‹ La double surprise; comédie en un acte et en proseChapitre 1 sur 7 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

PHOSPHORE, PIERRE, puis NANINE.

PHOSPHORE et PIERRE viennent de la porte de droite et discutent très animés.

PHOSPHORE Elle viendra.

PIERRE Elle ne viendra pas.

PHOSPHORE Elle viendra, te dis-je.

PIERRE Non.

PHOSPHORE Non ! Ah ! Vraiment, tu es le plus sot et le plus neuf apprenti séducteur que je connaisse.

PIERRE Dis tout de suite que je suis un imbécile... Permets-moi cependant de te faire remarquer, pour ma défense, que je ne fais pas, comme toi, profession d'homme à bonnes fortunes, de Don Juan à toutes les femmes.

PHOSPHORE Tu exagères.

PIERRE De si peu!... Ah! tu portes bien ton nom : « Monsieur Phosphore » tu t'enflammes d'un

rien une œillade, une jolie jambe, des dents

blanches, une frimousse éberluée, te voilà parti.

Mais ce ne sont pas des riens, ce sont des réalités cela, des réalités tangibles ! Je ne vis pas comme toi dans les nuages. Je ne suis pas un philosophe, inventeur de systèmes. D'autres ont la vocation des armes, ou de guérir les malades. Je suis, moi, un être frivole, léger, un inutile, si tu veux, un pernicieux, si ta philosophie préfère, un homme qui ne connaît à sa vie qu'une raison : plaire aux femmes... et en être payé de retour.

PIERRE C'est une profession de foi.

PHOSPHORE Et même de mauvaise foi... on ne me résiste pas.

PIERRE Monsieur n'a pas connu de cruelles, et il ne

nous l'envoie pas dire. Mâtin, je n'oserai plus jamais te présenter quelque part, nouveau César ] presque chauve, (car tu commences à perdre tes \ cheveux, mon ami... la quarantaine) sans avertir j à la ronde : « Tenez bien vos femmes, car nous vous amenons ce grand paillard de Phosphore qui vous les raflera toutes. »

PHOSPHORE

Comme c'est malin, c'est toi pourtant qui m'as présenté Madame Helerin.

PIERRE

Madame Helerin est une honnête femme, elle aime beaucoup son mari.

PHOSPHORE Ce n'est pas une raison.

PIERRE, étonné.

Pas une raison?...

Je lui dirai qu'il la trompe.

PIERRE Elle ne te croira pas.

PHOSPHORE

Allons donc! Je le lui ferai voir et je lui prouverai avec saint Augustin : « que c'est folie à un mari de requérir la chasteté de sa femme lui étant plongé dans le bourbier de la paillardise ».

PIERRE

C'est à cela que tu emploies saint Augustin?... Et si son mari lui est fidèle?...

PHOSPHORE

Allons donc! un mari. Ça ne se serait jamais vu!

PIERRE Eh bien, mon cher, ça se verra en tous cas.

PHOSPHORE Qu'on me montre le phénomène.

PIERRE Moi!...

PHOSPHORE Tu vas te marier?

PIERRE La chose n'est pas faite encore, je te demande donc de la discrétion.

PHOSPHORE

Et tu m'annonces cela, tout à trac, après un bon déjeuner! Enfin, grand bien te fasse. Tu devais quelque jour finir par là : les vertus domestiques et le bonnet de coton ! Et avec qui, peut-on savoir?

PIERRE Madame de Valeroy.

PHOSPHORE Cette jeune veuve que tu m'as présentée aux

côtés de Madame Helerin? Elle m'a semblé bien insignifiante.

PIERRE Vraiment?... Elle a beaucoup d'esprit.

PHOSPHORE C'est bien possible, je ne la voudrais pas en peinture.

PIERRE Les raisins sont trop verts!...

NANINE est entrée depuis un instant portant, sur un plateau, deux tasses de café et des liqueurs. Elle écoute, avec attention, toute la dernière partie de la conversation. Sur la réplique « Les raisins sont trop verts » PHOSPHORE, protestant d'un geste, se tourne à demi, et aperçoit son jeu.

PHOSPHORE, après un temps.

Eh bien Nanine!...

NANINE Monsieur!

Pour cacher son jeu, elle a déposé le plateau, versé le café et sucré.

PHOSPHORE Que faites-vous donc là? 11 me semble que notre conversation vous intéresse. (Nanine leur présente à chacun une tasse,)

NANINE

Si Monsieur peut croire, je sers le café. Monsieur l'a demandé.

PHOSPHORE Vous appelez ça servir le café. (Il boit.) Mais il est froid, depuis le temps, le café.

NANINE Que Monsieur prenne la chose en douceur, j'ai

sucré Monsieur.

PHOSPHORE

C'est bien, allez.

NANINE sort comme à regret.

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