‹ La double mépriseChapitre 2 sur 61 · JULIE DE CHAVERNY · texte numérisé non relu

JULIE DE CHAVERNY

> P. S. J'ai bien des remerciements à vous faire

pour la musique que vous avez pris la peine de copier pour moi. Elle est ravissante, et il faut toujours admirer votre goût. Vous ne venez plus à nos jeudis; vous savez pourtant tout le plaisir que nous avons à vous voir. >

— Une jolie écriture, mais bien Gne, dit Perrin en finissant. Mais diable! son dîner me scie le dos, car il faudra se mettre en bas de soie, et pas de fumerie après le dîner!

— Beau malbeur, vraiment! préférer la plus jolie femme de Paris à une pipe! Ce que j'admire, c'est votre gratitude. Vous ne me remerciez pas du bonheur que vous me devez.

— Vous remercier! Mais ce n'est pas à vous que i'ai l'obligation de ce dîner... si obligation il y a.

— A qui donc ?

— A Chaverny, qui a été capitaine chez nous. Il aura dit à sa femme : Invite Perrin, c'est un bon diable. Comment voulez- vous qu'une jolie femme, que je n'ai jamais vue qu'une fois, pense à inviter une vieille culotte de peau comme moi?

Châteaufort sourit en se regardant dans la fîace très élroite qui décorait la chambre du commandant.

— Vous n'avez pas de perspicacité aujourd'hui, papa Perrin. Ilelisez-moi ce billet, et vous y trou-

verez peut-être quelque chose que vous n'y avez pas vu.

Le commandant tourna, retourna le billet et ne vit rien.

— Comment, vieux dragon ! s'écria Châteaufort, vous ne voyez pas qu'elle vous invite afin de me faire plaisir, seulement pour me prouver qu'elle fait cas de mes amis... qu'elle veut me donner la preuve... de...?

— De quoi? interrompit Perrin.

— De... vous savez bien de quoi.

— Qu'elle vous aime? demanda le commandant d'un air de doute.

Châteaufort siffla sans répondre.

— Elle est donc amoureuse de vous ?

Châteaufort sifflait toujours.

— Elle vous l'a dit?

— Mais... cela se voit, ce me semble.

— Comment?... dans cette lettre?

— Sans doute.

Ce fut le tour de Perrin à siffler. Son sifflet fut aussi significatif que le fameux Lillibulero de mon oncle Toby.

— Comment! s'écria Châteaufort, arrachant la lettre des mains de Perrin, vous ne voyez pas tout ce qu'il y a de... tendre... oui, de tendre, là-dedans?

*i LA DOUBLE MÉPRISÉ

Qu'avei-vOtls à dire à ceci : Cher Monùeurf Notez bien que dans un autre billet elle m'écrivait : Monsieur, tout court. Je vous aurai une double obligation, cela est positif. Et voyez-vous, il y a ua îtiot effacé après, c'est mille; elle voulait mettre mille amitiés^ mais elle n'a pas osé ; mille compliments, ce n'était pas assez.,; Elle n'a paS fini Son billet... Oh! rtion ancien! voulez-vous par hasard qu'une femme bien née comme madame de Chaverny aille se jeter à la tète de votre serviteur comme ferait iine petite grisette?..; Je vous dis, moi, que sa lelire est chai-irtante, et qu'il faut être aveugle pour ne pas y voir de la passion... Et les reproches de la fin^ parce que je manque à un seul jeudi, qu'efl dites-vous?

— Pauvre petite femme! s'écria Perrin, ne t'amourache pas^ de celui-là ; tu t'en repentirais bien vite !

Châteaufort né fil pas attention à la prosopopée de son ami : mais, prenant un ton de voix bas et insinuant :

— Savez-Tous, mon cher, dil-il, que tous pourriez me rendre un grand service?

^^ Comment?

— ^ Il faut 4ùe votis m'aidiez dans cette affaire. Je sais que son mari est très mal pour elle, —

c'est un animal qui la rend malheureuse... vous favez coKiu, vous, Perfin; dites bien à sa femme que c'est un brutal, un homme qui a la réputatioQ là plus mauvaise...

— Oh !...

— Un libertin... Volis lé savez. 11 atait des maîtresses lorsqu'il était au régiment; et quelles maîtresses ! Dites tout cela à sa femme.

— Oh! comment dire cela? Entre l'arbre et l'écorce...

— Mon Dieu! il y a manière de tout dire!... Surtout dites du bien de moi.

— Pour cela, c'est plus facile. Pourtâht...

— Pas si facile, écoutez; Car, si je vous laissais dire, vous feriei tel éloge de moi qui n'arrangerait pas mes affaires... Dites-lui que depuis quelque temps vous remarquez que je suis triste, que je ne parle plus, que je ne mange plus...

— Pour le coup! s'écria Perrin avec un gros rire qui faisait faire à sa pipe les mouvements les plus ridicules, jamais je ne pourrai dire cela en face à madame de Chaverny. Hier soir encore, il a presque fallu vous emporter après le dîner que les camarades nous ont donné.

— Soit, mais il est inutile de lui conter cela. Il est bon qu'elle sache que je suis amoureux d'elle j

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et ces faiseurs de romans ont persuadé aux femmes qu'un homme qui boit et mange ne peut être amoureux.

— Quant à moi, je ne connais rien qui me fasse perdre le boire ou le manger.

— Eh bien, mon cher Perrin, dit Châteaufort en mettant son chapeau et arrangeant les boucles de ses cheveux, voilà qui est convenu; jeudi prochain je viens vous prendre; souliers et bas de soie, tenue de rigueur! Surtout n'oubliez pas de dire des horreurs du mari, et beaucoup de bien de moi.

Il sortit en agitant sa badine avec beaucoup de grâce, laissant le commandant Perrin fort préoccupé de l'invitation qu'il venait de recevoir, et encore plus perplexe en songeant aux bas de soie et à la tenue de rigueur.

Plusieurs personnes invitées chez madame de Chaverny s'étant excusées, le dîner se trouva quelque peu triste. Châteaufort était à côté de Julie, fort empressé à la servir, galant et aimable à son ordinaire. Pour Chaverny, qui avait fait une longue promenade à cheval le matin, il avait un appétit prodigieux. Il mangeait donc et buvait de manière à en donner envie aux plus malades. Le commandant Perrin lui tenait compagnie, lui versant souvent à boire, et riant à casser les verres toutes les fois que la grosse gaieté de son hôte lui en fournissait l'occasion. Chaverny, se retrouvant avec des militaires, avait repris aussitôt sa bonne humeur

et ses m.*\nières du régiment; d'ailleurs il n'avait jamais été des plus délicats dans le choix de ses plaisanteries. Sa femme prenait un air froidement dédaigneux à chaque saillie incongrue : alors elle se tournait du côté de Châteaufort, et commençait un aparté avec lui, pour n'avoir pas l'air d'entendre une conversation qui lui déplaisait souverainement.

Voici un échantillon de l'urbanité de ce modèle des époux. Vers la fin du dîner, la conversation étant tombée sur l'Opéra, on discutait le mérite relatif de plusieurs danseuses, et entre autres on vantait beaucoup mademoiselle ***. Sur quoi Châteaufort renchérit sur les autres, louant surtout sa grâce, sa tournure, son air décent.

Perrin, que Châteaufort avait mené à l'Opéra quelques jours auparavant, et qui n'y était allé que cette seule fois, se souvenait fort bien de mademoiselle ***.

— Est-ce, dit-il, cette petite en rose, qui saute comme un cabri?... qui a des jambes dont vous pariiez tant, Châteaufort?

— Ah! vous patliez de ses jambes! s'écria Chaverny; mais savez- vous que, si vous en parlez trop, vous vous brouillerez avec votre généra', le duc de j'""! Prenez garde à vous, mon camarade!

— Mais je ne le suppose pas tellement jaloux,

qu'il défend-B de les rea^arder au travers d'une lorgnette.

— Aa contraire, car il en est aussi fier que s'il les avait découvertes. Qu'en dites-vous, commandant Perrin ?

— Je ne me connais guère qu'en jambes de chevaux, répondit rnodestement le vieux soldat.

— Elles sont en vérité admirables, reprit Chaverny, et il n'y en a pas de plus belles à Paris, excepté celles... Il s'arrêta et se mit à friser sa moustache d'un air goguenard en regardant sa femme, qui rougit aussitôt jusqu'aux épaules.

— Excepté celles de mademoiselle D***? interrompit Châteaufort en citant une autre danseuse.

— Non, répondit Chaverny du ton tragique de Hamlet : — mais regarde ma femme.

Julie devint pourpre d'indignation. Elle lança à son mari un regard rapide comme l'éclair, mais où se peignaient le mépris et la fureur. Puis, s'efîorçant de se contraindre, elle se tourna brusquement vers Châteaufort.

— Il faut, dit-elle d'une voix légèrement tremblanle, il faut que nous étudiions le duo de Maomello. Il doit être parfaitement dans votre voix.

Chaverny n'était pas aisément démonté.

'— Châteaufort, poursuivit-il , savez-vous que j'ai

voulu faire mouler autrefois les jambes dont je parle? Mais on n'a jamais \o'c\\i le permettre.

Ciiàteaulort, qui éprouvait une joie très vive de celte impertinente révélation, n'eut pas l'air d'avoir entendu, et parla de Maometto avec madame de Chaverny.

— La personne que je veux dire, continua l'impitoyable mari, se scandalisait ordinairement quand on lui rendait justice sur cet article, mais au fond elle n'en était pas fâchée. Savez-vous qu'elle se fait prendre mesure par son marchand de bas?... — Ma femme, ne vous fâchez pas... sa marchandey veux-je dire. Et lorsque j'ai été à Bruxelles, j'ai emporté trois pages de son écriture contenant les instructions les plus détaillées pour des emplettes de bas.

Mais il avait beau parler, Julie était déterminée à ne rien entendre. Elle causait avec Châteaufort, et lui parlait avec une affectation de gaieté, et son sourire gracieux cherchait à lui persuader qu'elle n'écoutait que lui. Châieaufort, de son côté, paraissait tout entier au Maometto; mais il iie perdait rien des impertinences de Chaverny.

Après le diner, on fit de la musique, et madame de Chaverny chanta au piano avec Châteaufort. Chaverny disparut au moment où le piano s'ouvrit.

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Plusieurs visites survinrent, mais n empêchèrent pas Chàteaufort de parler bas très souvent à Julie. En sortant, il déclara à Perrin qu'il n'avait pas perdu sa soirée, et que ses affaires avançaient.

Perrin trouvait tout simple qu'un mari parlât des jambes de sa femme : aussi, quand il fut seul dans la rue avec Chàteaufort, il lui dit d'un ton pénétré :

— Comment vous sentez-vous le cœur de troubler un si bon ménage ? il aime tant sa petite femme !

Depuis un mois Chaverny était fort préoccupé de l'idée de devenir gentilhomme de la chambre.

On s'étonnera peut-être qu'un homme gros, paresseux, aimant ses aises, fût accessible à une pensée d'ambition; mais il ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la sienne. D'abord, disait-il à ses amis, je dépense beaucoup d'argent en loges que je donne à des femmes. Quand j'aurai un emploi à la cour, j'aurai, sans qu'il m'en coûte un sou, autant de loges que je voudrai. Et l'on sail tout ce que l'on obtient avec des loges. En outre, j'aime beaucoup la chasse : les chasses royales seront à moi. Enfin, maintenant que je n'ai plus

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d'uniforme, je ne sais comment m'habiller pour aller aux bals de Madame; je n'aime pas les habits de marquis; un habit de gentilhomme de la cu^arabre m'ira très bien. En conséquence, il sollicitait. Il aurait voulu que sa femme sollicitât aussi, mais elle s'y était refusée obstinément, bien qu'elle eût plusieurs amies très puissantes. Ayant rendu quelques petits services au duc de H**', qui était alors fort bien en cour, il attendait beaucoup de son crédit. Son ami Châteaufort, qui avait aussi de très belles connaissances, le servait avec un zèle et un dévouement tels que vous en rencontrerez peut-être, si vous êtes le mari d'une jolie femme.

Une circonstance avança beaucoup les affaires de Chaverny, bien qu'elle pût avoir pour lui des conséquences assez funestes. Madame de Chaverny s'était procuré, non sans quelque peine, une loge à l'Opéra un certain jour de première représentation. Cette loge était à six places. Son mari, par extraordinaire et après de vives remontrances, avait consenti à l'accompagner. Or Julie voulait offrir une place à Châteaufort, et, sentant qu'elle ne pouvait aller seule avec lui à i'Opéra, elle avait obligé son mari à venir à cette représentation.

Aussitôt après le premier acte, Chaverny sortit, laissant sa femme en tèle-à-tête avec son ami.

Tous les deux gardèrent d'abord le silence d'un air un peu contraint : JuKe, parce qu'elle était embarassée elle-même depuis quelque temps quand elle se trouvait seule avec Cbâteaufort ; celui-ci, parce qu'il avait ses projets et qu'il avait trouvé bienséant de paraître ému. Jetant à la dérobée un coup d'œil sur la salle, il vit avec plaisir plusieurs lorgnettes de connaissance dirigées sur la loge. Il éprouvait une vive satisfaction à penser que plusieurs de ses amis enviaient son bonheur, et, selon toute apparence, le supposaient beaucoup plus grand qu'il n'était ea réalité.

Julie, après avoir senti sa cassolette et son bouquet à plusieurs reprises, parla delà chaleur, du spectacle, des toilettes, Châleaufort écoutait avec distraction, soupirait, s'agitait sur sa chaise, regardait Julie et soupirait encore. Julie commençait à s'inquiéter, tout d'un coup il s'écria :

— Combien je regrette le temps de la chevalerie !

-;- Le temps de la chevalerie ! Pourquoi donc ? demanda Julie. Sans doute parce qu'un costume du moyen âge vous irait bien?

— Vous me croyez bien fat, dit-il d'un ton d'amertume et de tristesse. — Non, je regrette ce teraps-là... parce qu'un homme qui se sentait du

cœur... pouvait aspirer à... bien des choses... En déflnitive, il ne s'agissait que de pourfendre un géant pour plaire à une dame... Tenez, vous voyez ce grand colosse au balcon? je voudrais que vous m'ordonnassiez d'aller lui demander sa moustache pour me donner ensuite la permission de vous dire trois petits mots sans vous fâcher.

— Quelle folie ! s'écria Julie, rougissant jusqu'au blanc des yeux, car elle devinait déjà ces trois petits mots. Mais voyez donc madame de Sainte- Hermine décolletée à son âge et en toilette de bal!

— Je ne vois qu'une chose, c'est que vous ne voulez pas m'entendre, et il y a longtemps que je m'en aperçois...Vousle voulez, jeme tais; mais...ajoutat-il très bas et en soupirant, vous m'avez compris...

— Non, en vérité, dit sèchement Julie. Mais où donc est allé mon mari?

Une visite survint fort à propos pour la tirer d'embarras. Châteaufort n'ouvrit pas la bouche. Il était pâle et paraissait profondément affecté. Lorsque le visiteur sortit, il fit quelques remarques indifférentes sur le spectacle. Il y avait de longs intervalles de silence entre eux.

Le second acte allait commencer, quand la porte de la loge s'ouvrit, et Chaverny parut, conduisant une femme très jolie et très parée, coiffée de ma-

gnifiquesplumesroses.il était suivi du duc de H"*.

— Ma chère amie, dit-il à sa femme, j'ai trouvé monsieur le duc et madame dans uae borrible loije de côté d'où l'on ne peut voir les décorations. Ils ont bien voulu accepter une place dans la nôtre.

Julie s'inclina froidement; le duc de H*** lui déplaisait. Le duc et la dame aux plumes roses se confondaient en excuses et craignaient de la déranger. Il se fit un mouvement et un combat de générosité pour se placer. Pendant le désordre qui s'ensuivit. Châteaufort se pencha à l'oreille de Julie et lui dit très bas et très vite :

— Pour l'amour de Dieu, ne vous placez pas sur le devant de la loge. Julie fut fort étonnée et resta à sa place. Tous étant assis, elle se tourna vers Châ teaufor et lui demanda d'un regard un peu sévère l'explication de cette énigme. 11 était assis, le cou roide, les lèvres pincées, et toute son attitude annonçait qu'il était prodigieusement contrarié. En y réfléchissant, Julie interpréta assez mal la recommaudation de Châteaufort. Elle pensa qu'il voulait lui parler bas pendant la représentation et continuer ses étranges discours, ce qui lui était impossible si elle restait sur le devant. Lorsqu'elle reporta ses regards vers la salle, elle remarqua que plusieurs femmes dirigeaient leurs lorgnettes

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veis sa loge; mais il en est toujours ainsi à l'apparition d'une figure nouvelle. On chuchotait, on souriait; mais qu'y avait-il d'extraordinaire? On est si petite ville à l'Opéra!

La dame inconnue se pencha vers le bouquet de Julie, et dit avec un sourire charmant:

— Vous avez là un superbe bouquet, Madame! Je suis sûre qu'il a dû coûter bien cher dans ( eile saison : au moins dix francs. Mais on vous l'a donné! c'est un cadeau, sans doute? Les dames n'achètent jamais leurs bouquets.

Julie ouvrait de grands yeux et ne savait avec quelle provinciale elle se trouvait.

— Dac, du la dame d'un air languissant, vous ne m'avez pas donné de bouquet. Chaverny se précipita vers la porte. Le duc voulait l'arrêter, la dame aussi; elle n'avait plus envie du bouquet. Julie échangea un coup d'oeil avec Châteaufort. Il voulait dire : Je vous remercie, mais il est trop tard. Pourtant elle n'avait pas encore deviné juste.

Pendant toute la représentation, la dame aux plumes tambourinait des doigts à contre-mesure et parlait musique à tort et à travers. Elle questionnait Julie sur le prix de sa robe, de ses bijoux, de ses chevaux. Jamais Julie n'avait vu des manières semblables. Elle conclut que l'inconnue

devait être une parente du duc, arrivée récemment de la basse Bretagne. Lorsque Chaverny revint avec un énorme bouquet, bien plus beau que celui de sa femme, ce fut une admiration, et des remerciements, et des excuses à n'en plus finir.

— Monsieur de Chaverny, je ne suis pas ingrate,' dit la provinciale prétendue après une longue tirade ; pour vous le prouver, faites-moi penser à vous promettre quelque chose, comme dit Potier. Vrai, je vous broderai une bourse quand j'aurai achevé celle que j'ai promise au duc.

Enfin l'opéra finit, à la grande satisfaction de Julie, qui se sentait mal à l'aise à côté de sa singulière voisine. Le duc lui offrit le bras, Chaverny prit celui de l'autre dame. Ghâteaufort, l'air sombre et mécontent, marchait derrière Julie, saluant d'un air contraint les personnes de sa connaissance qu'il rencontrait sur l'escalier.

Quelques femmes passèrent auprès d'eux. Julie ies connaissait de vue. Un jeune homme leur parla nas et en ricanant ; elles regardèrent aussitôt avec un air de très vive curiosité Chaverny et sa femme, et l'une d'elles s'écria :

— Est-il possible!

La voiture du duc parut; il salua madame de Chaverny en lui renouvelant avec chaleur tous ses

remerciements pour sa complaisance. Cependant Cliaverny voulait reconduire la dame inconnue jusqu'à la voiture du duc, et Julie et Châteaufort restèrent seuls un instant.

— Quelle est donc cette femme? demanda Julie.

— Je ne dois pas vous le dire... car cela est bien extraordinaire!

— Comment?

— Au reste, toutes les personnes qui vous connaissent sauront bien à quoi s'en tenir.... Mais Chaverny!... Je ne l'aurais jamais cru.

— Mais enfin qu'est-ce donc? Parlez, au nom du ciel ! Quelle est cette femme?

Chaverny revenait. Châteaufort répondit à voix basse :

— La maîtresse du duc de H***, madame Mélanie R***.

— Bon Dieu ! s'écria Julie en regardant Châteaufort d'un air stupéfait, cela est impossible!

Châteaufort haussa les épaules, et, en la conduisant à sa voiture, il ajouta :

— C'est ce que disaient ces dames que nous avons rencontrées sur l'escalier. Pour l'autre, c'est une personne comme il faut dans son genre. Il lui faut des soins, des égards... Elle a même un mari.

— Clière amie, dit Chaverny d'un ton joyeux,

VOUS n'avez pas besoin de moi pour vous reconduire. Bonne nuit. Je vais souper chez le duc. Julie ne répondit rien.

— Chàteaufort, poursuivit Chaverny, voulezvous venir avec moi chez le duc? Vous êtes invité, en vient de me le dire. On vous a remarqué. Vous avez plu, bon sujet!

Chàteaufort remercia froidement. Il salua madame de Chaverny, qui mordait son mouchoir avec rage lorsque sa voiture partit.

— Ab çà, mon cher, dit Chaverny, au moins vous me mènerez dans votre cabriolet jusqu'à la porte de cette infante.

— Volontiers, répondit gaiement Chàteaufort , mais, à propos, savez-vous que votre femme a compris à la tin à côté de qui elle était?

— Impossible.

— Soyez-eû sûr, et ce n'était pas bien de voire part.

— Bah! elle a très bon ton; et puis on ne la connaît pas encore beaucoup. Le duc la mène partout.

Madame de Chaverny passa une nuit fort agitée. La conduite de son mari à l'Opéra mettait le comble à tous ses torts, et lui semblait exiger une séparation immédiate. Elle aurait le lendemain une explication avec lui, et lui signifierait son intention de ne plus vivre sous le même toit avec un homme qui l'avait compromise d'une manière si cruelle. Pourtant celte explication l'effrayait. Jamais elle n'avait eu une conversation sérieuse avec son mari. Jusqu'alors elle n'avait exprimé son mécontentement que par des bouderies auxquelles Chaverny n'avait fait aucune attention; car, laissant à sa femme une entière liberté, il ne se serait iamais

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avisé de croire qu'elle pût lui r<^fiiser l'indu'gence dont au besoin il était disposé à user envers elle. Elle craignait surtout de pleurer au milieu de cette explication, et que Chaverny n'attribuât ces larmes à un amour blessé. C'est alors qu'elle regreilait vivement l'absence de sa- mère, qui aurait pu lui donner un bon conseil ou se charger de prononcer la sentence de séparation. Toutes ces réflexions la jetèrent dans une grande incertitude, et, quand elle s'endormit, elle avait pris la résolution de consulter une femme de ses amies qui l'avait connue fort jeune, et de s'en remettre à sa prudence pour la conduite à tenir à l'égard de Chaverny.

Tout en se livrant à son indignation, elle n'avait pu s'empêcher de faire involontairement un parallèle entre son mari et Châteanfort. L'énorme inconvenance du premier faisait ressortir la délicatesse du second, et elle reconnaissait avec un certain plaisir, mais en se le reprochant toutefois, que l'amant était plus soucieux de sa réputation que le mari. Cette comparaison morale l'entraînait malgré elle à constater l'élégance des manières de Châteaufort et la tournure médiocrement distinguée de Chaverny. Elle voyait son mari, avec son ventre un peu proéminent, faisant lourdement l'emfressé auprès de la mai-

tresse du duc de H**% tandis que Châteaufort, plus respectueux encore que de coutume, semblait chercher à retenir autour d'elle la considération que son mari pouvait lui faire perdre. Enfin, comme nos pensées nous entraînent loin malgré nous, elle se représenta plus d'une fois qu'elle pouvait devenir veuve, et qu'alors, jeune, riche, rien ne s'opposerait à ce qu'elle couronnât légitimement l'amour constant du jeune chef d'escadron. Un essai malheureux ne concluait rien contre le mariage, et si l'attachement de Châtoaufort était véritable... Mais alors elle chassait ces pensées dont elle rougissait, et se promettait de mettre plus de réserve que jamais dans ses relations avec lui.

Elle se réveilla avec un grand mal de tête, et encore plus éloignée que la veille d'une explication décisive. Elle ne voulut pas descendre pour déjeuner de peur de rencontrer son mari, se fit apporter du thé dans sa chambre, et demanda sa voiture pour aller chez madame Lambert, cette amie qu'elle voulait consulter. Cette dame était alors à sa cam-. pagne à P.

En déjeunant, elle ouvrit un journal. Le premier article qui tomba sous ses yeux était ainsi conçu : « M. Darcy, prpmier secrétaire de l'ambassade deFranctt àConslaniinople, est arrivé avant-

hier à Paris chargé de dépêches. Ce jeune diplomate a eu, i')imédiatement après son arrivée, une longue conférence avec S. Exe. M. le ministre des affaires étrangères. »

— Darcy à Paris! s'écria-t-elle. J'aurai du plaisir à le revoir. Est-il devenu bien roide? — Ce jeune, diplomate! Darcy, jeune diplomate! Et elle ne put s'empêcher de rire toute seule de ce mot : Jeune diplomate.

Ce Darcy venait autrefois fort assidûment aux soirées de madame de Lussan ; il était alors attaché au ministère des affaires étrangères. Il avait quitté Paris quelque temps avant le mariage de Julie, et depuis elle ne l'avait pas revu. Seulement elle savait qu'il avait beaucoup voyagé, et qu'il avait obtenu un avancement rapide.

Elle tenait encore le journal à la main lorsque son mari entra. li paraissait d'une humeur charmante. A son aspect elle se leva pour sortir: mais, comme il aurait fallu passer tout près de lui pour entrer dans son cabinet de toilette, elle demeura debout à la même place, mais tellement émue, que sa main, appuyée sur la table à thé, faisait distinctement trembler le cabaret de porcelaine.

— Ma chère amie, dit Chaverny, je viens vous

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dire adieu pour quelques jours. Je vais chasser chez le duc Je H***. Je vous dirai qu'il ©^ enchanté de votre hospitalité d'hier SQir. — Mon aifaire marche bien, et il m'a promis de nie recommander au roi de la manière la plus pressante.

Julie pâlissait et rougissait tour à tour en l'écoutant.

— M. le duc de H*** vous doit cela... dit-elle d'une voix tremblante. Il ne peut faire moins pour quelqu'un qui compromet sa femme de la manière la plus scandaleuse avec les maîtresses de son protecteur.

Puis, faisant un effort disespéré, elle traversa la chambre d'un pas majestueux, et entra dans son cabinet de toilette dont jlle ferma la porte avec force.

Chaverny resta un moment la tête basse et l'air confus.

— D'où diable sait-elle cela? pensa-t-il. Qu'importe après tout? ce qui est fait est fait!

Et, comme ce n'était pas son habitude de s'an-êter longtemps sur une idée désagréable, il fit une pirouette, prit un morceau de sucre dans le sucrier, et cria la bouche pleine à la femme de chambre qui entrait :

— Dites à ma femme que je resterai quatre à

cinq jours chez le duc de H***, et que je lui en- ^'errai du gibier.

Il sortit ne peoisant plus qu'aux faisans et aux chevreuils qu'il allait tuer.

Julie partit pour P... avec un redoublement de colère contre son mari ; mais, cette fois, c'était pour un motif assez léger. Il avait pris, pour aller au château du duc de H***, la calèche neuve, laissant à sa femme une autre voilure qui, au dire du cocher, avait besoin de réparations.

Pendant la route, madame de Chaverny s'apprêtait à raconter son aventure à madame Lambert. Malgré son chagrin, elle n'était pas insensible à la satisfactian que donne à tout narrateur une histoire bien contée, et elle se préparait à son récit en cherchant des exordes, et commençant tantôt d'une

manière, tantôt d'une autre. Il en résulta qu'elle

vit les énormités de son mari sous tontes leurs faces, et que son ressentiment s'en augmenta en proportion.

Il y a, tomme chacun sait, plus de quatre lieues de Paris à P..., et, quelque long que fût le réquisitoire de madame de Chaverny, on conçoit qu'il est impossible, même à la haine la plus envenimée, de retourner la même idée pendant quatre lieues de suite. Aux sentiments violents que les torts de son mari lui inspiraient venaient se joindre des souvenirs doux et mélancoliques, par cette étrange faculté de la pensée humaine qui associe souvent une image riante à une sensation pénible.

L'air pur et vif, le beau soleil, les figures insouciantes des passants, contribuaient aussi à la tirer de ses réflexions haineuses. Elle se rappela les scènes de son enfance et les jours où elle allait se promener à la campagne avec des jeunes personnes de son âge. EHe revoyait ses compagnes de couvent; elle assistait à leurs jeux, à leurs repas. Elle s'expliquait des confidences mystérieuses qu'elle avait surprises aux grandes, et ne pouvait s'empêcher de sourire en songeant à cent petits traits qui trahissent de si bonne heure l'iustinct de la coquet-f terie chez les (Vmmes.

Puis elle se représentait son entrée dans le

monde. Elle dansait de nouveau aux bals les plus brillants qu'elle avait vus dans l'année qui suivit sa sortie du couvent. Les autres bals, elle les avait oubliés; on se blase si vite; mais ces bals lui rappelèrent son mari. « Folle que j'étais! se dit-elle. Comment ne me suis-je pas aperçue, à la première vue, que je serais malheureuse avec lui? y> Tous les disparates, toutes les platitudes de fiancé que le pauvre Chaverny lui débitait avec tant d'aplomb un mois avant son mariage, tout cela se trouvait noté, enregistré soigneusement dans sa mémoire. En même temps, elle ne pouvait s'empêcher de penser aux nombreux admirateurs que son mariage avait réduits au désespoir, et qui ne s'en étaient pas moins mariés eux-mêmes ou consolés autrement peu de mois après. « Aurais-je été heureuse avec un autre que lui? se deraanda^t^elle. A... est décidément un sot; mais il n'est pas offensif, et Amélie le gouverne à son gré. Il y a toujours moyen de vivre avec un mari qui obéit. — B... a des maîtresses, et sa femme a la bonté de s'en affliger. D'ailleurs, il est rempli d'égards pour elle, et... je n'en demanderais pas davantage. — Le jeune comte de C..., qui toujours lit des pamphlets, et qui se donne tant de peine pour devenir un jour un bon député, peut-être fera-t-il un bon mari? Oui,

mais tous ces gens-là sont ennuyeux, laids, sots... > Comme elle passait ainsi en revue tous les jeunes gens qu'elle avait connus étant demoiselle, le nom de Darcy se présenta à son esprit pour la seconde fois.

Darcy était autrefois dans la société de madame de Lussan un être sans conséquence, c'est-à-dire que l'on savait... les mères savaient — que sa fortune ne lui permettait pas de songer à leurs filles. Pour elles, il n'avait rien en lui qui pût faire tourner leurs jeunes têtes. D'ailleurs il avait la réputation d'un galant homme. Un peu misanthrope et caustique, il se plaisait beaucoup, seul homme au milieu d'un cercle de demoiselles, à se moquer des ridicules et des prétentions des autres jeunes gens. Lorsqu'il parlait bas à une demoiselle, les mères ne s'alarmaient pas, car leurs filles riaient tout haut, et les mères de celles qui avaient de belles dents disaient même que M. Darcy était fort aimable.

Une conformité de goûts et une crainte réciproque de leur talent de médire avaient rapproché Julie et Darcy. Après quelques escarmouches, ils avaient fait un traité de paix, une alliance offensive et défensive; ils se ménageaient mutuellement, et ils étaient toujours unis pour faire les honneurs de leurs connaissances.

LA DOUBLE MtPRISE 49

Un soir, on avait prié Julie de chanter je ne sai.^ quel morceau. Elle avait une belle voix, et elle le savait. En s approchant du piano, elle regarda les femmes d'un air un peu fier avant de chanter, et comme si elle voulait les défier. Or, ce soir-là, quelque indisposition ou une fatalité malheureuse la privait de presque tous ses moyens. La première note qui sortit de ce gosier ordinairement si mélodieux se trouva décidément fausse. Julie se troubla, chanta tout de travers, manqua tous les traits ; bref, le fiasco fut éclatant. Tout effarée, près de fondre en larmes, la pauvre Julie quitta le piano ; et, en retournant à sa place, elle ne put s'empêcher de regarder la joie maligne que cachaient mal ses compagnes en voyant humilier son orgueil. Les hommes mêmes semblaient comprimer avec peine un sourire moqueur. Elle baissa les yeux de honte et de colère, et fut quelque temps sans oser les lever. Lorsqu'elle releva la tête, la première figure amie qu'elle aperçut fut celle de Darcy. Il était pâle, et ses yeux roulaient des larmes : il paraissait plus touché de sa mésaventure qu'elle ne l'était elle-même. « Il m'aime! pensa-t-elle; il m'aime véritablement. » La nuit, elle ne dormit guère, et »c figure triste de Darcy était toujours devant ses yeux. Pendant deuxjours,eliene songea

qu'à lui et à la passion secrète qu'il devait nourrir pour elle. Le roman avançait déjà, lorsque madame de Lussan trouva chez elle une carte de M. Darcy avec ces trois lettres : P. P. C.

— Où va donc M. Darcy? demanda Julie à un jeune homme qui le connaissait.

— Où il va? Ne le savez-vous pas? A Constantinople. Il part cette nuit en courrier.

— Il ne m'aime donc pas! pensa-t-elle. Huit jours après, Darcy était oublié. De son côté, Darcy, qui était alors assez romanesque, fut huit mois sans oublier Julie. Pour excuser celle-ci et expliquer la prodigieuse différence de constance, il faut réfléchir que Darcy vivait au milieu des barbares, tandis que Julie était à Paris entourée d'hommages et de plaisirs.

Quoi qu'il en soit, six ou sept ans après leur séparation, Julie, dans sa voiture, sur la route de P..., se rappelait l'expression mélancolique de Darcy le jour où elle chanla si mal ; et, s'il faut l'avouer, elle pensa à l'amour probable qu'il avait alors pour elle, peut-être bien même aux sentiments qu'il pouvait conserver encore. Tout cela l'occupa assez vivement pendant une demi-lieue. Ensuite M. Darcy fut oublié pour la troisième fois»

Julie ne fut pas peu contrariée lorsque, en entrant à P..., elle vit dans la cour de madame Lani'^ bert une voiture dont on dételait les chevaux, ce qui annonçait une visite q\ii devait se prolonger. Impossible, par conséquent, d'entamer la discussion de ses griefs contre M. de Chaverny.

Madame Lambert, lorsque Julie entra dans le salon, était avec une femme que Julie avait ren^ contrée dans le monde, mais qu'elle connaissait à peine de nom. Elle dut faire un effort sur ellemême pour cacher l'expression du mécontentement qu'elle éprouvait d'avoir fait inutilement le voyage de P...

— Eh ! bonjour donc, chère belle ! s'écria madame Lambert e» IVmbrassant ; que je suis contente de voir que vous ne m'avez pas oubliée ! Vous ne pouviez venir plus à propos, car j'attends aujourd'hui je ne sais combien de gens qui vous aiment à la folie.

Julie répondit d'un air un peu contraint qu'elle avait cru trouver madame Lambert toute seule.

— Ils vont être ravis de vous voir, reprit madame Lambert, Ma maison est si triste, depuis le mariage de ma fille, que je suis trop heureuse quand mes amis veulent bien s'y donner rendezvous. Mais, chère enfant, qu'avez-vous fait de vos belles couleurs? Je vous trouve toute pâle aujourd'hui.

Julie inventa un petit mensonge : la longueur de la route... la poussière... le soleil...

— J'ai précisément aujourd'hui à dîner un de vos aderateurs, à qui je vais faire une agréable surprise, M. de Chàteaufort, et probablement son fidèle Achate, le commandant Perrin.

— J'ai eu le plaisir de recevoir dernièrement le commandant Perrin, dit Julie en rougissant un peu, car elle pensait à Chàteaufort.

— J'ai aussi M. de Saint-Léger. Il faut absolument qu'il organise ici une soirée de proverbes

pour le mois prochain, et vous y jouerez uq rôle, mon ange ; vous étiez notre pr^floier sujet pour les proverbes, il y a deux ans.

— Mon Dieu, Madame, il y a si longtemps que je n'ai joué de proverbes, que je ne pourrais plus retrouver mon assurance d'autrefois. Je serais obligée d'avoir recours au « J'entends quelqu'un ».

— Ah! Julie, mon enfant, devinez qui nous attendons encere. Mais celui-là, ma chère, il faut de la mémoire pour se rappeler son nom...

Le nom de Darcy se présenta sur-le-champ à Julie.

— Il m'obsède, en vérité, pensa-t-elle. — De la mémoire, Madame?... j'en ai beaucoup.

— Mais je dis une mémoire de six ou sept ans... Vous souvenez-vous d'un de vos attentifs lorsque vous étiez petite fille et que vous portiez le» cheveux en bandeau.

— En vérité, je ne devine pas.

— Quelle horreur! ma chère... Oublier ainsi un homme charmant, qui, ou je me trompe fort, vous plaisait tellement autrefois, que votre mère s'en alarmait presque. Allons, ma belle, puisque vous oubliez ainsi vos adorateurs, il faut bien vous rappeler leurs noms : c'est M. Darcyquevotts allez voir.

— M. Darcy ?

54 LA pOUBLE MEPRISE

— Oui ; il est enfin revenu de Constantinople depuis quelques jours seulement. Il est venu me voir avant-hier, et je l'ai invité. Savez-vous, ingrate que vous êtes, qu'il m'a demandé de vos nouvelles avec un empressement tout à fait significatif?

— M. Darcy?... dit Julie en hésitant et avec une distraction affectée, M. Darcy?... N'est-ce pas un grand jeune homme blond... qui est secrétaire d'ambassade?

— Oh ! ma chère, vous ne le reconnaîtrez pas : il est bien changé ; il est pâle, ou plutôt couleur Olive, les yeux enfoncés ; il a perdu beaucoup de cheveux à cause de la chaleur, à ce qu'il dit. Dans deux ou trois ans, si cel» continue, il sera chauve par devant. Pourtant il n'a pas trente ans encore.

Ici la dame qui écoutait ce récit de la mésaventure de Darcy conseilla fortement l'usage du kalydor, dont elle s'était bien trouvée après une jn&ladie qui lui avait fait perdre beaucoup de cheveux. Elle passait ses doigts, en parlant, dans des boucles nombreuses d'un beau châtain cendré.

— Est-ce que M. Darcy est resté tout ce temps à Constantinople? demanda madame de Chaverny.

— Pas tout à fait, car il a beaucoup voyagé : il a été en Russie, ppis il a parcouru toute la Grèce. Vous ne savez pas son bonkeur?Son oncle est

îiA DOUBLE MÉPRISE 55

mort, et lui a laissé une belle fortune. Il a été aussi en Asie mineure, clans la... cornment dit-il ?... la Caranianie. Il est ravissant, ma chère; il a des histoires charmantes qui vous enchanteront. Hier il m'en a conté de si jolies, que je lui disais toii-r jours : « Maig gardez-^Jes donc pour demain; vous les direz à ces dames, au lieu de les perdre avec une vieille mamsu comme moi. »

— Vous a-t-il conté son histoire de la femme turque qu'il ^^ sauvée? demanda madame Dumauoir, la patronnesse du kalydor.

— La femme turque qu'il a sauvée? U a sauvé une femme turque? Il ne nVen a pas dit un root.

— Comment! mais c'est une action admirable, un véritable roman.

— Oh! contez-nous cela, je vous en prie.

— Non, non ; demandez-le à lui-même. Moi, je ne sais l'histoire que de ma sœur, dont le mari, comme vous savez, a été consul à Smyrne. Mais elle la tenait d'un Anglais qui avait été témoin de toute l'aventure. C'est merveilleux.

— Contez-nous cette histoire, Madame. Comment voulez-^vous que nous puissions attendre jusqu'au dîner? Il n'y a rien de si désespérant que d'eutendre parler d'une histoire ([u'on ne sait pas.

— Eh bien, je vais vous la gâter; mais enfin U

Toifi telle nu'on me l'a contée : — M. Darcy était en Turquie à examiner je ne sais quelles ruines sur le bord de la mer, quand il vit venir à lui une procession lort lugubre. C'étaient des mueis qui portaient un sac, et ce sac, on le voyait remuer comme s'il y avait eu dedans quelque chose de vivant...

— Ah ! mon Dieu ! s'écria madame Lambert, qui avait lu le GiaouVy c'était une femme qu'on allait jeter à la mer !

— Précisément, poursuivit madame Dumanoir, un peu piquée de se voir enlever ainsi le trait le plus dramatique de son conte. M. Darcy regarde le sac, il entend un gémissement sourd, et devine aussitôt l'horrible vérité. Il demande aux muets ce qu'ils vont faire : pour toute réponse, les muets tirent leurs poignards. M. Darcy était heureusement fort bien armé. 11 met en fuite les esclaves et tire enfin de ce vilain sac une femme d'une beauté ravissante, à demi évanouie, et la ramène dans la ville, où il la conduit dans une maison sûre.

— Pauvre femme ! dit Julie, qui commençait à s'intéresser à l'histoire.

— Vous la croyez sauvée? pas du tout. Le mari jaloux, car c'était un mari, ameuta toute la populace, qui se porta à la maison de M. Darcy avec aes torches, voulant le brûler vif. Je ne sais pas trop

bien la fin de l'affaire; tout ce que je sais, c'est qu'il a soutenu un siège et qu'il a fini par mettre la femme eu sûreté. Il paraît même, ajouta madame Dumanoir, changeant tout à coup son expression et prenant un ton de nez fort dévot, il paraît que M. Darcy a pris soin qu'on la convertît, et qu'elle a été baptisée.

— Et M. Darcy l'a-t-il épousée? demanda Julie en souriant.

— Pour cela, je ne puis vous le dire. Mais la femme turque... elle avait un singulier nom; elle s'appelait Eminé... Elle avait une passion violente pour M. Darcy. Ma sœur me disait qu'elle l'appelait toujours Sôtir... Sôtir... cela veut dire mon sauveur en turc et en grec. Eulalie m'a dit que c'était une des plus belles personnes qu'on pût voir.

— Nous lui ferons la guerre sur sa Turque ! s'écria madame Lambert; n'est-ce pas. Mesdames? il faut le tourmenter un peu... Au reste, ce trait de Darcy ne me surprend pas du tout : c'est un des hommes les plus généreux que je connaisse, et je sais des actions de lui qui me font venir les larmes aux yeux toutes les fois que je les raconte. — Son oncle est mort, laissant une tille naturelle qu'il n'avait jamais reconnue. Comme il n'?» j>as fait de testament, elle n'avait aucun droit à sa succession^

Darcy, qui était l'unique héritier, a voulu qu'elle y eût une part, et probablement cette part a été beaucoup plus forte que son oncle ne l'aurait faite lui-même,

— Était-elle jolie, cette fille naturelle? demanda madame de Chaverny d'un air assez méchant, car elle commençait à sentir le besoin de dire du mal de ce M. Darcy, qu'elle ne pouvait chasser de ses pensées.

— Ah ! ma chère, comment pouvez-voas supposer?... Mais d'ailleurs M. Darcy était encore à Constantinople lorsque son oncle est mort, et vraisemblablement il n'a pas vu cette créature.

L'arrivée de Chàteaufort, du commandant Perriii et de quelques autres personnes, mit fin à cette conversation. Chàteaufort s'assit auprès de madame de Chaverny, et, profitant d'un moment où l'on parlait très haut :

— Vous paraissez triste, Madame, lui dit-il ; je serais bien malheureux si ce que je vous ai dit hier en était la cause.

Madame de Chaverny ne l'avait pas entendu, ou plutôt n'avait pas voulu l'entendre. Chàteaufort éprouva donc la mortification de répéter sa phrase, et la mortification plus grande encore d'une réponse un peu sèche^ après laquelle Julie se mêla

aussitôt à la conversation générale ; et, changeant de place, elle s'éloigna de son malheureux admirateur.

Sans se décourager, Chàteaufort faisait inutilement beaucoup d'esprit. Madame de Chaverny, à qui seulement il voulait plaire, l'écoulait avec distraction : elle pensait à l'arrivée prochaine de M. Darcy, tout en se demandant pourquoi elle s'occupait tant d'un homme qu'elle devait avoir oublié, et qui probablement l'avait aussi oubliée depuis longtemps.

Enfin, le bruit d'une voiture se fit entendre ; la porte du salon s'ouvrit.

— Eh! le voilà! s'écria madame Lambert. Julie n'osa pas tourner la tête, mais pâlit extrêmement. Elle éprouva une vive et subite sensation de froid, et elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour se remettre et empêcher Chàteaufort de remarquer le changement de ses traits.

Darcy baisa la main de madame Lambert et lui parla debout quelque temps, puis il s'assit auprès d'elle. Alors il se fit un grand silence : madame Lambert paraissait attendre et ménager une reconnaissance. Chàteaufort et les hommes, à l'exception du bon commandant Perrin, observaient Darcy avec une curiosité un peu jalouse. Arrivant

60 LA DOUBLE MLl'illSE

de Constantinople, il avait de grands avantages sur eux, el c'était un motif suffisant pour qu'ils se donnassent cet air de raideur compassée fjue l'on prend d'ordinaire avec les étrangers. Darcy, qui n'avait fait attention à personne, rompit le silence le premier. 11 parla du temps ou de la route, peu importe; sa voix était douce et musicale. Madame de Chaverny se hasarda à le regarder : elle le vit de profil. Il lui parut maigri, et son expression avait changé... E;i somme, elle le trouva bien.

— Mon cher Darcy, dit madame Lambert, regardez bien autour de vous, et voyez si vous ne trouverez pas ici une de vos anciennes connaissances.

Darcy tourna la tête, et aperçut Julie, qui s'était cachée jusqu'alors sous son chapeau. Il se leva précipitamment avec une exclamation de surprise, s'avança vers elle en étendant la main ; puis, s'arrêtant tout à coup et comme se repentant de son excès de familiarité, il salua Julie très profondément, et lui exprima en termes convenables tout le plaisir qu'il avait à la revoir. Julie balbutia quelques mots de politesse, et rougit beaucoup en voyant que Darcy se tenait toujours debout devant elle et la regardait fixement.

Sa présence desprit lui revint bientôt, et elle le regarda à son tour avec ce regard à la fois distrait

et observateur que les gens du monde prennent quand ili, veulent. C'était un grand jeune Iioinme pâle, et dont les traits exprimaient le calme, mais un calme qui semblait provenir moins d'un état habituel de l'âme que de l'empire qu'elle était parvenue à prendre sur l'expression de la physionomie. Des rides déjà marquées sillonnaient son front. Ses yeux étaient enfoncés, les coins de sa bouche abaissés, et ses tempes commençaient à se dégarnir de cheveux. Cependant il n'avait pas plus de trente ans. Darcy était très simplement habillé, mais avec cette élégance qui indique les habitudes de la bonne compagnie et l'indifférence sur un suiet qui occupe les méditations de tant de jeunes gens. Julie fit toutes ces observations avec plaisir, nile remarqua encore qu'il avait au front une cicatrice assez longue qu'il cachait mal avec une mèche de cheveux, et qui paraissait avoir été faite par un coup de sabre.

Julie était assise à côté de madame Lambert. 11 y avait une chaise entre elle et Chàteaufort ; mais aussitôt que Darcy s'était levé, Chàteaufort avait mis sa main sur le dossier de la chaise, l'avait placée sur un seul pied, et la tenait en équilibre. Il était évident qu'il prétendait la garder comme

le chien du jardinier gardait le cofre d'avoine.

Madame Lambert eut pitié de Darcy qui se tenait toujours debout devant madame de Chaverny. Elle fit une place à côté d'elle sur le canapé où elle était assise, et l'offrit à Darcy, qui se trouva de la sorte auprès de Julie. II s'empressa de profiler de cette position avantageuse^ en commençant avec elle une conversation suivie.

Pourtant il eut à subir de madame Lambert et de quelques autres personnes un interrogatoire en règle sur ses voyages ; mais il s'en tira assez laconiquement, et il saisissait toutes les occasions de reprendre son espèce d'aparté avec madame de Chaverny.

— Prenez le bras de madame de Chaverny, dit madame Lambert à Darcy au moment où la cloche du château annonça le dîner.

Châteaufort se mordit les lèvres, mais il trouva moyen de se placer à table assez près de JuHe pour bien l'observer.

Après le dîner, la soirée étant belle et le temps chaud, on se réunit dans le jardin autour d'une table rustique pour prendre le café.

Chàteaufort avait remarqué avec un dépit croissant les attentions de Darcy pour madame de Chavemy, A mesure qu'il observait l'intérêt qu'elle paraissait prendre à la conversation du nouveau venu, il devenait moins aimable lui-même, et la jalousie qu'il ressentait n'avait d'autre effet que de lui ôter ses moyens de plaire. 11 se promenait sur la terrasse où l'on était assis, ne pouvant rester en place, suivant l'ordinaire des gens inquiets, regardant souvent de gros nuages noirs qui se formaient

à riioriTion et annonçaient un orage, plus souvent encore son rival, qui causait à voix basse avec Julie. Tantôt il la voyait sourire, tantôt elle devenait sérieuse, tantôt elle baissait les yeux timidement ; enfin il voyait que Darcy ne pouvait pas lui dire un mot qui ne produisît un effet marqué ; et ce qui le chagrinait surtout, c'est que les expressions variées que prenaient les traits de Julie semblaient n'être que l'image et comme la réflexion de la physionomie mobile de Darcy. Enfin, ne pouvant plus tenir ta cette espèce de supplice, il s'approcha d'elle, et, se penchant sur le dos de sa chaise au moment où Darcy donnait à quelqu'un des renseignements sur la barbe du sultan Mahmoud :

— Madame, dit-il d'un ton amer, M. Darcy paraît être un homme bien aimable !

— Oh! oui, répondit madame de Chavernyavecune expression d'enthousiasme qu'elle ne put réprimer,

— II y paraît, continua Châteaufort, car il vous fait oublier vos anciens amis.

— Mes anciens amis ! dit Julie d'un accent un peu sévère. Je ne sais ce que vous voulez dire. Et elle lui tourna le dos. Puis, prenant un coin du mouchoir que madame Lambert tenait à la main :

— Que la bro'.lerie de ce mouchoir esl de bon goût! dit- elle. Cest un ouvrage merveilleux.

— Trouvez-vous, ma chère? C'est un cadeau de M. Darcy, qui m'a rapporté je ne sais combien de mouchoirs brodés de Constantinople. — A propos, Darcy, est-ce votre Turque qui vous les a brodés?

— Ma Turque! quelle Turque?

— Oui, cette belle sultane à qui vous avez sauvé la vie, qui vous appelait... oh! nous savons tout... qui vous appelait... son... sauveur enfin. Vous devez savoir comment cela se dit en turc.

Darcy se frappa le front en riant.

— Est-il possible, s'écria-t-il, que la renommée de ma mésaventure soit déjà parvenue à Paris !

— Mais il n'y a pas de mésaventure là-dedans; il n'y en a peut-être que pour le Mamamouchi qui a perdu sa favorite.

— Hélas! répondit Darcy, je vois bien que vous ne savez que la moitié de l'histoire, car c'est une aventure aussi triste pour moi que celle des moulins à vent le fut pour don Quichotte. Faut-il que, après avoir tant donné à rire aux Francs, je sois encore persiflé à Paris pour le seul fait de chevalier errant dont je me sois jamais rendu coupable!

— Comment! mais nous ne savons rien. Conteznous cela! s'écrièrent toutes les dames à la fois.

— Je devrais, dit Darcy, vous laisser sur le récit que vous connaissiez déjà, et me dispenser de la

fi6 LA DOUBLE MÉPRISE

suite, dont les souvenirs n'ont rien de bien agréable pour moi; mais un de mes amis... je vous demande la permission de vous le présenter, madame Lambert, — sir John Tyrrel... un de mes amis, acteur aussi dans cette scène trsgi-comique, va bientôt venir à Paris. 11 pourrait bien se donner le malin plaisir de me prêter dans son récit un rôle encore plus ridicule que celui que j'ai joué. Voici le fak : Cette malheureuse femme, une fois installée dans le consulat de France...

— Oh ! mais commencez par le commencement! s'écria madame Lambert.

— Mais vous le savez déjà.

— Nous ne savons rien, et nous voulons qne vous nous contiez toute l'h isloire d'un bout à l'autre.

— Eh bien ! vous saurez , Mesdames , que j'étais à Larnaca en 18... Un jour, je sortis de la ville pour dessiner. Avec moi étaitun jeune Anglais très aimable, bon garçon, bon vivant, nommé sir John Tyrrel, un de ces hommes précieux en voyage, parce qu'ils pensent au dîner, qu'ils n'oublient pas les provisions et qu'ils sont toujours de bonne humeur. D'ailleurs il voyageait sans but et ne savait si la géologie ni la bota<ni que, sciences bien fâcheuses dans un compagnon de voyage.

> Je m'étais assis à l'ombre d'up» masure, à

deux ecHts pas environ de la mer, qui, dans cet endroit, est dominée par des rochers à pic. J'étais fort occupé à dessiner ce qui restait d'un sarcopiiage antique, tandis que sir Joiin, couché sur l'herbe, se moquait de ma passion malheureuse pour les beaux-arts en fumant de délicieux tabac de Latakié. A côté de nous, un drogman turc, que nous avions pris à notre service, nous faisait du café. C'était le meilleur faiseur de café et le plus poltron de tous les Tures que j'aie connus.

» Tout d'un coup sir John s'éeria avec joie :

» — Voici des gens qui descendent de la montagne avec de la neige; nous allons leur en acheter et faire du sorbet avec des oranges.

» Je levai les yeux, et je vis venir à nous un âne sur lequel était chargé en tra%'ers un gros paquet; deux esclaves le soutenaient de chaque côté.En avant, un ânier conduisait l'âne, et derrière, un Turc vénérable, à barbe blanche, fermait la marche, monté sur un assez bon cheval. Toute cette procession s'avançait lentement et avec beaucoup de gravité.

» Notre Turc, tout en soufflant son feu, jeta un coup d'œil de côté sur la charge de l'âne, et nous dit avec un singulier sourire : « Ce n'est pas de la > neige. » Puis il s'occupa de notre café avec son flea:me habituel.

» — Qu'est-ce donc? demanda Tyrrel. Est-ce quelque chose à manger?

» — Pour les poissons, répondit le Turc.

» En ce moment l'homme à cheval partit au galop; et, se diiigeant vers la mer, il passa auprès de nous, non sans nous jeter un de ces regards méprisants que les musulmans adressent volontiers aux chrétiens. Il poussa son cheval jusqu'aux rochers à pic dont je vous ai f>arlé, et l'arrêta court à l'endroit le plus escarpé. Il regardait la mer, et paraissait chercher le meilleur endroit pour se précipiter.

» Nous examinâmes alors; avec plus d'attention le paquet que portait l'âne, et nous fûmes frappés de la forme étrange du sac. Toutes les histoires de femmes noyées par des maris jaloux nous revinrent aussitôt à la mémoire. Nous nous communiquâmes nos réflexions.

» — Demande à ces coquins, dit sir John à notre Turc, si ce n'est pas une femme qu'ils portent ainsi?

» Le Turc ouvrit de grands yeux effarés, mais non la bonche. 11 était évident qu'il trouvait notre question par trop inconvenante.

» En ce moment le sac étant près de nous, nous le vîmes distinctement remuer, et nous entendîmes

même une espèce de gémissement ou de grognement qui en sortait.

M Tyrrel, quoique gastronome, est fort chevaleresjue. Il se leva comme un furieux, courut à l'ànier et lui demanda en anglais, tant il était troublé par la colère, ce qu'il conduisait ainsi et ce qu'il prétendait faire de son sac. L'ânier n'avait garde de répotii.ire : mais le sac s'agita violemment, des cris de femme se firent entendre : sur quoi les deux esclaves se mirent à donner sur le sac de grands coups de courroies dont ils se servaient pour faire marcher l'àiie. Tyrrel était poussé à bout. D'un vigoureux et scientifique coup de poing il jeta l'ânier à terre et saisit un esclave à la gorge : sur quoi le sac, poussé violemment dans la lutte, tomba lourdement sur l'herbe.

» J'étais accouru. L'autre esclave se mettait en devoir de ramasser des pierres, l'ânier se relevait. iMalgré mon aversion pour me mêler des affaires des autres, il m'était impossible de ne pas venir au secours dp mon compagnon. M'étant saisi d'un piquet qui me servait à tenir mon parasol quand je dessinais, je le brandissais en menaçant les esclaves "U l'ânier de l'air le plus martial qu'il m'était possible. Tout allait bien, quand ce diable de Turc à cheval, ayant fini de contempler la mer

et s'étant retourné au bruit que nous faisions, partit comme une flèche et fut sur nous avant que nous y eussions pensé : il avait à la main une espèce de vilain coutelas...

— Un ataghan? dit Châteaufort qui aimait la couleur locale.

— Un ataghan, reprit Darcy avec un sourire d'approbation. Il passa auprès de moi, et me donna sur la tête un coup de cet ataghan qui me fit voir trentesix... bougies, comme disait si élégamment mon ami M. le marquis de Roseville. Je ripostai pourtant en lui assénant un bon coup de piquet sur les reins, et je fis ensuite le moulinet de mon mieux, frappant ânier, esclaves, cheval et Turc, devenu moi-même dix fois plus furieux que mon ami ?ir John Tyrrel. L'affaire aurait sans doute tourné n^al pour nous. Notre drog man observait la neutralité, et nous ne pouvions nous défendre longtemps avec un bâton contre trois hommes d'infanterie, un de cavalerie et un ataghan. Heureusement sir John ^e souvint d'une paire de pistolets que nous ayipns apportée. Il s'pn saisit, m'en jeta un, et prit l'autrp qu'il dirigea aussitôt contre le cavalier qui nous donnait tant d'affaires. La vue de ces armes et le léger claquement du chien du pistolet produisirent un effet mr^gique sur nos ennei"'?- Us prirent hon-

LA DOUBLE MÉPRISE li

teusement la fuite, nous laissant maîtres du champ de bataille, du sac et même de l'àne. Malgré toute notre colère, nous n'avions pas fait feu, ef ce fut un bonheur, car on ne tue pas impunément un bon musulman, et il en coûte cher pour le rosser.

> Lorsque je me fus un peu essuyé, notre premier soin fut, comme vous le pensez bien, d'aller au sac et de l'ouvrir. Nous y trouvâmes une as<ez jolie femme, un peu grasse, avec de beaux cheveux noirs, et n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise de laine bleue un peu moins transparente que l'écharpe de madame de Chaverny.

» Elle se tira lestement du sac, et, sans paraître fort embarrassée, nous adressa un discours très pathéti(|iie sans doute, mais dont nous ne comprîmes pas un mot; à la suite de quoi elle me baisa la main. C'est la seule fois, Mesdames, qu'une dame m'ait fait cet honneur.

» Le sang-froid nous était revenu cependant. Nous voyions notre drogman s'arracher la barbe comme un homme désespéré. Moi, je m'accommodais la tête de mon mieux avec mon mouchoir. Tyrrel disait :

» — Que diable faire de cette femme ? Si nous restons ici, le mari va revenir en force et nous assommera; si nous retournons à Larnaca avec

elle dans ce bel équipage, la canaille nous lapidera infailliblement.

» Tyrrel, embarrassé de toutes ces réflexions, et ayant recouvré son flegme britannique, s'écria :

> — Quelle diable d'idée avez-vous eue d'aller dessiner aujourd'hui!

» Son exclamation me fit rire, et la femme, qui n'y avait rien compris, se mit à rire aussi.

» Il fallut pourtant prendre un parti. Je pensai que ce que nous avions de mieux à faire, c'était de nous mettre tous sous la protection du consul de France; mais le plus difficile était de rentrer à Larnaca. Le jour tombait, et ce fut une circonstance heureuse pour nous. Notre Turc nous fit prendre un grand détour, et nous arrivâmes, grâce à la nuit et à cette précaution, sans encombre à la maison du consul, qui est hors de la ville. J'ai oublié de vous dire que nous avions composé à la femme un costume presque décent avec le sac et le turban de notre interprète.

» Le consul nous reçut fort mal, nous dit que nous étions des fous, qu'il fallait respecter les us et coutumes des pays où l'on voyage, qu'il ne fallait pas mettre le doigt entre l'arbre ei l'écorce... Enfin, il nous tança d'importance; et il avait raison, car nous en avions fait assez pour occasionner une

LA DOURLli MÉPRISE 73

violente émeute, et faire massacrer tous les Francs de l'île de Chypre.

» Sa femme fut plus humaine; elle ?"ait lu beaucoup de romans, et trouva notre conduite très généreuse. Dans le fait, nous nous étions conduits en héros de roman. Cette excellente dame était fort dévote; elle pen^a qu'elle convertirait facilement l'infidèle que nous lui avions amenée, que cette conversion serait mentionnée au MoniteuVy et que son mari serait nommé consul général. Tout ce plan se fit en un instant dans sa tête. Elle embrassa la femme turque, lui donna une robe, fit honte à mocaieur le consul de sa cruauté, et l'envoya chez le pacha pour arranger l'affaire.

y> Le pacha était fort en colère. Le mari jaloux était un personnage, et jetait feu et flamme. C'était une horreur, disait-il, que des chiens de chrétiens empêchassent un homme comme lui de jeter son esclave à la mer. Le consul était fort en peine; il parla beaucoup du roi son maître, encore plus d'une frégate de soixante canons qui venait de paraître dans les eaux de Larnaca. Mais l'argument qui produisit le plus d'effet, ce fut la proposition qu'il fit en notre nom de payer l'esclave à juste prix.

•» Hélas ! si vous saviez ce que c'est que le juste

1i LA DOUBLE MÉPRISE

prix d'un Turc! Il fallut payer le mari, payer le pacha, paver lânier à qui Tyrrel avait cassé deux dents, payer pour le scandale, payer pour tout. Combien de fois Tyrrel s'écria douloureusement : » — Pourquoi diable aller dessiner sur le bord de la mer!

— Quelle aventure, mon pauvre Darcy! s'écria madame Lambert, c'est donc là que vous avez reçu cette terrible balafre ? De grâce, relevez donc vos cheveux. Mais c'est un miracle qu'il ne vous ait pas fendu la tête !

Julie, pendant tout ce récit, n'avait pas détourné les yeux du front du narrateur ; elle demanda enfin d'une voix timide :

— Que devint la femme ?

— C'est là justement la partie de l'histoire que je n'aime pas trop à raconter. La suite est si triste pour moi qu'à l'heure où je vous parle, on se moque encore de notre équipée chevaleresque.

— Était-elle jolie, cette femme? demanda madame de Chaverny en rougissant un peu.

— Comment se nommait-elle? demanda madame Lambert.

— Elle se nommait Emineh.

— Jolie?...

— Oui, elle était assez jolie, mais trop grasse et

toute barbouillée de fard, suivant l'usage de son pays. Il faut beaucoup d'habitude pour apprécier les charmes d'une beauté turque. Emineh fut donc installée dans la maison du consul. Elle était Mingrélienne, et dit à madame C***, la femme du consul, qu'elle était fille de prince. Dans ce pays, tout coquin qui commande à dix autres coquins est un prince. On la traita donc en princesse : elle dînait à table, mangeait comme quatre; puis, quand on lui parlait religion, elle s'endormait régulièrement. Cela dura quelque temps. Enfin on prit jour pour le bajitême. Madame C*** se nomma sa marraine, et voulut que je fusse parrain avec elle. Bonbons, cadeaux et tout ce qui s'ensuit!... Il était écrit que cette malheureuse Emineh me ruinerait. Madame C**' disait qu'Emineh m'aimait mieux que Tyrrel, parce qu'en me présentant du café eile en laissait toujours tomber sur mes habits. Je me préparais à ce baptême avec une componction vraiment évangélifjue, lorsque, la veille de la cérémonie, la belle Emineh disparut. Faut-il vous dire tout? Le consul avait pour cuisinier un Mingrélien, grand coquin certainement, mais admirable pour le pilaf. Ce Mingrélien avait plu à Emineh, qui avait sans doute du patriotisme à sa manière. Il l'enleva, et en même temps une somme assez forte à M. C***, qui ne put

jamais le retrouver. Ainsi le consul en fut pour son argent, sa femme pour le trousseau qu'elle avait donné à Emineli, moi pour mes gants, mes 6onbons, outre les coups que j'avais reçus. Le pire, c'est qu'on me rendit en quelque sorte responsable de l'aventure. On prétendit que c'était moi qui avais délivré cette vilaine femme que je voudrais savoir au fond de la mer, et qui avais attiré tant de malheurs sur mes amis. Tyrrel sut se tirer d'affaire; il passa pour v4oti me, tandis que lui seul était cause de toute la bagarre, et moi je restai avec une réputation de don Quichotte et la balafre que vous voyez, qui nuit beaucoup à mes succès.

L'histoire contée, on rentra dans le salon. Darcy causa encore quelque temps avec madame de Cliaverny, puis il fut obligé de la quitter pour se voir présenter un jeune homme fort savant en économie politique, qui étudiait pour être député, et qui désirait avoir des renseignements statistiques sur l'empire ottoman.

Julie, depuis que Darcy l'avait quittée, regardait souvent la peadule. Elle écoulait Ciiàteaufort avec distraction, et ses yeux cherchaient involontairement Darcy, qui causait àl'autre extrémité du salon. Quelquefois il la regardait tout en parlant à son amateur de statistique, et elle ne pouvait supporter son regard pénétrant, quoique calme. Elle sentait qu'il avait déjà pris un empire extraordinaiie sur elle elelle ne pensait plus à s'y soustraire.

Enfin elle demanda sa voiture, et soit à dessein, soit par préoccupation, elle la demanda en regardant Darcy d'un regard qui voulait dire : Vous avez perdu une demi-heure que nous aurions pu passer ensem-

ble. La voiture était prête. Darcy causait toujours, mais il paraissait fatigué et ennuyé du r|uestionneur qui ne le lâchait pas. Julie se leva lentement, serra la main de madame Lambert, puis elle se dirigea vers la porte du salon, surprise et presque piquée de voir Darcy demeurer toujours à la même place. Châteaufort était auprès d'elle; il lui offrit son bras qu'elle prit machinalement sans l'écouter, et presque sans s'apercevoir de sa présence.

Elle traversa le vestibule, accompagnée de madame Lambert et de quelques personnes qui la reconduisirent jusqu'à sa voiture. Darcy était resté dans le salon. Quand elle fut assise dans sa calèche, Châteaufort lui demanda en souriant si elle n'aurait pas peur toute seule la nuit par les chemins, ajoutant qu'il allait la suivre de près dans son tilbury, aussitôt que le commandât Perrin aurait fini sa partie de billard. Julie, qui était toute rêveuse, fut rappelée à elle-même par le son de sa voix, mais elle n'avait rien compris. Elle fit ce qu'aurait fait toute autre femme en pareille circonstance : elle sourit. Puis, d'un signe de tête, elle dit adieu aux personnes réunies sur le perron, et ses chevaux l'entraînèrent rapidement.

Mais précisément au moment où la voiture s'ébranlait, elle avait vu Darcv sortir du salon, pâle,

Pair triste, elles yeux fixés sur elle, comme s'il lui demandait uq adieu distinct. Elle partit, emportant le regret de n'avoir pu lui faire un signe de tête pour lui seul, et elle pensa même qu'il en serait piqué. Déjà elle avait oublié qu'il avait laissé à un autre le soin de la conduire à sa voiture; maintenant les torts étaient de son côté, et elle se les reprochait comme un grand crime. Les sentiments qu'elle avait éprouvés pourDarcy, quelques années auparavant, en le quittant après cette soirée où elle avait chanté faux, étaient bien moins vifs que ceux qu'elle emportait cette fois. C'est que non seule- :nent les années avaient <donné de la force à ses impressions, mais encore elles s'augmentaient de toute la colère accumulée contre son mari. Peutêtre même l'espèce d'entraînement qu'elle avait ressenti pour Châteaufort, qui, d'ailleurs, dans ce moment, était complètenient oublié, l'avait-il préparée à se laisser aller, sans trop de remords, au sentiment bien plus vif qu'elle éprouvait pour Darcy.

Quant à lui, ses pensées étaient d'une nature plus calme. Il avait rencontré avec plaisir une jolie femme qui lui rappelait des souvenirs heureux, et dont la connaissance lui serait probablement agréable pour l'hiver qu'il allait passer à Paris. Mais,

m LA DOUBLE MÉPRISE

une fois qu'elle n'était plus devant ses yeux, il ne lui restait tout au plus que le souvenir de quelques heures écoulées gaiement, souvenir dont la douceur était encore altérée par la perspective de se coucher tard et de faire quatre lieues pour retrouver son lit. Laissons-le, tout entier à ses idées prosaïques, s'envelopper soigneusement dans son manteau, s'établir commodément et en biais dans son coupé de louage, égarant ses pensées du salon de madame Lambert à Constantinople, de Constantinople à Corfou, et de Corfou à un demi-sommeil. ,

Cher lecteur, nous suivrons, s'il vous plaît, madame de Chaverny.

Lorsque madame de Chaverny quitta le château de madame Lambert, la nuit était horriblement noire, l'atmosphère lourde et étouffante : de temps en temps, des éclairs, illuminant le paysage, dessinaient les silhouettes noires des arbres surun fond d'un orangé livide. L'obscurité semblait redoubler après chaque éclair, et le cocher ne voyait pas la tête de ses chevaux. Un orage violent éclata bientôt. La pluie, qui tombait d'abord en gouttes larges et rares, se changea promptement en un véritable déluge. De tous côtés le ciel était en feu et l'artillerie céleste commençait à devenir assourdissante. Les chevaux, effrayés, soufflaient forte-

ment et se cabraient au lieu d'avancer; maia le cocher avait parfaitement dîné : son épais carrick, et surtout le vin qu'il avait bu, l'empêchaient de craindre l'eau etles mauvais chemins. Il fouettait énergiquement les pauvres bêtes, non moins intrépide que César dans la tempête lorsqu'il disait à son pilote : Tu portes César et sa fortune!

Madame de Chaverny, n'ayant pas peur du tonnerre, ne s'occupait guère de l'orage. Elle se répétait tout ce que Darcy luiavait dit, etse repentait de ne lui avoir pas dit cent choses qu'elle aurait pu lui dire, lorsqu'elle fut tout à coup interrompue dans ses méditations par un choc violent que reçut sa voiture : en même temps les glaces volèrent en éclats, un craquement de mauvaise augure se fit entendre; la calèche était précipitée dans un fossé. Julie en fut quitte pour la peur. Mais la pluie ne cessait pas ; une roue était brisée ; les lanternes s'étaient éteintes, et l'on ne voyait pas aux environs une seule maison pour se mettre à l'abri. Le cocherjurait, le valet de pied maudissait le cocher, et pestait contre sa maladresse. Julie restait dans sa voiture, demandant comment on pourrait revenir à P... ou te qu'il fallait faire; mais à chaque question qu'elle faisait elle recevait cette réponse désespérante :

— C'est impossible!

Cependant on entendit de loin le bruit sourd d'une voiture qui s'approchait. Bientôt le cocher de madame de Chaverny reconnut, à sa grande satisfaction, un de ses collègues avec lequel il avait jeté les fondements d'une tendre amitié dans l'office de madame Lambert ; il lui cria de s'arrêter.

La voiture s'arrêta ; et, à peine le nom de madame de Chaverny fut-il prononcé, qu'un jeune homme qui se trouvait dans le coupé ouvrit luimême la portière, ets'écriant: — Est-elle blessée? s'élança d'un bond auprès de la calèche de Julie. Elle avait reconnu Darcy, elle l'attendait.

Leursmainsserencontrèrentdansrobscurité,et Darcy crut sentir que madame de Chaverny pressait la sienne; mais c'était probablement un effet de la peur. Après les premières questions, Darcy offrit naturellement sa voiture. Julie ne répondit pas d'abord, car elle était fort indécise sur le parti qu'elle devait prendre. D'un côté, elle pensait aux trois ou quatre lieues qu'elle aurait à faire en têteà-tête avec un jeune homme, si elle voulait aller à Paris ; d'un autre côté, si elle revenait au château pour y demander l'hospitalité à madame Lambert, elle frémissait à l'idée de raconter le romanesque accident de la voilure versée et du secours qu'elle

aurait reçu de Darcy. Reparaître au salon au milieu de la partie de whist, sauvée par Darcy comme la femme turque... on ne pouvait y songer. Mais aussi trois longues lieues jusqu'à Paris !... Pendant qu'elle flottait ainsi dans l'incertitude, et qu'elle baU)utiait assez maladroitement quelques phrases banales sur l'embarras qu'elle allait causer, Darcy, qui semblait lire au fond de son cœur, ki dit froidement:

— Prenez ma voiture, Madame, je resterai dans la vôtre jusqu'à ce qu'il passe quelqu'un pour Paris.

Julie, craignant de montrer trop de pruderie, se hâki d'accepter la première offre, mais non la seconde. El comme sa résolution fut toute soudaine, elle n'eut pas le temps de résoudre l'importante question de savoir si l'on irait à P... ou à Paris. Elle était déjà dans le coupé de Darcy, enveloppée de son manteau, qu'il s'empressa de lui donner, et les chevau» trottaient lestement vers Paris, avant qu'elle eût pensé à dire où elle voulait aller. Son domestique avait choisi pour elle en donnant au cocher le nom et la rue de sa maîtresse.

La conversation commença embarrassée de part et d'autre. Le son de voix de Darcy était bref, et paraissait annoncer un peu d'humeur. Julie s'ima-

gina que son irrésolution l'avait choqué, et qu'il la prenait pour une prude ridicule. Déjà elle était tellement sous l'influence de cet homme iju'elle s'adressait intérieure ment de vifs reproches, et ne songeait plus qu'à dissiper ce mouvement d'humeur dont elle s'accusait. L'habit de Darcy était mouillé, elle s'en aperçut, et, se débarrassant aussitôt du m anteau, elle exigea qu'il s'en couvrît. De là un combat de générosité, d'où il résulta que, le différend ay ant été tranché par la moitié, chacun eut sa part du manteau. Imprudence énorme qu'elle n'aurait pas commise sans ce moment d'hésitAlion qu'elle voulait faire oublier!

Ils étaient si près l'un de l'autre, que la joue de Julie pouvait sentir la chaleur de l'haleine de Darcy. Les cahots de la voiture les rapprochaient même quelquefois davantage.

— Ce manteau qui nous enveloppe tous les deux, dit Darcy, me rappelle nos charades d'autrefois. Vous souvenez-vous d'avoir été ma Virginie, lorsque nous nous affublâmes tous deux du mantelet de votre grand'mère?

— Oui, et de la mercuriale qu'elle me fit à cette occasion.

— Ah! s'écria Darcy, quel heureuK temps que celui-là! combien de fois j'ai pensé avec tristesse

et bonheur à nos divines soirées de la rue Bellechasse ! Vous rappelez-vous les belles ailes de vautour qu'on vous avait attachées aux épaules avec des rubans /oses, et le bec de papier doré que je vous avais fabriqué avec tant d'art?

— Oui, répondit Julie, vous étiez Prométhée, et moi le vautour. Mais quelle mémoire vous avez! Comment avez-vous pu vous souvenir de toutes ces folies? car il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus!

— Est-ce un compliment que vous me demandez? dit Darcy en s»ouriant ets'avançant de manière à la regarder en face.

Puis, d'un ton plus sérieux :

— En vérité, poursuivit-ii, il n'est pas extraordinaire que j'aie conservé le souvenir des plus heureux moments de ma vie.

— Quel talent vous aviez pour les charades!... dit Julie qui craignait que la conversation ne prît un tour trop sentimental.

— Voulez-vous que je vous donne une autre preuve de ma mémoire? interrompit Darcy. Vous rappelez-vous notre traité d'alliance chez madame Lambert? Nous nous étions promis de dire du mal de l'univers entier ; en revanche, de nous soutenir l'un l'autre envers et contre tous .. Mais notre

traité a eu le sort de la plupart des traités; il est resté sans exécution.

— Qu'en savez vous?

— Hélas : j'imagine que vous n'avez pas eu souvent occasion de me défendre ; car, une fois éloigné de Paris, quel oisif s'est occupé de moi?

— De vous défendre... non... mais de parler de vous à vos amis...

— Oh! mes amis! s'écria Darcy avec un sourire mêlé de tristesse, je n'en avais guère à cette époque, que vous connussiez, du moins. Les jeunes gens que voyait madame votre mère me haïssaient, je ne sais pourquoi; et, quant aux femmes, elles pensaient peu à monsieur l'attaché du ministère des affaires étrangères.

— C'est que vous ne vous occupiez pas d'elles.

— Cela est vrai. Jamais je n'ai su faire l'aimable auprès des personnes que je n'aimais pas.

Si l'obscurité avait permis de distinguer la figure de Julie, Darcy aurait pu voir qu'une vive rougeur s'était répandue sur ses traits en entendant cette dernière phrase, à laquelle elle avait donné un sens auquel peut-être Darcy ne songeait pas.

Quoi qu'il en soit, laissant là des souvenirs trop bien conservés par l'un et par l'autre, Julie voulutle remettre un peu sur ses voyages, espérant que, par

ce moyen, elle serait dispensée de parler. Le procéd(>- réussit presque toujours avec les voyageurs, surtout avec ceux qui ont visité quelque pays lointain.

— Quel beau voyage que le vôtre! dit-elle, et combien je regrette de ne pouvoir jamais en faire un semblable!

Mais Darcy n'était plus en humeur conteuse.

— Quel est ce jeune homme à moustaches, demanda-t-il brusquement, qui vous parlait tout à l'heure?

Cette fois, Julie rougit encore davantage.

— C'est un ami de mon mari, répondit-elle, un officier de son régiment... On dit, poursuivit-elle sans vouloir abandonner son thème oriental, que les personnes qui ont vu ce beau ciel bleu de rOrient ne peuvent plus vivre ailleurs.

— Il m'a déplu horriblement, je ne sais pourquoi... Je parle de l'ami de votre mari, non du ciel bleu... Quant à ce ciel bleu, Madame, Dieu vous en préserve! On finit par le prendie tellement en guignon à force de le voir loujours le même, qu'on admirerait comme le plus beau de tous les spectacles un sale brouillard de Paris. Rien n'agace plus les nerfs, croyez-moi, que ce beau cip-î^bleu, qui était bleu hier et qui sera bleu demain. Si vous saviez avec quelle impatience, avec quel

désappointement toujours renouvelé oh attend, on espère un nuage!

— Et cependant vous êtes resté bien longtemps sous ce ciel bleu !

— Mais, Madame, il m'était assez difficile de faire autrement. Si j'avais pu ne suivre que mon inclination je serais revenu bien vite dans les environs delà ruedeBellechasse, après avoir satisfait le petit mouvement de curiosité que doivent nécessairement exciter les étrangetés de l'Orient?

— Je crois que bien des voyageurs en diraient autant s'ils étaient aussi francs que vous... Comment passe-t-on son temps à Constantinople et dans les autres villes de l'Orient?

— Là, comme partout, il y a plusieurs manières de tuer le temps. Les Anglais boivent, les Français jouent, les Allemands fument, et quelques gens d'esprit, pour varier leurs plaisirs, se font tirer des coups de fusil en grimpant sur les toits pour lorgner les femmes du pays.

— C'est probablement à cette dernière occupation que vous donniez la préférence.

— Point du tout. Moi, j'étudiais le turc et le grec, ce qui me couvrait de ridicule. Quand j'avais terminé les dépêches de l'ambassade, je dessinais, je galopais aux Eaux-Douces, et puis j'allais au bord

de la mer voir s'il ne venait pas quelque figure humaine de France ou d'ailleurs.

— Ce devait être un grand plaisir pour vous de voir un Français à une si grande distance de la France?

— Oui; mais pour un homme intelligent combien nous venait-il de marchands de quincaillerie ou de cachemires ; ou, ce qui est bien pis, de jeunes poètes qui, du plus loin qu'ils voyaient quelqu'un de l'ambassade, lui criaient : ftMenez-moi voir les ruines, menez-moi à Sainte-Sophie, conduisezmoi aux montagnes, à la mer d'azur; je veux voir les lieux où soupirait Héro ! » Puis, quand ils ont attrapé un bon coup de soleil, ils s'enferment dans leur chambre, et ne veulent plus rien voir que les derniers numéros du Constitutionnel.

— Vous voyez tout en mal, suivant votre vieille habitude Vous n'êtes pas corrigé, savez-vous ? car vous êtes toujours aussi moqueur.

— Difes-moi, Madame, s'il n'est pas bien permis à un damné qui frit dans sa poêle de s'égayer un peu aux dépens de ses camarades de friture? D'honneur! vous ne savez pas combien la vie que nou> menons là-bas est misérable. Nous autres secrétaires d'ambassade, nous ressemblons aux hirondelles qui ne se posent jamais. Pour nous, point

de ces relalions intimes qui font le bonheur de la vie... ce me semble. (Il prononça ces derniers mots avec un accent singulier et en se rapprochant de Julie.) Depuis six ans je n'ai trouvé personne avec qui je pusse échanger mes pensées.

— Vous n'aviez donc pas d'amis là-bas?

— Je viens de vous dire qu'il est impossible d'en avoir en pays étranger. J'en avais laissé deux en France. L'un est mort; l'autre est maintenant en Amérique, d'où il ne reviendra que dans quelques années, si la fièvre jaune ne le retient pas.

— Ainsi, vous êtes seul?...

— Seul.

— Et la société des femmes, quelle est-elle dans rOi ient? Est-ce qu'elle ne vous offre pas quelques ressources?

— Oh ! pour cela, c'est le pire de tout. Quant aux femmes turques, il n'y faut pas songer. Des Grecques et des Arméniennes, ce qu'on peut dire de mieux à leur louange, c'est qu'elles sont fort jolies. Pour les femmes des consuls el des ambassadeurs, dispensez-moi de vous en parler. C'est une question diplomatique; et si j'en disais ce que j'en pense, je pourrais me faire tort aux affaires étrangères.

— Vous ne paraissez pas aimer beaucoup votre

92 LA DOUBLK MÉPRISE

carrière. Autrefois vous désiriez avec tair.t d'ardeur entrer dans la diplomatie !

— Je ne connaissais pas encore le métier. Maintenant je voudrais être inspecteur des boues de Paris !

— Ah! Dieu ! comment pouvez-vous dire cela? Paris! le séjour le plus maussade de la terre!

— Ne blasphémez pas. Je voudrais entendre votre palinodie à Naples, après deux ans de séjour en Italie.

— Voir Naples, c'est ce que je désirerais le plus au monde, répondit-elle en soupirant... pourvu que mes amis fussent avec moi.

— Oh ! à cette condition, je ferais le tour du monde. Voyager avec ses amis! mais c'est comme si l'on restait dans son salon tandis que le monde passerait devant vos fenêtres comme un panorama qui se déroule.

— Eh bien! si c'est trop demander, je voudrais voyager avec un... avec deux amis seulement.

— Pour moi, je ne suis pas si ambitieux ; je n'en voudrais qu'un seul, ou qu'une seule, ajouta-t-il en souriant. Mais c'est un bonheur qui ne m'est jamais arrivé... et qui ne m'arrivera pas, reprit-il avec un soupir. Puis, d'un ton plus gai: — En vérité, j'ai toujours joué de malheur. Je n'ai jamais désiré

LA DOU'iLt; MÉPRISE 93

bien vivement que deux choses, et je n'ai pu les obtenir.

— Qu'était-ce donc?

— Oh ! rien de bien extravagant. Par exemple, j'ai désiré passionnément pouvoir valser avec quelqu'un... J'ai fait des études appiiofondies sur la vaîse. Je me suis exercé pendant des mois entiers, seul, avec une chaise, pour surmonter l'étourdissement qui ne manquait jamais d'arriver, et quand je suis parvenu à n'avoir plus de vertiges...

— Et avec qui désiriez-vous valser?

— Si je vous disais que c'était avec vous?... Et (juand j'étais devenu, à force de peines, un valseur consommé, voire grand'mère, qui venait de prendre un confesseur janséniste, défendit la valse par un ordre du jour que j'ai encore sur le cœur.

— Et votre second souhait?... demanda Julie fort troublée.

— Mon second souhait, je vous l'abandonne. J'aurais vowlu, c'était par trop ambitieux de ma part, j'aurais voulu être aimé... mais aimé... C'est avant la valse que je souhaitais ainsi, et je ne suis pas l'ordre chronologique... J'aurais voulu, dis-je, être aim- par une femme qui m'aurait préféré à un bal, — le plus dangereux de tous les rivaux ; — par une femme que j'aurais pu venir voir avec des

bottes crottées au moment où elle se disposerait à monter en voiture pour aller au bal. Elle aurait été en grande toilette, et elle m'aurait dit : Restons. Mais c'était de la folie. On ne doit demander que des choses possibles.

— Que vous êtes méchant ! Toujours vos remarques ironiques! Rien ne trouve grâce devant vous. Vous êtes impitoyable pour les femmes.

— Moi! Dieu m'en préserve ! C'est de moi plutôt que je médis. Est-ce dire du mal des femmes que de soutenir qu'elles préfèrent une soirée agréable... à un tête-à-tête avec moi ?

— Un bal!... une toilette !... Ah ! mon Dieu !... Qui aime le bal maintenant?...

Elle ne pensait guère à justifier tout son sexe mis en cause; elle croyait entendre la pensée de Darcy, et la pauvre femme n'entendait que son propre cœur.

— A propos de toilette et de bal, quel dommage que nous ne soyons plus en carnaval ! J'ai rapporté un costume de femme grecque qui est charmant, et qui vous irait à ravir.

— Vous m'en ferez un dessin pour mon album.

— Très volontiers. Vous verrez quels progrès j'ai faits depuis le temps où je crayonnais des bonshommes sur la table à thé de madame votre mère.

— A propos, Madame, j'ai un compliment à vous faire ; on m'a dit ce matin au ministère que M. de Chaverny allait être nommé gentilhomme de la chambre. Cela m'a fait grand plaisir.

Julie tressaillit involontairement.

Darcy poursuivit sans s'apercevoir de ce mouvement :

— Permettez-moi de vous demander votre protection dès à présent... Mais, au fond, je ne suis pas trop content de votre nouvelle dignité. Je crains que vous ne soyez obligée d'aller habiter Saint- Cloud pendant i'été, et alors j'aurai moins souvent l'honneur de vous voir.

— Jamais je n'irai à Saint-Cloud, dit Julie d'une Toix fort émue.

— Oh ! tant mieux, car Paris, voyez-vous, c'est le paradis, dont il ne faut jamais sortir que pour aller de temps en temps dîner à la campagne chez madame Lambert, à condition de revenir le soir. Que vous êtes heureuse. Madame, de vivre à Paris 1 Moi qui n'y suis peut-être que pour peu de temps, vous n'avez pas d'idée combien je me trouve heureux dans le petit appartement que ma tante m'a donné. Et vous, vous demeurez, m'a-t-on dit, dans le faubourg Saînt-Honoré. On m'a indiqua votre maison. Vous devez avoir un jardin délicieux, si l^i

96 LA DOUBLE MÉIT.ISE

manie de bâtir n'a pas changé déjà vos allées eu boutiques.

•— Non, mon jardin est encore intact, Dieu merci.

— Quel jour recevez-vous, Madame?

— Je suis chez moi à peu près tous les soirs. Je serai charmée que vous vouliez bien me venir voir quelquefois.

— Vous voyez, Madame, que je fais comme si notre ancienne alliance subsistait encore. Je m'invite moi-même sans cérémonie et sans présentation officielle. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas ?... Je ne connais plus que vous à Paris et madame Lambert. Tout le monde m'a oublié, mais vos deux maisons sont les seules que j'aie regrettées dans mon exil. Votre salon surtout doit être charmant. Vous qui choisissiez si bien vos amis!... Vous rappelez-vous les projets que vous faisiez autrefois pour le temps où vous seriez maîtresse de maison? Un salon inaccessible aux ennuyeux; de la musique quelquefois, toujours de la conversation, et bien tard; point de gens à prétentions, un petit nombre de personnes se connaissant parfaitement et qui par censéquent ne cherchent point à mentir ni à faire de l'effet... Deux ou trois femmes spirituelles avec cela (et il est impossible que vos amies ne le soient pas...), et votre maison est la plud agréable

de Paris. Oui, vous êtes la plus heur'^'ise des femmes, et vous rendez heureux tous ceux qui vous approchent.

Pendant que Darcy parlait, Julie pensait quC ce bonheur qu'il décrivait avec tant de vivacité, elle aurait pu l'obtenir si elle eût été mariée à un autre homme... à Darcy, par exemple. Au lieu de ce salon imaginaire, si élégant et si agréable, elle pensait aux ennuyeux que Chaverny lui avait attirés... au lieu de ces conversations si gaies, elle se rappelait les scènes conjugales comme celle qui l'avait conduite à P •.. Elle se voyait enfin malheureuse à jamais, attachée pour la vie à la destinée d'an homme qu'elle haïssait et qu'elle méprisait; tandis que celui qu'elle trouvait le plus aimable du monde, celui qu'elle aurait voulu charger du soin d'assurer son bonheur, devait demeurer toujours un étranger pour elle. Il était de son devoir de l'éviter, de s'en séparer... et il était si près d'elle, que les manches de sa robe étaient froissées par le revers de son habit!

Darcy continua quelque temps à peindre les plaisirs de la vie de Paris avec toute l'éloquence que lui donnait une longue privation. Julie cependant sentait ses larmes couler le long de ses joues. Elle tremblait que Darcy ne s'en aperçût, et la con-

trainte qu'elle s'imposait ajoutait encore à la force de son émotion. Elle étouffait; elle n'osait faire un mouvement. Enfin un sanglot lui échappa, et tout fut perdu. Elle tomba la tête dans ses mains, à moitié suffoquée pat" les larmes et la honte.

Darcy, qui ne pensait à rien moins, fut bien étonné. Pendant uri instant la surprise le rendit muet ; mais, les sanglots redoublant, il se crut obligé de parler et de demander la cause de ces larmes si soudaines.

— Qu'avez-vous,Madame? Au nom de Dieu, Madame... répondez-moi. Que vous arrive-t-il?...

Et comme la pauvre Julie, à toutes ces questions, serrait avec plus de force son mouchoir sur ses yeux, il lui pl-it la main, et, écartant doucement le mouchoir :

— Je vous en conjure, Madame , dit-il d'un ton de voix altéré qui pénétra Julie jusqu'au fond dil cceuf , je vous en conjure, qu'avez-vous ? Vous aurais-je offensée involontairement?... Vous me désespérez par Votre silence,

— Ah! s'écria Julie ne pouvant plus se contenir, je suis bien itialheUreUse ! et elle sanglota plus fort.

— Malheureuse! Comment?... Pourquoi?... qui peut vous rendre malheureuse? répDiuiez-moi.

En parlant ainsi, il lui serrait les mainS; et sa tête

LA DODBLE MÉPRISE 99

touchait presque celle de Julie, qui pleurait au lieu de répondre. Darcy ne savait que penser, mais il était touché de ses larmes. Il se trouvait rajeuni de six ans, et il commençait à entrevoir dans un avenir qui ne s'était pas encore présenté à son imagination, que du rôle de confident il pourrait bien passer à un autre plus élevé.

Comme elle s'obstinait à ne pas répondre, Darcy, craignant qu'elle ne se trouvât mal, baissa une des glaces de la voiture, détacha les rubans du chapeau de Julie, écarta son manteau et son châle. Les hommes sont gauches à rendre ces soins. Il voulait faire arrêter la voiture auprès d'un village, et il appelait déjà le cocher, lorsque Julie, lui saisissant le bras, le supplia de ne pas faire arrêter, et l'assura qu'elle était beaucoup mieux. Le cocher n'avait rien entendu, et continuait à diriger ses chevaux vers Paris.

— Mais je vous en supplie, ma chère madame de Chaverny, dit Darcy en reprenant une main qu'il avait abandonnée un instant, je vous en conjure dites-moi, qu'avez-vous? Je crains... Je ne puis comprendre comment j'ai été assez malheureux pour vous faire de la peine.

— Ah! ce n'est pas vous! s'écria Julie; et elle lui serra un peu la main.

Univers; {5

100 LA nOUilLK MÉPRISE

— Eh bien! dites-moi, qui peut vous faire ainsi pleurer? jDarlez-moi avec confiance. Ne sommesnous pas d'anciens amis? ajouta-t-il en souriant et serrant à son tour la main de Julie.

— Vous me parliez du bonheur dont vous me croyez entourée... et ce bonheur est si loin de moi!

— Comment! N'avez-vous pas tous les éléments du bonheur?... Vous êtes jeune, riche, jolie... Votre mari tient un rang distingué dans la société...

— Je le déteste! s'écria Julie hors d'elle-même; je le méprise! Et elle cacha sa tête dans son mouchoir en sanglotant plus fort que jamais.

— Oh! oh! pensa Darcy, ceci devient fort grave. Et, profitant avec adresse de tous les cahots de

la voiture pour se rapprocher davantage de la malheureuse Julie :

— Pourquoi, lui disait-il de la voix la plus douce et la plus tendre du monde, pourquoi vous affliger ainsi? Faut-il qu'un être que vous méprisez ait autant d'influence sur votre vie? Pourquoi lui permetlez-vous d'empoisonner lui seul votre bonheur? Mais est-ce doncà lui que vous devez demander ce bonheur?...

Et il lui baisa le bout des doigis; mais comme elle retira aussitôt sa main avec terreur, il craignit

d'avoir été trop loin... Mais, déterminé à voir la fin de l'aventure, il dit en soupirant d'une façon assez hypocrite :

— Que j'ai été trompé! Lorsque j'ai appris votre mariage, j'ai cru que M. de Chaverny vous plaisait réellement.

— Ah ! monsieur Darcy, vous ne m'avez jamais connue !

Le ton de sa voix disait clairement : Je vous ai toujours aimé, et vous n'avez pas voulu vous en apercevoir. La pauvre femme croyait en ce moment, de (a meilleure foi du monde, qu'elle avait toujours aime Darcy, pendant les six années qui venaient de s'écouler, avec autant d'amour qu'elle en sentait pour lui dans ce moment.

— Et vous! s'écria Oarcy en s'animant, vous, Madame, m'avez-vous jamais connu? Avez-vous jamais su quels étaient mes sentiments? Ah ! si vous m'aviez mieux connu, nous serions sans doute heureux maintenant l'un et l'autre.

— Que je suis malheureuse ! répéta Julie avec un redoublement de larmes, et en lui serrant la main avec force.

— Mais quand même vous m'auriez compris, Madame, continua Darcy avec cette expression de mélancolie ironique qui lui était habituelle, qu'en

serait-il résulté? J'étais sans fortune; la vôtre était considérable ; voire mère m'eût repoussé avec mépris.— J'étais condamné d'avance. — Vous-même, oui, vous, Julie, avant qu'une fatale expérience ne vous eût montré où est le véritable bonheur, vous auriez sans doute ri de ma présomption, et une voiture bien vernie, avec une couronne de comte sur les panneaux, aurait été sans doute alors le plus sûr moyen de vous plaire.

— 0 ciel ! et vous aussi ! Perso nne n'aura donc pitié de moi?

— Pardonnez-moi, chère Julie ! s'écria-t-il très ému lui-même; pardonnez-moi, je vous en supplie. Oubliez ces reproches ; non, je n'ai pas le droit de vous en faire, moi. — Je suis plus coupable que vous... Je n'ai pas su vous apprécier. Je vous ai crue faible comme les femmes du monde où vous viviez ; j'ai douté de votre courage, chère Julie, et j'en suis cruellement puni !...

Il baisait avec feu ses mains , qu'elle ne retirait plus; il allait la presser sur son sein... mais Julie le repoussa avec une vive expression de terreur et s'éloigna de lui autant que la largeur de la voiture pouvait le liw permettre.

Sur quoi Darcy, d'une voix dont la douceur même rendait l'expression plus poignante •

Là double Méprise io3

— Excusez-moi, Madame, j'avais oublié Paris. Je me rappelle maintenant qu'on s'y marie, mais qu'on n'y aime point.

— Oh ! oui, je vous aime, murmura-t-elle en sanglotant; et elle laissa tomber sa tête sur l'épaule (leDarcy.

Darcy la serra dans ses bras avec transport, cherchant à arrêter ses larmes par des baisers. Elle essaya encore de «^ débaT+^ser d^ son étreinte, mais cet eu^ri fut le dernier qu'elle tenta.

Darcy s'était Irompé sur la nature de son émotion : il faut bien le dire, il n'était pas amoureux. 11 avait profité d'une bonne fortune qui semblait se jeter à sa tète, et qui méritait bien qu'on ne la laissât pas échapper. D'ailleurs, comme tous les hommes, il était beaucoup plus éloquent pour demander que pour remercier. Cependant il était poli, et la politesse tient lieu souvent de sentiments plus respectables. Le premier mouvement d'ivresse passé, il débitait donc à Julie des phrases tendres qu'il composait sans trop de peine, et qu'il accompagnait de nombreux baisements de main qui lui épargnaient autant de paroles. Il voyait sans regret

que la voilure était déjà aux barrières, et que dans peu de minutes il allait se séparer de sa conquête. Le silence de madame de Chaverny au milieu de ses protestations, l'accablement dans lequel elle paraissait plongée, rendaient difficile, ennuyeuse même, si j'ose le dire, la position de son nouvel amant.

Elle était immobile, dans un coin de la voiture, serrant machinalement son chàle contre son sein. Elle ne pleurait plus; ses yeux étaient fixes, et lorsque Darcy lui prenait la main pour la baiser, cette main, dès qu'elle était abandonnée, retombait sur ses genoux comme morte. Elle ne parlait pas, entendait à peine; mais une foule de pensées déchirantes se présentaient à la fois à son esprit, et, si elle voulait en exprimer une, une autre à l'instant venait lui fermer la bouche.

Comment rendre le chaos de ces pensées, ou plutôt de ces images qui se succédaient avec autant de rapidité que les battements de son cœur? Elle croyait entendre à ses oreilles des mots sans liaison et sans suite, mais tou,s avec un sens terrible. Le malin elle avait accusé son mari, ii était vil à ses yeux; maintenant elle était cent fois plus méprisa-ble. Il lui semblait que sa honte était publique. — La maîtresse du duc de H"* la repousserait à son tour. — Madame Lambert, tous ses amis nevou-

(iraient plus la voir, — Et Darcy? — L'aimait-^il? — Jl la connaissait à peine. — Il l'avait oubliée. — 11 ne l'avait pas reconnue tout de suite. — Peutêtre l'avait-il trouvée bien changée. — Il était froid pour elle : c'était là le coup de grâce. Son entraînement pour un homme qui la connaissait à peine, qui ne lui avait pas montré de l'amour. . . mais de la politesse seulement. — Il était impossible qu'il l'aimât. — Elle-même l'aimait-elle? ~ Non, puisqu'elle s'était mariée lorsqu'à peine il venait de partir.

Quand la voiture entra dans Paris, les horloges sonnaient une heure. C'était à quatre heures qu'elle avait vu Darcy pour la première fois. — Oui, vu, — elle ne pouvait dire revu... Elle avait oublié ses traits, sa voix; c'était un étranger

pour elle Neuf heures après, elle était devenue

sa maîtresse!...Neufheures avaient suffi pour cette singulière fascination... avaient suffi pour qu'elle fût déshonorée à ses propres yeux, aux yeux de Darcy lui-même; car que pouvait-il penser d'une femme aussi faible? Comment ne pas la mépriser?

Parfois la douceur de la voix de Darcy, les paroles tendies qu'il lui adressait, la ranimaient un peu. Alors elle s'efforçait de croire qu'il sentait réellement l'amour dont U parlait. Elle ne s'était

pas rendue si facilement. — Leur amour durait depuis longtemps lorsque Darcy l'avait quittée. — Darcy devait savoir qu'elle ne s'était mariée que par suite du dépit que son dépoit lui avait fait éprouver. — Les torts étaient du côté de Darcy.

— Pourtant, il l'avait toujours aimée pendant sa longue absence. — Et, à son retour, il avait été heureux de la retrouver aussi constante que lui.

— La franchise de son aveu, — sa faiblesse même, devaient plaire à Darcy, qui détestait la dissimulation. — Mais l'absurdité de ces raisonnements lui apparaissait bientôt. — Les idées consolantes s'évanouissaient, et elle restait en proie à la honte et au désespoir.

Un moment elle voulut exprimer ce qu'elle sentait. Elle venait de se représenter qu'elle était proscrite par le monde, abandonnée par sa famille. Après avoir si grièvement offensé son mari, sa fierté ne lui permettait pas de le revoir jamais. « Je suis aimée de Darcy, se dit-elle ; je ne puisaimer que lui. Sans lui je ne puis être heureuse. — Je serai heureuse partout avec lui. Allons ensemble dans quelque lieu où jamais je ne puisse voir une fiiiurft qui me fasse rougir. Qu'il m'emmène avec lui à Constantino; le... y>

Darcy était à cent lieues de deviner ce qui se

108 LA DOUBLE iMEPRISE

passait dans le cœur de Julie. Il venait de remarquer qu'ils entraient dans la rue habitée par madame de Chaverny, et remettait ses gants gSacés avec beaucoup de sang-froid.

— A propos, dit-il, il faut que je sois présenté officiellement à M. de Chaverny... Je suppose que nous serons bientôt bons amis. Présenté par madame Lambert, je serai sur un bon pied dans votre maison. En attendant, puisqu'il est à la eampagne, je puis vous voir?

La parole expira sur les lèvres de Julie. Chaque mot deDarcy était un coup de poignard. Comment parler de fuite, d'enlèvement, à cet homme si calme, si froid, qui ne pensait qu'à arranger sa liaison pour l'été, de la manière la plus commode? Elle brisa avec rage la chaîne d'or qu'elle portait à son cou, et tordit les chaînons entre ses doigts. La vovture s'arrêta à la porte de la maison qu'elle occupait. Darcy fut fort empressé à lui arranger son châle sur les épaules, à rajuster son chapeau convenablement. Lorsque la portière s'ouvrit, il lui présenta la main de l'air le plus respectueux, mais Julie s'élança à terre sans vouloir s'appuyer sur lui.

— Je vous demanderai la permission. Madame, dit-il en s'inclinant profondément, de venir savoir, de vos nouvelles.

— Adieu! dit Julie d'une voix étouffée.

Dorcy remonta dans son coupé, et se fit ramener chez lui en sifflant de l'air d'un homme très satisfait de sa journée.

Aussitôt qu'il se retrouva dans son appartement de garçon, Darcy passa une robe de chambre turque, mit des pantoufles, et, ayant chargé de tabac de Latakié une longue pipe dont le tuyau était de merisier de Bosnie et le bouquin d'ambre blanc, il se mit en devoir de la savourer en se renversant dans une grande bergère garnie de maroquin et dûment rembourrée. Aux personnes qui s'étonneraient de le voir dans cette vulgaire occupation au moment où peut-être il aurait dû rêver plus poétiquement, je répondrai qu'une bonne pipe est utile, sinon nécessaire, à la rêverie, et que le véritable moyen de bien jouir d'un bonheur, c'est de l'asso-

citM à un autre bonheur. Un de mes amis, homme fort sensuel, n'ouvrait jamais une lettre de sa maîtresse avant d'avoir ôté sa cravate, attisé le feu si l'on était en hiver, et s'être couché sur un canapé commode.

— En vérité, se dit D arcy, j'aurais été un grand sot si j'avais suivi le conseil de Tyrrel, et si j'avais acheté une esclave grecque pour l'amener à Paris. Parbleu ! c'eût été, comme disait mon ami Haleb- Effendi, c'eût été porter tï^'s figues à Damas. Dieu merci! la civilisation a marché grand train pendant mon absence, et il ne paraît pas que la rigidité soit portée à l'excès... Ce pauvre Chaverny!... Ah ! ah ! Si pourtant j'avais été assez riche il y a quelques années, j'aurais épousé Julie, et ce serait i peut-être Chaverny qui l'aurait reconduite ce soir. Si je me marie jamais, je ferai visiter souvent la voiture de ma femme, pour qu'elle n'ait pas besoin de chevaliers errants qui la tirent des fossés... Voyons, recordons-nous. A tout prendre, c'est une très jolie femme, elle a de l'esprit, et, si je n'étais pas aussi vieux que je le suis, il ne tiendrait qu'à moi de croire que c'est à monprodigieux mérite!... ' Ah! mon prodigieux mérite!... Hélas! hélas! dans un mois peut-être, mon mérite sera au niveau de celui de ce monsieur à moustaches... Morbleu!

j'aurais bien voulu que cette petite Nastasia, que j'ai tant aimée, sût lire et écrire, et pûl parier des clioses avec les honnêtes eens, car je crois que c'est la seule femme qui m ait aimé... Pauvre enfant!... Sa pipe s'éteignit et il s'endormit bientôt.

En rentrant dans son appartement, madame de Chaverny rassembla toutes ses forces pour dire d'un air naturel à sa femme de chambre qu'elle n'avait pas besoin d'elle, et qu'elle la laissât seule. Aussitôt que celte fille fut sortie, elle se jeta su^ son lit et là elle se mit à pleurer plus amèrement, maintenant qu'elle se trouvait seule, que lorsque la présence de Darcy l'obligeait à se contraindre.

La nuit a certainement une influence très grande sur les peines morales comme sur les douleurs physiques. Elle donne à tout une teinte lugubre, et les images qui, le jour, seraient indifférentes ou même riantes, nous inquiètent et nous tour-

m LA DOUBLE MÉPRISE

mentent la nuit, comme des spectres qui n'ont de puissance que pendant les ténèbres. Il semble que, pendant la nuit, la pensée redouble d'activité, et que la raison perd son empire. Une espèce de fantasmagorie intérieure nous trouble et nous effraye sans que nous ayons la force d'écarter la cause de nos terreurs ou d'en examiner froidement la réalité.

Qu'on se représente la pauvre Julie étendue sur son lit, à demi habillée, s'agitant sans cesse, tantôt dévorée d'une chaleur brûlante, tantôt glacée par un frisson pénétrant, tressaillant au moindre craquemcRt de la boiserie, et entendant distinctement les battements de son cœur. Elle ne conservait de sa position qu'une angoisse vague dont elle cherchait en vain la cause. Puis, tout d'un coup, le souvenir de cette fatale soirée passait dans son esprit aussi rapide qu'un éclair, et avec lui se réveillait une douleur vive et aiguë comme celle que produirait un fer rouge dans une blessure cicatrisée.

Tantôt elle regardait sa lampe, observant avec une attention stupide toutes les vacillations de la flamme, jusqu'à ce que les larmes qui s'amassaient dans ses yeux, elle ne savait pourquoi, l'empêchassent de voir la lumière.

. — Pourquoi ces larmes ? se disait-elle. Ah ! je sui- déshonorée !

Tantôt elle comptait les glands des rideaux de son lit, mais elle n'en pouvait jamais retenir le nombre.

— Quelle est donc cette folie ? pensait-elle. Folie? Oui, car il y a une heure je me suis donnée comme une misérable courtisane à un homme que je ne connais pas.

Puis elle suivait d'un œil hébété l'aiguille de sa pendule avec l'anxiété d'un condamné qui voit approcher l'heure de son supplice. Tout à coup la pendule sonnait :

— Il y a trois heures, disait-elle, tressaillant en sursaut, j'étais avec lui, et je suis déshonorée !

Elle passa toute la nuit dans cette agitation fébrile. Quand le jour parut, elle ouvrit sa fenêtre, et l'air frais et piquant du matin lui apporta quelque soulagement. Penchée sur la balustrade de sa fenêtre qui donnait sur le jardin, elle respirait l'air froid avec une espèce de volupté. Le désordre de ses idées se dissipa peu à peu. Aux vagues tourments, au délire qui l'agitaient, succéda un désespoir concentré qui était un repos en comparaison.

Il fallait prendre un parti. Elle s'occupa de chercher alors ce qu'elle avait à faire. Elle ne s'arrêta

pas un moment à l'idée de revoir Darcy. Cela lui paraissait impossible ; elle serait morte de honte en l'apercevant. Elle devait quitter Paris où, dans deux jours, tout le monde la montrerait au doigt. Sa mère était à Nice ; elle irait la rejoindre, lui avouerait tout ; puis, après s'être épanchée dans son sein, elle n'avait plus qu'uHe chose à faire, c'était de chercher quelque endroit désert en kalie, inconnu aux voyageurs, où elle irait vivre seule, et mourir bientôt.

Cette résolution une fois prise, elle se trouva plus tranquille. Elle s'assit devant une petite table en face de la fenêtre, et, la tête dans ses mains, elle pleura, mais celte fois sans amertume. La fatigue et l'abattement l'emportèrent enfln, et elle s'endormit, ou plutôt elle cessa d» penser pendant une heure à peu près.

Elle se réveilla avec le frisson de la fièvre. Le temps avait changé, le ciel était gris, et une pluie fine et glacée annonçait du froid et de l'humidité pour tout le reste du jour. Julie sonna sa femme de chambre.

- Ma mère est malade, lui dit-elle, il faut que je parte sur-le-champ pour Nice. Faites une malle, je veux partir dans une heure.

— Mais, Madame, qu'avez-vous? N'êtes-vous pas

malade?... Madame ne s'est pas couchée ! s'écria la femme de chambre de chambre, surprise et alarmée du changement qu'elle observa sur les traits de sa maîtresse.

— Je veux partir, dit Julie d'un ton d'impatience, il faut absolument que je parle. Préparezmoi une malle.

Dans notre civilisation moderne, il ne suffit pas d'un simple acte de la volonté pour aller d'un lieu à un autre. Il faut faire des paquets, emporter des cartons, s'occuper de cent préparatifs ennuyeux qui suffiraient pour ôter l'envie de voyager. Mais l'impatience de Julie >ijrégea beaucoup toutes ces lenteurs nécessaires. Elle allait et venait de chambre en chambre, aidait elle-même à faire les malles, entassant sans ordre des bonnets et des robes accoutumés à être traités avec plus d'égards. Pourtant les mouvements qu'elle se donnait contribuaient plutôt à retarder ses domestiques qu'à les hâter.

— Madame a sans doute prévenu Monsieur? demanda timidement la femme de chambre.

Julie, sans lui répondre, prit du papier ; elle écrivit, «c Ma mère est malade à Nice. Je vais auprès d'elle. » Elle plia le papier en quatre, mais ne put se résoudre à y mettre une adresse.

1!8 LA DODBIE MEPRISE

Au milieu des préparatifs de départ, un domestique entra :

— M. de Châleaufort, dit-il, demandes! Madame est visible; il y a aussi un autre monsieur qui est venu enmêmetemps, que je ne connais pas : mais voici sa carte.

Elle lut: «E. DkncY, secrétaire d'ambassade. » Elle put à peine retenir un cri.

— Je n'y suis pour personne ! s'écria-t-elle ; dites que je suis malade. Ne dites pas que je vais partir.

Elle ne pouvait s'expliquer comment Châteaufort et Darcy venaient la voir eu même temps, et, dans son trouble, elle ne douta pas que Darcy n'eût déjà choisi Cliâteaufort pour son confident. Rien n'était plus simple cependant que leur présence simultanée. Amenés par le même motif, ils s'étaient rencontrés à la porte ; et, après avoir échangé un salut très froid, ils s'étaient tout bas donnés au diable l'un l'autre de grand cœur.

Sur la réponse du domestique, ils descendirent ensemble l'escalier, se saluèrent de nouveau encore plus froidement, et s'éloignèrent chacun dans une direction opposée.

Châteaufort avait remarqué l'attention particulière que madaivie de Chaverny ava't montrée pour

Darcy, et, dès Ce moment, il l'avait pris en haine. De son côté, Darcy, qui se piquait d'être physiônomistC' n'avait pu observer l'air d'embarras et de contrariété de Châteaufort sans en conclure qu'il aimait Julie ; et comme, en sa qualité de diplomate, il était porté à supposer le mal a nrioriy il avait conclu fort légèrement que Julie n'était pas cruelle pour Châteaufort.

— Cette étrange coquette, se disait-il à lui-même en sortant, n'aurapas voulu nous recevoir ensemble, de peur d'une explication comme celle du Misanthrope... Mais j'ai été bien sot de ne pas trouver quelque prétexte pour rester et laisser partir ce jeune fat. Assurément, si j'avais attendu seulement qu'il eût le dos tourné, j'aurais été admis, car j'ai sur lui l'incontestable avantage de la nouveauté.

Tout en faisant ces réflexions, il s'était arrêté, puis il s'était retourné, puis il rentrait dans l'hôtel de madame de Chaverny. Châteaufort, qui s'était aussi retourné plusieurs fois pour l'observer, revint sur ses pas et s'établit en croisière à quelque distance pour le surveiller.

Darcy dit au domestique, surpris de le revoir^ qu'il avait oublié de lui donner un mot pour sa mai-: tresse, qu'il s'agissait d'une afl'aire pressée et d'une commission dont une dame l'avait chargé itoar

madame de Ckaverny. Se souvenant que Juiie entendait l'anglais, il écrivit sur sa carte au crayon : Begs leave to ask when he can show to madame de Chaverny his turkish Album. Il remit sa carte au domestique, et dit qu'il attendrait la réponse.

Cette réponse tarda longtemps. Enfin le domestique revint fort troublé.

— Madame, dit-il, s'est trouvé mal tout à l'heure, et elle est trop soufifrante maintenant pour pouvoir vous répondre.

Tout cela avait duré un quart d'heure. Darcy ne croyait guère à l'évanouissement, mais il était bien évident qu'on ne voulait pas le voir. Il prit son parti philosophiquement; et, se rappelant qu'il avait des visites à faire dans le quartier, il sortit sans se mettre autrement en peine de ce coHtretemps.

Châteaufort l'attendait dans une anxiété furieuse. En le voyant passer, il ne douta pas qu'il ne fût son rival heureux, et il se promit bien de saisir aux cheveux la première occasion de se venger de l'infidèle et de son complice. Le commandant Perrin, qu'il rencontra fort à propos, reçut sa confidence et le consola du mieux ({u'il put, non sans lui remontrer le peu d'appareuce de ses soupçons

Julie s'était bien réellement évanouie en recevant la seconde carte de Darcy. Son évanouissement fut suivi d'un crachement de sang qui l'affaiblit beaucoup. Sa femme de chambre avait envoyé chercher son médecin; mais Julie refusa obstinément de le voir. Yers quatre heures les chevaux de poste étaient arrivés, les malles attachées : tout était prêt pour le départ. Julie monta en voiture, toussant horriblement et dans un état à faire pitié. Pendant la soirée et toute la nuit, elle ne parla qu'au valet de chambre assis sur le siège de la calèche, et seulement pour qu'il dît aux postillons de se hâter. Elle toussait toujours, et paraissait

i2â LA DOUBLE MÉPRISE

souffrir beaucoup de la poitrine ; mais elle était si faible, qu'elle s'évanouit lorsqu'on ouvrit la portière. On la descendit dans une mauvaise auberge où on la coucha. Un médecin de village fut appelé : il la trouva avec une fièvre violente, et lui défendit de continuer son voyage. Pourlant elle voulait toujours partir. Dans la soirée le délire vint, et tous les symptômes augmentèrent de gravité. Elle parlait continuellement et avec une volubilité si grande, qu'il était très difficile de la comprendre. Dans ses phrases incohérentes, les noms de Darcy, de Châteaufort et de madame Lambert revenaient souvent. La femme de chambre écrivit à M. de Chaverny pour lui annoncer la maladie de sa femme; mais elle était à près de trente lieues de Paris, Chaverny chassait chez le duc de H***, et la maladie faisait tant de progrès, qu'il était douteux qu'il pût arriver à temps.

Le valet de chambre, cependant, avait été à cheval à la ville voisine et en avait ameiié un médecin. Celui-ci blâma les pi-escriptions de son confrère, déclara qu'on l'appelait bien tard, et que la maladie était grave.

Le délire cessa au lever du jour, et Julie s'endormit alors profondément. Lorsqu'elle s'éveilla, deux ou trois jours après, elle parut avoir de la

peine à se rappeler par quelle suite d'accidents elle se trouvait couchée dans une s;ilo chambre d'auberge. Pourtant la mémoire lui revint bientôt. Elle dit qu'elle se sentait mieux, et parla même de repartir le lendemain. Puis, après avoit paru méditer longtemps en tenant la main sur son front, elle demanda de l'encre et du papier, et voulut écrire. Sa femme de chambre la vit commencer des lettres qu'elle déchirait toujours après avoir écrit les premiers mots. En même temps elle recommandait qu'on brûlât les fragments de papier. La femme de chambre nnn arqua sur plusieurs morceaux ce mot : Monsieur; ce qui lui parut extraordinaire, dit-elle, car elle croyait que madame écrivait à sa mèreou à sonmari. Sur un autre fragment elle lut : « Vous devez bien me mépriser... » Pendant près d'une demi-heure elle essaya inutilement d'écrire cette lettre, qui paraissait la préoccuper vivement. Enfin l'épuisement de ses forces ne lui permit pas de continuer : elle repoussa le pupitre qu'on avait placé sur son lit, et dit d'un air égaré à sa femme de chambre :

— Écrivez vous-même à M. Darcy.

— Que faut-il écrire, Madame ? demanda la femme de chambre, persuadée que le délire allait recommencer.

— Écrivez-lui qu'il ne méconnaît pas... que je ne le connais pas...

Et elle retomba accablée sur son oreiller.

Ce furent les dernières paroles suivies qu'elle prononça. Le délire la reprit et ne la quitta plus. Elle mourut le lendemain sans grandes souffrances apparentes.

Chaverny arriva trois jours après son enterrement. Sa douleur sembla véritable, et tous les habitants du village pleurèrent en le voyant debout dans le cimetière, contemplant la terre fraîchement remuée qui couvrait le cercueil de sa femme. Il voulait d'abord la faire exhumer et la transporter à Paris ; mais le maire s'y étant opposé, et le notaire lui ayant parlé de formalités sans fin, il se contenta de commander une pierre de liais et de donner des ordres pour l'érection d'un tombeau simple, mais convenable.

Châteaufort fut très sensible à cette mort si soudnine. ?! refusa phisieurs invitations de bal, et pendant quelque temps on ne le vit que vêtu de noir.

xvu

Dans le monde on fit plusieurs récits de la mort de madame de Chaverny, Suivant les uns, elle avait eu un rêve, ou, si l'on veut, un pressentiment qui lui annonçait que sa mère était malade. Elle en avait été tellement frappée, qu'elle s'était mise en route pour Nice, sur-le-champ, malgré un gros rhume qu'elle avait gagné en revenant de chez madame Lambert ; et ce rhume était devenu une fluxion de poitrine.

D'autres, plus clairvoyants, assuraient d'un air mystérieux que madame de Chaverny, ne pouvant se dissimuler l'amour qu'elle ressentait pour M. de Clîâteauiort, avait voulu chercher auprès de sa

mère la force d'y résister. Le rhume et la fluxion de poitrine étaient la conséquence de la précipitation de son départ. Sur ce point on était d'accord.

Darcy ne parlait jamais d'elle. Trois ou quatre mois après sa mort, il fit un mariage avantageux. Lorsqu'il annonça son mariage à madame Lambert, elle lui dit en le félicitant :

— En vérité, votre femme estcharmante, et iln'y a que ma pauvre Julie qui aurait pu vous convenir autant. Quel dommage que vous fussiez trop pauvre pour elle quand elle s'est mariée !

Darcy sourit de ce sourire ironique qui lui était habituel, mais il ne répondit rien.

Ces deux cœurs qui se méconnurent étaient peutêtre faits l'un pour l'autre.

ou CHOIX DE POÉSIES ILLYRIQUES

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