ?

— Des dattes !

— Et à la marquise ? Car elle va venir me trouver.

— Gampez-la à la porte ! Ce sont ces grues du monde et leurs congénères masculins, avec leurs petits bouquins idiots, qui perdent la librairie et noient les vraies publications dans le déluge des « comptes d'auteurs ». Vous l'ai-je assez entendu répéter ! Mettez vos principes d'accord avec vos paroles, une fois par hasard. N'êtes-vous pas honteux, vous, Parisot, chef d'une puissante maison, et riche par vous-même, de vous prêter à la publication de toutes ces insanités ? Nous finirons, nous, les professionnels, par vous quitter, pour fonder une librairie vraiment et exclusivement lit-

téraire, où on ne sera plus exposé h se trouver, dans les vitrines, à côté de gratte-papier néfastes et grotesques.

Treillard parut avoir exhalé le plus fort de sa colère, avec sa [violente sortie contre les amateurs. Il marcha près ^de Parisot consterné^ pendant quelques instants, sans rien dire. L'éditeur le guignait du coin de l'œil^ suivant sur l'expressif visage de son compagnon la décroissance de son irritation. Il reprit :

— Mon cher ami^ je ne sais pas comment je vais sortir de l'impasse dans laquelle je suis bénévolement entré. Vous refusez absolument de m'en donner le moyen ?

— Certes, oui ! grogna Treillard.

— Cependant, vous pourriez avoir un peu de considération pour moi.

— Je vous aime bien Parisot^ mais pas à ce point-là!

— Voyons, je ne sais pas ce qu'il y a eu, entre M°"^de Sortais et vous... Mais si vous consentiez à aller causer avec elle...

— Jamais ! cria Treillard, redevenu furieux. Jamais je ne remettrai les pieds chez cette gueuse !

— Là ! Là ! Là ! Calmez-vous. Avez-vous donc les passions vives !

— Je voudrais vous voir à ma place !

— Moi aussi, dit l'éditeur avec un soupir, en regardant la fine moustache et la noire chevelure de l'écrivain. Trente ans et des déconvenues en amour. C'est le rêve ! Vous vous plaignez que la mariée est trop belle,

mon ami. On vous trompe ? Petit malheureux ! C'est donc qu'on vous aimait hier, et qu'on vous aimera demain. Celui qui peut gémir, fulminer, c'est celui qu'on n'aimera plus jamais, parce qu'il a le poil du menton gris., et la cinquantaine. Treillard, depuis que nous sommes sortis du théâtre, vous n'avez dit que des absurdités. Vous vous comportez comme n'importe qui, c'est-à-dire d'une façon indigne de vous. Allons, j'en appelle au vrai Treillard, le seul que je connaisse... Vous avez bien le brouillon de l'article, chez vous... Envoyez-le-moi, je le ferai copier, et je dirai que je vous l'ai volé... Mais laissez-le publier. Vous avez fait une promesse...

— Elle aussi avait fait une promesse, reprit l'écrivain, avec plus de tristesse que de colère.

— C'est une femme ! Traitez-la en femme. Si vous ne voulez plus aller chez elle, et je le conçois puisque vous avez de si sérieux griefs, consentez à la rencontrer chez moi. Mon cabinet est un terrain neutre...

— Non, dit froidement Treillard. Pas plus chez vous que chez elle.

— Mais que vais-je répondre? Quelle explication vais-je donner ?

— Aucune.

— Je vais avoir l'air d'un idiot.

— Non ! Elle comprendra. Et si elle ne comprend pas, dites-lui qu'elle fasse écrire son article par le baron de Roize. Cela suffira.

— Le baron de Roize? En voilà une commission î Non ! Non ! je ne veux pas aller mettre le doigt entre l'arbre etrécorce, de ce côté-là, après m'être déjà fait pincer de votre côté] à vous... Le diable soit des gens de lettres qui ont des passions ! Est-ce que vous devriez vous occuper d'autre chose que d'écrire? C'est là seulement ce que vous savez bien faire. Mais le reste...

— Comment se défendre ? murmura l'auteur, quand on a affaire à des menteuses pareilles. Quelle est 1 impression vraie? Quand elles vous disent : je t'aime, à qui pensent-elles? Quand elles sourient, les paupières baissées, entre vos bras, est-ce le plaisir que vous leur donnez qui les ravit ? Ou bien, menteuses toujours, fermentelles les yeux pour pouvoir [s'imaginer qu'elles le ressentent avec un autre ? Il est impossible d'avoir confiance, et c'est là qu'est la torture ! On se souvient, avec un frémissement, de l'instant oii on les a possédées. Et on est obligé de se demander, si, à cette minute même, en imagination, elles ne s'évadaient pas de votre étreinte ?

— Ah ! Voilà bien chercher midi à quatorze heures ! s'écria Parisot. Contentez-vous donc de savoir si vous avez eu un peu d'agrément personnel, et ne vous occupez pas du surplus.

— C'est qu'il n'y a que le surplus, comme vous dites, qui compte.

— Le diable soit des gens qui font de la psychologie, en amour ! Vous vous torturez.

— C'est vrai. J'analyse tout. Je veux tout savoir et tout comprendre.

— C'est impossible ! Jamais vous ne démonterez complètement les rouages si compliqués d'une cervelle féminine. Comment auriez-vous la prétention de démêler les motifs qui font agir une femme, quand, ellemême, souvent ne les connaît pas ? Il y a, dans toutes les actions humaines, une part de raisonnement et une part d'instinct. Allez donc vous débrouiller là dedans

Ils marchèrent sans parler^ pendant un moment^ puis Parisot dit :

— Voyons, Treillard, j'ai toujours été un ami pour vous. Vous me devez bien quelques égards ? Promettezmoi que vous allez réfléchir, et venez me voir demain, vers dix heures.

— Je le veux bien, si cela vous fait plaisir, mais je ne changerai rien à ma résolution.

— La nuit est bonne conseillère.

— Pas pour moi.

— Promettez-moi que vous ne parlerez de tout ceci à personne, et que vous ne prendrez conseil de personne.

— Que craignez-vous donc ?

— L'influence de Florise, de Malatiré, et des autres... . — Vous vous méprenez complètement sur leurs sentiments. Mais, eussiez-vous raison, je ne pourrais prendre l'engagement que vous me demandez.

Parisot se gratta l'oreille :

— Voici qui me chiffonne, dit-il. Vous me promettez, en tout cas, de venir à mon cabinet, demain matin.

— Je vous le promets.

— Allons! C'est bien !... Et puis, ne vendez pas votre pièce à un journal illustré, n'est-ce pas ?

— Soyez tranquille.

En s'en allant, Treillard pensait : Oui, je dois me confesser à Florise. C'est elle seule qui me conseillera sagement, dans de telles circonstances. Ma misère morale ne trouvera, sans doute, que pitié auprès d'elle. Mais quel argument, je vais lui fournir, à l'appui de sa théorie du désexualisme! Et quelle preuve je lui donne de la sagesse qu'elle a eue, en m'écartant de son chemin. L'âme v^-aiment forte c'est la sienne. Cette femme, qui a voulu rester calme et chaste, jusqu'à s'imposer le célibat, comment jugera-t-elle l'être luxurieux et vindicatif que je suis? Ah! Pourrai-je lui avouer ce que je ressens, et lui expliquer le désarroi de ma pensée, la bassesse de mon désir? Jusqu'ici, elle a été ma conscience vivante. Chaque fois que j'ai accompli un acte, je me suis demandé ce que Florise en penserait. Je ne lui ai échappé que depuis que je suis sous l'influence de l'autre. Et quelle influence ! Délétère, déprimante, tandis que la sienne était féconde et stimulante. Je la quittais plus allègre, mieux disposé au travail, l'esprit frais et le cœur paisible. L'autre ne m'a jamais laissé partir de chez elle que la pensée trouble, la volonté affaiblie, honteux de

moi-même. Et je la regrette, et je suis malheureux de ne plus subir ce joug misérable. Je suis comme intoxiqué par un poison, dont je ne puis secouer l'accoutumance terrible. Et j'ai peur de me confier à Florise, quoique je sente, peut-être parce que je sens, qu'elle est le rude médecin qui m'imposera le régime sauveur.

11 arriva devant sa maison. La nuit commençait à tomber. Il se demanda s'il allait rentrer chezlui. Lasolitude de son appartement lui paraissait maussade. Cependant il eut assez de force pour se contraindre à faire ce qui le rebutait. Il voulut se donner cette preuve de fermeté. Il se secoua moralement, et ayant dit à sa servante de lui préparer à dîner, il s'enferma dans son cabinet, et se mit à lire, bien décidé à passer toute cette soirée, dans un repos propice à la réflexion. La nuit lui sembla interminable. Il ressassa les diverses péripéties de son aventure et les trouva misérables. Il pensa à sa pièce et n'en vit plus que les défauts. Une noire tristesse l'envahit, et il douta de lui, de son œuvre, de ses artistes. Tout lui parut compromis : son présent, par la trahison de sa maîtresse, et son avenir, par la chute entrevue de l'ouvrage sur lequel il avaitfondé tant d'espoirs. Il se débattit dans des angoisses qui le faisaient songer au suicide. A quoi bon vivre, pour être malheureux et décrié? Quel effort devenait intéressant, s'il devait aboutir à des déconvenues morales et matérielles?

Le jour, heureusement, en ramenant la lumière, dissipa ces funèbres impressions. ïreillard/ pâle de son affreuse insomnie, se jeta h bas de son lit, avec un sentiment de délivrance. Il regarda par la fenêtre le mouvement des passants qui commençait. Dans la fraîcheur du matin, les employés, les ouvrières, se dirigeaient, d'un pas vif, vers la besogne journalière. Leur exactitude, faite de patience et de résignation, toucha l'écrivain. Il se jugea bien inférieur à ces modestes et réguliers travailleurs , qui renouvelaient paisiblement l'effort qu'ils avaient accompli la veille. Ils ne se décourageaient pas, ne se lamentaient pas. Et savait-il si leurs déceptions, leurs chagrins n'étaient pas plus cuisants et plus amers que les siens ?

Il s'attabla devant son bureau, et commença à écrire. Peu à peu, dans le bouillonnement de sa pensée, l'irritation désenchantée qui l'avait torturé se dissipa, et il était calme quand sa servante lui apporta ses lettres et ses journaux. Il les lut, s'habilla et, se souvenant qu'il avait promis à Parisot d'aller le voir, à dix heures, il s'achemina vers la librairie.

La veille, au moment de se mettre à table pour dîner, la marquise avait reçu de l'éditeur un petit bleu qui l'avait rendue fort songeuse. Parisot disait : « Je quitte à l'instant Treillard. Il est aussi mal disposé que possible. Je n'ai pu obtenir de lui qu'il me donnât son article pour Fabreguier. Il sera à mon bureau, demain, à dix heures. Si vous voulez risquer une dernière tenta-

2ii2 LES BATAILLES DE LA VIE

tive... Mais je crains fort que vous ne réussissiez pas». La marquise, très perplexe, déchira le petit bleu et le mit dans sa cheminée. Après que Treillard lui avait lu son travail, le matin même, avec un visible plaisir, brusquement le trouver décidé à ne pas le laisser publier, qu'est-ce que cela voulait dire? Que s'était-il passé, qui motivât un changement pareil?

Un point noir, tout de suite, apparaissait. Le raccommodement de M^® de Sortais avec le beau Maurice était-il connu de l'écrivain? Et comment si vite? Comment, presque au moment où il se produisait? C'était non pas impossible, mais invraisemblable. Quelle indiscrétion avait été commise? La marquise ne pouvait soupçonner les relations du valet de chambre du baron de Roize avec la camériste de M^^® Nantheuil, et la fureur de ce garçon, en apprenant la rupture de son maître, avec la patronne de sa bonne amie, et les commentaires dont il avait orné la réconciliation qui amenait une pareille perturbation de sa vie amoureuse. Elle rencontra le baron de Roize, en soirée, l'interrogea habilement, mais ne put rien apprendre du jeune homme, qui ne se doutait pas des accointances galantes de son domestique.

Pressée de connaître le mot de l'énigme, M"^® de Sortais, qui préférait du reste infiniment se rencontrer avec Treillard à la librairie, s'habilla de bon matin, monta dans un fiacre et se rendit chez Parisot. L'éditeur avait pris toutes les précautions nécessaires pour

amortir le premier choc entre la marquise et l'écrivain. Il avait donné ordre, si M^^ de Sortais arrivait quand Treillard serait auprès de lui, qu'on la fit entrer dans le cabinet d'un chef de service. 11 était aux prises avec Treillard, quand le garçon de bureau lui apporta un papier sur lequel était écrit le nom d'Olivier Juglat. Immédiatement l'éditeur, se tournant vers l'écrivain, le pria de l'excuser :

— Une minute seulement, et je reviens. Je n'ai qu'un mot à dire...

— Faites donc.

Parisot sortit, gagna la pièce où attendait la marquise, et sans préambule :

— 11 est chez moi. Qu'allons-nous faire?

— Il faut nous mettre en présence. Je pense qu'il consentira à s'expliquer. Q\xe vousa-t-il dit, en somme?

— Ah! C'est bien délicat à répéter...

— N'y mettez aucune réserve... Il m'accuse.

— Oui.

— De quoi ?

— De l'avoir trompé. Et il est hors de lui. Je vous demande bien pardon de vous dire ça si crûment...

— C'est sans importance. Et ne vous a-t-il pas raconté comment il avait été mis au fait de ce qu'il me reproche...

— Nullement. Mais il l'affirme si fermement...

— Baliverne! Dites-lui que je suis là, et amenez-lemoi. On peut parler ici, sans être entendu?

— Oui, madame.

— C'est bien. Je l'attends.

Parisot repartit. Il rentra dans son cabinet, la figure très rouge, et l'air un^ peu emprunté. Mais il était homme de décision :

— Mon cher, dit-il, ne tergiversons pas : M"^® de Sortais vient d'arriver, et demande à vous voir.

— C'est vous qui l'avez prévenue que je serais ici? Naturellement. Le hasard nefaitpassi bien les choses. Passez par ici. Elle est dans un des bureaux d'attente.

— Je n'irai pas.

— Quoi?

— Je n'irai pas!

— Voyons, Treillard, une femme, chez moi, la simple politesse...

— Au diable la femme, la politesse, et vous-même!

— Merci. Faut-il aller le lui répéter?

— Allez-y, si vous voulez, je m'en moque !

— J'y vais donc. Il est inadmissible qu'elle attende. Il sortit. Aussitôt qu'il fût seul, Treillard le cœur

battant, eut regret d'avoir refusé l'entrevue. Il fut sur le point de rappeler Parisot. Mais une pensée le calma aussitôt. Elle a bien plus envie de me voir que je n'ai le désir de me trouver en sa présence. C'est elle qui va venir, et faire toutes les avances. 11 eut promptement la preuve de l'exactitude de son raisonnement. La porte s'ouvrit et M*"' de Sortais entra. Elle était seule. Parisot s'était éclipsé.

Dans le cabinet de l'éditeur, un lourd silence s'établit. Le roulement des voitures sur la chaussée, et les cris des marchands montaient de la rue, confus et sourds. Une pendule, sur la cheminée, faisait entendre son tictac, régulier et obsédant. ïreillard, assis, tournant h demi le dos à la porte n'avait pas bougé. La marquise, avec une ferme tranquillité, alla se placer au coin du bureau de Parisot, et debout, regardant l'écrivain avec un sourire :

— Est-ce à une réception pareille que je devais m'attendre de votre part? A défaut d'autre mobile, la galanterie, je crois, aurait pu vous imposer plus d'empressement. Je vous ferai observer qu'il y a une minute que je suis entrée ici, que je suis devant vous, que je ,vous parle, et que vous ne m'avez pas encore saluée.

Treillard ne bougea pas, il devint pâle, et demeura silencieux.

Avec le même sourire, avec le même regard, d'une voix posée, la marquise reprit :

— Cette attitude a certainement un motif... Serait-ce trop exiger que de demander à le connaître ?

La question resta sans réponse. Treillard parut bien déterminé à ne pas entamer d'explication. De toutes les tactiques qu'il eut pu adopter, c'était celle qui devait le plus gêner M"'® de Sortais. Qu'elle parvînt à arracher une réponse, fut-elle injurieuse, à celui dont elle se savait si ardemment aimée, et elle se croyait sûre, phrases à phrases, de Tentraîner jusqu'à une capitulation. Mais s'il se taisait, s'il restait fermé à toutes les provocations, la bataille devenait impossible et partant la victoire. Elle chercha à quelle place elle pourrait le frapper, qui fût assez sensible pour lui arracher un cri de protestation, un mouvement de douleur. Son visage prit une expression de recueillement. Elle marcha vers la fenêtre, puis se retournant de façon à avoir Treillard en pleine lumière, elle laissa tomber de ses lèvres avec un glacial dédain :

— J'ai eu trop de confiance. Je me suis contentée de votre parole. Je croyais avoir affaire à un de mes égaux... Je me suis trompée, tant pis pour moi !

A cet outrage cruel, l'écrivain bondit. Il se précipita vers M"'^ de Sortais, avec une physionomie si bouleversée par la colère et la douleur que celle-ci, effrayée, recula de deux pas. Mais il la saisit par le bras, la serra, la bouscula, et éclatant enfm :

— Vous osez, cria-t-il, vous osez faire une comparaison entre votre conduite et la mienne, entre vos sentiments et les miens? Impudente, éhontée que vous êtes ! Et vous ne craignez pas, m'ayant si dégoûtam-

ment mystifié, de me rappeler que, pour vous, je suis un homme de rien, trop honoré si vous daignez lui faire l'aumône de vos bonnes grâces. Eh bien ! Oui, je suis un homme de rien, sans éducation, sans délicatesse. Une espèce de manant. Je ne comprends rien aux élégantes subtilités de votre esprit, et aux désirs beaucoup moins raffinés de votre cœur. Vous parlez de tromperie, quand, en sortant toute chaude encore de mes bras, vous êtes allée vous donner à M. de Roizc qui ne s'était pas gêné, lui, pour vous sacrifier à la charmante Claudine Nantheuil. Mais c'est un de vos égaux, celui-là, vous n'avez pas à craindre de vous encanailler avec lui, et vous pouvez tout lui passer : ses trahisons anciennes et ses trahisons futures. Allez avec vos égaux, et ne condescendez plus à de pauvres hères tels que moi. Je ne puis tenir aucune place dans votre existence. Je ne serais, pour vous, qu'un serviteur à qui l'on impose la docilité et la résignation. Mais cette condition ne saurait me satisfaire. J'ai des ambitions plus larges, je m'estime à un prix plus haut que celui dont vous voulez payer mes services. Nous ne pouvons pas nous entendre. Restez avec vos égaux !

Elle le regarda avec une sorte de curiosité. Et, sur sa physionomie, Treillard découvrit une expression amusée qui l'exaspéra. Elle alla s'asseoir tranquillement, et dégantant ses belles mains avec lenteur :

— Vous êtes absurde, déclara- t-elle. Vous ne comprenez pas un mot à votre situation et à la mienne.

Vous compromettez, par des exigences inadmissibles, tout le plan d'existence que j'avais préparé pour vous.

Comme il ouvrait la bouche, afin de protester encore, elle le toisa de haut et faisant un geste de commandement :

— Taisez-vous, s'il vous plaît. Vous allez encore gâter vos affaires un peu plus. Je vous prie de croire qu'il ne s'agit plus, maintenant, entre nous, de cette misérable question d'un article que vous deviez publier. Le débat est plus important. Vous mettez en discussion nos rapports sociaux, et il ne me convient pas de vous laisser dire que j'ai consenti à une déchéance, en vous accordant ce a quoi vous teniez si passionnément. Je fais ce qui me plaît. Nul, excepté mon mari, n'a rien à y reprendre. Mais personne ne peut prétendre à exercer sur ma volonté des droits plus importants que ceux que je fixe moi-même. Que venez-vous réclamer? Vous avais-je promis d'être vôtre, pour l'éternité? Si nous resserrons le champ de la discussion, entre les limites exactes de votre engagement et du mien, nous arrivons à un accord, passé entre vous et moi, qui n'a rien de bien sublime et qui consiste dans une double promesse. D'une part, vous deviez me servir, et de l'autre, moi je devais vous en récompenser. J'ai payé d'avance. Je suis quitte envers vous. L'êtes-vous envers moi?

Il baissa la tête et répondit rudement :

— Non !

— Je ne suis pas fâchée de vous avoir obligé à l'avouer.

— Mais que d'excuses j'ai pour ne m'êtrepas exécuté !

— En existe-t-il une seule, qui soit valable, en pareille circonstance et en semblable matière ? N'est-ce pas là, réellement, pleinement, l'engagement d'honneur, puisque rien d'autre que la délicatesse ne peut contraindre celui qui l'a pris, à l'exécuter? Et c'est, ayant un tel manquement sur la conscience, que vous m'adressez des reproches? Vous ne manquez pas d'audace! Commencez donc par vous conduire en galant homme, avant de prétendre que j'ai eu des torts envers vous. Après, nous compterons, s'il vous plaît. Et je ne crois pas que je vous redevrai quelque chose.

Avec stupeur, Treiliard constata que, sous l'habile direction de cette intelligente femme, en quelques minutes, la discussion avait à ce point dévié que, maintenant, c'était lui qui était l'accusé, et pour un peu le coupable. La marquise n'avait à se reprocher que des peccadilles, auxquelles il donnait une importance qu'elle était parfaitement décidée à leur refuser. Quant à lui, il se conduisait comme un rustre importun, en prétendant s'imposer. Il essaya de se reprendre, de remettre en bon ordre ses griefs, pour les opposer aux reproches de M*"® de Sortais. Il les trouva affaiblis, sans consistance, et s'étonna d'avoir pu les fournir si violemment. Toute sa colère était tombée. Il se sentait très calme, un peu triste, et, à vrai dire, surtout honteux.

Tout ce débat engagé avec une femme, le diminuait à ses propres yeux. Il comprenait qu'elle avait raison, quand elle lui disait : il fallait vous libérer d'abord, en tenant votre promesse, après vous auriez dit ce qu'il vous aurait plu de me faire entendre. Mais, au moins, vous auriez eu le droit de parler. En ce moment, vous ne l'avez pas. Vous me faites une scène de jalousie, quant il s'agit, tout crûment, de l'exécution d'un marché. Treillard le sentait bien, il n'y avait en jeu, pour elle, que le souci de sa renommée, la satisfaction de son orgueil. Et tous les efforts qu'elle faisait pour masquer son âpre ambition, sous des formules audacieuses, n'arrivaient pas à en dissimuler le terre-à-terre. Tout cela était très mesquin, très bas. Et cette grande querelle amoureuse n'était qu'une comédie, hélas! jouée par eux, et dont ils ne devaient rester dupes que s'ils le voulaient bien. Treillard reprit avec amertume :

— N'est-ce donc qu'un calcul, décidément, qui vous a conduite vers moi? Ne vous êtes-vous donnée, que pour payer un service ? Alors que vaut la faveur que vous avez accordée ? La source en est empoisonnée par l'intérêt. Et vous n'essayez même pas de me le dissimuler. Vous vous en vantez presque. Il s'agit d'un marché, et vous en posez les termes de la façon la plus nette et la plus explicite, sans la moindre retenue. Je devais vous défendre, vous prôner, et vous deviez, en échange, vous donner à moi. Voilà ce que vous m'avez déclaré, il n'y a qu'un instant, avec un cynisme qui ne

LA DIXIÈME MUSE 231 peut être que d'une très grande dame ou de la dernière des filles. Et moi, imbécile, qui vous aimais, j'ai reçu le -soufflet en plein visage, et de votre main. Car, si vous vous êtes résolue à m'accorder ce que je désirais, depuis plus d'un an, ce n'est pas par entraînement, par goût, ou par pitié, c'est parce que cela vous était utile. Il vous eut été bien facile de me donner le change. J'étais tellement épris que j'aurais cru tout ce que vous auriez voulu me faire croire. Une semaine de fidélité apparente, et vous obteniez tout ce que vous souhaitiez. Mais vous n'avez pas pu attendre trois jours seulement. Me quittant, brève et pressée, car vous supportiez avec peine la contrainte que vous vous imposiez, vous couriez à votre amant de la veille, qui vous trompait si bien, lui, avec une cabotine. Sa bassesse, sa duplicité vous le rendaient sans doute très attrayant? Car je vois qu'il faut vous mal traiter pour que vous vous attachiez. Et, sans un instant d'hésitation, sans lui imposer de conditions, à lui, sans lui faire > faire pénitence, sans savoir même s'il avait quitté ou quitterait votre rivale, vous vous jettiez à sa tête, car c'est ainsi que cela s'appelle, et vous ne songiez plus à moi, comme si je n'avais jamais existé. Je ne dis pas, madame, que j'aie eu raison de me dérober à l'engagement, quej 'avais contracté envers vous. Mais je pense que vous n'avez pas bien agi en m'arrachant toute illusion sur le prix dont vous l'aviez payé. J'ai cru, un moment, que je ne saurais m'acquitter que par un dévouement sans limite, et

j'étais prêt à y consacrer ma vie. Vous m'avez prouvé que vous n'aviez voulu consentir qu'à une passade, et que, le dos tourné, il n'y aurait plus à y revenir. Voilà tout le désaccord qui existe entre nous. Je vous offrais mon cœur, ma pensée, ma tendresse tout entière.^ Vous m'avez repoussé brutalement en me disant : Allons, donc, mon cher, trois cents lignes d'écriture suffisent. Gardez le reste, je n'en saurais que faire. Alors, comme au demeurant, je ne suis pas un imbécile, je vous ai obéi, j'ai tout gardé, même l'article.

M°^^ de Sortais en voyant Treillard, calme et ironique, comprit qu'elle venait de reperdre, en un instant, tout le terrain qu'elle avait conquis; Elle changea encore une fois d'attitude, et de hautaine se fit mélancolique :

— C'est une douleur très vive pour moi de constater que vous ne m'avez pas comprise, et que vous me méconnaissez si complètement. Vous faites de moi une femme positive et calculatrice, quand je n'ai jamais été que capricieuse et légère, à la merci, hélas, de mon imagination. A quoi sert d'avoir agi et pensé en présence d'un homme dont c'est le métier d'étudier les caractères et de les définir, pour être jugée de parti pris, et si faussement! Voilà ce qui me chagrine plus que tout, c'est que [vous exprimiez sur moi une opinion si contraire à la réalité. Si vous saviez... Mais non, vous n'avez rien compris, rien vu. Vous étiez littéralement aveuglé. Et à quoi servirait de vous ouvrir les yeux, aujourd'hui, puisque vous avez perdu toute

LA DJXIÈME MUSE 233

confiance en moi, et que vous m'échappez irrémédiablement.

Elle porta à ses yeux un petit mouchoir de dentelles que, depuis le commencement de l'entretien, elle pétrissait entre ses mains nerveuses. Un sanglot lui échappa qui fit frémir Treillard, tant il l'aimait encore. 11 dit, au milieu d'un silence qui lui serrait le cœur :

— Ce n'est pas moi qui vous échappe. C'est vous qui me chassez avec le dernier mépris.

Sa voix rauque et tremblante révélait l'émotion qui l'étouffait.

— Vous m'avez outragée, presque rudoyée, gémit la rouée, avec un regard effrayé, comme si elle avait quelque chose à craindre de ce malheureux. Et vous me reprochez, comme une trahison, une rencontre dernière, avec M. de Roize, sans réfléchir que, peut-être, elle était indispensable...

A ces mots Treillard se redressa. Une flamme colora son visage blême. Il dit :

— Était-ce donc pour assurer votre rupture avec lui que vous le revoyiez ?. . . Espérez-vous me le faire croire?

— Je n'espère rien. Je vous dis la vérité, voilà tout. Il fallait me mettre à l'abri de toute indiscrétion de sa part... Et comme il ne me rapportait pas des lettres que j'avais réclamées, je suis ailée les lui reprendre...

L'écrivain resta silencieux. Il pensait : Elle doit mentir.Tout porte à le croire. Elle y a un intérêt décisif. Et cependant si elle ne mentait pas ? Il dit :

— Madame, je n'ai pas à juger votre conduite. Vous m'avez trop clairement expliqué qu'elle ne regardait que vous. Peu m'importe que vous alliez chez M. de Roize, pour tel ou tel motif. Vous y allez, cela me suffit. Je ne me donnerai pas le souci de contrôler ce que vous y faites. Je souhaite que cjela vous soit très agréable, car, en conscienceje ne vous veux pas de mal.

La marquise lança à Treillard un regard chargé de reproches, et se leva, sentant le moment propice pour rompre un entretien qui avait rendu tout ce qu'elle en pouvait attendre.

— Adieu, fit-elle. Les succès, qui vous sont promis, vous feront oublier une peine bien légère... Moi...

Elle n'acheva pas. Treillard s'était avancé vers elle, et lui saisissant les mains :

— Avez-vous le moindre regret ? Dites-le, il en est temps encore. Si nous nous séparons ainsi, nous ne nous reverrons plus.

— Ah! Vous m'avez brisée par vos violences... A quoi bon ? Vous recommenceriez. Et je serais torturée!

— Hésitez-vous donc? demanda-t-il frémissant d'espoir.

— Le puis-je? Quand je suis près devons, je ne commande plus à ma pensée...

— Dites un mot, un seul, et j'oublie tout!

— Non. Laissez-moi. Ce serait une folie! Vous ne me comprendrez jamais !

— Qu'importe ! Si je vous aime !

— Ah ! Pour vous î Pour vous...

Elle le vit, plus ardent que jamais, repris, vaincu, à sa merci. Un sourire éclaira son visage. Elle murmura :

— Eh bien! Il faut avoir le loisir de nous accorder. Demain matin, attendez-moi.

Il la saisit, l'attira, la serra frénétiquement, heureux cent fois plus de la retrouver, que s'il n'avait pas craint de la perdre. Elle se détourna habilement pour esquiver un baiser. Et mettant un doigt sur ses lèvres :

— Chut ! Soyez sage ! Nous ne sommes pas chez vous, ni chez moi, ici. Appelez M. Parisot.

Dès qu'il se trouva seul dans le cabinet de son éditeur, pendant que celui-ci reconduisait M"^^ de Sortais, Treillard, au milieu du chaos de ses pensées, eut un retour de clairvoyance et, avec un violent pincement au cœur, il se dit : Je suis encore roulé ! Il n'eut pas le temps d'approfondir son soupçon, Parisot rentrait tout hilare.

— Eh bien! Othello! Vous n'avez pas étranglé Desdémone? Je savais bien, moi, qu'il suffirait de vous mettre en présence, pour que vous vous arrangiez. Est-ce qu'on se brouille avec une femme pareille? Il faudrait être fou !

Le verbiage de l'éditeur parut insupportable h Treillard. Tout ce fatras de lieux communs, tombant sur son esprit, au moment où il le sentait si las de sa joute récente, l'écœura profondément.

— C'est fort bien! dit-il. Nous parlerons de cela une autre fois. Il faut que je vous quitte...

— Êtes-vous si pressé?

— Extrêmement pressé.

— Mais nous avons à convenir de diverses choses...

— Plus tard! fit Técrivain qui sentit que Parisot revenait a la question de l'article. Plus tard!

Et, serrant la main que l'éditeur avançait pour le retenir, il ouvrit la porte et gagna le couloir.

— Êtes-vous étonnant, bougonna Parisot. Voyons ! Une seule minute...

— Pas une seconde.

Et dévalant dans l'escalier, Treillard s'enfuit. Sur le trottoir, il s'arrêta, alluma une cigarette, et se mit à marcher tranquillement. 11 était midi. Il pensa : j'ai juste le temps de déjeuner, avant d'aller à ma répétition. Il serait bon de ne pas négliger les affaires importantes. La Comédie-Intime et Parkin comptent sur moi. Il faut donner le dernier coup de pouce aux Mauvais Chemins. Si je me mets à m'occuper de la marquise, je vais encore perdre ma journée. Allons! Soyons sérieux. Il entra chez Paillard, .se fit servir à déjeuner, et comme une heure sonnait, il arrivait au théâtre. Pendant quatre heures, il s'absorba dans un travail minutieux, qui avança singulièrement la mise au point de son ouvrage.

— Encore huit répétitions, comme celle-ci, et nous serons prêts, déclara Parkin. Je vais afficher les der-

nières de mon spectacle en cours... Cela nous fera remonter un peu. . . Nous en avons besoin. . .

Vers six heures, Treillard, sans s'être rendu compte du chemin qu'il avait parcouru, se trouva devant la porte de Florise. Il y était venu d'instinct, comme vers un port de refuge. Cependant, avant d'entrer, il réfléchit. Déjà il avait fait à son amie la confidence de ses rancœurs et de ses déceptions. Il Tavait trouvée compatissante et douce. Il n'avait pas emporté, de ses explications avec elle, l'amère sensation qu'elle le jugeait avec mépris. Il l'avait vue sincèrement apitoyée et trouvée lucide et ferme dans les conseils qu'il lui demandait. La haute raison, l'intransigeante délicatesse de la jeune femme étaient, pour lui, comme une pierre de touche sûre à l'aide de laquelle il contrôlait ses sentiments. Cependant ce n'était jamais sans une humiliation, qui lui pesait sur le cœur, qu'il avouait à celle qu'il avait aimée les faiblesses de son caractère et les irrésolutions de son esprit.

Il se décida à monter. A cette heure-là, excepté le dimanche, il avait grande chance de trouver Florise seule. Babin et Malatiré étaient occupés, l'un à sa revue, et l'autre à ses leçons. D'ailleurs, il savait que son amie, avec sa liberté garçonnière, saurait lui ménager un tête-à-tête, s'il était nécessaire. En gravissant l'escalier, il sentait redoubler sa tristesse. Il montra à la femme de chambre qui Taccueillit, un visage si sombre, que celle-ci le regarda avec inquiétude, et qu'elle dût

en prévenir sa maîtresse, car Florise arriva promptement, Tair soucieux. Elle examina silencieusement. Treillard. pendant qu'elle l'emmenait vers son cabinet de travail. Et qua nd elle l'eut installé dans un fauteuil, elle l'interrogea vec précaution. Les femmes sont comme les prêtres et manient doucement les âmes. Treillard fut plus démonté, par cette mansuétude, qu'il ne l'eût été par de l'ironie. 11 resta accablé, le front bas. Enfin il se décida à parler.

L'exposé de ses griefs laissa Florise très calme. Son ami abordait un ordre de sentiments qui, pour elle, ne comptaient qu'à l'état métaphysique. Elle ne connaissait de l'amour, de ses joies et de ses détresses, que ce qu'elle en avait appris par l'expérience des autres. Elle avait l'habitude de l'anatomie morale, et toutes ses notions, sur les passions humaines, lui venaient de la patiente et curieuse étude qu'elle en avait pratiquée en regardant autour d'elle. Son impassibilité personnelle ne lui permettait pas de considérer le désespoir, ou l'ivresse, dans lesquels l'amour jetait les êtres humains, comme autre chose que des crises qui abolissaient la raison. Elle avait, depuis qu'elle était capable de discernement, assuré sa conviction sur ce principe, par les divers états bien caractérisés qu'elle avait définis, chez les gens atteints de ce détraquement cérébral qu'était l'amour. Elle ne s'intéressait qu'aux conséquences, matérielles ou morales, que pouvait entraîner cet état morbide. Mais là, elle devenait sensible et ini-

sér,icordieuse. Dédaigneuse des causes, elle se découvrait pleine de pitié pour les effets. Que Treillard fût amoureux de M"^^ de Sortais, elle était près d'en hausser les épaules. Mais que Treillard en souffrît, fût malheureux, et prêt aux extravagances, voilà qui l'émouvait gravement. Elle lui dit :

— Vous étiez, cependant, bien averti, mon pauvre André. Comment vous êtes-vous laissé reprendre aux pièges de cette coquette?

— Vous ne doutez donc pas, vous non plus, qu'elle §e moque de moi?

— Je ne l'affirme pas. Elle a pu être sincère, pendant un moment. Mais quel fond pouvez-vous faire sur une créature aussi légère? Y a-t-il, je vous le demande, un atome d'amour vrai dans le sentiment qu'elle a dû éprouver pour vous? Rien de plus banal et de plus bas que ce qu'elle vous a donné, mon ami. C'est le plaisir courant, offert par les femmes galantes, qu'elles appartiennent au monde, ou au demi-monde. Un seul mot, venant du cœur, a-t-il été prononcé entre elle et vous? Le libertinage a fait tous les frais de l'aventure. Et c'est là ce que vous regrettez ? C'est la perte de ces misérables satisfactions de la chair, qui vous met dans le désespoir où je vous vois? Les hommes sont donc tous pareils, en face de l'amour, les plus intelligents comme les plus stupides? Hélas ! N'a-t-on pas vu un Molière pleurer pour une Armande? Et un Racine, pour une Ghampmeslé ? Misère de l'esprit humain '

— Honte des femmes, Florise, qui n'ont pas su discerner le génie. Ce ne sont pas Racine et Molière qui doivent être raillés, mais Ghampmesléet Armande, que l'on peut traiter de misérables et de folles. Pour quel bas-comique le grand Poquelin fût-il trompé? Et quel cordon bleu triomphait de l'auteur d'Athalie ? Peu importe! Mais ce qui est navrant, c'est que deux pareils hommes aient été méconnus.

— Il en est presque toujours ainsi. Le génie ou le talent ne confèrent à un homme que des droits abstraits. Or les «abstractions ne sont pas le fait des femmes. Voyez Joséphine, pendant que Bonaparte conquérait l'Italie et la gloire. Elle le trompait avec un petit lieutenant de hussards, pour ne parler que de celui-là!

Elle eut un sourire :

— Je pense qu'après cette éclatante l énumération vous avez de quoi vous consoler. J'espère que vous deviendrez quelque chose d'approchant Molière et Racine. Mais je suis sûre que vous n'égalerez jamais Napoléon. Acceptez donc, sans protestations exagérées, un sort qu'ils ont enduré. Et, fort de leur exemple, guérissez-vous. C'est encore ce qu'il y a de plus raisonnable à faire.

— Vous me déconseillez donc tout raccommodement avec M°^^ de Sortais?

— Je ne vous le conseille, ni ne vous le déconseille. Je crois que vous n'avez plus, à l'heure qu'il est, rien

LA DIXIÈME MUSE 2id

de nouveau à apprendre sur son compte. Vous êtes certain que ce qui vous est arrivé avec elle, se renouvellera, à brève échéance. Etes-vous disposé à le supporter ? Tout est là. C'est une question de tempérament et de caractère.

— Jamais je ne le supporterai.

— Alors tirez-lui votre révérence et . ne la revoyez pas. Seulement, comme il faut, avant tout, se conduire correctement, publiez l'article que vous lui avez promis et qu'elle a raison de réclamer. Elle l'a payé, cette femme, elle y a le droit.

— C'est une misérable !

— Pourquoi ? Parce qu'elle ne continue pas à vous commander des articles, au même prix ? Ce qui est affreux, c'est son marchandage, auquel vous vous êtes prêté. Elle rentre dans la moralité, en cessant de trafiquer de son corps, avec vous. Et c'est de cela que vous lui faites un crime. Quelle logique !

— Ah ! Vous parlez de cela....

— Comme un aveugle des couleurs, n'est-ce pas ? Roméo répond à Mercutio : a Celui-là se rit des blessures, qui jamais n'en reçut!» C'est mon cas... Mais je ne puis cependant pas vous dire autre chose que ce que je pense.. ..

Treillard tomba dans un silencieux abattement. Il était venu demander conseil à Fiorise, sachant fort bien ce qu'elle allait lui conseiller. Maintenant qu'il l'avait entendue, il paraissait anéanti.

2i2 LES BATAILLES DE LA VIE

— Et toutes les femmes sont pareilles, reprit-il, après un instant de me'ditation.

— Exagération! fit Florise. Il y en a d'excellentes. Mais il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne^ peuvent donner. Vous n'aurez pas, à la fois, une bonne ménagère, une compagne charmante, une inspiratrice supérieure. Il faudra vous contenter d'une moyenne d'heureuses qualités et de quelques légers défauts. La perfection n'est pas de ce monde. Vous avez, avec votre marquise, choisi le type de femme le plus opposé à ce qu'il vous fallait pour être heureux. Vous êtes homme de lettres, et vous allez vous toquer d'un bas bleu ! Rappelez-vous donc à quel point M""*" de Staël a assommé ce pauvre Benjamin Constant. Et, plus près de nous, ah! Dieu! nous a-t-on rebattu les oreilles des désaccords de Musset et de .la mère Sand? Pour Dieu ! mon ami, si vous voulez être heureux, prenez une très jolie femme qui soit un peu bête. On n'apprécie pas assez la bêtise, chez^une femme. Avoir .le droit, quand on a travaillé de son état, toute la journée, de se reposer dans la confiante sécurité d'un ménage, où la femme ne cherche pas à être transcendante, n'estce pas le rêve?

— Pour un bonnetier, c'est possible.

— Tous les hommes sont un peu bonnetiers, à certaines heures. Apollon, lui-même, dépose, de temps en temps, sôn luth. Est-ce que vous êtes tendu, du matin jusqu'au soir? Moi, je vous avoue, que tous les jours,

je fais des travaux de couture, j'ourle des mouchoirs, je répare ma garde-robe et j'y trouve un délassement parfait. Je bêtifie avec délices. Tenez, je lis les feuilletons de certains journaux. Ils sont d'une stupidité déconcertante. Eh bien ! cette stupidité me charme, parce qu'elle me repose. Je me sens le cerveau en jachère, pendant que je suis les aventures d'une pauvre fille enlevée par un séducteur audacieux, ou d'un enfant ravi à sa noble famille et confié à la tutelle dégradante des pires scélérats. C'est ma façon, à moi, de m'évader de la littérature. Je stupéfie Malatiré par la vulgarité de mes goûts. Il ne peut pas arriver à me comprendre. Et il pousse des cris d'horreur, en me trouvant actionnée à dévorer un feuilleton du Petit Journal. Il m'appelle concierge. Moi, cela me fait rire. Je sens que si je restais, tout le temps, dans l'intimité des grands maîtres, je deviendrais idiote. Il me faut cette soupape. C'est comme une petite débauche de gens chic, allant dîner dans un restaurant à prix fixe. Ils rentrent dans leur salle à manger luxueuse et mangent dans leur vaisselle plate, servie par leurs laquais en bas de soie, avec plus de plaisir. Vous, c'est tout le contraire que vous avez fait. Vous avez été vous enganter d'une femme qui sacrifie à la littérature dans ses moments perdus. De sorte que, quand vous lâchez votre plume pour vous reposer, vous retombez dans un t^ncrier. Prenez une femme un peu bête, Treillard, ci'oyez-moi, un feuilleton de journal à un sou !

LES BATAILLES DE LA A lE

— Alors il ne faut pas que je revoie la marquise?

— Jamais.

— Elle doit venir, demain, chez moi.

— Partez ce soir.

— Que va-t-elle penser?

— Que vous êtes intelligent. Envoyez-lui votre article, c'est à cela qu'elle tient le plus. Elle ne vient que pour l'enlever de vive force. Mettez-vous à la place de cette femme. Ellea annoncé, partout et à tous, que vous alliez la porter aux nues, dans le Mouvement. Elle attend cette consécration de son talent. Elle sera la risée de chacun, si vous ne vous exécutez pas. Il faut que vous la vengiez de Florise Barel ; voyons, comprenez donc. Je l'ai mise a terre, votre grande dame. Il faut que vous la releviez. Et cela parce que vous êtes mon ami, que tout le monde le sait, et que, indépendamment de sa valeur littéraire, votre article a une signification morale, à laquelle M*"^ de Sortais est prête atout sacrifier. Elle a droit à cette satisfaction. Donnezla-lui, et puis serviteur. Je vous assure qu'elle n'ira pas vous chercher, pour vous demander son reste. C'est là que vous verrez toute l'inanité de vos espoirs, et toute la fragilité de vos rêves. Vous. recevrez une leçon de choses, qui vous profitera. Du moins, je l'espère.

Treillard demeura pensif. Florise étudia la physionomie de son ami, et le vit sombre, désenchanté. Elle reprit:

— A moins que vous ne soyez décidé à vous servir de la grande dame comme d'un instrument de fortune, et à vous conduire en roué, vis-à-vis d'une rouée. Mais quelle dextérité de main et quelle fermeté d'esprit, il faudrait pour conduire une telle intrigue! Ceux qui s'y risquent ne sont pas rares. Mais ils ont un magnifique tempérament de calculateur, et un peu le goût de l'aventure. Ce sont des condottières modernes, qui montent à l'assaut de la société, par les moyens qui sont aujourd'hui les plus avantageux. Il ne s'agit plus de se tailler une principauté dans la largeur d'une province, mais de parvenir à une belle et lucrative fonction, à un poste éminent et de tout repos, de se faire consteller de croix et de cordons. Il y faut encore plus d'audace et d'entregent que d'intelligence et de talent. Surtout, une suite invariable dans les idées est nécessaire. Vous voyez l'acrobate, qui marche sur un fil, suspendu au-dessus de tout un public qui le dévore des yeux. Lui, il ne voit que son but. Il ne regarde pas où il marche. C'est la personnification de l'ambitieux. Vous aurez assisté au départ de ce hardi conquérant de la société : perdez-le de vue, pendant quelques années, et vous serez tout surpris de le retrouver arrivé, casé, renté, glorifié. Il a fait son chemin. Dieu sait souvent par où il a passé. Mais qu'importe ! Il a touché le but. On ne l'appelle plus que cher maître, si c'est un artiste, patron, si c'est un homme politique, monsieur le baron ou monsieur le comte, si c'est un financier. Et

il esta l'Institut, au Sénat, à la Chambre, à la Bourse, ou . au bagne. Vous sentez-vous les reins assez solides, le pied assez sûr, la tête assez froide, pour être cet homme-là, ce bel arriviste, à qui le monde appartient? Non! Alors, Treillard, résignez-vous à faire de jolies pièces, de beaux livres, de bons vers, dans un coin, tranquillement, comme un honnête garçon. C'est encore le plus facile et le plus sûr.

— Ah ! Florise, quelle cruauté est la vôtre ! Vous excellez à torturer le cœur.

' — Ami, dit la jeune femme, à quoi sert d'entretenir un mal qui ne peut pas guérir. Mieux vaut l'extirper au prix d'une douleur passagère. Vous m'en voulez, en ce moment, de mes paroles décevantes et amères. Mais quand vous aurez repris possession de vous-même, quels remerciements vous m'adresserez pour avoir eu le courage de vous dire la vérité. Vous savez bien que je suis pour vous l'amie véritable, puisque dans toutes vos incertitudes, c'est auprès de moi que 'vous venez chercher la conviction qui vous manque. Il s'en faut de bien peu, André, que vous ne soyez un grand esprit. Vos brillantes facultés sont gâtées par un manque de discipline morale, mais vous l'acquerrez, et rien ne pourra plus vous arrêter sur l'âpre route du succès. Vous avez un bien bel avenir, si vous voulez vous dégager des facilités molles de Texistence. Apprenez à être sévère pour vous-même. Le jour oii vous en serez là, vous n'aurez plus rien à craindre des sévérités des autres.

— Florise, vous êtes au-dessus de l'humanité. Vous n'en admettez pas les faiblesses! 0

— Non! Mais j'en proscris les vices. Je ne vous demande pas d'être un surhomme. Dieu! Je ne suis pas Nietschéenne, pour un sou ! Je hais cette doctrine égoïste et féroce. Soyez, tout simplement, un homme, raisonnable et probe. Votre intelligence fera le reste.

Florise regarda Treillard, eut un geste de gamin, et se mit à rire :

— Eh bien ! Dites-donc, vous m'en avez fait faire là une fameuse conférence! En voilà de la copie perdue ! Si vous aviez écrit, sous ma dictée, il y avait au moins trois colonnes, qui s'en sont allées avec la fumée de ma cigarette.

Treillard se leva et regardant la pendule :

— Il est sept heures. Je vous laisse.

— Ma foi, non. Je* ne veux pas, en ce moment, vous abandonner à vous-même. Allons-nous-en dîner ensemble, n'importe où, en garçons. Et puis, après, si le cœur nous en dit, nous entrerons dans un théâtre, entendre un acte d'une pièce quelconque. Est-ce convenu?

— Oui.

— Eh bien î Attendez-moi cinq minutes, je change de robe, je mets un chapeau, et nous partons.

L'état d'esprit dans lequel se trouvait M"*^ de Sortais, en quittant Treillard, et en retournant chez elle, n'était pas beaucoup meilleur que celui de Treillard en rentrant chez lui. Elle était à la fois satisfaite 'd'avoir réussi à ramener sous son joug le rebelle, et irritée d'avoir eu tant d'efforts à faire pour obtenir ce résultat. Elle se disait : « Mon ami, quand vous serez rentré dans l'obéissance complète et que vous aurez repris vos habitudes de discipline, tout ceci se paiera au plus haut prix. Estimez-vous heureux que j'aie tant besoin de vous. Ah! si je pouvais me passer de votre appui ! » Mais, elle était trop intelligente pour ne pas s'en rendre compte, cet appui lui était indispensable. Elle venail d'en faire l'expérience. Sans Treillard, ou sans un TreiDard quelconque, elle devait renoncer à son prestige. Et tout lui paraissait préférable à cette déchéance.

Elle avait pris Thabitude des louanges. Il lui était doux de s'entendre répéter : « Vous, qui avez tant de talent; vous, dont la beauté se double du génie ; vous, qui possédez Péclat de la naissance et le rayonnement de l'inspiration. )) Elle ne voulait pas renoncer au rôle déli-

deux qu'elle jouait, ni se voir renverser de son trône poétique, ni redevenir une simple femme du monde. Avoir vu son portrait reproduit dans toutes les publications à gravures, lire des vers d'elle dans les journaux du parti, avec quelques lignes de présentation dans lesquelles les plus grands poètes de l'époque étaient rabaissés au profit de sa gloire, retrouver à la vitrine des papetiers le décor de son salon, avec ses bibelots familiers, et elle, debout, dans une attitude inspirée, tenant son dernier volume à la main, c'étaient autant de satisfactions profondes, auxquelles elle avait pris goût, et qui lui paraissaient plus nécessaires pour vivre que l'air qu'elle respirait. Et pour s'assurer ces jouissances, il lui fallait le concours d'un homme de lettres, préparant ses écrits, limitant ses périodes, ciselant ses phrases, et faisant dans les journaux, par ses camarades et par lui-même, toute la cuisine de réclames que nécessite la culture de la gloire. Elle comprenait, du reste, le tort que le retard apporté à la publication de l'article annoncé sur son livre, dans le Moiidement, Jui faisait déjà subir. Il n'avait pas fallu moins pour que la fière marquise s'humiliât devant celui qu'elle avait eu jusqu'ici l'habitude de traiter comme un serviteur. Et quand elle pensait à tout ce qu'elle lui avait donné d'avance, pour obtenir ce damné article, elle frémissait de colère. Mais elle était sûre de l'avoir, cette fois, Treillard ne refuserait plus de le lui donner. Et, de sa main même, car elle ne se fierait à personne pour le

remettre, Fabreguier, le recevrait, tout prêt pour l'imprimerie.

Elle rentra chez elle, déjeuna seule, et s'enferma pour se reposer et réfléchir. De sa conversation avec Treillard, un fait se détachait très net. C'est que l'homme de lettres avait su son raccommodement avec Maurice. Cette constatation lui inspirait des doutes sur la sincérité du jeune de Roize. Jusque-là, elle avait cru à la passion de ce beau garçon, dont elle avait guidé les premiers pas dans le monde, affermi la situation, et étendu les relations. Grâce à elle, il était entré au Ministère des Affaires étrangères, avec résidence à Paris, dans les bureaux du Protocole. Elle lui avait ouvert des salons, dont son titre de fonctionnaire, si peu qu'il le fût, lui aurait fait fermer les portes. Sa noblesse fort récente — elle ne datait que de Louis-Philippe — avait besoin d'une confirmation, qu'elle s'était employée à lui donner. En somme, ce beau de Roize se nommait Ballon. Son grand-père, préfet des Deux-Sèvres, avait rendu des services, au moment de l'arrestation de la duchesse de Berry, et, en récompense, s'était vu nommer baron. Le baron Ballon, il y aurait eu de quoi rire. La terre de Roize, avait fourni le titre nécessaire. Mais, il ne fallait pas regarder de trop près, sous Roize, pour retrouver Ballon. Et la marquise, amourachée du beau Maurice, n'eut pas été flattée de se voir gratifier d'un amant si gonflé.

Étendue sur sa chaise longue, elle se remémorait

ces choses, en convenant avec elle-même que le jeune baron s'était conduit plutôt comme un Ballon que comme un Roize, et qu'à tout prendre le grandpère, qui avait agi comme un scélérat vis-à-vis des légitimistes du Bocage, au moment de la prise d'armes de 1832, avait transmis un peu de sa vilenie à son descendant. Le beauMaurice/trompantla marquise de Sortais avec une Claudine Nantheuil, se comportait comme un manant. Et la marquise, en se brouillant avec l'utile et dévoué Treillard, pour se rapprocher de ce petit drôle, sans consistance et sans goût, agissait comme une simple folle. La raison exigeait le renvoi définitif de l'iml^écile attaché au Protocole, et l'établissement raisonné et régulier d'une liaison aussi secrète que possible avec le brillant homme de lettres. Il n'était point mal du tout, [ce Treillard. Assurément il ne possédait pas l'encolure de beau valseur du jeune Roize. Mais ses yeux étaient magnifiques. Et puis, il écrivait. Et c'était, sur son rival, heureux jusqu'ici, un avantage immense.

Arrivée à cette conclusion de ses méditations, il apparut à M""® de Sortais qu'il n'y avait plus de doute possible sur la conduite à tenir. La trentaine sonnée lui conseillait la prudence. L'ambition lui imposait le calcul. Prudence et calcul étaient d'accord pour favoriser Treillard. Dans cette matinée, et sans avoir rien fait pour obtenir un résultat pareil, les affaires de l'homme de lettres prirent une tournure tout à fait favorable. Et

cela, juste au moment où, chapitré par Florise, il se sentait dégoûté des avantages mondains qu'il avait si ardemment recherchés, et édifié sur le compte de la femme à laquelle il avait sacrifié toute une année de sa vie.

Le lendemain matin, M"^® de Sortais complètement décidée, se disposait à s'habiller, pour se rendre chez l'écrivain, comme ellel'avait annoncé, lorsque sa femme de chambre entra, portant une grande enveloppe, sur laquelle la marquise reconnut l'écriture de Treillard. Elle l'ouvrit, et l'article tant désiré apparut à sesyeux, accompagné d'une lettre, qu'elle négligea d'abord pour parcourir les précieux feuillets* Elle les avait entendu lire par l'écrivain, mais elle éprouva à les relire un plaisir exquis.

C'était bien ainsi qu'elle avait rêvé qu'on parlât d'elle. La louange prenait un air de gravité convaincue, qui la rendait plus savoureuse. Les critiques, car il y en avait, étaient indiquées d'une main légère et caressante, qui les faisait plus agréables que des compliments. Tout ce qui devait être dit, sur la situation de la femme, sur le talent de l'écrivain, était présenté avec une grâce et une justesse parfaites. On n'y sentait pourtant pas la complaisance. Les réserves nécessaires étaient formulées de façon à permettre à la marquise de se réjouir, sans que sa joie parût ridicule. Elle savoura cette prose à la fois fringante et câline, sans se lasser de son plaisir, puis elle se décida à lire la lettre qui y était-

LA DIXIÈME MUSE 2o3 jointe. Dès les premiers mots elle fronça le sourcil :

(( Madame — Je crains de m'être fort mal conduit à votre égard, en vous mettant dans l'obligation de venir chercher l'article que je vous avais promis de faire sur votre livre. Cet article est à vous, et je n'avais pas le droit de vous le disputer. Ma conscience, mieux éclairée, après vous avoir quittée hier, me l'a fait comprendre. Une amie très chère, pour laquelle je n'ai pas de secrets, m'a confirmé dans cette opinion »

La marquise leva la tête, interrompit sa lecture. Une

amie? Pour laquelle il n'avait pas de secrets ? Ce

ne pouvait être que Florise Barel ! Quoi! x\vait-il donc eu l'infamie de raconter à cette femme ses aventures ? Et son secret était-il livré à son ennemie même? Ainsi lorsque Florise attaquait si rudement M^® de Sortais, elle savait qu'elle était la maîtresse de Treillard? Et c'était par les confidences de Treillard qu'elle l'avait appris? D'une main qui tremblait, la jeune femme reprit la lettre et continua sa lecture :

(( En signe de contrition, je vous envoie donc ces feuillets d'écriture, auxquels vous voulez bien attacher une importance qu'ils n'ont certainement pas, afin que vous en fassiez l'usage qu'il vous conviendra. Mais m'étant acquitté ainsi envers vous de ma dette matérielle, il me reste à me libérer de ce que j 'hésite à appeler ma dette morale. Car bien qu'elle comporte une moralité, cette dette est si peu morale, en elle-même, que ce serait abuser des

mots, il me semble, que de la qualifier si décemment. »

M"''' de Sortais fit une nouvelle pose. Treillard lui parut s'engager dans une voie qui n'était point celle qu'elle aurait voulu qu'il suivît. Au lieu de se montrer tendre et confiant, il se révélait ironique et amer. Le commencement de cette lettre ne promettait pas une fm satisfaisante. La jeune femme pensa: l'influence de sa Florise Barel se fait sentir, à chaque ligne de cette lettre. Ce n'est pas lui qui a pensé cela! Un tel changement ne peut se produire en vingt-quatre heures. Il n'y a point là un exposé exact de ses sentiments. C'est de la littérature. Le cœur n'y est pour rien. Nous verrons ce qui restera de ces sarcasmes, quand il aura causé une demi-heure avec moi.

Elle reprit la lettre :

(( C'est avec une tristesse profonde que je vous écris ces lignes. Vous m'avez fait éprouver une des plus cruelles déconvenues que je pouvais attendre. J'avais placé en vous des espoirs que vous avez détruits. Ensuite vous avez eu la bonté d'essayer de les faire revivre. Mais, moi, je n'ai plus assez de confiance pour croire que vous y réussirez. Le bonheur, avec vous, serait, hélas, trop précaire. Je préfère, tout de suite, y renoncer. »

Elle relut deux fois la phrase, avant d'en croire ses yeux. Quoi ! C'était lui, qui lui signifiait la rupture, après qu'elle avait promis de le traiter comme par le passé ? Il déclarait brutalement que cette faveur lui paraissait insuffisante, et, sans colère, sans reproches.

sans menaces, il se retirait, au moment où elle le laissait triompher. Mais triompher comment? Elle jugea d'un coup d'œil les avantages qu'elle était décidée à lui concéder, elle supputa ce qu'il devrait donner en échange. Et le marché de dupe qu'il faisait, lui apparut nettement, à elle-même. Il l'avait compris, ou on le lui avait fait comprendre. Mais le résultat était acquis. Il était éclairé. Rapidement elle fit ce calcul : Après tout, j'ai ce que je voulais avoir. Fabreguier publiera cet admirable article dans le Mouvement. Et ma situation littéraire est consolidée. Si Treillard ne reparaît pas chez moi, nul ne pourra dire que ses éloges étaient de complaisance. Si j'obtiens qu'il y revienne, je n'en tirerai que meilleur parti de lui, dans l'avenir. Qyxoi qu'il arrive je sors donc de la crise, avec tous les avantages. Ayant ainsi conclu, elle se sentit rassérénée.

Elle se donna le plaisir de lire, une fois de plus, l'article avant de l'envoyer à Fabreguier. Puis, sans se soucier même de finir la lettre de Treillard, elle la brûla pour que nulle trace ne restât de l'offense suprême qil'il lui avait faite. Elle sortit, ne pensa pas une seconde à sa mésaventure et se montra, comme d'habitude, à l'Opéra. Entre le second et le troisième acte de Saimon, elle vit arriver, souriant et léger, le beau Maurice, qu'elle avait aperçu, dès le commencement de la représentation, à l'orchestre. Elle fit signe au marquis de la laisser seule avec le jeune homme, et, à peine la porte de la loge était-elle refermée derrière son mari :

— Vous avez mis peu d'empressement à venir me voir, dit-elle avec un visage très calme. C'est sans doute le résultat de l'extrême indulgence dont j'ai usé vis-à-vis devons...

— Oh! Marquise, fit le beau garçon, comme vous me traitez mal ! Qu'ai -je donc fait pour vous déplaire?

— Qu'avez-vous fait pour me plaire? demanda-t-elle d'un ton moqueur, en examinant le baron, assis à côté d'elle. C'est incroyable! Je ne comprends rien au goût que j'ai pu avoir pour vous.

Il prit un air pincé, et dit avec un peu d'aigreur : — Vous avez mis le temps à vous en rendre compte.

— Ah! C'est que vous avez fini par m'y aider. J'avais de grandes illusions sur votre caractère. Je vous croyais simple et franc. Je me suis aperçue, tout à coup, que vous étiez compliqué et faux. Vous m'avez alors ardemment protesté que la faute commise par vous était ancienne, que vous la regrettiez si amèrement que vous n'y retomberiez plus. J'ai eu la faiblesse de vous croire, et, la première chose que vous avez faite, a été de retourner à votre M'^® Nantheuil... ,

— Qui a pu vous dire?... C'est une infâme calomnie!... Serait-ce encore ce Treillard?

— M. Treillard est aussi brouillé avec moi, mon cher, que je vais l'être avec vous. Ne mettez donc pas, à son compte, ce qui ne doit être porté qu'au vôtre...

— Mais, je vous jure que ce dont vous m'accusez est faux !

— Soit. C'est faux aujourd'hui. Ce sera vrai, demain...

— Allez-vous me condamner sur des probabilités? Que dois-je penser d'un revirement pareil? Vous me désespérez. Je vous aime, vous le savez. Youdrez-vous me rendre si malheureux?

Le beau Roize parut sincère. Il était pâle et tremblant. La marquise éprouva des jouissances profondes à rendre à ce bellâtre les tourments que Treillard lui avait fait ressentir. Ce fut sa revanche de payer l'auteur de tous ses ennuis, en cette monnaie d'ingratitude dont elle jugeait qu'elle venait d'être payée elle-même. Elle regarda le jeune homme de haut et avec un ton tranchant :

— Portez vos émotions à cette demoiselle^ mon cher. J'ai eu le très grand tort de me fier à vous. Je vois quelle imprudence j'ai commise. Je n'y retomberai pas. Je constate, avec chagrin, que vous vous êtes mépris complètement sur mon compte et que vous m'avez traitée comme une femme quelconque.

— Comment vouliez-vous donc être traitée? se rebiffa le joli garçon. Je crois avoir été, sous ce rapport, parfaitement à la hauteur de la situation. Vous ne veniez pas chez moi, je l'ai bien vu, pour faire des vers, oii pour aligner des phrases. Vos intentions n'avaient rien de poétique, quand vous arriviez, voilée, pressée, émue, et que vous songiez à toute autre chose, il me semble, qu'à faire des simagrées. Vous lais-

siez la femme de lettres à la porte et je crois bien que si je vous avais offert de disserter philosophiquement, vous m'auriez demandé si je me moquais de vous. Vous veniez parfaitement bien pour être traitée comme n'importe quelle femme qui va chez son amant. Et s'il y a eu une méprise, je suis en droit de dire que c'est moi qui l'ai subie, tant la femme que vous m'avez montrée était dissemblable de la créature poétique et rêveuse que j'étais fondé à attendre. Puisque nous faisons le bilan de nos impressions^ souffrez, madame, que je mette les miennes en regard des vôtres. Et déçu pour déçu, comptons si vous voulez bien, maintenant, celui de nous deux qui l'a été davantage !

Elle resta stupéfaite de cette riposte. Elle n'avait pas soupçonné que le charmant Maurice fiit capable de se défendre si rudement. Elle se plut à voir dans cette perte de tout respect l'influence néfaste de Claudine Nantheuil. Elle jugea d'autant plus nécessaire de rompre avec ce jeune homme, qui lui paraissait maintenant, non seulement peu sûr, mais dangereux. Elle ne daigna pas lui répondre. Elle lui adressa un sourire hautain, et, lui montrant la porte du bout de son éventail, elle se tourna vers la salle, comme si déjà elle était seule dans sa loge. Le baron de Roize, ainsi congédié, salua profondément et sortit. Comme il longeait le grand escalier, le marquis le happa au passage :

— Dites donc, mon cher ami, vous savez que nous

chassons lundi... Il y a beaucoup de sangliers... Et, par ce beau froid sec...

— Il n'y a pas de beau froid, grommela Maurice d'un ton rogue. Tous les froids sont laids et désagréables.

— Qu'est-ce qui vous prend? demanda M. de Sortais d'un air stupéfait. Voilà que vous devenez frileux, maintenant? Allons! Allons ! Jl faut secouer ça! Nous partons dimanche soir.

— Ni dimanche soir, ni jamais! se récria le jeune homme, furieux de voir le mari continuer à disposer de lui, après que la femme venait de lui signifier son congé. Vous pouvez bien compter que c'est fini, pour moi, d'aller m'embêter dans votre Sologne, en gagnant des rhumatismes pour mes vieux jours. Allez galoper à la queue de vos chiens, si vous y trouvez du plaisir, mais moi, faire le piqueux, par un temps pareil, quand Paris est si agréable? Aa diable!

— Ah! ça, mais je m'y perds! Pourquoi ce changement?

— L'homme absurde est celui qui ne change jamais! Bonsoir, mon cher marquis.

Et il gagna au pied, laissant M. de Sortais abasourdi.

Le marquis eut promptement l'explication de l'énigme. Aussitôt qu'il fût rentré dans la loge, sa femme lui dit :

— J'ai eu la visite de M. de Roize. Je vous avertis que c'est un petit sot, que je viens de remettre à sa place...

— Se serait-il permis d'être inconvenant?... C'est donc cela, que je l'ai trouvé si furieux, à l'instant...

— Vous me ferez le plaisir de vous abstenir de toutes relations avec lui, désormais. J'entends qu'il ne mette plus les pieds dans mon salon...

— Quoi! C'est à ce point là? Je le regrette. C'était un gentil compagnon.

— Vous vous êtes fait des illusions sur son compte.

— Le fait est que je viens de lui entendre émettre, sur la chasse, des opinions qui m'ont fort étonné. Il en parlait tout autrement, il y a fort peu de temps...

La marquise ne put se défendre de sourire :

— Je le crois capricieux.

— Il ne peut qu'y perdre.

— C'est mon avis.

— Je ne l'inviterai donc plus.

— Vous avez assez d'autres compagnons.

— Je les négligeais pour lui.

— Vous les retrouverez. Donnez-moi mon manteau, nous partons.

Le marquis s'empressa auprès de sa femme. Ce fut ainsi, en quelques minutes, que le sort du jeune baron de Roize fut réglé, et qu'il perdit toute espèce de raison d'être remarqué dans le monde parisien.

La fin de cette semaine, marquée par de si grands changements, fut, pour la marquise, véritablement décisive. Le Mouvement parut, et le numéro, par un concours de circonstances heureuses, se trouva sensa-

tionnel. Il contenait un récit de croisière faite dans les mers polaires par le prince de Monaco, une étude sur l'avenir de l'Église par l'archevêque de Poitiers, le commencement d'un roman de Maxime Gandolfe, et l'article de Treillard. Bien recommandé, par des amis zélés, dans les feuilles bien pensantes, l'article fut cité et reproduit.il y eut une reprise de réclame habilement faite par Parisot. Le Figaro en première page publia un (( médaillon » deM"'^ de Sortais, et le Journal donna un ignoble portrait d'elle, oii elle paraissait noire comme une négresse. Après les désenchantements de la dépréciation, la marquise connut de nouveau l'ivresse de l'apothéose. Elle vit revenir, vers elle, ceux qui l'avaient délaissée. Sa gloire rayonna plus brillante dans les salons où elle apportait le prestige de sa présence. Elle reconquit son pouvoir. On ne la railla plus, puisqu'elle avait la presse pour elle, et la hautaine critique de Florise Barel passa pour une diatribe inspirée par la jalousie.

Cependant une tentative nouvelle faite pour ramener Treillard demeura sans résultat. L'homme de lettres, invité à une soirée, répondit par une simple carte et s'abstint de paraître. La marquise, résolue à ne plus commettre une seule maladresse qui pût compromettre sa situation de poétesse mondaine, se replia sur elle-même, attendant qu'une occasion se produisît qui la mît à même de ramener à elle, ne fut-ce que comme conseiller, celui dont elle avait méconnu la tendresse.

L'annonce de la première des Mauvais chemins avait paru dans les journaux et sur les affiches, sans produire, autour de l'ouvrage, un courant de curiosité extraordinaire. Les bruits de coulisses étaient favorables. L'illustre couturier qui habillait Claudine Nantheuil, avait dit que l'ouvrage était fort bien joué. Les demoiselles de chez M""® Collier, la modiste, avaient pleuré. Mais Treillard n'en était qu'à sa troisième pièce. 11 n'avait jamais connu les douceurs de la centième. On attendait beaucoup de lui. Mais il ne donnait encore que des espérances. La marquise put, sans difficultés, se procurer, en location, une baignoire d'avant-scène. Elle n'avait rien voulu demander à l'auteur. Elle était dans des dispositions très nettement arrêtées vis-à-vis de lui. Le sort de sa pièce devait influer d'une façon décisive sur la conduite qu'elle tiendrait. Si la pièce tombait, elle était résolue à s'écarter de Treillard, dont l'influence, en ce qui la concernait, devenait nulle. Si la pièce avait du succès, elle comptait que dans l'enivrement de la réussite elle obtiendrait que Treillard oubliât ses griefs.

De son côté Florise était profondément émue. Elle sentait quelle partie jouait son ami. Il était à l'heure exacte où la fortune d'un homme de lettres se décide. Ayant donné assez de preuves de talent pour qu'un grand succès n'étonnât ni ses confrères, ni le public, il avait besoin de cette éclatante réussite pour que la consécration déflnitive lui fût accordée. Il était séparé de

la grande réputation par cet espace très court que certains ne franchissent jamais. En deçà c'était la naédiocrité, au delà c'était la gloire. Florise, le cerveau calme, avait mesuré toutes les chances de son ami, et pour être mieux à même de lui donner le conseil utile qui assure la victoire, elle avait tenu à assister aux dernières études de la pièce. La veille de la répétition générale, elle sortait du théâtre avec Treillard, vers deux heures du matin, et, au lieu de prendre une voiture, pour rentrer se coucher plus vite, elle s'attardait à marcher sur le boulevard. Elle était pensive. L'auteur lui dit :

— Eh bien! Florise, ne serez-vous expansive qu'avec les autres? Vous avez couvert Marie Froment d'éloges, et à moi vous ne soufflez mot. N'êtes-vous satisfaite que des artistes ?

— Oh non ! Je suis très contente de vous, au contraire. Mais je ne sais comment formuler mon opinion... C'est un peu bête ce que j'ai à vous dire. . .

— Allez toujours.

— Eh bien ! Je ne m'attendais pas à tant de vous.

— Vous me faites plaisir tout de même...

— Je m'explique. La pièce que vous avez écrite, n'est pas celle que je pensais que vous pourriez écrire. Elle est dans une forme si différente de tout ce que vous avez fait, qu'il faut s'attendre à ce qu'elle cause un peu de surprise.

— Si cette surprise est agréable...

— Tout est là î L'ouvrage se compose d'une série de duos, entre un homme et une femme. Ils sont aussi bien faits et aussi variés que possible. Mais acceptera-t-on cette forme nouvelle? Si les deux premiers actes font bon effet, si la psychologie charmante des deux personnages prend les spectateurs et les intéresse, tout est sauvé. Car le troisième acte contient une scène admirable. Mais il faut arriver là. Ah î cher ami, que c'est donc périlleux de sortir de la banalité!

— Oui. Mais il n'y a que cela qui compte! Dans tous les cas, croyez-vous que la pièce puisse tomber?

— Cela me paraît impossible. Elle contient trop d'éléments excellents. Les scènes accessoires sont très brillantes. Il y a du comique, à côté de la mélancolie presque douloureuse de votre action. Enfin l'interprétation est supérieure. Le pis qui puisse vous arriver, c'est d'avoir cinquante représeiîtations...

— Ah! s'écria Treillard avec violence, je m'en fiche ! Ce n'est pas un succès d'estime que j'ai cherché. Cent représentations, ou rien !

— Cela ne dépend pas de nous! fit Florise. Espérons que vous serez exaucé et que vous aurez la centième de vos rêves. Bonsoir..

Ils se quittèrent. Ainsi, à la veille même de la répétition générale, Florise et l'auteur lui-même étaient encore indécis sur ce qu'ils pouvaient espérer de la pièce qui allait être livrée au public. Ni l'un, ni l'autre n'avaient eu la révélation de ce qui se préparait pour

LA DIXIÈME MUSE 265 Treillard. Ni elle, ni lui, n'avaient pupressentir l'appoint que le caprice du public allait apporter, dans cette combinaison d'éléments si divers, dont se compose un grand succès dramatique. Cependant, les indices qui leur échappaient s'étaient manifestés pour d'autres. Le gros Emile, chef de claque du théâtre, avait suivi de l'orchestre, avec un soin extrême, la marche de la pièce et noté les effets qu'il jugeait devoir être soulignés par les applaudissements de ses hommes. C'était un bon vivant, très fm, avec des airs de jovialité, et fort expert dans les choses du théâtre. Parkin, dont il était un des commanditaires, le savait de sage conseil, le consultait volontiers. Pendant la soirée, à différentes reprises, il l'avait trouvé absorbé et évasif. Le directeur, soucieux, l'avait poussé pour le forcer à donner son avis. Mais le chef de service avait répondu laconiquement : C'est bien ! C'est très bien ! d'un air qui avait paru à Parkin fort peu encourageant. Ah! ça, avait pensé le directeur, est-ce qu'il flaire un four? Et lui-môme, devenu de glace, avait commencé à s'inquiéter sérieusement. Il n'avait plus du tout d'opinion sur la pièce, qu'il avait trouvée excellente jusqu'à ce jour. Et il était prêt à subir l'impression du premier venu, quelle que fût son incompétence. Le coiffeur du théâtre aurait dit, devant lui, que la pièce était mauvaise, qu'il eût été disposé à le croire. Il traversait la période d'obscurité, de doute, d'énervement que connaissent bien tous les hommes du métier, et pendant laquelle le sort des pièces est livré

à des hasards et à des compromissions, qui peuvent déformer les meilleurs ouvrages..

La nuit se passa,; pour Parkin, à ruminer quelques changements qu'il se proposait de demander, dès le matin même, à Treillard. 11 n'osa pas en parler à Marie Froment, dont la loyauté artistique se serait révoltée contre de pareils procédés, et qui aurait pu se fâcher tout rouge. Et puis il fallait laisser dormir l'actrice, épuisée par le surmenage des dernières études. Mais, dès huit heures, il sautait dans une voiture et procurait, à son auteur, la surprise peu agréable de le réveiller en entrant dans sa chambre. Effrayé à la vue de Parkin, le cœur battant, Treillard se jeta à bas de son lit, mit un costume du matin, et tout en se passant de l'eau sur le visage, il demanda :

— Qu'est-ce qui arrive ? Le théâtre a pris feu?

— Non! cher ami. Non ! Mais il m'est venu une idée, pour la pièce...

— Oh! Oh ! grogna l'auteur. Il est bien tard, pour avoir des idées...

— C'est que je la crois très bonne !

— Voyons-la.

Parkin prit un temps, se gratta le nez, et tout d'un trait:

— Je me demande s'il ne serait pas avantageux de fondre le premier acte et le second en un seul, et...

Il n'eut pas le temps d'achever. Treillard, pâle de fureur, s'était précipité sur lui, et le prenant par une épaule, le secouait comme un pantin, en criant :

— Êtes-vous devenu fou? Comment, c'est pour me dire dépareilles absurdités que vous venez me réveiller? Et c'est, à la veille de la première, le matin de la générale, que vous me proposez de refaire une pièce que vous avez toujours déclarée excellente. Est-ce que vous vous moquez de moi?

— Mais, mon ami, réfléchissez! Je me suis éclairé au travail des répétitions. Certes, la pièce me paraît toujours très forte ! Mais il me semble qu'elle le deviendrait plus encore, si...

— Pas un mot de plus, sur ce sujet! harla Treillard, hors de lui. Je vous donne ma parole que, si vous ne vous taisez pas à l'instant, je vous flanque en bas de l'escalier !

— Si vous le prenez ainsi, fit Parkin gourmé, mettons que je n'ai rien dit. Je n'avais en vue que l'intérêt commun !

— Est-ce que vous êtes en état déjuger ce qu'il exige ? Est-ce que vous vous imaginez que je m'occupe de ce que vous pensez?

— Mais permettez...

— Je ne permets rien du tout ! La pièce sera jouée comme elle a été répétée, hier soir. Et on n'y changera pas une syllabe ! Entendez- vous! Pas une virgule!

— Vous en parlez à votre aise! Mais mon théâtre... Sapristi, je joue ma fortume, moi !

Treillard redevint froid et grave. Il regarda le directeur avec des yeux ironiques :

— Vous avez parfaitement raison, monsieur Parkin, vous risquez tout et moi je ne risque rien. Aussi vous êtes bien bon de courir une pareille aventure. Ne jouez donc pas ma pièce. Il est encore temps de me la rendre. Allez à votre théâtre, et renvoyez-moi mon manuscrit.

— Mais vous devenez donc enragé! s'écria Parkin. Qui est-ce qui vous parle de cela? Vous rendre votre pièce? Mais, jamais ! Je la jouerai ce soir, votre pièce ! Cependant, je persiste à croire que si vous aviez suivi mon conseil...

— Il est idiot!

— C'était l'affaire d'un raccord ! On ne s'en serait pas aperçu !

— Un acte entier coupé ! Il y aurait eu un tel trou que personne n'aurait plus compris un mot à la pièce !

— Ah ! Les auteurs, d'abord, disent tous ça ! Et puis, après, ils avouent qu'on leur a rendu service!

— Vos vaudevillistes habituels !

— Ne méprisez pas vos confrères !

— Je ne les mépriserai jamais autant que vous les méprisez vous-même. Je sais ce que vous m'en dites ! Cela me donne un aperçu de ce que vous leur dites de moi !

— Mais, vraiment, vous me traitez comme une canaille !

— Ce sont vos actes, eux-mêmes, qui vous jugent!

— Eh bien ! Quand je vous recevrai une nouvelle pièce, il fera chaud !

— Vous pouvez être tranquille ! Je ne serai pas pressé

de revenir chez vous ! Et, s'il n'y avait pas votre femme, qui est charmante et pleine de talent... Qu'estce qu'elle dit de votre idée, Marie Froment?

Parkin fit un tel mouvement en arrière, à cette brusque question, que Treillard éclata d'un rire furieux :

— Ah! Ah! Vous n'avez pas osé lui en parler, à elle ! Vous espériez m'influencer et lui apporter la coupure toute faite ! Mais croyez-vous qu'elle l'aurait adoptée ? Une artiste, comme elle, aurait jugé tout ce qu'il y a de basse caponnerie, de lâche vulgarité dans la proposition que vous êtes venu me faire, et elle eût été capable de vous jeter son rôle à la figure !

— Là! Là! Calmez-vous ! dit le directeur devenu inquiet .

— Mais, quand elle saura ce que vous avez eu le toupet de me demander. . .

— Ah! Puisque vous me le refusez, vous n'irez pas le lui dire, au moins ?

— Moi ! C'est la première chose que je ferai ! Ah! Par exemple, si! Il faut qu'elle en jouisse! Et vous verrez sa figure !

— Treillard ! Vous n'allez pas vous amuser à me causer des embêtements dans mon ménage !

— Vous n'aviez qu'âne pas épouser votre jeune première !

— Ah! mais, ça ne vous regarde pas !

— Si, monsieur, ça me regarde! Vous n'étiez déjà pas fort, avant votre mariage. Maintenant vous deve-

nez absurde! Vous subordonnez tout au succès de votre femme! M'avez- vous assezrasé pour que je lui fasse ces quatre scènes, dans lesquelles, il n'y a pas huit jours, vous la déclariez inimitable. Et, maintenant, vous voulez en couper une. Les quatre scènes devaient montrer toutes les faces du talent de l'artiste ! Ily aurait donc une face de moins ? Ou, peut-être, n'a-t-elle pas cette face-là? Ah! Ah! monsieur, vous vous expliquerez avec elle. Mais elle n'ignorera rien de ce que vous lui prépariez!

— Allons ! Mon petit Treillard, ne nous fâchons pas!

— Bien ! bien !

— La pièce, telle qu'elle est, parbleu! doit réussir! Elle aurait eu, sans doute, plus de succès, avec l'allégement que je proposais. Vous ne voulez pas? N'en parlons donc plus ! Mais appréciez mieux ma démarche. La conscience du directeur seule me l'inspirait, et le désir de vous voir triompher!

— Bon! Bon!

— Allons, c'est fini! Vous ne m'en voulez plus?

— Au contraire !

— Ah ! vous êtes plein de rancune !

— Grand merci !

— Vous ne direz rien à Marie?

— Voilà où le bât vous blesse!

• — Vous la rendriez malade, et elle jouerait mal. C'est dans votre intérêt!

— Oui, bon apôtre !

— C'est entendu?

— Soit!

— Ah!

— Mais vous ne perdrez rien pour attendre. Et je Je lui raconterai le lendemain de la première!

— Ah ! Ça me sera bien égal ! Ou la pièce aura réussi, et elle me pardonnera, et vous aussi. Ou j'aurai eu raison. .. Et alors!

— Allez au diable! fit Treillard en riant.

Les deux hommes se serrèrent la main, réconciliés, et Parkin s'en alla rassuré, au fond, par la fermeté avec laquelle son auteur lui avait résisté.

Après le second acte des Mauvais Chemins, le soir de la répétition générale, dans la salle de la Comédie- Intime, une agitation extraordinaire s'était emparée du public. La pièce allait aux nues. Parkin^ dans la petite loge, sur la scène, inslallé avec Treillard, criait d'une voix de tonnerre : « Au rideau! » afin que les machinistes, étonnés et amusés d'un enthousiasme aussi prolongé, se décidassent à relever, pour la quatrième fois, la toile. Marie Froment, courbée devant le public qui l'acclamait, jetait des regards émus à son camarade Melval. Et tout bas, elle lui répétait :

— Quel effet, mon vieux! Quel effet! Crois-tu que nous tenons un succès ? En voilà pour deux cents représentations 1

A bouche fermée, tout en saluant d'un air accablé par la joie, Melval répliquait :

— Ne t'emballe pas ! Attends la fin du trois. Évidemment ça se présente bien !

Le rideau, en retombant, délivra les artistes de leur contrainte ;

— Parkin ! cria la jeune première d'une voix écla-

tante, crois-tu, ce trembleur de Melval, qui n'est pas encore sûr que nous volons vers le joyeux maximum! Qu'est-ce qu'il lui faut?

Elle s'avança vers la petite loge, et saisissant Treillard par le cou, elle le couvrit de blanc, en disant :

— Ah ! Tant pis! Il faut que j'embrasse mon auteur!

— Va faire ton changement, dit Parkin. Tu auras cent personnes dans ta loge. Ne nous mets pas en retard pour le trois. Ne laissons pas refroidir le public.

— Refroidir? Nous allons l'incendier ! Ah ! La grande scène du trois. . . Tu vas voir ça, mon bonhomme !

Elle se sauva en riant. Déjà les journalistes et les amis de la Direction arrivaient sur la scène, au milieu du mouvement des machinistes qui enlevaient le décor.

— Allons dans mon cabinet, fit Parkin, nous y serons mieux qu'ici à avaler de la poussière.

Il se précipita vers un grand garçon brun, aux lèvres rieuses, et à l'œil malin :

— Eh bien! Gabriel, êtes-vous content?

— C'est charmant ! Ah! Si les Mauvais chemins sont si attrayants, je comprends que les bons soient si peu fréquentés !

— Dites-donc : j'espère que vous allez soigner Marie dans votre article?

— Marie n'a pas besoin d'être soignée. Elle n'est pas malade! Ah! Voilà Treillard ! Allons ! Ça marche ! On est très content ! On ne reviendra pas ici de la saison !

LA DIXIÈME MUSE 27o

— Merci! dit l'auteur, en serrant la main du brillant critique. Et les camarades?

— Les camarades paraissent très embêtés! Tous les signes dn succès y sont*! Bargeaud vient de demander son pardessus, et de s'en aller en criant : Je ne peux pas en supporter davantage !

— Et votre éminent copain, dit Parkin, ses succès dramatiques ne lui suffisent plus. Le voilà qui conférencie sur le théâtre...

— Ma foi, il est en train d'enseigner à ses contemporains que l'art de faire une bonne pièce n'existe pas.

— Et comment fait-il donc les siennes ?

— Il prend du papier, une plume, il écrit. Et puis, tout -s'arrange.

— Par une centième l

Ils se mirent à rire, tous les trois. Un flot de visiteurs les sépara. Treillard, happé par des courriéristes, dut les documenter pour leur soirée théâtrale. Parkin, aux mains de son chef de claque, écoutait avec la plus grande attention les renseignements que celui-ci apportait :

— Ne lâchez pas les cinquante mille francs de places que l'agence vous demande au prix du bureau. Vous marchez vers un gros succès d'argent. Je sens le public s'emballer. Le trois va emporter l'affaire. Et les places feront prime pendant longtemps. L'agence gagnera cent mille francs sur votre dos. Faisons le coup, nousmême.

— M'en répondez-vous? demanda Parkin froidement. Vous étiez moins sûr de votre affaire hier soir

— Écoutez, dit le gros Emile, je vous prends ferme le marché de l'agence, et je vous donne un quart dans les bén^éfices. Ça va-t-il ?

— Ça va.

— Eh bien ! Vous verrez, tout à l'heure, l'enthousiasme. Je vais vous révolutionner la salle!

L'éminent Fabreguier, suivi de deux Éliacins du parti royaliste, s'avançait sur la scène, plein de morgue, marchant avec la même précaution que s'il avait soupçonné, sous ses pieds, des chausse-trapes et des oubliettes. Il eut un grand geste de satisfaction orgueilleuse, en découvrant Treillard au milieu de ses reporters, et l'attirant à lui:

— Bravo, mon cher, bravo ! Le Mouvement avait pressenti votre succès, en vous demandant votre collaboration. J'espère que vous nous donnerez, prochainement, une ^nouvelle. Votre magnifique article, sur les Visions ardentes, avait ravi notre public... Le compte rendu de votre pièce, qui sera fait par le vicomte Adhémar, que je vous présente...

Un des Éliacins s'inclina gravement.

— Le compte rendu alléchera encore plus nos lecteurs... Je fais donc fond sur vous, n'est-ce pas?

— Comment donc, cher maître, fit Treillard, le compte rendu sur la gorge, mais, dès demain, soyez-en sûr

— A la bonne heure! Dites-moi, ne pourrais-je aller féliciter M^^^ Froment... Elle a été bien remarquable !

— C'est qu'elle s'habille.... Cependant votre visite est si flatteuse pour elle

— Allons. Conduisez-moi, fit Fabreguier l'œil allumé.

Derrière le patron, les deux Eliacins, livrés à euxmêmes, pouffèrent gaiement :

— Hein ! Crois-tu? Ce vieux singe ! Eh bien! nous, allons toquer à la porte de la belle Nantheuil. Cela fera plaisir à Roize d'avoir de ses nouvelles.

Dans les couloirs, l'effervescence était grande. Jusqu'à ce soir-là, Treillard connu pour des œuvres distinguées, des romans très étudiés, de jolis vers, n'avait pas encore frappé sur le gong de la Renommée le coup retentissant qui fait dresser l'oreille à la foule. Il était apprécié par une élite. La masse du public l'ignorait. Brusquement, en trois heures, il entra dans la gloire. L'originalité puissante de sa pièce, l'interprétation remarquable qu'il avait trouvée à la Comédie-Intime, l'heure propice, par suite des écœurements de la politique, tout concourut à lui assurer un succès foudroyant. Le « trois » comme l'avait prévu le gros Emile, terminé par la scène violente et superbe, entre Marie Froment et Melval, produisit un effet immense. Les artistes ne pouvaient plus faire un geste, ni prononcer une réplique, sans soulever les acclamations de la salle aff'olée. Ce fut un accès de délire qui mit tout le

public debout, les femmes se tamponnant les yeux avec leur mouchoir, les hommes criant et frappant le plancher de leur canne^ dans un accord d'admiration bien rare. Sur la scène^ les artistes, bouleversés par Teffet produit, restaient immobiles sous la tempête des applaudissement. Dans la petite loge, Parkin dit froidement à Treillard :

— ' L'affaire est dans le sac, mon garçon. Rien ne peut plus démolir ce succès-là. Le quatre, fût-il détestable, et il ne l'est pas, nous sommes au poteau ! C'est couru ! Ah! ça, vous n'oublierez pas que c'est ici que vous aurez décroché votre premier grand succès? Votre prochaine pièce est pour moi ?

Treillard, détendu, amolli, comme si tous ses nerfs eussent été coupés, répondit d'une voix blanche:

— Ah ! Je vous en prie, Parkin, ne me parlez pas de ça, en ce moment. Je suis tellement fatigué, que je crois que je n'écrirai plus jamais une ligne de ma vie.

— Bon ! C'est l'affaire d'une bonne nuit. Mais vous vous engagez vis-à-vis de moi, hein?

— Oui.

— Je n'en demande pas davantage. Attention, maintenant, surveillez-vous. Vous allez avoir à vous défendre. Voilà un succès qui gênera bien des gens. Mais je suis là, comptez sur moi.

Ils ne purent causer plus longtemps. Un flot de visiteurs, cette fois, se déversait sur la scène, par la porte de communication. Treillard, poussé dans un coin,

adossé au magasin d'accessoires, fut pressé, serré, caressé, congratulé par des gens qu'il connaissait à peine, naais qui, eux, tenaient à le connaître. Ce fat comme un défilé, à la sacristie, à la fin d'un mariage. N'était-ce pas en effet les noces de l'auteur à succès avec le public ému et reconnaissant ? Heure rare, qu'on ne retroave plus jamais, avec cette chaleur spontanée et vive, sans les restrictions de la jalousie et les aigreurs de l'égoïsme. Un peu ahuri et noyé, Treillard se laissait prendre les mains, prononçait des paroles confuses, remerciait au hasard. Cependant il sortit de sa torpeur, et retrouva sa lucidité, en voyant s'avancer vers lui, au bras de Fabreguier, la marquise de Sortais. Le prestige de la grande dame fit le vide autour de l'auteur. Le cercle d'admirateurs se reforma à distance et, au milieu, souriante, très maîtresse d'elle-même, habillée à ravir, jeune, charmante, la marquise pût parler à son ancien ami, tout à loisir.

— Il faut que je vienne vous chercher jusqu'ici, 'pour vous féliciter, dit-elle de sa voix la plus caressante. J'aurais pu espérer, il n'y a pas longtemps, que je vous verrais, pendant une partie de cette belle représentation, dans ma loge... Mais peu importe le lieu où je vous vois, puisque vous y triomphez et que j'applaudis à ce triomphe.

Elle lui prit la main et la garda dans la sienne. Ses yeux se fixèrent sur ceux de Treillard, et devant tout le monde, avec un dédaigneux oubli de tout ce qui

n'était pas celui à qui elle voulait plaire, elle dit à voix basse :

— Est-ce que tout est effacé de ce qui nous fût cher à tous les deux? Est-ce que rien ne tressaille plus, en vous, au son de ma voix? Est-ce que votre jeune gloire va se montrer inexorable, maintenant qu'elle est la plus forte? C'est vous qui accordez les faveurs, par la toute-puissance du succès. Cette soirée éclatante, et, pour vous inoubliable ne marquera-t-elle pas l'instant de notre réconciliation?

Elle se pencha plus près, serra plus étroitement sa main et ajouta :

— Soyez généreux ! Pardonnez-moi de vous avoir méconnu.-..

Treillard, à cette demande si flatteuse, éprouva une des satisfactions les plus vives qu'il eût jamais ressenties. Son succès se matérialisa dans cette humiliation de la fière grande dame. Il se jugea vraiment puissant, puisqu'il courbait ainsi les orgueils et assouplissait les volontés. Il allait répondre : la marquise l'arrêta d'un geste :

— Non ! Rien, ce soir. Je veux que vous restiez sur la prière que je vous adresse. Demain. Venez vers quatre heures, je vous attendrai.

Au même moment, Marie Froment entrait en scène, dans sa robe noire constellée de jais du quatrième acte. Avec une grâce parfaite, la marquise entraîna Treillard vers la comédienne en disant :

— Je désire féliciter votre admirable interprète. Présentez-moi M^^^ Froment.

Et, dans un échange de chaleureuses poignées de mains et de délicieux sourires, la femme de théâtre et la femme du monde, avec une mesure exquise et une fausseté suprême, s'adressèrent des félicitations sur leur talent et sur leur beauté. Treillard stupéfait, entendit Marie Froment déclarer que les vers des Visions ardentes lui avaient été au cœur, et qu'elle se proposait d'en dire des fragments aux Matinées des Poètes, alors qu'il savait pertinemment que le volume, qu'il lui avait apporté, était sur la table du salon, chez elle, non coupé, confondu parmi tant d'autres.

— Eh bien ! répondait la marquise, il faudra que vous me fassiez la grâce de venir à un de mes cinq heures, pour donner ce régal à mes amis et à notre cher auteur.

— Avec joie, madame. . .

— Allons, mon cher, dit Parkin, avec une cordiale brutalité, abrégeons les dithyrambes. L'heure nous presse. Notre public s'impatiente, et il faut que les journalistes rentrent se coucher... Madame, je vous prie de nous excuser... On va commencer.

Il poussait la marquise, Fabreguier, les spectateurs, tous ceux qui encombraient le théâtre, vers la porte de communication. Un dernier regard de la marquise alla chercher le cœur de Treillard, elle lui tendit une main qui monta d'elle-même jusqu'à ses lèvres. Puis la

petite loge se rouvrit, pour Parkin et l'auteur. Les trois coups furent frappés, et le quatrième acte commença. Comme l'avait si justement dit Parkin, la valeur du dénouement ne pouvait plus influer sur le succès de la soirée. Le public était monté à un degré d'engouement oii il devait trouver tout admirable. La fin de la représentation tournait à l'apothéose. Et les ouvreuses, au milieu du vacarme des applaudissements, avaient peine à distribuer les manteaux. Pour la première fois, les spectateurs, aune répétition générale, demandèrent avec une telle insistance le nom de l'auteur, que Yalmoreau dut se résigner à faire relever le rideau pour venir nommer Treillard. Il était en redingote et sans gants. Il s'en désolait, mais Parkin le poussa en scène, par le dos. Et peu s'en fallut que Florise Barel, qui arrivait sur le plateau, à l'improviste, ne fît tableau avec le vieux régisseur effaré.

— Eh bien ! Parkin, je m'en vais, cria Treillard, d'un bout de la scène à l'autre.

— Bonsoir, cher ami, à demain. Dormez bien...

— Non, fit l'auteur avec flegme. Je vais passer ma nuit à fondre mes deux premiers actes, en un seul...

— Qu'est-ce que vous dites? s'écria Marie Froment, qui causait avec son mari, en bondissant vers Treillard.

— C'est un petit changement que Parkin m'a demandé, afin d'alléger la pièce... 11 voudrait donner un lever de rideau, pour commencer.

LA DJXIÈMK MUSE '-^^o

— Si c'est une plaisanterie, fit la comédienne d'un air pincé, à cette heure-ci, je ne la trouve pas drôle !

— Regardez Parkin/ fit Treillard.

En cette circonstance, le directeur de la Comédie- Intime ne compromit pas la réputation d'impudence, qu'il s'était acquise, en cent occasions diverses, et qui lui valait une véritable célébrité. Il se mit à rire :

— Moi ? J'ai demandé à Treillard de faire un cinquième acte, en forme de conclusion ? Il en a un toupet de parler de coupures! Moi qui ai toujours trouvé la pièce trop courte !... i\llons, viens te déshabiller.

Et, prenant sa femme par le bras, il l'entraîna vers sa loge. Dans le couloir du rez-de-chaussée, Treillard s'en allait avec Florise. Devant le contrôle ils retrouvèrent Malatiré et Babin qui les attendaient. Les deux fidèles, qui avaient assisté à la représentation, dans la baignoire de leur amie, serrèrent chaleureusement la main à l'auteur. Malatiré se départit de son habituelle hostilité pour les choses du théâtre, jusqu'à dire :

— J'ai vraiment passé une excellente soirée.

— Eh bien! Allons souper, maintenant, dit Florise. Je meurs de faim, il faut que l'on me régale.

Ils entrèrent dans une brasserie, oii leur présence fit sensation. La nouvelle du succès des Mauvais Chemins, propagée, comme avec une rapidité électrique, était déjà arrivée sur les boulevards. Puis la curiosité se lassa, et, installés à une table, à l'écart, ils purent manger et causer tranquillement.

— Voilà une très grosse partie gagnée ! fit Malatiré. Et, dès à présent, il faut vous préparer à en tirer tous les avantages. Si vous savez vous conduire, c'est l'Académie, en perspective... Mais il ne faut pas faire de sottises. Et la première de toutes, ce serait de trop produire. Attendez dix-huit mois, avant de donner un autre ouvrage. Deux ans, si vous pouvez... Et, pendant ce temps-là, ramassez-vous sur une œuvre qui puisse porter coup. . . Vous avez l'heureuse fortune de faire des livres, en même temps que du théâtre,. .. Publiez un roman. . . Vous serez beaucoup moins discuté que si vous donniez une pièce. Et vous aurez amorti la violence des rancunes que vous allez soulever.

— Des rancunes, fit le père Babin, pourquoi? Parce qu'il remporte un grand succès?

— Oui, naïf vieillard, fit Florise, uniquement parce qu'il remporte un grand succès. En ce moment, notre ami déchire le cœur de mille individus, dont il ignore le nom et la figure, mais qui se sentent atteints par sa réussite, comme s'il la leur volait à eux-mêmes. Ils n'ont ni ingéniosité, ni courage, ni inspiration, ni patience, ni aucune des qualités qu'il faut posséder pour seulement tenter ce que Treillard vient de réussir. Mais peu importe ! Ils vont considérer l'auteur triomphant comme un malfaiteur auquel ils auront pour devoir et pour fonction de courir sus, en toute circonstance, afin de l'écraser et de l'anéantir.

— Mon cher, ajouta Malatiré, un auteur comme Treil-

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lard, qui va être joué, pendant toute une saison, dans un the'âtre, oii il y a peut-être vingt pièces qui attendent leur tour, a, d'abord, pour ennemis, les vingt auteurs de ces vingt pièces, puis tous les amis et tous les camarades de ces vingt auteurs, sans parler de leurs familles et de leurs fournisseurs. C'est une ligue, vous entendez, dans laquelle entrent, avec ivresse, tous les ratés, tous les oisifs, tous les curieux, qui s'attroupent, dès que quelqu'un s'arrête, ou crie, ou fait la parade. Et, désormais, il ne publiera plus un ouvrage, sans que l'attention publique, en éveil, ne soit disposée à accueillir, avec intérêt, toutes les attaques qui lui feront cortège.

— Mais, hâtons-nous de le dire, reprit Florise, c'est la consécration évidente et, pour ainsi dire nécessaire du succès. C'est cette bave qui cimente le mieux les assises d'une réputation. Et la poignée de boue, lancée au front d'un grand artiste, lui fait comme une couronne d'étoiles.

— Mes amis, je vous en prie, dit Treillard, en riant, ne m'annoncez pas des destinées si lamentables et si magnifiques. Vous exagérez et mon succès et les conquences qu'il peut avoir.

— Non ! Vous n'en comprenez pas la portée, ou bien votre modestie, très méritoire, vous fait repousser les assurances que nous vous en donnons. Vous verrez, demain, en même temps que les premières louanges, qui seront unanimes et sérieuses, vont se produire

les sollicitations des directeurs. Ils seront pendus à votre sonnette. Vous devenez, pour eux, « le Monsieur qui fait sept mille ». Ils ne connaissent que cela, en fait d'esthétique. Mais ils le connaissent bien. Et ils vous recevront toutes les pièces que vous voudrez leur promettre. Mettez-les tous à la porte, comme ils vous y auraient mis, si vous étiez allé les trouver. C'est leur adulation qui vous donnera la mesure de votre puissance.

Malatiré ne put continuer. Parisot entrait, essoafflé, et se jetait sur Treillard :

— Ah ! Mon ami ! Quel regret, pour moi, de n'avoir pas pu assister à cette répétition... Mais vous ne m'en voulez pas, hein ? J'étais invité à dîner, depuis trois semaines... On vient de m'annoncer le résultat, et de me dire que vous étiez à souper chez Willer...

— Qui est-ce qui vous a dit ça? demanda curieusement Malatiré.

— Un des habitués de la brasserie, que Treillard ne connaît pas... Un auteur de ma maison... qui était au théâtre. . . et qui m'a dit un bien de la pièce I . . . Elle est à moi, n'est-ce pas ?

— Mais oui, fit Treillard.

— Ah ! c'est que vous comprenez, maintenant, avec vous, il faut prendre ses précautions...

Florise et Treillard échangèrent un sourire, tant les paroles de Parisot confirmaient exactement ce que Malatiré venait de formuler, avec une si âpre expérience de la vie littéraire.

— Et puis, mon ami, je vous en prie, ne vousprodiguez pas. Ne frappez qu'à coup sûr. Il s'agit de peser tout ce que vous écrirez. On va vous guetter... Mais je suis là, moi, pour vous défendre...

— Vous voyez, mon cher, dit Malatiré, que votre éditeur vous confirme tout ce que nous vous avons déclaré.

— Et son éditeur est son ami, tit Parisot avec feu. Il le sait bien ! Ah ! J'ai de grands projets de réclame, pour vous. Je vais, demain, faire composer une affiche double colombier, avec votre portrait, et tous les titres de vos ouvrages. Nous placarderons cela, dans tout Paris, d'aboi d, puis dans toutes les grandes villes de province! Une publicité monstre! Qu'en dites-vous?

— Mais je n'en dis rien. Je vous laisse faire. Seulement, le portrait est peut-être inutile.

— Inutile ! Mais, mon ami, vous allez figurer, cette semaine, dans tous les magazines... Avez-vous une bonne photographie de vous?

— Oui, Boyer m'a fait, il y a deux ans.

— Tous vont vous demander de venir poser. Vous comprenez, c'est la carte postale, c'est le portrait de vente... Vous devenez, même physiquement, une affaire!... Vous. m'enverrez, demain, votre photographie, que j'en fasse faire un agrandissement pour mon affiche... Et puis...

Parisot devint grave. Il regarda, avec un peu d'inquiétude, Florise, Malatiré, Babin, et poursuivit :

— Et puis, soignez vos relations. Vous allez être très recherché dans le nrionde. Les snobs voudront vous avoir chez eux. Vous avez été accueilli, jusqu'à présent, comme un comparse, et l'on vous traitait pardessous jambe. Vous devenez une vedette... On vous choiera... Ne boudez pas... Ne ratez pas l'occasion. Montrez-vous, mais sans vous prodiguer. En affirmant, audacieusement, votre fierté, et en vous conduisant presque brutalement, hier, vous aviez tort... Aujourd'hui, la situation est changée, et vous avez raison...

Florise interrompit Parisot :

— C'est à M""® de Sortais que vous faites allusion, ditelle. Et je ne pense pas que vous poussiez Treillard à recommencer les bévues qu'il a commises.

— Non certes ! Je lui conseille de ne pas se brouiller avec elle, de rester son ami, de tirer parti de l'influence, très réelle, qu'elle peut mettre à son service, mais surtout de ne plus retomber dans les fadaises qui ont failli tout compromettre. Avec une pareille femme, le platonisme est de rigueur. Et, dans ces conditions-là, l'existence, auprès ^d'elle, est ce qu'on peut rêver de plus parfait. Son salon est un terrain de manœuvres, un champ d'expériences. On y coudoie ce que Paris compte de gens importants, dans tous les genres. On y peut observer toutes les intrigues, toutes les misères, toutes les petitesses humaines. Mais, pour cela, il ne faut pas être occupé à faire les yeux doux à la maîtresse de la maison. Si vous n'êtes que son ami, elle

VOUS livrera tout ce qui dépend d'elle et, loyalement, sûrement, elle vous servira.

— Il est impossible de mieux dire, fit Florise. Et soyez tranquille, Treillard, si vous avez quelque caprice pour les femmes de la socie'té de M"^^ de Sortais, elle n'y mettra pas obstacle. Bien au contraire.

— Oh ! Florise ! dit le père Babin, d'un air effarouché.

— Mon vieil ami, habituez- vous à m'entendre parler des femmes comme un homme. En ce moment, je n'envisage que l'intérêt de Treillard. S'il avait l'humeur rude et farouche d'un solitaire, je lui dirais : enfermezvous à la campagne et travaillez dans le recueillement. Mais notre ami est frivole, sensible, un tantinet jouisseur. Le monde lui sera nécessaire, avec sa variété de tableaux et de personnages. Je lui conseille donc, comme M. Parisot, de bien choisir le milieu où il évoluera. Làdessus, il est près de deux heures du matin; assez de philosophie, et rentrons chacun chez nous. Treillard va dormir sur un oreiller de lauriers.

Trois ans plus tard, chez M^^ de Sortais, vers cinq heures, un cercle de visiteurs était installé dans le salon, autour de la cheminée. Il avait gelé très fort, et la neige couvrait les rues d'un tapis blanc. La petite M°^® Gantis, entra, toute blonde et rose sous ses zibelines et, ayant serré la main à la marquise :

— Je viens vous faire mon compliment. Quel succès

VOUS avez eu, hier, à la Matinée des poètes, avec vos Harrnonies en Mauve. Melval a été vraiment sublime, dans le Nocturne pâle. Et comme c'est délicat et personnel, ces vers ! Il fallait un artiste aussi original pour les faire valoir...

— C'est très bien! Très bien! Très bien ! hennit le baron Duburle, avec une petite crispation de tout le visage. Et, pour mieux digérer son admiration, il ingurgita une tasse de thé bouillant, aromatisé d'une goutte de marasquin.

— J'ai causé avec le ministre de l'Instruction publique, fitCrespel, le député socialiste millionnaire, au sujet du budget, dont je suis le rapporteur. . . Votre nom, marquise, est venu dans la conversation, tout naturellement, puisque nous parlions littérature... Le ministre a dit : C'est un écrivain du plus rare talent...

M"'® de Sortais, sourit, fit un geste léger, avec la main, et dit :

— Si votre ministre veut m'être agréable, qu'il accorde à Treillard, la rosette, au 14 juillet prochain... Il est scandaleux que Treillard ne soit pas encore officier de la Légion d'honneur...

— Ah ! marquise, il est si mal noté au Ministère, répliqua Crespel. Réactionnaire! Affreusement réactionnaire!

— Quel rapport l'opinion privée d'un homme a-t-elle avec son talent publiquement reconnu?

— Un rapport décisif. Les croix données par le Gou-

vernement sont considérées, par lui, non pas comme des récompenses, mais comme des faveurs. Et la formule est : Nul n'obtiendra rien, hors nous et nos amis.

— Alors ces faveurs, quelle valeur conservent-elles?

— Une bien petite. Ceci vous explique comment des hommes illustres ne sont même pas chevaliers. Et pourquoi des pleutres sont grands dignitaires. Mais, pour Treillard, nous surmonterons toutes les difficultés. J'en ferai une question personnelle.

— Alors c'est fait ! dit gracieusement la marquise. Car on sait que nul ne vous résiste et que vous êtes tout-puissant.

— Je suis, en tous cas, ardemment dévoué à mes amis, fit le député socialiste, et je m'honore d'être de vos meilleurs.

M"^^ de Sortais attira Crespel dans une embrasure de fenêtre, et, là, le tenant sous son regard :

— On parle de vous, très sérieusement, pour un minis- . tère, dans la prochaine combinaison.

— Non ! Je ne puis encore ambitionner qu'un soussecrétariat d'État. Mais je l'aurai, si vous me donnez l'appui de vos amis de la haute Banque. Auprès du patron, leur influence est souveraine.

— Je vous la promets. Vous savez qu'on peut compter sur moi, quand je dis quelque chose...

— Et moi, je vous donne ma parole que notre ami aura sa rosette.

Ils revinrent vers la cheminée. La baronne Folentin

venait d'arriver, avec son frère, le jeune Prévinquières. Et déjà celui-ci entamait un flirt très vif avec la petite M""^ Gantis. Il lui parlait tout bas, de très près.

— Voyez-vous, gentille madame, il ne faut pas vous laisser esbrouffer par les prétentions littéraires qu'on affiche ici... La réalité n'est pas tout à fait ce qu'est l'apparence. Et ceux qui ont la réputation ne sont pas ceux qui font le travail.

— Débineur ! Voilà que vous recommencez à me raconter ce qu'on me dit, depuis quatre ans que je viens chez la marquise... Mais elle a tant d'esprit !

— Ce n'est pas une raison pour qu'elle ait du talent. Vous en aurez autant qu'elle, du talent, quand il vous plaira. . . Vous n'avez qu'à vous confier à moi. Je vous en ferai à^^ H ar manies en Marne... Ou, pour mieux dire, je vous les ferai faire par un ami, qui est épatant, et qui pond du symbolisme, à l'heure ou à la course, comme on veut...

— Vous vous moquez de moi. Le symbolisme, d'abord, qu'est-ce que c'est?

— Écoutez, voulez-vous venir demain, à quatre heures, chez moi, 21, rue d'Astorg, à l'entresol... Je vous apprendrai ce que c'est que le symbolisme... Ce sera l'affaire de quelques leçons, avec figures démonstratives.

— Vous êtes fou !

— Je ne dis pas non, car c'est de vous.

— Il faut que vous ayiez un fameux toupet, pour me raconter des choses pareilles, ici...

LA DIXIÈMFi MUSE 293

— Pourquoi ça ? Et pourquoi, ici ?

— Parce que vous êtes l'amant de la marquise...

— Moi! Ah! Jésus! Seigneur! Qu est-ce qvie vous dites là? Moi l'amant de cette femme charmante, qui sert du thé, en ce moment, en nous regardant... Non! Non ! Si je l'étais, raisonnons, je ne serais pas, aujourd'hui, près de vous, dans ce salon chaud et fleuri... Où est le marquis

— A la chasse.

— Vous voyez donc bien que je ne suis de rien à sa femme. Sans cela, je serais avec lui, dans les espaces glacés, à tourmenter les bêtes des bois...

— Mais l'année dernière, vous n'en quittiez pas, de la chasse...

— Ah! L'année dernière. C'était l'année dernière... Mais cette année-ci...

— C'est cette année-ci !

— Comme vous le dites si gentiment. Donc, libre comme l'air que nous respirons, charmante Madame. Et 21, rue d'Astorg, à quatre heures... Tout à votre service.

L'arrivée de Fabreguier et de Treillard interrompit leurs futiles propos. Treillard donna, en souriant, la main àla marquise, et la laissa s'emparer de l'académicien, qu'elle paraissait attendre avec impatience. Il s'approcha du cercle des dames et se servit une tasse de thé. Ce n'était plus le Treillard maigre, creux, sombre et mal vêtu, que les habitués du salon de M"^® de

Sortais avaient tant d '^daigné autrefois. Bien habillé par un excellent tailleur, chaussé de vernis, ganté de frais, les cheveux bien coupés et la barbe soignée, engraissé et fleuri par le succès et la vie agréable, Treillard pouvait être pris pour un gentleman de la meilleure façon. Le feu qui brûlait autrefois dans ses yeux caves, la crispation de sa bouche inquiète, toute cette physionomie d'amertume s'était adoucie et éclairée. Il paraissait heureux.

Quant à Fabreguier, il avait été chambré par la marquise, loin de la table du lunch, vers laquelle il lançait des regards éplorés, car il voyait étinceler, dans une aiguière de cristal montée en vermeil, un vin couleur de topaze auquel il était sensible à l'ordinaire.

— Voyons! Voyons, racontez, disait la marquise. Florise Barel a-t-elle fait bien des difficultés ?

— Juste ce qu'il fallait pour donner du prix à sa capitulation.

— Elle viendra?

— Elle viendra. Mais pas dans l'intimité. En grande réception, et un soir de gens de lettres.

— Fort bien. On lui choisira son milieu. Malatiré sera invité.

— Lui, vous pouvez être sûre qu'il refusera. Il s'est mis à haïr Treillard.

— iNaturcllement. Il y a une telle différence, entre ces deux hommes. Jamais on ne décrassera Malatiré. C'est l'ours mal léché, le paysan du Danube, né. Mais qu'il

fasse de l'opposition, tant qu'il voudra... Il sera seul... L'important, c'est que Florise vienne dans mon salon. Et elle y viendra. Quelle revanche pour moi !

— Quelle victoire surtout pour Treillard ! C'est à cause de lui qu'elle a cédé. Au fond, je suis convaincu que cette étrange fille l'aime. Vous n'ignorez pas qu'il a voulu l'épouser, et qu'elle s'y est refusée. Cela n'empêche pas qu'elle devait l'aimer et qu'elle a sacrifié ses sentiments à sa passion pour la liberté.

— Eh ! Qu'elle l'aime tant qu'elle voudra, pourvu qu'elle le serve, et qu'elle ne me fasse pas grise mine. Au point ou nous en sommes arrivés, Treillard et moi, vous comprenez bien que nous ne devons plus avoir que des amis. Tout doit concourir à nous assurer des sympathies. Vous nous avez été, vous, cher maître, et vous nous serez encore bien utile. Nous avons trouvé auprès de vous une puissante protection. Aussi, nous vous sommes profondément reconnaissants. Quand la pièce, que Treillard fait répéter aux Français, aura été jouée, et aura obtenu le succès que nous attendons, il sera le premier de la jeune génération. Il ne restera donc qu'à récolter. Et, lui et moi, l'urï à l'autre appuyés, nous tiendrons une grande place dans le monde littéraire. Nous aurons mis en commun, tout ce qui peut assurer l'éclat et l'agrément d'une maison : la réputation, le talent, l'amabilité, une grande fortune. Notre politique d'amitié a eu des résultats admirables...

— Je rends hommage, marquise, à l'habileté avec

laquelle vous avez manœuvré. Car Treillard s'est borné à se laisser faire...

— 11 a eu du mérite à être raisonnable, interrompit vivement M^^ de Sortais, je lésais mieux que personne. 11 en est récompensé... Rien de plus juste... Il le sera davantage... Son mouvement, très accentué, vers le parti conservateur, lui a concilié de très hautes amitiés... Tout cela se retrouvera, au jour dit.

— Malatiré nous gênera bien à l'Académie. Il accuse Treillard de n'être pas sincère dans ses convictions philosophiques.

— Il est jaloux, et de sa réputation et de l'amitié que lui a conservé Florise Barel... Mais il sera contraint de céder, comme les autres... Il arrive un moment, dans la carrière d'un homme de lettres, où les hostilités cessent, parce qu'elles n'ont plus de raison de durer. On fait obstacle à la marche en avant d'un concurrent, tant qu'on peut espérer l'arrêter. Lorsqu'il est acquis que toutes les résistances sont inutiles, on se résigne. C'est cette résignation qui prouve la suprématie d'un artiste. Treillard est à la veille de l'obtenir.

— Et vous, marquise, vous l'avez déjà [obtenue, dit galamment l'académicien.

— Oh ! Moi ! Je suis une femme, on me fait des galanteries. Il ne faut pas que je m'illusionne. Il entre beaucoup de politesse dans l'estime qu'on accorde à mes ouvrages. Mais, pour n'être pas aveuglée, je ne suis

LA DIXIÈME iMIISK 297 pas moins satisfaite, et mon lot me paraît très enviable.

Ils se rapprochèrent de la cheminée, devant laquelle Treillard se prélassait, causant avec la jolie M^^ Gantis qui l'écoutait d'un air ravi :

— L'idéal, voyez-vous, chère madame, c'est de travailler quatre mois par an, et le reste du temps de se promener, de regarder, de s'amuser, en un mot de vivre. Un écrivain, sans cesse penché sur son papier, et qui ne pense qu'à mettre du noir sur du blanc, devient une machine à écrire banale et vulgaire. Il faut se mêler à Texistence et se procurer des sensations. Un homme de lettres doit être aussi élégant, aussi raffiné, aussi répandu qu'aucun homme de sa génération. C'est une condition absolue du renouvellement de sa vision et de la mise à jour de ses idées. Ce sont les lieux où il fréquente, qui lui fournissent ses décors, les femmes qu'il admire, qui contribuent par leur toilette aux élégances de ses héroïnes. Les propos qu'il met dans la bouche de ses personnages, souvent il les a entendus et transcrits... Pour vivre dans sa tour d'ivoire, il faut être Vigny et se résigner à peu produire... Et qu'est-ce qu'un artiste qui ne produit pas? Balzac nous a condamnés au travail forcé, avec les soixante volumes de sa Comédie humaine. Le grand homme, en un volume, n'existe pas, et ne peut plus exister. Ou bien, il faut se condamner à n'être connu que d'une élite. Et il n'y a de jouissance complète qu'à

se sentir en contact avec les masses profondes du public. Le jour où un artiste passe dans la foule, sur le boulevard, et voit les gens se retourner et se chuchoter son nom à l'oreille, il éprouve la véritable sensation de la gloire. Il faut être populaire. Ceux qui affectent dé mépriser la popularité sont ceux qui n'ont jamais pu y atteindre. Il y a une très jolie fable de La Fontaine, sur ce sujet-là...

— Le renard et les raisins, dit en riant le jeune Prévinquières.

— Mais, cher maître, interrogea M""® Gantis, s'il vous tombait un héritage de cent mille francs de rente, estce que vous continueriez à travailler?

— Demandez à la marquise de vous répondre, dit l'homme de lettres, de façon à être entendu par M^^de Sortais.

— Eh ! Quelle question posez-vous là, ma belle ? fit en souriant l'auteur des Harmonies en Mauve, La littérature, voyez-vous, c'est comme la tunique de Nessus. On ne s'attache pas elle, elle s'attache à vous et on n'y renonce qu'avec la vie.

— Et d'autant moins, qu'on ne la fait pas soi-même, glissa dans l'oreille de la jeune femme le malicieux Prévinquières. Il reprit à haute voix et d'un air grave :

— Ce serait alors une sorte d'intoxication. On aurait çadans le sang! Eh! cela peut avoir des conséquences funestes. Car, enfin, pour une femme de génie, comme nous en connaissons au moins une, dans notre monde.

que de pécores qui, h la faveur de cette d(îcla ration, se croiraient en droit de s'acharner h nous assommer de leurs navrantes productions? Celles-là, ne pourrait-on les contraindre à déposer leur luth et à replier leurs ailes?

Le baron Duburle, qui manifestait depuis quelques instants une vive agitation, s'écria brusquement :

— Trop d'écriture, trop d'écrivains, trop de livres, trop de journaux ! La France est en proie à une hystérie littéraire, qui la conduit tout droit à la démence. Le premier imbécile venu veut, aujourd'hui, avoir des idées et les exprimer. Sur deux Français il y en a un qui écrit...

— Et l'autre qui ne le lit pas! dit gaiement la baronne Folentin.

— Heureusement! fit Fab réguler, avec un geste d'effroi.

— Allons! Ne nous frappons pas! Le mal est moindre que ne le dit notre ami, déclara Treillard, en riant. Et a-t-on le droit d'accuser si violemment une profession qui nourrit des millions d'hommes? Car, pour publier un livre, il faut autre chose que du papier, de l'encre et une plume. Il faut des fabriques, dans lesquelles s'engloutissent des forêts réduites en pâtes, des fonderies pour les caractères d'imprimerie, des usines pour la fabrication des presses, des typographes pour composer et imprimer, des plieuses, des brocheuses pour façonner les volumes, des libraires pour les vendre,

des journaux pour les prôner, enfin bien des corps de métiers, dont j'ai oublié les trois quarts, et qui vivent de cette pensée féconde d'un écrivain, patiemment installé devant une table, et qui transcrit sur une page blanche les suggestions de son imagination. Si c'est une folie, baron, vous conviendrez que c'est une folie douce, et en tous cas peu malfaisante. Soyons donc indulgents pour elle.

— Vous avez pris la question par son coté utilitaire, reprit M""® de Sortais. Mais à ne nous en tenir qu'au point de vue idéal, la littérature met au front de la France, découronnée de ses anciennes gloires, un dernier rayon de grandeur. Le monde entier est sa tributaire. Tous les théâtres de l'étranger vivent de nos pièces... Et Treillard est aussi applaudi à Rome, à Berlin ou à Londres qu'à Paris...

— Et infiniment moins discuté, dit l'écrivain, en se levant pour prendre congé.

— Viendrez-vous à l'Opéra, ce soir, dans ma loge ? demanda la marquise à Treillard, en le reconduisant.

— Je ne pourrai pas, je dîne chez M^® Grodsko.

— Ça dure donc toujours? demanda en souriant la marquise.

— Ah ! ne m'en parlez pas ! Je crois que je ne pourrai jamais me dégager... Elle m'empêche de travailler...

Eh bien ! Amenez-moi cette aimable et tyrannique femme, ce soir, si elle est libre... Je la raisonnerai...

Qu'elle tienne à vous, rien de mieux. Mais qu'elle jette le désordre dans votre carrière, c'est inadmissible.

Ils se regardèrent affectueusement, tous les deux, et si loin de leurs dissensions, unis par une alliance de haute raison, ils se serrèrent la main avec une absolue sécurité :

— Puisque vous voulez bien avoir la bonté de chapitrer cette jeune folle, je ferai en sorte de vous l'amener ce soir...

— Comptez sur moi.

Il se pencha sur sa main, pour y mettre un baiser, et murmura :

— Quelle admirable amie vous êtes pour moi ! Elle eut un indulgent sourire :

— Mon triomphe, c'esl d'avoir réussi à vous le faire comprendre !

Bois-la-Croix, août 1905.

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