‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 7 sur 19 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

PONT-AUX-BELLES

LE château de Pont-aux- Belles où naquit Nicolas de Galandot, le 4 juin 1716, était un fort beau lieu et resté tel, comme le constata François de Portebize quand, après la mort de son oncle, accompagné du vieil intendant qui, les clefs à la main, lui en ouvrait une à une les chambres désertes, il en parcourut les hautes et basses salles avec tout le soin et le détail naturels à ces sortes de visites.

On pouvait admirer à Pont-aux-Belles, outre la bonne dimension des vestibules, l'heureux agencement des corridors et la parfaite entente des dégagements, avec je ne sais quoi de sévère et de solide, qui en rehaussait l'ordonnance. Tout y semblait pour favoriser une vie calme et réglée. Les escaliers par leurs larges marches et leur ample révolution conseillaient la lenteur des pas. Ils étaient aisés et justes à la montée comme à la descente, en proportion avec l'enjambée. La bibliothèque vaste et bien fournie disposait aux longues heures de lecture et de méditation. La salle à manger monumentale paraissait faite pour des repas copieux et graves, comme les salons pour s'y entretenir avec décence et cérémonie, plutôt en propos alternatifs et en fortes sentences que par plaisanteries et calembredaines.

Les hautes fenêtres y donnaient vue sur les jardins qui, par leurs allées régulières, leurs quinconces symétriques, leurs charmilles égales, semblaient reproduire au dehors le bel ordre intérieur. Devant le château, entre deux miroirs d'eau plate, sur une table de pierre, un cadran solaire marquait, de l'angle oblique de son gnomon de bronze, la durée du jour.

C'est à ce cadran que M. de Galandot, le père, sut que son fils Nicolas venait de coûter à sa mère un laborieux travail, car il était huit heures du matin quand la noble dame ressentit les premières douleurs et ce fut à trois de relevée qu'on accourut annoncer à son époux, au jardin où il avait fui le spectacle de l'opération naturelle dont sa femme supportait patiemment les épreintes, que la conséquence s'en trouvait un petit garçon à qui il ne manquait rien.

M. de Galandot se sentit fort soulagé. Il prit dans sa tabatière une large pincée de tabac, souleva son chapeau, mit sa perruque à la pomme de sa canne et s'essuya cérémonieusement le front. Il commanda aussitôt qu'on lui apportât à boire.

Un valet se montra bientôt avec une bouteille débouchée sur un plateau. M. de Galandot se versa un grand verre de vin, le haussa à la hauteur de son œil et le but à la santé du jeune Nicolas. Puis il se dirigea vers la chambre de l'accouchée pour le compliment d'usage qu'il abrégea, car il la vit

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sur ses oreillers, fort pâle et les yeux clos, ce qui mit quelque mesure à ses fliçons qu'il avait d'ordinaire assez tournées aux longs discours. Le nouveau-né lui apparut aux mains des matrones, rouge, ridé et grimaçant. Il se laissa dire que le poupon était en tous points bien conformé et digne de son père, ce qui le fit fort content de tous deux.

Bien que M. le comte de Galandot ne se départît pas facilement de sa gravité habituelle, il n'avait jamais été si ému depuis le jour où, orphelin, riche et pourvu de bonnes terres et d'écus sonnants, il était monté en carrosse pour aller demander au vieux M. de Mausseuil la main de sa fille cadette dont il souhaitait de faire sa femme, l'ayant vue à une assemblée où elle lui parut passer en sagesse et en agrément ce que la province oflfrait de beautés les plus qualifiées.

Le vieux Mausseuil habitait Bas-le-Pré^ comme on sait, mais ce qu'on ne saura jamais assez, c'est combien il se trouvait être le plus grincheux et le plus rechigné hobereau qui se pût voir. Il tirait de sa pauvreté un venin particulier dont la bile colorait son visage jaune et infectait son caractère hargneux. Ses habits à l'ancienne mode, sa taille contournée et sa tournure carabosse fliisaient de lui une sorte de marmouset redouté à la ronde pour la méchanceté de sa langue et pour son humeur tracassière. Ses filles qu'il tyrannisait le détestaient, et son fils Hubert ne le haïssait pas moins.

Celui-là, qui ne lui ressemblait guère de corps, car il était haut et bien pris, ne valait pas mieux à plus d'un titre. Si l'un par sa fourberie venimeuse eût mérité la potence, l'autre par sa brutalité grossière eût été digne du bUlot. En attendant le méfait auquel les vices de sa nature le destinaient tôt ou tard, il employait les forces de son bel âge à poursuivre les bergères derrière les haies et les souillons à leurs fourneaux. Au lieu de rester comme son père confiné à Bas-le- Pré, il courait le pays et se montrait partout, encore que peu à peu on lui eût fait sentir le dégoût de ses bas excès dont le moindre était de boire à outrance jusqu'à l'ivresse la plus furieuse.

Il fillut voir comment le vieux Mausseuil reçut la requête de ce pauvre M. de Galandot. Le comte avait préparé en route un discours dont il se répétait les termes et dont il ne

put placer les premiers mots, tant M. de Mausseuil l'interrompit aigrement dès l'ouverture, si bien que le prétendant s'embarrassa et finit par balbutier ce qu'il s'était promis de dire avec ampleur et ménagement. On le renvoya sans réponse après l'accueil le plus acariâtre et, quand on acquiesça enfin à ses demandes réitérées, ce fut sous la forme la plus rebutante, en lui faisant sentir la faveur de cette union où il assurait à Jacqueline de Mausseuil les avantages les plus considérables.

Celle-ci attendait avec une anxiété secrète l'issue de la négociation. Bas-le-Pré fut terrible durant ces jours.

Le vieux Mausseuil, qui avait cru surprendre quelque chose de la joie dissimulée de sa fille, y voyait celle de le quitter et s'en plaignait amèrement. L'aînée des deux demoiselles de Mausseuil, enragée de la préférence qui favorisait sa cadette, ne cessait de la tourmenter de sa jalousie vindicative et pensa mourir d'envie et de colère rentrée quand on apporta les parures que le comte, par amour et par ostentation, offrit fort riches et dont elle gâta méchamment l'une des plus belles en y répandant l'huile d'une lampe qu'elle en approcha sous prétexte de mieux examiner le grain de l'étoffe. C'était une magnifique soie à ramages, qui se trouva perdue par cette laide malice. Il arriva de même malheur à un flacon précieux qu'Hubert de Mausseuil, qui le touchait, laissa choir sur la dalle, de ses mains avinées.

Jacqueline, d'ailleurs, fuyait son frère avec une horreur manifeste et évitait même de lui parler, ce que, brutal et hautain, il n'eût pas souffert, si sa sœur n'avait eu quelque bonne raison à ce mépris public qu'elle faisait de lui et qu'il supportait d'elle sans rien dire et en courbant le dos sous l'avanie.

Enfin le mariage eut lieu.

M. de Mausseuil conduisit sa fille à l'autel avec son plus sournois sourire. Quant au frère, il entra à l'église tellement ivre qu'il n'en put ressortir sur ses jambes et resta à son banc, accablé de vin et pris d'un si épais sommeil que les archets des violons, le branle des cloches et les pétarades de la mousqueterie ne parvinrent pas à l'éveiller.

Les noces à peine accomplies, la nouvelle comtesse com-

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mença à prendre sur son mari un ascendant qu'elle ne perdit jamais et dont le premier usage fut de pousser le débonnaire Galandot à refuser assez sèchement au vieux Mausseuil certains avantages qu'il s'était fait consentir et dont il se vit débouter.

Le hargneux gentilhomme se rebiffa ; mais sa fille prit prétexte de ses récriminations pour rompre net avec lui et, par la même occasion, avec sa sœur Armande qui passa sa rage sur sa belle-sœur, dès qu'Hubert de Mausseuil se fut marié à son tour, aussitôt leur père mort d'une goutte remontée et de la colère que lui causa le procédé de sa fille et de son gendre, sourds à ses doléances furieuses.

M™^ de Galandot ne le pleura guère, toute au travail de s'assurer une fois pour toutes son mari qui se prêtait, d'ailleurs, de bonne grâce à une servitude pour laquelle il était naturellement fait. L'admiration où il tenait le caractère de sa femme s'accordait avec l'amour qu'il ressentait pour sa beauté. Aussi M"'^ Jacqueline régna-t-elle sans conteste à Pont-aux-Belles, non seulement sur l'esprit de son époux, mais encore sur toutes choses et sur tout le monde.

Si sa conduite était habile, son administration était excellente, à la fois hardie et avisée, prudente et ferme. Le château fut reconstruit. On jeta bas l'ancienne bâtisse et sur la place s'éleva la nouvelle demeure. L'architecture en fut simple et solide. M™* de Galandot veilla à tout, avec grand soin de laisser au comte l'idée qu'il était de beaucoup dans le projet et dans la réussite.

Par ces divers moyens, elle l'occupait entièrement en se réservant, au fond, de s'occuper de tout.

Il ne demandait guère que de trouver sa table bien servie, son vêtement ample et ordonné et les complaisances du lit quand l'envie lui en prenait. Elle ménageait ce triple goût, l'ayant reconnu gourmand de nourriture et vain d'habits. Quant au besoin qu'il avait d'elle, elle y voyait le plus ferme soutien de son pouvoir et ne manquait pas à l'entretenir, tout en en modérant l'usage afin d'en mieux sauvegarder la durée.

Le comte était donc heureux. Une main adroite et sûre dirigeait tout autour de lui, faisait pousser les fruits au verger

et les fleurs au jardin. Il n'avait qu'à en savourer la succulence et à en respirer l'odeur. Si la maison était bien ordonnée, les domaines étaient prospères.

On vantait Clairchamps pour ses fourrages et ses granges pleines. Les blés de Noircourt-Ies-Trois-Fontaines étaient réputés dans le pays pour la qualité de leur paille et le poids de leurs épis; la Ville-aux-Bœufs devait son nom à la renommée de son bétail. Au Clos-joli et à Saint-Jean-la-Vigne, les ceps venaient bien. Le sol des Serpentes nourrissait des grappes juteuses. La forêt contenait les plus beaux arbres de la contrée. Des coupes sagement réglées n'abattaient que le t»"-^, nécessaire, laissant s'accroître la futaie et se fournir le taillis.

Quand les bûcherons, la hache à l'épaule, les laboureurs, l'aiguillon au poing, les vignerons, la hotte au dos, venaient à Pont- aux-Belles pour quelque affaire de bail ou de loyer, M"'^ de Galandot savait leur parler avec autorité. Elle obtenait d'eux ce qu'ils se présentaient pour demander d'elle. Aussi l'admiration du comte pour Jacqueline était-elle sans bornes et sans mélange, d'autant plus qu'il connut sa femme toujours belle.

La comtesse l'était quand il l'épousa, elle l'était quand, après plusieurs années de mariage, naquit leur fils Nicolas. Son dernier regard la vit telle encore lorsqu'il mourut assez subitement pour être resté trop longtemps, un jour d'été, au gros soleil, chapeau bas et debout auprès du cadran scolaire, entre les miroirs d'eau, à y voir venir midi.

On était en 1723, M""^ de Galandot avait juste trenteneuf ans, et le petit Nicolas finissait sa septième année.

Les obsèques du comte de Galandot, comme toute sa vie, furent bien réglées. On y vint d'alentour, et la noblesse de la province tint à saluer une dernière fois un de ses meilleurs gentilshommes. On défila dans les salons drapés de noir devant la veuve en grand habit. Il y eut une chapelle ardente avec une herse de cierges. Les paysans portèrent à bras et sur leurs épaules le cercueil de M. le comte. On psalmodia ; les chantres nasillèrent. La petite église de Pontaux-Belles, qui ne s'emplissait d'ordinaire que de l'odeur rustique des villageois, connut le parfum musqué des dames en atours de deuil.

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La tribune fut trop étroite pour les contenir. On s'installa comme on put avec un froufou de jupes et des saints de connaissance. L'absoute courba les têtes.

La vieille dalle des sépultures fut soulevée. L'air froid du caveau offusqua le nez de ceux qui se penchèrent sur son trou noir. On y descendit les restes de M. le comte, le cœur et les viscères mis à part dans une urne d'argent, car ce pauvre homme était un riche et puissant seigneur. Son épitaphe en fit foi; puis le râteau des jardiniers effaça devant le château la trace des pas et le vestige des roues de carrosses. Chacun partit ; et le cadran continua à marquer l'heure au soleil, de sa petite ombre anguleuse, noire et mobile, sur la pierre tiède ou glacée.

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LA de Galandot fit grande figure de veuve et la maintint avec une rigueur exceptionnelle au delà même du temps que prescrit l'usage. Elle le suivit et le dépassa.

Elle renonça à toute parure pour un vêtement uniforme qu'elle ne quitta plus. Elle referma pour toujours la cassette sur les bijoux dont son mari aimait à la voir ornée. Les riches robes qu'aux occasions elle sortait, pour lui plaire, des erandes armoires de chêne et des coffres à ferrures y restèrent désormais pendues ou pHées ; celles qui n'avaient point encore été taillées demeurèrent à la pièce.

Ce ne fut pas seulement à son vêtement que M""^ de Galandot apporta un changement qui survécut aux circonstances et persista assez pour qu'on y pût voir un projet bien médité de vivre selon un plan nouveau. Peu après, elle réfDrma également autour d'elle tout ce qu'elle avait concédé à l'humeur du feu comte que, gourmand et vain, elle satisfit en ce double penchant, par une table bien fournie de mets et par une antichambre bien garnie en laquais.

La livrée et la bouche étaient deux dépenses auxquelles elle consentit par condescendance, mais qu'elle n'aima point ; aussi, une fais veuve et fibre d'agir à son gré, y mit-elle promptement fin. Elle congédia les marmitons et les valets et ne garda auprès d'elle que le nécessaire pour ouvrir la porte et tourner la broche.

Des nombreuses chambrières attachées à sa personne, elle ne conserva, pour son service particulier, que les deux plus âgées qui suffisaient amplement à l'entretien de sa lingerie et au soin de sa garde-robe, et encore, le plus souvent, se passait-elle de leur aide, préférant s'habiller, se coiffer et se

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recoudre elle-même, ce qu'elle n'eût certes point risqué de faire, au temps de M. de Galandot qui détestait même les menus ouvrages auxquels se distraient d'ordinaire les femmes et dont il ne souffrait guère que la sienne s'occupât.

La simple vue d'une aiguille ou d'un dé l'agaçait. Il aimait qu'on fût oisif et qu'on passât des heures assis, l'un devant l'autre, en de larges fauteuils, bien parés, et à discourir de la pluie ou du beau temps.

Il n'avait guère de goût que pour le jeu, moins ceux de cartes que tels autres, non les échecs par exemple dont la difficulté le fatiguait vite, mais les jonchets, qui le divertissaient infiniment. De sa belle main grasse sortant des dentelles de la manchette, il débrouillait l'enchevêtrement capricieux des petites figures taillées dans l'os ou l'ivoire et mettait à cette tactique une patience et une dextérité remarquables. Hors ce passe -temps de cabinet, celui qu'il prenait le plus volontiers était de se promener au grand air des jardins.

Ceux de Pont-aux-Belles passaient pour fort beaux, et leur entretien coûtait cher en jardiniers de toutes sortes, les uns pour les fleurs, les autres pour les arbres, sans compter ceux qui veillaient aux fruits, aux légumes et aux plantes potagères. M"'^ de Galandot mit bon ordre à ce train superflu. Elle se conserva un certain Hilaire, expert aux semis, aux greffes et aux tailles, capable de lui tenir en état ses espaliers et ses plates-bandes ; pour le reste, elle s'en remit à la nature, qui fait pousser les arbres d'eux-mêmes, et se contenta de faire de temps en temps, avec l'aide de quelques paysans, émonder les charmilles et sarcler les allées où le pauvre M. de Galandot s'était promené si souvent, se baissant pour ramasser proprement une feuille oubliée par le râteau et qu'on retrouvait morte, le matin, dans ses poches, quand on les retournait pour les vider, en brossant son habit.

Comme on cessa de réparer les conduites d'eau des bassins, ils devinrent moins limpides, et l'un d'eux situé au bout du parc tarit presque ; mais M"'^ de Galandot entendait avant tout s'éviter la charge de ces agréments dispendieux.

Quand tout fut à son gré, elle n'y changea plus rien. Elle avait pour ainsi dire complété son caractère et s'y tenait.

Chaque jour, elle s'asseyait à une table également frugale

et sobrement servie. Elle s'en levait pour regagner son appartement qu'elle ne quittait guère et où elle passait son temps en oraisons et en comptes, étant, de pieuse, devenue dévote et, d'ordonnée, plus qu'avare.

Les économies n'avaient point porté que sur les gens. Les écuries furent vidées. Le comte détestait la chasse et l'équitation et n'avait jamais eu ni meutes ni bêtes de selle, mais son humeur pompeuse et vaine se plaisait assez aux beaux attelages. Il voyait là un attribut de gentilhomme et n'eût manqué pour rien au monde à en user. Aussi nourrissait-il plusieurs paires de forts chevaux qu'il tirait à grands frais d'Allemagne, une d'alezans dorés, une autre de blancs, la troisième de gris pommelés^ une encore de disparates et la dernière de hongres pies, dont il ne se montrait pas peu fier.

C'est ceux-là qu'on attelait au grand carrosse doublé de satin rouge à crépines d'or, aux housses armoriées, où montaient M. et M""^ de Galandot en habit de cérémonie, pour visiter le voisinage, ce qui avait lieu, chaque année, d'ordinaire aux premiers jours du printemps.

L'air frais d'avril entrait par les glaces baissées. La route sonnait aux fers des chevaux; parfois une ornière faisait pencher le carrosse, car les pluies de l'hiver avaient raviné le terrain; des oiseaux coupaient le ciel d'un vol vif; un lièvre déboulait d'un champ et traversait le chemin. Les paysans saluaient au passage. Dans les hameaux, sur le pas des portes, des femmes regardaient venir le noble équipage ; on entendait le bruit d'une enclume ou le grincement d'une corde de puits ; on respirait une odeur d'étable ou un parfum de grange, et les polissons qui avaient suivi le carrosse à la course s'arrêtaient essoufflés, tandis qu'un chien jaune l'accompagnait plus loin et, las d'aboyer aux roues, finissait par le devancer, et on le voyait, haletant, lever la patte contre un tas de cailloux et pisser là, la cuisse haute et la langue pendante. /' r-.. ,^Jl

Parfois l'arrivée des visiteurs réveillait le chenil et son

concert discordant de voix furieuses et rauques et de faussets

glapissants. Derrière les grillages, on distinguait des gueules

'. roses, des babines sanguinolentes et des crocs acérés. Le

marchepied abaissé, la portière ouverte, M. etM""^ de Galan-

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dot descendaient sur le sable d'une cour ovale, devant un perron de pierre.

M. d'Estance les recevait aux Meutes. Il baisait la main de M"'^ de Galandot et frappait familièrement sur l'épaule du comte qui supportait cette privauté par égard pour la considération dont jouissait dans le pays le vieux gentilhomme. Il s'était retiré du service avec le grade de maréchal de camp après maintes campagnes et de beaux états, à la suite d'une blessure qui ne guérit qu'à moitié. On voyait au mur son portrait qui le représentait en pied, le bras tendu et la main dans un gant de buffle gris à dentelle d'or, sa cuirasse barrée du cordon rouge, et debout sur un tertre où brûlait, parmi des éclats d'armes, une grenade.

Il y avait assez loin du personnage militaire figuré sur la toile h. l'hôte rustique qui accueillait ses voisins de Pont-aux- Belles. M. d'Estance portait un vieil habit chamois rapiécé, de longues guêtres et des galoches à gros clous. Avec cela une barbe de trois jours.

Le plus souvent on le trouvait, la carnassière au côté et le fusil à la main, car il se distrayait à abattre les pies et les corneilles en attendant les grandes chasses d'automne où il découplait sa meute qui parfois faisait l'hallah jusque sur les terres de Pont-aux-Belles.

Ce train ne plaisait guère à M™^ de Galandot, soucieuse du bon état de ses champs, dont elle n'osait pas refuser l'entrée à M. d'Estance qui, en échange du procédé et en compensation du dégât, fournissait l'office du château de ^ " quartiers de venaison et de maint autre gibier.

Le plus proche voisin de M. d'Estance était M. LeMelier, ancien conseiller au Parlement. Il était riche et allié, par sa femme dont il était veuf, au marquis de Blimont qui, avec M. le comte de Galandot, se trouvait le seigneur le plus considérable du pays.

M. de Blimont habitait un fort antique château et avait, disait-il plaisamment, autant de filles que de tours. Elles se montaient en tout à dix. Les cinq demoiselles de Blimont étalaient des grâces corpulentes et des teints fleuris. Elles contrastaient par leur embonpoint avec la maigreur de leur père et rendaient plus singuhères encore sa complexion

k' malingre et sa mine chafouine. Quant à la mère, une lettre

de cachet la tenait enfermée depuis longtemps dans un couvent, ce dont le marquis se louait chaque jour en se souvenant des escapades où sa galante compagne avait aventuré son honneur à toutes mains.

Quand le carrosse des Galandot avait visité toutes les gentilhommières dont les maîtres valaient la peine qu'on s'y arrêtât, il se dirigeait vers la ville. Les Galandot y fréquentaient peu et seulement l'indispensable, bien qu'ils y possédassent un hôtel où, du reste, ils ne séjournaient jamais et dont les volets et le portail restaient clos tout le long de l'année.

On ne les voyait guère qu'à cinq ou six portes et à celle de l'évêché.

C'était une forte belle maison de pierre. L'évêque y résidait peu, mais le diocèse l'estimait pour sa bonne tournure épiscopale, ses rochets de fine dentelle et la renommée qu'il s'était acquise ailleurs, autant par ses talents réels pour la chaire que par ses hautes vues de politique ecclésiastique, et M™^ de Galandot ne manquait pas, chaque année, de poser à l'anneau pastoral le baiser de ses belles lèvres froides.

Elle ne les desserrait guère par contre chez les Berville. M. de Berville portait sabots et patoisait, et ce n'était pas non plus sans quelque peine qu'elle consentait à descendre un instant chez les Fresnay.

Ces bonnes gens, apparentés de fort loin aux Mausseuil, possédaient au Fresnay une agréable demeure. Dès l'entrée, on y respirait une odeur de pâtisserie cuite et d'essences distillées. M™^ du Fresnay excellait à confire des fruits et à composer des friandises de sa façon. Elle apparaissait toute rose, les manches retroussées sur ses bras poudrés de sucre. On la surprenait en train de mélanger en des bassines des ingrédients délicats dont elle tirait des bonbons exquis et des élixirs délicieux. Elle connaissait les mérites divers des cédrats et des limons, de la coriandre et du clou de girofle t ^^ro et de toutes les drogues qui servent à réjouir la bouche et à C ^ divertir l'estomac.

Si elle excellait à flatter le palais, elle savait aussi amuser l'ouïe. La maison retentissait de concerts perpétuels, car

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M. du Frcsnay jouait du violon à ravir et M""^ du Fresnay accompagnait à merveille, au clavecin, sa voix qu'elle avait d'un timbre charmant. C'était d'ailleurs un ménage fidèle et tendre, uni en ce double goût de la friandise et de la musique, mais que sa parenté avec les Mausseuil rendait suspect à la vindicative M"'^ de Galandot.

A cela s'ajoutait que, pour aller au Fresnay, il fallait passer tout contre Bas-le-Pré et que M""^ de Galandot détestait la vue de ces quatre tourelles dont les pointes aiguës lui entraient dans le souvenir comme de malfaisantes aiguilles.

Si le comte s'en tenait avec ses voisins à une politesse cérémonieuse, M""^ de Galandot, pour sa part, restait sur un pied de haute réserve envers leurs femmes. Son caractère hautain les maintenait à un éloignement voulu. A les voir peu, on prêtait moins à leur bavardage. Les prétextes manquaient ainsi à leurs caquets.

Hors leur principal grief qui était contre M"'^ de Galandot sa retenue excessive, les langues ne trouvaient guère, à son endroit, ces traits précis et exacts que fournit seule l'intimité et dont se nourrit et se fortifie la médisance qui, sans eux, s'épuise ou tcâtonne, imagine ou suppose et n'a point, pour s'exercer, d'aliment substantiel, faute de quoi elle reste générale, indécise et plus piquante que dangereuse. Tellement c'est en nous-mêmes qu'on prend le mieux de quoi nous dénigrer et qu'il est prudent de ne point s'offrir en pâture aux dents d'autrui.

M™^ de Galandot donnait donc à reprendre en gros, succinctement et à distance. On ne s'en privait pas, à la ville surtout où elle avait irrité certaines prétentions et déconcerté certaines entreprises.

Quelques-unes de ces dames, dans les premières années du mariage de M™^ de Galandot, voulurent, si l'on peut dire, forcer la porte de la nouvelle châtelaine. Elle les éconduisit l'une après l'autre avec une adresse et une fermeté parfaites et, par une habile manœuvre, en arriva à ses fins. Elle les relégua à bonne longueur et les y maintint, si bien que, ses relations mises au point où elle les désirait, elle ne les laissa jamais plus se départir du caractère qu'elle leur sut imposer.

En cela elle obéissait moins à un calcul qu'à un instinct

LA DOUBLE MALFRESSE

qui^ poussé selon son humeur personnelle, l'eût sans doute menée plus loin qu'il n'eût convenu à son mari qui tenait iort à rester en assez bons termes avec tout le monde pour mériter la réputation de politesse qu'on lui reconnaissait partout. A ces causes, M"'^ de Galandot n'alla pas jusqu'au bout de ses dispositions, et le grand carrosse attelé de chevaux d'Allemagne continua, chaque année, à conduire le couple à ses devoirs d'usage.

Aussi, le comte mort, fut-il poliment convoyé par tous ceux qu'il avait si poliment visités, mais sa femme augmenta dans son veuvage l'écart où elle s'était toujours tenue. Son nouvel état la dispensa pendant un temps de ces corvées annuelles, et ensuite, quand elle eût pu les reprendre, plusieurs avaient cessé d'elles-mêmes.

Il sévit à la ville une épidémie de petite vérole qui ferma trois ou quatre des maisons qu'y visitaient M. et M'"^ de Galandot. M. d'Estance était mort la même année que le comte et peu après lui. Le marquis de Blimont quitta le pays avec ses cinq filles pour une ambassade où il les emmena et en maria deux à des barons allemands, l'une en Souabe, l'autre en Thuringe, et une troisième en l'électorat de Cologne, à un jeune conseiller aulique qui l'engrossa et lui fit réparation. Ce qui restait s'accoutuma fort bien à ce que M™^ de Galandot ne sortît plus de Pont-aux-Belles. D'autres devoirs l'y retenaient, elle s'y voua tout entière.

Les terres que comportait la seigneurie de Pont-aux-Belles étaient considérables et leur administration eût pesé à une femme de moins de tête que M'"" de Galandot. Elle en prit la charge et s'y donna avec plus de soin encore qu'auparavant.

Dieu favorisa ses efforts. Elle le priait et, sans doute, l'en priait. La religion prit une grande place dans sa vie. Elle ne manifestait pourtant pas sa piété par des œuvres extérieures, car elle demeura toujours parcimonieuse et dure aux pauvres. Elle distribuait peu, et l'évêque, M. de la Grangère, qui admirait sa vertu, ne pouvait pas, tout de même, louer sa charité. Il disait d'elle qu'elle était une âme au pain sec, voulant sans doute faire entendre par là son honnête sécheresse. Il lui manquait l'onction des grandes chrétiennes. Elle

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était plus selon l'Eglise que selon le Christ. Sa foi était plus vraie qu'efficace; la dévotion n'y ajoutait aucune douceur. Son élan d'âme était une montée de l'esprit, toute verticale, sans épanchement ni rosée.

M"^ de Galandot était donc à la fois une personne pratique et pieuse. Son caractère se faisait sentir en châtaigne, par ses pointes qui étaient aiguës et dures, mais demeurait caché quant à sa substance intime. L'aspérité s'en dissimulait par le fait même qu'elle trouvait peu d'occasions de se montrer, car M"^ de Galandot avait tout établi autour d'elle de façon à être à l'aise dans sa nature, sans que rien la pût contrarier, de telle sorte qu'il était fort difficile d'en pénétrer l'intrinsèque.

Aussi, quand l'abbé Hubcrtet vint habiter Pont-aux-Belles, sur la recommandation épiscopale de M. de la Grangère, qui lui obtint, en 1730, l'éducation du jeune NicoJas de Galandot, il ne vit d'abord en sa mère qu'une dame noble et majestueuse.

Elle avait alors quarante-six ans, le visage plein et reposé, avec une tendance h jaunir, la taille gâtée et épaissie, mais encore plutôt maigre que grasse, avec un grand air de hauteur et d'autorité. L'abbé resta incertain du reste. D'ailleurs, il ne s'y acharna pas et reporta tous ses soins sur le jeune Nicolas qui lui tombait à l'improviste entre les mains.

L'abbé Hubertet était un excellent choix. Jeune encore et fort savant, il se trouvait en tous points parfoitement capable de ce qu'on attendait de lui.

Sa laideur faisait passer son âge aux yeux de M°'® de Galandot. Il avait trente-deux ans quand il débarqua à Pontaux-Belles avec son petit bagage qui ne contenait guère plus que quelques nippes et quelques livres. On était en hiver; il Elisait froid et, bien qu'il ne fût pas tard, presque nuit, Nicolas croisa dans le corridor le nouveau venu qui gagnait sa chambre pour s'y apprêter avant de descendre en présence de M"'^ de Galandot. Dans l'obscurité, Nicolas ne parvint point à voir le visage de son maître.

Aux chandelles, l'abbé Hubertet montra une grosse figure aux joues rouges et comme fardées, des lèvres rebordées, des yeux petits et fins, des mains épaisses, des mollets maigres et un ventre proéminent, en tout, un ensemble favorable et

jovial. Il portait une perruque ronde, un collet noir et le rabat bleu.

Entré dans l'Église par vraie piété, il n'y avait guère trouvé d'accueil. Les ordres réguliers lui répugnèrent; ils lui offraient, chacun selon la règle, une vie de mendiant, de goujat ou de policier; aussi ne se résigna-t-il à devenir ni franciscain, ni jésuite. Les couvents de haute prière ou de travail. Trappes ou Chartreuses, l'épouvantèrent par la durée de leurs vœux. La perspective du cloître et de la discipline l'en éloigna non moins que la pensée de subir un supérieur. Quoique prêtre, il entendait rester Hbre; serviteur de Dieu à la fois et des hommes lui paraissait être trop.

Le clergé séculier le reçut donc, mais il y serait mort de faim, n'y comptant ni protecteur ni patron. Il faut une figure pour confesser, pour prêcher ou pour instruire, et la sienne, bien qu'il fût ingénieux, éloquent et savant, eût fait rire. Les dévotes aiment l'absolution d'une belle main et la parole de Dieu ne les touche que par une bouche qui n'en grimace pas trop humainement les divins préceptes. Les éducations de grande maison lui étaient également interdites. On veut d'un précepteur à prestance. Les emplois domestiques et les aumôneries échoient à qui sait en remplir la fonction non seulement par son mérite, mais, aussi et déjà, par sa mine.

Restaient les bénéfices; ils sont rares. L'abbé le savait, et l'èvêque, M. de la Grangère, qui l'avait connu à Paris et s'intéressait à lui, l'en avertit. Ne pouvant lui en procurer un, le prélat lui»offrit l'éducation provinciale et obscure du jeune Nicolas de Galandot. C'était le vivre, le couvert, des gages modestes, mais le temps d'attendre que quelque chose vaquât. Cela sauvait l'abbé des difficultés d'une vie que servaient mal à soutenir quelques messes au rabais qu'il fallait mendier à la porte des sacristies et quelques mauvais travaux de librairie qui rapportaient à peine le papier, l'encre et la chandelle qu'ils coûtaient.

Aussi l'abbé quitta-t-il avec joie Paris et le galetas du haut de la rue Saint-Jacques, où il gelait Thiver et étouffait l'été, pour la résidence de Pont-aux-Belles où l'attendaient bon lit et, sinon bonne table, au moins nourriture saine et solide.

PON'T-AUX-BELLES

Son appétit avait trop souffert des jeûnes de la pauvreté et des rogatons de la gargote pour ne pas apprécier la régulière pitance du château et quand, le bénédicité une fois dit, il s'asseyait, la serviette au menton et les mains croisées sur sa bedaine, il éprouvait un juste plaisir à voir soulever le couvercle de la lourde soupière et à voir la fumée du potage suinter en gouttelettes moites sur la grande louche d'argenterie qu'on y plongeait. Aussi ne cacha-t-il pas sa gratitude à M. de la Grangère qui, de son côté, appréciait fort d'avoir là, à sa portée, un serviteur humble et discret, toujours disposé à lui composer une homélie, un sermon, un panégyrique, voire même un petit carême dont il ornait sa mémoire et tirait grande réputation d'éloquence et de doctrine.

Quant à l'abbé Hubertet, il s'estimait heureux pourvu qu'après avoir achevé quelque belle pièce oratoire il la pût débiter à l'aise dans quelque coin du jardin où il allait, gesticulant et prêchant aux arbres, la calotte de travers et le rabat en désordre.

Outre celui-là, son principal divertissement consistait à s'enfermer dans la bibliothèque et à y passer son loisir.

Elle était riche et formée d'assez bons ouvrages. Le feu comte y avait rassemblé un grand nombre de toutes sortes de livres, beaucoup en langue latine et grecque, et le tout fortement relié en solide peau de veau et portant aux plats l'écusson de leur possesseur, car le bonhomme s'occupait davantage de leur parure que de leur contenu et ne les considérait que comme l'attribut d'un bon gentilhomme, au même titre que ses manchettes, ses boucles de souliers, sa canne et son carrosse. Il n'aurait pas plus souffert que son château de Pont-aux-Belles manquât de caves que de bibliothèque, seulement il puisait plus volontiers aux unes qu'à l'autre. Aussi n'eut-il de cesse de voir sa librairie considérable et en accord avec le train de sa maison et l'importance de toute sa personne. 11 y venait chaque jour dans l'aprèsmidi.

L'été surtout, le comte goûtait les avantages du lieu, car la pièce était fraîche et silencieuse. Il s'asseyait dans un grand fauteuil de cuir cordouan, devant une table chargée d'une lourde écritoire d'argent massif, pourvue de poudres de toutes

LA DOUBLE NLMTRESSE

les couleurs et de plumes d'oie qu'il taillait avec soin. La plupart du temps, il en restait là. Quelquefois il se penchait, prenait une large feuille de papier et, posément, y écrivait son nom, soignant le caractère et le paraphe, le compliquant et l'enjolivant jusqu'à en flùre une sorte d'arabesque inextricable dont il laissait sécher les entrelacs.

Plus souvent encore, il croisait sa jambe droite sur sa gauche, posait sa tabatière sur la table, choisissait une des mouches qui volaient autour de lui et la suivait attentivement des yeux jusqu'à ce qu'il eût perdu sa piste ailée, puis recommençait ce manège jusqu'à ce qu'il finît par s'endormir, la tête inclinée sur l'épaule et la bouche ouverte.

A son réveil, il rajustait avec soin son jabot et ses manchettes, faisait le tour de la pièce, regardait les tablettes chargées de livres comme pour bien se pénétrer, par leur aspect, de ce qu'ils pouvaient renfermer et se composait un visage méditatif qui semblait garder le reflet des plus graves pensées.

L'abbé Hubertet fit un tout autre usage de la bibliothèque. Les reliures paresseuses s'ouvrirent entre ses mains actives ; les volumes quittèrent les rayons et s'empilèrent sur la table qui se couvrit de papiers rapidement griffonnés. Il se courba sur les textes et rendit à leur destination ces beaux instruments de science.

C'est là aussi que, chaque jour, il donna ses leçons à Nicolas de Galandot. Vers dix heures, le jeune homme arrivait avec ses cahiers sous le bras. L'abbé, qui était là depuis l'aube, repoussait ses paperasses et souriait à son élève qui le saluait et s'asseyait devant lui, attentif et étonné.

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NICOLAS de Galandot venait juste d'avoir quatorze ans quand il passa aux mains de l'abbé Hubertet. L'abbé, sous sa grosse figure vulgaire, était un homme de cœur et de sens. La tâche d'une belle éducation tentait son zèle novice, et il en voyait plus l'honneur que le salaire. Il brûlait de communiquer à son élève ce qu'il se sentait en soi de la connaissance des hommes et des choses.

Quoique voué à la science par goût et par habit, il n'était point pour cela fermé au monde et à ce qu'il présente de beautés naturelles et inoffensives. Il comprenait les grandeurs terrestres et tout le spectacle divers de la vie. Il pensait qu'il n'était pas mauvais et qu'il n'y avait pas de mal à accepter les joies permises et surtout celles que nous donnent la vue de l'univers et plus spécialement les lieux et les circonstances où nous sommes placés. Aussi aimait-il les fleurs, les plantes et les arbres, la douceur moelleuse de l'air ou sa vivacité piquante, la fluidité et la langueur des eaux, la saveur des fruits.

Il portait cette curiosité jusque dans le passé et se plaisait, par le secours de l'histoire, de la morale ou des arts, à s'imaginer comment avaient vécu les hommes d'autrefois, et particulièrement de l'antiquité. Les usages et les habitudes de l'humanité, l'intéressaient non moins que le spectacle des caractères et le jeu des passions.

A l'égard des femmes, sa doctrine était notamment excellente. Sans ignorer les dangers où le péché nous sollicite ni aucun de ses périlleux attraits, il n'estimait point qu'il suffît pour son salut de fermer les yeux. Il croyait qu'une exacte notion de la vie universelle est encore la meilleure condition pour bien diriger la nôtre; qu'il importe avant tout d'être un

homme, de rester en contact avec la créature et de se tenir en usage direct de la création.

A ces fins, il ne montrait aucune de ces sottes méfiances où se paralyse d'ordinaire la vertu et il était d'avis qu'on usât de tout en subordonnant ses désirs au choix de la raison.

C'est en ce sens qu'il aurait voulu diriger son élève; il eût désiré former en lui des idées justes et saines de toutes choses et, dès les premiers jours, il chercha les entrées de ce jeune esprit, de façon qu'une fois introduit dans sa pensée il en pût éclairer l'intérieur d'une lumière égale, sûre et utile.

L'abbé Hubertet se sentait bien servi dans cette tâche par sa fine connaissance des âmes. Elle était d'autant plus aiguisée qu'il la devait à l'adversité et que cette dure institutrice impose à qui la subit une nécessaire clairvoyance pour percer les hypocrites détours où le monde cherche à nous perdre.

Cette nette clarté qu'il avait des êtres lui permit de se rendre compte qu'il arrivait trop tard à Pont-aux-Belles où une influence déjà décisive et toute-puissante avait marqué à jamais l'esprit du jeune Nicolas de Galandot d'une empreinte plus que durable. On ne lui remettait entre les mains qu'une argile déjà sèche et sur laquelle le pouce ne pouvait guère imprimer sa guise. Il aurait fallu pulvériser cette âme, l'humecter et la pétrir de nouveau, mais à cela les quelques heures de leçon, qui étaient tout ce que la jalouse M"'^ de Galandot permettait à son fils chaque jour, ne suffisaient pas, bonnes, tout au plus, à orner cet esprit, mais inefficaces à le refondre.

L'abbé vit promptement la situation, en prit son parti et se borna au possible.

Sous sa prudente direction, Nicolas fit d'assez notables progrès, au point de donner l'espoir qu'il devînt sinon un helléniste, du moins un latiniste de bonne force.

Ce ne fut pas sans réflexion que l'abbé se décida à le pousser en ce sens. Il estimait que la fréquentation des anciens rehausse ceux qui s'y vouent et leur communique, à leur insu, je ne sais quoi qui se ressent à la longue dans leur

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personne et dans leurs mœurs. Ils s'y renforcent singulièrement et ils y prennent comme une habitude qui les distingue, en même temps qu'il leur en reste malgré eux en leur langage une certaine dignité usuelle qui n'est point sans noblesse. A ces fins, l'abbé nourrit le jeune Nicolas de la substance des meilleurs textes, laissant au hasard le soin de les faire germer en sa mémoire, et satisfait d'avoir mis au fond de son disciple une belle matière de pensée.

« Je lui confie, pensait l'abbé, quand, la leçon finie et les hvres refermés, ils allaient £iire un tour au jardin, je lui confie la lampe de Psyché, éteinte, il est vrai, mais qu'une étincelle peut ranimer. » Il faisait beau ; les buis sentaient amer; la cloche du déjeuner sonnait, et l'abbé, en rentrant au château, ne manquait pas, dès le vestibule, de jeter la feuille ou la fleurette qu'il mâchonnait entre ses grosses lèvres, car il n'eût pas osé se présenter devant M""^ de Galandot en cet appareil qu'il jugeait galant, champêtre et trop familier.

L'abbé Hubertet se surveillait fort à ces déjeuners pour ne point laisser échapper son approbation à la qualité d'une viande ou à la saveur d'un fruit. M""^ de Galandot ne semblait porter aucune attention à ce qu'elle mangeait. Une fois même qu'on servit une pièce de gibier avariée, elle alla jusqu'au bout de son assiette et Nicolas en fit autant, car il se tenait vis-à-vis de sa mère dans une singulière servitude d'imitation. Il paraissait que M""^ de Galandot gardait sur son fils un empire extraordinaire. On ne sentait pas seulement Nicolas tel qu'il était parce que les entrailles originelles l'avaient conçu ainsi, mais surtout parce que l'autorité maternelle l'avait rendu ce qu'elle voulait qu'il fût.

Nicolas de Galandot était, à quatorze ans, d'une taille assez haute et flexible, par suite d'une croissance subite par où il était brusquement sorti d'enfance. L'expression du visage, par contre du corps, restait puérile. Des yeux bleus éclairaient une figure douce et pâle et presque un peu niaise par un allongement qui mettait entre ses traits des distances qui surprenaient le regard et le déconcertaient. De longues jambes soutenaient un torse faible. Une grande régularité de mouvements s'accordait avec des façons polies et cérémo-

nieuses. Nul feu de jeunesse en lui et une sorte de fatigue qui le rendait comme incertain et indécis. Il lui fallait peu de chose pour s'occuper et peu d'espace pour vivre.

Le petit nombre d'objets qu'il avait vus ne lui avait donné qu'un petit nombre d'idées. Une seule le dominait, celle de plaire en tout à sa mère. Son respect pour elle, plus que filial, était sans mesure. Hors ce point, il se montrait surtout soucieux du bon ordre de ses habits et de petites habitudes auxquelles il semblait fort attaché.

Sa mère lui avait inculqué, entre autres, celle d'une piété sincère et l'aversion du péché, aversion, d'ailleurs, toute nominale et aucunement matérielle. Il savait, par principe, l'existence de la faute, mais il n'en connaissait guère la pratique, car il manquait des occasions d'en commettre d'autres que des plus vénielles, étant réellement sans maUce et par là presque hors d'état de pécher avec le propos nécessaire à en aggraver le cas et à en aiguiser l'offense.

Son enfance étroite et rigoureuse se passa donc en luimême sans qu'il éprouvât de grands besoins de se mêler à l'alentour. Les jardins de Pont-aux-Belles furent le seul terrain de son exercice physique et spirituel. Souvent il demeurait le plus long de ses journées dans l'appartement où M""^ de Galandot se retirait d'ordinaire pour travailler, réfléchir et prier. C'est en son unique et sévère compagnie qu'il grandit, occupé à ce qui se faisait entre ces quatre murs et sans relations avec le dehors dont presque vraiment rien ne parvenait jusqu'à lui.

Il n'avait, du reste, aucun moyen qui l'aidât à s'imaginer ce qui dépassait sa vue immédiate. Aussi pensait-il assez naturellement que tout le monde vivait comme lui et que toute vie consistait comme la sienne, à se lever à des heures réglées, à s'habiller honnêtement, à se conduire avec décence et monotonie, à prier Dieu et, en définitive, à être heureux. Non qu'il fût dépourvu d'intelligence, mais elle s'était exercée sur des faits sans importance et toujours les mêmes et que leur répétition ininterrompue avait comme soudés en un seul autour duquel il tournait continuellement en cercle.

On l'avait restreint et il s'en tenait là sans impatience ni curiosité. Poli et doux, il demeurait borné à la pratique

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d'une existence sans imprévu et sans désirs. Il se suffisait de très peu ; il ne se connaissait pas de souvenirs, rien n'ayant changé en lui ni autour de lui. Aucune de ces joies ou de ces douleurs enfantines qui craquaient l'âme de secrètes fissures et qui sont plus tard la source de nos goûts et de nos sentiments.

L'abbé Hubertet discerna vite tout cela, et, quand il voyait, des fenêtres de la bibliothèque, Nicolas se promenant sagement aux jardins, d'un pas égal et mesuré, faire le tour des bassins, il pensait, en respirant, par 'ses narines ouvertes, l'odeur de la terre, des arbres et des eaux :

« Certes, ce jeune homme ne prend même pas à ce beau jardin le plaisir qu'il y devrait prendre. Il n'en admire point les fleurs et n'en comprendra jamais l'ordonnance harmonieuse; dans ces allées il ne voit qu'un terrain favorable à la marche sans que rien y contrarie le pas; de même que, dans ces vers de Virgile que nous venons d'étudier ensemble, il n'a saisi que le sens des mots sans ressentir ce qui se cache sous leur apparence. Mais à marcher ainsi à plat terrain on ne risque ni entorse ni chute. Son appétit s'aiguise normalement à cette action saine et monotone. Nicolas dînera bien et dormira profondément; son sommeil sera vide, car il n'y emportera pas d'images qui le ravissent ou le tourmentent. Il pense peu, mais il pense bien. A la place de ce vieux jardinier qui ratisse, il n'imaginera jamais quelqu'un de ces

Dieux qui visitent les humains sous des formes familières où il les faut savoir reconnaître, et cette antique servante qui puise à la fontaine ne lui fera jamais désirer que sorte de l'eau où elle penche son visage ridé, quelque Nymphe inattendue^ voluptueuse et fluide. »

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LES années du séjour de l'abbè Hubertet à Pont-aux- Belles ne furent point perdues pour Nicolas de Galandot. Si sa nature ne changea point quant au fond, son esprit s'orna d'une surface de connaissances agréables. Il apprit même à raisonner assez bien de ce qu'il savait et à soutenir à peu près un entretien. Il acquit un peu de grec et beaucoup de latin, une teinture d'histoire. L'abbé se félicitait d'avoir tiré pour le mieux parti de cette nature et d'y avoir donné les embeUissements qu'elle comportait sans en détruire la proportion.

M"'* de Galandot craignait, au début, quelque entreprise qui cherchât à soustraire son fils à l'autorité directe qu'elle prétendait garder sur lui. Elle se rassura peu à peu à voir l'abbé Hubertet agir avec modération, si bien qu'elle lui en sut gré et le lui montra en le traitant avec des ménagements et une estime particulière. Elle lui tenait compte d'avoir deviné ses intentions et, en entrant dans ses vues, d'avoir contribué à son projet. La vérité sur M™^ de Galandot est qu'elle aimait jalousement son fils et au point de le vouloir tout conserver pour elle. Aussi se l'était-elle assujetti, non seulement par les liens de l'affection, mais encore par le nœud solide d'une durable captivité filiale. Elle se croyait, à vrai dire, seule appelée à le rendre heureux, sans admettre un instant qu'il pût l'être quelque part en dehors d'elle. La pensée qu'il la quitterait jamais lui était insupportable. Qu'aurait-il besoin, par exemple, de prendre du service ou de faire valoir à la cour ceux de ses ancêtres ? Et tout au fond d'elle-même l'idée qu'un jour il se mariât lui répugnait presque également.

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L'abbé Hubertet abordait parfois ce sujet avec M""^ de Galandot et même, à mesure que Nicolas prenait de l'âge, il y insistait plus souvent. Il recommandait à la mère ce moyen de garder son fils à sa portée, de le fixer à Pont-aux-Belles, lui représentant que l'oisiveté du cœur est nuisible et que l'amour d'une mère, si grand qu'il fût, ne remplaçait point l'amour d'une femme, si changeant qu'il pût être; que Nicolas touchait à ses vingt-deux ans et qu'il conviendrait de le pourvoir.

L'abbé mettait quelque malice à passer en revue les demoiselles qui pourraient convenir à Nicolas. M"^^ de Galandot, si retenue d'ordinaire, perdait alors toute mesure. Quelquefois elle rembarrait durement ou avec sécheresse le sermonneur, mais le plus souvent son irritation se prenait au piège, et sa bile valait à l'abbé des portraits où la charité chrétienne, mise de côté, laissait place à la verve la plus caustique.

Elle se donnait carrière avec une âcreté inimaginable, déchirant même qui elle ne connaissait pas, oubliant que depuis plus de quinze ans elle n'avait presque mis le pied hors de Pont-aux-Belles et qu'elle parlait de filles qu'elle n'avait jamais vues, mais dont elle inventait des travers supposés. Il en ressortait pour l'abbé que M""^ de Galandot était envenimée contre les personnes de son sexe d'une méfiance et d'une haine surprenantes autant que pour les hommes du plus hargneux mépris.

Une fois qu'elle était allée à la ville, pour affaires, voir l'évêque, elle rencontra chez lui M"^ de Pintel et son père. Ils habitaient les Meutes, qui leur venaient de l'héritage de M. d'Estance, leur parent. M"^ de Pintel était belle et jolie. Dix-huit ans, riche et gracieuse. L'abbé Hubertet, qui accompagnait M'^'^ de Galandot, comme le carrosse reprenait le chemin de Pont-aux-Belles, lui fit l'une de ses ouvertures habituelles, lui représentant les agréments de cette jeune fille, le cas à faire d'une aussi estimable alliance et tant de convenances diverses et assorties. M"'= de Galandot ne répondait guère, quand tout à coup elle éclata :

— « Tenez, l'abbé, et elle lui frappa le genou du revers de sa main osseuse, mon fils ne se mariera point, maintenant du moins, ajouta-t-elle pour corriger l'effet de ses

paroles. Non, l'abbé, point de mariage, ni cette Pintel ni une autre pour le moment. »

L'abbé s'inclina à la brusquerie de la déclaration.

— « Grâce à mes soins, continua M"^^ de Galandot, mon fils ignore encore les femmes et presque jusqu'à leur vue, j'entends celles qui pourraient attirer ses regards, encore que le goût des hommes soit si bas et si monstrueux que la plus misérable souillon, la plus crasseuse bergère, la plus laide gaupe puissent tout de même éveiller leur désir, et ce qui le justifie le moins n'est pas ce qui le rend moins violent. »

Cela fut dit avec une sorte d'amertume rancunière. L'abbé se taisait, M""^ de Galandot reprit :

— « Nicolas est pur. Ses sens dorment. Comprenez-moi, Monsieur l'abbé, il ne verra dans celle qui les éveillera que le moyen de les satisfaire. Aussi ne veux-je point voir se lier ainsi deux êtres par la seule nouveauté réciproque qu'ils se seront l'un à l'autre. Leurs jeunesses se prendront à cet attrait sensuel qui risquera de périr avec leur âge mûr et ne leur laissera que le regret d'un lien que la seule passion aura formé et que la raison n'approuvera peut-être plus. Hé quoi! ai-je préservé mon fils des dangers extérieurs de cette sorte pour lui en fournir le péril sous mon toit même! Non, non, l'abbé, je veux pour notre Nicolas un mariage fondé sur une sage estime, sur l'amitié des cœurs et l'entente des sentiments... Cette petite Pintel est sans doute délicate et sage, j'y consens, mais elle est trop belle... Ma bru ne le sera point. Et, pour tout vous dire, j'aimerais mieux encore, si ces circonstances de raison ne se présentent point, que l'union de mon fils ne reposât que sur un édifice de convenances et d'intérêts. Le bonheur se peut mieux trouver dans les rapports de la fortune et de l'humeur que dans un vertige des sens qui n'engendrerait à sa suite que troubles et que maux. Non, mon fils ne se mariera point par caprice. Certes, je l'ai prémuni contre les erreurs et les entraînements du corps, mais son jeune âge l'y rend encore trop sujet pour que j'en hasarde le dé. Plus tard, oui, plus tard, quand la raison occupera dans son esprit la place que j'y ai préparée par la religion et la vertu, il pourra choisir avec mon aide la compagne de sa vie qui, maintenant, ne saurait être que

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l'instrument de ses plaisirs. Il n'obéini plus alors dans son choix à l'ardeur du sang et à l'intempérance du désir; mais, en attendant, mon cher abbé, je ne veux pas consentir que le couvert et la garantie d'un sacrement servent à protéger les excès de la nature ni faire de l'Eglise un prétexte à de toutes charnelles convoitises. »

Elle se tut et regarda par la portière. Le carrosse tournait à une croix de route ; on apercevait de longs champs de blés qui se doraient jusqu'à une sorte de lande inculte, au bout de laquelle, derrière un bois, on distinguait les pointes aiguës des tourelles de Bas-le-Pré.

L'abbé se sentit battu une fois de plus. Il eut bien l'idée de faire intervenir l'évêque et de faire à M'"^ de Galandot un cas de conscience de son entêtement ; mais il se dit que tout cela servirait peu, car il se flattait d'avoir sur elle toute l'influence qu'on pouvait avoir, et que personne ne réussirait mieux que lui où il venait d'échouer. D'autant que Nicolas ne semblait aucunement désirer quoi que ce fût et qu'il paraissait parfaitement heureux.

Et l'abbé se demandait après tout ce que pourrait bien faire d'une femme ce grand benêt qui avait employé hier plus de trois heures avec un contentement visible à produire des ronds et des ricochets dans un bassin en y lançant des pierres et des cailloux plats. Ne valait-il pas mieux, en somme, user des bonnes grâces de M'"' de Galandot pour obtenir quelque achat de'livres qui manquaient à la bibliothèque et se ménager auprès d'elle? Ce en quoi il fit bien, car un événement ne tarda pas à survenir où tout son pouvoir ne fut point de trop pour la décider à en accepter les suites.

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