‹ La doctrine de Monroë (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons terminé l'étude des principales applications de la doctrine de Monroè et nous avons vu les principes de non- colonisation et de non-intervenlion énoncés en 1823 aboutir à un gigantesque protectorat des Etat-Unis sur le Nouveau-Monde et à l'expulsion de l'Europe des territoires qu'elle avait colonisés (1), Merveilleusement souple en effet, la doctrine de Monroe devait autoriser les actes politiques les plus divers, et les légitimer tous. Il n'est pas jusqu'à son titre de doctrine qui n'ait contribué à son succès, en donnant aux décisions qu'elle inspira une apparence juridique, qui devait plaire à un peuple sur lequel les

(1) Noua n'avoDs étudié en offct que les priocipales applications de la doctrine de Monroé ; on pourrait en citer d'autres : les États-Unis ne sonl pas intervenus en 1838 dans le dilTérend survenu entre la France et BuënoS'Ayres, non plus que dans les difllcuttés qi^e suscita les années suivantes aux gouvernements de Paris et de Londres le dictateur Rosas, Ils ne sont pas intervenus en 4866, lors du bombardement de Valparaiso par l'escadre espagnole, ni dans la contestation anglo-argentine au sujet des Maiouioes. Ils sont au contraire souvent intervenus à Haïti, au Chili, etc..

éminemment respectable qu'une longue expérience nous a appris à rechercher chez un Président ; il était honnête, laborieux, animé d'intentions généreuses, mais il était quelque peu borné {somcwhat dull) >< ; il sut â merveille incarner les passions de son peuple ; il était d'ailleurs inspiré par Âdams et par Jefferson.

Dès 1823, le peuple américain, composé de quelques millions d'Ames, avait le sentiment de sa vitalité et de sa grandeur future ; il se sentait isolé de l'Europe par des milliers de lieues et il résolut delà supplanter dans les Amériques du Sud et du Centre ; il lui interdit de coloniser et d'intervenir désormais en Amérique. Mais comme le fait excellemment remarquer M. Pradier-Fodéré, « c'est intervenir que d'interdire aux autres Gouvernements d'intervenir (1), » Tout en refusant au Congrès de Panama de 1826 de prendre d'engagements vis-fi-visdes états du Sud, le Gouvernement de Washington invoque la fameuse doctrine dans les cas les plus divers ; elle lui sert à. acquérir

(1) Pradier-Fodéré, Droit tnt. public, p. 558.

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des territoires dont elle interdit l'occupation ou la conquête aux autres états ; elle devient ensuite oifensive, et après avoir interdit à l'Europe de s'avancer en Amérique, la même doctrine leur ordonne de reculer : dans les affaires de Venezuela et de Cuba, elle entreprend de chasser l'Europe du continent américain sur lequel elle s'était jusquelà bornée à l'empêcherde s'étendre. Enfin, en vertu d'une dernière interprétation de la doctrine de Monroë, la grande République, si longtemps pacifique, devient belliqueuse, donnant un sanglant démenti aux publicistes et aux sociologues, qui, comme Tocqueville et ses disciples, nous présentaient les Américains du Nord comme des modèles de sagesse et de raison et nous affirmaient que a les démocraties sont pacifiques ». Les Etats-Unis entreprennent de chasser les Européens des territoires qu'ils possèdent encore en Amérique. Ils s'adressent tout d'aliord aux plus faibles et ils prétendent chasser l'Espagne d'une terre qu'elle possède depuis quatre siècles.

En même temps, ils ont compris que les guerres les plus importantes auront lieu désormais sur le terrain économique, et qu'un tarif mal fait est aussi funeste à une nation que la perte d'une bataille : ils invoqueront la doctrine de Monroë pour la défense de leurs intérêts économiques. Leur commerce se développe dans des proportions prodigieuses ; ils essaient de se passer de l'Europe, et ils lui ferment l'accès de leur territoire par des tarifs presque prohibitifs ; il leur faut des débouchés pour les produits de leurs manufactures ; il les chercheront en Amérique, et Us essaieront

de faire du Nouveau-Continent un monde spécial ne recevant rien de T Ancien ; une vaste fédération est tentée, ressuscitant en Amérique le vieux rêve des Etats-Unis d'Europe : les Américains du Nord veulent chasser l'Europe du Nouveau-Monde au point de vue politique et au point de vue économique.

Tel est le rêve des Etats-Unis, poursuivi au nom de la doctrine de Monroô.Des publicistes et des hommes d'Etat américains déclarent ouvertement que le Canada, Terre-Neuve, les Antilles danoises, Cuba et Haïti tout entière sont appelés dans un temps tri^s rapproché à faire partie de l'Union, et ils ne dissimulent ni leurs ambitions, ni leurs espérances.

Il serait imprudent de prophétiser. Si l'Angleterre a reconnu en quelque sorte la doctrine de Monroë dans l'affaire du Venezuela, la chevaleresque Espagne dépense son sang et son or pour affirmer son droit d'agir seule à Cuba ; ce n'est pas au Président américain, mais au Président de la Confédération suisse que la France et le Brésil ont remis le soin de résoudre la difficulté séculaire du Contesté guyanais.

Vis-à-vis des états purement américains la doctrine Monroô vaut surtout par la signification que lui donnent ces états. Grâce à sa magnifique natalité, à Tunion loyale des races anglaise et française sur d'immenses territoires admirablement fertiles, grâce au libéralisme de ses institutions, il est probable que le Canada demeurera en Amérique un état libre. Avec ses 12 millions d'habitants, sa

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grande vitalité, son sol merveilleusement riche, la valeur de ses soldats, que nous avons éprouvée à nos dépens, le Mexique est pour la race latine une barrière excellente contre les invasions américaines. Les cinq petites républiques de l'Amérique centrale ont signé le 15 juillet 1897 dans la ville de Guatemala un traité en vertu duquel elles ne forment vis-à-vis de l'étranger qu'un seul état ; elles seront ainsi plus fortes. L'intervention des Etats-Unis au Venezuela avait tout d'abord excité un vif enthousiasme, mais cet enthousiasme s'est rapidement changé en inquiétude quand les Américains du Sud ont vu que la protection de la Grande- République ressemblait fort à un protectorat. Parmi les états du Sud, le Chili auquel la valeur de ses hommes d'Etat, le courage de ses marins et de ses soldats et son développement économique permettent d'aspirer à un rôle prépondérant dans le Sud, se montre particulièrement jaloux de son indépendance.

Déjà, en 1889, une tentative d'union fort intéressante avait été faite entre plusieurs des anciennes colonies hispano-portugaises. A la suite d'un congrès de droit international privé sud-américain tenu à Montevideo^ la République argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, le Pérou, le Paraguay et l'Uruguay concluaient un traité, en vertu duquel les jugements rendus par les tribunaux de l'un quelconque des états de l'Union seraient exécutoires de plein droit dans tout le territoire de l'Union. Cette tentative est de la plus haute importance, et de nature à resserrer les liens qui doivent exister entre des peuples de

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même rang, qui ont tant d'intérêts communs. Plusieurs traités ont d'ailleurs été signés à Montevideo entre des États du Sud (1).

La protection trop lourde du Gouvernement de Washington a effrayé les petits états. M. Gaston Rouvier a eu Fingénieuse idée de demander à leurs représentants à Paris ce qu'ils pensaient de la doctrine de Monroë (2) : « La doctrine de Monroë, déclarait le ministre argentin, n'est, suivant ma manière de voir, que le désir véhément d'un peuple qui formule l'expression de ses intérêts matériels et moraux, mais ce ne peut-être un principe de droit public. Je suis loin de discuter cette aspiration nationale, mais elle n'est point revêtue, à mon avis, des caractères de justice et de droit naturel capables de s'imposer d'euxmêmes à Ti^mérique entière. Je crois que, dans l'état actuel des choses, le principe sur lequel s'appuie cette doctrine n'a pas de raison d'être. Est-ce que, désormais, l'Espagne peut caresser l'idée de revendiquer ses anciens privilèges coloniaux, la Grande-Bretagne celle de s'attirer les colonies émancipées en 1776. L'indépendance de l'Amérique est un fait et un droit, et personne n'a Tidéè de revenir sur les faits accomplis ». Les représentants d'Haïti, du Mexique, de la Bolivie se montraient également d'une extrême réserve ; un personnage influent de la colonie mexicaine s'exprimait ainsi : « Ce que l'on appelle doc-

(1) Notamment des traités d'arbitrage. Il est vrai que le Président des États-Unis était généralement choisi comme arbitre.

(2) Le TempSy 4*' janvier 1896.

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irine de Monroe n'est qu'une opinion particulière aux Américains du Nord. Les Républiques latines n'ont jamais donne sur cette opinion leur avis officiel. Elles n'ont jamais adhéré à cette prélendue doctrine, ni ne l'ont jamais repoussée... Nous, les peuples latins, gardons notre quantà-nous ! L'Amérique aux Américains ! Soit ! mais pas seulement aux Américains du Nord, Il faut que chaque partie de l'Amérique appartienne exclusivement ft l'état qui l'occupe ».

Cette défiance s'est déjà traduite par des faits : le Sénat bolivien n'a pas voulu reconnaître aux insurgés cubains la qualité de belligérants ; le gouvernement de Nicaragua, nous l'avons vu, refuse au gouvernement de Washington la permission de creuser sur son territoire un canal interocéanique. Les petits états américains qui choisissaient toujours pour arbitre de leurs différends le Président des États-Unis ont maintenant recours à des juges plus désintéressés : le Costa-Rica et la Colombie viennent de demander au Président de la République Française de résoudre par une sentence arbitrale une contestation de frontières qui les divisait.

Enfin, la conduite des Etats-Unis dans les affaires de Cuba fait redouter avec raison aux états d'origine espagnole l'interprétation nouvelle de la doctrine de Monroë. Le 16 avril 1898, une convention entre le Chili et le Pérou a été signée à Ancon au sujet des provinces de Tacna et d'Arica, revendiquées par les deux états. Les deux pays conviennent d'un plébiscite pour décider à quel état ap-

partiendront ces deux provinces, et c'est à la reine régente d'Espagne qu'ils demanderont de déterminer les conditions dans lesquelles se fera le vote (1). La guerre entre l'Espagne et les Etats-Unis a excité dans les Amériques du Centre et du Sud un très vif sentiment de sympathie à regard de la vieille métropole latine et tous les petits Etats ne dissimulent pas leurs vœux en faveur de l'Espagne. Plusieurs gouvernements du Sud, malgré la situation difficile de leurs fmances, ont refusé de vendre, même à des conditions très avantageuses, leurs navires de guerre aux Etats-Unis. Un Argentin qui occupe une situation considérable, le général Lucio Mansilla vient de demander au Congrès de son pays la permission de s'engager dans un corps de volontaires espagnols de Buénos-Aires pour combattre avec l'Espagne contre les Etats-Unis. Le même général a exprimé devant un rédacteur du Temps les sentiments suivants que professent un grand nombre de ses compatriotes (2) : « Ce n'est pas que dès le début nous autres Sud-Américains nous n'ayons été de cœur avec les Cubains dans la revendication de leur indépendance. Nous avons passé par là nous aussi. Mais nous avons conquis seuls notre liberté et ce que nous ne pouvons admettre c'est que les Cubains, pour s'émanciper, en appellent contre la mère-patrie — quels que soient ses torts, c'est toujours notre mère — à une intervention étrangère, dangereuse non seulement pour eux, mais pour nous.

(1) Le Temps,

(2) Le Temps du 2 maii898.

« Les États-Unis veulent Cuba. Toutes les ppote d'humanité et de désintéressement n'y changeront i la désirent non seulement pour posséder la fabrî sucre sans pareille qu'est cette ile, mais encore pa Cuba, c'est la clef du golfe du Mexique et du futi interocéanique, et que sa possession équivaut doi les Etats-Unis à la domination sur les deux océa l'hégémonie définitive sur tout le nouveau contiiie

« La guerre aura pour résultat de provoquer la lion d'une forte marine américaine, et une fois lei Unis devenus puissance maritime, nous ne pourra rien faire chez nous sans la permission des Amé Nos agents de police ne pourront mettre au violon telot américain en goguette sans que nous ayon leur escadre sur les bras. Souveuez-vous de l'affs marins du Baltimore qui valut au Chili, il y a q années, un ultimatum en règle devant lequel il n'e s'incliner ».

Le succès de la nouvelle interprétation de la doc Monroe parait donc impossible sur le terrain polit ne parait pas davantage possible sur le terrain éi que : une union ne peut se faire entre le Nord pro niste et le Sud libre-échangiste ; or, les deux s; s'imposent aux états des deux hémisphères :1e Su soin du libre-échange pour pouvoir exporter les j bruts qu'il fournit presque seul, puisqu'il n'a pas di factures. Les États-Unis sont protectionnistes, à la fi des raisons tîscales et pour des raisons économit]

parti républicain, qui s'est toujours montré le partisan de la plus large extension donnée à la doctrine de Monroë, est en même temps protectionniste ardent : le tarif Dingley, qui vient d'être voté, élève encore les droits imposés par le tarif Mac-Kinley ; la signature de traités de réciprocité sera tentée avec les états du Sud, mais ceux-ci n'ont que médiocrement goûté Texpérience de 1892 et le projet de ZoUverein panaméricain, et il est à prévoir qu'ils voudront conserver leurs anciennes relations commerciales avec les états de l'Europe qui sont pour eux d'excellents acheteurs. Les rêves gigantesques de M. Blaine sont probablement irréaKsables.

La doctrine de Monroë n'a d'ailleurs pas vu son sens primitif modifié seulement en Amérique ; elle imposait à la politique de l'Union certaines obligations restrictives : celle-ci devait se tenir à l'écart de la politique des nations européennes et s'occuper exclusivement des affaires de l'Amérique. Cette ligne de conduite qui avait été celle de Washington, fut longtemps suivie. Mais tout récemment, les Etats-Unis qui avaient refusé d'adhérer à l'acte de Bruxelles afin de rester fidèles à leurs principes, ont donné des preuves évidentes de leur désir de se mêler à la vie des nations de l'Europe. Le 4 décembre 1894, le Sénat a voté une enquête sur les massacres d'Arménie, Le 10 avril suivant, M. Gallinger, sénateur républicain du New-Hampshire, a déposé un bill tendant à la nomination d'une commission américaine « chargée de rechercher avec des missions nommées par les grandes puissances les moyens de faire

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cesser les intolérables abus de pouvoir du gouvernement turc ». Le comité diplomatique de la Chambre des Représentants a demandé l'établissement d'un consulat à Alexandrette pour la protection des missionnaires américains d'Asie-Mineure. Et les grandes puissances ayant envoyé devant Constantinople un second stationnaire, le ministre des Etats-Unis demandait que des navires américains fussent autorisés à pénétrer dans le Bosphore, fondant son droit sur un protocole, ignoré jusque-là du traité de Paris, qui donnait aux puissances amies de la Porte les mêmes privilèges qu'aux puissances alliées ; cette demande devait être retirée, mais elle n'en est pas moins un indice curieux des dispositions politiques de certains Américains. Enfin, la récente victoire navale de la flotte de l'Union devant Manille a donné à un grand nombre d'Américains, le désir d^annexer à leur immense empire les lies Philippines. Les Etats-Unis deviendraient eux aussi une puissance coloniale. Arrivés trop tard pour prendre leur part des dépouilles de l'Afrique, les Américains du Nord auraient dans les Philippines un excellent poste d'observation d'où ils pourraient intervenir dans le futur partage de la Chine (1).

Ces projets demeureront peut-être à l'état de rêve, mais c'est un rêve singulièrement tentant et dont l'écrasement de l'Espagne et l'indifférence de l'Europe pourraient un jour faire une réalité.

Le sens primitif de la déclaration du 2 décembre 1823

(1) Nevo-York Herald du 6 mai 1898,

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est donc presque oublié : parlant du principe qui inspirait la politique américaine dans l'aiOfaire du Venezuela, un Américain, M. Burgess s'écriait : « Est-ce ladoctrine Monroe, ou une doctrine Monro(*, ou des doctrines Monro^ ?... Je me sens tout à fait autorisé à affirmer que ce n'est pas la réelle doctrine Monroë, telle que l'a promulguée et comprise M. Monroë, tout simplement parce qu'elle ne peut pas Tétre : la Sainte-Alliance est morte depuis soixante-cinq ans, et il n'y a rien dans la politique européenne qui ait avec elle la moindre ressemblance (1) ».

Mais la doctrine de Monroë n'en conserve pas moins une immense importance parce qu'elle est devenue, suivant Topinion de M. Golwin Smith, « un état fixe et permanent de l'opinion américaine » ; ce n'est pas une doctrine juridique, mais c'est une formule qui résume d'une façon admirablement simple et compréhensible pour tous les aspirations politiques et économiques d'un grand peuple, et qui réunit sur le même terrain les libre-échangistes de l'Ouest et les protectionnistes de l'Est, les nègres de la Virginie, à peine émancipés, et les fiers descendants des premiers colons britanniques, et les émigrants d'hier, de toute race et de toute religion ; c'est le lien supérieur qui unit tous les Américains. Sans doute ce n'est qu'une règle de politique, a ride ofpolicy^ comme le disait le 31 janvier 1896 lord Salisbury au banquet de l'Association non conformiste, mais c'est une règle de politique d'une souplesse

(i) J. W. Burgess, North Américain J^evipir. 4896.

admirable ; elle indique fi toute qi favorable aux intérêts de l'Union, revi juridique et du prestige dû à une autoj rée ; elle donne aux Américains d croire qu'ils agissent dans l'intérêt de alors qu'ils ne servent le plus souvei intérêts ; elle signifie bien l'Amériq mais avec ce sous-entendu redouta ricains du Sud et pour les colonies € veau-Monde que les citoyens de IX nombre et leur richesse devenus en ré

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