TAHLE DES MATIERES LI
a) La partialité de la grâce et la justice divine 232
0 Iniputabilité des fautes commises sans grâce .... 233
■j] Gratuité de la grâce 240
b^ La partialité de la grâce et la bonté divine 246
i) La volonté de Dieu au regard du salut des lioiiinies. 247
2) En quel sens Jésus-Christ est mort pour tous les hommes • 256
3) Enormité de la miséricorde divine dans le don de la grâce à l'humanité indigne 2%
B. Le plan de la Prédestination 276
ay Le discernement des élus et des répi'ouvés 275
i) La Prédestination ante /lra'^'isa mérita . . 270
(Prédestination à la gloire et prédestination à la grâce.)
21 La Réprobation post prœvisa mérita 2()(i
\La réprobation et le péché originel.
bi Le mystère de la prédestination gratuite 3oi
i) Que le choix divin ne suppose pas d'acception, des
personnes 3oi
2 Qu'il est raisonnable, quoique l'homme n'en puisse
assigner la raison '3o4
(Exposé et réfutation du système de la prédestination selon le P. Malel)ranche.!
Les prédestinés sont les lins de Tordre de la grâce 3'k)
CHAPITRE III La puissance de la Grâce : la Grâce efficace par elle-même.
Les DKUX ERREURS CONTRAIRES :
L'erreur protestante 345
L'erreur moliniste 35o
La VÉRITÉ CATHOLIQUE 36l
L'action de la Grâce sir la volonté 36i
A. Comment la grâce agit sur la volonté 362
ai Q)ue la grâce consiste dans une inspiration d'amour de
Dieu 36a
(Différence de la grâce et de la loi.j b) Que la grâce détermine le consentement de la volonté. . 366 (La grâce vrai remède de la volonté corrompue. 1
B. Y a-t-il des grâces soumises à la volonté '' 385
a) Critique de la doctrine du P. Petau et du P. Thomassin
sur la nature du don de persévérance 388
b) Critique de la doctrine de M. Le Moine sur la grâce versatile de prière 392
La coopération de la volontk humaine ^02
A. En quel sens la volonté humaine résiste à la grâce .... 402
a) Comment la volonté rend certaines grâces inefficaces . ^o3
b) Comment on peut dire que toute grâce est de soi-même suffisante ^oj
B. Accord de la grâce et du libre arbitre 4"^
n) Persistance du libre arbitre sous la détermination de
la grâce 412
La grâce principe intérieur à la volonté 4^7
bj Union de la volonté divine et de la volonté liumaine
dans la grâce 4^1
Le liberté du Christ 4^2
L'union hypostatique modèle de la coopération du
libre arbitre et de la grâce 43&
La grâce efficace par elle-même clef de voûte de tout le système
de la grâce 4^9
Passage de l.v spéculatiox a la pratique 444
a On peut », déclare saint Augustin, « ignorer beaucoup de choses sans préjudicier à la Foi catholique, mais pour ce qui concerne le Péché originel, et rincarnation du Fils de Dieu, et les deux hommes par l'un desquels nous sommes devenus captifs sous le péché, et par l'autre rachetés de nos péchés, c'est en cela proprement que consiste la Religion chrétienne » (i).
Qu'est-ce à dire ?
Parmi les dogmes du Christianisme, il en est de purement spéculatifs, qui n'ont pas une l'elation directe au règlement de nos mœurs (2). Mais les plus importants à méditer, — si, comme le dit saint Jean Chrysostome, le dessein de Dieu dans la publication de l'Evangile a été moins de nous rendre savants que de nous rendre saints (3), — ce sont ceux d'où nous apprenons, suivant le langage de saint Augustin, quo eiindum e^ quâ eundurn (4), ou, suivant le langage ordinaire de la dévotion, la voie du salut. Que l'homme ait à faire son salut, c'est-à-dire à s'échapper de la misère et du vice inhérents à sa condition présente ; mais que, pour surmonter sa nature, il dispose d'un appui surnaturel, la Toute -Puissance d'un Dieu qui, non content d'avoir créé et de gouverner l'humanité, a voulu s'unir intimement à elle, afin d'en régénérer les membres..
(i) AuG. Lih. de Pecc. Origin., cap 28, in l. X, p. 81; Cf. Pascal : « Toute la Foi consiste en Jésus-Glirist et en A<lam », Pensées, éd. Brunschvicg, sect. VII, fr. 523. — (2) T. XIII. p. 644; cf. Pascal : « Il est indifférent au cœur de l'homiue de croire trois ou quatre personnes en lî» Trinité ». — (3) Curysost. llom. /}5 in Matlh. et Hom. nô ; t. XIII, p. aë.
a LA DOCTRINE DE LA GRACE
et d'en former un cori)s dont il soit l'âme ; qu'ainsi notre vie morale ait son j)riiicipe comme sa fin dans une association de plus en plus complète à la vie divine : n'est-ce pas cela essentiellement la bonne nouvelle? N'est-ce pas à cela que se rapportent ces notions, — familières à ceux mêmes d'entre les chrétiens qui s'en tiennent au catéchisme, — de Chute originelle, de Rédemption, d'Incarnation, de Rémission des péchés, de Dons de l'esprit, de Sacrements, à' Eglise, de Royaume des deux ?... Or tout cela tient eu un mot : la Grâce; la jrrâce ou le secours divin (5), que la faute d'Adam, et la corruption de la nature humaine en Adam, nous ont rendue nécessaire, et qui, méritée par Foblation du Christ, nous est impartie par les sacrements du Christ, dans l'Eglise du Cilnùst, \)out nous amener à une véritable transformation qui achèvera au Ciel Ja gloire de l'homme dans le Christ (6i..
A cette notion de la grâce, donc, s'ordonnent les principaux articles de la Foi, les principales maximes de la Piété. Et c'est ce que saint Augustin a voulu dire. La matière de la Grâce est ^'âme de notre î'eligion (7).
Par malheur cette matière si capitale (8), outre que les théo logions l'ont embarrassée d'équivoques (9), enferme en soi de très grandes difficultés, dans lesquelles l'esprit humain trouve facilement des ténèbres (10).
Considérons-les, en effet, ces vérités de la Grâce, dans le Livres saints, dans les définitions des C( nciles, dans le ouvrages des Pères, enfin dans tous les mouvements où 1 Eglise nous avertit qu'elles sont contenues. Dès l'abord, une foule de contradictions nous sautent aux yeux (11).
Voulons-nous savoir en quoi consiste le secours de la Grâce, quelle en est la nécessité, l'efficace, l'écono < ie? Nous apprendrons des plus hautes autorités du christianisme que l'homme, tout entier perverti, dans son corps et dans son âme, par le péché d'Adam, n'ayant plus de lui-même que mensonge et péché (la), et ne possédant plus d'autre libc;rté que celle du
(5) On sait que c'est aux disputes de la Giâce qir«'taieiit consacrée les fameuses Congrégations De Auxiliis. — {61 V t XXXVUI, p. 4 ets t. X. p. 67. — (7) T. XVIII, p. 941. — (8) V. Lett. de Saint Cyran à Arnauld. Lett. chrét. et spirit. t. II, p. 584- — 19) T. XXII, p. 555. — (10) T. I, p. 292. — (m T. XII, p. iio. — (12) II" Concile d'Orange, can. I et can. 22.
mal (i3), ne saurait faire aucun bien que Dieu ne lui fasse Paire ii^); qu'il est donc absolument indispensable que Celui sans qui nous ne pouvons rien (i5) vienne opérer en nous, selon son bon plaisir, le vouloir et le l'aire (i6), vienne proluire en nous et la puissance de vouloir, et l'acte même (17), par rinCaillible motion d'une grâce que nul c(eur, si dur »oit-il, ne peut rt jeter ni frustrer de l'ellet auquel Dieu l'a iestinée (18) ; que cette aide n'est point donnée à tous les dommes (19), Dieu la conférantà qui il lui plaît par pure misériîorde (20) ; que seuls y ont part les chrétiens (ai), les « fidèles nvants au monde » pour lesquels le prêtre à 1 autel offre le ■sacrifice de la messe (22); et que seuls la reçoivent jusqu'au Dout, jusqu'à la persévérance finale, les élus, discernés avant la réation du monde {•2J}, et prédestinés par une faveur toute grauite, en dehors de toute prévision de mérites et d'oeuvres (24), devenir des vases d'honneur (25). Mais, par ailleurs, nous mtendrons d'autres autorités, non moins considérables, — ou es mêmes en d'autres endroits, — nous déclarer que les seules brces de la nature suffisent aux infidèles pour accomplir les Buvres de la loi (26) et faire des actions bonnes en quelque nanière(27), que le libre arbitre, que n'a nullement éteint la hute du premier homme (28), et qui reste all'ranchi, non ulement de toute contrainte, mais de toule nécessité (29), l'est point mû passivement par la grâce, qu'il y peut résister let qu'il y doit coopérer (3o), que la grâce ne manque à per onne, mais se communique à tous autant qu'il est en elle (3i),
{i3) AuG. lib. ni ad Boni/., cap. 8. — (i4) II* Concile d'Orange, can. ao.
- {i5) JoAN, XV, 5.
(16) Philipp. II. i3. — (17) Saint Thom.-vs, Suni. cont. Gentiles, III, cap- 9. — (181 AuG., Du Correpl et gralia, cap. 14 ; De Praedest Sanct., cap. 8; fuLGKNT. De He miss. Peccat.\ Prosp. Carni. de Ingrat., cap i'3; Saint 'homas, Suiu. Tli. II à II' qu 24, art. 11, etc. — (191 Aug. Ep. a<l Vital. (20] Saint Tiio.mas, II à II" qu. 2, art. 5, ad i ; Saint Ansklmb, De conord., lib. arb. cum l'rœdest., etc. — {21) Ep. Synod. Episc. Afr. in ardin. Exsul
(22J Paroles du Canon de la Messe (oblation du pain). — (23) Ephes, , 4. — (24) lioin. IX, ni' (loncil. Valentin., can. 3; Cf. de Dies irœ. — •S) Roin. IX. — 26) liotn. II, 14. — (271 Saint Thomas, II à H» mu. 10,
rt. 4. i'i corp. et ad 3. — (28) Concil. Trident. Sess. VI, cap. i et can. 5.
- (29) Con titution d'Innocent X contre les V propositions. — (3oi Aug. ^ Spirit. et lit-, cap. 34. Concil. Trid., loc. cit.
(3i) Saint Thomas, Comment, in cap. 12, Ep. ad Ilebr., lect. 3.
la mort de Jésus-Christ, dont la grâce est le fruit, ayant été souflerte pour tous les hommes (3a), et Dieu, qui veut que tous les hommes soient sauvés (33j, n'abandonnant que ceux qui l'abandonnent les premiers (34) ; que, par là, tous les hommes peuvent observer les commandements de Dieu s'ils le veulent (35), et chacun reçoit, selon ses œuvres (36), la damnation méritée par les pécheurs ou les récompenses éternelles méritées par les justes ('ij).
Voulons-nous, maintenant, être édifiés sur ce que doit être, dans un chrétien, la vie selon la Grâce, sur les vertus qu'elle produit, sur les pratiques humaines qui servent à l'acquérir et à l'augmenter ? Nous lirons dans l'Ecriture et dans les Pères que, pécheurs irrémédiablement sujets à pécher (38), nous n'avons qu'à reconnaître humblement que tout nous vient de Dieu (39), et à nous remettre entre ses mains par un acte de cette Foi qui, gratuitement, justifie et sauve (/Jo) ; que la Foi seule, nous rendant enfants de Dieu, inséparablement unis à lui, et tels que nos péchés ne nous sont point imputés (4i), nous permet de vivre en assurance (4^); que nous ne devons compter ni sur nos bonnes œuvres (43), ni sur les observances de la Loi, laquelle n'est point pour le Juste (44), ni sur les modifications extérieures, jeûnes et abstinences, car le Royaume des Cieux n'est pas viande et breuvage, mais justice et paix et joie dans le saint Esprit (45) ; qu'il est vain de nous reposer en la réception de Sacrements qui demeurent des rites nus et vides pour quiconque n'y apporte pas des dispositions intérieures déjà saintes (46) ; de nous croire purifiés par l'absolution du prêtre, s'il nous manque la conversion du cœur, condition nécessaire et suffisante du pardon divin (4^), de nous croire vivifiés par la Communion eucharistique, si avant de la recevoir nous ne sommes morts au péché, au monde et à nousmêmes (48) ; qu'il est encore plus vain de faire fonds sur les
(32) II Cor. Y. i5. —(33) Ezkch,33; I, Tiinoth. II, 3-4, etc. — (34) Concil. Trident, Sess., VI, cap. 11. — (35)Aug., De Genesi cont. ninnich., cap. 3; Concil. Trid., loc. cit , elc. — (36) Rom. II, 6. — (37) Saint Cklkstin, Ep. ad Episc. GalL, cap la. — (38) Ps. 142; I, Joan, I, 8; Aug., Senn^ ag De Verb. Apost., etc. — (39) Saint Gyprien, De Ovat. Dominic.
(4o) Rom. III, 24; IV, sa; V, I; X, 9. — (4i) Rom. VIII, 23 et 35-39; 'V, 8. — (42) I. Joan. III, 21 ; III, 9; V, 18. — (43) Rom. XI, 8. — (44) I. Tim., I, 9 —(45) Rom. XIV, 17. — (46) Galat., IV, 9. — (47) Aug., in Ps. 3-2. — |/8) Saint Basile, De Bapt., lib. I, cap. 3.
INTKOnUCTION 5
hommes (49) ; que nous n'avons point, dans l'Eg-lise, à nous attacher à d'autre maître ([u'au (^.hrist (5o), que, du reste, cette église ne comporte point de clud' ni de gouvernement au sens hiimain du terme, puisque les plus élevés en dignité doivent s'y rendre les serviteurs des autres (5i), puisqu'il leur est interdit de « dominer » sur leurs l'rères (Sa), d'enseigner autre chose que ce qu'ils ont appris (53j, d'imi^oser des lois sans le consentement du fidèle (54), et de l'aire d'aucune manière le « Souverain » (55), puisque ni leurs prescriptions n'ont de poids, ni leurs sanctions spirituelles n'ont d'ell'et sur les âmes qu'autant qu'elles sont justes (56). Mais, d'un autre côté, nous entendrons saint Jacques nous dire que la foi est morte qui ne s'accompagne pas de bonnes œuvres (5^) ; le Christ lui-même nous avertir que pour être sauvés il nous faut travailler à devenir parfaits comme notre Père Céleste est [jarfait (58), observer à la rigueur tous les Commandements (5g) et faire des fruits dignes de pénitence, parce que si nous ne faisons pénitence nous périrons tous (60) ; saint Paul nous recommander d'opérer notre salut avec crainte et tremblement (61) ; saint Grégoire, saint Cyprien, saint Ambroise, nous déclarer que pour elfacer nos pèches, il faut les expier par nos larmes, nos jeûnes et nos aumônes, et les soumettre, dans le Sacrement de Pénitence, au jugement du prêtre {6'2} ; le Concile de Trente définir que les sacrements confèrent la grâce à aison d'une vertu intrinsèque qui leur est propre, ex opère operato (G3 , et que leur administration appartient à l'Eglise, iont les ministres ont reçu de Jésus-Christ le pouvoir de lier t de délier (64) ; l'auteur des Actes des Apôtres affirmer que la hiérarchie ecclésiastique et la supériorité des évêques a été nstituée par le Saint-Esprit même (65) ; les quatre évangé-
{:i9) I. Cor. III, 21. — (5o) 1. Cor. I, 12. — (5i) Mafth , XX. 26. — 52) Matth. XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 20; II Petr. V, 2. — (53| Saint Ikan Ciirysostomk, Homil. 33, in Matth. — (54) Saint Jûromb : liex lolentihus praccst, l'Jpiscopus volcntibus.
(5.5) Saint Bernard, lib. II De Considérât. — (50) Aug. De Bapt. cent. Oonat. — (57) Jag. II, 17. — f58i Matth., V, 48. — (59) Matth., XIX, X; Luc, XVIII. — (60) Luc, III; XIII, 3. — (61) Philipf,., II. 21. — (62) Saint riRKGOiRH, m lib. I, reg , lib. III, cap. 7. — (63) Concil. Trid. Sess. VI. can. 9. — (64) Matth., XVIII. 18; Joan. XX, 23; Concil. Trid. Sess. VIT; Sess. XI V, cap. fi. etc. — (65) Act. XX, 28 : Posuit Episcopos regere Ecclesiani Dei.
b LA DOCTUINK DE LA GUACE
listes, enfin, expliquer comment le Christ, après avoir désigné ses apôires et ses disci[)les pour paître son troupeau (G6j, et les avoir chargés d'enseigner toutes les nations, avec droit d'être écoutés de tous comme de lui-même (G^), a établi Pierre, et tous les Papes en sa personne, comme la ])ierre angulaire de son Eglise (68), comme le pasteur suprême dont la Foi ne défaillii*a point, et qui doit, dans cette même foi, confirmer ses iVères (69).
Et pour résumer tous ces divers enseignements, en deux phrases où l'apôtre des nations semble se donner à lui même la réplique : la religion nous dit d'une part que le chrétien doit s'eflorcer de gagner le ciel par l'exercice des vertus, par la prière, par la fréquentation des sacrements, par le recours aux lumières et à l'autorité de l'Eglise, qu'il doit user de toutes ses ressources et de tous les moyens humains, sic ciirrite ut comprehendalis (70) ; et elle nous dit aussi, d'autre part, qu'il ne faut point se fier aux efforts ni aux moyens, mais espérer en la miséricorde de Dieu, de qui seul, en dernière analyse, tout dépend : non çolentis neque currenlls, sed miserentis est Dei (71).
N'est-ce pas un abîme de contradictions? Et la croyance, comme la pratique, peut-elle se dispenser de faire un choix parmi des leçons si discordantes?
Qu'on y prenne garde, cependant : le choix est l'essence même de l'hérésie (72).
A examiner de près la naissance des sectes, on trouvera que légarement initial des hérésiarques, Arius, Nestorius, Eutychès et autres, a consisté presque toujours, non pointa se forger des opinions fausses, mais à s'attacher trop exclusivement à certaines vérités, d'ailleurs très certainement révélées et catholiques, en rejetant tout ce qui, dans l'I^criture ou la
(66) Luc, X; Joan. XXI; Mattii., X.
(67) Matth. XXVIIl, 19; Luc, X, 16. — (68) Mattii., XVL 8. — (69) Luc, XXn, 32. — (70) I. Cor., IX, 2/;. — (71) Rom. IX, 16. — Tous les textes que l'on vient de citer sont pris parmi ceux qui se rencontrent le plus fréquemment chez Arnauld et chez les autres théologiens du Port- Royal. — (72) C'est même, remarque Rossuet, la signification étymologique du terme.
INinODUCTION
Tradition, leur ])araissait incompatible avec elles (73). Et en cllet, ces contrariétés apparentes et cette sorte de combat entre aflii-niaiions ég-alement justifiées, ne sont pas propres aux (l()i,^nies de la j^ràce ; elles se rencontrent souvent <lans les plus :;rands mystères de notre religion (jQ, particulièrement, pour ne rien dire de la morale (^jS), dans le mystère de la Trinité et dans celui de l'Incarnation. Si notre raison s'écoute elle-même, elle trouvera d'abord mille contradictions dans ces articles de notre Foi fjjG). L'unité de la nature de Dieu semble détruire la pluralité des personnes divines, comme, au contraire, l'unité des personnes en Jésus-Christ semble détruire la pluralité
(^3) Arnauld a fréquemment développé celle pensée.
Voici l'un des textes les plus caractéristiques :
A'ovimus rniin id Calholici esse Theologi, qui Jidein, non fiumanâ ratione, sed dwinà auctorilaie metiatur; ed (fuœ intpv quasdam Christianœ doclriaœ sententias pagnà nonniiniq aani apparet, ah Us pariter amplectendis non deterreri, si ab Ecclesià, quani unarn Jidei suce normani agnos cit, sibi pariter coniniendantur.
lUo iiniino qui non fuerunl, evrorum et haereseum duces adversus Ecclesiani fuerunt. Quarum si quis originem diligenter attendat, non aliam ferè reperict nisi quia Ha se qaibusdani, Ucet veris alioquin et catholicis, dogniatis addinbant, ut quidquid illis repugnnre in speciem videretar continua veiut erroneuiu soiità haereticis temerilate rejicerent. Unitatem divinn^ naturœ cuin pirsonarum inultijdicitate conciliare Sabelliani non potuertint : ergo unitatem sic conj'essi snnt ut Trinitatem perso narurn negaverint. Aviani contra, quia unitate naturrv destrui personaruni piuralilatern putarunt, sic très personas professi sunl, ut unitatem naturœ divvierint. l'ersonas in Christo duas esse asseruerunt i\'estoriani. Fons erroris ex eo est, quod persona' unitatem cuta natnrar uni diversitate conjungere non potuerunt. Al Eutychiani simili causa in oppositani haeresim prolapsi sunt ; sic enim unam in Christo personam esse docucrant, ut duas in unum nnturas miscuerint. Denique, ne nbenmns ab illà controversid, quœ his tcmporibus inter Catliolicos maxime Jactatur, liheri Arbitra cum gratta com/>onendi summnm dif'ficultatem esse fatetur Augustinus, que tamen non tardala l'.cclesiasic gratiam con fitetur, ut liberuni non neget Arhitrium : sic Arbitrium humnnum agnoscit, ut gratiain illud imperiiim pariter a^rnoscat. Pe'agiani contra cl Ca.lvinistn', quia hàcanimi demissione non fuerunt, in opposilos crrores, sed.ex code m fonte profectos. impegere: illi gratin' necessitatem et imperiam ne gaver ant ; hi sub imperio gratin' liberam manere voluntatem non piit(n'erunt. Utruni que damnât Ecclesia. (T. XX. p. 168-169.)
(74) V. t. I, p. 92. — (751 Saint-Cyran avait en tait insisté sur ces contrariétés qu'offre la religion et que la Grâce allie, notamment dans !«' domaine des vertus, lesquelles nous commandent. [>ar exemple, d'être pauvre dans les richesses, chastes dans le mariage, etc.. V.Gonsid. .sur les Dimanches et Kèles, t. 1, p. 175 et 227; (). C. t. I, p. 464-465, etc.; Cf. Pascal: Pensées, édit. lîr., XIV. fr. 862. — 176) Grande Perpétuité, t. II, p. 226; Cf., t. I, p. 1044.
ï< LA DOCTRINE DE LA GUACE
des natures (77). (l'est ce qui a précipité dans l'erreur tant d'esprits présomptueux, qui n'ont cru pouvoir défendre certains dogmes de la Foi qu'en renonçant aux autres. Les uns, pour soutenir la distinction des personnes, ont voulu détruire l'unité de la nature divine dans les Trois Personnes {-jH) ; et les autres, pour soutenir cette unité, ont tâché de détruire la distinction des personnes (79). Les uns, jîour établir la divinité de Jésus- Christ, ont cru qu'il fallait nier qu'il fut homme (80) ; et les autres, pour soutenir qu'il était homme, lui ont voulu ravir la divinité (8i). Les autres, ])our conserver en lui la distinction des deux natures, ont nié l'unité de la personne (82) ; et les autres (83), s'attachant opiniâtrement à soutenir l'unité de la personne, ont refusé de reconnaître la distinction des natures (84). Quant au fondement de ces téméraires exclusions (85), il est dans ce préjugé, que la Révélation divine ne saurait enseigner à la fois le oui et le non ; que si donc, dans ce qui passe pour le dépôt de la Révélation, nous trouvons des maximes inconciliables, il faut qu'à la parole de Dieu se soient mêlées indûment des élucubrations humaines (86) ; sur ce préjugé, nos gens ont choisi, par leur fantaisie, entre les vérités que l'Ecriture établit, celles qui leur revenaient le plus, et ils s'en sont servis pour ruiner les autres (87).
Mais ce préjugé est faux (88) ; dans les contrariétés dont l'hérétique se scandalise, le chrétien éclairé ne voit rien que de très conforme et à la nature des dogmes, et au dessein profond de la révélation que Dieu nous en a faite (89).
Les dogmes ont trait à Dieu, considéré en lui-même ou dans ses relations avec les hommes; à Dieu, cest-à-dire à l'Infini. Or, — philosophes et théologiens en conviennent, — l'Infini, entièrement disi)roportionné au fini, (90) l'Infini auquel les
(77) V. t. I, p. ya. — (78) Les Ariens. — 179) Les SaLellieus.
(80) Les Apollinaires? — (81) Les Ariens.— (82) Les .Xestoriens. — |S3! Les Eutychiens. — {84) Tout ce passage e.st lire de la C.rande l'erpéltiilé, t. IL p. 226. Il se retrouve à peu près identicjiienient, l. L p. <)2. Ci', t. XX, p. i68-i(î<), el cf. t. X, p. II. — (85) V. t. XX, p 159. — (86) (ïrande Perpétuité, t IL p. 226.— (87) Jbid. — (88) Ibifi. — (89^ V. t XII, p. loi.
(90) Arnauld cite en l'approuvant ce mot du Cardinal Hellarntin « qu'il n'y a point de conséquences à tirer du fini à linlini », ou encore : Jiniti ad infinitum nulla est proportio. V. t. XXXVIII, P- i^ô. Cette idée de riiélérogénéiié du fini et de l'infini a été proclamée par Arnauld, dès 1641, lorsqu'au cours d'une discussion publique avec M. de La Barde;
principes les plus fondamentaux de notre logique (sans en excepter l'axiome des mathématiciens : Qiiae snnt eadem uni tertio snnt cadeni inter se) ne sont peut-être pas applicables (91 ), l'Infini est par nature incompréhensible à notre entendement borné (9.2). Descartes nous en a dit la raison, qui est que comprendre, c'est limiter (93). Comprendre une chose, c'est la ramener à des idées « claires et distinctes », distinctes, donc définies, déterminées, délimitées. (Comprendre l'Infini, ce serait « déterminer par une limite exacte ce qu'il est ou ce qu'il n'est pas » (94). Mais l'Infini est justement ce qui ne soullre point de limites : quelque idée, ou quelque assemblage d'idées que nous concevions à son sujet, nous n'avons jamais le droit de l'y enfermer, de dire qu'il est cela et non autre <;hose : car étant infini, il est cela, mais il est aussi autre chose ; il est cela, mais il est aussi le contraire (pour autant que ce <;ontraire ne désigne pas une pure privation). Voilà pourquoi
il s est lallié à lopinion dé son adversaire, que nul attribut, pas même l'Être, ne peut être affirmé univocè du fini et de l'Infini. V. t. XXXVIII, p. 2, et t. X, p. 33. Cf. Préf. hi.sl. et crit. du t. X (p. VII-VIII). L'opinion à laquelle s'est ainsi rallié Arnauld était d'ailleurs tout à fait conforme à l'ensemble de ses vues philosophiques et théologiques. Ajoutons qu'elle est en proj)res termes, non seulement de saint Thomas (I' qu. XIII, art. 5), mais aussi de Descartes : Nulla essentiel potest unU'ocè Deo et creaturae convenire (Rép. aux 6' ol>jections).
91) V. t. XXVI, p. 207; t. XXXVllI, p. 112 ii3 : Au sujet de la difficulté d'accorder ce principe avec la Trinité, Arnauld fait sienne la réponse de Bellarmin que « quelque universellement vraie que soit cette maxime in rébus Jinilis, non propterea débet esse vera in Deo infinilo ». Ailleurs, parlant plus généralement de 1 accord des mystères avec les principes de la raison, il dit que, peut-être, « nos principes ne sont pas absolument vrais ». Grande Perpétuilé, l. III, p .')74- Cf. I. XIV. p. 617.
'92^ V. t. XXI, p. 23 ; « Il est de la nature de l'infini de ne pouvoir être compris par le fini.» Cette phrase est texfuellement de Dkscartes (Principes I, 39; cf. 3" Médit, et Lettres, éd. Ad et T., t. III, p. 23Î, etc.) Arnauld emploie la même formule dans le Mémoire sur les Sollicitations de M. Morel, in-Fragments de Philosophie moderne, de V. Cousin, I" partie, p. 3io.
ilt3) .. A cause que le mot de comprendre .signifie quelque limitalion. 4m esprit fini ne saurait comprendre Dieu qui est infini. » Dkscartes. Kép. aux Instances. — (Dans tout ce qui suit, j'use de «fuelques formules de Descartes, pour explirjuer conqilctement la docfrine d'.\rnauld sur l'Infini, laquelle est visiblement Cartésienne dans son esprit et dans sa lettre.)
94' Dbs«:ai(tks. Lettres, éd. Ad. et T. t. III, p. 293.
lO LA. DOCTRINE DE LA GRACE
l'esprit fini, s'il veut pénétrer l'infini, s'embrouille (95), s'éblouit et se perd dans la multitude de pensées contraires qu'elle fournit (96). Nous l'éprouvons dans tout ce qui tient de l'infini (971 ; par exemple, dans le nombre infini, dont nous sommes ég^alement incapables de dire s'il est pair ou impair (98). Nous l'éprouvons surtout à propos de l'Infini par excellence, ou de Dieu. Descartes encore a mis ce point en pleine lumière (99). Dieu est en soi harmonie suprême, bien mieux» indivisible unité (loo): de telle sorte que toutes ses propriétés, toutes ses puissances, toutes ses opérations, se confondent, — sans qu'il y ait lieu d'établir entre elles la moindre distinction même logique, 1 loi 1 — dans l'identité absolue de l'Être qui est puixnnent et simplement (102). Mais cette coïncidence des perfections divines, nous ne pouvons nous la représenter, car elle n'est autre chose au fond que l'essence même de Dieu, en sa réalité vivante, dont la vision est réservée aux bienlieui-eux du Ciel (io3). Faute d'une intuition semblable, nous sommes contraints denvisager Dieu comme de biais, sous des angles divers corres[)ondant aux diverses perfections dont les créatures nous oll'rent l'image, et qui nous semblent devoir appartenir avec plénitude au Créateur iio4). Nous le regardons suc-
(95) V. t. XXVI, p. 207. — (96) V. t. XLI, p. 358. — (9:) Ibid. — (98] Ibid.
■99) V. Descartes, lîéponse aux i"^"' objections et aux 5"'; cf. Lettres éd. -Vd. et T., t. 1. p. I46; t. IV, p iiy — liooj Sur l'unité alîsolue, et incompréhensilde i)our nous, de l'essence et des opérations divines, v. Lelt. à Leibnilz, Gcrhardt, t. II, p. 3t. — (loi) V. Descabtes, éd. Ad. et T., t. I; p. i52-i5->; t. IV, p. 119.
(102) Arnauld écrit, dans les ttièses qu'il a composées pour Wallon de Beaupuis, et qui sont très cartésiennes d'esprit en tout ce qu'elles renferment de philosophique: .Si bonum,si magriiini, >i beatiirn, si sapienfem, et qiiidqiiid laie de Deo dLxeris, hoc iino verbo continetur, qui est. Ilaqiie prima Dei notio, et divinac, si ila loqiii /as sit, esseiiliae muxima propria ratio est qu.od sit ens ipsnni, sine additione, sine differenlis. t. X, p 33.
!io3) Dans cette vie, nous ne connaissons Dieu « que par abstraction •> ; c'est le propre de la vision intuitive de nous rendre les perfections divines « présentes à l'esprit ».t. X. p. 618. Descartes dit de même que nous ne pouvons nous représenter l'unité de l'être divin : Dei perfectiones non iniaginarnar, nec concipimas, sed intelliffimus : quo modo Deus unico aclii oninia inteUigat et similia... non concipimiis, sed inlelligimus, quoniam hoc nobis, ut ità lotiaar, representare non possumus- V. éd. A(i. et T., t. V, p. i54 ; G ". p. iG.t.
iio4i Cette doctrine de la connaissance de Dieu, simple elle-même sous l'aspect d'une multiplicité de perfections, est exposée par Arnauld, qni la tire de saint Thomas, in t. X, p. 618-619. Cf. t. X, p. 63j-638.
cessivement en tant que bon, en tant que puissant, en tant que sage. Ainsi notre enteuiJenient décompose firtificielleinent la siraplicilé absolue en une muliiplicité d'attributs resjiectivements infinis. Et alors qu'arrive-t-il ? Si, de ces attributs, détachés de leur identilé réelle, nous essayons, en les réunissant, de nous élever à une notion d'ensemble de l'Être divin, nous trouvons l'ensemble incoliérent, et la réunion impossible. Entre termes supposés di.stincts, quel accord est concevable, sinon p;ir subordination d'un terme à l'autre, ou par concessions mutuelles? 11 faudrait, pour se concilier, que les différents attributs de l'Infini s'imposassent réciproquement des bornes, parlant qu'ils ne fussent plus infinis (lo:). Ou bien donc, si 1 on veut à tout prix se rendre intelligible le rapport des perfections divines, on sera conduit à parler de Dieu comme d'un homme, à dire, par exemple que sa justice règle l'effusion de sa miséricorde, et (Malebranche l'a bien osé écrire) que « sa sagesse le rend impuissant » à faire tout ce que souhaiterait sa bonté : mais cela revient à nier qu'il soit infiniment miséricordieux et infiniment puissant; cela revient à nier qu'il soit Dieu (io6). Ou bien, si l'on lient à laisser à Dieu sa divinité, et à ses perfections l'infinité qui leur est propre, on devra renoncer à concevoir en même temps comment il peut être entièrement immuable sans préjudice de sa souveraine liberté, et rigoureusement juste sans préjudice de sa miséricorde inépuisable. On devra renoncer à allier toutes les suites de ses perfections incompréhensibles, dont chacune nous paraît très vraie étant considérée à part, et qui nous paraissent se combattre l'une l'autre étant considérées ensemble (loj). En d'autres termes.
iio5) V. Descahtes. éd. Ad. et T., t. I, p. i4<5 et t. IV. p. 119. — (ro6) V.. t XXXIX.
(107) V. t. I, p. 171 (.\ propos de la difficulté de savoir si la j^râce a été efficace par elle-iuêine dans l'état de nature innocente comme dans lanôtre : « Voilà l'embarras où notis nous trouvons quand nous voulons décider par notre raison une si «grande difficullc. Et notre raison même nous montre que nous ne devons pas nous étonner que cela soit ainsi. Car notre esprit étant si borné, et Dieu étant infini, il est impossible que notis comprenions par nous-mêmes que très imparfaitement la manière dont il a pu disposer de ses créatures, sans préjudice ni de sa souveraineté ni de sa bonté; et qu'ainsi nous puissions allier toute.s les suites de ses perfections incompréhensibles, dont chacune nous paraît très vraie étant considérée à part, et qui nous paraissent se combattre l'une l'autre étant considérées ensemble. •
la LA DOCTRINE DE LA. GRACE
il faut avouer avec Descartes que « Dieu ne peut être distinctement connu par ceux qui tâchent de l'embrasser tout entier et tout à la fois j^ar la pensée » (108). Nous pouvons acquérir sur lui beaucoup de connaissances, qui sont très certaines et même très claires, à la condition de rester abstraites (1091. Mais dès que nous avons all'aire à l'être concret de Dieu, dans la totalité de sa nature, ou, pour mieux dire, de son action, ce contenu, ti*op riche pour notre entendement étroit, le fait éclater en conceptions contradictoires. Or c'est précisément cet être concret, cette activité vivante, où tout ce que nous appelons les perfections divines est simultanément intéressé, c'est cela qui fait l'objetdes dogmes, soit que. comme le dogme de la Trinité, ils nous en apprennent les processions internes, soit que, comme ceux de la Création, de l'Incarnation, ou de la Rédemption, ils nous en retracent l'expansion au dehors. Aussi est-il inévitable que les dogmes, au regard de l'intelligence humaine qui en cherclie le sens, se hérissent de contrariétés qu'elle ne peut résoudre.
Soit, dira-t-on. Mais ces contrariétés, après tout, ne sont pas réellement insolubles. Au ibnd, les vérités de la Foi, « qui semblent répugnantes, subsistent toutes dans un ordre admirable » (iio). Leur conflit est relatif à la faible capacité de notre raison : une connaissance pins étendue le résoudrait sans peine. Gomment, dès lors, si c'est Dieu qui nous a révélé ces dogmes et nous commande de les croire, n'a-t-il pas fait sa révélation assez complète pour être aisément croyable (m)? Comment n'a-t-il pas pris la peine de munir nos esprits contre les contradictions apparentes (iiuj? Comment, par des explications à notre portée, n'a-t-il pas du moins atténué les difficultés qni nous accablent, en nous communiquant quelques rayons de celte lumière supérieure sous laquelle elles s'évanouiraient? Assurément il l'aurait pu (ii3). Mais l'a-t il voulu? Ne mesurons pas ses desseins à nos pensées humaines, j^lus éloignées des siennes que la terre ne l'est du ciel (ii4)- Ses
(108) Dbscartks : Ucponses aux i"' Objections. (II est superflu de .souligner le rapport entre cette formule de Descartes et la pensée exprimée par Arnauld dans le texte que cite la note précédente.) — {109) V. t. X, p. G18.
(iio) Pascal : Pensées, XIV, fr. 862. — (m) Grande Perpétuité, t. II, p. 226. — (112) Ibid. — {ii3) V. t. XII, p. io3, io4 el 118. — iii4) V. t XIII, p. 646.
INTHODLCTION l3
desseins, sans nous en demander notre avis (ii5), il nous les a expressément déclarés lui-même: ils éclatent dans tout l'ancien et le nouveau Testament (ii6). On ne peut faire attention à la manière dont Dieu a parlé aux hommes par les prophètes qui ont annoncé son Fils, etpar son Fils même (117), sans apercevoir que son intention n'a point été de nous proposer une Foi facile, à l'abri des objections, et forçant par son évidence la résistance de toutes sortes d esprits fii8). II a voulu, dit le Christ, dévoiler ses vérités aux humbles et les cacher aux superbes, éclairer les bons et aveugler les méchants f 119). Il a voulu que ce fût une vertu de le croire. Et notre Foi, qui ne serait pas raisonnable si elle impliquait un assujettissement aveugle à des opinions sans preuves (120), n'aurait pas de mérite, si elle se réduisait à enregistrer, sur le témoignage d'un Dieu souverainement vérace, des notions parfaitement intelligibles. Le mérite de la Foi, il est dans notre effort volontaire, non pour croire ce qui ne montrerait nul titre de créance, mais pour maintenir notre esprit appliqué à des objets dont l'obscurité intrinsèque le rebute, quoique les motifs d'y adhérer ne soient point douteux (121). Il est dans la docilité par laquelle notre raison se reconnaît elle-même obligée d'étoufler ses révoltes dans la certitude absolue de la parole de Dieu et de l'autorité infaillible de son Eglise (122). Ainsi doit-il y avoir, selon l'ordre de Dieu, dans les vérités de la Révélation, mélange de ténèbres et de clarté : de la clarté, afin que la Foi soit justifiée, des ténèbres afin qu'elle soit humble (i23j. (]omme, donc. Dieu a révélé la substance des
(ii5) Ibid. — (1161 V. t. XII, p. io3, Grande Perpétuité, t. I, p. iiSa. (117) V. t. XII, p. io3.
iiS) Ibid., p. io3 et 117 -119. Cl". Pascal, sect. III, fr. 19/4. — 119) (Irande Perpétuité, t. I, p. itSa. — (120) V. t. XXI, p. 22; t. XLII, p. 5o4; t. XLI, p. 396 397.
(121) V. t. XXIII, p. 228. On voit assez l'analogie de ces vues, d'une part avec celles de saint Thomas, d'autre part avec celles de Descartes
V. notamment Ilép. aux 2" objections et Lettres au P. Meslandi. Nous aurons, par ailleurs, l'occasion de montrer que Pascal s'inspire des mêmes pensées dans plusieurs fragments, notamment dans le célèbre fr. 99 de la sect. II ^éd. Brunschvicg). Les doctrines d'Arnaiild sur les conditions de la Foi seront exposées avec plus de détail à propos de l'autorité de l'Eglise en matière de croyance, dans notre 2* partie ich. III).
(122) Grande Perpétuité, t. I, p. 1060. — (laS) Ibid., t. I, p. i i5a ; Cf. Pascal sect. XIV, fr. 728.
l4 LA. DOCTRINE DE LA GRACE
<logines d'une manière assez claire pour ceux qui ont le cœur pur, il n'en a jamais voulu expliquer les difficultés, ni allier les contrariétés qui semblent s'ensuivre {1-2^}, pour que ces difficultés et contrariétés apparentes servissent de piège aux esprits impurs (i25), et fussent, à ceux- mêmes qui cherchent Dieu sincèrement, l'occasion d'une salutaire humiliation (126). Le vrai nom des dogmes est myalères. Qu'on ne s'étonne point de trouver dans les Mystères, — qui ne seraient plus mystères si nous les pouvions comprendre (127), — des énigmes dont l'homme ne peut voir, et dont Dieu ne lui a pas découvert, la solution. A les bien prendre, ces énigmes, loin de nous obliger à rejeter tout ou p irtie des dogmes, sont propres à nous les confirmer. Une chose [>araît par ce qui la cache, quoi que prétendent les hérétiques, lorsque nous savons d'ailleurs qu'elle doit être cachée (128) : Si l'on sait qu'une chose que nous cherchons ne se trouve que dans les entrailles de la terre, on sait que tout ce qui se trouve sur la surface n'est pas ce que nous cherchons ; si l'on sait que la doctrine de la Prédestination, enseignée par saint Paul, est un abîme impénétrable, toute opinion sans difficulté n'est pas cette doctrine enseignée par saint Paul (129). C'est en ce sens que l'esprit de piété et l'instinct de la vraie raison s'accordent (i3o) à reconnaître dans les dillicultés, dans les contrariétés si l'on veut, de certains articles de notre Foi, des marques de vérité plutôt que de fausseté (i3i), puisque ces contrariétés, inhérântes à tout mys'ère, sont le sceau de la Révélation divine.
Appliquons ces réflexions à la raitière de la Grâce.
Là aussi, il s'agit de l'Infini. Là aussi, il s'agit de Dieu
(125) Ibid., t. II, p. 325. — (i25i Ibid., p. 23); Cf. V. t. XII, p. io3.
1126) V. t. XII, p. io3.
(127) V. t. X.\.XVIII, p. 9Î-95. — taSiCrpaa.le Perpétuité, t. I, p. ii5oiiôi. — (1291 Ibid. ~ (i3o) V. l. I, p. 171.
(i3i) T. XII, p. 104-105; cf. Grau le perpétuité, t. I, p. ii5o. Araauld a Iréquemioent e.x:posé cette idée que 1*î mystère est un moyen de reconn litre la vérité eo matière de doîmes, et que, par exemple, la conception luthérienne de l'Eucliarist.e et la conception moliniste de la Prédestination sont toutes deux fausses pour la même raison : parce quelles font évanouir le nivstèr»'.
Cf. t. XXVIII, p. 47i-4:a; t. XV1,V- aajetSn 312, V. t. XVIII. p. 696-702; t. tXXXIX. p. 489.
iNTUonucrioN i5
« tout entier », puisque la grâce n'est autre chose que Dieu oi)érant dans Tliomme, — auxiliurn Del moventi.s, nous dit saint Thomas, — par une action où toutes ses perfections, éj^alement et indivisiblement, ont dû concourir et imprimer leurs traces. I.à aussi, par conséquent, il y a pour l'intelligence huuiaine, oblig'ée de rapporter l'ordre de la gi-fice à des attributs divins qu'on ne jieut concevoir qu'en les distinguant, et qui s'opposent dès qu'on les distingue, une source inépuisable de sentiments contraires.
Si l'on considère, en ell'et, la souveraineté de Dieu, sa liberté, son omnipotence, on est conduit à juger que la Volonté divine, s'associant à la nôtre, la domine et la gouverne absolument, que nos ell'orts, seuls ou réunis à ceux de nos semblables, comptent au regard de l'aide d'en haut ce que compte uiie quantité finie au regard de l'infini, et que l'unique j)arti pour nous consiste dans un abandon passif à la puissance irrésistible qui, à son gré, nous sauvera ou nous perdra. Mais si l'on considère la bonté et la justice de Dieu, on se dira que Dieu ne saurait nous récompenser ni nous punir pour des actions dont nous ne seiions point véritablement les auteurs; qu'il doit donc, en nous aidant à bien faire, nous laisser la faculté d'user ou de n'user pas de son secours; de sorte que notre volonté, en dernière analyse, est maîtresse de ses destinées, que nos actions, issues d'elle, sont susceptibles d'une valeur ëminente, et que nul des auxiliaires naturels, exercices, cérémonies, exhortations ou prescriptions des autres hommes, n'est à réj)uter négligeable. Ainsi, d'après les attributs, auxquels on se réfère en Dieu, on aboutira à faire ressoitir, dans le salut de l'homme, tantôt le rôle de la Grâce, tantôt celui du libre arbitre (iJa). Quant à essayer de composer les deux rôles, on n'y parviendra point : car, semble-t-il, l'empire de la Grâce asservit hî libre arbitre, partant l'annihile, et inversement, la moindre portion d indépendance qu'on réserve au libre arbitre l'ait échec à la Souveraineté absolue, partant l'abolit (i33j.
(lia) Sur celle opposition de conséquences auxquelles aboutit la raison dans la matière de la Grâce, suivant qu'elle s'altaclie à tel ou tel des attrit»uls divins; V. t. I, p. 170-171.
(i'^3) C'est en ce sens que Luther déclarait dans le De Servo arbitrio : Publiât ilaque ex dianiendro iiraescientia et otnni/)otentia Dei cum nostro libéra arhilrio. (Wcrke, édit. de Weimar, t. i8, p. Oiô, etc.i
l6 T.A DOCTRINE DE LA (iRACE
Que maintenant des esprits orgueilleux, soucieux de mettre dans les choses de la Religion cette clarté et cette distinction que l'on exige à bon droit des seules connaissances humaines (i34), laissant, enfin, leur raison s'écouter elle-même (i35), viennent à agiter les questions de la Grâce : ils seront naturellement enclins, selon que leur humeur leur aura fait mettre telle ou telle perfection au centre de l'idée bornée qu'ils se font de la Perfection infinie, soit à nier la Grâce pour ne pas détruire le libre arbitre, soit à nier le libre arbitre pour ne pas ruiner la Grâce (i36); et, dans lamas des témoignages de l'Ecriture et des Pères, ils rejetteront (à moins qu'ils n'en défigurent le sens par des interprétations forcées) tout ce qui ne s'ajuste pas à leurs vues. Les uns, pleins de la grandeur du Tout- Puissant (137), tout pénétrés des plus fortes maximes de saint Paul et de saint Augustin, sacrifieront le libre arbitre à la Grâce, les œuvres à la Foi, la lettre à l'Esprit, la hiérarchie visible de l'Eglise à l'inspiration intérieure et personnelle de l'Esprit Saint. Les autres, qui ne veulent voir en Dieu que le « Bon Dieu » (i38), et qui ne jurent que par les Docteurs Scolastiques et les plus récents décrets de Rome, donneront le pas au libre arbitre, aux j^ratiques de dévotion, aux rites sacramentels, aux règlements ecclésiastiques. El telles sont bien eflectivement les deux grandes pentes sur lesquelles, depuis bien des siècles, roulent alternativement les hérésies relatives à l'ordre de la Grâce : l'une qu'on peut appeler protestante, parce qu'elle a été suivie principalement, sinon par les Réformés d'aujourd'hui, très divisés d'ailleurs de sentiments, et dont la plujjart ont beaucouj) rabattu des exagérations de langage et de pensée où se complaisaient leurs maîtres (139), du moins x>ar les anciens précurseurs de la
(i34) V. t. XXVI, p. 207. — (i35) V. t. XII, p. 110. — (iSO) V. t. I, p. 92 et t. XX, p. 169.
. (iSj) C'est le reproche qu'on a fait souvent aux calvinistes et aux thomistes (Malebranche le reprend contre Boursier dans les Réflexions sur la Prémolion physique) de s'attacher uniquement à la Toute-Puissance de Dieu, sans considérer assez sa justice et sa bonté. — (i38) On a souvent attribué l'origine des idées de Lessius à un sentiment très profond de la bonté de Dieu. V. à ce sujet dans les Études (1864-1860) les articles du P. Matignon.
(iSg) Sur les modifications et atténuations apportées aux doctrines de Luther et de Calvin par leurs disciples respectifs, modifications, qui, sur le sujet de la Grâce et de la Prédestination, ont réduit, depuis
TXTROPUCTION I^
Reforme, tels que Wiclef, et aussi par les auteurs mêmes de la Reforme, TiUlher et Calvin, dans le premier élan He leur secte; la seconde qu'on peut appeler ,/É'6"M//;V/ae, car les membres <le la Compagnie «le Jésus en corps ont été les plus ardents à s'y précipiter, el qu'on peut aussi a|)peler ])élag'ienne, car sous des formules diUéreutcs, ce qui anime les Molinaetles [jcssius, c'est bien l'esprit de Pelage et de ses discij)les, les semipélagiens de Marseille (i4o). Protestants et Jésuites: sectes ennemies et semblables; ennemies, jmisqu'elles sont sur tous les points en dispute, — qu'il s'agisse du péché originel, de l'eflicace de la Grâce et de la Prédestination, ou qu'il s'agisse eles vertus, des sacrements, et de l'autorité de l'Eglise, — et semblables, puisque, appuyées sur la même ignorance ou sur le même dédain d'une partie des monuments où la Révélation divine est contenue, inspirées tlu même besoin téméraire d'appliquer la raison hors de son ordre, aboutissant souvent, en dépit de lécartement des points de départ, aux mêmes conséquences impies, elles sont l'une et l'autre également éloignées de la vérité,
le Synode de Doi'dreelit, les théologiens calvinistes à deux partis, les goniaristes, d'opinion à peu près semblable à celle des thomistes et les arminiens, à peu près conformes aux jésuites, ou aux semipélagiens, et qui ont amené la plupart des luthériens à des sentiments très voisins de coux des arminiens, v. Lettre d'Arnauld au landgrave de Hesse in Phil. Sch. de Leibnitz, éd. Gcrhardt, t. II, p. 35 ; V. aussi dans les Œuvres complètes d'Arnauld, l. XXIV, p. 602; t. XXXVII, p. 3-(); et Tradit. de IKgl. Rom., t. III, [). 152-198; Cf. Bosstkt, Exi)osition de la Uoctriue Catholique, ch. VII, Histoire des Variations, liv. VIII, ch. LI, etc.
(i^o) On sait que dans tout son Augnsliniis. Jansénius affectait de rapprocher sans cesse molinistes et semi-pélagiens. O rapprocliement est établi dune manière méthodique dans le petit traité qui sert d'appendice à l'ouvrage et qui est intitulé : Errnrùi massiliensiani et opinionis quoriimdiirn recentioriim :Tapà>,/r,/.ov et stalera. Semblablement, Pascal, dans ses écrits sur la Grâce, présente l'opinion des molinistes, qu'il oppose à celle des calvinistes, comme l'opinion « des restes des pélagiens ». Arnauld s'exprime fréquemment de même. Toutefois, comme nous aurons occasion fie !<• noter, il n'a pas laissé tle relever à maintes reprises, surtout dans la dernière partie de sa vie, les différences qui séparent la doctrine commune des jésuites de celle des semi-pélagiens. Il n'en est pas moins vrai que, pour lui, les principes des molinistes et ceux des semi-pelagiens .sont les mêmes. Aussi a-t-il constamment suivi la coutume des théologiens du Port-Uo5'al de rapporter les deux « erreurs contraires » dans la matière de la nrâce aux noms de Calvin et de Pelage. ^'. t. XX, p. lOy |eité plus haut, note ^.'i ] : Cf. t. I, p. «la.
l8 LA DOCTRINE DE LA GRACE
La vérité, — comme saint Augustin uous apprend qu il arrive d'ordinaire (l^i), — s'oppose à la fois à chacune de ces sectes opposées (ï43)- Tel le Christ entre les deux larrons, suivant la comparaison de ïertuUien, elle tient le milieu entre les deux erreurs contraires {i^'à), entre celle de Luther et de Calvin et celle des pélagiens, semi-pélagiens et molinistes. Non pourtant qu'elle résulte dune sorte de compromis où Protestantisme et Pelagianisme s'accommoderaient pas l'abandon ou 1 atténuation de leurs thèses les plus outrées. A proprement parler, et à les prendre en leur teneur positive, il n'y a rien de faux ou d'excessif ni dans les thèses pélagiennes, ni dans les thèses protestantes. Luther et Calvin ont pleinement raison de prétendre que Dieu meut l'homme invinciblement, et que la Justiiicatiou vient de la Foi : n'est-ce pas cout'orme au texte de saint Paul (144)'? Les pélagiens et les jésuites ont pleinement raison de vouloir que l'homme soit libre, et qu'il mérite son salut par ses bonnes œuvres : n'est-ce pas conlorme au Concile de Trente? Chacune des deux sectes n'a tort qu'en tant qu'elle rejette ce que soutient l'autre. C'est bien le cas de répéter qu'en pareille matière Ihérésie commence à l'exclusion (145) • L'orthodoxie, par conséquent, ne saurait ici se
(141) "V. AuG. ]ib. II, ad BoaiJ. cap. 3 et t. XXVIII, p. 559.
[ll\'i) Sur cette idée que la Vérité sons les matières de la Grâce est égaleuient opposée à Calvin et à Molina, v. (outre la lettre à M. de la Barde, déjà citée) : t. XXIX, p. 44» t. XVII, p. 700 (Arnauld se lélioite là de trouver dans le Catéchisme de la Grâce, de Feydeau, >• le veritable sentiment de saint Augustin, également éloigne des iiéresies de Calvin, et de celles des pélagiens et seini-pclagiens m.) Ça toujours été la prétention des théologiens du PorL-Koyal de tenir le milieu entre les deux erreurs contraires. V. notamment : Petkus AuaKLius Vindicicv, t. 11, p. 36: Hic enim et haeretici et tnendaces, et injurii quique ho mines, semper in extremis sv.nt ; Caiholici, veraces, ujsti, semper in mediis. Vituperandus Cali'inus, quod in uno extremo est; Spongia île livre qui soutient la cause des jésuites), quod in altéra, etc. ; — V. aussi : BouJRZEis, saint Augustin victoi-ieux de Calvin et de MoUna, Paris, itiôa ; l'Écrit à trois colonnes, i653; les Ecrits sur la Grâce de Pascal (éd. I3r. t. XI, p. i33 et .s. qq.), i45 et s. qq. ); le 5* lactum des Curés de Paris, etc. V. encore l'ouvrage imonyme (mais d'inspiration hautement Augustinienne) intitulé : Le juste discernement de la Créance Catholique d'avec les sentiments des Prolestants et d'avec ceux des Pélagiens touchant le mystère de la Prédestination et de la Grâce du Sauvem-, Cologne 1O91 ; et de même les Hexaples, etc.
Ii43; Y. t. XXiX, p. 44- — (i44) V. t. VU, p. 731. — (14Ô) v. t. XX, p. i6,9-i;7o. Cf. Pascal : Pensées, éd. Br. sect. XIV, Ir. 862, etc.
réduire à une opinion moyenne, qui, ne eoijservant que des morceaux et du Pélagianisme et du Molinisœe, serait par là même doublement hérétique. C'est seulement dans une doctrine supérieure, complétant sur chaque point tout ce qu'affirment les protestants par tout ce qu'alfirment les jésuites, en répudiant leurs négations réciproques ; c'est dans la réunion des deux erreurs contraires, — lesquelles réunies ne méritent plus le nom d'erreurs, — que doit résider la Vérité catholique 1146).
Cette alliance des contraires, cependant, est la croix et le scandale de notre raison. Mais de là. précisément, nous api^renons la grande règle qui s'impose à nous pour ne point trébucher dans les questions de la grâce, qui est de nous fier que peu à notre raison (i47)-
Notre raison, nous venons de la voir en ces matières divisée contre elle-même, incapable de faire un choix parmi des conclusions incompatibles, et également plausibles (i4^)- De quel droit oserait-elle assujettir à l'étroitesse de ses déductions une vérité qui la dépasse (i49)'? C'est à nous de nous assujettir à la vérité, en la cherchant sans préjugé, et en la reconnaissant sans réserve partout où elle se trouve, ou plutôt, puisqu'elle nous est inaccessible en elle-même, partout où se conserve la révélation que Dieu nous en a faite. Entendez : non pas seulement dans les Livres saints, dont le texte mort ii5o), susceptible de sens très divers (i5ij, ne reproduit de 1 aveu de ses auteurs qu'une partie de l'enseignenent du Christ (iSa);
!i46) V. NicoLK (Essais de Morale, 3' volume] : « C'est ainsi que la Vérité allie ce qui paraît contraire à ceux qui ne la connaissent qu'imparfaitement. Tout dépend de Dieu, donc il ne faut pas travailler, disaient certains hérétiques. 11 faut travailler, donc la vertu ne dépend point de lu Grâce, disent les Pelagiens. Mais la vérité catholique consiste à unir ces vérités, et à rejeter ces fausses conclusions. Il faut travailler, dit elle, et néanmoins tout dépend de Dieu. » Cité et approuve par Arnauld, t. XXXIX, p. 6i5-t)i6. Cf. t. XX, p. 169, cité plus haut, note (73).
(147) V. t. I, p. i;i. — (148) Ibid., p. i;o. — (149) « La foi range nos mystères dans un ordre à part, qu'elle tire de la juridiction des raisonnements humains », etc. Grande Perpétuité, t. lil, liv. Vil, ch. X. cité iiit. XIV, p. U17. Cf. t XXXV III. p. 94. — (lôoi Grande Perpétuité. 1. 1, p. 1143. — (iDi) V. t. X, p.43; t- V, p. 328; t. XVI, p. ao4-2o5; Grande- Perpétuité, t. I, p. 1143. — ^I5a) V. t. XVII, p. àOy; t. XX, p. 210.
mais dans la Foi vivante de l'Église (i53), dépôt sacré reçu de la bouche du Christ par les Apôtres, Fides ex Auditii, auditus aiitem per Verbuin Christl, et confié par eux à leurs successeurs, O Timothee, depoftifnm ciislodi, j)our être transmis de générations en générations, jusqu'à nous (i54)- Foi immuable, dont Jésus-Christ a promis à ses disciples qu'elle ne défaillirait jamais jusqu'à la consommation des temps, et à laquelle Evèques ou Pontifes mêmes ne sauraient rien ajouter ni ôter (i55), ne pouvant, disent saint Chrysostome et saint Augustin, « donner que ce qu'ils ont reçu » (i56). Foi unanime, apanage de tous les chrétiens, qui s^exprime dans les prières liturgiques récitées de concert par eux tous, et dont, à chaque siècle, les Papes en leurs décrets, les Conciles en leurs canons, les Pères en leurs ouvrages, sont les témoins (i5j) et les interprètes ( i58), non les inventeurs ou les arbitres (i59). Qiiod uhique, quod seniper. (jiiod ah omnibus : la Tradition, que définissent très exactement ces mots de Vincent de Lérins (1601, voilà l'unique gardienne de la Parole écrite comme de la Par^ole non écrite (iGi), l'unique rempart de l'orthodoxie contre les sectes dissidentes uCbi, l'unique règle du dogme (i()3). — Au sein de cette tradition, qui lie ensemble tous les âges de l'Eglise par l'unité et la succession d'une même doctrine ii64), nous n'avons rien à corriger, rien à négliger, rien à préférer. N'allons point, sous prétexte de quelque diversité de langage, ou parce que celui-ci aura plus spécialement mis au jour ce que celui-là a laissé dans l'ombre, commettre les l'aj)es les uns contre les autres i^iCJÔ), l'enverser le C>oncile d'Orange par
(i53 V. t. X, p. i() et p. i<). P(nii- le verital^le sens de ce mol Foi yuantc. dont certains abusent pour autoriser des ctiangements dans la doctrine, V. t. XXX, p. 235-236.
(1Ô4) V. t. XXI, p. 123-124. — (i'>5) V. t. XXII, p. 217-218. — ii5(>l V. t. XXVII, p. 272. etc. — (i57j V. t. XIX, p. .507. — (i58) V. t. XXI, p. 124. — (109^ Ibid. et t. XIX, p. ôoo. — '160) V. t. X, ]). 17; 1. XXX.
(161) V. t. IX, p. 223; t. XXI, p. 121. Sur la tradition comme déposi taire du texte de l'Écriture et de son sens, v. t. XX, p. 173-174 et Grande Perpétuité, t I. p. 1143. V. aussi t. XIV, p. 6o5-6o6. — (KJa) V. t. XXVII. p. 268-270 et p. 129, etc.; t. I, p. 91. — u63i V. t. I, p. 171; t, 1, p. 91; t. XX, p. 168. La formation do la jjcusée d'Arnauld .sur ce point est cxpli<|nce dans notre t. 1, eh. II.
[ii\\) V. t. XVIII, p. 989. — (i65) V. t. XIX, p.5o5.
INTItOnUCTIOX 21
lo Concile do Trente, et nous l'aire île lu Constitution d'Innocent X un motif d'oublier les plus anciennes et les plus solennelles décisions du Siège romain (i66). Ne séparons point l'Eglise d'à présent de l'Église primitive (1O7). Gardons-nous aussi d'exalter l'autorité de tel Père ou de tel docteur aux dépens des autres. Certes tous les Pères ne sont pas également utiles à lire et à consulter. Il en est qui par l'étendue et la ])rol"(>ndeur de leurs enseignements s'imposent entre tous comme guides et comme maîtres à qui veut s'instruire de sa religion (1681. On peut même dire que dans chaque ordre de matières, il y a quelque Père qui semble avoir été destiné tout exprès par Dieu pour réfuter les hérétiques ou prévenir ou réparer leurs égarements, et expliquer la vérité autant qu'il est possible (169). Ce don spécial a été dévolu à saint Hilaire et à saint Athanase en ce qui regarde la Trinité, à saint Cyrille d'Alexandrie en ce qui regarde rincarnation, à saint Jean Chrysostome en ce qui regarde l'Eucharistie, à saint Cyprieu et à saint Grégoire en ce qui regarde la morale (170). C'est en ce. sens que saint Augustin, — duquel il ne faut séparer ni ses disciples, saint Prosper et saint Fulgence, ni saint Bernard, ni saint Thomas, — est à bon droit appelé le chef de toute la théologie de la grâce (i^ij. Mais qu'il s'agisse de saint Augustin ou de quelque docteur que ce soit, il serait ridicule de iienser que si le catholique suit leurs sentiments, c'est à cause de la science ou de la pénétration qu'il admire en ces grands saints, si admirables soient elles en elTet 1172) : c'est d'un coté parce qu'eux-mêmes se sont fait gloire de ne rien dire de leur propre fonds, et de se Itoiner à expliquer à découvert ce que pensait avant eux, plus nu moins confusément, l'ensemble des lidèles (ij'i) ; et c'est
iG(l llnd. — Ki7) V. t. XXVII, p. laô; t. XXX. p. .235-236; t. XXIX,
(1681 C'est ce que A'oulait dire Jansénius quand il disait (Jxtutade qui n'est du reste pas dans son Augustinus) que « le seul saint Augustin est néees saire, et les autres Pères utiles -.. Il voulait parler du clioix des livres que sait l'aire un théologien dans ses études, et de la meilleure manière tle s'instruire des vérités et de la religion, non an fondement sur lequel la certitude de ces vérités est appuyée. V. t. XVI, p. >i4-
(i6i)i \'. t. XXVIl, p. 523-524 et p. i25. — (170; V. t. XXVII, p. 126 et 523-524; ' ^VI, p. 2o5; t. XVIII, p. 790-791. — (171) V. t. XVI, p. 77. — (172) Barcos a particulièrement insisté sur ce point, loc. cit. — (173) V., Jansen., Lib. ProaemiaL, cap. la et i3; cf. t. XVI, p. 3oa.
Qli LA DOCTRINE DE LA GRACE
d'un autre côté parce que leurs explications ont été approuvées, adoptées, et solennellement consacrées, par la suite des Docteurs, et des Goncilès, et des Papes, qui sont venus api'ès eux (174)- Quand nous nous fions à saint Augustin, nous nous lions ea réalité, non à l'esprit de saint Augustin, mais à l'Eglise elle-même (i^o), qui l'a proclamé son organe et sa langue. tinguam Ecclesiœ, selon le mot de saint Bernard (176). Nulle autoi'ité particulière, donc, n'a de poids dans l'Eglise qu'autant qu'elle s'appuie sur le consentement universel et traduit la croyance perpétuelle des chrétiens (177). Mais réciproquement toute opinion qui a été toujours et partout reçue dans l'Eglise doit être révérée comme appartenant à la tradition et à ce titre comme exempte d'erreur : Qiiod apud miiltos iwiim invenituf*, non est erratum sed traditumii'-S). C'est dire que la tradition est un tout indivisible, comme le Christ dont elle est la voix 1179). Acceptons-la telle quelle. Théologiens catholiques, ne laissons perdre aucune des parties de la Vérité catholique. Enfants de l'Eglise, professons avec tin zèle égal, sans trop nous soucier de les mettre en harmonie, toutes les opinions qui se trouvent nous êti*e également recommandées par l'autorité de l'Église fi8o). Et si nous n'avons pas assez d'habileté pour les
(174) V. notamment: t. XVI, p. 77; t. XVIt, p 55^; t. XIX, p. 472.
(175) Voir surtout t. XVI, p.- 83. C'est ce que disait expressément Saint-Gyran dans ses lettres à Arnauld (V. L. C. t. II, p. 586). De même Barcos : Jlœc ergo orniiia fidei esse constet, non quod Augastinus asseriierit et tradiderit esse de fuie, sid quia ab eo ita asserla et tradita probant sed confirmavit hcclesiae. Ad Jideni ea vexU authoritas Ecclesiae non Augustini. Ecclesiae credintus, non Angusllno. [Quae sit sancli Augastini authoritas, etc. Paris, i65o, p. 24-25.) — C'est donc une manifeste calomnie de ijrétendre que les Aui;iistiniens veulent faire de saint Augustin ou de tout autre Père le juge des matières de la foi en la séparant de l'Église. iV. t. XVII, p. 568-569.1 Et c'est tourner « d'une manière odieuse >> et très inexacte un principe vrai quant au fond, que de résumer l'opinion des Augusliniens en cette formule, condamnée par le Décret des 3i Propositions : Ubi guis iia'enerit doctrlnam in Augiistino clare fandatam, illtirn absolnte potest tenere et docere non respiciendo ad uilam Pontificis BuUam. (V. t. IX, p. 345 et 397.)
(176) V. l. XVI, p. 88; t. XIX, p. 474, etc. Sur l'autorité de saint Augustin et des autres Pères, et sur la notion délinitive de la tradition à laquelle Arnauld s'est arrêté, v. notre tome premier, cli. II, IV et conclusion. — (177) V. t. XXVII, p. 339 340. On verra l'application de ce principe en ce qui concerne la déteimination de l'autorité des Conciles et des Papes dans notre 2» partie (la morale . ch. lll. — (178) Tertullien, cité in t. XXXVIII, p. 92. — (179) V. t. XXIX, p. 299. — (180) V. t. XX, p. 168 et p. 170.
INTRODtTCTIOX 23
accorder, ayons du moins assez d'humilité pour les adorer toutes ensemble fiSi).
Gela siçfnifie-t-il qu'en ce qui touche les dogmes notre entendement n'ait qu'à se taire? Tant s'en faut. Dans les mystères les plus insondables. Dieu a voulu, nous savons pourquoi, qu'il y eût en même temps clarté et ténèbres. La lumière n'est pas moins essentielle à la Foi que l'obscurité TiSa). La raison, qui est jusre des motifs de crédibilité du dogme f^iSS), doit avoir part aussi à la connaissance que nous avons du dogme luimême. Il est vrai qu'elle doit renoncer à s'en former des opinions de son chef (1841, et à en étendre le contenu par voie de déduction fiSS). Mais l'ayant reçu de la tradition, à la manière d'une chose de fait, qui l'empêche de s'y appliquer comme aux choses de fait, pour en mieux discerner les éléments et pour en dégager les relations? Si, entre certains articles du dogme, par exemple entre l'efficacité de la grâce et la liberté de l'homme, le rapport nous demeure, en son fond, incompréhensible, d'autres, en revanche, remarque saint Prosper. — par exemple la corruption originelle, la prédestination gratuite et lu nécessité de la prière d'une p^rt, et, d'autre part, l'existence du libre arbitre, la valeur des mérites humains et l'utilité des œuvres. — apparaissent liés par un enchaînement indissoluble (1861. Retrouver et exjjliquer cet enchaînement, ne sera-ce pas faire œuvre de raison? — Ainsi la raison, précédée par l'autorité (187), éclairée par l'auto^ rite (188), appuyée sur les instructions de ces privilégiés à qui Dieu, en vue de leur mission de Pères de l'Eglise, a accordé une lumière plus pure et plus parfaite que celle de la simple Foi (1891, peut communiquer à notre Foi même quelque intelligence 1 190) : et c'est tout l'objet de la théologie ( 191 1.
Pour y réussir, il faudra seulement que le théologien se souvienne du principe que nous avons établi tout à l'heure, à la
(181J \'. t. I, p. 92. — [i»-2j (irande Pi-rpétiiitë, t. 1, p. iiôo. — (iS3) V. t. XLI, p. 396. — (i84) V. t. I, p. 3i.
(i85) V. t. XXIII, p. 209-210. — (i86j V. t. X, p. 290. et t. XXIX, p. 2-2. — (iS: V. t. I. p. 3i. — fi88; V. t. XYIII. p. 934. — 'i8g) V. t. X\X, p. 240. Pt t. XVII, p. 6t5. — flgoi A', l. XXVII. p. 30".. — (191I V. t. XVll. p. 6i5. Sur cette conception du rôle de la l'uison ea ttiéologie, et sur les rapports d'une telle conception avec le cartésianisme, comme aussi sur l'attitude d'Arnauld à l'éjjard de la méltiode scolastique, v, notre ,st. I, Uv. II, cti. 1 et eh. III.
suite de Dcscartes, touchant la connaissance de l'Infini. Ce n'est qu'en renonçant à les « embrasser toutes à la fois », ce n'est qu'en les considérant séparément, qu'on peut connaître distinctement les perfections divines, de façon à en démêler les propriétés et les suites : quoique Dieu soit absolument juste et sage, nous ne devons pas penser aux obligations que lui font sa justice et sa sagesse quand nous voulons nous faire une idée de l'immensité de sa puissance (iQ^j. Puisque les vérités de la grâce forment comme des chaînes diverses se rattachant respectivement aux diverses perfections de Dieu, et puisque là est la source de la difficulté où nous sommes d'en comprendre l'accord, il est évident que la même méthode doit être ici applicable : traiter de chaque vérité, ou de chaque chaîne de vérités, à part, sans prendre souci, au moment où Ton s'occupe de l'une d'elles, des vérités qui semblent y faire échec {i93i. Cette méthode est justement celle qu'a en vue saint Augustin, lorsqu'il nous avertit qu'on ne peut parler dignement de la puissance de la grâce sans qu'il semble que l'on nie la liberté, et qu'on ne peut non plus défendre la liberté sans qu'il semble que l'on nie la puissance de la grâce (i94)- Mais il va de soi qu'abstraction ne veut ^sls dire négation. Aussi, à l'exemple du même saint Augustin, ne devi'ons-nous point manquer, une fois posée et développée l'affirmation de l'un des termes, d'y joindre incontinent l'affirmation du terme opposé. Saint Bernard, après avoir proclamé que dans l'action méritoire la grâce fait tout, se hâte d'ajouter que tout se fait aussi par le libre arbitre. Par là se ti'ouve réalisée cette égale profession des vérités contraires, en dehors de quoi, nous l'avons dit, tout est hérétique (u)5).
On peut juger qu'à en user de la sorte le théologien respectueux de la ti'adition se>'a inévital)Uunent engagé dans l'exposé de ses idées, et suivant qu'on choisira dans ses écrits telle ou telle formule, à faire tour à tour ligure de Calviniste et dePéla-
(192) V. Descartes, éd. Ad. et. T., t. I, p. 146, t. IV, p. 119. VA', plus haut, p. 10-12. — (193) C'est pourquoi Arnauld lait remarquer à Malebranche que, cberchanl à établir l'eflicace de la grâce, il niu^ait pas besoin de s'occuper de la façon dont cette efficace s'accorde avec la liberté. V. t. XXXIX, p. 78. — ^194) Y. t. I, p. 517. — (igS) Cf. Pascal, Pensées, sect. VIII, fr. 567.
gien (196). Il sera donc accusé de duplicité ou d'inconstance (197). Et finalement, il sera en butte à Tinimitié des deux partis. Mais loin de s'en émouvoir, il concevra au contraire, à se trouver pareillement éloigné de ceux qui errent, soit à une extrémité, soit à l'autre, un juste sujet de s'assurer qu'il tient la voie droite.
A'oilà comment, prenant pour règle inviolable la tradition, et pour guides principaux saint Augustin et saint Thomas, s'appliquaut aux vérités claires, et ne cherchant l'éclaircissement des autres qu'avec inditférence, comme une chose dont la foi ne dépend point (198), gardant les yeux constamment fixés sur les deux écueils opposés, molinisme et calvinisme 1 1991,
(196) C'est ainsi quAriiauItl. qui a tant de fois soutenu contre les « superbes défenseurs du lilire arbitre » l'efficace de la Grâce, a été amené à reprocher à Malebranche (qui pourtant est, i^ar beaucoup d'endroits, pur Moliuistei de faire trop petite, à certains éfjards. la part de la liberté, par la manière dont il conçoit l'ordre de la nature et les lois générales (V. t. XXXIX, p. 2,04 et p. 3oi). — C'est aussi ce qui expli([ue qu'on ait pu trouver dans Jansénius, d'une part, des propositions assez voisines de celles qui ont été condamnées dans la Bulle d'Innocent X, et, d'autre part, des propositions exactement contraires, comme celles qu'Arnauld s'est amusé à relever (t. XIX, p.aaS.: V. notre tome I, liv. II, ch. II.
(197) C'est [jrécisément le reproche qui est fait à Arnauld par .lurieu, lequel s'indigne de voir Arnauld tenir aux protestants un langage exactement contraire à celui qu'il tient aux molinisteâ. V. .Jcrifc, l'Esprit de M. Arnauld, t. II. p. 70 et qq.
{1981 V. t. I, p. MW; t. XII, p. 107-108; cf. t. I, p. 679 : .Vrnauld recommande de ne pas trop « enfoncer » dans la matière de lu Prédestination. V. dans le même sens la recommandation ([ue fait .lansénius, d'accord avec Saint Cj'ran, de fviir la curiositc même dans la connaissance religieuse. Lib. Proaemial, cap. ."> et 6.
(199) La prétention des théologiens de Port-Royal de n'être pas moins éloignés des prolestants que des nu)linistes a été très fréquemment discutée, non seulement par des lliéologiens ,tels (jue le P. Decliamps (dont tout le De f/aeresi Janseniond est consacre à montrer la conformité de .lausénius avec Calvin), ou Malebranche v. par exemple : II" Lettre contre la défense de M. Arnauld, iii Recueil de toutes les réponses à M. Arnauld. 1709, t. I. p. .'49S et suiv.', ou Féneion (v. l'Instruction pastorale en forme de dialogue, etc.), mais même par des historiens indépendants, tels que Sainte-Beuve. L'opinion (jui s'est accréditée un peu ]iartout est que la doctrine de Porl-Ruval est, sinon un calvinisme « rebouilli », comme le <lisait un adversaire d'Arnaiiid, du moins un demi-calvinisme.
A l'appui de cette thèse, on ne manque pas de faire observer que Jansénius, Arnauld, ou les autres, quand ils veulent montrer l'opposition de leur doctrine avec celle des luthériens et calvinistes, pré-
plus vigilant encore à l'endroit du premier qui n'a pas, comme l'autre, été signalé aux regards par une condamnation
sentent cette dernière d'une façon très infidèle, ne s'attachant qu'à la lettre de certaines formules et prenant, en quelque sorte, plaisir à en exagérer la signification hérétique. (C'est aussi ce que dit J.urieu, l'Esprit de M. Arnauld, t. II, p. 20). Dans le fond, si l'on examine équitablement le sens de Luther et de Calvin, on trouvera qu'ils n'ont rien voulu dii-e d'autre que ce qu'ont dit Jansénius même et ses disciples.
Sur quoi il faut remarquer trois choses :
Peut-être en effet, et même certainement, a-ton le droit de définir les doctrines calvinistes ou même luthériennes de la Grâce autrement que par les « paradoxes », (c'est le mot même dont Luther se sert pour qualifier sa négation du libre arbitre. V. Werke, édit. de Weiraar. De SerK'o arbitrio, t. 18, p. 6341, que leurs auteurs ont mis en avant comme par un désir exprès de susciter le scandale et la contradiction. Mais à les interpréter équitablement, on s'aperçoit que ces doctrines, on même temps qu'elles se rapprochent, en effet, de l'Augustinisme, échappent à peu près complètement aux reproches ordinaires des oontroversistes catholiques, et surtout aux anathèmes du Concile de Trente, lequel, en condamnant certaines formules de Luther et de Calvin, n'atteint en réalité la vraie pensée d'aucun d'eux. Luthériens et calvinistes l'ont maintes fois fait ressortir, et ils y auraient pu insister davantage encore, s'ils avaient ( u le même souci que les gens de Port-Royal de se mettre en règle avec les décisions des Conciles catholiques, ou plutôt s'ils n'avaient eu, au contraire, le souci de s'opposer aux catholiques sur tous les points possibles. En tout cas c'est la réponse ordinaire que font les Augustiniens aux accusations du calvinisme : « Vous ne nous trouvez conformes à Calvin que parce que vous donnez à Calvin un cens catholique. » (V. Fénelon, Instruc. pastorale sur le syst de Jans., i" partie, 2' lettre.)
Mais, d'un autre côté, il faut bien savoir (ce que les historiens ont généralement négligé d'indiquer) que les théologiens de Port-Royal ne sont guère moins portés à outrer l'erreur inoliniste que l'erreur protestante. Ils considèrent comme caractéristiques du molinisme des phrases échappées à quelques molinistes imprudents, et qu'ils tirent de leur mieux au semi-pélagianisme Ce qu'ils nomment la conception molinienne de l'indifférence d'équilibre ou de la Prédestination post prasvifia mérita, par exemjîle, répond fort mal à ce qu'on trouve dans Molina lui-même A y regarder de près (nous aurons l'occasion de le montrer) la pensée authentique de Molina, sur plusieurs points importants, n'est pas tellement dilférente de celle d'Arnauld. Et cela est si vrai qti'Ariiauld. qui semble, d'ailleurs, avoir peu pratiqué Molina. AOyant plutôt le molinisme dans Lessius icomme J.inséniusi et surtolit dans des molinistes contemporains (Habert, Lemoine. Mallet, etc.) invoque souvent sur les points en question le témoignage de Bellarmin; or, Bellarmin. à tout prendre jv. Schxkemaxm, Cnntroverslarum, etc., p. 2'35-337. V. aussi le P. de la Servière. La théologie de Bellarmin et l'article de Le Bachelet, in Die. de théol. cath.i est et s'est déclaré lui-même en accord foncier avec Molina et même avec Lessius. iV. sur le cas que fait Arnauld de Bellarmin et sur la connaissance qu'il a des maîtres du molinisme. notre t. I, liv. II, ch. I et II).
Quelqu'un inférera-t-il de là que, dans le fond, sur les questions
INTRODUCTIOX 37
solennelle de rÉglise, — voilà dans quel esprit il convient d'entreprendre l'explication des vérités de la grâce, soit en elles-mêmes, soit dans leurs conséquences pratiques.
rflativcs à la grâce, le itai Augustinisme, le irai Calvinisme et le cvai Molinisme [k quoi on pourrait ajouter le 'ihoniislne) reviennent à peu près au même, et que les disputes si longues et si bruyantes qui ont mis aux prises leurs partisans respeetiffe se réduisaient (pour une large parti à des querelles Je mots? CVUtit, on le sait, lavis de Bayle. (V. p. ex Rép. au Provincial ch. 142 . El ce sera aussi, je l'espère, une des conclusions qui ressortiront du présent travail, une fois achevé.
Tout ce que je puis dire, pour le moment, et tout ce qu'il est Utile de savoir pour bien comprendre l'exposé qui va suivre, c'est ceci :
I" La façon dont Arnauld et les théologiens de Port-Royal interprètent les doctrines soit de Luther, soit de Calvin, soit de leurs successeurs, est à peu près celles des controversistes catholiques les plus autorisés du xvir siècle, en particulier celle de Bossuet,qui a approuvé les principaux ouvrages dArnauld et de Nicole contre les protestants, et dont Arnauld cite fréquemment, avec de grands éloges, l'ÏIistoire dfs Varialions et L'Exposition de la Foi catliotitjiie (v. à ce sujet notre 1. 1, ch. III et le t. III, eh. iX . Quant au Molinisme, celui qu'ils ont en vue est tout naturellement celui qui leur est continuellement opposé par leurs adversaires du temps, lesquels, soil par ignorance, soit par l'ardeur même de la lutte, peuvent bien se laisser entraîner à des outrances de paroles que désavouerait Molina.
a* Par ailleurs, les théologiens de Port-Royal, et Arnauld avec eux isurtout dans la seconde partie de sa vie*, se sont parfaitement rendu compte quil pouvait y avoir un écjirt, voire un écart assez sensible, entre le molinisme ou le calvinisme qui s attaquent, et les sentiments authentiijues de Molina ou de Calvin. Il est signiticatif qu'Arnauhl, dans ï Apologie pour les •'iaints Fères, dans la iVoui'elle défense de la Trii duclion de .Mans, et dans les Réflexions philosophiques et théologujues ni' mentionne pas Molina parmi ces théologiens qu'il appelle les .^ purs mulinistes -i, et qui, dit-il, ont emljrassé « grossièrement » le parti des prêtres de Marseille. Kt Fourquevaux exprime bien, semble-t-il, la pensée commune des théologiens de Port-Royal, quand, après avoir exposé la doctrine couramment entendue sous le nom de Molinisme, il ex[)lique qu'il y aurait lieu de « discuter si cette doctrine est dajis tous les points exactement la même qui est dans le livre de Molina », et que c'e>l une question de savoir jusqu à quel point Molina lui-même a été nioliniste v. Catéch. historique et dogmatique. La Haye, 1733. t. 1. p. io et suiv., 37 et suiv., etc. . Il en va de même du Luthéranisme et du Calvinisme. Non seulement .Vrnauld, Quesnel, etc., se rallient pleinement à la constatation de Bossuet qu'il n'y a plus de différend réel entre les luthériens ou calvinistes contemporains touchant la grâce, la liberté, et plusieurs autres questions importantes, mais ils sont tout disposés à reconnaître que l'on peut donner un sens catholique aux diatribes, à première vue blasphématoires, de Luttier et de Cahin sur ces mêmes questions. Bourzeis n'y fait pas d'objection. \\ . Bourzeis, Saint Augustin victorieux de Calvin et de Molina, Paris, i632, p. 89 et sqq., io3 et sqq. . Et Arnauld, dans un livre précisément consacré à combattre la morale des réformés, admet que même les
paroles « impies » de Luliicr sur l'inutilité des œuvres {Pecca fnrlUer sed crede fortins, etc..) comporteraient à lu ris:ueur une explication acceptable. (V. t. XIII, p. 95.)
3° Mais la vérité est que la plus ou moins grande fidélité historique de l'image qu'il trace soit du calvinisme, soit du molinisme, est pour le théologien de Port-Royal chose tout à fait secondaire. Ce qui l'intéresse, c'est beaucoup moins de savoir ce qu'ont pensé Luther et Calvin, ou Molina et Lessius, que de discerner, exactement, ce que lui-mèiuc, en ces matières, doit s'abstenir de penser. Les mots de Cah'inisine et de Molinisme désignent à ses yeux des positions doctrinales qui, quand bien même elles n'auraient été adoptées par personne, auraient du moins pu l'être, et marquent, en tout état de cause, les extrémités logiques par rapport auxquelles se situe sa propre position. C'est là, remarque-t-il, la pensée de l'Eglise elle-même qui, dans ses Canons Conciliaires ien particulier dans ceux de Trente), et aussi dans certains canons du Concile d'Orange, se garde de nommer aucun auteur, — « si (jais dixei-it « etc., — mais trouvant chez celui-ci oucelui-là des formules auxquelles on pourrait donner un sens hérétique (par ex. : les formules de Luther et de Calvin sur la passivité de la Volonté sous la Grâce, l'inutilité des œuvres, etc...,) condamne ces formules en elles-mêmes, sans se soucier du sens que leurs auteurs ont effectivement donné. (V. à ce sujet Bouuzeis, loc. ci<.,p. 89 : « Et ce fut un avis que donnèrent quelques Pères à ce Sacré Synode que, lorsqu'il s'agissait ou d'examiner ou de censurer les ])roj»ositions d'un hérétique, il ne fallait pas s'amuser à rechercher s'ils les avait écrites ou entendues en im bon sens, mais seulement si elles se pf)rtaient d'elles-mêmes et selon leuisens le plus naturel à une mauvaise explication qui soit capable de scandaliser la conscience des faibles, dont l'Eglise se propose en toutes choses de ])roeurer l'édification et d'assurer le salut. »l En d'autres termes, la seule question importante est ici la (inestion de droit, non la question de fait. On peut concevoir, idéalement, deux façons inverses d'errer: l'une caractérisée par certaines expressions de Luther et de Calvin; l'autre caractérisée par certaines expressions de Molina ou de ses disciples. Ouels que soient effectivement le sens et uiême l'authenticité de ces exi)ressions, elles dénotent à tout le moins deux erreurs possibles : cela suffit i)our qu'on soit obligé de les repérer et de s'assurer qu'on est toujours à <listance de l'une et de l'autre.